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samedi 9 juin 2018

La censure des sensibilités



La littérature fait la Une du Figaro. Et le sujet de l'éditorial. Et occupe deux pages à l'intérieur du journal, en ce beau samedi. Que se passe-t-il? Jean d'Ormesson serait-il mort? Ah! non, c'était déjà fait. Pourtant, l'urgence est grande et l'alerte est rouge. Rouge, au Figaro? Bon, ne nous emballons pas.
Il est question de nouvelle censure, ou plutôt de nouveaux censeurs, des minorités agissantes traquant dans les œuvres littéraires passées et présentes ce qu'il est devenu inacceptable de dire ou même d'évoquer aujourd'hui, au moins pour certains qui se sentent blessés dans leur identité, leur culture, leur âme, que sais-je...
Pourquoi ce dossier paraît-il maintenant? A cause du loto du patrimoine, ou grâce à lui, allez savoir, qui va ou devrait servir, entre autres projets portés par Stéphane Bern, fou du Roy, à réhabiliter la maison de Pierre Loti. Pierre Loti? Vous n'y pensez pas! Il n'aimait ni les Juifs ni les Arméniens, il l'a écrit, pourquoi devrait-on le replacer dans la lumière, se demandent, et demandent aux autorités, les défenseurs des Juifs et des Arméniens, ceux qui du moins estiment qu'il n'est plus permis, aujourd'hui, de lire de tels propos, quand bien même ils auraient été perçus, à l'époque de leur publication, comme inscrits dans l'air du temps.
A dire vrai, je me trouve aussi sceptique devant les propos des indignés que devant ceux que leur indignation indigne.
Bien sûr qu'il y a de l'excès dans la volonté d'interdire, ou au moins de faire obstacle à des rééditions qui nous confrontent à une pensée... euh... contrariante (Maurras, Céline, même combat!). Moi qui passe une partie de mon temps dans la presse coloniale et dans des écrits aujourd'hui fort peu recommandables, je peux vous confirmer les effets salutaires d'une bonne colère chaque fois que rencontre, c'est souvent, d'intolérables jugements à l'emporte-pièce, les manifestations imbéciles d'un racisme obtus, un mépris généralisé pour tout ce qui ne ressemble pas à ce que sont les auteurs de ces propos.
La capacité à s'indigner tient à la possibilité de rencontrer ses adversaires. Thomas Clerc l'expliquait très clairement dans une chronique de Libération qui m'avait décidé à rééditer Les Déracinés, de Maurice Barrès: "Lire ses ennemis".
Je retrouve avec un plaisir comparable le même genre de raisonnement dans la chronique que François Forestier publiait hier sur le site Bibliobs: "Le Belge qui n'avait rien compris à la Révolution russe", où il parle d'un livre de Jules Destrée, Les Fondeurs de neige: Notes sur la Révolution bolchévique à Pétrograd pendant l'hiver 1917-1918. Outre qu'il ne voit rien de ce qui est en train de se jouer, Jules Destrée ne manque pas de rappeler que "Trotztky" est juif - donc rusé - et qu'il s'appelle en réalité Bronstein.
J'aime beaucoup la conclusion de François Forestier: "Son livre, complètement oublié, mérite qu'on le redécouvre: un aveuglement ausi total a quelque chose de vivifiant. Voire de grandiose." Je crois que je vais le rééditer - ce serait la deuxième fois que la Boîte à bouquins de F.F. serait à l'origine d'une publication de la Bibliothèque malgache, puisqu'il avait déjà suscité celle du récit d'Edmond About, De Pontoise à Stamboul.
Donc, bien sûr, je m'insurge contre la censure, explicite ou non.
Mais on voit trop bien où va Le Figaro dans son dossier. Je vous en recommande la lecture, surtout si vous n'êtes pas un habitué, et pour les mêmes raisons que je viens de développer. Vous vous ferez votre propre opinion, pourquoi vous imposer la mienne?

dimanche 16 avril 2017

"Les Déracinés", de Maurice Barrès, en édition numérique

Une passionnante chronique de Thomas Clerc dans Libération, le 24 février 2017, tire soudain la Bibliothèque malgache d’un côté où elle ne pensait pas aller. Dans ce texte, « Lire ses ennemis », il raconte comment il demandait à ses étudiants, qui ont à peu près tous lu au moins un livre d’Émile Zola, s’ils ont lu un livre de Maurice Barrès. Personne.
Il y a pire, d’une certaine manière : les livres de Barrès, y compris le plus connu d’entre eux, Les Déracinés, sont à peu près introuvables en librairie. On a fouillé aussi, le constat est identique. Tout juste si l’on rencontre, en cherchant bien, une réédition gratuite – et bourrée de coquilles – chez Gallica, la vitrine numérique de la BNF. (On ne parle pas ici des copies à l’identique de l’édition originale, car elle-même avait souffert d’une relecture hâtive.)
Or, insiste Thomas Clerc : « Il est toujours instructif de lire ses ennemis. » En voici un dont la pensée est à la source – non lue, non dite – d’une bonne partie de l’extrême droite française.
Cela mérite, pour le moins, d’être lu. Raison pour laquelle nous proposons aujourd’hui, à quelques jours en France du premier tour d’une élection présidentielle indécise, une version au moins lisible de ce roman.

