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vendredi 3 février 2012

Lectures de février 1912 (3)

Quelques tranches
d’Histoire

Attaché pour sa part à des sujets puisés en France, Georges Ohnet donne avec La serre de l’aigle (Ollendorff) une suite au roman historique qu’il avait commencé avec Pour tuer Bonaparte qui «obtint l’an dernier un si vif succès», note Ph.-Emmanuel Glaser dans Le Figaro. Georges Cadoudal et ses amis, ennemis de l’Empereur, finissent en criant «Vive le Roi!», après bien des péripéties que Ohnet «a, pour la plupart, empruntées à la réalité. Il a, comme dans son précédent volume, scrupuleusement suivi l’histoire dans l’évocation des héros consacrés tels que: l’Empereur, Cadoudal, Pichegru, Moreau, Mlle George, Fouché, le duc d’Enghien. Et puis, avec infiniment d’adresse, avec une très heureuse imagination, il a mêlé la légende à l’histoire, campé des personnages très vraisemblables qui sont tout à fait dans la note et dans le ton, et dont les aventures personnelles rentrent à merveille dans le cadre historique».
Pierre de Nolhac, conservateur du musée de Versailles, puise aussi dans l’Histoire pour faire non un roman mais le portrait de Madame Vigée-Lebrun (Goupil & Cie), elle-même portraitiste – en particulier de Marie-Antoinette. Francis Chevassu (Le Figaro) relève le soin avec lequel le biographe a préparé son travail, et comment il a réussi à faire presque oublier ses travaux de recherche: «C’est d’abord une histoire du peintre pour laquelle l’auteur consulta des carnets de famille, des comptes de notaires, des lettres inédites, des papiers d’archives. Mais toute cette documentation ne s’étale point: seuls, quelques détails sont soulignés pour ce qu’ils font connaître du caractère de l’artiste.» Et, de la même manière que Madame Vigée-Lebrun «a fixés en ses tableaux […] l’âme de l’époque, son goût artificiel de la simplicité et de la sensibilité pastorales», «dans cette monographie d’une femme qui exerça pendant quinze ans une sorte de royauté artistique, M. de Nolhac, sans y lâcher, dessine, à traits menus, toute une époque.» 

Histoire encore et enfin, mais plus proche dans le temps et plus internationale, avec Leurs Majestés (Ollendorff) ou les souvenirs de Xavier Paoli. Celui-ci a pris sa retraite après avoir été «pendant tant d’années “le délégué auprès des souverains en France”». Il navigue, notait déjà V.-Paul Dupray à la fin du mois dernier dans L’Aurore, entre «la liberté dont il use» et «la discrétion et la réserve qui conviennent à un ancien fonctionnaire.» Aurait-il donc, par discrétion et réserve, gardé pour lui les anecdotes recueillies dans les moments passés avec les têtes couronnées? Heureusement, non. Le journaliste de L’Aurore en rapportait une à propos d’Elisabeth d’Autriche: «Il arriva un jour à M. Paoli, pendant un séjour d’Elisabeth à Paris, de perdre sa trace. Juger de l’affolement de ce dévoué fonctionnaire. Soudain, on vit reparaître l’Impératrice. Elle était allée le long des quais, perdue dans la foule obscure, contempler Notre-Dame au clair de lune.» Dans Les Annales politiques et littéraires, Adolphe Brisson racontait comment il avait connu Xavier Paoli, à Compiègne, auprès de l’empereur et de l’impératrice de Russie. Un reporter, «avide d’informations», l’accostait-il? «Vous le jugiez importun, mais n’en laissiez rien paraître; vous l’accueilliez avec tant d’empressement que vous aviez l’air, en contentant sa curiosité, de lui accorder une faveur.» Ph.-Emmanuel Glaser, ouvrant quelques jours plus tard sa Petite chronique des lettres avec le même ouvrage dans Le Figaro, salue «l’évocation de tous les grands de la terre qui, pendant près d’un demi-siècle foulèrent l’asphalte de nos boulevards, racontés par un homme qui les vit de très près, alors que nous devions nous contenter de les regarder passer du haut d’une fenêtre où nous n’apercevions, dans le fracas des escortes guerrières, que leur apparence royale.» Voici donc, tout simplement, «des hommes et des femmes», parfois en veine de confidences, parfois même facétieux.

jeudi 2 février 2012

Lectures de février 1912 (2)

