jeudi 16 août 2018

«L'égout», d'Andrija Matić


Nous n’avions pas compté, Alain Cappon l’a fait pour nous dans sa postface : « L’informatique permettant ce genre de calcul instantané, le mot le plus utilisé par Andrija Matić dans L’égout est l’adjectif noir dont on ne compte pas moins de soixante-deux occurrences. » On aurait bien dit que la tonalité générale d’un roman situé en Serbie dans les années 20 – 2020 – est sombre. Sombre en tout cas est la vie du malheureux héros, Bojan Radić, professeur d’anglais au moment où la langue de l’ennemi est supprimée. Et où Bojan, et ses collègues avec lui, sont considérés comme des pestiférés, de dangereux agitateurs en puissance.
Dans une dictature où la devise est « Unité – Foi – Liberté », les individus sont des jouets aux mains d’un pouvoir capable de tous les abus ne serait-ce que pour prouver qu’il a tous les pouvoirs. Renforcée par l’absurdité même de ses méthodes, symbolisées entre autres choses par les exécutions hebdomadaires auxquelles il faut bien convier des condamnés, coupables ou non de faits graves (la gravité étant en outre très relative et proportionnelle à la morale imposée parfois en dépit des faits), la dictature a créé, cela va de soi si ses discours ont quelque chance d’être pris pour la vérité, un véritable paradis sur terre. Pas de chômage, le bonheur pour tous, même l’éradication totale et durable de cette maladie « archaïque et fatale », le sida.
Bien entendu, cette éradication est aussi théorique que tout le reste, Bojan le découvrira à ses dépens quand Vesna, une jeune femme pour laquelle il éprouve une grande attirance, lui avouera être séropositive – alors qu’elle n’est encore vivante que grâce à son silence, toute information sur l’existence du sida étant contraire à la vérité officielle.
La police secrète surveillant tout, dans la grande et belle tradition du totalitarisme, les relations entre Bojan et Vesna ne sont pas passées inaperçues. Cela tombe mal pour lui, qui avait bénéficié de la bienveillance du chef du service de la Sécurité, souhaitant quand même faire apprendre l’anglais à ses enfants – la vérité officielle est une chose, les attitudes de la classe dirigeante en sont une autre, bien différente (pour les meilleures raisons, bien entendu).
L’accalmie, au fond, n’aura guère duré. Bojan est bientôt un homme traqué, son territoire devient de plus en plus étroit et l’égout est un tunnel sans sortie.

Citation
Être seul n’est pas un problème à condition de savoir que l’on pourrait être avec quelqu’un, mais si plus personne ne souhaite votre présence, si vous êtes frappé d’exclusion de la communauté, chaque seconde de solitude paraît une journée entière, et cette sensation fait naître l’image sinistre d’une existence à vivre ainsi jusqu’à son achèvement.

ANDRIJA MATIĆ
Traduit du serbo-croate (Serbie) et postfacé par Alain Cappon
Serge Safran, 256 p., 21 €

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