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vendredi 20 novembre 2020

Le calendrier des prix littéraires en reconstruction

Certains jurys ont fait comme si de rien n’était, ou presque – Femina, Médicis, Inrocks. La plupart, en revanche, ont pris acte de la fermeture des librairies en France et ont retardé les proclamations de leurs résultats, même quand les délibérations, comme cela semble être le cas ici ou là, ont déjà eu lieu.

La semaine prochaine, les librairies françaises seront toujours fermées (je sais, il y a le « click & collect », comme on dit dans l’Hexagone, et les envois par la Poste), mais les jurés et jurées s’impatientent. Des dates sont donc maintenant fixées et les réjouissances, dans une version étriquée de circonstance, s’annoncent. Il manque encore quelques détails, d’autres prix importants s’ajouteront à ceux-ci mais voici, à ma connaissance, où nous en sommes. Calendrier et dernières sélections…

 

Lundi 23 novembre – Prix Wepler-Fondation La Poste

  • Lise Charles. La demoiselle à cœur ouvert (P.O.L)
  • Béatrice Commengé. Alger, rue des Bananiers (Verdier)
  • Mireille Gagné. Le lièvre d’Amérique (La Peuplade)
  • Christian Garcin. Le Bon, La Brute et le Renard (Actes Sud)
  • Marius Jauffret. Le fumoir (Anne Carrière)
  • Julia Kerninon. Liv Maria (L’Iconoclaste)
  • Grégory Le Floch. De parcourir le monde et d’y rôder (Bourgois)
  • Hervé Le Tellier. L’anomalie (Gallimard)
  • Fiston Mwanza Mujila. La Danse du Vilain (Métailié)
  • Muriel Pic. Affranchissements (Seuil)
  • Jean Rolin. Le pont de Bezons (P.O.L)
  • Florence Seyvos. Une bête aux aguets (L’Olivier)

 

Jeudi 26 novembre – Grand Prix du roman de l’Académie française

  • Miguel Bonnefoy. Héritage (Rivages)
  • Étienne de Montety. La grande épreuve (Stock)
  • Maël Renouard. L’historiographe du Royaume (Grasset)

 

Lundi 30 novembre – Prix Goncourt

  • Djaïli Amadou Amal. Les impatientes (Emmanuelle Collas)
  • Hervé Le Tellier. L’anomalie (Gallimard)
  • Maël Renouard. L’historiographe du Royaume (Grasset)
  • Camille de Toledo. Thésée, sa vie nouvelle (Verdier)

 

Lundi 30 novembre – Prix Renaudot

Romans

  • Jean-Paul Enthoven. Ce qui plaisait à Blanche (Grasset)
  • Irène Frain. Un crime sans importance (Seuil)
  • Marie-Hélène Lafon. Histoire du fils (Buchet-Chastel)
  • Hervé Le Tellier. L’anomalie (Gallimard)
  • Étienne de Montety. La grande épreuve (Stock)
  • Anthony Palou. La faucille d’or (Le Rocher)

Essais

  • Dominique Fortier. Les villes de papier (Grasset)
  • David Le Bailly. L’autre Rimbaud (L’Iconoclasteà
  • Frédéric Pajak. Avec Pessoa (Noir sur blanc)

 

Mardi 1er décembre – Prix Décembre

  • Jean Rolin. Le pont de Bezons (P.O.L)
  • Grégory Le Floch. De parcourir le monde et d’y rôder (Bourgois)
  • Valère Novarina. Le jeu des ombres (P.O.L)

Pendant ce temps, les prix littéraires anglo-saxons conservent leur cap.

À Londres, le Booker Prize a été attribué hier à l’Écossais Douglas Stuart, plus célèbre jusqu’ici comme styliste mais que son premier roman, Shuggie Bain, range désormais dans la catégorie « écrivain ». Il y raconte (je pille Wikipedia) l’histoire du plus jeune des trois enfants d’une mère alcoolique dans les années 80.

Aux États-Unis, Charles Yu est le lauréat, dans la catégorie fiction, du National Book Award pour Interior Chinatown, paru en français à la rentrée Aux Forges de Vulcain dans une traduction d’Aurélie Thiria-Meulemans. Je n’ai pas lu Chinatown, intérieur, et je le regrette à découvrir l’extrait que voici – vous en savez autant que moi désormais.

Dans le monde de Noir et Blanc, tout le monde commence en tant qu’Asiat’ de Service. Enfin, tous ceux qui ont ta tronche, en tout cas. Sauf si t’es une femme, auquel cas tu commences en tant que Jeune Asiat’ Mignonne.

Vous travaillez au Pavillon d’Or, autrefois Pavillon de Jade, autrefois Pavillon de la Félicité. Il y a un aquarium à l’avant et, au fond, un vivier crado avec des crabes et des homards d’un kilo qui se grimpent les uns sur les autres. Des menus laminés suggèrent le plat du jour, toujours agrémenté d’un bol de riz blanc et d’une soupe au choix, aux œufs ou aigre-douce. Une enseigne « Tsingtao » clignote et grésille derrière le bar dans un coin sombre, une salle au plafond à caissons, en bois ou faux bois, où tout baigne dans une lumière rouge produite par des lanternes de papier bon marché, festonnées et souvent couvertes de crottes de mouche, leur papier jauni déchiré, bouclant sur lui-même.

jeudi 31 octobre 2019

Prix littéraires : rien ne va plus, faites vos jeux !