Paul Bourget controversé,
Paul Margueritte salué

En France, un livre de Paul Bourget ne passe jamais inaperçu. Voici L’envers du décor (Plon-Nourrit), recueil de nouvelles «dont deux au moins […] atteignent les proportions de véritables petits romans. Ils sont, en effet, chargés de matière psychologique et compliqués de nombreuses péripéties», écrit Jacques Copeau dans La Nouvelle Revue française. Francis Chevassu, dans Le Figaro, établit un long parallèle entre la démarche de Bourget et celle de Balzac avant d’en venir au nouvel ouvrage, pour constater lui aussi que deux nouvelles ont «l’importance d’un roman. Elles révèlent un observateur rigoureux et un juge sans complaisance.» Francis Chevassu apprécie Paul Bourget, car «il dépense une force d’évocation qui n’est pas inférieure à l’acuité de son analyse.» Jacques Copeau est plus sévère: «M. Paul Bourget est aussi peu romancier qu’Alexandre Dumas fils était peu dramaturge. Il est totalement déshérité de cette simple et saine passion, l’essentielle du romancier: la passion de raconter des histoires. Il disserte, il discourt. Il a de l’éloquence et de la compétence. Visiblement il veut nous “épater”. Mais je crois que, bien davantage encore, il n’épate que lui-même.» 
Victor Margueritte, en revanche, fait presque l’unanimité avec Les frontières du cœur (Fasquelle). Tous les articles parlent de son patriotisme, valeur unanimement célébrée quand il s’agit de mettre en scène un couple franco-allemand. Le Journal des débats résume en quelques lignes la trame du récit: «Une jeune fille française, Marthe Ellange, épouse avant la guerre de 1870 un jeune Allemand. Le ménage vit très heureux en Allemagne. Les deux époux viennent passer leurs vacances en France, quand tout à coup la guerre éclate. Le jeune homme retourne servir son pays, laissant en France sa femme sur le point d’être mère. A la suite de nos désastres, le patriotisme se réveille dans le cœur de l’épouse; et son mari devient pour elle l’étranger, l’ennemi.» Un des meilleurs romans de l’auteur, affirme le journaliste, presque rejoint par Francis Chavassu (Le Figaro) pour qui l’histoire est «sobre, simple et vraisemblable». De «ce beau livre», Gaston Deschamps donne un résumé long et fourmillant de détails dans Le Temps, probablement parce que le roman lui semble mériter son attention: «l’auteur du Talion a étendu les frontières excessivement bornées où la plupart des romanciers enferment l’imagination du lecteur et réduisent leur propre fantaisie.» Jules Bois, dans Les Annales politiques et littéraires, considère qu’il s’agit du «plus beau livre de l’auteur» mais le trouve un peu tiède dans la scène du déchirement entre les époux: «j’eusse aimé, pour employer une expression vulgaire, un “déballage” complet, les griefs des deux peuples exposés tout au long par Otto et Marthe, puisque, après tout, ce sont les patries qui, en ces deux patriotes, chacun né à l’autre versant des Vosges, se dressent, irréconciliables, menaçantes…» 

Exotisme
et colonialisme

Pierre Loti, explique Paul Souday dans Le Temps, «n’a jamais publié en réalité que des impressions de voyage. Il leur a imposées parfois l’aspect de romans. Mais jusque dans ses plus impersonnels, Pêcheur d’Islande ou Ramuntcho, il n’a fait que prêter une forme vaguement narrative à ses sensations de Bretagne ou de Biscaye.» Ceci pour dire, au moment où paraît chez Calmann-Lévy Le pèlerin d’Angkor, que Loti est à son meilleur quand il ne s’encombre pas de «l’obligation de conter». Donc, dans ce nouvel ouvrage, «l’un de ses livres les plus frappants et les plus achevés.» L’exotisme et la couleur locale, que d’aucuns lui reprochent, appartiennent intimement à son œuvre, sans rien d’«un ornement plaqué». D’ailleurs, l’exotisme «a du moins l’avantage de la diversité. Sans doute il ne manquera pas de se banaliser à son tour, par suite de la facilité croissante des voyages et de l’européanisation progressive des plus lointaines contrées: aussi s’explique-t-on la colère de Loti contre les agences de tourisme, les snobs et les badauds qui pullulent par tout le globe sur les voies naguère les plus inaccessibles et faisaient dire à un humoriste: “J’arrive du désert: il y avait un monde fou.”» Outre les qualités de poète que Paul Souday trouve aux descriptions de Pierre Loti, il prête à celui-ci une «incurable tristesse», car il est «toujours bouleversé de la fuite du temps, de la mort inéluctable et de la vanité universelle».
L’exotisme est à portée de la main, ou presque, par l’intermédiaire de la littérature coloniale dont Lucien Maury, dans La Revue bleue, tient d’entrée à dire qu’elle «n’est point nécessairement une littérature violente: le premier chef-d’œuvre du genre, Paul et Virginie, est une idylle…» Bien sûr, ajoute-t-il très vite, elle n’est pas «ennemie d’une certaine idéologie». Voici donc, pour l’exemple, deux romans coloniaux : Le commandant et les Foulbé (E. Sansot), de Robert Randau, et Thi-Sen, la petite amie exotique (Maurice Bauche), de Jean d’Estray.
Le premier «n’écrit point pour nos salons et nos académies; il entend être l’interprète d’une humanité singulièrement mêlée, il écrit aux confins de la civilisation, il écrit la langue des camps, accueille l’argot de nos miliciens et l’onomatopée du nègre ou de l’Arabe». Le second «écrit le plus simplement, et d’aventure le plus négligemment du monde; il entasse des notes patiemment accumulées en un récit uni, uni, gris, étonnamment gris». Robert Randau «travaille à esquisser la figure idéale d’une France africaine; l’aurore d’une conscience éclaire çà et là ses romans». Jean d’Estray «célèbre une France asiatique: nul doute que cette France ne se reconnaisse avec gratitude en cet humble Bonneaud, héros modeste, créateur d’une cité où s’élabore la germination d’un meilleur avenir». Ils ont fréquenté, l’un «toutes les races qui entrechoquent dans notre Afrique leurs religions, leurs superstitions, leurs instincts guerriers ou pacifiques»; l’autre, «les petits hommes des villages annamites et tonkinois; il a surpris leurs rites, leurs coutumes, leur logique étrange, les lois compliquées de leur courtoisie et de leur enfantine cruauté.» Tous deux «valent par l’exactitude et la diversité d’un réalisme neuf et pittoresque».

