vendredi 11 octobre 2019

L'Académie française choisit trois romans

Ils étaient dix lors de la première sélection du Grand Prix du roman de l'Académie française. Sept ont disparu et, sans surprise, il en reste trois.
Les noms des absents de la deuxième sélection? Jean-Baptiste Andrea, Jean-Luc Coatalem, Cécile Coulon, Jean-Noël Orengo, Sylvain Prudhomme, Christiane Taubira et Karine Tuil.
Mais alors, il reste qui, après ce grand coup de balai?
  • Laurent Binet. Civilizations (Grasset)
  • Bruno de Cessole. L'île du dernier homme (Albin Michel)
  • Brigitte Giraud. Jour de courage (Flammarion)

Le roman de Laurent Binet m'a franchement déçu - j'en attendais trop -, celui de Brigitte Giraud moins - mais j'en attendais moins, aussi, tout est relatif - et il me reste à découvrir l'île de Bruno de Cessole. Pas de favori pour l'instant, donc, et une proclamation à venir le 31 octobre.

jeudi 10 octobre 2019

Prix Nobel de littérature : Olga Tokarczuk et Peter Handke

Je ne reste pas longtemps ici, je vous glisse à toute vitesse deux débuts de livres récents des lauréats.

On commence par Olga Tokarczuk et Les Livres de Jakob, roman traduit du polonais par Maryla Laurent.
Le bout de papier avalé se coince dans la trachée à la hauteur du cœur, la salive l’imprègne, l’encre noire, spécialement conçue pour cette missive, se dissout lentement et les lettres perdent figure. Dans le corps humain, le mot se divise alors en substance et en essence. Tandis que la première disparaît, la seconde, privée de forme, se laisse capter par les cellules du corps parce que, étant essence, elle est toujours en recherche d’un support matériel, même si cela doit se faire au prix de nombreux malheurs.
En ce qui concerne Peter Handke, voici le premier paragraphe d'Essai sur le fou de champignons, traduit par Pierre Deshusses.
« Et de nouveau ça devient sérieux », me disais-je tout à l’heure malgré moi, avant de me mettre en chemin vers ma table où je suis assis maintenant avec l’intention d’apporter une certaine – ou incertaine – clarté à l’histoire de mon ami disparu, le fou de champignons. Et dans le même temps, je me disais malgré moi : « Ce n’est pas possible ! Tout ce sérieux au moment d’aborder et d’écrire une chose qui, quoi qu’il en soit, ne va pas changer la face du monde ; une histoire qui, en préambule (mot qui, pour une fois, est à sa place) à cet essai, m’a fait revenir à l’esprit le titre d’un film italien remontant à plusieurs dizaines d’années, avec Ugo Tognazzi dans le rôle-titre : La Tragédie d’un homme ridicule – pas le film lui-même, juste le titre. »

L’idéologie, c’est les autres, vraiment?


Les « Rendez-vous de l’histoire » de Blois, rendez-vous annuel bien inscrit dans le calendrier, nous vaut aujourd’hui un affrontement qui ne dit pas son nom entre différentes manières d’écrire le passé proche ou lointain. Intéressante confrontation…


Le Figaro littéraire consacre donc, cette semaine, un dossier à la manière de faire de l’Histoire aujourd’hui. Attention, c’est saignant, dès le titre : « Histoire globale, histoire en miettes… » Vous voilà prévenus !
Patrice Gueniffey : « le type d’histoire un peu facétieuse et très idéologique mis à la mode par Boucheron. »
L’exploration du monde, ouvrage collectif dirigé par Romain Bertrand ? Sous-tendu par « l’idéologie déconstructionniste », affirme Paul François Paoli, affligé par « le nouveau conformisme » de l’ensemble : « Nos déconstructionnistes déconstruisent tout, sauf leurs propres prémisses idéologiques. »
S’il en manquait, on irait rechercher en pages intérieures la chronique hebdomadaire d’Éric Zemmour. À propos de La liberté d’esprit, par Stéphane Toussaint, il y parle même de « nouvelle peste dogmatique » pour qualifier « ce vent venu d’Amérique, celui du politiquement correct, des études de genre, ou encore décoloniales ». Il a dû être distrait, sans quoi il aurait ajouté « mauvais » après « vent ».
L’idéologie, c’est les autres, on l’aura compris. Contre les tristes visions qu’elle engendre, ses adversaires revendiquent la force de l’évidence. Celle-ci, bien entendu, n’ayant rien d’idéologique.


Arrive aussi, en même temps, Le Libé des historien∙nes, et à l’édito un trio de choc : Ilsen About, Dominique Kalifa, Gérard Noiriel. Le premier s’intéresse aux peuples tsiganes, le deuxième au crime et à ses représentations, le troisième met en parallèle les écrits d’Éric Zemmour et d’Édouard Drumont. Parmi les collaborateurs du journal, aujourd’hui, Patrick Boucheron, entre autres, le honni par excellence des partisans de l’évidence. Ils l’ont fait exprès ? Mais non, ma bonne dame, mon bon monsieur, ils sont dévorés par le crabe idéologique, qui vaut bien un cancer en phase terminale !
Retour de volée signé Gérard Noiriel dans une page d’éditoriaux : « Toute recherche repose sur un point de vue, mais cela n’empêche pas que nous devons respecter des règles de méthode qui nous incitent à utiliser les armes de la critique savante, y compris contre la mémoire officielle. »
Tout est dit : le point de vue est assumé – tandis qu’en face, on se contente d’évidences.
Dis-moi (ou pas) d’où tu parles…

mercredi 9 octobre 2019

Femina et Renaudot, on précise


Les deuxièmes sélections des prix Femina et Renaudot ont été annoncées hier, c’est le moment d’observer qui sort, qui rentre, qui reste, bref, les mouvements à travers lesquels on n’essaiera pas encore, parce que ce serait sans espoir, de désigner des favoris…

Le roman français, au Femina, a perdu cinq candidats et candidates : Patrick Autréaux, Bernard Chambaz, Isabelle Desesquelles, Alexandre Labruffe et Anne Pauly. Dommage pour les livres que j’avais lus et aimés – trois d’entre eux, quand même, avec une mention spéciale pour Avant que j’oublie, d’Anne Pauly. Je note qu’ils disparaissent en même temps de toutes les listes, puisqu’ils n’avaient été retenus que par le Femina.
Seize moins cinq égalent onze : Nathacha Appanah, Dominique Barbéris, Michaël Ferrier, Claudie Hunzinger, Victor Jestin, Luc Lang, Victoria Mas, Sylvain Prudhomme, Alexis Ragougneau, Monica Sabolo et Karine Tuil.

Dans la même catégorie, le Renaudot a été plus radical en enlevant la moitié des titres de la première sélection. Au revoir à Kaouther Adimi, Santiago H. Amigorena, Aurélien Bellanger, Michaël Ferrier, Hubert Haddad, Victor Jestin, Vincent Message et Alexis Michalik. Seuls, parmi eux, conservent des chances ailleurs, Santiago H. Amigorena (Goncourt et Médicis), Michaël Ferrier (Femina, on vient de le voir) et Victor Jestin (Femina et Médicis).
En attendant une troisième sélection, le prix se jouera donc entre Nathacha Appanah, Emma Becker, Jean-Luc Coatalem, Lenka Hornakova-Civade, Victoria Mas, Jean-Noël Orengo, Sylvain Prudhomme et Addourahman A. Waberi.
Saurez-vous retrouver les trois noms en commun entre le Femina et le Renaudot ?

Renaudot et Femina attribuent aussi des prix de l’essai, mais la sélection donnée pour le Femina est la première (13 titres) tandis que celle du Renaudot est la deuxième (6, au lieu de 9 auparavant). On se contentera de signaler que Jean-Michel Delacomptée est le seul auteur retenu par les deux jurys, pour son Le Bruyère, portrait de nous-même (Laffont).

