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mardi 27 janvier 2015

14-18, Albert Londres et les envoûtés d'Arras




La guerre sur Arras

Entre la Lys et l’Oise, 24 janvier.
L’empereur avait dit : « Le 16, je ferai mon entrée dans Arras. »
Le 16 janvier.
Quatre jours après, ses troupes tentèrent ce qu’il fallait pour que, même en retard, l’homme qui dans la guerre ne voit que des entrées pût, du sabot de son cheval, toucher les ruines de la cité.
Arras fut leur dernière tentative.
Il avait quitté Crouy après l’affaire. La parade avait raté. On avait désharnaché sa monture. Adieu, Reims ! Il se rejeta sur Arras.
Arras est dans la mort. Une par une, le bombardement lui a éparpillé les côtes. Son sol est chaud et sent l’incendie. Il y a trois mois, c’était la même odeur. Nous la retrouvons. Dès la porte, la ville vous prend à la gorge. Les bûchers ne se sont pas éteints.
Laissons les ruines. Il n’est plus temps de vous peindre le martyre des pierres. Les images vous l’ont mis dans les yeux. Celui qui passe dans ces désastres n’a maintenant plus de cris. On ne peut pas toujours crier ! Quand il est avec un ami, il lui dit simplement : « Oui, oui », comme si cet ami comparait le spectacle aux plus hautes catastrophes. On regarde et l’on ne sent plus monter de soi qu’une grande pensée impuissante. L’émotion a pris de la base.
Les Allemands sont à neuf cents mètres de la Grand’Place. C’est de là qu’il y a peu de jours ils essayèrent d’y descendre.
Le cheval de l’empereur était prêt.
L’ennemi est à Blangy. Blangy est le faubourg immédiat d’Arras. Il est exactement dans le hauit du faubourg. Le reste est tenu par nous.
*
* *
Le 20 – l’état-major allemand avait su que la date du 16, d’abord fixée par eux, avait été connue de nous – le 20, ils attaquèrent.
Les Allemands possèdent quelques petits canons spéciaux pour tranchées. Ce jour, ils les avaient amenés à Blangy. Courts monstres à énorme gueule, ces canons portent à cent cinquante mètres et lancent à la fois plus de soixante-dix kilos de mélinite.
Ils bouleversèrent de la sorte notre première ligne souterraine. Nos soldats quittèrent leur abri. Les Allemands les virent s’en aller. Ils se rassemblèrent, firent masse, se collèrent épaule contre épaule et en avant, marche !
Les nôtres rusaient.
À la sortie de la tranchée, un sergent les avait repris dans sa main et conduits vers une usine branlante qui commande la route. Ce qui restait de fenêtres fut des meurtrières. Un homme se plaça derrière chaque tireur. Il lui chargerait et passerait le fusil. Silence.
Les Allemands avançaient. Ce n’était plus de la patrouille. Ils marchaient par rangs de huit. C’était davantage qu’une tentative. Ils y mettaient le prix. Ils avançaient. Ils étaient à six cents mètres de la Grand’Place.
Ils allaient dépasser l’usine. L’usine cracha.
Ils étaient si serrés qu’ils tombèrent par trois. Une balle suffisait pour plusieurs hommes. Ils se resserrèrent. Les Allemands meurent bien. Ils pensaient que le nombre neutraliserait l’obstacle. Ils tombaient. Ils tombaient trop. Ils ne pouvaient continuer avec ça dans les flancs. Ils se détournèrent de leur but pour donner sur l’usine. L’usine crachait comme tourne sur la pendule l’aiguille des secondes. L’Allemand tombait, le ventre dans la boue. Dans l’usine, quand le tireur était mort, son camarade prenait son fusil. Sur la Grand’Place, on entendait le combat. On y était.
Ils arrivèrent sur l’usine. Les renforts français aussi. Il était dix heures du matin quand les premières charges de mélinite nous firent quitter la tranchée. Il est une heure de l’après-midi. Se débarrasseront-ils de l’usine et parviendront-ils à l’entrée même d’Arras, au poids public, où l’on dit déjà partout qu’ils sont ?
Pas de canon. Du fusil. On n’entend que du fusil. Même au poids public, ils n’auraient pas encore Arras. Arras est en défense. À mesure qu’ils la tondaient par le bombardement, il lui poussait des griffes. À cette heure elles sont dehors. Sont-ils au poids public ?
La fusillade a le même son. Ce n’est pas par elle qu’on apprendra ce qui se dessine. Un cycliste passe à travers les ruines à toutes pédales. Le préfet est dans son bureau. L’évêque chez lui. Il est deux heures. Le temps ne s’arrête donc pas ? C’est par ailleurs que se fait le mouvement. Dans la ville même que de l’attente. On parle de l’usine. On dit : « L’usine ! » Mais on ne sait rien. On oublie, d’ailleurs, aussitôt ce que l’on pouvait savoir. Il y en a toujours qui reviennent au poids public.
*
* *
À trois heures la journée est dessinée. À trois heures. La ville n’en sait rien. La ville c’est cinq personnes sur les pierres. On entend de même les fusils. L’Allemand recule. C’est fait. On le reconduit. Il retraverse Blangy nos soldats au dos. Il regagne ses positions du matin. Nous regagnons notre terrain, notre tranchée. Le sergent gagne sa croix.
Et les trois mille habitants d’Arras ? Vous pensiez qu’on était en plein champ de bataille ? En plein champ de bataille avec trois mille âmes dedans.
Depuis plus de cent jours, Arras se défend comme aujourd’hui. On l’a bombardé. On ne le bombarde plus. C’est-à-dire qu’il faut s’entendre. Il ne s’y passe guère de jours qu’il n’y tombe de vingt à trente obus. Ce n’est pas ça bombarder. Les habitants disaient qu’on les bombardait quand il y en avait quatre cents du lever au coucher du soleil.
Où logent-ils ? Tous les quartiers ont leurs toits percés. Tous n’ont pas été sous l’acharnement. De ces rues anéanties, les habitants sont partis ailleurs chercher la vie. Les autres, les trois mille autres se sont accrochés aux choses qui restent. C’est par affection pour ce qui les a vus vivre qu’ils sont demeurés dans le risque de mourir ensemble.
Ils sont sur le front, en plein. Ils ont vu de leurs amis déchiquetés en allant chercher un pain. Ils savent qu’ils sont forcés eux-mêmes d’aller chercher ce pain.
Si dans la paix, au temps de la douceur des jours, on leur avait dit : « Une période viendra où vous vivrez dans un îlot de feu », ils eussent souhaité plutôt la mort. Ce temps est là. Ils auraient pu partir. Arras est cet îlot. Ils ne demandent qu’à y vivre.
Ils vivent naturellement. Ils ne sont même pas sous la terreur. Ne les imaginez pas dans les caves. Ils couchent sous les voûtes, mais guettent les instants de respirer sur le pas des portes. Dès qu’un obus s’ouvre sur leur trottoir, ils montent avec un balai, nettoient le passage. Le dimanche, ils vont à la messe, le reste de la semaine suivent l’enterrement de leurs voisins.
Ce jour, ils ont entendu la fusillade plus que jamais. Ce qui les effrayait en lecture, autrefois, ces contes de guerre où l’on se tailladait le corps, ils ont failli le voir. Ils ne sont pas partis. Leur esprit s’est dépouillé de toute chose extérieure à leur ville. Ils se sont peu à peu mariés à son sort. Rien ne les étonne de ce qui advient. Ce qui paraît un monde au passager n’est pour eux que le geste quotidien. L’atmosphère les a pénétrés. Ce sont les envoûtés d’Arras.
L’empereur n’y est pas entré. Mais Arras n’en a pas fini. Après son échec du 20, Guillaume, les yeux sur son étoile, le doigt sur le front, s’est écrié : « J’y rentrerai le 10 février. »
C’est aux alentours du mardi gras. Il y aura des confettis – en plomb.

