lundi 17 septembre 2018

Le Femina ne s'est pas trop fait attendre

A peine avait-on dit qu'on l'attendait qu'elle arrive, la première sélection d'un Femina qui sera, cette année, attribué avant le Goncourt et le Renaudot - le 5 novembre, pour être précis. Deuxième et troisième sélection attendues plus resserrées, mais des entrées sont toujours possibles, les 5 et 24 octobre. Faites-vous une orgie de romans français et étrangers, ça fait beaucoup moins grossir que les frites (par exemple).

Romans français

  • Emmanuelle Bayamack-Tam. Arcadie (P.O.L.)
  • Yves Bichet. Trois enfants du tumulte (Mercure de France)
  • Nina Bouraoui. Tous les hommes désirent naturellement savoir (Lattès)
  • Isabelle Desesquelles. Je voudrais que la nuit me prenne (Belfond)
  • Régine detambel. Platine (Actes Sud)
  • David Diop. Frère d'âme (Seuil)
  • Clara Dupond-Monod. La révolte (Stock)
  • Michaël Ferrier. François, portrait d’un absent (Gallimard)
  • Pierre Guyotat. Idiotie (Grasset)
  • Philippe Lançon. Le lambeau (Gallimard)
  • Olivier Liron. Einstein, le sexe et moi (Alma)
  • Vanessa Schneider. Tu t'appelais Maria Schneider (Grasset)
  • Tiffany Tavernier. Roissy (Sabine Wespieser)
  • Philippe Vasset. Une Vie en l’air (Fayard)

Roman étranger

  • Marco Balzano. Je reste ici (Philippe Rey) traduit de l'italien par Nathalie Bauer
  • Stefan Brijs. Taxi curaçao (EHO) traduit du néerlandais par Daniel Cunin
  • Javier Cercas. le monarque des ombres (Actes Sud) traduit de l'espagnol par Aleksandar Grujicic, avec la collaboration de Karine Louesdon
  • György Dragoman. Le bûcher (Gallimard) traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly
  • Vivian Gornick. La femme à part (Rivages) traduit de l'anglais par Laetitia Devaux
  • Stefan Hertmans. Le coeur converti (Gallimard) traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin
  • Abubakar Adam Ibrahim. La saison des fleurs de flamme (L'Observatoire) traduit de l'anglais Marc Amfreville 
  • Nicole Krauss. Forêt obscure (L'Olivier) traduit de l'anglais par Paule Guivarch
  • Alice McDermott. La neuvième heure (Quai Voltaire) traduit de l'anglais par Cécile Arnaud
  • Itamar Orlev. Voyou (Seuil) traduit de l'islandais par Eric Boury
  • Jon Kalman Stefansson. Asta (Grasset) traduit de l'islandais par Eric Boury
  • Gabriel Tallent. My absolute darling (Gallmeister) traduit de l’américain par Laura Derajinski
  • Olga Tokarczuk. Les livres de Jakob (Noir sur blanc) traduit du polonais par Maryla Laurent
  • Samar Yazbek. La marcheuse (Stock) traduit de l'arabe par Khaled Osman

En attendant la première sélection du Femina...

Elle est, en principe, pour aujourd'hui - je ne l'ai pas encore vue. D'autres, pendant ce temps, ont pris les devants. Le Prix Décembre, en particulier, qui sera attribué le 8 novembre et donnera sa prochaine sélection le 25 octobre. Treize romans sont sélectionnés:
  • François Bégaudeau. En guerre (Gallimard, Verticales)
  • Baudouin de Bodinat. En attendant la fin du monde (Fario)
  • Pauline Delabroy-Allard. Ça raconte Sarah (Minuit)
  • Michael Ferrier. François, portrait d'un absent (Gallimard)
  • Elisabeth de Fontenay. Gaspard de la nuit (Stock)
  • Mark Greene. Federica Ber (Grasset)
  • Jean-Yves Jouannais. Moab, épopée en 22 chants (Grasset)
  • Jeanne Labrune. Depuis la terre, regarder les naufrages (Grasset)
  • Benjamin Pitchal. La classe verte (Gallimard)
  • Catherine Poulain. Le coeur blanc (L'Olivier)
  • Francesco Rapazzini. Un été vénitien (Bartillat)
  • Joann Sfar. Modèle vivant (Albin Michel)
  • Antoine Wauters. Pense aux pierres sous tes pas (Verdier)

Le Prix Albert Londres appartient moins à mon terrain de jeu préféré, la fiction, mais vous savez, si vous suivez ce blog, à quel point je place Albert Londres - haut, très haut - et voici donc la sélection livres d'un prix qui concerne aussi la presse écrite et l'audiovisuel. Remise des récompenses le 22 octobre à Istanbul, beau symbole de la défense de la liberté de la presse.
  • Justine Augier. De l’ardeur (Actes Sud)
  • Jean-Baptiste Malet. L’Empire de l’or rouge (Fayard)
  • Pauline Maucort. La Guerre et après (Les Belles lettres)
  • Hélène Sallon. L’État islamique de Mossoul (La Découverte)
  • Pierre Sautreuil. Les Guerres perdues de Youri Beliaev (Grasset)

Un mot aussi du Prix Sade, bien que je lui trouve un intérêt déclinant, avec une deuxième sélection (je n'avais pas vu passer la première, je l'avoue humblement) qui a l'intérêt de mettre en évidence des éditeurs rarement cités au moment des prix littéraires:
  • Léo Barthe. L’Animal de compagnie (La Musardine)
  • Mavado Charon. Dirty (Mania Press)
  • DOA. Lykala (Gallimard)
  • Stéphane du Mesnildot. L’Adolescente japonaise (Le Murmure)
  • Jonathan Littell. Une vieille histoire (Gallimard)
  • Elizabeth Prouvost. Les Saintes de l’abîme (Humus)
  • Sébastien Rutés. La Vespasienne (Albin Michel)
  • Apollonia Saintclair. Ink is my blood (Encre Sympathique)
  • Sylvie Steinberg. Une histoire de la sexualité (PUF)
  • Bei Tong. Camarades de Pékin (Calmann-Lévy)