Le roman étranger ne concerne, en revanche, que le Femina – on ne lit pas dans les étranges langues étrangères, même après traduction, au Renaudot. Il y avait 11 titres dans la première sélection, il y en a 10 dans la deuxième, mais pour montrer qu’on a bossé quand même, on ne s’est pas contenté d’écarter un livre. Trois, en fait, ceux de Nina Allan, Sergueï Lebedev et Maggie Nelson.
Et non, il n’y a pas d’erreur dans la soustraction puisque deux nouveaux, Jonathan Coe et Diana Evans (voilà qui me réjouit) ont fait leur apparition aux côtés d’Ahmet Altan, Giosuè Calaciura, Arno Geiger, Chris Kraus, Sigrid Nunez, Edna O’Brien, Paolo Rumiz et Manuel Vilas. Recomptez : cela fait dix.

Tout cela est à suivre, bien entendu.

dimanche 6 octobre 2019

Haruki Murakami, bientôt le Nobel?

Bien malin qui pourrait le dire. On saura jeudi. Un site de paris le place en quatrième position sur la liste des prétendants - mais c'est loin d'être la première fois. En attendant, une nouveauté vient de paraître - Profession romancier - en même temps qu'un roman en deux volumes et une conversation avec un grand chef d'orchestre arrivent au format de poche, chez 10/18. Retour sur ces presque 1.500 pages traduites, pour le roman, du japonais par Hélène Morita avec la collaboration de Tomoko Ooono et, pour les considérations musicales, de l'anglais par Renaud Temperini.

Moins un tableau affiche l’évidence, plus il intrigue et approche d’une vérité cachée. C’est l’un des axes sur lequel court, en deux volumes, le roman de Haruki Murakami, Le Meurtre du Commandeur. Le narrateur est un peintre spécialisé dans le portrait et vit confortablement des commandes passées par des personnes aisées. Mais sa vie change quand son épouse, dont il n’avait pas mesuré la volonté de changement, envisage une séparation. Après quelque temps d’errance au volant de sa voiture, il se pose dans la maison d’un vieux peintre célèbre, Tomohiko Amada, installé dans une résidence médicalisée où, très affaibli, il termine sa vie. Le fils de celui-ci, Masahiko Amada, un ami du personnage principal, la lui prête contre un loyer dérisoire, surtout pour qu’elle ne reste pas inoccupée.
C’est là, au sommet d’une montagne, dans une demeure dédiée depuis longtemps à la création artistique solitaire et avec le soutien de cours qu’il donne à des enfants comme à des adultes de la ville la plus proche, que le portraitiste recommence à travailler. Il ne voulait plus prendre de commandes, il revient cependant sur sa décision pour répondre au désir d’un voisin agréable et prévenant, Wataru Menshiki, riche au point de proposer, pour le travail, une somme à laquelle il est difficile de résister. L’occasion est offerte, par la liberté que Menshiki l’autorise à prendre par rapport à son style habituel, d’expérimenter une forme inédite et d’explorer une voie nouvelle.
A travers ce portrait atypique, augmenté de celui d’une jeune adolescente à laquelle Menshiki croit être lié ainsi que d’un troisième, représentant un homme mystérieux croisé pendant son errance, le peintre cherche et croit trouver le moyen d’exprimer le plus intime d’une personnalité. Une quatrième toile, très différente, reproduit un lieu proche de la maison du peintre, une fosse qu’il a découverte en compagnie de son voisin grâce au son d’une clochette qui semblait en provenir. Etrange endroit après l'ouverture duquel « d’inexplicables événements s’étaient mis à se produire, l’un après l’autre. Ou bien, tout avait peut-être commencé lorsque j’avais découvert, dans le grenier, Le Meurtre du Commandeur et que je l’avais sorti de son emballage. »
Une autre toile encore, peinte à l’évidence par Tomohiko Amada, peut-être inspirée par un épisode de sa vie à Vienne avant la Seconde Guerre mondiale. Elle montre l’assassinat de celui qui, sous la forme d’un petit homme habillé comme le Commandeur et pas plus haut que soixante centimètres, apparaît dès lors devant le narrateur. Le Commandeur pratique une langue curieuse, pas toujours intelligible immédiatement et pleine d’énigmes destinées à se résoudre d’elles-mêmes à condition d’accepter quelques règles.
Une dimension fantastique double le réel comme pour lui ajouter une couche de sens, mais aussi pour en rendre la perception plus floue : « dans notre vie, il est fréquent de ne pas pouvoir discerner la frontière entre le réel et l’irréel. Et il me semble que cette frontière est toujours mouvante. Comme une frontière entre deux pays qui se déplacerait à son gré selon l’humeur du jour. Il faut faire très attention à ces mouvements. Sinon, on finit par ne plus savoir de quel côté on se trouve. »
De quel côté nous sommes, on ne le sait pas toujours dans Le Meurtre du Commandeur. Bien souvent, des deux côtés à la fois, superposés, confondus avec l’Idée du premier volume et la Métaphore du second. Chaque sous-titre introduit, majuscule comprise, une de ces notions : « Une Idée apparaît » et « La Métaphore se déplace ». L’Idée s’est d’abord concrétisée dans le Commandeur – elle prendra un autre sens à la fin du roman, rejoignant la Métaphore qui, avec minuscule cette fois, trouve sa place dans le glissement d’une signification vers une autre : « dans tout phénomène et dans toute chose, une bonne métaphore est à même de faire surgir une voie de possibilités cachées, de nous la montrer. De la même façon qu’un bon poète, avec sa propre vision, est à même de nous révéler une autre scène, nouvelle et différente. Et il va sans dire que la plus belle des métaphores fera le plus beau des poèmes. »
La coexistence de plusieurs mondes dont l’un n’est pas moins authentique que l’autre est un thème récurrent chez Haruki Murakami. On se souvient de la deuxième Lune de 1Q84, manifestation visuelle puissante de la dualité dans laquelle nous vivons tous, souvent sans le savoir. Le romancier japonais nous ouvre les yeux sur la part inconnue d’un environnement plus complexe qu’il le semblait. Il n’en épuise pas le mystère mais en approche le cœur jusqu’à faire douter de la raison sur laquelle nous fondions notre existence. A ébranler ainsi quelques certitudes, il offre l’exaltante possibilité d’envisager l’existence autrement, d’y tracer des chemins fascinants en compagnie de personnages qui deviennent des guides partageant l’inquiétude d’un lecteur plongé dans leur aventure.

A la sortie de 1Q84, les lecteurs étaient devenus mélomanes en se précipitant sur le Sinfonietta de Leos Janacek. L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage épousait le rythme d’une œuvre de Franz Liszt. Le narrateur du Meurtre du Commandeur défend une thèse selon laquelle il est important, pour certains disques, d’avoir à les retourner, face A, face B. Et l’on sait Murakami amateur de jazz. Dans De la musique, ses conversations avec le chef d’orchestre Seiji Ozawa sont la rencontre de deux manières différentes de s’intéresser à la même chose. Murakami en dilettante éclairé, Ozawa en professionnel averti.
Du coup, il y a de quoi satisfaire tous les publics (sauf, bien entendu, celui qui serait totalement réfractaire à cet art). L’écrivain prévient : « Au fil de nos conversations, certains de mes commentaires ont sans doute pu paraître amateurs, voire insultants ». Mais, ajoute-t-il, « Ozawa n’est pas du genre à se laisser atteindre par ces choses-là. » Le musicien dira d’ailleurs : « j’aime bien parler musique avec vous, parce que vous avez une tout autre perspective que la mienne. »
Le plus souvent, ils partent de l’écoute d’un enregistrement, puis d’un autre, pour comparer différentes interprétations et saisir leurs principales caractéristiques. Comprendre comment la musique vit, vibre et touche au cœur, c’est au fond le but ultime de leurs échanges. Et ceux-ci l’atteignent puisque, le livre refermé, on n’a rien de plus pressé que de réécouter Glenn Gould ou… Seiji Ozawa.