jeudi 15 janvier 2015

14-18, Albert Londres et la ligne immobile



L’épopée sur place

[De l’envoyé spécial du « Matin »]
Furnes, 11 janvier.
Où nous allions en octobre, quand nous nous avancions le plus loin possible, c’est là que nous allons encore en janvier quand nous voulons toucher le front.
Trois mois de chocs n’ont ainsi abouti qu’à faire vaciller par endroits la ligne qui sépare les ennemis.
Où sont les batailles qui ne demandaient qu’une journée pour illustrer une plaine ? Champ par champ les plaines d’ici ont gagné d’être historiques. Elles sont trop riches. La gloire y coule d’un flot recouvrant tout. Ce ne sera que la Bataille des Flandres. Alors et Nieuport, et Saint-Georges, et Pervyse, et Dixmude, et Ypres, et jusqu’à toi, passeur, et ta maison ?
Toujours les mêmes noms. Depuis trois mois nous ne vous parlons que de cela. Nous devenons monotone, n’est-ce pas ? Nieuport ! Pervyse ! Dixmude ! C’est vieux ! De loin peut-être. D’ici c’est infernalement jeune. Jour et nuit ces villes crient leur nom sous le canon. Elles ne sont que décharnées mais pas muettes. Ce sont des suppliciées attachées depuis cent jours au poteau et qui remuent encore les bras. Ne vous impatientez donc pas devant ces patientes. Les litanies que tant de pieuses femmes répètent chaque soir ont invariablement les mêmes noms. Les noms de toutes ces villes forment les litanies de l’héroïsme. Écoutez-les, si souvent qu’on les récite.
Nieuport ! C’est devant cette ville que l’on touche l’énormité des efforts qu’il faut produire pour s’assurer vainqueur.
Ainsi, le 4 novembre, la première fois que nous y entrions, on bombardait. Aujourd’hui, plus de deux mois après, deux victoires étant remportées en avant : Lombaertzyde, Saint-Georges, on bombarde toujours. Et pendant ces deux mois, pas une nuit de repos. On a même fait des œuvres de géant. On a construit sur le chenal qui relie Nieuport à la mer des ponts de bateaux. Hercule n’avait pas prévu ces travaux. On amenait les barques. Le chenal est très large. On se pressait pour avoir fini avant la marée. La marée arrivait. Durant toute la construction, les obus avaient passé sur la tête des travailleurs. Les travailleurs avaient mis leurs plus gros cordeaux, avaient serré les écrous « jusqu’à la gauche ». Ils défiaient toutes les autres équipes de pouvoir mieux faire. La marée arrivait. Le pont se mettait à danser. Les soldats travailleurs serraient, serraient. La marée délogeait deux ou trois bateaux. On leur courait après. On ne les rattrapait pas tous. Il y en a qui doivent rouler sur les grandes mers. Pendant que l’on bouchait ces trous, la marée en faisait d’autres. Comme des barques, des hommes étaient emportés. On n’arrivait pas à réparer ce que défaisait l’élément. On replaçait trois bateaux, il en désenchaînait trois. Le flux arracha tout, un soir. Un bataillon était sur l’autre rive. Quand il reviendrait, pas de retraite. Les soldats travailleurs se remirent à l’eau. Il y avait un vent de tempête qui forçait à courir et à recourir après les bateaux. Le temps passait, les obus aussi. La petite armée se présenta avant l’achèvement du pont. On le termina dans la nuit, à tâtons, pour ne pas être repéré. Le chenal houleux ne cessait de le balancer. C’est deux par deux que revint le bataillon.
Les lendemains on recommença.
*
* *
Suivons la ligne et reprononçons un de ces noms dont nous avons tant parlé : Rafnseappelle.
Là aussi il y a progrès. Ramscappelle était aux Allemands. Il est aux alliés. Ce n’est rien sur la carte. Ceux qui tracent chaque jour une ligne de notre avance à cette nouvelle, l’ont à peine déplacée d’une épingle. Voici ce que représente cette épingle contre le mur – et comptez combien vous en avez !
Au moins un mois de vis-à-vis et d’échange de mitraille. À chaque instant, des maisons s’effondrent et des membres sont arrachés des corps. Tentatives de la nuit, coups de force du matin, ruses du soir. On a fait taire la plupart des pièces ennemies, il en reste une. On va aller la chercher. Des Marocains partent sur le ventre, la baïonnette aux dents. Ils arrivent sur la pièce, embrochent les servants. Le village est conquis. Les Marocains en prennent possession des yeux. Il n’y a plus rien que deux cochons fouillant du groin des cadavres allemands.
C’était nous ne savons quand, en novembre ! On bombarde toujours.
Faisons quelques kilomètres sur la route. C’est dangereux, allons vite : Pervyse !
Vieille chanson encore que Pervyse ! Ça remonte au déluge – au déluge de feu !
Il y a des siècles que nous vous avons raconté que nous venions de voir dégringoler son clocher. Nous nous souvenons vous avoir parlé de ces officiers pas encore relevés qu’un obus avait écrasés sur la place. Oui, c’est vieux ! Nous y revoilà aujourd’hui. Il y a un mort, tout neuf, une sentinelle. Pervyse ! C’était octobre cela ! Et l’on bombarde toujours. Ce matin c’est entre l’église et le chemin de fer. Ça vous coupe tout de même un peu les jambes – aux sentinelles surtout.
*
* *
Continuons le chapelet, passons au grain suivant. On ne peut pas plus l’atteindre qu’autrefois. C’est Dixmude. Dixmude ! Depuis trois mois, l’épingle que vous avez mise sur ce nom, vous ne l’avez pas touchée, n’est-ce pas ? Il n’y eut pas d’avance ici, ni de recul. Enfin vous n’avez pas déplacé votre épingle ? On s’y est éventré pendant des dix jours de suite. Les fusiliers marins y ont gagné leur drapeau. Les fusiliers marins s’y sont installés dans des maisons en face des maisons des Allemands. Les fusiliers marins ont pris leur fusil par le canon et leur sont tombés dessus comme l’abatteur sur des bœufs. Ils sont encore là, et un peu ! pour parler votre langue, commandant, qui nous disiez hier, les paupières mi-fermées et le regard dans le lointain :
— Nous, nous avons toujours été des types qui tiennent plus à leur rêve qu’à leur gueule !
Laissez donc encore votre épingle sur Dixmude, ou plutôt mettez-en une à tête rouge.
Et la maison du passeur ? Nous avons vu le passeur. Pas le dernier, mais un vieillard qui « passait » dans le temps. « Pour ces pauv’es pierres, disait-il, pour ces pauv’es pierres. » Il ne voulait pas croire que des bataillons se fussent écharpés autour de « ça », de ça, dont il montrait la direction avec son bras.
Lui qui avait possédé ça à lui tout seul !
La maison du passeur, ce n’est même pas un point sur la carte. C’est au moins un nom. Entre Ramscappelle et Pervyse, il y a une ferme dont les murs pendants parlent aussi d’héroïsme. Pour la prendre, il fallut du sang. Cette ferme est un des points que l’on cite pour honorer ceux qui y sont tombés. Elle n’a pas de nom. On l’appelle la ferme sans nom. Ils se sont fait tuer pour une ferme sans nom !
Et Ypres ? Parce que l’on ne vous parle plus de ses halles, vous croyez qu’elles reposent dans la paix ? Parce que le petit rond qui marque la ville est un peu en arrière de la ligne du feu, vous pensez qu’il n’y a plus de feu ? On bombarde toujours. Les Allemands y font même de l’esprit. À coups de grosse caisse, bien entendu. De l’esprit bien ferré, bien lourd, bien carré, comme leurs souliers, quoi ! Ils sonnent sur la ville les douze coups de minuit par douze obus ! Ah ! qu’on est fier d’être Germain !
Sur place. C’est sur place que se fait l’épopée de 1914. C’est grandiose, et Murat n’eût pas trouvé une fois l’occasion d’y enlever son cheval. Au vingtième siècle, la France a donné des ailes au monde ; l’Allemagne lui offre des trous dans la terre. Chacun son âme. Mais quand vous lirez au communiqué une ligne de ce genre : « Entre la mer et la Lys, canonnades assez intenses avec progrès sur un point », pour tout ce qui est à pleurer et à magnifier dans cette journée, signez-vous, femmes qui croyez à la croix, et que les hommes regardent le drapeau !