mercredi 1 février 2012

Lectures de février 1912 (1)

Georges Courteline a fait condamner Emile Farcy à deux mois de prison et à deux mille cinq cents francs de dommages-intérêts. Emile Farcy était ivre et pilotait une automobile où les époux Courteline avaient pris place. Quelques approximations dans la conduite ont probablement provoqué le choc avec un camion. Et les blessures des passagers, au front pour Mme Courteline, au poignet pour son mari. D’où la condamnation. Que Louis Latzarus, dans Le Figaro, trouve à la fois exemplaire et excessive. Exemplaire: «Tant de chauffeurs qui n’hésitent pas à exposer votre vie et la mienne en recevront un salutaire avertissement » Autant qu’excessive, tant Courteline a lui-même créé de personnages d’ivrognes. La Biscotte, par exemple: «Peut-on trouver un ivrogne plus ivre que La Biscotte? Et plus cynique aussi? Il s’en vante toute la soirée, d’être ivre, La Biscotte.» Même Lidoire, son interlocuteur, finit par abonder dans le même sens: «Bien sûr non, qu’il n’y a point d’honte. C’est des choses qu’arrivent à tout le monde.» Tout le monde rit, bien sûr. «M. Courteline a voulu ce rire, Messieurs. Et maintenant, pour un autre homme ivre, il exige de la colère. Ce n’est pas logique, Messieurs.» Malheureusement pour lui, Farcy n’est pas un personnage de comédie, il a craint de se retrouver au tribunal devant Courteline, il a été condamné par défaut et Louis Latzarus a été obligé d’imaginer comment il aurait pu se défendre.

Le centenaire de Dickens,
d’Annunzio traduit

Le 7 février 1812 naissait Charles Dickens. Les échos des fêtes organisées pour son centenaire traversent la Manche. Sa popularité est immense. «A en croire les derniers plébiscites organisés par différents bibliothécaires, Dickens est en train de dépasser à cet égard tous les autres écrivains anglais et de se hisser au premier rang: il a pris, d’abord, la place de Thackeray qui était la troisième, celle de Scott qui était la seconde. Prendra-t-elle aussi celle de Shakespeare qui, jusqu’à présent, se trouvait au point culminant de cette pyramide?» Jacques Lux pose la question dans La Revue bleue mais accompagne cependant Filson Young dans ses réserves. Il manque de qualités artistiques, résume le chroniqueur. Tout en lui en reconnaissant beaucoup d’autres. Bien assez pour en faire «the literary Hero», puisque «tel est le titre que l’Angleterre lettrée vient de décerner à Charles Dickens», rapporte Le Temps. La France ne percevrait-elle que les bruits de l’anniversaire sans goûter les fruits littéraires qui les justifient? Non, répond Paul-Louis Hervier dans La Nouvelle revue. Il rappelle comment Dickens «fut fêté, lors de ses voyages dans notre patrie, par nos plus célèbres hommes de lettres. […] Depuis bientôt quarante ans, on donne dans les établissements scolaires comme prix de fin d’année les traductions des œuvres les plus réputées, Nicholas Nickleby, David Copperfield, d’autres encore.» 
Quant aux Annales politiques et littéraires, elles publient un dossier de huit grandes pages sur l’écrivain anglais, ouvertes par un texte de Gaston Deschamps: «L’amitié, l’affection, ce sont des mots qui viennent naturellement aux lèvres, dès qu’on parle de Charles Dickens. Cet admirable écrivain, grand amateur d’idéal, était, en même temps, un romancier si populaire que les petites gens l’arrêtaient et le félicitaient publiquement dans les rues de Londres; cet homme de lettres a rehaussé la noblesse de la littérature en faisant de l’art littéraire non pas un simple divertissement de dilettantes, mais un moyen d’éducation démocratique et de progrès social.» 