samedi 5 octobre 2019

Alexandre Jardin l’affirme en riant: «Ma mère avait raison»

Avant même la première question, Alexandre Jardin part d’un éclat de rire et confirme ce qu’il appelle dans Ma mère avait raison sa « carrière de rieur ». Une manière, peut-être aussi, de désamorcer les réticences d’un interlocuteur moins gagné par l’enthousiasme qu’irrité par un livre où les tics de l’écrivain sont trop visibles. Effets de manche appuyés, enthousiasme forcé, invraisemblances assumées, Jardin continue à foncer Bille en tête, comme quand il publiait son premier roman sous ce titre.
Le deuxième qu’il avait écrit, découvre-t-on aujourd’hui, n’est jamais paru. La faute à sa mère, à qui il est reconnaissant d’avoir jeté son manuscrit au feu. Ce texte ne lui ressemblait pas, avait-elle décidé. Trente-cinq jours plus tard, Alexandre Jardin donnait Le Zèbre à son éditeur, pour un Prix Femina.
« Elle s’autorise à vivre dans les grandes largeurs, avec une telle gaieté, avec un tel appétit, une telle confiance dans la vie… L’asphyxie générale étant ce qu’elle est, il était pour moi capital d’écrire un livre antidote », explique-t-il pour justifier d’avoir choisi sa mère après avoir déjà raconté son père (Le Zubial) et son grand-père (Des gens très bien).
L’écrivain ne rejette pas l’étiquette, qu’on lui propose, d’activiste. Et insiste sur la réussite de son dernier coup : « C’est en train de fonctionner. Je reçois des kilomètres de messages, presque que de femmes, qui posent le bouquin et qui y vont ! Elles posent le livre le mardi, elles quittent le mari le vendredi, elles filent à Lisbonne retrouver un amour de jeunesse le week-end. Hier, à la fin d’une rencontre dans une librairie bruxelloise, une femme m’a fait passer un petit mot dans lequel elle disait qu’elle allait écrire une lettre de vérité à ses proches. Ça m’a enchanté ! »
Le modèle de liberté que propose Alexandre Jardin à travers le portrait de sa mère est poussé loin. Elle vivait avec ses hommes, ceux-ci s’en trouvaient si bien qu’ils ont construit ensemble la grande table sur laquelle ils mangeaient. Une utopie amoureuse comme projet, pourquoi pas ? Mais l’intention affichée ne peut pas concerner seulement ses lecteurs et surtout ses lectrices. Il faut bien qu’Alexandre Jardin, thérapeute sauvage, soit aussi occupé à se guérir aussi de quelque chose. On est curieux : de quoi ?
« D’un éternel décalage par rapport à un monde prudent. Je me sens constamment en exil. Enfant, je ne comprenais pas pourquoi les mamans de mes copains n’aimaient pas vivre. Les gens prétendaient être les personnages simplifiés qu’ils présentaient au monde. Je n’ai jamais compris cette prétention… Ne pas vivre, ça a un coût monstrueux. La prudence est un risque majeur. »
Le goût du risque est une caractéristique qu’Alexandre Jardin aime mettre en avant. Surtout le risque qu’il prend lui-même à chaque instant, y compris dans l’écriture puisqu’il revendique l’audace de risquer sa vie à chaque page. L’autoproclamation est peu convaincante. Il tente d’expliquer : « Vous ne pouvez pas publier ce livre et conserver la même vie. Je suis en train de tout remettre à plat. Vous ne pouvez pas faire imprimer un texte pareil et continuer à vivre en décalage entre ce que vous avez dans la tête et ce qui se passe. Beaucoup de choses sont en train de bouger dans ma vie, aussi parce que je me fais de la littérature cette idée qu’elle invite à la modification de l’architecture de soi. »
On a pris beaucoup de plaisir à bavarder et à rire avec Alexandre Jardin. Beaucoup moins à lire son livre.

P.-S. Alexandre Jardin a donné, depuis, une tout autre image de lui dans Le roman vrai d'Alexandre. Pas plus convaincante.

vendredi 4 octobre 2019

Pauvre jeune homme riche !

L’humour et l’intelligence sont chez Percival Everett les ingrédients de base d’un cocktail redoutable. Son sixième roman traduit en français (le prochain, Tout ce bleu, sort la semaine prochaine) joue dès le titre sur les ambiguïtés et les paradoxes. Pas Sidney Poitier (traduit par Anne-Laure Tissut), c’est en effet le nom complet du personnage principal, héritage d’une mère excentrique qui mit son fils au monde après deux ans d’une grossesse en partie nerveuse dont personne n’attendait qu’elle débouche sur une naissance. Folle à lier, selon Pas Sidney lui-même, mais loin d’être idiote, elle a investi en 1970 dans une société peu connue, la Turner Communications, dirigée par Ted Turner. Celui-ci, impressionné par le sens des affaires d’une femme dont il adore les brownies et qui représente son rêve de toucher le peuple par les médias, emmène Pas Sidney vivre à Atlanta, près de lui, à la mort de sa mère. Le garçon a sept ans, il est à la tête d’une richesse colossale et obscène. Quand il décidera d’entrer à l’université, ce sera d’ailleurs grâce à un don important et non grâce à ses bonnes dispositions. Là, il suivra les étranges cours d’un certain Percival Everett.
Pas Sidney Poitier, Ted Turner (et Jane Fonda), Percival Everett… Aucun n’est exactement la personne réelle qui porte ce nom, et l’écrivain prend la peine de le préciser : « Les personnages de ce roman sont parfaitement fictifs […]. Ceci vaut aussi pour le personnage qui porte le nom de l’auteur. » Dommage : un professeur aussi décalé, qui fait basculer certains épisodes du roman dans l’absurde le plus réjouissant, mériterait d’exister.
Le nom du héros lui pose, évidemment, quelques problèmes. « Vous vous appelez pas Sidney Poitier, hein ? », lui dira-t-on plusieurs fois. Les bons phonèmes, avec une autre interprétation qui le plonge dans d’intenses réflexions. D’autant qu’il ressemble de plus en plus à l’acteur, jusqu’à se confondre avec lui dans la scène finale.
Autre problème, partiellement compensé par sa fortune : sa couleur de peau. Pas parce qu’il est noir, mais parce qu’il est très noir. Sa petite amie Maggie, quand elle le présente à ses parents, lui fait découvrir une hiérarchie subtile et perverse à laquelle il n’avait jamais prêté attention et qu’il se surprend à examiner avec attention. Son bref séjour chez les Larkin, interrompu brutalement quand il n’en peut plus de la situation incongrue dans laquelle il se trouve, constitue un autre chapitre savoureux, aux détails piquants.
En fait, Pas Sidney n’est à sa place nulle part. On l’arrête parce qu’il est noir. Sur un coup de tête, il offre à des religieuses de financer la construction d’une église, mais l’argent qu’il a retiré d’une banque suscite de dangereuses convoitises. Seuls Ted Turner (qui l’appelle Pou-ah) et Percival Everett lui seront fidèles jusqu’au bout. Peut-être pour de mauvaises raisons, mais peu importe. Le parcours du héros, qui revisite au passage quelques scènes de films célèbres, est de ceux dont on attend de plus en plus au fur et à mesure qu’il se heurte aux bizarreries de l’existence. On n’est pas déçu.