vendredi 9 janvier 2015

14-18, Albert Londres et l'angoisse




De l’angoisse sur deux villes

[De l’envoyé spécial du « Matin »]
Furnes, 4 janvier.
Le petit garçon avait onze ans. Son métier de fortune était de crier les journaux. Ce matin il avait bien vendu. Arrêté sur le trottoir il comptait sa monnaie
— Trente-deux, trente-quatre, trente-cinq…
Une bombe tomba du ciel à ses pieds. Un des éclats lui enleva un morceau du crâne. Il croula. Ses sous roulèrent dans la rue.
Des passants coururent à lui ; marchant dans son sang, ils agirent pour le mieux. Une dame, geste de déchirante bonté, ramassa ses sous et vint les glisser dans la poche de l’enfant. L’enfant avait les yeux ouverts, il dit : Merci, et mourut à l’âge de la première communion.
Au-dessus de Dunkerque, quatre avions ennemis passaient. Le ciel était radieusement bleu. De même les plus beaux fronts portent souvent les pensées les plus noires.
L’un sur l’autre d’autres coups éclatent, le monde court. Encore d’autres coups. Où ? On court. La ville si vide dans tous les sens, les quatre avions tournent sur les toits. Un monsieur planté sur sa porte regardait le ciel à travers ses jumelles. Un coup lui arrache le bras. À chaque éclatement la tête guidée par l’oreille va aux quatre coins de la ville. Des petites filles pleurent très fort dans la rue. On les engouffre dans un couloir. Les balles de fusil rentrent dans l’air comme dans du feutre. C’est un bruit mat. Encore des coups. On ne les a pas dénombrés, l’esprit n’est pas au calcul. Ils semblent trois fois plus nombreux. Les bombes tombent. Des femmes entassées dans un café poussent des cris de femme. C’est un bombardement. Au coin un autre enfant est mort. Une mère pense au sien qui revient de l’école. Elle court sur le chemin, le vent dans les cheveux. Un homme est mort contre ce mur. Les avions tournent régulièrement. Les éclatements cessent. Les avions ne disparaissent pas. Midi
On ignore s’ils ont fini de lâcher leurs engins. Ils maintiennent leur danger sur les têtes. Ils savent que la veille la rafale disloqua dans les hangars les appareils qui leur donnaient la chasse. Ils ont au moins vingt-quatre heures de sécurité. Ils en prennent une au-dessus de Dunkerque.
Les forts tirent sur eux, les fumées blanchâtres du shrapnell s’épanouissent au-dessous de leurs ailes. Ils sont plus haut que la portée. Ils ne lancent plus rien. Ils ne sont plus le danger mais la menace et la menace agit de même sur les nerfs non préparés.
Les gens sont debout dans les maisons. Chaque esprit se pose sur celui de sa famille qui était dehors. On saura bientôt que vingt-deux ont été ramassés morts ou ramenés chez eux pour mourir. Dunkerque, qui était prête il y a deux mois au plus grand choc, se voit subitement devant une mesquine attaque. L’ébranlement passé elle se retrouve. Deux heures après il ne restait dans le cœur de la ville, outre les larmes pour les vingt-deux cercueils, que du sang-froid.
Cela ne fut qu’un coup rapide. Il est ici une autre ville qui saigne tous les jours par les veines de ses enfants. Depuis plusieurs mois qu’elle nous a accueilli, nous l’aurions vue, si les pierres pouvaient refléter l’angoisse, pâlir et se défaire. Nous allons raconter votre histoire, petite cité, frêle oiseau sur la branche. Furnes !
Nous y arrivons en octobre. La lune était dessus. Vingt phares d’auto aveuglaient les maisons. La place était à toutes les autres places que nous avions rencontrées jusqu’ici ce qu’un bébé frisé est à une grande personne.
On n’était pas encore certain que les Belges se fussent retournés à temps pour barrer l’Yser. On disait à voix haute que dans trois jours les Allemands rentreraient. Le patron de l’hôtel vendait ses cigares pour rien.
L’agitation régnait. Chaque silhouette nouvelle aperçue dans les rues était un homme dangereux. Les maires, les gendarmes vous sautaient sur l’épaule. En moins de deux heures il en vint sept nous secouer dans la soupente que nous avions trouvée chez un épicier flamand.
Pendant quatre jours des maisons se fermèrent. On annonçait l’ennemi. Il n’est plus qu’à dix kilomètres. La petite ville allait de l’espérance à l’acceptation. Elle ne vivait que d’attendre le matin ce qui se passerait jusqu’au soir et le soir ce qu’apporterait la nuit. Elle s’anémiait d’heure en heure quand elle reprit des couleurs. L’ennemi était bien arrêté sur l’Yser. Elle allait pouvoir respirer quelque temps. Le patron de l’hôtel regrettait d’avoir vendu ses cigares.
Il était bien arrêté sur l’Yser ! Elle s’habitua vite au bruit du canon, aux avions, aux bombes et aux fléchettes qu’ils lançaient en passant et lorsque de retour des routes de Nieuport, de Pervyse ou de Dixmude on traversait sa barrière de chemin de fer on retrouvait sa place déjà presque comme un havre.
Puis Furnes connut la gloire. C’est là qu’Albert venait quand défilaient ses soldats pour que chacun d’eux pût voir, résumée et magnifiée, la Patrie le regarder partir.
On y vit le président Poincaré fixer d’un œil direct le drapeau de la Belgique et George V d’Angleterre, immobile au pied du même bec de gaz, réfléchir.
Devant tant d’honneur qui lui montait au front, cette petite ville, véritable jouet pour touristes, oubliait ses périls.
Ce jour on déjeunait. La journée avait commencé pareille aux précédentes : bruits de canon, hommes en sang qui revenaient, hommes en force qui partaient. On déjeunait. Un premier obus jeta le tintamarre en plein centre. Chacun se leva de sa table. Et d’autres fracas, d’autres obus et des toits qui dégringolaient. On bombardait subitement. La ville est si menue que chaque coin eut sa part. Les gens dans la rue se dispersaient en criant tous à la fois. Ces cris se mêlaient aux masses tonnantes qui s’abattaient. Furnes s’était oubliée mais ne l’avait pas été. On pensait bien à la lier, ainsi que toute la Belgique dans le cercle d’horreur.
On ramassa les morts. On s’organisa pour mieux secourir les blessés le lendemain. Le lendemain on ne bombarda plus.
Les propriétaires des maisons décoiffées firent remonter les toits. Il y eut, sur les lattes, des ouvriers qui chantaient en posant les tuiles. On savait que la pièce qui avait tiré d’une ferme avait été, si l’on ose dire, ramenée par les oreilles dans le camp des alliés. On tenait sur toute la ligne. Les Allemands avaient affaire ailleurs. Au bout de deux ou trois jolies lunes sur les pignons dentelés de la place, Furnes, rassurée, essuyait ses larmes. Devant l’église, des enfants jouaient à avoir peur, l’un faisait l’obus, il criait : poum ! les autres faisaient les affolés et couraient aussitôt en piaillant.
Une après-midi, six obus sur la gare. En rentrant, le soir, on vient à nous, on nous dit d’un ton mal assis : « Six obus sur la gare ! » Le jour suivant il en avait huit, le surlendemain autant.
Les Allemands ont installé un canon sur un truc et le promènent, à l’intention de Fumes, sur la voie d’un vicinal.
Et tous les jours, depuis, c’est de six à douze obus – et de cinq à six morts. Les avions collaborent. Tous ceux qui partent sur Dunkerque emportent la « ration » de Furnes, ils la lui donnent à l’aller ou au retour. Il en vient aussi qui restent longtemps au-dessus, malgré les shrapnells qui montent et les mitrailleuses qui teurententent. Ceux-là ont une autre mission que de tuer. Ils ne lâchent rien. On comprend que derrière celui qui conduit, un officier précise des points. C’est de même à Dunkerque. Ils repèrent. Le canon ne peut pas y aller, ils pensent aux zeppelins.
Furnes n’est pas encore endommagée. Sauf la première fois, les autres bombardements n’ont guère pu dépasser la ligne de chemin de fer. Mais qu’ils s’y efforcent ! Hier un obus a gagné cinquante mètres sur les précédents. On sent qu’ils se dépensent en ingéniosité pour trouver le moyen de laisser derrière eux cette ruine de plus.
C’est dans cette atmosphère pleine de fièvre que vit maintenant la petite flamande. Elle est certaine aujourd’hui qu’ils la veulent. Elle les attend avec tous ses panaches : ses deux beffrois, la pointe de son église, le haut de ses pignons, comme M. de Flayolles avec son plumet.