Plus prudent que Lucie Cauwe, j’ai attendu les dernières sélections pour établir mes pronostics et lancer des affirmations sans preuves, nuancées de quelques doutes qui m’offriront opportunément des positions de repli…
Le Grand Prix du roman de l’Académie française sera attribué ce jeudi, dans l’après-midi. Ce qui aurait offert aux journalistes littéraires travaillant pour des journaux ne paraissant pas le 1er novembre tout le temps nécessaire à la réflexion si, l’époque ayant changé, il ne fallait maintenant réagir au quart de tour pour la version en ligne des mêmes journaux.
Donc, je me précipiterai, comme d’autres, pour saluer l’audace de l’Académie française qui aura couronné Jour de courage, de Brigitte Giraud (Flammarion), le seul roman de la sélection qui assume à la fois son sujet et sa forme, sans être aussi bouleversant qu’il le voudrait. Mais, l’audace n’étant pas la caractéristique la plus répandue à l’Académie française, celle-ci risque d’en afficher une fausse avec L’île du dernier homme (Albin Michel), de Bruno de Cessole. Cela parle de terrorisme, c’est dans l’air du temps, mais ce n’est qu’à moitié réussi. Quant à Civizations (Grasset), de Laurent Binet, comme il est plus qu’à moitié raté, je ne m’y attarderai pas.
Après ce premier acte, à moins qu’il s’agisse d’un prologue, la journée de lundi va retenir l’attention des éditeurs, des imprimeurs, des commentateurs et même de quelques écrivains et écrivaines – celles et ceux dont les noms se trouvent encore sur les listes du Goncourt et du Renaudot.
Le Goncourt devrait aller, mais n’ira pas, à Jean-Paul Dubois dont j’ai adoré le roman, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon (L’Olivier). Car Amélie Nothomb, j’ai déjà expliqué pourquoi, sera la lauréate, cent ans après Marcel Proust, pour Soif (Albin Michel). Jean-Luc Coatalem (La part du fils, Stock) et Olivier Rolin (Extérieur monde, Gallimard) n’ont aucune chance, sauf si, cela s’est déjà vu, aucun des deux livres favoris ne parvenant à la majorité, des votes se reportaient sur l’un des deux autres. Hypothèse peu vraisemblable néanmoins.
Au Renaudot, je vais faire un choix de copinage, car je serais « trop » content si Abdourahman A. Waberi recevait le prix avec son élégant Pourquoi tu danses quand tu marches ? (Lattès), mais l’affection que j’ai pour lui ne m’empêche pas de mesurer la faiblesse de sa position stratégique par rapport aux quatre autres ouvrages. Parmi lesquels, d’ailleurs, je suis bien en peine de distinguer un véritable premier choix tel que l’entendrait le jury. Peut-être le roman de Jean-Luc Coatalem, La part du fils (Stock), bénéficie-t-il d’un léger avantage. Quoique, si l’on procède par élimination, il devrait s’imposer. Comme Waberi, Jean-Noël Orengo n’a pas écrit son meilleur livre avec Les jungles rouges (Grasset). La Maison (Flammarion), d’Emma Becker, est un ouvrage assez déplaisant par certains aspects. Et Le bal des folles (Albin Michel), le premier roman de Victoria Mas, n’est pas tout à fait aussi réussi qu’on le clame un peu partout.
Mardi, le Femina entre en piste. Si les seules vertus littéraires étaient prises en compte, il y aurait un lauréat évident, Alexis Ragougneau avec Opus 77 (Viviane Hamy) – je dois néanmoins préciser que je n’ai pas lu le roman de Luc Lang, La tentation (Stock). Tous des autres ont davantage de qualités que de défauts – cette sélection est une des plus belles de la saison – et il ne dépend donc que de la personnalité des lectrices du jury de parvenir à imposer un autre nom. La sensibilité de Dominique Barbéris (Un dimanche à Ville-d’Avray, Arléa), la puissance évocatrice de Michaël Ferrier (Scrabble, Mercure de France, qui mériterait bien un spécial copinage aussi), le charme fou de Sylvain Prudhomme (Par les routes, L’Arbalète-Gallimard) ou la violence de Monica Sabolo (Eden, Gallimard) ont des arguments.
Comme je n’ai pas lu assez des titres sélectionnés pour le Prix Décembre (jeudi), je passe mon tour. Mais je ne serais pas triste si Sofia Aouine l’obtenait avec Rhapsodie des oubliés (La Martinière), un beau roman habité par une langue rebelle.
Vendredi, le(s) Médicis ne m’ont pas facilité la tâche en zappant l’étape (pourtant tacitement contractuelle, si j’ose dire) de la dernière sélection. Malgré l’abondance de biens, je décide que Santiago H. Amigorena recevra le prix du roman français pour Le ghetto intérieur (P.O.L.).
Et les essais, et les romans étrangers, me direz-vous ? Il me manque trop de lectures, surtout côté essais, mais je veux bien me mouiller côté étranger. Dommage que je n’ai pas d’espions dans la place, car ils sont très probablement déjà attribués…
Le Femina pour Girl (traduit par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat, Sabine Wespieser), d’Edna O’Brien et le Médicis à Ordesa (traduit par Isabelle Gugnon, Sous-Sol), ça vous va ?
Si les résultats ne sont pas conformes aux prévisions ou ne rejoignent pas vos goûts, les réclamations sont à faire auprès des jurys eux-mêmes. Non, pas ici, car je n’y suis pour rien.

mercredi 2 octobre 2019

Goncourt : Amélie Nothomb et les autres

J’ai une impression dont je vais faire une hypothèse (et peut-être que je me trompe, ce n’est pas grave, le monde continuera de tourner) : le Goncourt, cette année, va renouveler le « coup » de 1984, quand il a couronné L’amant, de Marguerite Duras, qui s’était déjà vendu à 250 000 exemplaires et grimpa ensuite jusqu’au million (source Wikipédia).
Et qui pourrait mieux endosser ce rôle de locomotive qu’Amélie Nothomb, dont Soif est, comme ses romans précédents, mais exceptionnellement, cette fois, pour de bonnes raisons, un succès de l’automne ? Je ne connais pas les chiffres actuels des ventes, il y a trois semaines elles frôlaient, d’après Livres Hebdo, les 40 000 exemplaires. Ce qui, de nos jours, est très respectable. Le Goncourt, en choisissant ce titre, se donnerait, à peu de frais, le luxe de « booster » le roman au niveau d’un méga-best-seller. Et le droit d’affirmer qu’il est redevenu le prix littéraire qui fait vendre le plus…
En tout cas, Jean-Philippe Dalembert, Hélène Gaudy, Anne Pauly, Abel Quentin, Sébastien Spitzer et Karine Tuil sont sortis du jeu.
Je n’ai pas lu encore tous les livres qui ont été maintenus dans la deuxième sélection (il me manque ceux d’Amigorena, d’Appanah et de Miano) mais mes préférences vont toujours à Jean-Paul Dubois.
  • Santiago H. Amigorena. Le ghetto intérieur  (POL)
  • Nathacha Appanah. Le ciel par-dessus le toit (Gallimard)
  • Dominique Barbéris. Un dimanche à Ville-d'Avray (Arléa)
  • Jean-Luc Coatalem. La part du fils (Stock)
  • Jean-Paul Dubois. Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (L'Olivier)
  • Léonora Miano. Rouge impératrice (Grasset)
  • Hubert Mingarelli. La terre invisible (Buchet Chastel)
  • Amélie Nothomb. Soif (Albin Michel)
  • Olivier Rolin. Extérieur monde (Gallimard)
Pendant ce temps, le Médicis a rafraîchi les deux premières sélections déjà publiées et a donné sa première pour les essais.
Côté roman français, Violaine Huisman, Myriam Leroy, Jean-Noël Orengo, Monica Sabolo, Jean-François Samlong et Martin Tince ont disparu. Il reste Santiago H. Amigorena, Brigitte Giraud, Claudie Hunzinger, Victor Jestin, Luc Lang, Kevin Lambert, Guillaume Lavenant, Vincent Message et Christine Montalbetti.
Cinq romans étrangers ont également été oubliés. On n’oubliera pas nécessairement pour autant les noms de leurs auteurs et autrices, Selahattin Demirtas, Giogio Falco, Lidia Jorge, Christian Kracht et Regina Porter. On se souviendra peut-être davantage de celle ou celui qui, parmi les huit retenus, recevra le Médicis étranger : Nina Allan, Mircea Cartarescu, Arno Geiger, Jennifer Nansubuga Makumbi, Joyce Carol Oates, Edna O’Brien, Auður Ava Olafsdottir ou Manuel Vilas.
Quatorze essais composent la première sélection, avec des choix assez étranges en faveur des Éditions Verdier (je suis pour cette maison, mais peu favorable à l’idée de déplacer complètement les territoires des genres) puisqu’un épais recueil de nouvelles signé Didier Daeninckx ou le superbe récit d’Anne Pauly sont rangés ici. Admettons, le jury Médicis fait ce qu’il veut, après tout…