Enfin, le Prix Louis Guilloux a été attribué à Marc-Alexandre Oho Bambe pour Diên Biên Phù (Sabine Wespieser), un roman dont je ne pense que du bien et qui, paru au début de l'année, fait penser à celui de David Diop, Frères d'âme, retenu pour plusieurs prix littéraires.
Alexandre est mort en Indochine. « Avant de renaître, puis mourir encore. » Il y a eu la guerre, Diên Biên Phù et surtout Maï Lan, la femme au visage lune dont le nom signifie « pierre d’abricot et d’orchidée ». Le 7 mai 1954, à Diên Biên Phù, la guerre est perdue, ce qu’il reste de l’armée française n’attend plus, pour plier bagage, que les accords qui mettront fin à sa présence en Indochine. Tandis que, pour Alexandre, c’est le déchirement de la séparation. Maï Lan s’éloigne. Mais reste inscrite dans sa chair et son esprit autant que les blessures physiques, morales, des combats.
Alexandre est donc rentré en France, a retrouvé Mireille, sa très croyante épouse, à qui la foi en Dieu a permis d’accepter les aveux de celui qui expliquait être devenu fou amoureux, au loin. Le couple a repris la vie commune, puisque « Mireille disait pouvoir supporter une vie à deux, même sans saveur et sans passion ». Vingt ans se sont écoulés d’une existence tiède au cours de laquelle Alexandre n’a cessé d’apprécier les qualités de Mireille. Au cours de laquelle, aussi, il n’a cessé de penser à Maï Lan. Si bien qu’après tout ce temps, il a décidé de retourner là où il était mort et avait vécu si puissamment. Pour rechercher la femme qu’il n’avait jamais oubliée et à laquelle, comme lorsqu’ils partageaient leur passion, il n’a cessé d’écrire des poèmes.
Ces poèmes parsèment le premier roman de Marc Alexandre Oho Bambe, Diên Biên Phù. Ils disent les années pendant lesquelles l’absente est restée si vivante : « Pendant vingt ans / J’ai vécu ainsi / En avançant / A reculons / Vers toi Maï ».
Diên Biên Phù raconte, avec des sauts dans le passé et les moments enflammés d’un amour toujours ranimé par les mots et les souvenirs, le retour d’Alexandre. Il ne l’a pas dit en partant, il ne l’avouera que dans une lettre envoyée à Mireille de Hanoi : il ne reviendra plus en France, leur couple est défait, il a besoin de terminer ce qu’il avait commencé et que l’Histoire a interrompu.
Encore faut-il retrouver Maï Lan, et la tâche s’avère difficile. Malgré l’aide d’une autre femme qui se prend d’affection pour cette belle histoire, malgré M. Cho, le restaurateur bienveillant qui pense avoir connu Maï Lan, sa présence semble se dissoudre dans un espace flou.
La quête d’Alexandre se termine d’une manière que nous ne révélerons pas, par une surprise. Mais on ne peut terminer un article sur Diên Biên Phù sans dire un mot de l’ami Diop, le Sénégalais qui a sauvé la vie d’Alexandre et est devenu pour lui un frère. Qui l’initie, en outre, aux idées de décolonisation en même temps qu’à la production littéraire du groupe d’écrivains formé autour de Présence africaine.

vendredi 14 septembre 2018

14-18, Albert Londres : «Implacablement, nous lui avons fait lâcher prise.»




Notre victoire a des ailes… et notre ligne aussi

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front britannique, 8 septembre.
Ludendorff, à la manière de certains enfants, a lancé son cerceau de telle façon qu’il lui est revenu dans les jambes. C’est maintenant que toutes les choses qui se passeront vont être palpitantes. Non que celles qui viennent de se dérouler aient été faibles en intérêt. Ce sont les Allemands qui étaient partis et c’est nous qui sommes arrivés. Le résultat porte de si définitives conséquences en soi qu’il serait futile de vouloir les démontrer, chacun les voyant. Mais justement voilà Ludendorff revenu au point d’où il prit son essor. Pourra-t-il s’y cramponner ? Le balaierons-nous plus loin ?

Partout où il s’arrêtait l’ennemi a dû lâcher prise

Depuis une semaine tout le monde sait que l’ennemi recule sur la ligne Hindenburg. Personne cependant ne s’est trompé sur cette résolution allemande. Ce n’est pas d’un coup qu’elle a été prise. Ce n’est pas d’une seule foulée qu’il a entendu d’abord regagner l’entrée de Saint-Quentin. Il s’arrêtait en route avec le secret espoir que nous ne le forcerions pas d’aller plus loin. Pour se sauver de ce terrible recul, ce n’est plus sur lui qu’il comptait, c’est sur une faiblesse. L’ennemi ne nous entendit pas souffler un seul instant, il n’y eut pas d’erreur, on le frappa toujours à l’endroit et à l’heure qu’il fallait qu’il fût frappé. Implacablement partout où il s’accrochait, nous lui avons fait lâcher prise. D’instinct chacun comprenait que cette victoire allait nous arriver et des villes comme Noyon, Chauny, Ham, Bapaume, Péronne ont été prises d’office par les spectateurs de la guerre bien avant que par les soldats. On savait ce que notre marche victorieuse allait nous rapporter. C’était une répétition de 1917, ni nouveautés ni surprises.
La grande pièce, commencée le 18 juillet une fois le principal acquis, c’est-à-dire le renversement des rôles et la chute dans un trou sans fond de tous les rêves allemands, allait donc se diviser pour le public en deux parties. Première partie : reconduite des Allemands à leur ligne de départ ; deuxième partie : agir sur cette ligne. Nous sommes ou serons demain à cette deuxième partie.
D’un côté Noyon, Chauny, Ham, Bapaume, Péronne du déjà vu ; de l’autre côté Saint-Quentin, La Fère, Laon, Cambrai, Douai, Lens et ce serait battre deux fois les Allemands que de les défaire sur un terrain où, depuis quatre ans, ils sont les maîtres. Vous comprenez pourquoi c’est de cet autre côté que nous guettons tous.
Rawlinson qu’épaule Debeney a bien repris hier du terrain, ce n’est pourtant pas derrière lui que nous étions, nous qui suivons l’armée britannique. Nous nous doutions d’avance ce qu’il allait récupérer ; c’est vers la ligne Hindenburg qu’il allait, dans l’état où se montre l’Allemand, victoire courue, pouvait-on dire, c’est plus haut que nous regardions, devant Cambrai, devant Douai.