mercredi 2 octobre 2019

Goncourt : Amélie Nothomb et les autres

J’ai une impression dont je vais faire une hypothèse (et peut-être que je me trompe, ce n’est pas grave, le monde continuera de tourner) : le Goncourt, cette année, va renouveler le « coup » de 1984, quand il a couronné L’amant, de Marguerite Duras, qui s’était déjà vendu à 250 000 exemplaires et grimpa ensuite jusqu’au million (source Wikipédia).
Et qui pourrait mieux endosser ce rôle de locomotive qu’Amélie Nothomb, dont Soif est, comme ses romans précédents, mais exceptionnellement, cette fois, pour de bonnes raisons, un succès de l’automne ? Je ne connais pas les chiffres actuels des ventes, il y a trois semaines elles frôlaient, d’après Livres Hebdo, les 40 000 exemplaires. Ce qui, de nos jours, est très respectable. Le Goncourt, en choisissant ce titre, se donnerait, à peu de frais, le luxe de « booster » le roman au niveau d’un méga-best-seller. Et le droit d’affirmer qu’il est redevenu le prix littéraire qui fait vendre le plus…
En tout cas, Jean-Philippe Dalembert, Hélène Gaudy, Anne Pauly, Abel Quentin, Sébastien Spitzer et Karine Tuil sont sortis du jeu.
Je n’ai pas lu encore tous les livres qui ont été maintenus dans la deuxième sélection (il me manque ceux d’Amigorena, d’Appanah et de Miano) mais mes préférences vont toujours à Jean-Paul Dubois.
  • Santiago H. Amigorena. Le ghetto intérieur  (POL)
  • Nathacha Appanah. Le ciel par-dessus le toit (Gallimard)
  • Dominique Barbéris. Un dimanche à Ville-d'Avray (Arléa)
  • Jean-Luc Coatalem. La part du fils (Stock)
  • Jean-Paul Dubois. Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (L'Olivier)
  • Léonora Miano. Rouge impératrice (Grasset)
  • Hubert Mingarelli. La terre invisible (Buchet Chastel)
  • Amélie Nothomb. Soif (Albin Michel)
  • Olivier Rolin. Extérieur monde (Gallimard)
Pendant ce temps, le Médicis a rafraîchi les deux premières sélections déjà publiées et a donné sa première pour les essais.
Côté roman français, Violaine Huisman, Myriam Leroy, Jean-Noël Orengo, Monica Sabolo, Jean-François Samlong et Martin Tince ont disparu. Il reste Santiago H. Amigorena, Brigitte Giraud, Claudie Hunzinger, Victor Jestin, Luc Lang, Kevin Lambert, Guillaume Lavenant, Vincent Message et Christine Montalbetti.
Cinq romans étrangers ont également été oubliés. On n’oubliera pas nécessairement pour autant les noms de leurs auteurs et autrices, Selahattin Demirtas, Giogio Falco, Lidia Jorge, Christian Kracht et Regina Porter. On se souviendra peut-être davantage de celle ou celui qui, parmi les huit retenus, recevra le Médicis étranger : Nina Allan, Mircea Cartarescu, Arno Geiger, Jennifer Nansubuga Makumbi, Joyce Carol Oates, Edna O’Brien, Auður Ava Olafsdottir ou Manuel Vilas.
Quatorze essais composent la première sélection, avec des choix assez étranges en faveur des Éditions Verdier (je suis pour cette maison, mais peu favorable à l’idée de déplacer complètement les territoires des genres) puisqu’un épais recueil de nouvelles signé Didier Daeninckx ou le superbe récit d’Anne Pauly sont rangés ici. Admettons, le jury Médicis fait ce qu’il veut, après tout…

vendredi 27 septembre 2019

Prix littéraires, les enseignements des premiers tours

Le jury du Prix Interallié et celui du Grand Prix du roman de l'Académie française ont été les derniers à fournir, cette semaine, leur première sélection. Les six récompenses considérées comme des institutions (Académie, Goncourt, Renaudot, Femina, Médicis, Interallié) se trouvent donc sur le même pied (de guerre?).
Il y a deux semaines, j'avais relevé les tendances au moment où tout le monde ne s'était pas encore livré aux choix préliminaires. Souvenez-vous, Santiago H. Amigorena était en tête de liste, Nathacha Appanah et Victor Jestin le suivaient de près.
La situation a-t-elle changé?
Oui - et ce n'est pas habituel.
A l'Interallié comme à l'Académie française, on ne s'est pas trop jeté sur les ouvrages qui faisaient la course en tête (si vous me permettez de m'exprimer ainsi, mais comment voudriez-vous le dire autrement?). Ni Amigorena, ni Appanah, ni Jestin.
En revanche, les deux jurys sont tombés d'accord (sans concertation, je suppose) pour retenir les romans de Sylvain Prudhomme et de Karine Tuil. Par les routes et Les choses humaines, parus chez Gallimard, deviennent ainsi les plus souvent sélectionnés. Avec un sérieux avantage sur le premier nommé si on prend en compte (je prends, je prends) les multiples prix annexes, secondaires, tertiaires, enfin, ceux qui comptent quand même un peu et ne disparaissent pas dans un paysage de plus en plus touffu. Sept sélections! Deux de mieux que Santiago H. Amigorena, le suivant dans ce drôle de classement.
Je note que les deux jurys à avoir attendu plus longtemps que les autres pour se dévoiler ont aussi mis en évidence des auteurs et autrices qui n'avaient pas trouvé grâce aux yeux de leurs pairs.
L'Interallié a donc sauvé des eaux Olivier Adam, François Armanet, Jérôme Bastianelli, Georges-Marc Benamou, François Cérésa, Olivier Frébourg et Philippe Lacoche, faisant ainsi cavalier seul pour sept des treize titres de leur liste.
L'Académie française s'est contentée, pour se singulariser, de Jean-Baptiste Andrea, Laurent Binet et Christiane Taubira (trois sur dix).
Mais les deux sélections ont aussi en commun, outre les deux titres déjà cités plus haut, des ouvrages oubliés par les autres, ceux de Bruno de Cessole et de Cécile Coulon.
Est-ce que tout cela est porteur d'une signification profonde? Je n'en sais rien. Vous non plus, j'imagine.
On va donc continuer à surveiller ce qui se passe quand "tomberont" les deuxièmes sélections (c'est-à-dire qu'en tomberont quelques livres). Dès la semaine prochaine, avec des rendez-vous fixés par les Goncourt et Médicis.
A suivre...

mercredi 25 septembre 2019

La grande traversée d’Adrien Bosc

Presque à la fin de Capitaine, son deuxième roman, Adrien Bosc, lisant La Terre magnétique, d’Edouard Glissant, a cette réflexion : « en somme peu importe le voyage, seul compte le récit qui en est fait. » Elle naît de la manière dont l’écrivain semble avoir saisi l’île de Pâques « comme personne auparavant, avec une lucidité et une audace dont des explorateurs consciencieux auraient manqué », alors même qu’il n’y est pas allé.
Capitaine raconte aussi un voyage, Adrien Bosc ne l’a pas fait non plus. Mais le récit qu’il en donne laisse croire qu’il s’est glissé dans les coursives du Capitaine-Paul-Lemerle à son départ de Marseille pour l’Amérique, le 24 mars 1941, et qu’il a bavardé, pendant la traversée, escales comprises, avec tous les passagers.
Ils ne sont pas les premiers venus. Adrien Bosc ne voyage pas avec n’importe qui. Dans Constellation, l’avion qui fournissait le titre de son premier roman et s’écrasa aux Açores en 1949, il y avait Marcel Cerdan et Ginette Neveu, entre autres voyageurs moins connus auxquels il avait restitué identité et histoire personnelle. Sur le Capitaine-Paul-Lemerle, on croise André Breton, Claude Lévi-Strauss, Anna Seghers, Victor Serge, Wifredo Lam, Alfred Kantorowicz. Et Simone Weil, sur le quai, regardait partir le cargo…
Même un surréaliste est préoccupé de choses matérielles. A l’escale d’Oran, André Breton fait une liste des commissions indispensables à une digne survie pendant la traversée. Il a besoin d’une salopette, de tabac, de transatlantiques, d’un peigne, de savon, etc., l’énumération est longue et se prolonge par celle des personnes à qui il doit absolument écrire, car qui sait quand partiront les prochaines lettres ? Skira, Bonnard, Paulhan, Péret, Mabille, Denoël, Matta, Francis, Tanguy devraient en être, cette fois, les destinataires.
Les soucis quotidiens prennent de la place, comme dans la vie, en fait. Il n’est pas interdit de penser qu’Adrien Bosc aurait pu leur en consacrer un peu moins, mais sans doute a-t-il voulu, c’est compréhensible, restituer toutes les facettes de la vie à bord pour ces émigrés. La plupart fuyaient un climat européen devenu dangereux pour les Juifs bien sûr mais aussi pour les intellectuels, ces empêcheurs de penser selon la ligne droite dessinée par le nazisme.
Le plus passionnant du livre est constitué, bien entendu, par les échanges que peuvent avoir ces créateurs de haut vol, ces penseurs en liberté que le hasard rassemble et dont nous avons la chance de voir les esprits fonctionner dans un espace clos bien que mouvant. Un jeu de l’oie, imagine Claude Lévi-Strauss : « le voyageur est pareil au joueur qui, soufflant sur les dés, reste tributaire de l’incertitude et du hasard, et avance à tâtons sur un chemin semé d’embûches, de chausse-trapes, de joies vite déçues, de plans déroutés ou, à l’inverse, à la faveur d’un coup du sort, dessine une résolution inattendue, sur le dos, qui sait, d’autres voyageurs, eux arrêtés. »
On peut embarquer, on est en bonne compagnie.