mercredi 24 décembre 2014

14-18, Albert Londres et la reine aux joues roses




Trois nuits et deux jours de bataille
Une reine qui passe

[De l’envoyé spécial du « Matin »]
Furnes, 20 décembre.
La tour des Templiers et celle en loques de l’église – du cadavre de l’église – prient sur Nieuport. Marcher la nuit, après dix heures, entre l’une et l’autre, c’est s’apparaître comme un fantôme. Nous avons été ce fantôme.
Si à Lombaertzyde et à Saint-Georges des Allemands ont dormi, c’est du dernier sommeil. En arrière de la ville, les batteries franco-belges à tour de bras battaient les deux villages. Bras infatigables ! Ça tombait avec une régularité d’horloge. L’ennemi qui voulait mourir n’avait qu’à choisir sa minute. Il y en avait pour tout le monde. Qui veut de la mort ? Qui veut de la mort ?
Nous marchions le moins possible. Nous étions dans l’une de ces heures où l’on préfère ne pas entendre son pas. Puis ce n’est pas la ville qui nous intéressait. Nous l’avions vue. Nous étions venu respirer la guerre à l’angle même d’une fourche de bataille : de Nieuport partent deux routes, et à quatre kilomètres de chacune on trouve Saint-Georges et Lombaertzyde.
Depuis quarante-huit heures, l’offensive est reprise. Les alliés la mènent dure. L’après-midi, entre Nieuport-ville et Nieuport-bains, dans ce couloir désertique, les dunes ont vu rougir leurs oyats. Les bataillons français et belges ont piqué dans l’ennemi, ils se sont assurés de l’entrée de Lombaertzyde, de l’entrée seulement. Les bataillons attendent là. Cette nuit, on leur prépare la besogne. Cette nuit, le fer est pour rien.
C’est sans arrêt, c’est régulier, c’est positif. On ne leur envoie pas des obus par intermittence. Pour les amuser, on leur déverse froidement le massacre, et chaque coup hurle en tombant : Mourez, mourez, mourez.
Ils occupent encore un bout de Lombaertzyde et tout Saint-Georges. Beaucoup devaient dormir. Ça leur vient sans avertissement. Il est onze heures de la nuit. Ils sont écrasés sous les maisons ou écrasés dans la rue. S’ils tâtonnent, ils ne trouvent plus le camarade, ils le sentent sous le pied, ayant roulé. La fonte ne dit pas où elle éclate. S’ils restent là, s’ils fuient, c’est le même sort. Ils fuient parce que c’est le mouvement d’instinct. C’est le même sort. Saint-Georges ! Lombaertzyde ! Il est plus de minuit. La chair doit traîner dans la boue, la cervelle coller au casque. Il est une heure. Les obus passent froidement : Mourez, mourez.
Quand vers trois heures après minuit le feu cessa, l’effroi, effet du silence, recouvrit Nieuport. Des ruines, une sentinelle, des ruines. Ces poutres, ces pans, ces toitures qui n’ont que leurs lattes prennent dans l’ombre des positions provocantes. En traversant un bois, la nuit, les arbres semblent des voleurs embusqués. Ces moignons de maisons sont autant de spectres gesticulant. Se donnant la main tout le long des rues, ils font une sarabande abattue en plein échevèlement. Qu’est-ce qui vous guette-là ? Ce n’est pas un homme, c’est un mur en équilibre. La proximité du sang qui vient de gicler, le fracas apaisé dans l’air, mais persistant dans l’oreille, l’appréhension du bruit de son pas, la nuit, ah ! que le cœur désirerait de la chaleur !
*
* *
Ce matin, le lendemain, la mer est opale et dans le fond gansée de bleu. Sur la ganse dix-sept navires sont posés. Nous sommes à Oost-Dunkerque.
Cette nuit le feu actif s’arrêta vers trois heures. Jusqu’au jour, quelques coups leur rappelèrent qu’on était toujours là ; au jour, le feu actif reprit. C’étaient les dons de la terre. À neuf heures, la mer commença de distribuer les siens. Les dix-sept navires s’en chargèrent. Ils étaient tous alignés. Deux petits, un gros, trois petits, un gros, deux petits, un gros et des petits. Ils crachaient presque ensemble et de l’un à l’autre les yeux ne couraient pas assez vite pour en saisir tous les éclairs. Les yeux cillaient. On enfermait l’ennemi dans un angle de feu. L’angle dura jusqu’à onze heures et se reforma l’après-midi. À onze heures, treize vaisseaux passèrent la ligne d’horizon. Il resta quatre contre-torpilleurs. Ils se mirent à glisser. Nous les suivîmes. À un moment ils pétaradèrent en filant à toute fumée. Ils ne tiraient pas sur la côte. Aucun éclair. Ces coups n’étaient pas du même son que ceux que nous venions d’entendre. Ils paraissaient sortis d’une mitrailleuse sourde. Ces contre-torpilleurs se gardaient d’un sous-marin.
Cette poursuite nous conduisit à une autre plage. Sur le sable, un régiment belge était figé, tête fixe, fusil au port. Une dame passait devant. Cette dame avait sur la tête un bonnet de laine blanche ; autour du cou, un cache-nez blanc, et l’une de ses mains était abritée dans la poche de son manteau noir. Chaque soldat, se croyant regardé, se raidissait davantage à la seconde du passage. Aux endroits où le sable était mou, la dame faisait de gracieux efforts de pas. Ces soldats allaient partir. Ils étaient tous pareils. On ne distinguait pas ceux qui devaient mourir. Ils prenaient ce regard qui leur servirait à l’heure écrite. Que la patrie avait une jolie figure ! Le vent piquait. La reine les regardait. Les joues de Sa Majesté avaient la grâce d’être roses…
*
* *
L’après-midi, à trois heures, nous prenons par Wilpen. Nous allons à Ramscappelle. Nous revoyons en route la tour des Templiers et celle de l’église. Les obus filent toujours par-dessus Nieuport. Les pièces qui les envoient sont de toutes sortes. Les belges et les françaises se touchent. Il y en a d’ancien modèle qui reculent. L’artilleur se met de côté pour tirer le coup et, quand il le lâche, fait un entrechat. Après l’éclair, après le départ, cinq secondes plus tard ; la bouche du canon se met à fumer, comme un homme, se gargarise encore, la cigarette retirée des lèvres. Toutes tirent. C’est l’offensive. On ne ménage rien.
Nous sommes dans les pierres de Ramscappelle. Le bruit incessant de tant de canons recouvre la ruine. Un commandant belge demande à la sentinelle :
— Tout est calme ?
— Oui, mon commandant.
— Rien de particulier ?
— Non, mon commandant.
Tout est calme ! Il faut parler fort pour s’entendre. Les témoins d’un carnage sont sur chaque pierre de cet ancien village. Tout est calme !
Pour que tout ne soit pas calme, il faut que les shrapnells s’abattent, déchiquettent les hommes, que les hommes soient sanglants dans les chemins, sous le fer qui tombe. Mais passez une heure après, les morts enlevés, la boue ayant bu le sang, et restez près de la sentinelle. Le commandant arrivera ; il dira :
— Tout est calme ?
— Oui, mon commandant.
— Rien de particulier ?
— Non, mon commandant.