La partie qui se joue

Si nous étions engagés dans une offensive semblable à celles que nous avons menées jusqu’ici, je veux dire limitée et face à l’obstacle, il serait bon, croyons-nous, de mettre une sourdine à nos espoirs immédiats sur Cambrai. Là, le canal du Nord a quatre pieds d’eau, le Boche a tendu des inondations artificielles et il se fortifie. Contre la poussée directe, il est sinon paré, du moins prévenu. On sait que sur le reste du front il a été jusqu’à abandonner des positions, on dirait même qu’il cherche de l’eau pour mettre entre nos tanks et lui. C’est qu’il a toujours peur de perdre Cambrai et beaucoup de choses avec, car il n’y a pas aujourd’hui que notre victoire seulement qui a des ailes, il y a notre ligne aussi.
Le Petit Journal, 9 septembre 1918.


Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

jeudi 13 septembre 2018

Aucun roman auto-édité chez Amazon dans les sélections du Médicis

La présence, dans la sélection du Renaudot, de Marco Koskas avec un roman qu'il a confié aux bons soins d'Amazon faute, dit-il, d'avoir trouvé un véritable éditeur, pose des questions. Des bonnes et des moins bonnes. Malheureusement, ce ne sont pas les meilleures qui sont mises en avant dans la polémique née d'un jury qui aggrave son cas - car Patrick Besson avait en toute simplicité reconnu sa culpabilité dans l'affaire, passe encore, c'est un distrait, mais Georges-Olivier Châteaureynaud s'est depuis joint à une ligne de front qui, esprit de provocation aidant, risque de prolonger la polémique. Je ne sais plus qui, peu importe d'ailleurs, évacuait le problème en disant que ce livre ne passerait pas le cap de la deuxième sélection. Est-ce si sûr? Bon, on verra.
En attendant, la sélection, ou plutôt les sélections (aux prix du roman français et du roman étranger) pour le Médicis ne renvoient qu'à la littérature, un soulagement (et oublions les comptes d'apothicaire de la proportion entre éditeurs Galligrassud - aïe, qu'est-ce que j'ai dit?).
Le Médicis sera remis le 6 novembre, la deuxième sélection (et la première des essais) est espérée le 4 octobre (et je crois que, dans la précipitation, je m'étais un peu planté ce matin avec le calendrier des prix littéraires, je promets de remettre cela à l'endroit incessamment sous peu).
Vous la voulez, cette double sélection? Elle arrive.

Roman français
  • Emmanuelle Bayamack-Tam. Arcadie (P.O.L.)
  • Nina Bouraoui. Tous les hommes naturellement désirent savoir (Lattès)
  • Sophie Daull. Au grand lavoir (Philippe Rey)
  • Pauline Delabroy-Allard. Ca raconte Sarah (Minuit)
  • David Diop. Frères d'âme (Seuil)
  • Carole Fives. Tenir jusqu'à l'aube (Gallimard, L'Arbalète)
  • Pierre Guyotat. Idiotie (Grasset)
  • Nicolas Mathieu. Leurs enfants après eux (Actes Sud)
  • Philippe Lançon. Le lambeau (Gallimard)
  • Franck Maubert. L'eau qui passe (Gallimard)
  • Catherine Poulain. Le coeur blanc (L'Olivier)
  • Fanny Taillandier. Par les écrans du monde (Seuil)

Roman étranger
  • Javier Cercas. Le monarque des ombres (Actes Sud)
  • Horacio Castellanos Moya. Moronga (Métailié)
  • Selahattin Demirtas. L'aurore (Emmanuelle Collas)
  • Rachel Kushner. Le Mars Club (Stock)
  • Yiyun Li. Cher ami, de ma vie je vous écris dans votre vie (Belfond)
  • Zadie Smith. Swing Time (Gallimard)
  • Peter Stamm. La douce indifférence du monde (Bourgois)
  • Jon Kalman Stefansson. Asta (Grasset)
  • Zoe Valdes. Désirée Fe (Arthaud)
  • Brad Watson. Miss Jane (Grasset)

Prix et sélections, il en sort de partout...

Des prix déjà, des sélections partout, je me sens débordé à gauche, à droite - pourtant, c'est la saison. Moins de saison, la pluie, dessus-dessous, est venue compromettre quelques projets et retarder cette note de blog que je vais donc, pour compenser (?), vous faire copieuse et en forme de résumé des derniers événements - en attendant les suivants.
On commence par le Prix du roman Fnac, remis officiellement demain mais attribué hier à Adeline Dieudonné pour La vraie vie. Oui, je n'rarête pas d'en parler, de ce livre. Mais, d'une part, les circonstances l'imposent. Et, d'autre part, c'est chaque fois un bonheur, l'occasion d'en relire quelques pages et de se renforcer dans l'idée que voici bien une nouvelle romancière dont on commence seulement à découvrir la puissance imaginative en même temps que l'écriture débridée. Chic alors!
Et puis, non dans l'ordre d'apparition en scène ces derniers jours mais dans celui des dates prévues pour les attributions, quelques sélections ont été éparpillées parmi d'autres informations. Je vous fais le tri.
Le Prix de Flore, attribué le 8 novembre, surlendemain du Goncourt, après une deuxième sélection le 18 octobre, a retenu dix ouvrages pour sa prochaine délibération, parmi lesquels des titres peu rencontrés ailleurs et d'autres souvent cités:
  • Meryem Alaoui. La vérité sort de la bouche du cheval (Gallimard)
  • Inès Bayard. Le malheur du bas (Albin Michel)
  • Emmanuelle Bayamack-Tam. Arcadie (P.O.L)
  • Samuel Benchetrit. Reviens (Grasset)
  • Morgane Caussarieu. Tachno freaks (Le Serpent à plumes)
  • François-Xavier Delmas. Ma vie de saint (Anne Carrière)
  • Mathilde-Marie de Malfilâtre. Babylone Express (Le Dilettante)
  • Nicolas Mathieu. Leurs enfants après eux (Actes Sud)
  • Loulou Robert. Seujet inconnu (Julliard)
  • Raphaël Rupert. Anatomie de l'amant de ma femme (L'Arbre vengeur)

