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mercredi 17 août 2016

Amélie Nothomb, cette fois c'est bien

Les habitués de ce blog savent peut-être, s'ils suivent les épisodes annuels de mes démêlés avec l'oeuvre d'Amélie Nothomb, un véritable feuilleton, combien j'éprouve souvent des réticences devant des livres qui me semblent trop peu consistants pour être autre chose que des apéritifs à la rentrée littéraire. D'où, peut-être, leur présence au moment où celle-ci s'ouvre, avant de passer aux choses sérieuses.
Mais ne croyez pas que je me réjouis de tomber à bras raccourcis, chaque mois d'août que fait le calendrier, sur le nouveau roman de la dame au(x) chapeau(x). Au contraire, c'est toujours avec l'espoir de trouver enfin un livre réussi que j'ouvre le titre suivant. La déception, puisque souvent déception il y a, en est plus rude. Mais imaginez que, pour une fois, un roman d'Amélie Nothomb passe la barre à laquelle j'aimerais qu'elle se confronte. C'est le bonheur.
Excellente nouvelle, cette année, le bonheur est au rendez-vous avec Riquet à la houppe - il y a quatre ans, c'était Barbe bleue, et le conte revisité ne m'avait pas séduit. Il en va tout autrement cette fois.
Riquet, qui s'appelle en réalité Déodat, fils d'Enide et d'Honorat, possède une caractéristique qui n'échappe même pas au premier regard de ses parents: il est laid. Pire que laid: "fripé de partout, les yeux à peine ouverts, la bouche rentrée - il était repoussant."
Le pauvre petit comprend très vite ce qui lui est tombé dessus. Mais, philosophe précoce, décide d'accepter son apparence. Je suis laid, oui, et alors?
En face, ou au moins sur l'autre rive de la Seine, Lierre et Rose, nouveaux père et mère, nomment Trémière la fille qui vient de naître. Elle est ravissante...
A son vingt-cinquième roman, Amélie Nothomb n'en est plus, heureusement, à se contenter de poser là deux figures opposées et à leur donner une chance de se rapprocher, pour le meilleur ou pour le pire - on peut tout imaginer, et d'ailleurs la fiction est faite pour cela. Elle décrit une autre sorte d'évidence, du genre qui apparaît seulement après réflexion: un enfant trop laid et une enfant trop belle possèdent en commun leur rejet par les autres. Ils ne semblent pas faits pour se couler dans le moule de la normalité et en souffriraient s'ils n'étaient les premiers à comprendre qu'il en est bien ainsi.
Dans son exploration du conte, et l'exploration est voyage c'est-à-dire, ici, écriture ou réécriture, Amélie Nothomb pousse un peu plus loin que de coutume les paradoxes habituels aux mécanismes de ses romans. Riquet à la houppe est d'ailleurs, et je crois que ce n'est pas anodin, un livre plus long que ses précédents. Plus dense, aussi. Sans rompre pour autant avec ses thèmes de prédilection dont une certaine monstruosité est souvent la colonne vertébrale.
Décevants ou rassurants par rapport au talent qu'on lui prête (et qu'elle possède), les romans d'Amélie Nothomb font, à force, et à force de succès, ce qu'on appelle une oeuvre. Suffisante, a-t-il semblé, pour accueillir l'an dernier sa conceptrice à l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. En la recevant, Jacques De Decker l'entraînait dans un tour du propriétaire où elle était chez elle, puisque sa lignée y était déjà représentée, en portrait ou en buste. Bustes et portraits, voilà qui correspond bien à sa bibliographie. Celle-ci, pour une grande partie, est une galerie de tableaux comme on en trouve dans les vieilles maisons de grandes familles, où il se trouve toujours quelques ancêtres à l'air si dégénéré qu'on se demande comment le sang a résisté à travers les générations. Riquet à la houppe, mieux que le Discours de réception d'Amélie Nothomb, fournit peut-être la réponse à cette interrogation: par l'amour.