On voit que les lecteurs français ne sont pas indifférents aux écrivains venus d’ailleurs. Gabriele d’Annunzio (parfois prénommé Gabriel dans la presse) bénéficie de cette curiosité à l’occasion de la traduction que donne G. Hérelle de Poésies 1878-1893 chez Calmann-Lévy. Cet écrivain qui «dispute à la misérable hostilité de ses conationaux le titre de poète national», écrit Ricciotto Canudo dans Le Mercure de France, «a chanté les grands événements de sa patrie.» Certes, il a quitté l’Italie – et certains littérateurs s’en réjouissent, ainsi que des journalistes. D’Annunzio «exprime les voix de la guerre, non celles qui éclatent en Afrique, mais celles qui bourdonnent dans le cœur profond de l’Italie, et qui font sangloter par la volonté de combattre des guerriers lancés sur la terre de convoitises à travers la Mer Latine, Mare Nostrum.» Canudo conclut, dans un bel élan: «Un pays qui peut envoyer des milliers d’hommes mourir sur une terre de conquête, et qui a un poète vivant capable de les exalter de la sorte, est un pays qui peut espérer.» 
Le Gaulois, dans son édition littéraire du dimanche, publie des extraits du volume qui vient de paraître, et auquel Paul Souday consacre son feuilleton du 21 février dans Le Temps. Il commence par poser le problème de la traduction en poésie. Certes, dit-il, il vaut mieux lire dans la langue originale. Mais Hérelle, «excellent écrivain français non moins que savant italianisant, réunit tous les mérites du traducteur accompli.» On peut donc goûter, grâce à lui, d’Annunzio en français, bien qu’on ait beaucoup reproché à celui-ci «sa magnificence, ses débauches de couleurs, et aussi ses continuelles allusions aux trésors de la poésie ou de la peinture.» Mais d’Annunzio utilise sa vaste culture comme le font Anatole France ou Maurice Barrès, constate Souday, et il renvoie les critiques à leur médiocrité. «Que signifie ce puritanisme littéraire, et nous veut-on réduire, sous prétexte de bon goût et de simplicité, au brouet lacédémonien? N’est-ce point l’éternelle haine du génie latin qui pousse tels censeurs à invoquer contre M. d’Annunzio “le goût français, si mesuré, si fin”, et à nous envoyer, en vertu du même principe, à l’école de Dostoïevsky, qui fut, comme on sait, un parfait modèle de mesure et de finesse.»

mercredi 4 janvier 2012

Lectures de janvier 1912 : maintenant, la bibliothèque

C'est bien beau, pensez-vous (du moins si j'en crois la courbe du nombre de pages vues ces derniers jours), de nous balader à travers la presse dans ce qui se lisait en janvier 1912.
Mais si, en outre, on pouvait lire nous-mêmes quelques-uns de ces ouvrages, est-ce que ce ne serait pas mieux encore?
Je dis oui. Et, pour répondre à cette question non encore exprimée, sinon par moi tout seul, ici, je vous ai fabriqué un petit - non, un gros - livre électronique au format EPub. Malheureusement à vendre - il faut bien rémunérer un peu le travail. Mais à prix d'ami: moins de cinq euros pour un volume comptant plus d'un million de signes, c'est-à-dire, en comptant à la louche, l'équivalent d'un livre papier de plus de 600 pages.
Il s'agit, si tout va bien, d'une nouvelle collection, à parution mensuelle, d'où le titre: Bibliothèque 1912: 1. Janvier. J'y réédite trois titres dont il est question dans les articles évoqués à travers les notes de blog publiées depuis le début d'une année encore très jeune et pourtant déjà bien pleine. Soit L'homme qui a perdu son moi, d'André Beaunier, Lettres de jeunesse à Henri Vandeputte, de Charles-Louis Philippe, et L'aile, de Jean Richepin.
Je vous suggère de faire l'expérience, quitte à ne pas la renouveler le mois prochain si elle ne vous a pas convaincu. Mais, l'ayant vécue de mon côté (et avec une attention soutenue, car il s'agissait aussi de corriger la copie pour obtenir un résultat de qualité), j'ai pris un immense plaisir à découvrir des ouvrages relativement peu connus qui, sans être les chefs-d’œuvre de leur temps, m'ont fait sentir l'air de celui-ci.
C'est comme se balader dans la bibliothèque oubliée d'un aïeul cultivé, secouer des pages poussiéreuses (sans la poussière, dans ce cas-ci) et compter sur le hasard (d'accord, je le manipule un peu, ce hasard) pour partir dans une exploration littéraire datée...