Le 9 novembre, le Prix Jean Giono prendra son tour, après une deuxième sélection le 1er octobre et une troisième le 6 novembre. Pour l'instant, ils sont dix aussi:
  • Jérôme Attal. 37, étoiles filantes (Robert Laffont)
  • Paul Greveillac. Maîtres et esclaves (Gallimard)
  • Stéphane Hoffmann. Les belles ambitieuses (Albin Michel)
  • Jeanne Labrune. Depuis la terre, regarder les naufrages (Grasset)
  • Tobie Nathan. L'Évangile selon Youri (Stock)
  • Daniel Picouly. Quatre-vingt-dix secondes (Albin Michel)
  • Serge Joncour. Chien-Loup (Flammarion)
  • Jean-François Merle. Le grand écrivain (Arléa)
  • Thomas B. Reverdy. L'hiver du mécontentement (Flammarion)
  • Boualem Sansal. Le train d'Erlingen ou La Métamorphose de Dieu (Gallimard)

Le Prix Wepler-Fondation La Poste, si je me souviens bien, ne fait qu'une sélection avant la proclamation du 12 novembre, celle-ci, forte de treize ouvrages:
  • Emmanuelle Bayamack-Tam. Arcadie (P.O.L)
  • Camille Bordas. Isidore et les autres (Inculte)
  • Sophie Divry. Trois fois la fin du monde (Noir sur Blanc)
  • Jean-Michel Espitallier. La première année (Inculte)
  • Michaël Ferrier. François, portrait d’un absent (Gallimard)
  • Carole Fives. Tenir jusqu’à l’aube (Gallimard, L’Arbalète)
  • Mark Greene. Frederica Ber (Grasset)
  • Michel Jullien. L’Île aux troncs (Verdier)
  • Nathalie Léger. La Robe blanche (P.O.L)
  • Valérie Manteau; Le Sillon (Le Tripode)
  • Bertrand Schefer. Série noire (P.O.L)
  • Fanny Tallandier. Par les écrans du monde (Seuil)
  • Philippe Vasset. Une Vie en l’air (Fayard)

Le même jour, on connaîtra le résultat des délibérations au Grand Prix de littérature américaine, qui aura entre-temps fait passer sa première sélection de neuf titres à un choix plus restreint, c'est pour le 8 octobre.
  • Dan Chaon. Une douce lueur de malveillance (Albin Michel)
  • Hernan Diaz. Au loin (Delcourt)
  • Julia Glass. Une maison parmi les arbres (Gallmeister)
  • Tadzio Koelb. Made in Trenton (Buchet-Chastel)
  • Rachel Kushner. Le Mars Club (Stock)
  • Phillip Lewis. Les jours de silence (Belfond)
  • Scott McClanahan. Crapalachia (Cambourakis)
  • Ivy Pochoda. Route 62 (Liana Levi)
  • Richard Powers. L’Arbre-Monde (Le Cherche-Midi)

On connaît les dates auxquelles on se concentrera sur le Goncourt des Lycéens, dont la première sélection est sagement la même que celle annoncée à Nancy en fin de semaine dernière, mais qui revendiquera son indépendance à deux reprises, le 12 novembre pour une sélection resserrée et le 15 pour le choix définitif.
En revanche, on ne connaît pas les dates exactes (enfin, je devrais dire que je ne les connais pas, d'autres savent peut-être) des éventuelles sélections intermédiaires et de la proclamation du Renaudot des Lycéens, qui a fait son marché dans la sélection du Renaudot-tout-court mais en se limitant à six titres pour ne pas épuiser nos pauvres lycéens, presque aussi sollicités que des écrivains ayant leur couvert dans de grands restaurants:
  • Adeline Dieudonné. La vraie vie (L'Iconoclaste)
  • David Diop. Frère d'âme (Seuil)
  • Mark Greene. Federica Ber (Grasset)
  • Philippe Lançon. Le lambeau (Gallimard)
  • Valérie Manteau. Le sillon (Le Tripode)
  • Diane Mazloum. L'âge d'or (Lattès)

Ils ne sont plus lycéens mais ils sont encore étudiants, celles et ceux qui éliront le Prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama en décembre (pas plus de précisions) dans une liste de cinq romans:
  • Emmanuelle Bayamack-Tam. Arcadie (P.O.L)
  • Yves Bichet. Trois enfants du tumulte (Mercure de France)
  • Pauline Delabroy-Allard. Ca raconte Sarah (Minuit)
  • Nathalie Léger. La Robe blanche (P.O.L)
  • Nicolas Mathieu. Leurs enfants après eux (Actes Sud)

Et vous, ça va?

vendredi 7 septembre 2018

Quinze pour un Goncourt

Voilà, ça y est, la compétition est vraiment lancée, mais on ne sait pas qui est là pour faire nombre, qui a des chances de se retrouver parmi les quatre finalistes, toujours est-il que l'académie Goncourt a annoncé, à Nancy, sa première sélection. Que voici:
  • Meryem Alaoui. La vérité sort de la bouche du cheval (Gallimard)
  • Inès Bayard. Le malheur du bas (Albin Michel)
  • Guy Boley. Dieu boxait en amateur (Grasset)
  • Pauline Delabroy-Allard. Ca raconte Sarah (Minuit)
  • Adeline Dieudonné. La vraie vie (L’Iconoclaste)
  • David Diop. Frère d’âme (Seuil)
  • Clara Dupont-Monod. La révolte (Stock)
  • Eric Fottorino. Dix-sept ans (Gallimard)
  • Paul Greveillac. Maîtres et esclaves (Gallimard)
  • Nicolas Mathieu. Leurs enfants après eux (Actes Sud)
  • Gilles Martin-Chauffier. L’ère des suspects (Grasset)
  • Tobie Nathan. L’évangile selon Youri (Stock)
  • Daniel Picouly. Quatre-vingt-dix secondes (Albin Michel)
  • Thomas B. Reverdy. L’hiver du mécontentement (Flammarion)
  • François Vallejo. Hôtel Waldheim (Viviane Hamy)