lundi 11 août 2014

La mort de Simon Leys

La nouvelle nous vient d'Australie, où Pierre Ryckmans, devenu Simon Leys en littérature, vivait depuis plus de quarante ans: cet homme de grande culture, adossé à quelques principes dont il n'a jamais dévié, nous a quittés à l'âge de 78 ans.
Quand Simon Leys parlait de Michaux (dans Le studio de l’inutilité), on pourrait lui appliquer ses propres mots : « étranger chez soi, il faut absolument se découvrir un ailleurs pour légitimer cette alarmante condition. » Ce fut la Chine pendant une douzaine d’années, très loin de Bruxelles où il était né en 1935. Puis l’Australie, quand Liu Ts’un-yan, directeur du département chinois à l’Université nationale australienne, l’y a invité en 1970. Installé à Canberra pour trois ans, avec son épouse et leurs quatre enfants, il y était toujours. Les contacts avec l’Europe se faisaient par fax, sauf exceptions. Pour lutter contre les bêtises de l’administration belge qui refuse de délivrer un passeport à ses enfants, par exemple. Ou pour une communication à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique – il y était depuis 1990 le successeur de Simenon.
Il avait été l'un des premiers à tenter d'ouvrir les yeux des intellectuels français fascinés par Mao, dans Les habits neufs du président Mao, en 1971. Mais, s'il a beaucoup parlé de la Chine, il n'y est pas réductible. Il avait reçu le Prix Renaudot essai en 2001 pour Protée et autres essais (Gallimard).
Retour sur deux de ses livres les plus récents.


Simon Leys prend sans cesse des directions nouvelles et inattendues. Vers où souffle le vent, sans doute, car il manifeste un goût certain pour la navigation. Le premier récit de son nouveau livre nous ramène en 1629, quand le Batavia, de la Compagnie hollandaise des Indes orientales, s'échoue sur un récif de corail au large de l'Australie. Les naufragés du Batavia se retrouvent alors sur une petite île, avec à leur tête l'ancien apothicaire Cornelisz. Ce dernier prend le pouvoir et le consolide avec brutalité, réduisant l'involontaire colonie par des meurtres organisés, sous le prétexte, au début, de rendre une justice sévère, puis sans plus aucun prétexte.
L'affaire fit grand bruit à l'époque, car le tyran d'occasion fut retrouvé, jugé et pendu. Simon Leys voulait depuis dix-huit ans y consacrer un livre. Il n'était pas le seul. Et il a lu un jour, après d'autres ouvrages moins réussis, celui de Mike Dash (L'archipel des hérétiques). Il aurait pu renoncer à son projet. Heureusement, il n'en a rien fait. Au contraire, il en a tiré une petite merveille - qu'il présente modestement comme une invitation à lire le texte de son prédécesseur.
Plus près de nous, Prosper raconte une marée (une campagne de pêche), en 1958, sur un des derniers thoniers français à voiles. Après les horreurs de la première partie, on est rasséréné par la solidarité virile de l'équipage breton. Et surpris de voir qu'en trois siècles, malgré l'expérience de Bombard prouvant la possibilité de survivre en mer avec un minimum de ressources, les marins d'alors n'avaient pas changé d'avis sur les suites normales d'un naufrage: la mort. Les canots de sauvetage leur semblaient bien inutiles.
Mais Simon Leys ne se laisse pas pousser au hasard des vents: il navigue d'instinct par l'écriture.

Le studio de l'inutilité (2012)