Voici la ligne de chemin de fer. Il y a d’humbles choses qui ne se doutaient pas de la gloire qui les attendait. Voyez l’Yser, c’est par endroit un petit cours d’eau que le nain d’Hégésippe Moreau aurait bu comme l’autre, d’une haleine. Cette ligne de chemin de fer est une pauvre petite ligne à voie simple ; elle n’a jamais vu passer de rapide. C’était la modestie en personne. Elle s’en allait toute étroite de Nieuport à Dixmude. C’est sur elle que s’est buté l’ennemi. Il ne l’a franchie qu’un moment, à cet endroit même. Maintenant elle est le contrefort des Belges. L’inondation s’étale devant.
Un fauteuil nous attend, un fauteuil, une table et des cartes à jouer. Il nous attend dans une des tranchées-abris que sur des kilomètres et des kilomètres habitent les Belges. Ces tranchées sont des maisons lépreuses toutes de la hauteur d’un homme et accotées, à un remblai. Elles ont de l’eau devant, elles en ont derrière, elles en ont dedans. On n’y pénètre que sur le centre. Mais lorsque l’on y est il y a un fauteuil, une table et des cartes à jouer – dans celle où l’on reçoit le visiteur. Nous avons calomnié, il n’y a pas d’eau dedans. Il semble du dehors que puisqu’il y en a devant et derrière, il doit y en avoir à l’intérieur. Il y a de la paille et de la fumée de pipe.
C’est bientôt quatre heures et demie. C’est le moment de jouer aux cartes. Depuis deux jours l’heure de rentrer chez soi, de ne plus prendre l’air par l’ouverture, c’est quatre heures et demie. À quatre heures et demie on shrapnellise.
Les Allemands ont appris de prisonniers que c’était l’heure de la relève. L’heure est changée, ça ne fait rien, ils arrosent de confiance.
— C’est à qui de donner ?
— C’est à toi.
Nos amis belges sont vexés. Il est quatre heures et demie. Ils avaient dit : « Vous verrez à quatre heures et demie juste ». Il est quatre heures quarante. Ils sont honteux.
— C’est quand ça tombe dans l’eau, disent-ils, que c’est joli.
Ils veulent au moins nous en donner l’idée, puisqu’ils ne peuvent nous en offrir la vue.
À quatre heures quarante-cinq, ils sont vengés. Ça arrive.
— C’est dans l’eau, c’est dans l’eau qu’il faut voir ça.
Ils ont fait des judas dans le mur qui regarde « le lac ». Nous y collons notre œil.
— Ils n’ont pas encore éventré les vaches.
L’inondation a surpris du bétail dans les champs. Une dizaine de vaches ballonnées surnagent sur le flanc.
Il fait nuit. Nous ne voyons rien. Mais ils crient :
— Vous voyez ? Vous voyez ?
Nous ne voyons rien. Nous crions tout de même :
— Je vois ! Je vois !
Ils seraient si désolés que nous n’eussions rien vu !
— Eh bien, ça va durer trois quarts d’heure, trois quarts d’heure sans résultat. À qui de faire ?
Les trois quarts d’heure passèrent. Il n’y eut aucun résultat.
*
* *
Si nous sommes resté par ici cette nuit, c’est qu’un grand spectacle silencieux devait être donné à la patrie. Sur l’eau sale des inondations, vingt barques allaient emporter à la rame des jeunes hommes habitués à un horizon plus pur. Ils étaient partis pour d’immenses voyages ; celui-ci, borné par la vue, serait peut-être leur plus lointain.
Onze heures du soir. Les vingt barques sont encore sur la terre. Deux cents fusiliers marins arrivent sans un bruit. Les fusiliers marins sont plus jeunes que tous les autres soldats. Ils ont porté dès vingt ans le ciel sur leur col. Ça leur a fait de belles épaules. Ils ont l’aspect inébranlable. Ils sont devant la mort sans un recul ; c’est qu’ils la regardent d’un regard fait à l’immensité. Ils ont sous leur béret le courage du vrai fils et le don du croyant. Il est des hommes qui meurent ; les fusiliers marins se donnent.
Ils mirent les barques à l’eau. Ils ne parlaient pas. Ils montèrent dix dans chacune. L’un se plaçait à la petite proue ; ses yeux allaient servir de phare. Pendant qu’ils embarquaient, aucun bruit que le clapotement. Elles partaient l’une après l’autre. La rame était doucement maniée. Le ciel était boueux comme la mare qui cette nuit leur remplaçait la mer. On les vit quitter la rive – la rive ! – diminuer, se fondre. Ils étaient partis l’arme bien en main, l’âme prête à quitter le corps. On ne les vit plus. Longtemps après, longtemps on entendit des coups de fusil. Une barque était-elle déjà un cercueil ? On entendait des coups de fusil…
*
* *
Au matin, on rendit compte que :
1° L’expédition des fusiliers marins a réussi dans l’une de ses parties ;
2° Il n’y eut que des blessés.
L’eau devant nous, si sale pourtant, nous parut moins affreuse.
On nous permit d’aller à Oost-Hof.
Oost-Hof est une ruine de ferme en avant-poste. Il faut passer les tranchées et marcher dans l’eau jusqu’à la cheville. Si la ferme Oost-Hof était un but si convoité par nous, c’est qu’elle regarde en face les deux seules fermes que les Allemands possèdent encore de ce côté de l’Yser : Groote-Hemme et Kleine-Hemme. Avec de l’acrobatie on parvient au grenier. Voici le spectacle. Quatre clochers de quatre villages occupés par l’ennemi : Westende, Lombaertzyde, Saint-Georges, Mannekensevere. À gauche d’Oost-Hof, l’eau ; devant, une patrouille belge. La patrouille est dispersée. Elle marche en guettant. Deux de ses hommes s’arrêtent, ils font un moment le travail du bêcheur. Ils continuent après. Les hommes se couchent. Ils tirent cinq coups de fusil. Pas de réponse. Ils se soulèvent, on ne voit avancer que leur dos. Ils tirent encore deux coups de fusil. La veille, en trois patrouilles vingt-deux des leurs restèrent sur le champ. Ce matin on ne répond pas. Ils reviennent. Un éclair agrippe notre vue. Il sort de la ferme Kleine-Hemme un tout petit obus avec un petit son, une petite fumée éclate cinquante mètres devant la ferme. On répond à la patrouille. Deux autres suivent. La patrouille ne va pas d’un pas plus vite. Elle rentre indifférente. Elle contourne Oost-Hof, dépasse la maison, nous la suivons.
À l’arrivée, le chef de poste interroge le caporal :
— Qu’as-tu vu ?
— Une tranchée. Nous avons tiré sept coups. On ne nous a pas répondu.
— Est-elle occupée ?
— Je ne sais pas.
— Pourquoi n’avez-vous pas avancé ?
— Parce que nous enfoncions de plus en plus dans la boue.
— Qu’ont fait les deux hommes qui ont creusé ?
—  Ils en ont enterré un d’hier.
— Sais-tu son nom ?
— Non.
La patrouille rentre dans sa tranchée.
Deux nouvelles torches brûlent sur la droite de l’Yser. Une pièce française vient d’allumer l’une ; une pièce belge, l’autre. Ces deux fermes avaient des mitrailleuses.
Une pièce belge vient d’allumer une ferme belge. C’est ainsi. Ils arrachent leur mère du viol du soudard. Quand ils l’auront enfin à eux, elle sera morte, mais ils posséderont son cadavre pour pleurer dessus.
*
* *
Cette nuit à Coxyde un phare immense fouille la mer au ras des vagues, mettant sur chacune de resplendissantes écailles.