vendredi 27 septembre 2019

Prix littéraires, les enseignements des premiers tours

Le jury du Prix Interallié et celui du Grand Prix du roman de l'Académie française ont été les derniers à fournir, cette semaine, leur première sélection. Les six récompenses considérées comme des institutions (Académie, Goncourt, Renaudot, Femina, Médicis, Interallié) se trouvent donc sur le même pied (de guerre?).
Il y a deux semaines, j'avais relevé les tendances au moment où tout le monde ne s'était pas encore livré aux choix préliminaires. Souvenez-vous, Santiago H. Amigorena était en tête de liste, Nathacha Appanah et Victor Jestin le suivaient de près.
La situation a-t-elle changé?
Oui - et ce n'est pas habituel.
A l'Interallié comme à l'Académie française, on ne s'est pas trop jeté sur les ouvrages qui faisaient la course en tête (si vous me permettez de m'exprimer ainsi, mais comment voudriez-vous le dire autrement?). Ni Amigorena, ni Appanah, ni Jestin.
En revanche, les deux jurys sont tombés d'accord (sans concertation, je suppose) pour retenir les romans de Sylvain Prudhomme et de Karine Tuil. Par les routes et Les choses humaines, parus chez Gallimard, deviennent ainsi les plus souvent sélectionnés. Avec un sérieux avantage sur le premier nommé si on prend en compte (je prends, je prends) les multiples prix annexes, secondaires, tertiaires, enfin, ceux qui comptent quand même un peu et ne disparaissent pas dans un paysage de plus en plus touffu. Sept sélections! Deux de mieux que Santiago H. Amigorena, le suivant dans ce drôle de classement.
Je note que les deux jurys à avoir attendu plus longtemps que les autres pour se dévoiler ont aussi mis en évidence des auteurs et autrices qui n'avaient pas trouvé grâce aux yeux de leurs pairs.
L'Interallié a donc sauvé des eaux Olivier Adam, François Armanet, Jérôme Bastianelli, Georges-Marc Benamou, François Cérésa, Olivier Frébourg et Philippe Lacoche, faisant ainsi cavalier seul pour sept des treize titres de leur liste.
L'Académie française s'est contentée, pour se singulariser, de Jean-Baptiste Andrea, Laurent Binet et Christiane Taubira (trois sur dix).
Mais les deux sélections ont aussi en commun, outre les deux titres déjà cités plus haut, des ouvrages oubliés par les autres, ceux de Bruno de Cessole et de Cécile Coulon.
Est-ce que tout cela est porteur d'une signification profonde? Je n'en sais rien. Vous non plus, j'imagine.
On va donc continuer à surveiller ce qui se passe quand "tomberont" les deuxièmes sélections (c'est-à-dire qu'en tomberont quelques livres). Dès la semaine prochaine, avec des rendez-vous fixés par les Goncourt et Médicis.
A suivre...

jeudi 12 septembre 2019

Prix littéraires, les têtes de gondole

Le tsunami économique (l'horreur qui effrayait à juste titre Viviane Forrester) balaie tout sur son passage, digère, restitue en chiffres ce qui aurait pu (dû) rester une matière de l'esprit. Voyez la méditation qui semblerait, a priori, échapper à toute mesure quantitative. Pas du tout, et même au contraire. Le Point, cette semaine, en fait un sujet de sa rubrique... économie, oui, et nous apprend, si nous ne le savions pas (je l'ignorais pour ma part et j'aurais d'ailleurs préféré rester ignorant) que c'est, attention, je cite, un marché en pleine expansion.
Fichtre! Et la littérature, dans tout ça? Expansion, je ne suis pas certain. Marché, en revanche, les prémices des prix littéraires sont là pour nous le rappeler, et voici venu le moment agréable, car bien des choses semblent encore possibles (quand d'autres ont été déjà remisées dans le grenier - celui des frères Goncourt?). Profitons-en, ça ne durera pas.
Quatre des jurys représentant les principaux prix d'automne ont fourni leur première sélection: Goncourt, Renaudot, Femina et Médicis. Plusieurs autres, moins réputés, aussi: Décembre, Roman des Etudiants, Littérature américaine, Wepler/Fondation La Poste, Renaudot des Lycéens, Landerneau  et Premier roman. Certains de ces derniers ratissent des terres plus étroites. Que nous disent ces indices encore fragiles?
D'abord, que Santiago H. Amigorena fait l'unanimité, ou presque, avec Le ghetto intérieur. Non seulement il vient de recevoir le Prix des libraires de Nancy-Le Point, mais il a été retenu (et donc, suppose-t-on naïvement, lu avec intérêt) aux Goncourt, Renaudot et Médicis, ainsi qu'aux Décembre et Renaudot des Lycéens. Ne cherchez pas, il n'y a pas d'ouvrage mieux considéré dans cette rentrée.
Le roman de Nathacha Appanah, Le ciel par-dessus le toit, a aussi été très remarqué - lui aussi par trois des prix majeurs (le Femina remplace le Médicis) et par le Renaudot des Lycéens.
Victor Jestin, primo-romancier, fait une entrée fracassante (en littérature ou sur le marché?) grâce à La chaleur - rien à voir, a priori, avec le réchauffement climatique, même si certains jurés, faute de temps, y ont peut-être cru du côté des Renaudot, Femina et Médicis.
La moitié des grands jurys, ceux du moins qu'on entend le plus, font confiance à Dominique Barbéris, Jean-Luc Coatalem, Michaël Ferrier, Claudie Hunzinger, Luc Lang, Victoria Mas, Vincent Message, Jean-Noël Orengo, Anne Pauly, Sylvain Pruhomme, Monica Sabolo et Karine Tuil.
On souhaite bonne chance aux autres, ce qui ne m'empêchera pas d'essayer de les lire. Vous non plus, j'espère.

mardi 3 septembre 2019

La première sélection du Goncourt

Ils sont quinze, les romans retenus dans la première sélection du Goncourt. une liste d'autant plus importante qu'elle est aussi la base sur laquelle se feront les choix des lycéens et des jurys étrangers, de plus en plus nombreux. Trois ouvrages seulement, ceux de Santiago H. Amigorena, Nathacha Appanah et Jean-Luc Coatalem, appartiennent aussi à la liste du Renaudot que je vous donnais tout à l'heure. Amélie Nothomb est de retour en grâce après avoir été longtemps snobée - la grâce, cette année, est aussi méritée que l'indifférence, les années précédentes. Deux premiers romans, signés Anne Pauly (je vous ai dit tout le bien que j'en pensais) et Abel Quentin. Sept romancières contre huit romanciers. Un quart de Gallimard et associé (POL), un seul Grasset mais deux Albin Michel.
Et, alors qu'il m'en reste un gros paquet à lire, un favori forcément injuste (d'ailleurs peut-être recalé lors des prochaines étapes, les 1er et 27 octobre avant la proclamation du 4 novembre), Jean-Paul Dubois - toutes les qualités d'un Goncourt, toutes celles d'un livre qui touche juste...

  • Santiago H. Amigorena. Le ghetto intérieur  (POL)
  • Nathacha Appanah. Le ciel par-dessus le toit (Gallimard)
  • Dominique Barbéris. Un dimanche à Ville-d'Avray (Arléa)
  • Jean-Luc Coatalem. La part du fils (Stock)
  • Louis-Philippe Dalembert. Mur Méditerranée (Sabine Wespieser)
  • Jean-Paul Dubois. Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (L'Olivier)
  • Hélène Gaudy. Un monde sans rivage (Actes Sud)
  • Léonora Miano. Rouge impératrice (Grasset)
  • Hubert Mingarelli. La terre invisible (Buchet Chastel)
  • Amélie Nothomb. Soif (Albin Michel)
  • Anne Pauly. Avant que j'oublie (Verdier)
  • Abel Quentin. Sœur (L'Observatoire)
  • Olivier Rolin. Extérieur monde (Gallimard)
  • Sébastien Spitzer. Le cœur battant du monde (Albin Michel)
  • Karine Tuil. Les choses humaines (Gallimard)

La première sélection du Renaudot

Cela n'a l'air de rien, mais le jury du Prix Renaudot vient de griller la politesse à celui du Goncourt. On n'en est pas (encore) à prévoir que, le 4 novembre, chez Drouant, le Renaudot sera annoncé avant le Goncourt, mais la publication, tard dans la soirée d'hier, de la sélection du premier prix cité, a été avancée par rapport à la date (de demain) annoncée par les agendas de tous les commentateurs de la vie littéraire parisienne...
25 titres ont été retenus, pour deux tiers environ des romans et les 9 autres sont donc des essais. Il y manque quelques stars de la rentrée littéraire, autre signe d'indépendance - et on repêche même un essai paru en novembre 2018, celui de Sophie des Déserts - la rentrée dure de plus en plus longtemps...
Côté romanciers et romancières, celles-ci ne sont que cinq, trois premiers romans sortent du lot (ceux de Victor Jestin, Victoria Mas et Alexis Michalik) et le groupe Madrigall occupe près de la moitié des places disponibles.
Bon, c'est le Renaudot, n'oublions pas que ce jury ne craint pas les soubresauts, les écarts, les surprises et que, par conséquent, cette première sélection est purement indicative. J'y mets en vedette le roman d'Hubert Haddad parce que je l'ai beaucoup aimé et que je viens d'interviewer cet auteur - ce sera à lire samedi dans Le Soir.