dimanche 22 septembre 2019

Fouad Laroui et les visages multiples de Fatima

Fatima ne se sent pas vraiment chez elle dans ce qu’on appelle pourtant son quartier, sa commune. Cachée sous sa djellaba, elle ressent plutôt l’environnement comme « le leur. Celui des hommes. » La commune s’appelle Molenbeek. Fatima, étudiante à l’Université libre de Bruxelles, qui ne subit aucune pression religieuse de la part de sa famille a pourtant choisi de porter le hijab. Pourquoi ? « C’était d’autant plus incompréhensible qu’elle ne faisait jamais la prière et que personne ne se souvenait de l’avoir vue dans une mosquée. »
De Fatima, Fouad Laroui fait dans L’insoumise de la porte de Flandre un bel exemple de personnalité complexe, semblable à une matriochka dont chaque apparence en cache une autre. Jusqu’à la nudité la plus complète. Quand elle passe le canal qui sépare, comme une douve, les Marocains de Molenbeek et les Belges de Bruxelles, elle ralentit le pas et accélère le brouillage des pistes : elle se change chez une amie, devenant une jeune femme moderne et maquillée qui se rend dans le peep-show où elle s’exhibe sous les yeux des hommes affolés par son corps. Elle s’appelle alors Dany, attraction-vedette repérée par Johnny alors qu’elle lisait Virginia Woolf dans un café. Elle avait accepté facilement la proposition de son nouveau patron, qui n’y comprend rien. « Une Marocaine qui dit oui si facilement, une Marocaine de Molenbeek ? Et cultivée avec ça, la langue bien pendue, pas bête et qui lit même un livre difficile… »
Tout est dans les regards que portent les autres sur les masques et leur dévoilement. Un regard, surtout, met le roman sous tension en articulant sa progression narrative et psychologique. Celui de Fawzi dont l’avenir est conditionné par les espoirs qu’il place en Fatima, sa future femme. Il n’a aucun doute, bien qu’il prenne soin de s’informer et de surveiller pour éviter les mauvaises surprises. Certes, Fatima a une excellente réputation dans le quartier mais Fawzi n’est pas pressé et prend le temps de tout vérifier. Puisque, de toute manière, dans sa tête trop simple pour accepter des nuances, elle est déjà son épouse. Pour mériter l’union, elle ne doit plus qu’être conforme aux attentes de son mari.
Or personne n’est moins conforme que Fatima. Elle n’ignore pas l’homme qui la jauge, la juge. Et sa détermination est complète : elle ne sera jamais à lui. Elle ne sait pas, en revanche, jusqu’où il est capable de conduire son délire de possession. Car il est davantage question de possession que d’amour, dans cette histoire. Et d’une proie qui ne se résigne pas.
Dans une œuvre qui, pour une bonne partie, explore les relations conflictuelles entre les cultures, L’insoumise de la porte de Flandre donne à Fouad Laroui une nouvelle occasion d’approfondir les questions qu’il se pose. Comme dans Les tribulations du dernier Sijilmassi, un de ses précédents romans, la difficulté à se créer une personnalité propre entre deux mondes où les langues qui les définissent créent des codes divergents est au cœur du problème. Le problème de Fatima, d’abord, irréconciliable avec elle-même à moins peut-être de briser le miroir qui sépare ses différents personnages. En face, le problème de Fawzi, né de ce qu’il suppose, chez lui comme chez les autres, d’une absolue et nécessaire cohérence, refusant les failles et décidant de les combler à sa manière.
Fouad Laroui ne fournit pas les réponses à ses questions. Le lire est cependant faire une partie du chemin pour résoudre des contradictions en apparence insolubles.

jeudi 19 septembre 2019

François Vallejo, la mémoire égarée de la guerre froide

A la fin des années 70, Jeff Valdera avait seize ans et, pour la dernière fois, avait pris la direction de Davos où il accompagnait souvent sa tante Judith à l’hôtel Waldheim. Elle avait des vues sur le propriétaire, Johann Meili, tandis que Jeff se remettait difficilement de l’éblouissement provoqué, dans le train de nuit qu’ils avaient pris, par une jeune Suissesse lui ayant offert une vue sur ses seins nus puis sur sa vulve. Une grande première, un souvenir inoubliable…
C’est en tout cas l’image qui lui revient quand, beaucoup plus tard, il reçoit une carte postale, d’un côté une photo de l’hôtel Waldheim, de l’autre une phrase non signée, fautes comprises : « Ça vous rappel queqchose ? » Oui : les seins, la vulve, l’excitation plutôt que le temps passé dans le lieu qui donne son titre au roman de François Vallejo : Hôtel Waldheim.
Il y a là une énigme déclinée sur plusieurs niveaux, comme on le dirait d’un jeu où il faut trouver une clé pour gravir les échelons de la difficulté. Premier niveau : qui est l’expéditeur de cette carte postale ? La réponse arrivera toute seule ou presque, au troisième envoi, signé : F. Steigl. Ce n’est pas encore suffisant pour savoir qu’il s’agit d’une expéditrice, mais cela viendra.
Entre-temps, d’autres souvenirs sont remontés à la surface et l’on commence à se faire une idée de ce que fut la villégiature de cet été. De longues conversations sur Thomas Mann, après lectures imposées (mais le devoir avait été agréable) par une résidente incapable d’imaginer que l’on peut séjourner à Davos sans avoir lu La Montagne magique. Des parties d’échecs et de go, des échanges avec un directeur sensible à la jeunesse de Jeff, de longues promenades dans les environs…
A ce moment, l’essentiel reste obscur, et pour cause : Frieda Steigl, enfin rencontrée et enfin caractérisée par son genre féminin, veut savoir tout ce qui s’est passé cette année-là dans l’hôtel, quel rôle Jeff a joué dans une partie dont il semble n’avoir pas eu la moindre conscience, et pourquoi le père de Frieda, Friedrich, a ensuite disparu – Friedrich qui se trouvait bien à l’hôtel au même moment, mais dont Jeff, apparemment, ne se souvient pas.
L’écheveau de la mémoire est très emmêlé et y retrouver quelque chose est un travail de longue haleine – en même temps que le véritable sujet du roman. En un sens, peu importe qu’il se déroule, au moins pour l’époque dont il faut reconstituer la trame, sur fond de guerre froide. Non que ce soit totalement indifférent : John Le Carré semble être passé lui aussi par l’hôtel Waldheim (le lecteur a le droit de tout imaginer) pour y placer quelques-uns des pions qu’il manipule avec tant d’habileté dans les livres placés dans le même contexte.
Si l’on songe à John Le Carré, c’est que François Vallejo aurait pu revendiquer l’occupation du même terrain. C’est dire le respect inspiré par un roman passionnant.