vendredi 12 décembre 2014

14-18, Albert Londres dans la bataille des Flandres



La bataille des Flandres

[De l’envoyé spécial du « Matin »]
Furnes, 7 décembre.
En haut la mer, en bas la Lys. Entre, deux armées qui se dévorent.
Elles s’aperçoivent au travers de grandes fenêtres : Nieuport, Dixmude, Ypres, et de lucarnes : Ramscappelle, Pervyse, Bixschoote. Elles sans repos et, quand vient l’heure, se rentrent l’une dans l’autre, s’arrachent les membres, s’écorchent vives. Cinquante jours qu’il saigne ici.
L’une descendait d’une conquête. Anvers avait été son coup d’alcool. Encore cinq ou six places et Dunkerque lui servirait à dîner. Que le littoral était beau !
L’autre montait à tour de roues.
Une troisième, la petite, les yeux battus, le souffle surmené, accrochée tout de même à son dernier cours d’eau, guettait la masse.
Nous sommes le 16 octobre. La bataille des Flandres commence.
Les Allemands découvrent l’Yser. Ils tâtent. Il y a des gens devant. On va les arroser.
Le 17 ils préparent le terrain. Ils crachent des tonnes de mort. On les empêche de passer ? On ose ?
Le 18 jugeant la route prête, ils avancent. C’était entre Nieuport et Dixmude. L’Allemand était très fort. Il défonce la poitrine de la petite armée. La petite armée reprend ses sens, bombe les côtes et de nouveau toute droite revient à la ligne dont on l’avait chassée.
De loin, celle qui montait, la française, lui faisait de grands signes :
— Tiens bon, lui disait-elle, j’arrive.
— Je tiens, je tiens, répondait la petite.
De Gand, les Allemands avaient lâché un second flot. Il coulait sur Ypres.
À la même heure, tout en mangeant, fumant et envoyant des baisers aux filles de France, par rames incessantes venant de l’Aisne, les Anglais s’assuraient sur Ypres.
Un trou restait : l’espace Ypres-Menin. Par une nuit de ces mêmes temps, un général français, quittant le gouvernement de sa ville, y partit avec deux divisions territoriales.
La cuirasse avait sa première trempe. Messieurs du pas de l’oie, vous pouvez y aller.
Ce n’est pas l’intention qui leur manque. Ils sont sept cent mille.
Le 19, le 20, jusqu’au 23, ils s’abattent sur l’armée belge et sur nos fusiliers. Ils prennent la ferme Bamburg, s’annoncent à Lombaertzyde. Les Belges et les fusiliers n’ont fait que vaciller, ils retombent en avant, s’accrochent à Lombaertzyde, réoccupent la ferme Bamburg.
Plus bas Belges et fusiliers sortent de Dixmude. Ils avancent contre-attaquant. Ils vont unifier leur ligne. Ils l’unifient. Montant de Roulers une masse allemande vient peser. Elle l’emporte par le poids.
La petite armée crie vers la grande :
— Nous tenons, vous savez, mais on diminue et nous n’avons plus rien à mettre dans nos canons.
— J’arrive, dit la grande.
Le 23, la 42e division française traverse Nieuport.
Elle reçoit des mains belges Bamburg et Lombaertzyde.
La grande armée afflue. Toutes les couleurs qu’aiment nos yeux passent sur le dos de nos soldats. La France et l’Afrique vont à l’Yser.
Les Allemands l’ont enjambée sur un point. Leurs balles frappent les murs de Pervyse, ils mettent un canon à Ramscappelle. En même temps ils se ruent sur Dixmude. Ils y entrent et en sortent quatorze fois en quarante-huit heures. Pour assurer un appui à la tête de pont de Nieuport, on inonde une partie des champs.
La nuit, les Flandres s’allument. Le ciel n’a jamais vu tant de torches danser vers lui. Nieuport éclaire la mer. Dixmude la plaine, et les clochers leur village.
Il n’y a plus que la nature qui fasse une différence entre la nuit et le jour. Les églises enflammées guident les canons. On tire à coups sûrs, on tire à coups perdus. On met de la mort partout pour empêcher les vivants d’y vivre.
On ne dort plus. À midi, la baïonnette luit au soleil ; à minuit, à la torche. D’un côté, pas gymnastique ; de l’autre, marche sur le ventre. C’est l’enfer pour les plaies, la jungle pour les cris. C’est le 24, c’est le 25, c’est le 26 octobre.
Un corps allemand a bien franchi l’Yser. Il est entre l’eau et une ligne de chemin de fer. Il creuse la terre et s’y agrippe. Il ne peut avancer seul. Il attend que les autres débouchent de Dixmude.
Ils sont sept cent mille. Ils ont de l’étoffe. Ils y vont par masses. Masse à Nieuport, masse à Dixmude, masse à Ypres. Octobre finit.
Novembre. On a l’impression qu’ils ont glissé sur l’Yser ; qu’il y en a moins sur la côte. Du large, les cuirassés, les torpilleurs, les monitors tapent sur le sol. C’est peut-être le moment d’empoigner Lombaertzyde, position évacuée parce que intenable. Le 4 novembre, dans la nuit, dans la pluie, une division belge s’y avance. Nuit sanglante. Vingt-huit officiers, huit cents hommes, n’en reviennent pas. Les Allemands étaient en force entre la mer et le canal de Cosquedam. On inonde. On ouvre les écluses à la marée. La mer descend sur Ramscappelle, en avant de Pervyse, prend le chemin de fer et les pieds du corps d’armée allemand. Ceux qui dormaient dans les tranchées s’y noient.
Les Allemands regardent. Ils ne peuvent plus tourner notre gauche. Il faudrait aller à la nage. L’empereur dit :
— C’est sur Dixmude.
Ruée. Ils rentrent à Dixmude, 8 novembre. Il faut en déboucher. Zouaves, fusiliers, Sénégalais, Belges disent : non ! 9 novembre, 10 novembre, ils s’écrasent contre la porte. C’est toujours non ! 11 novembre, on reprend Dixmude. L’empereur crie :
— Ce sera sur Ypres.
À cette date, le 12 novembre, au nord d’Ypres, l’Allemand avait passé le canal, au sud, avait gagné cinq ou six cents pas. Il rassembla ses masses, les bourra et lança ces murs mouvants, aveugles et sourds, sous le couvert de ses grosses pièces. Le général en chef de l’armée du Nord appuyait l’armée anglaise Depuis trois semaines, les deux amies supportaient le bélier. Le bélier n’avança pas. Les canons anglais et français taillèrent dedans, les baïonnettes rabotèrent les bords. Le 20 novembre, il n’avait plus la force de se balancer : il pesait 120 000 hommes de moins. L’empereur avait disparu.
Le 21, l’Allemand se tâte. Il a perdu ses muscles. Il est en arrière de son point de départ. Il est fini. Le 22, il achève Ypres. Les Halles se donnent toutes. La magnificence de leurs flammes chante aux vaincus la victoire des vainqueurs.
22, 23, 30 novembre. L’ennemi ne peut plus attaquer. Il essaye. Ses poumons lui refusent le souffle. Il va se coller là.
Les alliés redonnent, les prennent sous le ventre, les font sauter d’une tranchée dans la suivante, de la suivante dans la retraite.
Cinquante jours d’eau, de feu, de canons, de navires, cinquante jours de gestes immenses, de cris sublimes, d’âmes qui montent, cinquante jours d’une des plus grandes batailles de 1914 : on a gagné un kilomètre.