mardi 3 janvier 2012

Lectures de janvier 1912 (3)

Neel Doff,
André Beaunier,
Abel Hermant,
Jean Schlumberger

D’autres livres trouvent grâce, ou matière à discussion, aux yeux des chroniqueurs.
Pour ouvrir 1912, le 1er janvier dans L’Aurore, Paul Duprey conseille de lire Jours de famine et de détresse, de Neel Doff, paru l’année dernière chez Fasquelle, « un livre d’amertume et de vérité. » Le journal de Keetje a frappé le critique : « Les tableaux, sans lien apparent, semblent naître d’un effort de sa mémoire. On en doit louer la simplicité absolue  le style sans artifice, parfois, par des tournures étrangères, fait l’effet d’une excellente traduction. »
Emile Bergerat, qui publie ses Souvenirs d’un enfant de Paris depuis l’année dernière, aussi chez Fasquelle, vient de donner une suite aux Années de bohème. Philippe-Emmanuel Glaser se montre, dans Le Figaro, séduit par La phase critique de la critique. « Emile Bergerat est un merveilleux journaliste : il a le don de la jeunesse éternelle, il vivifie tout ce qu’il touche  et, avec une bonhomie souriante, il nous rend les boulevards, les cafés, les théâtres, tout le Paris d’autrefois  il ressuscite les grands morts : les Paul Arène, les Glatigny, les Armand Silvestre, les Rops, les Monselet, les Vallès  d’un coup de baguette magique, il rajeunit les grands vivants, comme Anatole France, et les replace dans le cadre de leurs premières années, de leurs premiers succès. »
Camille Vettard, dans La Nouvelle Revue Française, a remarqué un roman publié chez Plon par un collaborateur du Figaro. André Beaunier dédie à Paul Bourget L’homme qui a perdu son moi, né d’un « double état d’émotivité religieuse et de désenchantement intellectualiste. » Et explique son « dessein abstrait » dans la dédicace : la science vaut moins que la croyance. Puis il lui donne forme humaine, à travers le personnage d’« un jeune savant de génie qui abandonne tout pour la science ». Jusqu’au moment où il prend conscience de s’être fourvoyé. « A la fin, cependant, Michel Bedée reconnaît son erreur, il la proclame […] ». Il n’a pas échappé au critique qu’« une thèse préexiste à l’œuvre », et il le regrette puisque le résultat est un « livre obscur et inégal. » Tout n’est pourtant pas à jeter dans L’homme qui a perdu son moi : « les belles pages – voyez notamment celles qui ont trait à Spinoza et à la vie monastique de Bedée à Rijnsburg – les pages fines, fortes, profondes, abondent. »
Abel Hermant est un autre écrivain en vogue, et publie Les renards (Michaud). « Rien de plus amusant », écrit V.-Paul Duprey dans L’Aurore, que ces portraits où l’on croit reconnaître l’un et où l’on découvre, l’instant d’après, les traits de caractère d’un autre. « C’est presque un chef-d’œuvre d’allusion et d’ironie », conclut le critique. Dans Le Journal des débats, V. loue « le don tout spécial de pince-sans-rire qui caractérise le talent de M. Abel Hermant […] un moraliste qui sait voir et qui sait peindre les mœurs et les travers de son temps, et qui garde à sa façon la véritable tradition de l’esprit français. » Rachilde, constatant dans Le Mercure de France que ce livre ressemble furieusement à la réalité, félicite « l’auteur de ses brillants exercices de prestidigitation. Plus il va et plus il nous étonne par l’élégance de son doigté. […] Un pays qui s’égare n’est jamais perdu quand il lui reste de pareils conservateurs pour ses fiches anthropométriques. »
Puisque nous avons ouvert cette revue de presse de janvier 1912 avec un livre paru à la Nouvelle Revue Française, jeune maison promise à un bel avenir, terminons de la même manière, comme Rachilde, dont il vient d’être question, y engage, à propos de L’inquiète paternité, de Jean Schlumberger, dans Le Mercure de France – mais brièvement et sans insister : « Le roman, tout en dialogue, est curieux par la façon dont on est amené à en découvrir la psychologie. » Paul Souday est plus prolixe dans Le Temps puisqu’il consacre l’intégralité d’une de ses chroniques à l’ouvrage. « C’est un jeune écrivain d’un talent déjà vigoureux, d’un esprit original et chercheur. Son défaut, très sympathique chez un jeune homme, et qui résulte d’une louable haine de la banalité, consiste à se fier avec trop de complaisance à ce prestige de l’obscur, dont Montaigne, Nietzsche, M. Maurice Barrès et M. Emile Faguet ont finement parlé. » Souday trouve le livre un peu trop sec, péchant par « excès de concision. On est tenté d’analyser sa pensée avec plus de développement qu’il n’en a mis lui-même à l’indiquer. » De quoi méditer, sans doute, sur la relativité des expériences éternelles. Mais pas assez pour remuer profondément le lecteur.