On y remarque la présence de premiers romans écrits par des femmes - ceux dont je vous parle depuis un moment, pour la plupart (voire tous? je n'ai pas vérifié). Alaoui, Bayard, Delabroy-Allard et Dieudonné, cela fait du beau monde, et néanmoins on a gardé de la place pour onze autres écrivains qui n'en sont pas à leur coup d'essai. Voici donc le champ des opérations (de bataille?): quatre primo-romancières, onze romanciers (dont une au féminin, quand même) qui n'en sont pas à leur coup d'essai.
Le paysage est intéressant, c'est le moins qu'on puisse en dire. Mais il est vraiment trop tôt pour en tirer des conclusions définitives, quand bien même on aurait envie de le faire - un piège, le désir de prendre ses choix pour les réalités des autres!
Nancy n'a rien éclairé du tout, malgré les dorures de la place Stanislas. Tant mieux...

jeudi 6 septembre 2018

Jérôme Ferrari, Prix littéraire du «Monde»

Six ans après le Goncourt pour Le sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari est le lauréat du Prix littéraire du Monde avec A son image, une autre liturgie tout aussi prégnante rythmant un roman qui n'échappe pas à la Corse ni à ses démons tout en puisant dans les lointains les images de violence qu'Antonia saisit sans avoir toujours le courage de les développer...
Le temps d'un office funèbre se dévoile l'obscénité de la photographie quand elle montre l'inmontrable, quand elle se situe au-delà de ce que l'esprit humain peut concevoir en matière de cruauté. En contrepoint, des reportages anciens refont surface dont l'un avait déjà requis Jérôme Ferrari, avec Olivier Rohe (A fendre le cœur le plus dur, 2015): celui de Gaston Chérau pendant la guerre italo-turque de 1911-1912. On y lisait, vers la fin du texte: «certaines choses ne devraient pas exister. Mais puisqu’elles existent, il n’est peut-être pas plus obscène de prendre en compte leur réalité que de la nier. Ou pour le dire autrement: ces photos sont obscènes, c’est vrai, d’une obscénité telle que rien ne peut la racheter; et c’est pour cela qu’il faut les montrer.»
D'une certaine manière, A son image est le prolongement de la réflexion menée dans cet autre ouvrage. Sous forme de fiction, cette fois, où Gaston C. est la version imaginaire du véritable Gaston Chérau et devient un des témoins appelés à la barre du tribunal des horreurs - lui et quelques autres, pour éclairer par leur expérience le travail impossible entrepris par Antonia quand elle en a marre de photographier des mariages ou des conférences de presse du FLNC et part rencontrer la guerre en Yougoslavie déchirée.
Le prêtre qui enterre Antonia, morte accidentellement, est son parrain. Avant d'être appelé à cette vocation, il se mêlait à la jeunesse de son époque et participait volontiers à ses excès. Aujourd'hui, il n'en peut plus d'enterrer des personnes qu'il a connues enfants et souhaiterait quitter cette Corse où pourtant il est chez lui, précisément parce qu'il y est chez lui et que, trop proches, les pécheurs n'osent pas lui confier leurs fautes. Le poids de toutes les vies enlevées trop tôt est devenu trop lourd, la violence est devenue banale et fait s'affronter ceux qui luttaient autrefois ensemble.
Roman à plusieurs couches de réalités diverses, dense et somptueux comme un chant a capella dont les polyphonies corses connaissent la magie, A son image fascine et brûle - de l'intérieur comme celui qui regarde.

Citation
Oui, les images sont une porte ouverte sur l’éternité. Mais la photographie ne dit rien de l’éternité, elle se complaît dans l’éphémère, atteste de l’irréversible et renvoie tout au néant. Si elle avait existé à l’époque de Jésus, le christianisme ne se serait pas développé ou n’aurait été, au mieux, qu’une atroce religion du désespoir.
JERÔME FERRARI
Actes Sud, 218 p., 19 €, ebook, 13,99 €

mercredi 5 septembre 2018

Emmanuel Bove à la Bibliothèque malgache (aussi)



Emmanuel Bove, Mes amis

J’ai lu Emmanuel Bove (1898-1945) dans les années 80, en profitant d’une vague de rééditions (chez Flammarion et Calmann-Lévy, je crois). La vague est retombée, malgré quelques répliques de loin en loin, et j’ai un peu oublié Emmanuel Bove tout en me promettant d’y revenir un jour ou l’autre.
Le jour est venu : deux éditeurs republient en même temps Mes amis – Le Livre de poche et L’Arbre vengeur. On croirait un gag. J’ai pensé qu’il n’était pas interdit d’en renforcer l’effet comique et d’ajouter de manière subreptice une troisième réédition – numérique, celle-ci – aux précédentes. Je me suis fait plaisir puisque je me suis ainsi plongé dans Mes amis. Si d’autres partagent ce plaisir, tant mieux.

Victor Bâton, ou plutôt Bâton Victor, comme il dit quand il se présente avec un sens formel qui l’honore en même temps qu’il donne l’impression d’être au régiment, cherche à passer inaperçu même quand personne n’est là pour l’observer : il se lave courbé, marche de même, passe les portes de profil (l’angle sous lequel il préfère se voir dans un miroir), prend garde à ne pas déranger, à ne pas faire un geste inconvenant, fournit des explications pour des comportements qui n’ont pas besoin de commentaires, craint de mal faire, ou que son attitude, bien que calculée au plus près de ce qu’il pense être correct, soit mal interprété… Timide et mou, indécis, il est un homme gris comme ceux auxquels aimera à s’attacher Simenon, un peu plus tard. (Il n’a pas fallu attendre certain roman érotique pour savoir qu’il y avait plus d’une nuance dans le gris.) Sinon que, dans sa volonté trop marquée de ne pas se faire remarquer, Victor Bâton paraît empoté, ce qui se remarque, et il s’en trouve gêné.
« J’avais eu l’intention de ne donner que deux sous de pourboire. Au dernier moment, craignant que ce ne fût pas assez, je laissai quatre sous. »
Le grand malheur de sa vie est moins d’avoir été blessé à la guerre que de n’avoir pas d’amis. L’ironie du titre se double des démarches entreprises avec maladresse pour se lier avec des personnes de rencontre, dont Mes amis fait collection. Victor Bâton aime qu’elles dépendent de ses (relatives) largesses – il bénéficie d’une petite pension d’invalidité – car il craint moins de les voir se détacher de lui. Ce qui finit cependant toujours par advenir, parfois à cause de femmes qui l’attirent et qui transforment le besoin d’amitié en désir d’amour, pour la maîtresse de l’un ou la fille de l’autre. Élans malheureux qui rendent nécessaire un pas de côté.
« Je ne demandais qu’à aimer, qu’à être comme tout le monde. Ce n’était pourtant pas grand’chose. »
Le pire est aussi le meilleur : Victor Bâton, c’est moi, c’est peut-être vous, dans les moments où on se voudrait un autre sans jamais le devenir. On n’est pas fier. Mais voilà : on s’est reconnu, exactement comme Victor Bâton quand il se voit photographié dans un journal, au milieu d’un attroupement. Une bouffée de plaisir, même honteux, quel bonheur !
Pierre Maury.