mardi 2 décembre 2014

14-18, Albert Londres vit un moment de trêve



Pendant une trêve

Furnes, 28 novembre
— Tu n’es pas mort ? C’est dégoûtant.
C’est le relais. Car il y a des relais dans la guerre. Alors on rit.
Quand on ampute un monsieur, il ne serait pas convenable que les témoins se missent à plaisanter, mais si le monsieur veut rire ?…
Revenons donc des chemins, des rives et des tranchées et asseyons-nous dans cet estaminet.
— Tu n’es pas mort ? Il va falloir te mettre un couvert ?
L’homme à la vie si dure est un mitrailleur. Dans sa prison roulante, chaque matin, avec trois camarades, il file « leur rentrer dedans ». Ils sont partis quatre hommes il y a huit jours. Tombés dans une reconnaissance, ils ont joué de la gâchette et du volant. Ils sont revenus trois et un cadavre.
— Il avait mal choisi l’instant pour regarder par la lucarne.
Avant de s’attabler, le mitrailleur prend sa fourchette, la tient comme un flambeau, se compose un air et module :
Je ne veux pas mourir encore.
Voilà le soleil. Le froid avait tellement exagéré qu’il a dû se donner une bronchite à lui-même. Il en est mort. À cet endroit, d’où l’on voit par la fenêtre la grande route ramenant à gauche de. Nieuport, d’Ypres à droite, ce n’est que sainte jeunesse. Il fait beau sur les visages, comme il fait beau sur la nature. Prenons ces sujets de gaieté pour vous en envoyer à vous de l’intérieur, qui vous feriez scrupule d’en trouver en vous-mêmes.
La fragilité de l’heure les a sacrés. Vous ne pouvez pas refuser de rire quand vous y êtes invités par ceux pour qui vous restez tristes.
Quand on r’viendra, ça on ne le sait pas.
P’têtre demain, p’tétre dans cent années.
Si on r’vient pas on se s’ra en tout cas
Jusqu’à la fin joliment promené
é, é, é, é.
Ça c’est un régiment qui part. Tout l’estaminet dégorge. Le mitrailleur grimpe sur sa machine, bat la mesure et quand l’instant arrive fait avec eux :
é, é, é, é.
Les rangs défilent. Un de ceux qui porte les souliers les plus crottés crie aux gens du trottoir :
— Qui veut m’acheter le cirage qui fait si bien briller mes croquenots ?
Si ma fi-fi fi-an-cée me voyait
Ell’ me dirait en me donnant cinq sous :
« Va t’ faire raser », mais moi je répondrais
Que ai toujours les mêmes joues dessous.
Ou, ou, ou, ou.
Le régiment devient plus petit.
— Dites donc, capitaine, demande le mitrailleur, si ma fiancée me voyait, qu’est-ce qu’elle dirait ?
Ce capitaine a trois galons à son bonnet et une soutane pour dolman, une soutane qui s’achève en culotte.
— Ce qu’elle dirait ?
— Elle dirait : l’aumônier peut bien te donner du tabac quoique tu ne sois pas bon catholique.
é, é, é, é.
Le régiment est déjà loin.
Cet aumônier est notre ami. Nous l’avions trouvé sous Dixmude. Un zouave lui disait :
— Vous savez donc fumer la pipe, capitaine ? (car il fumait la pipe), parce que j’aurais pu vous la mettre au point.
— Tu peux toujours.
La pipe changea de bouche. C’était au moment de la poussée.
— Ça m’a l’air de chauffer, capitaine, je vous la rapporterai peut-être brûlée.
Que le prêtre voudrait que ce zouave lui rapportât sa pipe !…
L’estaminet n’est pas grand, il y a pourtant beaucoup de soldats, dans la salle, dans la cuisine, dans le couloir et sur les marches de l’escalier en escargot. Cette salle à manger dans l’escalier c’est fameux. Ceux qui sont dans le bas ont autant de nourriture sur le dos et sur le crâne que dans le ventre.
— Quel dommage, crient les plus haut perchés, qu’on ne mange pas des choses à noyaux !
Le mitrailleur se lève :
— Je vais vous dire ma nouveauté.
On croit qu’ c’est sur un ch’val de prix
Qu’ Guillaume, qu’ son docteur et son fils-ce
S’avancent pour prendre Paris
Moi j’ dis qu’ c’est sur une écrevisse.
— Fantassins, artilleurs, carabiniers, toute l’armée ! Voilà le général.
Ombre, touchante qui se profile sur le reste de la Belgique ! C’est un ancien général que l’âge arrêta lorsque, le 2 août, il fit le geste d’instinct de reprendre l’épée. Il a suivi l’armée. Il ne la quittera que pour sa stèle, Namur, Bruxelles. Anvers, Ostende. Il est à Furnes. Il ne parle pas, même pour demander du pain. Il ne lit pas. Il ne regarde pas : il marche. Il porta l’uniforme, mania des hommes, rêva son plan, il est en civil, sans soldats et n’a plus d’avis à donner. Dépouillé du travail de sa pensée, il voit à ses pieds pourrir ses fruits. Il marche pour se dépêtrer de ses propres décombres. Il passa devant l’auberge. Les âmes lui rendirent les honneurs.
On boit de la bière sut le trottoir en face. La bière des Flandres a la couleur des chevelures des filles d’ici. Les filles d’ici ? Où sont-elles ? C’est encore une des figures de la guerre. Les races, les routes, les maisons n’ont plus de silhouettes balancées. On dirait que Dieu a rendu à l’homme la côte dont il a fait la femme.
Trois officiers boivent aussi de la bière. Ils nous font signe. Nous traversons avec l’aumônier.
— Aumônier, devinez ce que j’ai vu ?
Que peut bien avoir vu un lieutenant de cuirassiers ?
— Vous avez vu des Allemands ?
— Mieux que ça.
— Le duc de Wurtemberg ?
— Mieux que ça.
— Le kronprinz de Bavière ?
— Mieux que ça.
— Vous avez vu, s’écrie l’aumônier, vous avez vu une femme !
Il avait vu une femme ! Ses camarades appellent tous les autres officiers.
— Regardez-le ? disent-ils.
— Il a gagné la Légion d’honneur ?
— Presque. Voilà l’homme qui a vu une femme !
— Eh bien moi, si j’étais abbé, tranche un capitaine, je dirais au Seigneur que c’est de l’injustice et que lorsqu’il fait passer une femme sur la place il devrait sonner du buccin pour qu’il n’y ait pas de privilégiés.
L’aumônier alluma sa pipe :
— J’y penserai ce soir dans ma prière, mes amis.
S’il y a cette détente dans les cœurs, ce n’est pas seulement l’œuvre du soleil, c’est que l’on voit moins de sang. La terre, ici, s’est recouverte d’une cuirasse que chaque jour, pour qu’elle ne se ternisse pas, la marée fait briller. Depuis que l’eau est entrée en guerre on rencontre moins de voitures d’ambulance. Cette eau, sur ce sol, il semble que ce soient toutes les larmes des mères déjà crucifiées, qui ont répandu là leur désolation, pour que soient épargnées de plus nombreuses mères.
Donc, aujourd’hui, douce journée, peu de canon, pas de blessés.
— Aussi, monsieur, je vous offre un cigare.
Ce parfait gentleman est un officier anglais. C’est une de nos admirations. Non pour son courage. On perd l’habitude, ici, d’admirer les hommes pour leur courage. Ils en ont naturellement comme ils ont deux yeux. Vous n’iriez pas dire à quelqu’un : « Je vous félicite d’avoir deux yeux. » C’est la même chose. Nous l’admirons pour son estomac.
Les matins, quand, de très bonne heure, nous nous rencontrons sur le coin d’une table, tandis que timidement nous goûtons à un café, il avale en deux traits et demi la moitié d’une bouteille de champagne. Il allume un cigare et s’en va en bonne santé.
Voilà l’homme qu’il suffit de regarder pour se sentir bien portant !
Du tabac vient d’arriver. La nouvelle fuit chez les soldats. C’est la course sur la place. C’est l’attroupement devant le débit. On s’étouffe.
— Pousse pas, bon Dieu !
— J’exécute, les ordres. Joffre a dit : « Assez reculé, l’heure est venue de pousser. » Je pousse.
C’est la France. Ce n’est pas parce que l’on peut y rester que l’on doit cesser de rire.
Albert Londres