lundi 2 janvier 2012

Lectures de janvier 1912 (2)

L’influence de Wells
chez Jean Richepin
et Maurice Renard

La littérature occupe, dans la vie culturelle, plusieurs étages différents. A celui de l’imagination, V.-Paul Duprey (L’Aurore) voit « une influence croissante et régulière », celle de Wells. Dont, cela tombe bien, Henri Davray et R. Kosakiewicz ont récemment traduit, au Mercure de France, L’histoire de M. Polly. Henri Ghéon, dans La Nouvelle Revue Française, établit une comparaison nuancée avec l’œuvre de Dickens : « Des valeurs hiérarchisées de Dickens, aux valeurs individualistes de Wells, dans un livre comme l’Histoire de M. Polly par exemple, il y a loin. Mais le procédé d’analyse, de réaction, reste le même  le même aussi, le procédé d’humour. » Francis Chevassu, du Figaro, sur le même terrain, en profite pour noter une évolution dans l’œuvre de Wells, « un disciple de Dickens dont le mérite n’est pas inférieur à celui du brillant historiographe des Martiens et du géographe des paysages lunaires. » Ce que confirme Ghéon : « le second Wells est né. »
Mais revenons aux influences du « premier » Wells, constatée par Duprey dans les livres récents de Jean Richepin (L’aile, chez Pierre Lafitte) et Maurice Renard (Le péril bleu, chez Michaud).
Duprey trouve chez le premier, ainsi que Jean Richepin l’a lui-même précisé, « un essai d’étude physiologique et psychologique d’un génie féminin, presque tout entier situé dans l’inconscient. » Il y ajoute, en corollaire : « ces théories ne vont pas sans développements et explications que Jean Richepin nous donne sans aridité ni sécheresse, mais plutôt avec une largesse magnifique. Même en ces matières, Jean Richepin montre une aisance remarquable et il ajouterait plutôt à l’habituel vocabulaire scientifique. »
Le second paraît l’impressionner davantage. « On peut résumer l’impression de lecture en disant qu’on s’éveille du livre de M. Maurice Renard, comme d’un cauchemar le plus ahurissant. » Voilà qui vaut mieux que « la friperie sentimentale » dont le goût public est « si notoirement écœuré. » Il décèle dans Le péril bleu « de telles qualités de style, de composition et d’invention qu’il se pourrait bien que M. Maurice Renard eût en même temps trouvé un chemin où il eût dessein de persévérer quelques jours. »
Rachilde, au fond, ne dit pas autre chose, à propos du même Péril bleu, dans Le Mercure de France : « Or, je vous le dis en vérité : l’avenir est à ceux qui feront du beau roman d’aventure parce que tous les systèmes psychologiques connus ne valent pas l’inconnu, le mystère, la possibilité de l’absurde. Bien conduit, le roman d’aventure mène à tout et peut-être à la psychologie. » Et en voici donc un selon son goût : « Je ne peux ni ne veux vous indiquer toutes les surprises que nous réserve la lecture du Péril bleu ;  c’est à la fois de l’inquiétude et du rêve, du phénomène réel et de la catastrophe imprévue. A coup sûr, c’est le charme d’un récit où l’on nous mène du prouvé à l’inexplicable sans effort, comme dans un calcul où la littérature parfaitement claire tiendrait lieu d’algèbre et serait aussi rigoureusement logique. »