mercredi 18 septembre 2019

Baudelaire, Olivier Rolin et Alain Finkielkraut

Il est de ces télescopages sur lesquels on s’arrête brièvement, alors qu’on devrait peut-être en chercher le sens – mais la vie n’a pas le temps, alors on continue, quitte à se dire plus tard : zut ! j’aurais dû creuser…
Ne creusons pas trop, ce serait donner à une coïncidence une valeur qu’elle n’a peut-être pas. Mais quand même…
Hier soir, je commençais Extérieur monde, d’Olivier Rolin. J’y croise un vers de Baudelaire :
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais
Ce matin, plongé dans un entretien avec Alain Finkielkraut publié dans L’Obs, voici que le bégaiement gagne ma lecture, puisque j’y trouve :
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !
Étonnant, non ?
Baudelaire est assez riche pour se trouver à l’intersection des univers d’auteurs qui ont assez peu de choses en commun. Rolin erre, Finkielkraut pense – je simplifie à l’excès, je sais.
Pour rassurer un peu sur l’ordre des choses qui ne s’en trouvera pas complètement ébranlé, chacun des deux tire quand même ce vers de son côté.
Olivier Rolin cite ce vers en hommage aux apparitions féminines qui fixent une partie de son ambition littéraire : « Tenter de ressusciter ces grâces aperçues, ces émotions vite évanouies, trouver les quelques traits qui les feront émerger, vivantes de la vie des mots, de la grande cave d’ombre du passé, est une gageure qui n’est pas indigne d’un écrivain. »
Alain Finkielkraut l’utilise pour servir sa vision d’un monde en cours de changement (changement qui, dans son esprit, n’est certes pas toujours pour le meilleur) : « Aujourd’hui, c’est impossible : le poète en serait pour ses frais, la passante aurait les yeux rivés sur son écran. »
On en pensera ce qu’on veut (je n’en pense pas moins). Ou (et ?) on relira ce poème des Fleurs du mal.



À une passante

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

lundi 16 septembre 2019

László Krasznahorkai, l’art et la manière

Les 17 chapitres de Seiobo est descendue sur terre sont numérotés de 1 à 2584, on voit qu’il en manque et László Krasznahorkai aurait pu donner à son roman une dimension beaucoup plus impressionnante. L’écrivain hongrois, célébré dans le monde entier mais encore trop peu connu des lecteurs francophones bien qu’il soit un possible futur Nobel de littérature et que plusieurs éditeurs s’emploient à le faire lire, plonge dans les mystères de la création artistique à différentes époques et dans des pays variés.
Chaque chapitre est consacré à une œuvre d’art, à sa conception ou à sa perception, à moins que ce soit ce qu’elle est par elle-même, une sorte d’évidence qui ne s’explique pas, ainsi que le prouve l’Alhambra : « l’Alhambra ne nous apprend pas que nous ne savons rien de l’Alhambra, qu’il ne sait rien de ce non-savoir, puisque le non-savoir n’existe pas. Ne pas savoir quelque chose est un processus complexe, dont l’histoire se déroule dans l’ombre de la vérité. La vérité existe. Puisque l’Alhambra existe. Il est la vérité. »
Du Japon à l’Italie, de la France à la Grèce, les hommes font l’expérience de la confrontation avec cette chose indicible qu’on nomme souvent, faute de mieux, beauté. Ainsi que le fait David Foenkinos dans son récent Vers la beauté où il place son personnage principal, Antoine Duris, provisoire gardien de musée, face à une toile de Modigliani. László Krasznahorkai, dans des pages proches par la situation mais éloignées par la manière, pose aussi un gardien de salle, au Louvre, devant son œuvre de prédilection, la Vénus de Milo. Mais il ne se fait pas d’illusion sur la relation qu’il entretient avec la statue : « il y avait la Vénus de Milo, seulement et uniquement elle, comment pouvait-on imaginer qu’une relation puisse exister entre eux, pensait Chaivagne en regardant ses collègues avec son petit sourire ».
Il y a un drame au pied de l’Acropole dont un visiteur, venu à Athènes pour voir le seul Parthénon, n’aura jamais atteint le sommet, la faute au soleil et à la chaleur avant une fin aussi abrupte que la lame d’une guillotine. Il y a, à l’image de ce moment inattendu, d’autres types de surprises. Comme la brève descente sur terre, annoncée dans le titre, de Seiobo sous une forme humaine, inspiratrice d’une pièce de danse au Japon. Car les sources de l’art sont multiples et irriguent ce roman habité.

dimanche 15 septembre 2019

La guerre des sexes selon Philippe Djian

Entrer dans le roman de Philippe Djian, A l’aube, c’est accepter par avance le piège qu’il nous tend. Pas de quoi surprendre ses lecteurs habituels, plus désireux de se laisser prendre au jeu que de deviner les mécanismes du récit avant les personnages eux-mêmes. Joan n’y met pas trop de temps. Aux environs de la page 35 (l’imprécision vient d’une lecture en version numérique), il en reste plus de 150, alors qu’elle roule sous le soleil, « surtout, surtout, elle était satisfaite, elle commençait à y voir plus clair, c’était comme les pièces d’un puzzle qui s’assemblait. » A ce moment, il nous en manque encore trop pour envisager une vue d’ensemble…
Au point où nous en sommes de la satisfaction de Joan, nous l’avons vue inquiète de voir passer une ombre derrière la fenêtre et le dire à Marlon, son frère – ils ont perdu récemment leurs parents, dont ils occupent la maison. Nous savons aussi qu’elle travaille avec Dora dans une boutique où se vendent des vêtements de seconde main et des breloques. Et c’est Dora qui, au téléphone, a passé Howard à Joan. Pour faire plus ample connaissance, ces derniers baisent, mais il faut payer, ce qui renseigne sur les activités parallèles de Joan. On a fait connaissance avec John, le shérif adjoint, inquiet à son tour – de voir Howard, qui n’a pas laissé que de bons souvenirs, traîner dans le coin, autour de Joan et Marlon, autour de la maison des parents surtout. Car Howard était l’amant de la mère de Joan et pense que son père a caché de l’argent quelque part…
Tout cela ne dit pas vers quoi court le roman – vers un drame, probablement, car on connaît le goût de l’auteur pour les fins abruptes et celle-ci ne décevra pas.
Ce qui se met en place, ce sont les relations entre une femme – et quelques autres, car Joan n’est pas la seule – et les hommes. Joan est donc une femme vénale et elle connaît surtout, du sexe opposé, les désirs brutaux, de rares moments de douceur, des abandons qui ressemblent à des vomissements davantage qu’à de la jouissance. Sa clientèle est variée, pas toujours choisie.
Howard est d’une espèce singulière. Excellent amant dont Joan apprécie les efforts, il est un vrai salaud qui ne reculera devant rien pour trouver ce qu’il cherche dans la maison des parents. Son passé ne plaide pas pour lui, bien qu’il soit aussi ambigu que son présent : la mère de Joan n’a cessé de lui écrire des lettres enflammées qui correspondent peu au souvenir qu’avait gardé sa fille d’une femme plutôt froide.
John, le policier, semble être le brave type de l’histoire, capable d’être bouleversé par la fin d’une chasse à l’homme qui a mal tourné. La réalité est beaucoup moins simple, on se laissera le temps de le découvrir.
Quant à Marlon, le frère de Joan, il est la vraie énigme du roman. Un problème insoluble nappe de brouillard un personnage aux réactions souvent étranges. Il est à côté du monde dont il ne maîtrise pas les codes, il est néanmoins habité par des pulsions dont il mesure mal les risques qu’elles lui font courir, ainsi qu’aux autres. Joan ne peut qu’essayer de le protéger, mais comment lui éviter le choc frontal avec la réalité ? Choc que le lecteur ressentira en même temps.

samedi 14 septembre 2019

Séquence nostalgie, la rentrée littéraire en 1979

Le 4 septembre 1979, Livres-Hebdo publiait son premier numéro. Où étais-je ? Peut-être revenu travailler à la librairie Libris, à Bruxelles, après avoir cru pendant quelques mois que j’étais fait pour les études, ou que les études étaient faites pour moi – dans l’un ou l’autre cas, je me trompais. Donc, retour à la vie active dans les livres, ce qu’au fond je n’avais jamais quitté tant cela m’allait bien.
L’ai-je vu, l’ai-je lu, ce premier numéro de Livres-Hebdo (qui fête donc ses quarante ans ce mois-ci) ? Honnêtement, je l’ignore. Mais, si je l’avais manqué, je viens de me rattraper puisque le magazine vient d’en offrir le fac-similé à ses abonnés. Je m’y suis plongé avec l’impression de revisiter tout un pan de ma vie.