vendredi 28 novembre 2014

14-18, Albert Londres sur la plage de La Panne



Six vaisseaux vus du rivage

[De l’envoyé spécial du « Matin »]
La Panne, 23 novembre 1914.
Sur la ligne où la mer donne au ciel son baiser, ce matin, à sept heures, alors qu’il faisait si froid que sous les vêtements le corps semblait cacher un cilice de glace, six navires, deux petits en tête, un grand après, trois petits suivant, s’en allaient avec calme vers les rives qui tonnent.
Ce n’était pas où nous allions. Mais ils apparaissaient si résolus que sur la plage, seul dans l’hiver et devant l’eau, nous avons mis nos pas dans leur sillage.
Nous ne savons pas encore s’ils étaient français, s’ils étaient anglais : c’étaient un cuirassé et cinq contre-torpilleurs. Ils glissaient avec lenteur, comme s’ils faisaient partie d’un cortège cérémonial. Les deux premiers annonçaient l’arrivée du maître ; le maître venait, majestueux ; les trois autres, derrière, portaient sa traîne.
Il avait tant gelé que nous pouvions marcher au plus près de la mer, son bord tenait comme un bitume.
Le pas régulier suffisait déjà pour les suivre. Ils s’arrêtèrent. C’était en avant de Coxyde.
Le sable, qu’au cours des .siècles le vent furieux prit au rivage pour bâtir, ce sable qui, à force de contempler les vagues, s’est festonné à leur image, allonge sur cette côte du nord la désolation de ses montagnes phtisiques. Ce sont les dunes.
Les dunes, la mer et six vaisseaux de lutte.
Ils s’étaient bien arrêtés. Sans avoir rompu leur ordre, toujours en ligne, ils méditaient.
Tel aux fontaines on coupe d’un seul coup les glaçons qui pendent, on aurait pu, en heurtant nos oreilles, les faire tomber à nos pieds, car le vent attisait le froid. Nous avions beau nous tourner aux quatre points cardinaux, le manteau s’envolait de même.
Les deux contre-torpilleurs se détachent du cortège. Les voilà maintenant à quatre cents mètres de lui. Ils s’arrêtent, examinant.
Les batteries françaises en avant de Nieuport, allemandes en arrière, toussent depuis le premier matin. L’une d’elles est catarrheuse, elle toussote après avoir toussé, époumonée. Si c’était un homme, on le verrait très bien se tenant la poitrine, le rouge à la tête, se tordre sous le râle.
Les deux contre-torpilleurs font un signe, à peine une étoile. Le cuirassé ne bouge pas. Les trois contre-torpilleurs s’actionnent. L’un se fond derrière l’immense coque, les autres le flanquent face aux dunes. Le cuirassé avance entre eux. Les quatre rejoignent les deux.
Un soleil de première communiante, pâle et recueilli, peut juste éblouir une langue de mer. Des mouettes, dont voici un parc, font dans ses rayons des effets de cuirasse. Elles veulent fêter sans doute le spectateur. On vient donc enfin les voir. On va peut-être leur expliquer pourquoi elles ne vivent plus en paix et quel est ce bruit qui leur fait dresser le bec. Le spectateur, mouettes blanches et grises, n’a pas le don de parler aux oiseaux. Il ne pourra pas vous payer vos belles fantaisies dans le soleil.
Maintenant les six navires semblent ancrés. Ils se sont placés de biais avec la côte. Ils fixent au-delà de Nieuport, entre Nieuport et Lombaertzyde. Sans rien savoir, il n’y a plus à douter : ils viennent travailler.
Nous avançons pour être dans la ligne de leur longueur. Mais nous ne l’avions pas atteinte qu’un gros éclair quittait le cuirassé. Un moment, et un bruit auprès duquel tous les autres du matin n’étaient qu’éternuements explosa dans l’horizon. À leur tour, presque ensemble, les cinq contre-torpilleurs firent leur éclair. Presque ensemble cinq bruits plus modestes marquèrent les coups.
Nous vîmes bien que les petits se tournaient vers le grand, lui demandant s’il était content d’eux.
Le cuirassé recommença. À ses côtés : éclair, éclair, éclair, éclair. C’était, dans le ciel, au passage des obus, un roulement de chemin de fer aérien. Éclair, éclair, mais ces éclairs-là ne zigzaguaient pas, ils sortaient droit, en lame, et les chemins de fer rencontrant les butoirs, en tumulte, se fracassaient. Quelques mouettes, en mer, passant affolées dans le jet du soleil, trompaient la vue. Leurs ailes devenaient des couteaux d’or. Éclair, croyait-on, ce n’était qu’un oiseau. Éclair, cette fois, éclair, chemin de fer et vingt secondes après : butoir.
Ils ne tirent plus. Rien pourtant ne les a dérangés. Aucune gerbe d’eau. Ils ne tirent plus. Les trois contre-torpilleurs se déplacent. Ils s’en vont. Le cuirassé les suit. Les deux restent à leur place de guetteurs. Ils s’en vont ensuite mais ne disparaissent pas. Ils fuient la riposte. Les « petits » gardent le « maître » du sous-marin. Ils s’arrêtent en arrière. C’est qu’ils reviendront.
La marée est basse. Comme nous, un autre homme est sur le sable. Nous le voyons de loin, le dos plié, touchant des choses. Pourquoi les mieux prédestinés à la solitude sont-ils, en ces temps, conduits instinctivement vers la compagnie ? Est-ce parce que toute âme dans cette région peut être rendue à l’instant et qu’il faut bien la saluer auparavant ?
En attendant le retour des navires que l’on voyait remis en file, nous allâmes vers cet homme. Il plongeait souvent son bras dans un broc, en ramenait une matière que, courbé, avançant ses jambes de côté, il étalait au ras de l’eau. Il leva la tête plusieurs fois pour nous regarder venir, mais sans cesser de puiser ni d’étendre. Ses mains étaient dégouttantes de rouge. Ce broc était un broc de sang moitié caillé. Il en faisait de grandes larmes qu’il accrochait à des hameçons en vue de la marée haute. Un broc de sang ! C’était pour rester deux jours sans en voir qu’ici nous étions venu. Nous ne sommes pas une demoiselle. Nous savons sangler nos sentiments qui s’échappent. Mais il nous faut un temps pour combler le vide de ceux que la pitié nous arrache. C’est ce temps que nous venions chercher. Un broc de sang ! Tu ne travailles donc qu’avec tes mains, pêcheur ?
Les navires étaient toujours au même endroit. Nous ne pouvions plus supporter le froid. Il troublait jusqu’à notre puissance visuelle. C’est avec peine que nous distinguions les six. Ils allaient pourtant recommencer. Qu’auraient-ils fait, guettant ?
Dans un de ces bateaux ancrés dans le sable et qui ne se soulèvent qu’à la mer montante, nous sommes allé nous abriter au moins du vent. Nous avons longtemps attendu le retour des navires. Ils ne bougeraient pas d’une vague. Les deux contre-torpilleurs avancés observaient à la même place. La marée venait. Pour ne pas être prisonnier jusqu’à la nuit, nous avons laissé le refuge.
Espace par espace, les quarts d’heure allaient sans rien accrocher de la vie du monde. Les batteries de terre avaient cessé leur envoi. Il n’y avait en vue que ces six navires et leur mystère.
Les deux éclaireurs lancèrent, comme ce matin, du côté des autres un rapide point de feu. Comme le matin, le cuirassé et sa suite s’avancèrent. Se rangeant de profil, rapidement ils firent leur œuvre, une demi-heure durant. Ils se retirèrent cinq. Un demeura.
C’était par politesse, il fallait bien que quelqu’un reçût les gerbes d’eau. Elles arrivèrent. Le contre-torpilleur, passant la ligne d’horizon, se cacha derrière le ciel. On le vit réapparaître et rejoindre ses amis. La haute mer apportait à la rive des eaux toutes rouillées.
Et du bout de cette rive, sur chevaux fins, des cavaliers à double manteau, blanc dessous, bleu à l’air, avançaient lentement au pas choisi par leur bête. Les chevaux montraient de belles œillères de maroquin rose et les hommes sur leur tête avaient planté le capuchon. L’homme et la bête allaient pensifs. Où donc était la Méditerranée ?
Ils étaient loin, que deux des leurs, en retard, accouraient à la bride. Ils forçaient l’animal pire qu’à la course, leurs amples draps leur faisaient des ailes dans le dos. Mais les ailes battaient en vain, elles avaient déjà donné leur soleil : ils passèrent sans réchauffer.
La nuit prit les six navires, immobilisés sur leur ligne d’attente. Nous les vîmes s’effacer sous le voile tandis qu’en haut, signe cette fois sans mort, s’allumait la polaire.

Albert Londres.