2,99 euros ou 9.000 ariary
ISBN 978-2-37363-062-6

P.-S. La Bibliothèque malgache réédite aussi, dans la série littéraire, un recueil de trois nouvelles d'Edouard Estaunié, Solitudes. On vous le présentera demain.

samedi 9 août 2014

14-18, une anthologie chronologique (2)

Puisque tout est allé très vite, les écrivains prennent la plume dans l'urgence, du moins ceux auxquels s'ouvrent les pages des gazettes. Il n'est pas (encore) question de commenter des faits. Robert de Flers, dramaturge, en appelle en quelque sorte à la conscience nationale en « Une » du Figaro. Au-delà de l'extrait que nous donnons, il cite Henri Heine, puisqu'il n'y a pas mieux qu'un Allemand pour parler de l'Allemagne : « Quand les Allemands sont de mauvaise foi, ils sont de mauvaise foi. Mais quand ils sont de bonne foi, ils font semblant. »
La France tout entière est animée, transportée, soulevée par une seule pensée : la volonté de vaincre. Quelques heures ont suffi à notre admirable pays pour restaurer et affirmer magnifiquement son unité morale et pour retrouver ces deux vertus, si souvent incompatibles : l'enthousiasme et le sang-froid.
Avant-hier dimanche, le boulevard – qui, dans la soirée, devait être le théâtre de violences déplorables, avait un air de fête, presque de mi-carême et la foule en s'écoulant, murmurait : « C'est un beau dimanche ! »
Oui, ce fut un beau dimanche que celui où notre nation, dans un même élan de ferveur et de revanche, accepta une guerre hideusement, sournoisement préparée et imposée par un peuple affolé de domination brutale et d'orgueil entêté. Ce fut un beau dimanche que celui où nos adversaires, achevant de mettre les derniers atouts dans notre jeu, consentirent à ce crime contre le droit des nations et des gens : la violation d'un territoire neutre, et ne reculèrent pas devant le cynisme barbare qu'il y avait à franchir la frontière avant toute déclaration de guerre.
Robert de Flers, La volonté de vaincre, in : Le Figaro, mardi 4 août 1914.
Roger Martin du Gard voit, à travers les personnages des Thibault, une ville de Paris affolée par le fanatisme patriotique. Le rêve du socialisme transnational que nourrissait Jacques semble devoir être emporté par la vitesse à laquelle l'Histoire s'écrit. Elle se lit dans les rues où les boîtes à ordures n'ont pas été vidées. Il ne s'agit pas du seul désordre, celui-ci du moins n'étant provoqué que par la brutale mutation d'une société civile en puissance militaire. Que les aspects civils en souffrent est un moindre mal.
Rue de Rivoli, entre deux haies de curieux, un régiment d’infanterie coloniale, en tenue de campagne, défilait au pas cadencé, sans musique, dans un silence saisissant. Au passage des chefs de bataillon montés, la foule se découvrait.
Avenue de l’Opéra, les balcons étaient pavoisés de drapeaux. L’auto longea une section de voitures de la Croix-Rouge ; puis un détachement de soldats, en bourgerons de corvée, avec des pelles et des pioches.
Place de l’Opéra, il fallut stopper de nouveau. Un train d’artillerie, suivi d’une dizaine de voitures blindées, montait vers la Bastille. Sur le toit de l’Opéra, des équipes d’ouvriers installaient des projecteurs destinés à surveiller la venue nocturne des « taubes » sur Paris.
Tout le long des boulevards, malgré le service d’ordre, des curieux se massaient devant les magasins allemands ou autrichiens qui avaient été pillés, dans la nuit. Autour de la Cristallerie de Bohême, le sol était jonché de tessons et de verre pulvérisé. La Brasserie Viennoise semblait avoir subi un siège : par la devanture éventrée, l’on apercevait les glaces brisées, les tables et les banquettes démolies.
Roger Martin du Gard, L'été 1914. Gallimard, 1936
Les combats ont commencé et Maurice Barrès s'enthousiasme dans l’Écho de Paris, qui conserve quatre de ses six pages habituelles quand beaucoup d'autres quotidiens paraissent sur deux pages seulement. Une feuille, voilà ce qu'ils sont devenus pour la plupart. Mais revenons à Barrès et aux raisons de son enthousiasme, tempéré cependant par le souci de donner aux non combattants une existence pas trop misérable, pendant que les forces vives de la nation sont montées au front.
Il éclate enfin le jour espéré pendant quarante-quatre années ! Les pantalons rouges sont apparus sur la crête des Vosges et nos soldats reconquièrent l'Alsace éperdue de bonheur...
La France combattante comble toutes les espérances, la France non combattante fera son devoir. Il ne faut pas que la sainte ivresse dont est illuminée l'âme de nos soldats victorieux soit troublée par l'image des femmes, des enfants, des vieux parents qu'ils peuvent laisser dans le besoin. Il y a une loi qui vient au secours des femmes mariées, des familles légitimes. Mais il y a mille misères que la loi n'a pas prévues. Par exemple, un très grand nombre de femmes restent seules, sans ressources, et n'ont pas droit à un secours parce qu'elles n'ont pas de mari sous les drapeaux. Il faut les sauver. La Patrie ne peut pas laisser des gens mourir de faim dans la minute où pour elle des milliers de vies allègrement se sacrifient.

Maurice Barrès, La résurrection de la France, in : L’Écho de Paris, dimanche 9 août 1914