Simon Leys est à l’exact opposé de Winnie, la femme de Verloc. Winnie est énigmatique : « la curiosité étant pour un être une façon de se révéler, une personne systématiquement dénuée de curiosité demeure toujours partiellement mystérieuse ». La curiosité de Leys, qui s’attache à ces personnages de Joseph Conrad dans L’agent secret, est grande. Il la partage volontiers, comme dans Le studio de l’inutilité, découpé en trois de ses thèmes favoris : la littérature, la Chine et la mer.
On apprend donc bien des choses sur l’auteur, dont certaines étaient déjà connues – en particulier son goût pour ces sujets. On n’oublie pas que le livre qui l’a rendu célèbre en 1971, Les habits neufs du président Mao, s’élevait contre l’aveuglement coupable de nombreux intellectuels occidentaux, notamment français, devant l’icône autoproclamée du peuple chinois.
Il n’a toujours pas décoléré, comme il le prouve dans un beau texte sur Michaux. Il s’en prend à la manière dont l’écrivain a révisé plusieurs de ses œuvres. « Cette vaste révision fut généralement désastreuse », écrit-il. Preuves à l’appui, à travers de nombreux exemples où la langue est rabotée et affaiblie en même temps que les avis péremptoires de Michaux, adoucis. Et, dans ce qu’il ajoute à Un barbare en Asie, « il accepte sans discussion l’image de la Chine que la propagande maoïste diffuse en France au moment de la “Révolution culturelle”. » Pourquoi Michaux agit-il ainsi ? Parce qu’il est devenu français, égarant du même coup les caractéristiques de sa belgitude, explique en substance – et beaucoup plus finement – Simon Leys.
Chine encore, et même colère contre Roland Barthes et son Carnet du voyage en Chine publié en 2009. Il ne s’en prend cette fois pas seulement à l’auteur, qui n’était plus là pour décider de la publication de ses notes, mais à ceux qui ont estimé utile d’en faire un livre, alors que Barthes lui-même s’en était abstenu. Un peu comme Vladimir Nabokov avait demandé à son épouse de détruire son roman inachevé, ce qu’elle ne fit pas, par amour, se gardant cependant de publier L’original de Laura, tandis que son fils, plus tard, passa outre. Simon Leys le regrette aussi.
Et ce studio de l’inutilité ? Il trouve sa source dans un lieu réel, décrit en liminaire. Et prolonge son existence, ou devrait la prolonger, à l’université sur laquelle un dernier texte, superbe, clôt le livre.

mardi 28 mai 2013

Sylvie Germain et l'Académie : France 0 - Belgique 1

En janvier dernier, les amateurs de littérature croyaient naïvement que Sylvie Germain allait être élue à l'Académie française. Malheureusement (pour la littérature, pour l'Académie, pour Sylvie Germain), ce fut une élection blanche. Dominique Fernandez, avec qui j'en parlais un peu plus tard, était plus que désolé, presque en colère. Occasion manquée, dont on ne sait quand elle se représentera. Hier, cependant, les Editions Albin Michel, où la romancière est publiée après avoir commencé son oeuvre chez Gallimard, annonçaient une bonne nouvelle: l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique vient de choisir Sylvie Germain pour succéder à Dominique Rolin. Une grande dame dans le fauteuil d'une autre, c'est justice. Roger Grenier m'avait parlé de Sylvie Germain avant même la parution de son premier ouvrage, Livre des nuits. Il n'avait pas tort d'en dire grand bien...
On va remonter le temps avec un entretien de 1989, quand Sylvie Germain a obtenu le prix Femina pour Jours de colère, son troisième roman, alors qu'elle vivait à Prague, une ville en pleine Révolution de velours. Le Mur de Berlin était tombé depuis quelques jours.