A la mode,
saint François d’Assise
et le Japon

« Saint François d’Assise est le saint à la mode. Le mot peut paraître irrévérencieux, mais c’est le mot juste », note Paul Souday dans Le Temps. Les traductions des Petites fleurs se multiplient – deux viennent de paraître, presque simultanément, chez Perrin et à la Bibliothèque de l’Occident. Et, malgré l’absence de réelle postérité, il reste « une lumière céleste, dont le moindre rayon éclaire les esprits et réchauffe les cœurs. »
Puisqu’il est question de mode, celle du Japon se manifeste dans les librairies, répercutée par les pages des journaux.
C’est Walter Tyndale, peintre anglais, qui en rapporte des souvenirs dans « un volume plein de jolis détails et d’observations piquantes », Le Japon fleuri (Editions Pierre Roger) dont le supplément littéraire du Figaro publie un extrait.
C’est, surtout, Lafcadio Hearn, auquel Francis Chevassu consacre deux feuilletons successifs du Figaro. Le 23 janvier, il signale le volume que Joseph de Smet publie au Mercure de France sur l’auteur britannique. Un « monument » dont l’existence se justifie, explique-t-il, par la manière dont Hearn « a enrichi la sensibilité occidentale de nouveaux motifs d’émotion ; il a élargi les perspectives que l’exotisme avait ouvert à nos rêves. » Pour le prouver, voici « l’excellente traduction » que Marc Logé donne, chez le même éditeur, de La lumière vient de l’Orient. Lafcadio Hearn doit son prénom à la rencontre que fit son père, chirurgien-major de l’armée britannique, à Lefcada où il était en poste, d’une Grecque qu’il épousa. Et de leur union naquit un Lafcadio qui allait se découvrir une fascination pour le Japon. « Il est probable que le Japon attira d’abord Lafcadio Hearn par la promesse des spectacles inconnus et des sensations inédites ». Il ne s’en est pas contenté, ni de recueillir « les plus exquises légendes, avec l’ardeur d’un néophyte qui croit avoir trouvé enfin “la terre promise de l’altruisme” et avec la complaisance d’un psychologue dont la curiosité se plaît aux commentaires et aux rapprochements. » Il a vu plus loin, alors qu’il écrivait son livre à un moment où « le Japon n’avait pas encore manifesté le dessein de tenir le rôle d’une grande nation. Lafcadio Hearn, cependant, avait pressenti cette ambition. »
La semaine suivante, Chevassu, qui devait s’être trouvé à l’étroit dans son rez-de-chaussée pour évoquer La lumière vient de l’Orient, complète son propos avec un large résumé de l’ouvrage. « Ce charmant Lafcadio Hearn ne sut jamais se défendre, dans ses émotions les plus sincères, d’être un philosophe systématique et un littérateur. Son livre n’en est pas moins un des plus curieux qu’on ait produit depuis longtemps. »

dimanche 1 janvier 2012

Lectures de janvier 1912 (1)

Que lisait-on il y a cent ans ? Comment les journaux rendaient-ils compte de la littérature en train de se faire ? Décalée d’un siècle, l’actualité prend une saveur singulière. Panorama d’un temps dont nous avions déjà presque tout oublié.
A partir du 16 janvier 1912, il sera interdit de jeter prospectus et épluchures de légumes dans les rues de Paris. Ainsi en a décidé le préfet Lépine dans une ordonnance de police. Mais les écrivains ont d’autres préoccupations. Toujours les mêmes, en réalité. Parmi elles, les prix littéraires sont un sujet inépuisable.
Demandez à Pierre Mille ce qu’il en pense. Une jeune revue lui a posé la question. Il répond le 11 janvier dans Le Temps, en constatant que la prolifération des récompenses accompagne celle des écrivains. « Tout au plus pourrait-on dire qu’ici encore c’est la fonction qui a créé l’organe : il y a de nos jours presque autant d’écrivains, surtout de romanciers, que de bicyclistes ou de chauffeurs. Et que voilà même un phénomène étrange : cette surproduction se manifeste au moment même qu’on signale, l’attribuant à l’affaiblissement de la culture classique, une crise du français, où l’on nous dit qu’ils deviennent de plus en plus rares ceux qui savent écrire et composer. »
Si au moins le « jugement des pairs » mettait en valeur des œuvres originales ! Mais non : « si souvent, cet aréopage tombe précisément sur l’œuvre de seconde main, ayant négligé auparavant celle qui lui a donné naissance, et sans quoi celle-là n’aurait jamais existé. »
La preuve par deux exemples. Charles-Louis Philippe, qui « avait le don, ou le procédé – mais si c’est un procédé, il l’avait créé – d’exprimer avec une extrême simplicité les choses compliquées, de diviser jusqu’à la ténuité presque infinie les sentiments simples. » Il n’a jamais été couronné, au contraire de Marguerite Audoux, une imitatrice. Et Romain Rolland, dont Jean-Christophe « ne ressemble à rien qui ait jamais été écrit en français. […] Romain Rolland a fait des disciples, et il faut s’en féliciter. […] Et c’est l’un de ces disciples, l’auteur de Monsieur des Lourdines, qui vient de recevoir un prix littéraire. »
Alors, ces prix ? « Mon Dieu, si on ne votait pas du tout ? Mais cette conclusion est anarchiste. »