Le dossier de la semaine, pour débuter ? La rentrée littéraire, pardi ! Elle ne tient alors qu’en une dizaine de pages, et pour cause : 129 romans français seulement paraissent en septembre, et la photographie globale tient en un paragraphe dont j’extrais quelques lignes :
Cette année encore, les éditeurs préfèrent des ténors comme Pierre-Jean Remy, Jacques Perry… et des talents déjà éprouvés même s’ils sont encore mal connus du grand public comme Alain Gerber et Jeanne Champion. Le nombre des nouveaux venus s’est réduit d’année en année : 28 en 1979, contre 32 en 1978 et 48 en 1977.
Ce n’est pas l’inflation, donc. De grands placards publicitaires complètent la liste commentée des romans à paraître et l’élargissent aux programmes complets des éditeurs ayant investi dans ce nouveau support (fusion, en réalité, de deux autres plus anciens, la Bibliographie de la France et le Bulletin du Livre). De ces publicités naît, pour moi, le souvenir de grands moments de lecture.
Gallimard vient de publier Le guetteur d’ombre, de Pierre Moinot. Flammarion, dans la collection « Textes » que dirige alors Bernard Noël, propose le cinquième roman de Claude-Louis Combet, Marinus et Marina. Chez Stock, François Weyergans donne Berlin mercredi. Au Seuil, dans la collection « Fiction & Cie », Jacques Teboul sort Cours, Hölderlin ! que j’avais complètement oublié et dont, du coup, me reviennent des bouffées… Le Livre de poche réédite Le premier qui dort réveille l’autre, grâce à quoi je me dis que Jean-Edern Hallier n’est pas passé loin d’être un grand romancier. C’était une belle rentrée…
A part ça, Harlequin lance de nouvelles collections et un « Important Éditeur Parisien » (oui, avec les capitales) recherche des manuscrits inédits – il s’agit de la Pensée Universelle. Oui, bon, il faut de tout…
Et les libraires sont obsédés par la liberté des prix, sans savoir qu’il n’y en a pas pour très longtemps avant qu’arrive, avec François Mitterrand, Jack Lang (et Jérôme Lindon), le prix fixe.

vendredi 13 septembre 2019

Le Clézio, raconter des histoires pour prolonger la vie

Après Alma, un livre ancré à l’île Maurice, J.M.G. Le Clézio se tourne vers la Corée avec Bitna, bientôt dix-huit ans au début du roman, dix-neuf à la fin – et entre les deux un joli paquet d’histoires destinées à divertir une malade qu’on appellera Salomé, comme c’est le cas dans la plus grande partie de l’ouvrage. Salomé souffre, elle est de plus en plus fragile, le Syndrome douloureux régional complexe ne lui laisse aucune chance de vieillir longtemps…
Bitna, sous le ciel de Séoul est un roman où il est beaucoup question d’oiseaux. Les pigeons de M. Cho Han-Soo sont le sujet de la première histoire racontée à Salomé, en avril 2016, et prolongée en plusieurs épisodes. Elle vient de loin, du temps où la guerre faisait rage entre les deux Corée et où un couple de pigeons a franchi la frontière avec la mère de M. Cho. Il a hérité d’elle le goût d’élever des pigeons voyageurs, de les choyer sur le toit de l’immeuble dont il est le concierge, et il veut envoyer vers le Nord, par eux, de brefs messages poétiques.
Toutes les histoires de Bitna ne sont pas aussi douces. Il y a un homme inquiétant qui suit une jeune femme, et elle cache mal qu’il est question d’elle-même. Entre authenticité et fiction, l’écart est mince : « Je ne veux pas dire que les autres histoires que j’ai contées à Salomé, pour la guérir de sa douleur, étaient fausses, mais je les ai arrangées pour qu’elles lui plaisent, j’ai ajouté des petits mots doux, des petits mots durs, pour qu’elle comprenne que ça se passe dans le monde qu’elle ne connaît pas, le monde où l’on bouge, où l’on sent la chaleur du soleil »
Les mots durs sont nécessaires pour faire ressentir à Salomé les aspects peu plaisants d’un univers qui lui restera fermé. Sa maladie l’empêche d’y vivre, elle est une recluse qui a besoin d’histoires pour exister. Quant à Bitna, elle a moins besoin de raconter que de l’argent gagné grâce à ses prestations. La relation entre les deux femmes, celle qui parle et celle qui écoute, ne sont pas toujours très claires. En tout cas, il arrive qu’elles soient l’une et l’autre fatiguées – de parler ou d’écouter. Alors, le récit s’arrête et il reprendra une autre fois, plus tard.
Bitna, sous le ciel de Séoul est donc constitué de récits entrelacés, un genre de millefeuilles littéraire dont on apprécie la variété des textures et la manière dont elles se répondent, se complètent. La thématique de l’oiseau court plus avant, un autre animal, baptisé O’Jay, entré dans la vie de Naomi, atteint d’une maladie, s’approche de la fin en même temps que Salomé dont il est une représentation symbolique – mais le symbole ne rend pas la mort moins cruelle.
Il y a, à de multiples occasions, rencontre et séparation. La déchirure potentielle est visible avant même que le premier lien se noue. Le Clézio connaît la faiblesse humaine, et combien l’homme (une jeune fille, dans ce cas précis) tente de la compenser en trouvant appui sur d’autres vies que la siennes. Donner et recevoir, c’est un peu le même geste, mais on en mesure l’incomplétude à chaque instant.
Inspiré par une ville et un pays que connaît bien l’écrivain, ce roman est néanmoins un ton en dessous de la plupart de ceux qu’il a déjà publiés. Comme si le sentiment d’une urgence géographique avait empêché la littérature de s’épanouir tout à fait. Les ingrédients sont tous là mais les articulations entre eux souffrent des artifices mis en place par les conditions dans lesquelles se développent les récits secondaires à l’intérieur du récit principal : la vie de Bitna, et aussi de Salomé, pendant une année, interrompue et nourrie par les histoires narrées à haute voix.

