Affichage des articles dont le libellé est Prix Albert Londres. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Prix Albert Londres. Afficher tous les articles

lundi 22 octobre 2018

Albert Londres et la guerre de la tomate

A dire vrai, Albert Londres, dont vous suivez ici les articles à propos de la Grande Guerre, ne s'est pas vraiment occupé de la guerre de la tomate. Une guerre qui semble d'ailleurs derrière nous, et qui n'a certainement pas été gagnée par les consommateurs, si je suis Jean-Baptiste Malet dans son enquête mondiale sur L'empire de l'or rouge, c'est-à-dire sur la tomate d'industrie. Livre réédité au format de poche il y a quelques jours et qui vient de recevoir le Prix Albert Londres - et voilà pourquoi l'envoyé spécial du Petit Journal sur tous les fronts de 14-18 est mêlé bien malgré lui à cette sordide affaire.
Depuis une quarantaine d'années, je suis un fan absolu de la sauce bolognese, avec de simples spaghettis cuits al dente, sans fioriture. Mais aussi, suivant en cela les judicieux conseils d'une vieille Italienne dont j'étais amoureux de la cuisine (oui, de la cuisine seulement), sans autres tomates que fraîches. Surtout jamais de concentré, même pas de tomates pelées. Vous me direz: ce n'est pas toujours la saison, c'est vrai. Mais, hors saison, on peut manger autre chose et attendre les beaux jours pour retourner à ses amours.
Le livre de Jean-Baptiste Malet ne va pas me faire changer d'avis, bien au contraire. Car voici, dans un bref extrait, la chimie du concentré de tomates pratiquée à grande échelle (l'exemple est au Ghana, rassurez-vous ou ne vous rassurez pas, ce pourrait être ailleurs, la mondialisation de la tomate est une réalité).
Donnez-lui de la black ink, de l’encre noire, la pâte de tomates la moins chère du marché mondial, et indiquez-lui le pourcentage de matière première que vous souhaitez mettre dans une boîte de conserve. C’est promis, le chimiste des Liu trouvera la recette idoine, les taux optimaux d’additifs qui rendront le produit présentable. L’affaire n’est pas aisée: lorsque l’on rajoute beaucoup d’eau à du triple concentré chinois de couleur noir, il faut aussi ajouter de l’amidon, ou de la fibre de soja. Si l’on ajoute de l’amidon, le mélange s’éclaircit trop. Si le mélange s’éclaircit trop, il faut ajouter des colorants. Si l’on ajoute des colorants, la pâte peut perdre en viscosité, ou ne plus ressembler à du concentré de tomates. Seul un spécialiste est à même de trouver la juste proportion de chaque ingrédient. Sa toute dernière recette? 31% de concentré, pour 69% d’additifs.
Le livre est une nouveauté au Prix Albert Londres - attribué à ce support du reportage pour la deuxième fois seulement. On connaît mieux ses déclinaisons pour la presse écrite - cette année, Elise Vincent, du Monde, pour une série d'articles - et pour l'audiovisuel - Marjolaine Grappe, Christophe Barreyre et Mathieu Cellard (Arte) pour Les hommes du dictateur, à propos de la Corée du Nord. La remise des prix s'est faite à Istanbul, joli symbole...

lundi 17 septembre 2018

En attendant la première sélection du Femina...

Elle est, en principe, pour aujourd'hui - je ne l'ai pas encore vue. D'autres, pendant ce temps, ont pris les devants. Le Prix Décembre, en particulier, qui sera attribué le 8 novembre et donnera sa prochaine sélection le 25 octobre. Treize romans sont sélectionnés:
  • François Bégaudeau. En guerre (Gallimard, Verticales)
  • Baudouin de Bodinat. En attendant la fin du monde (Fario)
  • Pauline Delabroy-Allard. Ça raconte Sarah (Minuit)
  • Michael Ferrier. François, portrait d'un absent (Gallimard)
  • Elisabeth de Fontenay. Gaspard de la nuit (Stock)
  • Mark Greene. Federica Ber (Grasset)
  • Jean-Yves Jouannais. Moab, épopée en 22 chants (Grasset)
  • Jeanne Labrune. Depuis la terre, regarder les naufrages (Grasset)
  • Benjamin Pitchal. La classe verte (Gallimard)
  • Catherine Poulain. Le coeur blanc (L'Olivier)
  • Francesco Rapazzini. Un été vénitien (Bartillat)
  • Joann Sfar. Modèle vivant (Albin Michel)
  • Antoine Wauters. Pense aux pierres sous tes pas (Verdier)