Mise en vente le 5 septembre 2018
Édition exclusivement numérique, 2,99 € (9.000 ariary à Madagascar)
ISBN : 978-2-37363-075-6

mardi 4 septembre 2018

Les choses sérieuses commencent avec le Renaudot

On voudrait bien que les prix littéraires les plus importants soient, en toute simplicité, ceux qui couronnent les meilleurs livres. On sait que ce n'est pas si simple et que les récompenses historiques ont un poids que leurs cadets ne possèdent pas toujours, quoique les choses changent un peu à la fois.
La première sélection du Prix Renaudot était donc très attendue ce soir, presque autant que celle du Goncourt qui suivra vendredi.
Le premier roman y fait de la résistance avec Anton Beraber et une Adeline Dieudonné de plus en plus courtisée (ça ne me déplaît pas), Gallimard ne perd pas ses bonnes habitudes, Grasset et le Seuil non plus, Albin Michel n'est pas oublié contrairement à Actes Sud, sauf par la bande, si j'ose dire, à travers le nom, en forme de gag, de l'éditeur du roman de Marco Koskas dont je ne sais absolument rien et dont mes libraires habituels ignorent l'existence. Il y a là un petit mystère levé par Amazon chez qui il semble, si j'ai bien compris, avoir été auto-édité. On verra ça plus tard...
S'il y avait une justice, Philippe Lançon n'aurait pas de concurrents à la taille de son Lambeau. Mais y a-t-il une justice? L'avenir nous le dira, d'abord lors des prochaines sélections.

Romans
  • Anton Beraber. la grande idée (Gallimard)
  • Adrien Bosc. Capitaine (Stock)
  • Adeline Dieudonné. La vraie vie (L'Iconoclaste)
  • David Diop. Frère d'âme (Seuil)
  • Gilles Martin-Chauffier. L'ère des suspects (Grasset)
  • Michael Ferrier. François, portrait d'un absent (Gallimard)
  • Mark Greene. Federica Ber (Grasset)
  • Stéphane Hoffmann. Les belles ambitieuses (Albin Michel)
  • Cloé Korman. Midi (Seuil)
  • Marco Koskas. Bande de Français (Galligrassud)
  • Philippe Lançon. Le lambeau (Gallimard)
  • Valérie Manteau. Le sillon (Le Tripode)
  • Frank Maubert. L'eau qui passe (Gallimard)
  • Diane Mazloum. L'âge d'or (Lattès)
  • Pierre Notte. Quitter le rang des assassins (Gallimard)
  • Jennifer Richard. Il est à toi ce beau pays (Albin Michel)
  • Vanessa Schneider. Tu t'appelais Maria Schneider (Grasset)
Essais
  • Pierre Adrian et Philibert Humm. Le tour de France par deux enfants d'aujourd'hui (Equateurs)
  • Robert Colonna d'Istria. Une famille corse (Plon)
  • Pierre Guyotat. Idiotie (Grasset)
  • Olivia de Lamberterie. Avec toutes mes sympathies (Stock)
  • Annie Lebrun. Ce qui n'a pas de prix (Stock)
  • Jean-Paul Mari. En dérivant avec Ulysse (Lattès)
  • Joann Sfar. Modèle vivant (Albin Michel)

D'accord ou pas d'accord, ça participe du passé

Donc, c'est la guerre, si on l'a lu dans le journal, c'est que c'est vrai.
L'affaire est sérieuse et comme, au fond, elle vient d'Italie, il faut bien s'interroger sur l'origine d'une querelle peut-être minée par l'extrême droite, anti-européenne, anti-immigration et tout ce que votre imagination vous glissera dans l'esprit - esprit déjà perturbé par cette question de l'accord du participe passé conjugué avec le verbe avoir, pierre d'achoppement de tant de dictées perverses au cours desquelles ont été mâchonnés des capuchons de Bic en quantité suffisante pour polluer la planète sans que Nicolas Hulot ne semble pourtant être intervenu pour faire cesser le scandale... Peut-être d'ailleurs n'a-t-il démissionné que pour n'avoir pas à se mêler de cette querelle-là, sujet bien plus grave que l'énergie nucléaire ou la chasse à courre.
Pendant ce temps, à la Culture, on mesure et remesure la surface de mezzanines (encore un coup des Italiens, c'est sûr!), à l'Education nationale, on revalorise la dictée, toujours à contre-temps, c'est la meilleure manière de marquer les esprits - mais Blanquer a-t-il pensé à ceux qui les corrigent, ces dictées, et le prochain Ecolo de service va-t-il s'en mêler? Voilà la question que tout le monde se pose en attendant une annonce qui, forcément, va faire du bruit. Surtout si elle est formulée dans des phrases avec participes passés. Une seule y suffirait pour mettre la pagaille (vous écrivez ça comment, pagaïe, pagaye?).
80 heures d'apprentissage (je le donne en chiffres plutôt qu'en lettres, ça évitera les accusations sur le tiret et la marque du pluriel, sait-on jamais) pour ne même pas s'en sortir avec ce foutu accord, avouez que l'énergie serait plus utilement employée à autre chose. A un bon jeu sur tablette, la dernière version bien sûr? A coller du chewing-gum sous le banc (ça se pratique encore?)? A lire un livre (bof!)? A dragouiller le voisin acnéique ou la voisine aux dents de travers? Il n'en manque pas, d'occupations dans une école ouverte sur le monde contemporain.
Et, d'ailleurs, vous n'aviez rien d'autre à faire que lire ceci? (Et moi, qu'à l'écrire?)