jeudi 12 septembre 2019

Prix littéraires, les têtes de gondole

Le tsunami économique (l'horreur qui effrayait à juste titre Viviane Forrester) balaie tout sur son passage, digère, restitue en chiffres ce qui aurait pu (dû) rester une matière de l'esprit. Voyez la méditation qui semblerait, a priori, échapper à toute mesure quantitative. Pas du tout, et même au contraire. Le Point, cette semaine, en fait un sujet de sa rubrique... économie, oui, et nous apprend, si nous ne le savions pas (je l'ignorais pour ma part et j'aurais d'ailleurs préféré rester ignorant) que c'est, attention, je cite, un marché en pleine expansion.
Fichtre! Et la littérature, dans tout ça? Expansion, je ne suis pas certain. Marché, en revanche, les prémices des prix littéraires sont là pour nous le rappeler, et voici venu le moment agréable, car bien des choses semblent encore possibles (quand d'autres ont été déjà remisées dans le grenier - celui des frères Goncourt?). Profitons-en, ça ne durera pas.
Quatre des jurys représentant les principaux prix d'automne ont fourni leur première sélection: Goncourt, Renaudot, Femina et Médicis. Plusieurs autres, moins réputés, aussi: Décembre, Roman des Etudiants, Littérature américaine, Wepler/Fondation La Poste, Renaudot des Lycéens, Landerneau  et Premier roman. Certains de ces derniers ratissent des terres plus étroites. Que nous disent ces indices encore fragiles?
D'abord, que Santiago H. Amigorena fait l'unanimité, ou presque, avec Le ghetto intérieur. Non seulement il vient de recevoir le Prix des libraires de Nancy-Le Point, mais il a été retenu (et donc, suppose-t-on naïvement, lu avec intérêt) aux Goncourt, Renaudot et Médicis, ainsi qu'aux Décembre et Renaudot des Lycéens. Ne cherchez pas, il n'y a pas d'ouvrage mieux considéré dans cette rentrée.
Le roman de Nathacha Appanah, Le ciel par-dessus le toit, a aussi été très remarqué - lui aussi par trois des prix majeurs (le Femina remplace le Médicis) et par le Renaudot des Lycéens.
Victor Jestin, primo-romancier, fait une entrée fracassante (en littérature ou sur le marché?) grâce à La chaleur - rien à voir, a priori, avec le réchauffement climatique, même si certains jurés, faute de temps, y ont peut-être cru du côté des Renaudot, Femina et Médicis.
La moitié des grands jurys, ceux du moins qu'on entend le plus, font confiance à Dominique Barbéris, Jean-Luc Coatalem, Michaël Ferrier, Claudie Hunzinger, Luc Lang, Victoria Mas, Vincent Message, Jean-Noël Orengo, Anne Pauly, Sylvain Pruhomme, Monica Sabolo et Karine Tuil.
On souhaite bonne chance aux autres, ce qui ne m'empêchera pas d'essayer de les lire. Vous non plus, j'espère.

mercredi 11 septembre 2019

Les « Souvenirs dormants » de Patrick Modiano


Un récit sans masque romanesque : tout Modiano est dans Souvenirs dormants qui disent les hésitations d’un homme confronté à une mémoire fuyante, en quête de points de repère rendus flous par le temps qui s’est écoulé depuis les événements rapportés. Les années soixante sont, avec l’Occupation, l’époque la plus souvent évoquée par Patrick Modiano dans son œuvre. Elles marquent la fin d’une adolescence qui tarde à se transformer en âge adulte, les débuts de romancier, dans une atmosphère pas si éloignée de celle qui obscurcissait vingt ans auparavant, à l’heure du couvre-feu, les rues de Paris. C’était aussi le temps où la mère de l’écrivain accueillait son fils dans les loges des théâtres où elle jouait, tandis que le père, cet « inconnu », vaquait à des occupations pas très claires.
D’une certaine manière, Patrick Modiano écrit toujours le même livre. Ou, plus exactement, il prolonge dans chaque ouvrage une quête commencée il y a longtemps déjà – son premier texte est paru en 1968. Le mécanisme consiste à rattacher des bribes éparses, à reconstruire un puzzle qui n’en finit pas de révéler de nouvelles pièces, et de fasciner. Car jamais le lecteur ne s’ennuie à suivre les méandres superposés d’une œuvre qu’il faudra, le moment venu, considérer dans son ensemble.
Souvenirs dormants en sera une articulation majeure. Des personnages croisés ailleurs reviennent, sans la précaution de la fiction. Mais avec, comme toujours, des téléphones qui sonnent dans le vide et des doutes sur la valeur des souvenirs : « De temps en temps, il me semble que le café s’appelait Le Bar vert, à d’autres moments, ce souvenir s’estompe, comme les mots que vous venez d’entendre dans un rêve et qui vous échappent au réveil. »
Cette vie rêvée est une sorte d’aventure. Au coin d’une rue presque vide, un dimanche soir, vous croisez quelqu’un que vous croyez reconnaître. Il ou elle vous entraîne, dans ses pas ou dans le passé, vers des territoires qui ne sont pas totalement inconnus et qui charrient des noms, des adresses, des numéros de téléphone, des silhouettes… Vous creusez : « avec un peu de bonne volonté, ils vous reviennent à la mémoire, ces noms qui demeuraient dans votre esprit sous une légère couche de neige ou d’oubli. »
Et la phrase se déroule avec son rythme propre, une fausse nonchalance qui masque une inquiétude permanente. On y devine une question sans réponse : que serais-je devenu si je n’avais pas été écrivain ?

mardi 10 septembre 2019

Le consul atypique de Jean-Christophe Rufin

D’abord, une anecdote puisée dans les arrière-cuisines de l’édition : Le pendu de Conakry avait été annoncé chez Gallimard en mars 2017 avant de disparaître du programme pour laisser une meilleure visibilité au Tour du monde du roi Zibeline, publié en avril de la même année. Explication, fournie alors par Jean-Christophe Rufin : « On aurait pu publier les deux livres presque en même temps, mais on n’a pas jugé ça adéquat. Donc ce livre, le début d’une série, avec un personnage récurrent qui me permet d’explorer le présent, sera publié chez Flammarion et non chez Gallimard, ce qui revient au même puisque c’est le même groupe. »
Après une petite modification de titre et une sortie plus tardive, voici donc au format de poche Le suspendu de Conakry, première aventure d’Aurel, consul qui aurait aimé être policier. Destiné à revenir (dès le mois prochain) dans d’autres ouvrages, Aurel est un enquêteur amateur et un diplomate atypique. D’origine roumaine, son nom, Timescu, semble une anomalie dans une hiérarchie, au Quai d’Orsay, plus familiarisée avec les particules qu’avec les patronymes exotiques. Exotique, la Guinée l’est aussi pour lui qui n’aime pas la chaleur mais, paradoxalement, se promène toujours trop couvert (et ne transpire jamais). Il y a en lui un malaise indéfinissable, qui disparaît quand il se trouve sur le terrain d’une énigme à résoudre – ce qui n’entre évidemment pas dans le cadre de ses attributions.
Sur le port, le spectacle a attiré du monde : un Blanc pendu au mât de son voilier et, sur le pont, Mame Fatim, célébrité locale, nue… Le défunt, à l’évidence assassiné, étant français, les services consulaires ont à entreprendre quelques démarches administratives : prévenir la famille, aider à l’organisation des funérailles ou du transfert du corps… mais vraiment pas chercher un coupable.
La victime se révèle avoir été un cas singulier : Jacques Mayères naviguait seul et, semble-t-il, avec dans son bateau une petite fortune qui, bien entendu, a disparu. La raison de son assassinat ? Sa sœur Jocelyne, à qui Aurel a téléphoné, décide en tout cas de venir immédiatement à Conakry pour évaluer la situation. Pour comprendre aussi qu’Aurel mène une enquête parallèle, ce dont il se défend : « Mettons que je réfléchis un peu et que j’essaie d’apprendre des choses utiles. »
La trame policière n’est bien sûr pas l’essentiel du roman, même si elle est assez solide pour un débutant dans le genre. Comment Aurel manœuvre et est manœuvré, sa complicité croissante avec Jocelyne, comment il assume le fait d’être considéré comme un employé subalterne, c’est tout cela qui retient l’attention, sur un intéressant tapis musical. Car Aurel, plein de ressources insoupçonnées, se révèle un ancien pianiste de bar très doué. A tel point qu’il rêve de composer un opéra. Il lui reste, à la fin du roman, six mois de placard guinéen pour le faire, à moins qu’une autre affaire le requière avant cela. A suivre, donc.