Romans

  • Kaouther Adimi. Les petits de Décembre (Seuil)
  • Santiago H. Amigorena. Le ghetto intérieur (POL)
  • Nathacha Appanah. Le ciel par-dessus le toit (Gallimard)
  • Emma Becker. La Maison (Flammarion)
  • Aurélien Bellanger. Le continent de la douceur (Gallimard)
  • Jean-Luc Coatalem. La part du fils (Stock)
  • Michael Ferrier. Scrabble (Mercure de France)
  • Hubert Haddad. Un monstre et un chaos (Zulma)
  • Lenka Hornakova-Civade. La symphonie du nouveau monde (Alma)
  • Victor Jestin. La chaleur (Flammarion)
  • Victoria Mas. Le bal des folles (Albin Michel)
  • Vincent Message. Cora dans la spirale (Seuil)
  • Alexis Michalik . Loin (Albin Michel)
  • Jean-Noël Orengo. Les jungles rouges (Grasset)
  • Sylvain Prudhomme. Par les routes (Gallimard)
  • Abdourahman A. Waberi. Pourquoi tu danses quand tu marches? (J-C. Lattès)

Essais

  • Brigitte Benkemoun. Je suis le carnet de Dora Maar (Stock)
  • Charles Dantzig. Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale (Grasset)
  • Jean-Michel Delacomptée. La Bruyère, portrait de nous-mêmes (Robert Laffont)
  • Sophie des Déserts. Le dernier roi soleil (Grasset/Fayard)
  • Quentin Jardon. Alexandria : Les pionniers oubliés du web (Gallimard)
  • Emmanuelle Lambert. Giono, furioso (Stock)
  • Félix Macherez. Au pays des rêves noirs : Antonin Arthaud au Mexique (Equateurs)
  • Eric Neuhoff. (Très) cher cinéma français (Albin Michel)
  • Martine de Rabaudy. A l'absente (Gallimard)

jeudi 15 novembre 2018

Goncourt et Renaudot des Lycéens

C'était le jour des lycéens et de leurs prix. Le Goncourt des jeunes, forcément très attendu, va à David Diop pour Frères d'âme, un roman dont je vous parlais dès le 22 août - et vous avez été 1.206, si les statistiques de Google ont quelque chose à voir avec la vérité, à lire cette note de blog. Les autres, allez-y!
J'avoue que j'avais un faible pour Adeline Dieudonné et son premier roman, La vraie vie. Je l'avais d'ailleurs appelée avant-hier pour lui faire raconter sa tournée des lycées dans le cadre de la préparation du Goncourt des Lycéens. Tournée à la dernière date de laquelle elle avait été fêtée - c'était son anniversaire! Les lecteurs du Soir ont lu cela hier ou ce matin.
Adeline et ses fans se consoleront avec le Renaudot des Lycéens, qui n'avait été précédé d'aucun tapage mais dont a appris, quelques minutes avant l'annonce du Goncourt des Lycéens, qu'il allait à... La vraie vie. Un livre sur lequel j'avais publié (toujours dans Le Soir) l'article qui suit. C'était le 1er septembre, le roman n'avait pas encore reçu le Prix du roman Fnac, il n'était pas encore en tête des meilleures ventes, ce qu'il allait faire ensuite...


Nous ne l’avions pas vue venir. Les signes étaient pourtant là. Adeline Dieudonné a été primée par la Fédération Wallonie-Bruxelles pour une nouvelle, Amarula, un joli tour de passe-passe amoureux et mortel. Une autre nouvelle, Seule dans le noir, moment de solitude face à une hécatombe, a été publiée chez Lamiroy qui l’a accueillie aussi dans des ouvrages collectifs – dont Femmes des années 2020, qui paraît ces jours-ci. « Klaxon » ne dure qu’un instant, lourd d’une drague pesante. Ajoutons-y le mordant d’un monologue qu’elle a joué seule en scène, Bonobo Moussaka.
Si vous l’aviez manquée jusqu’ici, rassurez-vous. On ne parle plus que d’elle, un peu comme d’Amélie Nothomb en 1992 quand elle a sorti Hygiène de l’assassin – et en compagnie de qui Adeline Dieudonné se retrouvera la semaine prochaine dans La grande librairie. Son premier roman, La vraie vie, vient de recevoir le Prix Première Plume. La version audio, enregistrée par elle-même, est en bonne voie. Les traductions sont annoncées en Italie, en Angleterre, aux Etats-Unis. Le Livre de poche a acheté les droits. On en passe. « Le milieu me fait un accueil de dingue », nous disait-elle.
La vraie vie est un roman qui ne ressemble à aucun autre, cruel et jubilatoire, délirant et malgré tout conduit d’une main sûre vers un inévitable drame, dans une famille au sein de laquelle on ne voudrait pas vivre mais qu’il est plaisant de côtoyer sur papier.
Il devenait nécessaire d’en savoir plus, elle a donc répondu à nos questions.
L’atmosphère familiale de « La vraie vie » est effrayante. Les parents ont installé un rapport de forces déséquilibré et à sens unique dans lequel les enfants cherchent les moyens d’exister. Avez-vous construit cela un peu à la fois ou le schéma est-il arrivé d’un bloc ?
Non, ça s’est construit au fur et à mesure. J’anticipe très peu en écrivant, mes personnages se dessinent et se révèlent en cours de route. D’ailleurs je me laisse souvent surprendre par leurs réactions, ce qui est assez jouissif pour moi.
L’héroïne invente des histoires, pour ses marionnettes mais, au fond, surtout pour elle-même. Vous ressemble-t-elle ? La fiction est-elle une porte de sortie ? Mais la réalité ne revient-elle pas toujours en boomerang ?
Oui, il y a un parallèle avec moi c’est évident. Pendant que j’écris ou pendant que je lis, je me soustrais un peu à la réalité. Après, non, elle ne revient pas en boomerang. L’écriture crée un champ de force autour de moi qui me permet d’appréhender le réel avec un tout petit peu plus de distance. C’est pour ça que j’aime écrire le matin, parce que le champ de force reste plus ou moins actif pendant la journée.
Et puis c’est aussi une purge. Le mot n’est pas très joli, désolée, mais c’est vraiment ça. C’est un espace qui me permet de sortir mes émotions négatives et d’en faire quelque chose.
Pour les enfants, il est indispensable, semble-t-il, d’échapper au père, pour avoir une chance de survivre. Gilles est trop petit, sa sœur doit donc prendre les choses en mains. Aussi parce qu’elle est, comme femme en devenir, plus responsable ?
Je ne pense pas que les femmes soient plus responsables que les hommes. Non, je crois simplement qu’on peut avoir cette perception parce que tout est raconté de son point de vue à elle. Et oui, peut-être que son statut d’aînée joue aussi. Mais je n’en suis même pas certaine. C’est juste qu’elle l’aime, comme on choisit d’aimer quelqu’un pour des raisons qui nous échappent toujours un peu, à mon avis. C’est irrationnel. Elle a cette façon d’aimer, qui est presque de l’ordre de la loyauté. Et puis, elle protège le faible, ce qui la différencie de son père.
Le sommet du roman, si on ne dit rien de la fin, est peut-être la nuit de la chasse, quand la narratrice est désignée par son père pour être la proie traquée par les hommes. Le symbole de ce qu’est souvent la femme dans la société ?
Alors, je n’ai pas cherché à démontrer quoi que ce soit. Mais a posteriori, je crois qu’il y a de ça, oui. C’est juste que je suis une femme et que j’écris de mon point de vue. Par contre, ce que j’aime chez mon héroïne, c’est sa façon de refuser ce statut de proie, tout en refusant également de devenir un prédateur. En fait, elle refuse simplement cette vision binaire prédateur/proie. Pour elle, la réalité est plus complexe, plus riche. Et c’est la connaissance qui lui permet d’accéder à ce niveau de conscience. Elle n’accepte pas qu’on réduise ses alternatives, elle reste créative par rapport à ce qu’elle veut faire de sa vie. Le tout, avec une certaine forme de candeur, qui est sa force colossale.
L’état de la société vous révolte-t-elle ? Cela semble se traduire dans plusieurs nouvelles (« Seule dans le noir » ou « Klaxon »), se renforcer dans « Bonobo Moussaka » et surtout dans le roman…
Ah oui, c’est évident. C’est probablement dans Bonobo Moussaka que je l’exprime de la façon la plus frontale parce que cette révolte a été le moteur de mon écriture, mais oui, je suis enragée. Et, même si je n’en ai pas été consciente pendant l’écriture de La vraie vie, peut-être que le personnage du père incarne ce qui me révolte et m’effraie le plus : la logique binaire.  Pour lui, on est une proie ou un prédateur. Il le dit : « c’est manger ou être mangé ».
Alors qu’on est confrontés à des problèmes complexes: on est plus de sept milliards d’êtres humains sur terre, c’est complexe. Chacun devrait avoir accès à la sécurité, à l’eau, à la nourriture, aux soins médicaux, tout en préservant le reste du monde vivant, sans lequel les générations futures ne survivront pas, c’est complexe. Qu’on soit incapables de s’organiser correctement pour que tout ça fonctionne, c’est une chose. Mais qu’on regarde les victimes jour après jour en se persuadant que c’est une fatalité ou en désignant de faux coupables, c’est au mieux de l’ignorance, au pire du cynisme. Ici en Belgique, je pourrais pardonner au gouvernement une certaine dose de maladresse et de désorganisation. Mais si on prend l’exemple de l’accueil des réfugiés, pour ne citer que celui-là, on tombe juste dans la brutalité binaire et primitive. J’ai honte. Et je suis inquiète pour l’avenir. Mais il y a aussi des voix qui s’élèvent, plus évoluées, plus nuancées, plus humaines. Des gens qui agissent. Donc j’imagine que tout n’est pas encore perdu.

mercredi 14 novembre 2018

Prix Interallié : Thomas B. Reverdy

Il y a longtemps que Thomas B. Reverdy "tournait" autour d'un des grands prix traditionnels d'automne. Il n'a plus à attendre: le Prix Interallié vient de choisir son roman L'hiver du mécontentement.
Shakespeare l’a écrit dans Richard III : « Voici l’hiver de notre mécontentement », premiers mots du principal protagoniste de la pièce et que prononce, en V.O., Candice dans la version de la compagnie à laquelle elle appartient – que des filles ! L’hiver du mécontentement, citation à peine détournée, est le titre du nouveau roman de Thomas B. Reverdy et l’appellation donnée par le Sun à l’hiver 1978-1979, quand les grèves paralysaient la Grande-Bretagne.
Candice, dans les rues de Londres, n’est pas sur scène, et ce n’est pas encore l’hiver. Elle roule à toute allure sur son vélo de coursier et la description a tout d’un rêve que chacun aimerait faire. Elle est souveraine, maîtrise les gestes et le parcours, traverse la ville comme un décor construit dans le seul but de placer la cycliste dans la lumière d’un de ces projecteurs que l’on nomme poursuite…
Sa légèreté doublée par son travail de comédienne contraste avec la situation d’un pays qui a peur de tout, preuve de sa faiblesse : « L’Angleterre est une petite vieille qui n’a plus la force de rien. L’Angleterre est sur le déclin. » Heureusement (?), un personnage ne va pas tarder, dans la réalité et dans le roman, à manifester son ambition – et l’ambition de redresser la nation, on y vient.
Le théâtre est-il le miroir dans lequel s’observe la société ? Richard, écarté du pouvoir, veut le conquérir à tout prix. La salle où la compagnie répète est, un jour, réservée à la Royal Shakespeare Company qui débarque avec deux femmes, « dont une plus âgée, en tailleur très chic. » En saluant les filles qui sortent pour aller dans un café, elle « a dit en souriant qu’elle aussi, à sa manière, elle s’attaquait à Richard III. » Fille d’épicier, elle prend des cours de diction avec les comédiens de « la Royal ». Elle est chef du Parti conservateur, elle veut le pouvoir. Elle s’appelle Margaret Thatcher.
Jones, musicien, se désolera de voir le public, à la première de Richard III, applaudir la femme politique quand elle s’installera au balcon en compagnie de son mari : « C’est toujours un peu décevant de voir que les lettrés sont aussi grégaires que les autres. Qu’ils ont, autant que les autres, peur du pouvoir à ce point. » Mais Jones est un inadapté : « Si vous croyez en l’art, si vous savez lire, si vous aimez la musique, vous êtes foutu. Plus rien ne vous fait peur ni ne vous impressionne. On ne vous la fait plus. Et l’illusion s’effondre, comme dans un roman de science-fiction. Le rideau s’ouvre. »
Le goût du pouvoir est  donc sur scène et son envers, dans la salle. La peur du pouvoir passera bientôt dans la rue, sous la forme d’une lutte inégale que Thomas B. Reverdy résume, vers la fin du roman, en un abécédaire qui fournit le programme de Margaret Thatcher. A la dernière lettre, « Z comme Zero », le nombre d’emplois créés par la politique de la Première ministre, une citation d’un de ses premiers discours après son entrée en fonction : « Aujourd’hui, fini de rêver. » Tout est dit.

mercredi 7 novembre 2018

Prix Goncourt : Nicolas Mathieu

Six voix pour Nicolas Mathieu au quatrième tour, quatre pour Paul Greveillac, c'est donc Leurs enfants après eux, son deuxième roman, publié chez Actes Sud, qui est le Goncourt 2018.
Heillange, avec les souvenirs d’une industrie sidérurgique, est une petite ville en forme d’impasse, de laquelle la nouvelle génération ne pense qu’à se tirer, ce qui restera généralement à l’état de rêve inaccessible. Anthony, qu’on suit avec quelques autres pendant quatre étés, de 1992 à 1998, une année sur deux, a quatorze ans et ne sait pas trop ce qu’il veut, à part trouver des filles. Pour le reste, l’horizon est si bouché, ses parents si cons – se dit-il – que même l’envie d’aller voir ailleurs ne le titille que de loin en loin. Quand il s’y croira arrivé, grâce à l’armée, un pépin physique le ramènera au bercail…
Les jeunes picolent pas mal, fument, draguent en apprenant les attitudes et les gestes au fur et à mesure. Leurs aînés forment souvent des couples déchirés dans lesquels chacun a oublié ce qu’il reproche à l’autre. Les vieilles rancœurs sont aussi rouillées que les aciéries à l’arrêt mais elles sont dans le paysage et il semble que rien ne puisse les en extirper. Même pas les rares projets culturels construits davantage sur des mots que sur des initiatives concrètes. Seule exception, le 14 juillet,  son inévitable feu d’artifice, la beuverie qui l’accompagne au bord d’un lac, le bal où l’on se piétine les uns les autres.
Il arrive qu’on se cogne, demandez à Hacine. Il s’est vu lui aussi ailleurs, au bled de ses origines familiales, et riche du même coup grâce à un trafic qui a mal tourné quand il a cru que l’argent malhonnête pouvait fructifier honnêtement. Revenu donc la queue basse, caïd déchu avec pour seul adversaire à sa taille, taille réduite des bastons locaux, Anthony. Un peu par hasard, d’ailleurs, et parce que le père d’Anthony, ivrogne violent, y a mis du sien.
En 1998, l’équipe de France se dirige vers le titre mondial, le foot booste les ventes de téléviseurs et unit les habitants du pays quelle que soit leur couleur de peau ou leur origine. Un beau leurre. Un leurre quand même. A l’image d’un roman dans lequel sont vite coupées les ailes de celles et ceux qui tentent de prendre leur envol – seule Steph, peut-être, garde une chance, on a envie de le croire autant qu’elle.
Avant Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu avait publié un seul roman, Aux animaux la guerre, étiqueté (à juste titre) noir dans une collection dédiée au genre. Il était déjà dans l’Est de la France, auprès de déclassés après la fermeture d’une usine. Le décor de son deuxième livre n’est pas très différent. Il retrouve en même temps, avec de sérieuses variations, la tension propre à une littérature qui fut longtemps jugée peu digne d’intérêt intellectuel – et qui a si bien contaminé la littérature « blanche ».

mardi 6 novembre 2018

Prix Médicis: Pierre Guyotat, Rachel Kushner et Stefano Massini

Réjouissez-vous avec moi (ce n'est pas une obligation mais, plus on est de fous...). Quand j'ai fourni, samedi dernier, mes impressions aux lecteurs du Soir sur les prix littéraires de cette semaine, il me semblait que Philippe Lançon aurait le Prix Femina et que Pierre Guyotat était le candidat le mieux adapté au Prix Médicis.
Le jury du Médicis a pensé comme moi: Pierre Guyotat est son lauréat 2018 pour le roman français (vous avez dit roman?) avec Idiotie. Cela tombe d'autant mieux que je vous ai dit déjà tout ce que j'avais envie que vous sachiez sur ce livre et l'oeuvre de son auteur il y a quelques jours, quand on a appris qu'il recevrait à Brive, là, maintenant, tout de suite ou presque, le Prix de la langue française.
Pour être complet, je vous signale que le Médicis étranger va à Rachel Kushner (Le Mars club, Stock) et le Médicis essai à Stefano Massini (Les Frères Lehman, Globe). Comme je n'ai pas lu ces deux livres, je ne vous en dirai pas davantage.

Dormir avec Philippe Lançon au moment du Femina

En tout bien tout honneur, certes, mais je ne suis pas fier: hier, au moment du Femina, je m'étais endormi avec Le lambeau à côté de moi, le livre de Philippe Lançon dont tout le monde pensait qu'il aurait le prix - ce qui fut fait, comme vous savez - et dont je postposais la lecture depuis sa sortie en avril dernier.
Pourquoi est-ce que je dormais? Parce que je m'étais levé beaucoup trop tôt et que la journée commençait à être vraiment longue.
Pourquoi n'avais-je pas lu Le lambeau (et j'en suis resté, hier, aux trois quarts)? Parce que ce texte, dont j'ai eu l'occasion d'apprendre par de nombreux articles ce qu'il contenait, me faisait peur.
Il me renvoie à deux moments de notre vie commune, à Philippe Lançon et moi - même si lui ne se souvient probablement même pas du premier et n'a rien su de l'aspect commun du deuxième, de mon côté, je n'ai pas oublié.
En septembre 2011, d'abord, nous avions bavardé un quart d'heure par téléphone à l'occasion de la sortie des Iles, le premier roman qu'il signait de son nom. La conversation, plaisante et chaleureuse, s'était conclue, de sa part, par un "Bon courage!" qui, depuis le 7 janvier 2015, semble chargé d'ironie - il n'y en avait pourtant aucune.
Le 7 janvier 2015, alors que Philippe Lançon, rescapé de la tuerie de Charlie-Hebdo mais blessé en plusieurs endroits par les balles des terroristes, devait avoir été évacué depuis peu de temps, je m'effondrais devant la télé, incapable de penser à quoi que ce soit, même pas à ce qui venait d'arriver et qui dépassait de très loin l'entendement.
A cause de ces deux moments, j'ai eu l'impression que la lecture du Lambeau représentait pour moi un tour de force à la hauteur duquel je ne me sentais pas. Comme si je n'étais pas, dans une certaine mesure, digne de ce livre. Je me trompais, probablement par excès de prudence, par peur d'être blessé à mon tour. Oubliant, sur ce cas précis, que les textes plus grands que nous nous grandissent. Et, donc, il y a quelques jours, je l'ai enfin ouvert.
Il se lit assez lentement, car chaque phrase pèse son juste poids - ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit: la lecture n'est pas pénible, elle se fait à petits pas - les pas que faisait le blessé dans le couloir de l'hôpital - en écoutant Bach et en retournant de temps à autre vers Proust et Kafka, au fil des opérations et des visites, des incompréhensions et des relations fortes nouées avec les uns et les autres. On sourit parfois, comme lors de la visite de François Hollande - le coquin! -, on retient son souffle mais on avance avec la confiance que Philippe Lançon plaçait dans sa chirurgienne, personnage majeur du livre. Et la présence des morts...
Au passage, j'ai appris que son titre ne désignait pas, comme je le pensais avant de lire, le lambeau de chair qui ornait le bas de son visage après l'attentat (comme le pensait encore hier soir une journaliste de je ne sais plus quelle chaîne de télévision, et qui n'a pas osé contredire le présentateur du JT quand il affirmait qu'elle avait lu Le lambeau). Le lambeau est le remplacement de l'os de la mâchoire fracassée par un péroné, pour une autogreffe ayant plus de chances de prendre qu'un ajout de corps étranger.
Lisez, c'est une expérience inoubliable.

Les autres lauréats du Femina sont, pour le roman étranger, Alice McDermott (La neuvième heure, Quai Voltaire) traduit de l'anglais par Cécile Arnaud, pour le prix de l'essai, Elisabeth de Fontenay (Gaspard de la nuit, Stock) et, pour l'inattendu prix spécial, Pierre Guyotat pour l’ensemble de son oeuvre

jeudi 1 novembre 2018

Prix Renaudot, dernière ligne droite

Tardivement, hier soir, le jury du Renaudot a rendu son avant-dernière copie, celle qui précède la proclamation mercredi prochain (à une heure plus raisonnable puisque l'annonce se fera dans la foulée de celle du Goncourt).
Les romans d'Anton Beraber, Adeline Dieudonné, Stéphane Hoffmann et Vanessa Schneider, deux premiers romans, deux femmes (et Stéphane Hoffmann, ni primo-romancier ni femme) ont disparu. Les favoris logiques risquent d'être choisis par d'autres jurys avant la décision du Renaudot: Philippe Lançon par le Femina, lundi, et David Diop, mais c'est moins sûr pour celui-ci, par le Goncourt. Aucun premier roman ne sera en tout cas couronné, sauf surprise (et des surprises, il y en a parfois dans ce jury), par le Renaudot du roman français. Voici la dernière sélection:
  • David Diop. Frère d'âme (Seuil)
  • Philippe Lançon. Le lambeau (Gallimard)
  • Gilles Martin-Chauffier. L'ère des suspects (Grasset)
  • Diane Mazloum. L'âge d'or (Lattès)
  • Pierre Notte. Quitter le rang des assassins (Gallimard)

Pour le Renaudot de l'essai, attribué en même temps, j'aimerais beaucoup, à titre personnel, qu'Olivia de Lamberterie l'emporte - mais ce que je dis n'a guère de sens puisque je n'ai pas lu les deux autres ouvrages sélectionnés, où ne se trouvent plus les livres de Michelle Perrot, Joann Sfar et Marc Weitzmann. Ceux qui restent:
  • Robert Colonna d'Istria. Une famille corse (Plon)
  • Olivia de Lamberterie. Avec toutes mes sympathies (Stock)
  • Nathalie Piégay. Une femme invisible (Le Rocher)

mardi 30 octobre 2018

La dernière sélection Goncourt

Plus de premier roman dans la dernière sélection Goncourt, plus de femme non plus, et cela par la magie d’une seule ligne barrée dans l’avant-dernière sélection : celle qui concernait Pauline Delabroy-Allard. Disparaissent aussi, les romans de Tobie Nathan, Daniel Picouly et François Vallejo.
Comme le veut la tradition, il ne reste que quatre titres.
Comme ces dernières années n’ont pas aidé à en prendre l’habitude, aucun favori ne se dégage vraiment.
Sinon, mais d’une si courte tête qu’il faudrait la photo-finish pour en juger, à quatre jours avant le centenaire du 11 novembre 1918, David Diop.
Il me semble que Paul Greveillac et Thomas B. Reverdy ont toutes leurs chances, peut-être Nicolas Mathieu un peu moins – encore pourrait-on dire au sujet de celui-ci, si je me trompe lourdement, qu’il aura été couronné pour consoler Françoise Nyssen d’avoir perdu son poste de ministre de la Culture, comme on a pu insinuer que Nicolas Vuillard l’avait été, l’an dernier, pour saluer son arrivée…
Spéculations vaines. Lisez, ce sont quatre bons romans (je crois, car je n’ai pas lu celui de Greveillac).

  • David Diop. Frère d’âme (Seuil)
  • Paul Greveillac. Maîtres et esclaves (Gallimard)
  • Nicolas Mathieu. Leurs enfants après eux (Actes Sud)
  • Thomas B. Reverdy. L’hiver du mécontentement (Flammarion)

Prix littéraires, le retour

Non, le Grand Prix du roman de l'Académie française n'a pas clos la saison des prix littéraires. Heureusement, d'ailleurs, puisque je ne pense pas trop de bien du roman qui l'a obtenu. La brève période d'accalmie que nous venons de connaître se termine et, la semaine prochaine, tout le monde sera de retour au front.
Dès aujourd'hui, on en reparle puisque des dernières sélections très attendues (celles du Goncourt et de Renaudot) sont attendues. Le Prix Virilo, après une longue attente - vouée à la lecture des livres achetés par les membres du jury le plus moustachu (mais pas le plus masculin) de l'année -, a lâché hier sa sélection, double sélection puisque le prix "sérieux" se double d'un prix ironique, arguments à l'appui. Comme prévu, aucun des livres pointés dans la non-sélection annoncée il y a quelque temps ne se retrouve ici - enfin, si, il y en a un, mais dans la partie Trop Virilo. Ni d'ailleurs le livre couronné par le Prix Virilo des Maternelles (& Crèches). Voici donc les deux listes, résultats lundi prochain, presque en même temps que ceux du Femina.
  • Emmanuelle Bayamack-Tam. Arcadie (P.O.L.)
  • Anton Beraber. La grande idée (Gallimard)
  • Gauz. Camarade Papa (Le Nouvel Attila)
  • Justine Niogret. Le syndrome du varan (Seuil)

Trop Virilo (giclure excessive de testostérone littéraire)
  • Sophie Daull. Au grand lavoir (Philippe Rey), pour la scène de la panne d’essence entraînant la fellation d’un routier
  • Michel Drucker. Il faut du temps pour rester jeune (Robert Laffont), pour sa vision charmante des femmes
  • Jeremy Fel. Helena (Rivages), pour la scène de la masturbation dans un chien mort
  • Jean Mattern/ Le bleu du lac (Sabine Wespieser), pour la présence répétée d’une bite « magnifique » et de non pas une mais deux éjaculations pendant un concert de Brahms

jeudi 18 octobre 2018

Flore et Interallié sont dans un bateau...

... Et nombreux sont ceux qui tombent à l'eau: Meryem Alaoui, Inès Bayard, Samuel Benchetrit, Morgane Caussarieu, François-Xavier Delmas et Loulou Robert au Flore (attribution le 8 novembre), David Diop, Olivia de Lamberterie, Alexandre Najjar et Boualem Sansal à l'Interallié (date incertaine, mais pas avant le 12 novembre).
Ce qui nous laisse; au Prix de Flore:
  • Emmanuelle Bayamack-Tam. Arcadie (P.O.L)
  • Mathilde-Marie de Malfilâtre. Babylone Express (Le Dilettante)
  • Nicolas Mathieu. Leurs enfants après eux (Actes Sud)
  • Raphaël Rupert. Anatomie de l'amant de ma femme (L'Arbre vengeur)

Et, au Prix Interallié:
  • Laurence Cossé. Nuit sur la neige (Gallimard)
  • Paul Greveillac. Maîtres et esclaves (Gallimard)
  • Stéphane Hoffmann. Les belles ambitieuses (Albin Michel)
  • Philippe Lançon. Le lambeau (Gallimard) 
  • Camille Pascal. L’été des quatre rois (Plon)
  • Thomas B. Reverdy. L’hiver du mécontentement (Flammarion)

Les échéances se rapprochent...

vendredi 12 octobre 2018

Prix de la page 111 : Sophie Divry

C'était hier soir, je ne l'avais pas vu passer (je me souviens, il y a quelques années d'avoir écouté une longue émission de radio pendant laquelle le Prix de la page 111 était remis en direct), le Prix de la page 111 (vous aviez compris) a été attribué à Sophie Divry pour Trois fois la fin du monde.
Et alors?
Alors, rien.
J'ai déjà eu l'occasion de dire à quel point m'irritent ces prix qui ne veulent rien dire - dans le genre, le Prix du style n'est pas mal non plus. Quand ce ne sont pas les prix littéraires dans leur ensemble qui m'irritent, bien sûr. Quand, par exemple, j'aurais voté pour d'autres livres que ceux qui ont été mis en lumière. Dira-t-on assez (non, tout le monde semble l'avoir déjà oublié) à quel point de scandale on arrive quand Un monde à portée de main, de Maylis de Kerangal (dont certains, je sais, disent beaucoup de mal) est superbement ignoré par tous les jurys?
Alors, quand même, coup de bol, ce n'est pas mal du tout, Trois fois la fin du monde (et on me dit, via Livres Hebdo, qu'il y a un mouton à la page 111, peut-être bien, je lis au format numérique, comment voulez-vous que je vérifie?)
Joseph Kamal, entraîné par son frère, se retrouve en prison. L’expérience est douloureuse : il ne connaît pas les codes. Une catastrophe nucléaire bienvenue lui offre une liberté conditionnelle – conditionnée par des conditions de vie précaires et une solitude peuplée seulement d’un mouton et d’un chat. Joseph cherche un sens à son existence dans un monde dépeuplé où il pille des provisions désormais inutiles pour ceux qui les avaient faites.

Pondération académique

Les académiciens français ne s'occupent pas, on l'a déjà rappelé, des marques sous lesquelles sont parus les ouvrages qu'ils sélectionnent pour leur Grand Prix du roman. Il n'empêche qu'elles existent et que la dernière sélection, donnée hier, répartit avec un sens aigu de la justice la place des principaux groupes de l'édition française: Seuil, Grasset, Plon et Flammarion sont sur les rangs pour le premier prix littéraire de la saison des "grands" - anticipé sur les autres dans la même catégorie, puisqu'il sera attribué le 25 octobre, une bonne dizaine de jours avant le Femina.
Je n'ai lu que la moitié de ces quatre romans - et pas le plus épais qui est aussi, ai-je lu quelque part (mais je ne sais plus où, désolé de ne pouvoir rendre ce qui lui revient à l'organe de presse et/ou au journaliste qui a glissé cette information quelque part), le favori. On en reparle dans la quinzaine.
  • Alain Mabanckou. Les cigognes sont immortelles (Seuil)
  • Gilles Martin-Chauffier. L'ère des suspects (Grasset)
  • Camille Pascal. L'été des quatre rois (Plon)
  • Thomas B. Reverdy. L'hiver du mécontentement (Flammarion)

samedi 6 octobre 2018

Prix Femina, ça sort et ça rentre

Cinq sorties côté roman français: Nina Bouraoui, Clara Dupond-Monod, Olivier Liron, Vanessa Schneider et Philippe Vasset. Mais une entrée: Fanny Taillandier.
Cinq sorties aussi côté roman traduit: Vivian Gornick, Abubakar Adam Ibrahim, Nicole Krauss, Jon Kalman Stefansson et Olga Tokarczuk. Et une entrée: Davide Enia.
Au Femina, on pèse avec soin la quantité de livres qui restent en lice pour les prix du 5 novembre, qui ouvriront la semaine de tous les dangers. On verra si cette rigueur se maintient lors de la dernière sélection, le 24 octobre. Il en faudra pour mettre un peu d'ordre dans la longue liste de treize essais qui constitue, pour ce domaine, la première sélection. Tout cela est ici:

Roman français
  • Emmanuelle Bayamack-Tam. Arcadie (P.O.L.)
  • Yves Bichet. Trois enfants du tumulte (Mercure de France)
  • Isabelle Desesquelles. Je voudrais que la nuit me prenne (Belfond)
  • Régine Detambel. Platine (Actes Sud)
  • David Diop. Frère d'âme (Seuil)
  • Michaël Ferrier. François, portrait d’un absent (Gallimard)
  • Pierre Guyotat. Idiotie (Grasset)
  • Philippe Lançon. Le lambeau (Gallimard)
  • Tiffany Tavernier. Roissy (Sabine Wespieser)
  • Fanny Taillandier. Par les écrans du monde (Seuil)

Roman étranger
  • Marco Balzano. Je reste ici (Philippe Rey) traduit de l'italien par Nathalie Bauer
  • Stefan Brijs. Taxi curaçao (EHO) traduit du néerlandais par Daniel Cunin
  • Javier Cercas. le monarque des ombres (Actes Sud) traduit de l'espagnol par Aleksandar Grujicic, avec la collaboration de Karine Louesdon
  • György Dragoman. Le bûcher (Gallimard) traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly
  • Davide Enia. La loi de la mer (Albin Michel) traduit de l’italien par Françoise Brun
  • Stefan Hertmans. Le coeur converti (Gallimard) traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin
  • Alice McDermott. La neuvième heure (Quai Voltaire) traduit de l'anglais par Cécile Arnaud
  • Itamar Orlev. Voyou (Seuil) traduit de l'islandais par Eric Boury
  • Gabriel Tallent. My absolute darling (Gallmeister) traduit de l’américain par Laura Derajinski
  • Samar Yazbek. La marcheuse (Stock) traduit de l'arabe par Khaled Osman

Essai
  • Antoine de Baecque. Histoire des crétins des Alpes (Vuibert)
  • Stéphane Baud. La France des Belhoumi (La Découverte)
  • René de Ceccaty. Elsa Morante (Tallandier)
  • François Dosse. La saga des intellectuels français (Gallimard)
  • Marc Dugain. Intérieur jour (Laffont)
  • Colette Fellous. Camille Claudel (Fayard)
  • Elisabeth de Fontenay. Gaspard de la nuit (Stock)
  • Thierry Ollouz. Même les monstres (L’Iconoclaste)
  • Laurent Nunez. Il nous faudrait des mots nouveaux (Cerf)
  • Jean-Claude Perrier. La nostalgie des pays perdus (Cerf)
  • Dominique Schnapper. La citoyenneté à l’épreuve (Gallimard)
  • Stephen Smith. La ruée vers l’Europe (Grasset)
  • Marc Weitzmann. Un temps pour haïr (Grasset)

vendredi 5 octobre 2018

Serge Joncour, Prix Landerneau des lecteurs

Hier soir, comme c'était annoncé, a été attribué le Prix Landerneau des lecteurs, émanation des Espaces culturels Leclerc. C'est Serge Joncour, retenu aussi dans la plus récente sélection du Prix Jean Giono, qui l'obtient pour Chien-Loup (Flammarion), une des belles réussites de cette rentrée littéraire.
Le décor, dans le Lot, et même dans une partie ténébreuse, peu accessible du Lot, est splendide. Fascinant et effrayant à la fois.
Fascinant pour Lise, qui compte bien rencontrer dans la maison isolée qu'elle a trouvée le calme dont elle a besoin, loin du monde et des ondes néfastes qui envahissent le réseau de communications au milieu duquel on se trouve, qu'on le veuille ou non, dans les villes.
Franck est beaucoup moins convaincu: trois semaines sans Internet, et si ça se trouve il n'y aura ni bouilloire ni grille-pain, dans une maison dont il se demande bien quels avantages elle propose (ceux que voit Lise, pardi, selon d'autres valeurs), en tout cas pas la piscine, absente elle aussi, l'idée est insupportable - et son travail, alors? Il y est enchaîné à tel point qu'il ne se rend même plus compte.
Bon, Franck aime Lise, il est prêt à quelques concessions et les voilà donc en route, par un chemin pentu, vers le havre de paix, pourvu qu'à une distance raisonnable, quitte à égratigner la peinture de la voiture de location sur l'étroite voie d'accès, se trouve un point wifi.
Le décor a à peine changé depuis cent ans. C'était l'époque de la Grande Guerre, un Allemand peu désireux de faire la guerre, et qui voyageait avec ses animaux domptés, phénomènes de cirque, était resté dans les collines, apprivoisant leur sauvagerie comme il avait apprivoisé celle de bêtes peu faites a priori pour l'état domestique.
Un siècle a passé et le passé a laissé des traces. Une présence effrayante, celle d'un chien-loup, renvoie à l'Allemand et à ses créatures, les cages dans lesquelles il avait enfermé celles-ci sont toujours là, au milieu de nulle part, sans utilité désormais.
Bien qu'un autre usage puisse être envisagé, comme Franck le prévoit au départ d'une idée floue qui se précise, et qui ne promet rien de bon. Certes, "l'homme n'est pas le seul animal à être bestial" mais il est capable de battre quelques records sur l'échelle de la cruauté: "Quand la nourriture vient à manquer, l’homme devient plus sauvage que les bêtes. Les lions ne s’entretuent pas pour une proie, tandis que les hommes le feraient."
Le lecteur n'est pas au spectacle d'un cirque, il est au spectacle de la bêtise humaine. Il en vaut bien un autre quand le romancier est capable de le mettre brillamment en scène, et Serge Joncour l'est à coup sûr.