Charles-Louis Philippe
et Romain Rolland,
quand même

Les écrivains que Pierre Mille cite en modèles ne sont pourtant pas absents de l’actualité.
De Charles-Louis Philippe, mort deux ans plus tôt, les Éditions de la Nouvelle Revue Française viennent de publier les Lettres de jeunesse échangées avec l’écrivain belge Henri Vandeputte. Paul Souday, dans Le Temps, juge sévèrement les goûts littéraires de Philippe. « Il abomine Stendhal, Barrès, Moréas, et juge Rabelais fatigant. Il n’avait pas autant de culture que de talent naturel ; ou du moins sa culture était purement scientifique ». Il juge sévèrement bien d’autres aspects. Sa volonté d’être un barbare : « Il oublie que les vrais barbares ne poliraient pas leurs phrases du tout. » Ou la naïveté (bien qu’« exquise ») avec laquelle Philippe raconte à son correspondant le vrai dénouement de Bubu de Montparnasse, roman où « tout est exact et copié d’après nature ». Mais Souday, après avoir ironisé, semble éprouver le besoin de corriger le tir. « Avec tout cela, sa correspondance est toute fraîche de jeunesse ; Philippe fut l’un des écrivains les plus originaux de ce temps, et sa mort prématurée [à 35 ans] n’est pas une perte moins déplorable que celle d’un Hugues Rebell, d’un Laforgue ou d’un Jules Tellier. »
Pour les prix littéraires, Romain Rolland n’attendra plus longtemps : le prix Nobel lui sera attribué en 1915. Il publie, chez Ollendorf, Le buisson ardent, avant-dernier volume de Jean-Christophe, et plusieurs voix le saluent. Rachilde fait le point sur le parcours du personnage dans Le Mercure de France : « C’est la fin du voyage de Jean-Christophe, le musicien au génie tourmenté, le chercheur d’absolu. Christophe veut aller jusqu’au peuple, oubliant que l’homme de génie doit vivre seul, ou dans une élite capable de le comprendre. » Et elle note, dans les derniers chapitres, « de belles et nobles pages sur la misère des animaux et les souffrances injustes que leur impose l’homme, leur frère… si souvent inférieur. »
Francis Chevassu, dans Le Figaro, aime lui aussi la fin du roman, pour la sérénité qui vient. « C’est ainsi sur des images de confiance, d’espoir et d’indulgence apitoyée que s’achève ce livre touffu où la peinture de la réalité vulgaire côtoie le lyrisme le plus effréné, où une philosophie à la fois sévère et tendre soutient l’observation. On peut regretter, dans la première partie, l’abondance un peu diffuse des idées et la longueur de certaines descriptions ; mais la seconde est nette, sobre, incisive et passionnée. Un souffle tragique la traverse et la soulève ; elle rend Le Buisson ardent digne des autres chants de ce remarquable poème. »
Paul Souday (Le Temps) tient pour une bonne nouvelle que ce volume soit le pénultième de l’ensemble. « Non pas que je veuille critiquer les dimensions raisonnables de ce Jean-Christophe […] ; cependant l’on ne sera pas fâché d’embrasser enfin d’un seul coup d’œil ce récit touffu, de connaître les conclusions de M. Romain Rolland et de se former sur son œuvre une opinion d’ensemble. » Comme Chevassu, il émet quelques réserves, d’ailleurs plus fermes, à propos de la première partie : « Au sujet des problèmes sociaux, M. Romain Rolland manifeste derechef son irritant et trop fameux antiintellectualisme. Les idées, ça ne compte pas. L’intelligence, c’est un îlot ruineux, battu par l’Océan de la vraie vie. » Et, décidément, « la seconde partie du volume paraît bien supérieure. » Ce qui doit tenir, au fond, à la nature de l’écrivain : « venu sur son vrai terrain, M. Romain Rolland, ici comme dans tous les chapitres similaires des huit volumes précédents, nous émeut profondément et force l’admiration. Il a ses raisons pour ne pas aimer les idées et les intellectuels : assez faible et nuageux idéologue, il est un merveilleux peintre de sentiments. »

(A suivre...)