Vous avez publié quatre livres dont trois, Le Livre des nuits, Nuit d'ambre et Jours de colère, ont une parenté évidente. Opéra muet est assez différent...
Opéra muet est différent, parce que c'est un récit bref dont la structure est tout à fait autre. C'est plus resserré dans le temps.
Est-ce que ce livre annonce chez vous une autre manière d'écrire?
Pas particulièrement. En ce moment, je travaille sur un quatrième roman qui est tout à fait dans le style et dans la veine des trois premiers.
En réalité, vous aviez commencé par écrire des nouvelles qui n'ont pas été publiées.
Oui, des contes pour enfants et des nouvelles. J'aime bien garder l'idée d'écrire des nouvelles. Actuellement, quand je commence à écrire, l'histoire se déploie presque fatalement dans le cadre d'un roman. Mais je ne considère pas qu'un des deux genres est supérieur à l'autre, ni exclusif. C'est selon le désir d'écriture à un certain moment.
Dans les trois romans qui forment l'essentiel de ce qu'on a lu de vous, il y a des constantes. C'est la violence, c'est la folie... Font-elles partie d'un monde imaginaire qui vous habite en permanence?
Je ne me rends pas tellement compte, dans ma vie quotidienne, de l'existence de ce monde imaginaire, parce que l'attention est requise par d'autres choses, par les gens, le travail, les obligations. C'est en écrivant. L'écriture devient un révélateur de tout ça et des constantes étranges apparaissent, qu'on retrouve aussi, d'ailleurs, dans les rêves nocturnes qu'on peut faire et dont on va garder la mémoire. Et c'est vrai que j'ai pu constater des constantes comme l'angoisse, la violence, l'emportement. Cela ne signifie pas que je vis avec cela dans ma vie éveillée, dans mes rapports avec les gens. Au contraire. C'est comme si l'écriture me permettait de me décharger de tout ce poids qui reste très enfoui, inconscient.
S'il y a choix, comment le faites-vous pour les paysages, les lieux? Ils sont très liés à vos thèmes: ce sont des forêts, des endroits très terriens...
En fait, je ne fais pas tellement de choix, pas plus que pour l'intrigue ou les personnages. Au début, je vois quelques images de lieux qui peuvent être tout à fait simples. En général, ce ne sont pas des lieux très exotiques, c'est la campagne française. Du coup, les personnages et l'histoire qui vont se mettre en mouvement progressivement, je ne peux pas les imaginer ailleurs. C'est toujours lié à des forêts, à des champs, à des prés, à l'odeur des animaux, alors que je vis dans des villes depuis maintenant presque vingt ans. Il faut croire que mon enfance passée en province m'a assez marquée pour que ça me revienne.
Dans Jours de colère, il y a aussi une inspiration presque mystique. C'est une manière de sortir de la noirceur des paysages?
Les paysages ne sont pas si noirs. La lumière d'un ciel change constamment. Il y a des trouées dans le ciel, et ce n'est pas nécessairement mystique. Cela peut être une sorte de paix, ou un certain bonheur amoureux.
Le désir de possession est particulièrement violent dans votre dernier roman...
Oui, mais le personnage de la vieille Edmée n'est pas du tout dans la possession. On n'a pas de prise sur elle, parce qu'on n'a pas de prise sur quelqu'un qui est pauvre dans son âme, dans son cœur et dans sa pensée. Qu'est-ce qu'on peut lui prendre? Rien.
L'écriture est un travail solitaire, mais le prix Femina fait de vous un personnage public. Comment le ressentez-vous?
Je suis surtout étonnée. Il y a un tel brouhaha autour que je ne me rends pas très bien compte. Ce dont je me rends compte, c'est qu'il y a un aspect collectif dans un prix. Bien sûr, les membres du jury décident en fonction de leurs goûts, mais il y a également le soutien d'une maison d'édition. Et je considère que différentes personnes, chez Gallimard, m'ont aidée à avoir le prix.
Cela va vous donner tout à coup beaucoup plus de lecteurs...
Bien sûr, mais c'est peut-être un peu artificiel. Le livre peut plaire ou non aux lecteurs, et je ne vois pas en quoi cela changerait ma manière d'écrire. C'est quelque chose d'extérieur, qui est lié au monde de l'édition.
Vous vivez à Prague depuis plusieurs années. Quand avez-vous quitté la Tchécoslovaquie?
Le week-end dernier. J'ai laissé Prague en effervescence.
Comment vivez-vous les événements qui secouent actuellement ce pays?
Je suis tout à fait concernée. Quand on est dans un pays, on s'y attache, surtout quand il a été complètement étouffé depuis vingt ans.
Est-ce que vous voyez les gens s'épanouir autour de vous?
Je le verrai surtout à mon retour, parce j'étais là quand ça a commencé, j'ai vu la progression du mouvement, comme un feu de forêt, à une vitesse prodigieuse, mais je suis partie le jour où c'était encore tangent. Finalement, c'est extraordinaire, ce qui s'est passé. Voir Havel et Dubcek devant la foule, c'est fantastique!
Cela fait quand même penser un peu à vos livres: il y a quelque chose de sombre, de gris, et tout à coup un éclair de lumière.
Oui, mais j'espère que cet éclair de lumière va durer. Ils ne peuvent plus revenir en arrière, je crois, mais un gros travail les attend...
Ces choses que vous vivez maintenant pourraient-elles vous inspirer un roman?
Je ne sais pas. J'ai du mal à être inspirée par des événements aussi actuels. Et même si je vis cela de très près, je reste malgré tout un peu en marge, parce que je ne suis pas tchèque. Et je considère que pour parler de tout ça, il y a des écrivains de là-bas, tout à fait excellents. Je me méfie toujours des discours des gens de l'Europe de l'Ouest sur l'Europe de l'Est. J'écrirai certainement un jour sur Prague, mais ce sera, comme toujours chez moi, très filtré par mon imaginaire, par des rêves, par des choses personnelles, et ça n'aura pas la prétention de parler directement du pays.