Affichage des articles dont le libellé est André Beaunier. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est André Beaunier. Afficher tous les articles

mercredi 4 janvier 2012

Lectures de janvier 1912 : maintenant, la bibliothèque

C'est bien beau, pensez-vous (du moins si j'en crois la courbe du nombre de pages vues ces derniers jours), de nous balader à travers la presse dans ce qui se lisait en janvier 1912.
Mais si, en outre, on pouvait lire nous-mêmes quelques-uns de ces ouvrages, est-ce que ce ne serait pas mieux encore?
Je dis oui. Et, pour répondre à cette question non encore exprimée, sinon par moi tout seul, ici, je vous ai fabriqué un petit - non, un gros - livre électronique au format EPub. Malheureusement à vendre - il faut bien rémunérer un peu le travail. Mais à prix d'ami: moins de cinq euros pour un volume comptant plus d'un million de signes, c'est-à-dire, en comptant à la louche, l'équivalent d'un livre papier de plus de 600 pages.
Il s'agit, si tout va bien, d'une nouvelle collection, à parution mensuelle, d'où le titre: Bibliothèque 1912: 1. Janvier. J'y réédite trois titres dont il est question dans les articles évoqués à travers les notes de blog publiées depuis le début d'une année encore très jeune et pourtant déjà bien pleine. Soit L'homme qui a perdu son moi, d'André Beaunier, Lettres de jeunesse à Henri Vandeputte, de Charles-Louis Philippe, et L'aile, de Jean Richepin.
Je vous suggère de faire l'expérience, quitte à ne pas la renouveler le mois prochain si elle ne vous a pas convaincu. Mais, l'ayant vécue de mon côté (et avec une attention soutenue, car il s'agissait aussi de corriger la copie pour obtenir un résultat de qualité), j'ai pris un immense plaisir à découvrir des ouvrages relativement peu connus qui, sans être les chefs-d’œuvre de leur temps, m'ont fait sentir l'air de celui-ci.
C'est comme se balader dans la bibliothèque oubliée d'un aïeul cultivé, secouer des pages poussiéreuses (sans la poussière, dans ce cas-ci) et compter sur le hasard (d'accord, je le manipule un peu, ce hasard) pour partir dans une exploration littéraire datée...

mardi 3 janvier 2012

Lectures de janvier 1912 (3)

Neel Doff,
André Beaunier,
Abel Hermant,
Jean Schlumberger

D’autres livres trouvent grâce, ou matière à discussion, aux yeux des chroniqueurs.
Pour ouvrir 1912, le 1er janvier dans L’Aurore, Paul Duprey conseille de lire Jours de famine et de détresse, de Neel Doff, paru l’année dernière chez Fasquelle, « un livre d’amertume et de vérité. » Le journal de Keetje a frappé le critique : « Les tableaux, sans lien apparent, semblent naître d’un effort de sa mémoire. On en doit louer la simplicité absolue  le style sans artifice, parfois, par des tournures étrangères, fait l’effet d’une excellente traduction. »
Emile Bergerat, qui publie ses Souvenirs d’un enfant de Paris depuis l’année dernière, aussi chez Fasquelle, vient de donner une suite aux Années de bohème. Philippe-Emmanuel Glaser se montre, dans Le Figaro, séduit par La phase critique de la critique. « Emile Bergerat est un merveilleux journaliste : il a le don de la jeunesse éternelle, il vivifie tout ce qu’il touche  et, avec une bonhomie souriante, il nous rend les boulevards, les cafés, les théâtres, tout le Paris d’autrefois  il ressuscite les grands morts : les Paul Arène, les Glatigny, les Armand Silvestre, les Rops, les Monselet, les Vallès  d’un coup de baguette magique, il rajeunit les grands vivants, comme Anatole France, et les replace dans le cadre de leurs premières années, de leurs premiers succès. »
Camille Vettard, dans La Nouvelle Revue Française, a remarqué un roman publié chez Plon par un collaborateur du Figaro. André Beaunier dédie à Paul Bourget L’homme qui a perdu son moi, né d’un « double état d’émotivité religieuse et de désenchantement intellectualiste. » Et explique son « dessein abstrait » dans la dédicace : la science vaut moins que la croyance. Puis il lui donne forme humaine, à travers le personnage d’« un jeune savant de génie qui abandonne tout pour la science ». Jusqu’au moment où il prend conscience de s’être fourvoyé. « A la fin, cependant, Michel Bedée reconnaît son erreur, il la proclame […] ». Il n’a pas échappé au critique qu’« une thèse préexiste à l’œuvre », et il le regrette puisque le résultat est un « livre obscur et inégal. » Tout n’est pourtant pas à jeter dans L’homme qui a perdu son moi : « les belles pages – voyez notamment celles qui ont trait à Spinoza et à la vie monastique de Bedée à Rijnsburg – les pages fines, fortes, profondes, abondent. »
Abel Hermant est un autre écrivain en vogue, et publie Les renards (Michaud). « Rien de plus amusant », écrit V.-Paul Duprey dans L’Aurore, que ces portraits où l’on croit reconnaître l’un et où l’on découvre, l’instant d’après, les traits de caractère d’un autre. « C’est presque un chef-d’œuvre d’allusion et d’ironie », conclut le critique. Dans Le Journal des débats, V. loue « le don tout spécial de pince-sans-rire qui caractérise le talent de M. Abel Hermant […] un moraliste qui sait voir et qui sait peindre les mœurs et les travers de son temps, et qui garde à sa façon la véritable tradition de l’esprit français. » Rachilde, constatant dans Le Mercure de France que ce livre ressemble furieusement à la réalité, félicite « l’auteur de ses brillants exercices de prestidigitation. Plus il va et plus il nous étonne par l’élégance de son doigté. […] Un pays qui s’égare n’est jamais perdu quand il lui reste de pareils conservateurs pour ses fiches anthropométriques. »
Puisque nous avons ouvert cette revue de presse de janvier 1912 avec un livre paru à la Nouvelle Revue Française, jeune maison promise à un bel avenir, terminons de la même manière, comme Rachilde, dont il vient d’être question, y engage, à propos de L’inquiète paternité, de Jean Schlumberger, dans Le Mercure de France – mais brièvement et sans insister : « Le roman, tout en dialogue, est curieux par la façon dont on est amené à en découvrir la psychologie. » Paul Souday est plus prolixe dans Le Temps puisqu’il consacre l’intégralité d’une de ses chroniques à l’ouvrage. « C’est un jeune écrivain d’un talent déjà vigoureux, d’un esprit original et chercheur. Son défaut, très sympathique chez un jeune homme, et qui résulte d’une louable haine de la banalité, consiste à se fier avec trop de complaisance à ce prestige de l’obscur, dont Montaigne, Nietzsche, M. Maurice Barrès et M. Emile Faguet ont finement parlé. » Souday trouve le livre un peu trop sec, péchant par « excès de concision. On est tenté d’analyser sa pensée avec plus de développement qu’il n’en a mis lui-même à l’indiquer. » De quoi méditer, sans doute, sur la relativité des expériences éternelles. Mais pas assez pour remuer profondément le lecteur.