Le Prix Albert Londres appartient moins à mon terrain de jeu préféré, la fiction, mais vous savez, si vous suivez ce blog, à quel point je place Albert Londres - haut, très haut - et voici donc la sélection livres d'un prix qui concerne aussi la presse écrite et l'audiovisuel. Remise des récompenses le 22 octobre à Istanbul, beau symbole de la défense de la liberté de la presse.
  • Justine Augier. De l’ardeur (Actes Sud)
  • Jean-Baptiste Malet. L’Empire de l’or rouge (Fayard)
  • Pauline Maucort. La Guerre et après (Les Belles lettres)
  • Hélène Sallon. L’État islamique de Mossoul (La Découverte)
  • Pierre Sautreuil. Les Guerres perdues de Youri Beliaev (Grasset)

Un mot aussi du Prix Sade, bien que je lui trouve un intérêt déclinant, avec une deuxième sélection (je n'avais pas vu passer la première, je l'avoue humblement) qui a l'intérêt de mettre en évidence des éditeurs rarement cités au moment des prix littéraires:
  • Léo Barthe. L’Animal de compagnie (La Musardine)
  • Mavado Charon. Dirty (Mania Press)
  • DOA. Lykala (Gallimard)
  • Stéphane du Mesnildot. L’Adolescente japonaise (Le Murmure)
  • Jonathan Littell. Une vieille histoire (Gallimard)
  • Elizabeth Prouvost. Les Saintes de l’abîme (Humus)
  • Sébastien Rutés. La Vespasienne (Albin Michel)
  • Apollonia Saintclair. Ink is my blood (Encre Sympathique)
  • Sylvie Steinberg. Une histoire de la sexualité (PUF)
  • Bei Tong. Camarades de Pékin (Calmann-Lévy)

Enfin, le Prix Louis Guilloux a été attribué à Marc-Alexandre Oho Bambe pour Diên Biên Phù (Sabine Wespieser), un roman dont je ne pense que du bien et qui, paru au début de l'année, fait penser à celui de David Diop, Frères d'âme, retenu pour plusieurs prix littéraires.
Alexandre est mort en Indochine. « Avant de renaître, puis mourir encore. » Il y a eu la guerre, Diên Biên Phù et surtout Maï Lan, la femme au visage lune dont le nom signifie « pierre d’abricot et d’orchidée ». Le 7 mai 1954, à Diên Biên Phù, la guerre est perdue, ce qu’il reste de l’armée française n’attend plus, pour plier bagage, que les accords qui mettront fin à sa présence en Indochine. Tandis que, pour Alexandre, c’est le déchirement de la séparation. Maï Lan s’éloigne. Mais reste inscrite dans sa chair et son esprit autant que les blessures physiques, morales, des combats.
Alexandre est donc rentré en France, a retrouvé Mireille, sa très croyante épouse, à qui la foi en Dieu a permis d’accepter les aveux de celui qui expliquait être devenu fou amoureux, au loin. Le couple a repris la vie commune, puisque « Mireille disait pouvoir supporter une vie à deux, même sans saveur et sans passion ». Vingt ans se sont écoulés d’une existence tiède au cours de laquelle Alexandre n’a cessé d’apprécier les qualités de Mireille. Au cours de laquelle, aussi, il n’a cessé de penser à Maï Lan. Si bien qu’après tout ce temps, il a décidé de retourner là où il était mort et avait vécu si puissamment. Pour rechercher la femme qu’il n’avait jamais oubliée et à laquelle, comme lorsqu’ils partageaient leur passion, il n’a cessé d’écrire des poèmes.
Ces poèmes parsèment le premier roman de Marc Alexandre Oho Bambe, Diên Biên Phù. Ils disent les années pendant lesquelles l’absente est restée si vivante : « Pendant vingt ans / J’ai vécu ainsi / En avançant / A reculons / Vers toi Maï ».
Diên Biên Phù raconte, avec des sauts dans le passé et les moments enflammés d’un amour toujours ranimé par les mots et les souvenirs, le retour d’Alexandre. Il ne l’a pas dit en partant, il ne l’avouera que dans une lettre envoyée à Mireille de Hanoi : il ne reviendra plus en France, leur couple est défait, il a besoin de terminer ce qu’il avait commencé et que l’Histoire a interrompu.
Encore faut-il retrouver Maï Lan, et la tâche s’avère difficile. Malgré l’aide d’une autre femme qui se prend d’affection pour cette belle histoire, malgré M. Cho, le restaurateur bienveillant qui pense avoir connu Maï Lan, sa présence semble se dissoudre dans un espace flou.
La quête d’Alexandre se termine d’une manière que nous ne révélerons pas, par une surprise. Mais on ne peut terminer un article sur Diên Biên Phù sans dire un mot de l’ami Diop, le Sénégalais qui a sauvé la vie d’Alexandre et est devenu pour lui un frère. Qui l’initie, en outre, aux idées de décolonisation en même temps qu’à la production littéraire du groupe d’écrivains formé autour de Présence africaine.