14-18, Albert Londres : «Soyons Anglais, ne nous emballons pas.»



Lens, Cambrai et Douai espèrent !

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front britannique, 2 septembre.
Un événement domine aujourd’hui sur le front anglais. Au sud de la Scarpe, le général Horne a attaqué la ligne Drocourt-Quéant et l’a atteinte déjà en grande partie. La ligne Drocourt-Quéant est la continuation vers Lens de la ligne Hindenburg. Elle a été creusée pour protéger Cambrai et Douai. Elle était comme un supplément du système défensif allemand. C’était en somme une assurance qu’ils avaient prise dans le cas où les Anglais viendraient à avoir des intentions sur le Cambrésis. On a percé la ligne Hindenburg. La ligne Hindenburg à cet endroit est bouleversée, et c’est cette assurance même que ce matin les Anglais et les Canadiens ont attaquée : l’assurance le soir est entamée. C’est, si l’attaque déclenchée à l’aube de ce jour est aussi heureuse que celles du mois d’août, c’est donc Lens, Cambrai et Douai qui espèrent.
Le Petit Journal, 3 septembre 1918.

Dans Péronne dévasté mais reconquis

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front britannique, 2 septembre.
Les Britanniques sont décidément partis pour mordre l’Allemand jusqu’à le déchirer.
Ici je crois qu’il est bon de regarder toutes choses froidement. À peine arrivé dans les rangs de nos amis, ils enlevèrent Péronne. Voilà un nom qui a des ailes, il va planer, sinon sur toute l’armée, du moins dans la division qui a fait le coup. Arrivé dans cette division, le calme des jours sans histoire y règne, il n’y a pas de satisfaction visible sur les visages. Mais vous venez de prendre Péronne, leur dis-je. Oh ! oui, font-ils. Les oh ! oui sont dits sur le même ton dont ils auraient prononcé : « Vous ne vous trompez pas, c’est en effet exact, nous venons de prendre Péronne. » De même qu’elle ne s’est pas laissé toucher par le découragement, c’est une armée qui ne se paye pas de joie. Elle est l’image de l’Angleterre qui est bien trop vieille pour être à aucun moment le jouet de ses nerfs. Quels que soient les événements qui naissent sous ses pas, qu’elle les subisse ou les provoque, elle ne semble étudier leurs contours que dans un but : s’y installer au mieux de ses prévisions. Longtemps elle s’est installée dans la défensive, le temps a changé, alors elle s’est installée dans l’offensive, voilà tout. Il lui paraît aujourd’hui aussi naturel de reconquérir des villes qu’autrefois d’empêcher qu’on lui en ravisse des nouvelles. Ils sont entrés dans Péronne, eh bien ! n’est-ce pas pour cela qu’il y a près d’un mois ils sont partis du pied droit, ils sont entrés dans Péronne comme hier dans Bapaume, comme demain… mais soyons Anglais, ne nous emballons pas.
Pleurons cependant. C’est notre premier jour de ce nouveau rôle, nous n’avons pas encore l’habitude de l’impassibilité, nous promettons de nous y entraîner ; en attendant, pleurons sur les villes, les villages et la terre de cet autre coin de France. Il est évident que partout où passe la guerre reste la dévastation. Nous ne nous attentions certainement pas que du fait de changer d’armée, le fléau changerait de figure. Nous étions habitué à voir tout le long ce pauvre pays en proie au combat ; les biens et le vol de la patrie lâchés à la face du ciel, tout de même cette dévastation qui vous poursuit où que vous alliez vous arrache le masque d’indifférence que vous aviez cru vous appliquer. Eh quoi ! ici encore ! s’écrie-t-on.

Les ruines de Péronne

Je suis à l’entrée de Péronne, les Allemands la bombardent rageusement. C’est une satisfaction platonique que je viens de m’accorder. J’aurais pu aussi bien m’arrêter dans n’importe quelle cité détruite rencontrée en chemin et me croire dans Péronne. Ruines pour ruines, les unes valent les autres et Péronne ne laisse pas plus deviner qu’elle était Péronne qu’Albert Albert, Bapaume Bapaume. À peine la carcasse de leur église ou de leur grande bâtisse permettrait-elle de les identifier. Sans cela vous pourriez planter devant Péronne une pancarte où serait écrit Bapaume, une seconde devant Bapaume où serait écrit Péronne et amener dans ces ruines les citoyens de chaque ville, que les citoyens ne s’apercevraient pas de la substitution. Il est des cadavres sur lesquels on ne peut plus mettre un nom, tels sont ceux que nous découvrons dans notre marche victorieuse. Comment voulez-vous que je certifie autrement que par le témoignage de la géographie que je suis à Péronne. Une ville se reconnaît généralement par ses places, ses rues, ses maisons personnelles, elle a une physionomie quoi ! Il n’y a plus rien, ni rues, ni places, ni maisons. Le maire de Péronne serait en ce moment avec moi, je lui dirais : « Monsieur le maire, allez à votre mairie », qu’il ne se mettrait pas en route, car il n’en trouverait pas la direction. Seul, le curé, s’il était acrobate, pourrait, chevauchant les tas de pierres que sont devenues les demeures, se rendre à son église, dont les murs dominent encore.
Où sont les magnifiques entrées dans les villes reconquises qu’au début de la guerre prévoyaient les imaginations ? Où sont les femmes, les enfants et les vieillards ouvrant tout grand au son de nos bottes leurs volets et leurs portes et se penchant aux fenêtres et se précipitant dans les rues pour jeter leurs bras au-devant des sauveurs ? Continuons l’effort et nous verrons cela. Pour l’instant, ce sont les villes, des lignes de bataille qui tombent, plus une âme pour vous accueillir, et si vous criez leur nom elles ne vous répondent même pas, car pour vous renvoyer l’écho, il leur faudrait au moins un mur.
Le Petit Journal, 3 septembre 1918.



Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

dimanche 2 septembre 2018

14-18, Albert Londres : «il faut que l’on sache que la patrie crucifie aussi les marins»




La dure vie du large

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
En mer, … août 1918.
Et ce qui fait que les enfants de France ont tant souffert et se sont tant donnés depuis quatre ans, c’est qu’il n’y a pas seulement ceux de la terre, mais ceux de la mer aussi.
Alors que les armées de Foch reprenaient barre sur celles de Ludendorff, que des victoires qui, en d’autres temps, eussent fait pavoiser notre capitale, s’inscrivaient sur nos tablettes nationales, avec les autres, avec ceux d’au delà les côtes, je naviguais.
Ah ! Maître ! qui veillez à la grandeur de la patrie, qui que vous soyez, faites que jamais pour mériter ma place de Français, je me voie contraint de devenir matelot ! La route qu’ils suivent est terrible. Nos bateaux de guerre qui, par leur défense, multiplient la force guerrière du continent sont tous petits. Chasseurs, canonnières, torpilleurs, chalutiers, dragueurs sont d’étroites tranchées mouvantes où, coude à coude, veillent, souffrent, fondent, succombent ou vainquent les pompons rouges. Ils ont tous les tourments : il y a les flots qui les secouent, les roulent et, régulièrement, d’un mal insupportable, leur fouillent l’estomac ; il y a les machines où, dans l’écœurante odeur d’huile rance, sous 70 degrés de chaleur, dans le tintamarre des moteurs, ils graissent, reboulonnent, surveillent, réparent à chaud les avaries douze heures par jour en deux fois. Les douze autres heures, ils les passent à manger, sous une pluie de charbon, leur riz et leur sardine. « Qu’importe le manger, pourvu qu’on ait le QUART ! » disent-ils, et à s’étendre sur les caillebotis du pont où le sommeil dangereux vient les délivrer ; il y a les chaufferies où, sort déloyal et prématuré, des hommes qui ne sont pas encore morts en état de péché mortel descendent, pour y vivre, la moitié d’un jour.
*
Leurs chemins qu’on suit de loin sur la mer, comme sur terre la trace des limaces, sont marqués de leur martyre. Ici, à l’endroit même où nous passons, voilà neuf jours, sauta un chalutier dragueur. Il avait découvert une mine allemande, il la traînait dans son filet, mais un sous-marin était proche. Et nos avions guettaient le pirate. Ils le voient, lâchent leurs bombes : l’une d’elles s’abat sur la mine, la mine explose et le chalutier, éventré, descend dans les profondeurs. Là où nous passons encore, il y eut rencontre de nuit. Deux convois naviguaient. Il faisait sinistrement noir ; un paquebot heurte un convoyeur. Adieu le petit coureur des flots ! Mais le convoi continua et l’Entente fut ravitaillée. Ici c’est plus terrible mais c’est plus grand. Un sous-marin éperonne une canonnière. La canonnière est défoncée. Les hommes vont être sauvés, sauf deux. Ces deux-là, dans les soutes ne peuvent plus faire jouer la trappe de sortie. Leurs camarades, à coups de hache, pour les délivrer, entaillent le plancher. Malheur ! Des poutres, les unes contre les autres, sont dessous. Impossible aux hommes de se glisser entre elles. Ils peuvent juste passer la main. Leurs camarades doivent quitter le bord perdu pour la barque, et au fur et à mesure qu’ils évacuent, déchirés, ils serrent les deux mains qui se tendent par delà la prison en train de sombrer.
Je vous raconte ces terribles choses parce qu’il faut que l’on sache que la patrie, pour son sauvetage, crucifie aussi les marins. Ce n’est pas une traversée heureuse que l’on a pu faire, où la mer caressante fut traîtreusement calme, qui peut donner le droit de juger les combattants du large. Est-ce que le monsieur qui vient de boucler en automobile une heureuse journée sur le front peut, par la grâce de quelques obus tombés alentour, trancher sur la vie des poilus ? Au large, ce monsieur est le passager. Ah ! passager, mon frère, que dirais-tu si tu roulais sur les petits bateaux qui veillent sur toi pendant que tu dors ?

Le rêve irréalisable

Il n’y a pas que cet héroïsme. Il en est un autre, celui-là moralement terrible, dans notre armée de la mer.
Il est, dans une rade du proche Orient, entre deux côtes, l’une, toute d’orangers, l’autre toute de rochers farouches, une grande flotte qui, lorsque par un après-midi de dur été on passe près d’elle, semble, sous ses vastes tentes qui la préservent du soleil, dormir comme d’immenses lézards apaisés. Ce sont nos gros bateaux au guet de Corfou : dreadnoughts, cuirassés, croiseurs.
Elle en a fait des rêves, cette flotte impatiente ! Elle l’a couru, la Méditerranée et l’Adriatique ! Elle en a brûlé du charbon ! L’ennemie n’est pas sortie. Au début, dans les temps lointains des grandes courses du large, elle comptait sur son rendez-vous ; comme il se faisait attendre, elle le provoquait : ruses, audaces, elle jouait de tout, mais aucune ride sur l’eau du côté de Pola ! Elle ragea, provoqua de nouveau : le désert persistait. Alors elle alla se blottir. Elle se mit à l’endroit où, les temps pour son héroïsme devenant meilleurs, elle ne pourrait pas manquer le passage de l’Autrichienne. Et elle attendit. Elle attend encore.
Je viens de la voir. Elle est là chaque jour aussi prête que la veille. Elle est là, vivant d’une abnégation monastique pour sa tâche qu’elle n’entrevoit plus qu’à peine.
Loin du pays, s’aguerrissant sans arrêt pour un jour glorieux qui ne viendra peut-être jamais, elle s’exerce, veille et, avec rien, par devoir impératif, quotidiennement, remonte son moral. Ce sont les soldats du rêve irréalisable.
En cage, entre leurs filets, ils se rongent le sang perpétuellement insatisfait. Ils ont parfois des espoirs qui, subitement, transfigurent la face des marins et des officiers. C’est une nouvelle prétendant que la flotte d’Autriche va se déplacer. Vont-ils la saisir ? La nouvelle ne se confirme pas. Quand un hasard permet à un Rizzo, heureux capitan italien, d’attaquer crânement l’ennemie et de la saigner, notre flotte frémit. Serait-ce un signal ? c’est le contraire. Si elle avait eu des velléités, l’Autrichienne, diminuée par ce coup, les abandonnerait. Alors ? Alors, notre marine enchaînée fait appel à sa plus stoïque soumission, et l’âme désolée mais intacte toujours, reprend sa faction… car si elle n’était pas là !
Le Petit Journal, 1er septembre 1918.



Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille