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mercredi 19 août 2020

Amélie Nothomb et le pouvoir de la littérature

À chacun ses pudeurs. Donate, qui appartient à « la catégorie des gens perpétuellement offensés », place la sienne dans son tiroir à légumes. Après tout, pourquoi pas ? Sa colocataire de dix-neuf ans, trois de moins que Donate, a envie de rire, mais c’est peut-être nerveux. Car le coup des courgettes déplacées (pour faire de la place à des brocolis) n’est pas le premier indice que donne cette fille de son caractère. « Donate était chiante au dernier degré ». Diagnostic sans appel, à la cinquième page du nouveau roman d’Amélie Nothomb, Les aérostats.

Ce sera donc plus léger que l’air ? On va voir, en tout cas Donate est lourdingue. Si son portrait, à petites touches, composé essentiellement de dialogues, est en revanche plutôt drôle, je préfère ne pas avoir connu cette emmerdeuse.

Mais, en face, à dix-neuf ans, étudiante, qui ? Amélie Nothomb elle-même, dans ses années universitaires à Bruxelles ?

Oui, la lecture suscite d’emblée des questions. Pour être honnête, celles-là ne sont posées que pour retarder la principale, qui précède la lecture et à laquelle il ne sera apporté de réponse qu’après avoir tourné la dernière page : alors, il est comment le Nothomb 2020 ? Pas mal ? Tiré en longueur ? Génial ? Et sur quelle idée ?

On va voir ça…

La narratrice, en tout cas, ne s’appelle pas Amélie Nothomb mais Ange (prénom épicène, fait-elle remarquer plus loin) Daulnoy, elle étudie la philologie, des trams passent sur le boulevard, elle aime lire, ses relations à l’université sont limitées, elle aime rentrer tard (sans faire de bruit, ça réveillerait Donate), à pied, après être allée, seule, voir un film. Les quelques éléments biographiques fournis au fil du récit l’éloignent de la romancière, et tant mieux, il n’y aura pas à suivre un jeu de piste épuisant en cherchant des indices.

Très vite, il est question de littérature. De littérature et de vie, ce qui se joue entre l’une et l’autre, comment elles se superposent, se contredisent, créent des échos parfois trompeurs.

L’étudiante a été engagée pour suivre un lycéen qui souffre de dyslexie et dont les difficultés à lire désespèrent le père qui l’imagine déjà échouant au bac. Pie, c’est son prénom, est une boule de problèmes, sa dyslexie n’est pas le pire. Et Ange l’évacue en moins de temps qu’il n’en faut pour le concevoir, quand elle lui impose la lecture du Rouge et le Noir. Un coup de baguette magique, une méthode peu conventionnelle pour faire basculer l’adolescent dans le monde merveilleux de la fiction écrite – merveilleux pour Ange, qui baigne dedans depuis qu’elle est petite, beaucoup moins pour Pie qui doit, contre son gré, forcer ses inclinations. Pie rêve d’aérostats, de zeppelins, et préfère les chiffres aux lettres.

Un peu comme son père, d’ailleurs, bien que tout le reste les oppose frontalement. Le père, qui paie grassement mais tient son petit monde sous une surveillance pénible, est un cambiste prétentieux, qui prétend faire confiance à Ange mais désapprouve à peu près tout ce qu’elle entreprend pour faire évoluer Pie. Sa femme, qu’Ange rencontrera plus tard, est un personnage insignifiant, le genre d’épouse dont il avait besoin, pense le fils qui la méprise…

Les échanges entre Ange et Pie à propos des livres que celle-là fait lire à celui-ci sont vifs et permettent à Amélie Nothomb de faire passer l’essentiel dans les dialogues, encore une fois. Y compris ce qui doit être son idée de la littérature.

Quand j'entends des lecteurs dire « J'adhère à Madame Bovary », je soupire de désespoir.

Mais le temps est trop court, ou trop peu sensible, ce qui revient au même à la lecture, pour ce qui s’y passe. Comment croire dans un personnage de seize ans qui bascule aussi soudainement de l’impossibilité de lire un livre à des remarques pertinentes sur les grandes œuvres ? Comment croire aux glissements opérés dans les relations d’Ange avec Donate, Pie et un professeur d’université ? La trame est séduisante, elle aurait gagné à être mieux nourrie entre les fils trop visibles.

Pire : la fin ressemble à une entourloupe, comme si Amélie Nothomb n’arrivait pas à finir, ou à gagner, une partie d’échecs et balayait toutes les pièces d’un revers de la main. Je me sens grugé des développements qui auraient pu se glisser dans la succession des jours, orphelin des « crevés » (un mot à prendre au sens que lui donnent les couturiers et les couturières) si bien décrits mais absents du roman.

Dommage.


Cette note s'ajoute, comme un nouveau chapitre à un long feuilleton, dans la nouvelle édition de Amélie Nothomb, regard critique, publié l'an dernier par la Bibliothèque malgache dans sa collection littéraire.

La mise à jour est disponible en même temps que Les aérostats.

0,99 euros ou 3.000 ariary

ISBN 978-2-37363-082-4

samedi 2 novembre 2019

La possibilité d'un Goncourt pour Amélie Nothomb


Et si Soif recevait le Goncourt, comme cela se murmure de plus en plus à quelques jours, à quelques heures de la proclamation, est-ce que ce serait un scandale ou une consécration méritée ? Ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre. Plutôt une utilisation consciente de la notoriété d’une autrice bien installée dans le paysage éditorial – non seulement par sa régularité mais aussi par ses chiffres de vente – pour renforcer la notoriété d’un prix littéraire prescripteur, quoi qu’on dise de sa baisse d’influence. Ce serait de bonne guerre.
Ce serait par ailleurs opportun. Beaucoup de lauréats ont été primés (à l’usure ?) pour un livre faible après que le jury Goncourt avait manqué le chef-d’œuvre et ce ne serait pas le cas d’Amélie Nothomb : Soif est un roman audacieux et réussi.
Audacieux, car la romancière s’attaque à un sujet de taille, connu, archi-connu, dont il n’y a plus rien à dire même s’il s’écrit encore de nombreux livres sur lui. Jésus, d’accord, on l’a déjà rencontré, l’image est familière, l’histoire aussi et la croix pèse encore sur notre société qui ne s’en remet pas de l’avoir découpée en morceaux sacrés comme une marchandise – tandis que les marchands du Temple avaient provoqué le courroux divin, ou semi-divin, tout dépend de la croyance de chacun.
C’est lui (Lui ?) qui parle : « J’ai toujours su que l’on me condamnerait à mort. L’avantage de cette certitude, c’est que je peux accorder mon attention à ce qui le mérite : les détails. » N’est-ce pas là-dedans que se cache le diable, au fait ? Mais, comme le dira Thérèse d’Avila, citée par Jésus sous la plume de Nothomb qui n’en est pas à un anachronisme près : « Je crains moins le démon que ceux qui craignent le démon. » Même pas peur, donc.
Beaucoup de déceptions, en revanche. Il a fait des miracles en croyant faire le bien, soulager des malades, nourrir les affamés, tout ce que vous savez. Et, au procès, les bénéficiaires de cette magie bienveillante défilent comme témoins à charge. « Les trente-sept miraculés ont déballé leur linge sale. » On ne peut décidément compter sur personne : « aucun des miraculés n’éprouve pour moi la moindre gratitude, au contraire, ils me reprochent amèrement mes miracles, même les époux de Cana. » Il préfère se souvenir de la joie qui régnait ce jour-là, de sa mère « pompette, et cela lui allait bien. » Jésus n’a pas de rancune et encore moins de haine, on s’y attendait un peu.
Toute l’histoire aurait l’air d’une farce s’il ne mourait à la fin. Le contraire d’une surprise. Mais il y a la soif, thème majeur que désigne le titre, obsession du Christ sur la croix qui en vient à être vaguement soulagé par un mélange d’eau et de vinaigre. La soif étanchée est pur plaisir, même dans le pire moment d’une existence terrestre : « C’est la preuve que je suis sauvé : oui, au degré de douleur où je suis arrivé, je peux encore trouver mon bonheur dans une gorgée d’eau. »
Amélie Nothomb avait préparé le terrain (aride, le terrain, dans une région du monde qui n’a pas été choisie au hasard : « Il me fallait une terre de haute soif ») : « Aucune jouissance n’approche celle que procure le gobelet d’eau quand on crève de soif. »
Amélie Nothomb nous abreuve d’une eau vive qui pétille d’intelligence et de finesse. En effet, ça fait du bien.

mercredi 2 octobre 2019

Goncourt : Amélie Nothomb et les autres

J’ai une impression dont je vais faire une hypothèse (et peut-être que je me trompe, ce n’est pas grave, le monde continuera de tourner) : le Goncourt, cette année, va renouveler le « coup » de 1984, quand il a couronné L’amant, de Marguerite Duras, qui s’était déjà vendu à 250 000 exemplaires et grimpa ensuite jusqu’au million (source Wikipédia).
Et qui pourrait mieux endosser ce rôle de locomotive qu’Amélie Nothomb, dont Soif est, comme ses romans précédents, mais exceptionnellement, cette fois, pour de bonnes raisons, un succès de l’automne ? Je ne connais pas les chiffres actuels des ventes, il y a trois semaines elles frôlaient, d’après Livres Hebdo, les 40 000 exemplaires. Ce qui, de nos jours, est très respectable. Le Goncourt, en choisissant ce titre, se donnerait, à peu de frais, le luxe de « booster » le roman au niveau d’un méga-best-seller. Et le droit d’affirmer qu’il est redevenu le prix littéraire qui fait vendre le plus…
En tout cas, Jean-Philippe Dalembert, Hélène Gaudy, Anne Pauly, Abel Quentin, Sébastien Spitzer et Karine Tuil sont sortis du jeu.
Je n’ai pas lu encore tous les livres qui ont été maintenus dans la deuxième sélection (il me manque ceux d’Amigorena, d’Appanah et de Miano) mais mes préférences vont toujours à Jean-Paul Dubois.
  • Santiago H. Amigorena. Le ghetto intérieur  (POL)
  • Nathacha Appanah. Le ciel par-dessus le toit (Gallimard)
  • Dominique Barbéris. Un dimanche à Ville-d'Avray (Arléa)
  • Jean-Luc Coatalem. La part du fils (Stock)
  • Jean-Paul Dubois. Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (L'Olivier)
  • Léonora Miano. Rouge impératrice (Grasset)
  • Hubert Mingarelli. La terre invisible (Buchet Chastel)
  • Amélie Nothomb. Soif (Albin Michel)
  • Olivier Rolin. Extérieur monde (Gallimard)
Pendant ce temps, le Médicis a rafraîchi les deux premières sélections déjà publiées et a donné sa première pour les essais.
Côté roman français, Violaine Huisman, Myriam Leroy, Jean-Noël Orengo, Monica Sabolo, Jean-François Samlong et Martin Tince ont disparu. Il reste Santiago H. Amigorena, Brigitte Giraud, Claudie Hunzinger, Victor Jestin, Luc Lang, Kevin Lambert, Guillaume Lavenant, Vincent Message et Christine Montalbetti.
Cinq romans étrangers ont également été oubliés. On n’oubliera pas nécessairement pour autant les noms de leurs auteurs et autrices, Selahattin Demirtas, Giogio Falco, Lidia Jorge, Christian Kracht et Regina Porter. On se souviendra peut-être davantage de celle ou celui qui, parmi les huit retenus, recevra le Médicis étranger : Nina Allan, Mircea Cartarescu, Arno Geiger, Jennifer Nansubuga Makumbi, Joyce Carol Oates, Edna O’Brien, Auður Ava Olafsdottir ou Manuel Vilas.
Quatorze essais composent la première sélection, avec des choix assez étranges en faveur des Éditions Verdier (je suis pour cette maison, mais peu favorable à l’idée de déplacer complètement les territoires des genres) puisqu’un épais recueil de nouvelles signé Didier Daeninckx ou le superbe récit d’Anne Pauly sont rangés ici. Admettons, le jury Médicis fait ce qu’il veut, après tout…

jeudi 27 juin 2019

Rentrée littéraire : les 15 romans de «Lire»

Ce n'est pas une surprise: dans son choix annuel de romans de la rentrée, Lire a retenu la tout aussi annuelle livraison d'Amélie Nothomb. Il me semble - je n'ai pas vérifié - que c'est le cas à chaque fois. Cela simplifie la vie (Bon, voilà, on met le Nothomb, quoi pour les quatorze autres?) et permet de miser sans grand risque d'erreur sur un des succès à venir. Plus discutable si l'on envisage la qualité des romans, cette habitude doit probablement être prise pour ce qu'elle est: une habitude, en somme...
Mais, et c'est une surprise, Soif, que j'ai lu, détonne avec la relative faiblesse de la production régulière de la romancière belge: le livre est excellent et je l'ai lu avec grand plaisir. Tant mieux.
Dans l'éditorial où il présente le contenu du numéro de juillet-août, Baptiste Liger ne s'étend pas sur les modalités du choix des quinze romans dont Lire offre des extraits. Et il se montre prudent, puisqu'il a été arrêté "sans anticiper nos futures préférences, qui seront révélées dans notre prochaine édition". Il n'empêche: chaque extrait est précédé d'une brève mais enthousiaste description. On n'a donc pas choisi au hasard et voici vers quoi vos lectures s'orienteront si vous faites confiance au 477e numéro du mensuel:
Olivier Adam. Une partie de badminton (Flammarion)
  • Kaouther Adimi. Les petits de Décembre (Seuil)
  • Nathacha Appanah. Le ciel par-dessus le toit (Gallimard)
  • Claire Berest. Rien n'est noir (Stock)
  • Sorj Chalandon. Une joie féroce (Grasset)
  • Jonathan Coe. Les coeur de l'Angleterre (Gallimard)
  • Cécile Coulon. Une bête au Paradis (L'Iconoclaste)
  • Marie Darrieussecq. La mer à l'envers (POL)
  • Jean-Paul Dubois. Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (L'Olivier)
  • Lionel Duroy. Nous étions nés pour être heureux (Julliard)
  • Marin Fouqué. 77 (Actes Sud)
  • Yannick Grannec. Les simples (Anne Carrière)
  • Guillaume Lavenant. Protocole gouvernante (Rivages)
  • Yann Moix. Orléans (Grasset)
  • Amélie Nothomb. Soif (Albin Michel)

Curieusement, une seule traduction pour une liste dans laquelle treize éditeurs sont représentés. Deux premiers romans s'y sont glissés, saurez-vous en retrouver les auteurs? (Je vous aide: Marin Fouqué et Guillaume Lavenant.) Et sept autrices contre huit auteurs, parité de toute manière impossible à respecter en raison du nombre impair, mais bel effort...

mercredi 2 janvier 2019

Les sentiments intellectualisés d’Amélie Nothomb

La politesse des uns engendre tout naturellement celle des autres et la ponctualité d’Amélie Nothomb vaut bien le respect du lecteur qui s’accorde, sans trop de mal, à son rythme annuel. Le cru 2017, aujourd'hui relayé par la réédition au Livre de poche, est fourni sous un titre énigmatique : Frappe-toi le cœur. Enigmatique car incomplet, et il le restera, à moins d’avoir en tête l’œuvre complète de Musset, jusqu’à la page 93 : « Frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie. » Diane, personnage central du roman, la cite à Olivia Aubusson, maître de conférences dont elle suit les conférences avec passion. Diane est en septième année de médecine et a choisi la cardiologie, avec ce que cela comporte de science mais aussi de portée symbolique. La preuve par Musset, donc, qui a assez impressionné Diane pour orienter le cours de ses études.
Quand la citation arrive, on a déjà lu la moitié du roman. Marie, la mère de Diane, n’est plus une inconnue. Difficile, cependant, d’affirmer qu’elle a suscité la moindre émotion. Et pour cause : ni la grossesse ni l’accouchement de son premier enfant ne semblent la concerner. Ce qui se passe dans son corps reste extérieur à sa compréhension, à sa sensibilité, à son cœur pourrait-on dire. La tendresse que Marie ne donne pas à sa fille, Olivier, le père, n’en est pas avare. Diane est pour lui une pure merveille mais son émerveillement irrite Marie pour qui l’affection de son mari est désormais tout entière reportée vers leur fille…
Celle-ci, à deux ans, a déjà tout compris : « Je savais », répond-elle à ses grands-parents quand ils lui expliquent la froideur de sa mère. La précocité, si surprenante soit-elle, n’est pas un problème pour Amélie Nothomb. La cohérence psychologique d’un personnage est parfois plaquée sur son parcours sans grand souci de vraisemblance. Mais qu’importe, pourvu qu’il y ait du relief dans le tableau. Et celui-ci n’en manque pas. Car Diane ne se contentera pas de sa clairvoyance à deux ans ou de citer Musset plus tard : elle réfléchit, elle analyse, elle se fixe un objectif, être Reine comme sa mère telle qu’elle la voit. L’objectif est susceptible d’être modifié en chemin : à 11 ans, Diane ne voudra plus qu’être adulte « pour accéder au statut sublime de docteur. » Le but est plus durable, cette fois, comme on l’a vu.
L’aspect brillant des reliefs pâlit cependant devant les efforts trop visibles faits pour les mettre en valeur. Comme s’il fallait absolument passer beaucoup de temps à creuser dans les profondeurs obscures de l’esprit pour augmenter les différences de niveau. Les tempêtes qui surgissent dans le joli crâne de Diane deviennent, à force d’explications, d’illisibles réseaux de courbes de pression, de relevés de température, de vitesses du vent. Si Diane a besoin de ce fonctionnement avec tous ces détails, le lecteur n’en éprouve pas toujours la même nécessité.
Au fond, on est, malgré le rebondissement qui survient à la fin du livre, moins frappé au cœur qu’au cerveau. Ce qui était peut-être, après tout, le projet romanesque d’Amélie Nothomb, histoire de surprendre une fois encore son large public.

samedi 25 août 2018

« Les prénoms épicènes », d’Amélie Nothomb


Champagne ! (what else ?) Amélie Nothomb est de retour et personne ne dira que c’est une surprise. Il ne faut pas aller bien loin dans Les prénoms épicènes, un des romans vedettes de la vingt-septième rentrée littéraire d’Amélie Nothomb, pour déboucher la première bouteille. Dominique a vingt-cinq ans, elle (oui, cela aurait pu être « il », la faute à un prénom épicène, précisément) est assise à une terrasse de café, un homme la regarde, il lui propose un verre et hop ! c’est parti : « Garçon ! Du champagne. » Il s’appelle Claude (et oui aussi, cela aurait pu être elle, vous avez compris, et compris le titre du même coup), il se prépare à organiser son avenir : « Je monte à Paris créer une société », ce qui vaut bien, avec la rencontre en sus, une bouteille de champagne, et du supérieur : du Deutz. Je ne suis pas spécialiste du champagne, je ne connaissais pas. Après l’avoir rencontré trois fois dans le roman (un parrainage ?), je ne l’oublierai peut-être pas. En tout cas moins vite que le roman lui-même, lu il y a trois ou quatre semaine et dont le souvenir disparaît comme les bulles d’un champagne éventé (par exemple).
Mais un roman d’Amélie Nothomb sans champagne ne serait pas à la hauteur de la mythologie que l’écrivaine s’est constituée à la force du poignet (pour autant qu’elle rédige à la main, ce que j’ignore, en fait). En le servant d’abondance, elle fournit à ses lecteurs et lectrices des points de repère utiles pour ne pas s’égarer. Tandis qu’un cœlacanthe, sauf erreur, c’est la première fois qu’elle en fait remonter un des profondeurs grâce à Épicène – c’est le prénom pour le moins inhabituel qu’elle a donné à son héroïne, mais un roman d’Amélie Nothomb sans un prénom original serait comme une dinde farcie sans farce. Elle a onze ans quand elle réalise qu’elle a encore sept ans à tirer dans la prison qu’est le couple de ses parents – Dominique et Claude, faut-il le préciser ? Et hop ! champagne ? Non, cœlacanthe ! « Il existe un poisson nommé cœlacanthe qui a le pouvoir de s’éteindre pendant des années si son biotope devient trop hostile : il se laisse gagner par la mort en attendant les conditions de sa résurrection. Sans le savoir, Épicène recourut au stratagème du cœlacanthe. »
Voilà pour quelques anecdotes en surface d’une lecture qui, au contraire du poisson auquel on vient de faire allusion, peine à plonger plus loin. Une fois encore, Amélie Nothomb a succombé au charme d’une idée étirée sur la longueur d’un roman – court, certes, mais que cela devient fatigant !

Citation
Il lui faisait l’amour chaque soir. Ce n’était pas le verbe qu’elle employait dans sa tête, tant cette activité lui était devenue pénible : il n’était question que de l’engrosser, elle le savait bien.Son ventre lui inspirait désormais de la terreur : on attendait de lui une dynastie qu’il refusait de produire. Sans le savoir, elle connaissait les angoisses de Marie-Antoinette aux premiers temps de son mariage.

AMÉLIE NOTHOMB
Albin Michel, 154 p., 17,50 €, ebook, 11,99 €

dimanche 1 juillet 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 2. Les incontournables

L'appellation n'est pas de moi mais de... l'incontournable Livres Hebdo qui, comme chaque année, présentant la rentrée littéraire, élit une poignée d'ouvrages dont on sait déjà qu'ils vont beaucoup faire parler d'eux. Une manière de liquider la question, dans le meilleur des cas - ou, dans le pire, une manière d'étouffer tout de suite les ambitions des autres. Mais non, heureusement, ça ne fonctionne pas ainsi et il reste des semaines de lecture avant les premières parutions - un mois et demi, très exactement. Cela laisse le temps de découvrir d'autres choses.
En parallèle, Lire a aussi fait ses choix. Le magazine qui fut d'abord dirigé par Bernard Pivot propose les extraits de quinze ouvrages de la rentrée. Le même nombre que Livres Hebdo, mais bien sûr pas dans le même esprit: la publication du Cercle de la Librairie s'adresse surtout aux professionnels tandis que Lire vise un public plus large d'amateurs et de curieux.

Cela n'empêche pas certains recoupements.

Dans le domaine français, les deux magazines ont retenu, personne ne songera à s'en étonner, le 27e roman d'Amélie Nothomb affublé d'un titre qui laisse entendre qu'elle peut vraiment tout se permettre: Les prénoms épicènes (Albin Michel). Il est vrai qu'elle avait déjà soumis à l'attention de ses lectrices et lecteurs fidèles (et soumis) Métaphysique des tubes, entre autres. Je ne suis pas fou de ses romans, c'est le moins qu'on puisse dire mais, comme chaque année, je placerai tous mes espoirs dans celui-ci. Au risque d'être déçu.
Autre membre du petit club serré sur le territoire commun aux deux listes, Yasmina Khadra - dont je comprends encore moins le succès et la réputation inentamée malgré une remarquable absence de qualités dans son écriture. Là non plus, bien entendu, je ne préjugerai pas de sa réussite littéraire ou non (le succès commercial ne m'intéresse pas vraiment) sans avoir lu Khalil (Julliard) qui semble, comme la plupart de ses livres précédents, être bâti sur un, la majuscule s'impose, Sujet - Claro disait là-dessus des choses éclairantes dans sa plus récente chronique du Monde.
On n'attendait pas vraiment Jérôme Ferrari en période de rentrée littéraire, puisqu'il a déjà reçu le Goncourt. Voici pourtant, chez son éditeur habituel (Actes Sud), A son image, titre qui rime (par le sens seulement, mais quand même) avec photographie.
Alain Mabanckou revient à Pointe-Noire dans Les cigognes sont immortelles (Seuil), on espère qu'il aura en même temps retrouvé un peu de la flamme qui l'animait il y a quelques années et qui me semble avoir été, au moins en partie, étouffée par une surproduction récente - encore que, de ce côté, ça ne s'arrange pas vraiment puisqu'il publie quelques semaines plus tard un Miro chez RMN-Grand Palais. [Mais Alain Mabanckou s'étonne de cette annonce, et me dit ne pas publier d'ouvrage sur Miro à la rentrée. Dont acte.]
Elle a toute sa place dans la rentrée littéraire à laquelle elle devrait apporter la lumière de son regard d'écrivaine et la puissance d'évocation des gestes précis d'une décoratrice: Maylis de Kerangal va faire beaucoup parler d'elle, s'il y a une justice sur le terrain de la littérature, avec Un monde à portée de main (Verticales). Oui, je l'ai lu. Oui, je l'ai adoré.

Dans le domaine étranger, Lire et Livres Hebdo se rejoignent sur deux noms, c'est-à-dire qu'ils sont d'accord, au total, à peu près pour la moitié de leurs sélections.
Zadie Smith est l'un d'eux, et j'attends beaucoup de Swing Time (Gallimard) qui confirmera, je l'espère, le talent fou de cette écrivaine saluée, à juste titre, depuis Sourires de loup.
L'autre est un peu plus inattendu, bien que D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds ait été très remarqué il y a trois ans (mais je ne l'ai pas lu). L'Islandais Jon Kalman Stefansson propose cette année Asta (Grasset).

15 - 7 = 8 autres ouvrages que les rédactions ont retenus en restant chacune dans son coin.

Pour Livres Hebdo, c'est, dans l'ordre où ils sont présentés:

  • Christophe Boltanski. Le guetteur (Stock)
  • Philippe Torreton. Jacques à la guerre (Plon)
  • Aurélie Filipetti. Les idéaux (Fayard)
  • Boualem Sansal. Le train d'Erlingen ou La métamorphose de Dieu (Gallimard)
  • Christine Angot. Un tournant de la vie (Flammarion)
  • Dan Chaon. Une douce lueur de malveillance (Albin Michel)
  • Jeffrey Eugenides. Des raisons de se plaindre (L'Olivier)
  • Salman Rushdie. La maison Golden (Actes Sud)

Tandis que Lire a choisi:

  • Serge Joncour. Chien-loup (Flammarion)
  • Jérémy Fel. Helena (Rivages)
  • Emmanuelle Bayamack-Tam. Arcadie (P.O.L.)
  • Adrien Bosc. Capitaine (Stock)
  • Sophie Divry. Trois fois la fin du monde (Noir sur blanc)
  • Anton Beraber. La grande idée (Gallimard)
  • Nicole Krauss. Forêt obscure (L'Olivier)
  • Javier Cercas. Le monarque des ombres (Actes Sud)

vendredi 2 mars 2018

Quand Amélie Nothomb revisite les contes


Les romans d’Amélie Nothomb sont souvent trop peu consistants pour être autre chose que des apéritifs à la rentrée littéraire quand ils paraissent en édition originale, ou à l’année des formats de poche quand ils sont réédités un an et demi après leur sortie.
Excellente nouvelle pour 2018 et les poches, le bonheur est au rendez-vous avec la publication, au Livre de poche, de Riquet à la houppe.
Riquet, qui s’appelle en réalité Déodat, fils d’Enide et d’Honorat, possède une caractéristique qui n’échappe même pas au premier regard de ses parents : il est laid. Pire que laid : « fripé de partout, les yeux à peine ouverts, la bouche rentrée – il était repoussant. »
Le pauvre petit comprend très vite ce qui lui est tombé dessus. Mais, philosophe précoce, décide d’accepter son apparence. Je suis laid, oui, et alors ?
En face, ou au moins sur l’autre rive de la Seine, Lierre et Rose, nouveaux père et mère, nomment Trémière la fille qui vient de naître. Elle est ravissante…
A son vingt-cinquième roman, Amélie Nothomb n’en était plus, heureusement, à se contenter de poser là deux figures opposées et à leur donner une chance de se rapprocher, pour le meilleur ou pour le pire – on peut tout imaginer, et d’ailleurs la fiction est faite pour cela. Elle décrit une autre sorte d’évidence, du genre qui apparaît seulement après réflexion : un enfant trop laid et une enfant trop belle possèdent en commun leur rejet par les autres. Ils ne semblent pas faits pour se couler dans le moule de la normalité et en souffriraient s’ils n’étaient les premiers à comprendre qu’il en est bien ainsi.
Dans son exploration du conte, et l’exploration est voyage, c’est-à-dire, ici, écriture ou réécriture, Amélie Nothomb pousse un peu plus loin que de coutume les paradoxes habituels aux mécanismes de ses romans. Riquet à la houppe est d’ailleurs, et ce n’est pas anodin, un livre plus long que ses précédents. Plus dense, aussi. Sans rompre pour autant avec ses thèmes de prédilection dont une certaine monstruosité est souvent la colonne vertébrale.
Décevants ou rassurants par rapport au talent qu’on lui prête (et qu’elle possède), les romans d’Amélie Nothomb font, à force, et à force de succès, ce qu’on appelle une œuvre. Suffisante, a-t-il semblé, pour solliciter sa conceptrice à l’Académie française, comme le révélait récemment L’Express. Riquet à la houppe, en tout cas, fournit une belle preuve de ses qualités naturelles : par l’amour.

mercredi 17 août 2016

Amélie Nothomb, cette fois c'est bien

Les habitués de ce blog savent peut-être, s'ils suivent les épisodes annuels de mes démêlés avec l'oeuvre d'Amélie Nothomb, un véritable feuilleton, combien j'éprouve souvent des réticences devant des livres qui me semblent trop peu consistants pour être autre chose que des apéritifs à la rentrée littéraire. D'où, peut-être, leur présence au moment où celle-ci s'ouvre, avant de passer aux choses sérieuses.
Mais ne croyez pas que je me réjouis de tomber à bras raccourcis, chaque mois d'août que fait le calendrier, sur le nouveau roman de la dame au(x) chapeau(x). Au contraire, c'est toujours avec l'espoir de trouver enfin un livre réussi que j'ouvre le titre suivant. La déception, puisque souvent déception il y a, en est plus rude. Mais imaginez que, pour une fois, un roman d'Amélie Nothomb passe la barre à laquelle j'aimerais qu'elle se confronte. C'est le bonheur.
Excellente nouvelle, cette année, le bonheur est au rendez-vous avec Riquet à la houppe - il y a quatre ans, c'était Barbe bleue, et le conte revisité ne m'avait pas séduit. Il en va tout autrement cette fois.
Riquet, qui s'appelle en réalité Déodat, fils d'Enide et d'Honorat, possède une caractéristique qui n'échappe même pas au premier regard de ses parents: il est laid. Pire que laid: "fripé de partout, les yeux à peine ouverts, la bouche rentrée - il était repoussant."
Le pauvre petit comprend très vite ce qui lui est tombé dessus. Mais, philosophe précoce, décide d'accepter son apparence. Je suis laid, oui, et alors?
En face, ou au moins sur l'autre rive de la Seine, Lierre et Rose, nouveaux père et mère, nomment Trémière la fille qui vient de naître. Elle est ravissante...
A son vingt-cinquième roman, Amélie Nothomb n'en est plus, heureusement, à se contenter de poser là deux figures opposées et à leur donner une chance de se rapprocher, pour le meilleur ou pour le pire - on peut tout imaginer, et d'ailleurs la fiction est faite pour cela. Elle décrit une autre sorte d'évidence, du genre qui apparaît seulement après réflexion: un enfant trop laid et une enfant trop belle possèdent en commun leur rejet par les autres. Ils ne semblent pas faits pour se couler dans le moule de la normalité et en souffriraient s'ils n'étaient les premiers à comprendre qu'il en est bien ainsi.
Dans son exploration du conte, et l'exploration est voyage c'est-à-dire, ici, écriture ou réécriture, Amélie Nothomb pousse un peu plus loin que de coutume les paradoxes habituels aux mécanismes de ses romans. Riquet à la houppe est d'ailleurs, et je crois que ce n'est pas anodin, un livre plus long que ses précédents. Plus dense, aussi. Sans rompre pour autant avec ses thèmes de prédilection dont une certaine monstruosité est souvent la colonne vertébrale.
Décevants ou rassurants par rapport au talent qu'on lui prête (et qu'elle possède), les romans d'Amélie Nothomb font, à force, et à force de succès, ce qu'on appelle une oeuvre. Suffisante, a-t-il semblé, pour accueillir l'an dernier sa conceptrice à l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. En la recevant, Jacques De Decker l'entraînait dans un tour du propriétaire où elle était chez elle, puisque sa lignée y était déjà représentée, en portrait ou en buste. Bustes et portraits, voilà qui correspond bien à sa bibliographie. Celle-ci, pour une grande partie, est une galerie de tableaux comme on en trouve dans les vieilles maisons de grandes familles, où il se trouve toujours quelques ancêtres à l'air si dégénéré qu'on se demande comment le sang a résisté à travers les générations. Riquet à la houppe, mieux que le Discours de réception d'Amélie Nothomb, fournit peut-être la réponse à cette interrogation: par l'amour.

mardi 13 janvier 2015

Retour gagnant au Japon pour Amélie Nothomb

Un état proche du bonheur : voilà comment nous nous sentions à la dernière page du vingt-deuxième roman d’Amélie Nothomb, La nostalgie heureuse. Un état en harmonie avec le titre, qui ne nous est pas familier au moment de découvrir, millésime après millésime, la production régulière de l’écrivaine belge la plus populaire aujourd’hui. Nous n’avons en effet pas souvent partagé l’enthousiasme des quelques centaines de milliers de lecteurs et de lectrices qui lui font fête à chaque publication, au mois d’août pour l’édition originale, un an et demi plus tard pour la sortie au format de poche.
Entendons-nous bien, puisque ceci mérite une explication : depuis 1992, le talent de la romancière est une évidence difficilement contestable. Elle possède le don de la formule, du dialogue, du trait vif – bien d’autres se contenteraient d’une partie de ce qu’elle a reçu. Mais, car il y a un « mais », il nous a trop souvent semblé qu’elle gâchait ce don, en enfant capricieux qui se détourne très vite de ses plus beaux jouets : un vague sujet lui sert de prétexte à filer un récit bref, qu’on lit en une heure et dont on oublie tout très vite, sauf l’anecdote de point de départ. Une nouvelle aurait suffi, nous sommes-nous dit à de multiples reprises…
Et pourtant, chaque année, nous revenons vers Amélie Nothomb avec la certitude qu’elle réussira bien, un jour ou l’autre, à nous séduire de nouveau. La patience est toujours récompensée : c’est fait ! Et dès les premières lignes qui sont une promesse cette fois tenue :
« Tout ce que l’on aime devient une fiction. La première des miennes fut le Japon. A l’âge de cinq ans, quand on m’en arracha, je commençai à me le raconter. Très vite, les lacunes de mon récit me gênèrent. Que pouvais-je dire du pays que j’avais cru connaître et qui, au fil des années, s’éloignait de mon corps et de ma tête ? »
On ne peut plus croire à la coïncidence : quand Amélie Nothomb est à son meilleur, comme ce fut le cas dans Stupeur et tremblements ou dans Ni d’Eve ni d’Adam, c’est du Japon qu’elle nous parle, c’est-à-dire d’elle-même dans ses fractures les plus intimes. Elle utilise bien le détournement d’autobiographie dans d’autres romans, mais sans nous toucher de la même manière, comme si c’était bien là, et nulle part ailleurs, que se trouvait sa vérité de femme et de romancière.
L’anecdote : la romancière accepte de partir au Japon avec une petite équipe de télévision pour tourner un reportage sur les traces de son enfance. Elle a accepté d’autant plus facilement qu’elle pensait que le sujet serait refusé. Et puis, non, le projet se monte et il faut bien y aller, même à reculons. Quinze ans après son dernier séjour, elle donne deux coups de téléphone pour préparer celui-ci : au fiancé de Ni d’Eve ni d’Adam et à la gouvernante de sa petite enfance, qui a gardé la voix qu’elle avait autrefois.
Sur place, pendant neuf jours, les contraintes parfois absurdes d’un tournage pour la télévision ne parviennent pas à contenir ses émotions. Ainsi quand elle tombe en pâmoison devant un caniveau où elle reconnaît celui de son enfance, sans le moindre changement. Elle le fait remarquer à ses accompagnateurs, pour lesquels ce détail n’a bien sûr aucun intérêt. Ce décalage, elle le vit à plein, tout le temps, et jusque dans les rencontres. Cela pourrait être vain. Au contraire : c’est plein. Bien que parfois indicibles, les moments sont dits, écrits, jusqu’à faire ressentir le vide parfait et le kenshō : « Une épiphanie de cet état espéré, où l’on est de plain-pied avec le présent absolu, l’extase perpétuelle, la joie exhaustive. »
Amélie Nothomb à son meilleur, c’est excellent.

mercredi 3 septembre 2014

Valérie Trierweiler pour vitrifier la rentrée littéraire

Je suis bien d'accord avec vous, même si vous ne l'avez pas encore dit. Valérie Trierweiler ne joue pas, avec son livre à paraître demain, dans la même catégorie qu'Amélie Nothomb. Sinon sur un plan qui laisse rarement les éditeurs indifférents: 200.000 exemplaires de Merci pour ce moment ont été imprimés, soit le même chiffre, selon ce qu'on raconte, que Pétronille.
A ce niveau, il devient nécessaire de se débarrasser d'urgence des stocks, il ne reste plus qu'à envahir les librairies, et personne ne se pose la question de savoir s'il faut chercher le dernier Nothomb au rayon littérature ou le dernier Trierweiler au rayon ragots, s'il en existe un à côté du dernier numéro de Closer. Les deux livres seront à portée de main au moment de passer à la caisse.
Et puis, Valérie Trierweiler, n'est-ce pas une journaliste littéraire, après tout? Elle interrogeait bien Frédéric Beigbeder et Joanna Smith Rakoff, il y a deux semaines, sur leur rapport avec Salinger, puisque ces deux écrivains viennent de publier un livre dans lequel l'écrivain américain joue un rôle. Bien sûr, c'était dans Paris Match, dont les pages littéraires ne sont probablement pas les plus fines de la presse française (encore que).
Et Paris Match, où elle écrivait, dont elle était sortie, où elle est revenue, c'est précisément l'hebdomadaire qui publie aujourd'hui, un jour avant tout le monde (formidable scoop), des extraits du livre mystérieux que les lecteurs normaux ne pourront acheter que demain. Enfin, normaux, c'est une manière de parler. Et puis, il faudrait qu'ils en aient envie. Mais tout est fait pour leur donner envie, puisqu'on ne parle que de cela depuis ce matin. Même moi, d'ailleurs, c'est dire à quel point l'épidémie est plus dangereuse que celle d'Ebola.
J'aurais été curieux de voir si Valérie Trierweiler avait, aujourd'hui, parlé d'un livre (un autre livre que le sien) dans Match. Mais le numéro de cette semaine doit s'être arraché avant même d'arriver dans mon kiosque, même électronique. J'entends ce qu'on me dit (ou que je lis, ici et là): une douzaine de pages sont consacrées au sujet, et la couverture aussi, bien sûr, pour quatre malheureux petits extraits cités. Ce qui ne fait quand même pas grand-chose et ne permet probablement pas de rendre hommage au style de l'auteure.
En revanche, les réactions fusent de toute part. Sauf du côté de l'Elysée, puisqu'il (on dit "il", pour l'Elysée? c'est qui, ça, l'Elysée?) n'avait pas vu venir la sortie du livre (moi non plus, si cela peut vous rassurer). Cela n'empêche pas le JDD, citant Le Parisien qui cite un proche du président, de décrire, certes d'un peu loin pour que l'image soit vraiment claire, un Hollande "atterré" par le livre de Trierweiler. On nous refait, comme souvent, l'histoire de l'homme qui a vu l'homme qui a peut-être vu l'ours, à moins que ce soit celle du serpent qui se mord la queue, sur base je le rappelle de quatre courts extraits.
Quant à savoir si Valérie Trierweiler va ou non vitrifier la rentrée littéraire, empêchant chaque acheteur de son livre de se procurer un roman récent, voulez-vous que je vous fasse un aveu? Je m'en moque.
J'ajoute, à l'attention de celles ou ceux qui auraient l'intention saugrenue de me demander si je vais lire ce livre, que je tiens des super-pouvoirs d'un sorcier Jivaro, que je me suis longuement entraîné à réduire d'un seul regard un livre de 320 pages comme celui de Valérie Trierweiler au format d'un ouvrage d'Amélie Nothomb (je vous laisse faire la comparaison) et que je suis devenu capable de faire la même chose avec leur tête.

lundi 25 août 2014

Champagne éventé pour Amélie Nothomb

Je ne vais pas vous bassiner à propos du rendez-vous annuel avec le nouveau roman d'Amélie Nothomb, vous connaissez la routine. Le millésime 2014, appellation contrôlée puisqu'il y est versé beaucoup de champagne, est un petit cru. J'en avais la crainte après avoir découvert quelques pages dans Lire, j'en ai malheureusement la certitude après avoir pris une heure et demie de mon précieux temps pour le lire.
Une fois encore, il s'agit presque d'une nouvelle étirée sur la longueur d'un roman bref. Amélie s'y contemple en écrivaine au succès croissant, ce qui pousse les libraires, connaissant ses goûts, à lui offrir du champagne plutôt que du vin chaud à l'occasion des séances de dédicaces. Elle est en quête d'un convignon ou d'une convigne (car compagnon ou compagne, c'est pour partager le pain, n'est-ce pas?) avec qui s'enivrer gaiement. Et trouve Pétronille, une authentique "prol" (ah! l'influence des parents communistes!) bourrée d'a priori sur les gens de la haute, parmi lesquels elle range Amélie Nothomb - malgré l'admiration sincère qu'elle éprouve pour ses livres. Bourrée tout court, parfois, et la langue devient plus acérée, même si elle ne l'a jamais dans sa poche.
C'est un beau personnage, Pétronille, au fond. Une fille nature, mais d'une nature bien différente d'Amélie. Celle-ci ne s'accroupirait probablement pas entre deux voitures pour évacuer un trop-plein de boisson, acte que Pétronille accomplit sans se poser de question.
Mais ce beau personnage, qui donne son titre au roman - Pétronille, donc, je le précise au cas où vous auriez perdu la concentration nécessaire à lire cette note de blog dont je suis en train de me demander pourquoi je l'écris tant il y a d'autres livres qui mériteraient la lumière -, va bientôt disparaître d'une mémoire (la mienne) pas assez impressionnée pour qu'elle y garde une petite place. La faute à une romancière habile et paresseuse qui se contente de trop peu. Sauf en matière de champagnes, bien sûr.

dimanche 15 septembre 2013

Écrivains en voie de naturalisation

Chère cousine,

Je t'avais demandé de garder pour toi les informations que je t'ai envoyées la semaine dernière. Tu n'en as pas été capable et je ne parviens même pas à t'en vouloir. Pour une fois qu'un sujet de conversation excitant te tombait dessus, j'imagine aisément dans quel état de fébrilité tu devais être. Malgré tout, je te demanderai une fois encore d'être prudente. Ce que je te raconte n'est destiné qu'à toi. Seule. As-tu reçu quelques échos de la manière dont la rumeur, jusqu'alors limitée à un petit cercle d'initiés, avait circulé? En subissant au passage les habituelles amplification et déformation qui ont fait dire un peu partout: le Goncourt, c'est joué pour cette année!
Pire - ou mieux: Nue était, jeudi dans Libération, en tête des meilleures ventes selon Datalib. Et encore deuxième ce week-end, dans la mise à jour. Classé jeudi derrière le livre de Jean-Philippe Toussaint, et devant aujourd'hui, le roman d'Amélie Nothomb, La nostalgie heureuse. Les deux ouvrages possèdent quelques points communs. D'évidentes qualités, bien que très différentes. Une longueur raisonnable pour qui ne veut pas passer trois jours à lire un roman. Ils se situent aussi dans ce qu'on peut appeler une œuvre, chacun des deux écrivains possédant déjà une jolie bibliographie.
Pour autant, cela ne suffit pas à les réunir dans le succès. Il fallait une autre condition, qui me rappelle le mot lancé un jour par Jean-Jacques Brochier comme une boutade: un écrivain français sur deux est... belge! Aujourd'hui, il pourrait dire: 100 % des deux meilleures ventes de livres français sont écrits par des auteurs belges.
Certes, cela ne sera probablement plus valable la semaine prochaine (encore que...). Il n'empêche que certains y voient un signe et sont tentés de franchir une frontière qu'Eric-Emmanuel Schmitt a sautée il y a quelques années. Cela ne lui a pas réussi comme il l'avait espéré: il n'a pas compris qu'il ne suffisait pas d'être belge pour casser la baraque: Les perroquets de la place d'Arezzo se classent à une vingt-cinquième place honnête, certes, mais malgré tout décevante. Car c'est un livre épais, qui s'inscrit mal dans l'ADN de l'écrivain belge type.
Voilà un raisonnement stupide, me diras-tu. Et tu auras raison, si tu t'en tiens à la logique. Pourtant, les faits sont là. J'ajoute, pour ton édification personnelle, qu'Antoine Compagnon, avec Un été avec Montaigne, est classé cinquième meilleure vente, bien que l'été soit en voie de disparition. Et qu'a-t-il de commun avec la Belgique? Il y est né, tout simplement...
Même si tu n'es pas encore convaincue, ce qui va suivre ébranlera peut-être tes certitudes. je tiens de source sûre que, dans plusieurs maisons d'édition parisiennes, des chasseurs de têtes ont été engagés pour établir le profil des romanciers les plus aptes à se couler dans le moule des auteurs belges à succès. Ta propension au bavardage me retient de te fournir toutes les précisions. Mais les choses ont bien avancé chez au moins trois éditeurs où un, parfois deux écrivains français sont prêts à changer de passeport dès l'année prochaine, afin de franchir le cap des 100.000 exemplaires.
La manœuvre est aussi grosse que risquée. Une écrivaine que je ne nommerai pas demande qu'on lui achète une villa à Néchin, dans la rue où s'est installé Gérard Depardieu. Son éditeur rechigne, par crainte qu'elle passe plus de temps à picoler avec l'acteur qu'à finir son prochain livre - son premier livre "belge".
Tout cela ne donnera peut-être aucun résultat concret. Mais l'affaire semble bien engagée, on en reparlera dans un an ou deux.
Ne prends quand même pas ceci trop au sérieux, chère cousine, que j'embrasse,
ton cousin.

lundi 5 août 2013

La première bonne nouvelle de la rentrée littéraire

Depuis un peu plus de vingt ans - vingt et un exactement, soit pour la vingt-deuxième fois -, ma rentrée littéraire commence, à peu près une fois sur deux, par la lecture du nouveau roman d'Amélie Nothomb. Une sorte de mise en jambes en une heure de lecture environ, parfois un peu plus, parfois un peu moins, qui me permet de retrouver une manière familière avant de me lancer dans des explorations plus hasardeuses et souvent plus exaltantes. Car lectrices et lecteurs de ce blog le savent probablement, je sors le plus souvent déçu de cette lecture, pour un tas de raisons qu'il serait trop long d'expliquer ici (je me suis promis de le faire un jour, si j'en trouve le temps. Mais des bribes d'explication se trouvent éparpillées, au fil des années et des rentrées, dans ce Journal d'un lecteur.
Aussi est-ce avec une joie non dissimulée, oyez, oyez, bonnes gens, que, je vous l'annonce avec trompettes retentissantes, cette année, le Nothomb est bon!
Peut-être est-ce parce qu'elle revient au Japon, décidément le territoire qui lui a inspiré ses meilleurs livres? Il semble qu'elle trouve là une matière à la fois très personnelle et pourtant universelle. Hypothèse, bien sûr...
Toujours est-il que la rentrée commence bien, avec un peu d'avance sur le calendrier puisque La nostalgie heureuse sortira le 21 août seulement.

P.-S. Je découvre l'existence d'un site dédié à Amélie Nothomb. Si vous voulez tout savoir, c'est par ici. Et, pour lire un extrait (bref, l'extrait: la couverture, la page de titre et les deux premiers paragraphes) de La nostalgie heureuse, c'est par là.

jeudi 18 octobre 2012

Amélie Nothomb, l'imagination au service (?) du fait divers

Le magazine L'Express publie cette semaine, entre un article sur les transhumains et une chronique de David Abiker sur les salauds de stagiaires (je simplifie), un texte (que j'appellerais une nouvelle) d'Amélie Nothomb inspiré par la tuerie de Chevaline. Je vous épargne le rappel des faits, Internet fonctionne à la perfection pour cela.
Cela s'appelle "Mon cri est celui d'un oiseau", mais je me demande sur quelle branche est allée se percher la romancière.
Olivier Le Naire, dans l'édition papier, utilise l'espace de deux colonnes pour expliquer pourquoi il fallait demander cette collaboration à Amélie Nothomb (qui a, de toute évidence hésité avant d'accepter - dommage qu'elle ait fini par prendre la mauvaise décision).
Il écrit: "Le journaliste est un passeur de questions. Mais, quand la vérité échappe à tous, il doit céder la parole à l'écrivain, qui, seul, peut tenter de mettre en mots l'indéchiffrable." Ce qui ne veut pas dire, je le porte au crédit d'Olivier Le Naire, apporter des réponses. Il cite des exemples d'écrivains qui se sont emparés de faits divers. Certains sont de bons exemples: Stendhal, Truman Capote ou Emmanuel Carrère. Il range dans la même catégorie les délires de Marguerite Duras à propos de l'affaire Villemin, et cela m'a fait douter un peu. Pourquoi pas Salim Bachi dans la tête de Merah, tant qu'il y était?
J'ai donc lu ce qu'avait imaginé Amélie Nothomb dans la tête, non du tueur (ou des tueurs, qu'est-ce que j'en sais, moi?), mais des deux jeunes survivantes du massacre. Leur cri d'oiseau - d'un oiseau qui n'existe pas - est un langage qu'elles seules connaissent et à travers lequel elle se reconnaissent, vérifiant pour l'occasion qu'elles sont toutes les deux en vie.
J'ai du mal à comprendre comment cette mise en mots de l'indéchiffrable nous fait approcher, ne serait-ce qu'un peu, un des aspects de cette scène. Peut-être pourrait-elle nous transporter dans une hypothèse de la manière dont elle a été vécue par les deux enfants. Si c'était moins superficiel, moins gratuit.
Amélie Nothomb et le fait divers, ça ne colle pas. Sinon pour produire un bout de littérature tchip-tchip (à cause du chant d'oiseau) qui reste très cheap-cheap.

lundi 12 décembre 2011

Demain, ou presque, la rentrée des poches

Ça sent la fin de l'année, le chroniqueur s'épuise aux derniers articles de 2011, se désespère de n'avoir pas lu tel ou tel livre qui lui aurait pourtant, croit-il, apporté bien du bonheur (parfois, pour se rassurer, il se dit qu'il aurait peut-être été déçu et que ce n'est donc pas si grave). Il tente de prendre du recul en visitant l'actualité de 1912 (je vous dirai bientôt pourquoi). Et il voit, sur le coin du bureau, le bel agenda de la Pléiade marqué, en lettres d'or, 2012. De quoi 2012 sera-t-il fait? s'interroge-t-il. Entre autres choses, de belles séances de rattrapage grâce aux livres de poche dans lesquels il plongera avec les délices de l'urgence décalée.
Revue de quelques titres attendus à partir du 4 janvier.

En commençant par celui que beaucoup ont lu déjà (pas moi) et que beaucoup plus encore attendent (j'en suis): le deuxième tome de Millenium. La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette, titre prometteur après Les hommes qui n'aimaient pas les femmes par lequel j'avais été séduit, il y a un an et demi déjà.
Stieg Larsson, mort avant d'avoir pu boucler le quatrième volume de ces polars, ignorait probablement à quel point il rassemblerait les lecteurs autour de ce massif isolé dans la production littéraire contemporaine. Il ignorait davantage encore comment le cinéma relaierait le succès de ses livres.
Dans un autre registre, une chronique toujours en cours (le cinquième volet est publié en même temps qu'est réédité le précédent) peut être lue avec un an de retard. C'est donc avec la même joie un peu sadique que je me plongerai dans la Quatrième chronique du règne de Nicolas Ier, où Patrick Rambaud utilise son imagination dans les marges du réel.
J'aurai en revanche quelques hésitations avant d'ouvrir Suite(s) impériale(s), de Bret Easton Ellis, auteur un peu trop culte à mon goût pour que sa littérature soit tout à fait honnête - mais j'espère me tromper. Et la première semaine de janvier aura quand même été, avec ces trois livres, assez riche pour passer à la suivante.

Le 11 janvier, je ne relirai probablement pas Une forme de vie, laissant Amélie Nothomb à celles et ceux qui aiment ça - c'est rarement mon cas, et certainement pas avec ce livre-ci.
En revanche, je serai heureux de retrouver Herta Müller avec La bascule du souffle, un roman époustouflant qui justifierait bien, à lui tout seul (mais il y en a d'autres), un prix Nobel de littérature.
Mais pourquoi donc n'avais-je pas lu le deuxième roman de Jean-Baptiste Del Amo alors que j'avais beaucoup aimé le premier. Voilà qui mérite une réparation, dont l'occasion est accordée grâce à la réédition du Sel.
Tant qu'à évoquer des réparations, j'en dois une aussi à Régis Jauffret, dont je n'ai pas lu Tibère et Marjorie.

Ce sont quelques envies, parmi beaucoup d'autres, dont les conséquences trouveront un écho ici (et ailleurs).

samedi 23 juillet 2011

Amélie Nothomb, journal d'une relecture

Dans quelques jours – trois semaines exactement – Amélie Nothomb publiera son vingtième roman. En autant de rentrées littéraires. Une sorte d’exploit, doublé d’un succès constant. Soit des millions d’exemplaires achetés, lus, souvent commentés avec ferveur. Le prouve la parution, en même temps que celle de Tuer le père, d’un roman d’Annick Stevenson, Génération Nothomb. L’œuvre d’Amélie Nothomb y est synonyme de rédemption pour Sami, le personnage principal. La gentillesse, la disponibilité de l’écrivaine, le temps qu’elle passe à répondre aux lettres de ses lecteurs, tout sert à justifier l’admiration. Et jusqu’aux célèbres chapeaux.
Comme tout le monde, j’ai été frappé par les chapeaux. Mais je suis peu sensible à cette esthétique. Comme beaucoup, je lis les romans d’Amélie Nothomb depuis 1992 – à peu près tous, seul l’un d’entre eux m’a peut-être échappé, et j’ai écrit des articles sur treize des dix-neuf parus à ce jour. Mais j’ai le sentiment d’avoir été, depuis le début, plus sévère que la majorité des commentateurs.
Pourquoi? Parce que je suis trop souvent déçu. Probablement aussi parce qu’à la déception s’ajoute l’incompréhension face au cortège d’éloges qui accompagne chaque publication.
Le doute m’accable parfois: après tout, il est possible que je me trompe et que l’œuvre d’Amélie Nothomb possède des qualités que je n’y ai jamais trouvées (à quelques exceptions près, j’y reviendrai). Même s’il m’est arrivé de lire deux fois certains de ses livres – la première lors de la publication originale, la seconde dans l’édition de poche –, je m’y recolle donc, entreprenant la tâche (pas insurmontable) de relire, en attendant Tuer le père, les dix-neuf premiers romans d’Amélie Nothomb.
Si tout se passe bien, si je ne m’énerve pas trop, si d’autres travaux ne m’appellent pas d’urgence, je devrais avoir mené à bien cette traversée au moment où sortira le vingtième roman de l’auteur belge. On verra bien quelles conclusions j’en tirerai, à la fin d’un «Journal d’un lecteur» entièrement dédié à ces ouvrages.

vendredi 24 juin 2011

Amélie Nothomb au Japon : une précision

Le 18 août, ponctuelle au rendez-vous de la rentrée littéraire dont elle fait l'ouverture depuis 1992, Amélie Nothomb publiera son nouveau roman, Tuer le père.
Ce sera son vingtième livre soit, même si chacun est mince, un joli morceau occupé sur une planche de bibliothèque.
Mais, sans préjuger de ce qu'il sera et en tenant compte du fait que j'ai dû en manquer deux dans la série, le sommet de son œuvre reste à mes yeux son huitième roman, Stupeur et tremblements, paru en 1999 et Grand Prix du roman de l'Académie (Acadamélie?) française cette année-là.
L'édition de poche vient de faire peau neuve à l'occasion du dixième anniversaire du livre. Dixième anniversaire? Là, je ne comprends pas bien, puisqu'il est sorti il y a douze ans et que le film d'Alain Corneau adapté du roman a huit ans. Bien sûr, si on fait la moyenne...
Peu importe. Toujours est-il qu'il s'agit d'une édition collector sous coffret. Et l'acheter ressemble à une bonne action, puisque les bénéfices et les droits d'auteur de ce tirage iront à Médecins du Monde et à sa mission japonaise. Il y a de quoi faire, en effet, depuis le tremblement de terre et le tsunami.
Pour faire bonne mesure, une nouvelle inédite s'ajoute au texte du roman. Du moins l'éditeur présente-t-il Les myrtilles comme une nouvelle. En réalité, Amélie Nothomb explique pourquoi elle a fait l'ascension du mont Asama - racontée dans Ni d'Ève ni d'Adam. Il y a bien une histoire de myrtilles dans ces quelques pages. D'un intérêt mineur, cependant...

vendredi 27 août 2010

Amélie Nothomb, dix-neuvième rentrée

Mais qu'est-ce qu'on lui trouve, à Amélie Nothomb?
Cette question, il y a dix-huit ans que je me la pose, depuis son spectaculaire débarquement dans le monde étroit du best-seller en 1992, quand était sorti Hygiène de l'assassin. J'avais alors été un des rares (pas le seul, mais presque) à mettre en évidence les défauts plutôt que les qualités du livre. Je retrouve, sur Internet, un extrait de mon article qui, si je me souviens bien, était assez bref: «Les premiers romans se suivent et ne se res­semblent pas. Celui d'Amélie Nothomb, pour être ambitieux à plusieurs titres, ne parvient malheureusement à aucun de ses buts (...) Pour tout dire, on ne se prête pas à ce jeu psy­chologique dont l'intérêt littéraire n'apparaît pas vraiment.»
Très honnêtement, les arguments que j'aurais pu avancer alors pour justifier cette note négative me sont aujourd'hui un peu sortis de l'esprit. Mais ils étaient, me semble-t-il, solides, et il faudrait que je relise un jour le roman pour savoir si je les retrouve - ou si, ben oui, cela arrive, je m'étais énervé pour pas grand-chose.
Toujours est-il que, depuis, j'ai lu presque à chaque rentrée l'Amélie Nothomb nouveau qui tombe avec avec autant de régularité que le Beaujolais nouveau, bien que plus tôt dans l'année. Ceux que je manque, je les retrouve au moment de leur parution en poche et, à une ou deux exceptions près, je les ai ainsi tous lus. Avec, chaque fois, beaucoup d'espoir. Car enfin, une romancière qui occupe une telle place dans le cœur de ses lecteurs doit avoir quelque chose pour elle, non? Je n'affirmerai pas le contraire. Mais, le plus souvent, je suis déçu.
Et, malgré le chœur de louanges que je vois s'élever dans la presse à propos d'Une forme de vie, je suis bien incapable de m'y joindre.
Comme d'habitude, le livre repose sur une idée simple, étirée sur 180 (petites) pages et évacuée dans une pirouette finale. Les romans d'Amélie Nothomb doivent être, il faudrait en faire un jour l'expérience, aisément résumés sur Twitter - soit en 140 signes maximum, pour ceux qui ne pratiquent pas. Ici, cela donnerait quelque chose comme:
Amélie Nothomb et l'obésité d'un GI en Irak. Son engraissement est un sabotage (amoureux?). Stupeur de l'écrivaine, tremblement des chairs.
(139 signes.) Une bonne partie du livre est constituée par les lettres de ce militaire, Melvin Mapple. Il dit à Amélie Nothomb son malheur et son bonheur d'avoir pris cent kilos depuis qu'il est en Irak, parle poétiquement (?) de sa graisse. L'écrivaine lui répond, entre fascination et réticence. Lui propose d'envisager les transformations de son corps comme une œuvre d'art. Elle se répand en considérations sur l'obésité, l'anorexie et ses rapports avec ses lecteurs.
Certains de ceux-ci trouveront magnifique la manière dont elle formule ses réflexions. Je n'en suis pas. Elles me semblent aussi vaines que superficielles. Jugez vous-mêmes (et vous n'êtes pas tenus de penser comme moi):
Je vais écrire une chose grave et vraie: je suis cet être poreux à qui les gens font jouer un rôle écrasant dans leur vie. Nous avons tous une dimension narcissique et il serait plaisant de m’expliquer ces phénomènes récurrents par ce qu’il y a en moi d’extraordinaire, mais rien en moi n’est plus extraordinaire que cette malheureuse porosité dont je soupçonne les ravages. Les gens sentent que je suis le terreau idéal pour leurs plantations secrètes.
Une forme de vie est, à mes yeux de lecteur déçu, un roman pesant et qui, paradoxalement (en raison de son sujet) manque de poids.