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mardi 29 septembre 2020

Vincent Message place « Cora dans la spirale »


Vincent Message, avec son troisième roman, poursuit une démarche cohérente où l’imagination se met au service d’une interprétation du monde – de notre monde contemporain. Cora dans la spirale est l’histoire d’une jeune femme aspirée par un système de management qui vise à l’efficacité totale, à la rentabilité maximale, et tant pis pour celles et ceux qui ne se montrent pas à la hauteur ou ne sont pas assez malléables pour se plier avec docilité aux lois du moment.

Chez Borélia, une compagnie d’assurances en pleine transformation – plus tard, on pourra dire restructuration –, l’entreprise familiale a cédé aux sirènes d’un groupe plus important. « Big is beautiful », n’est-ce pas ? Cora voit venir les changements avec un peu de crainte car elle vient de rentrer d’un congé de maternité – et la petite Manon, si elle enchante sa vie avec Pierre, ne simplifie pas l’organisation de la vie quotidienne. Mais, forte de ses qualités reconnues dans le secteur du marketing où elle se trouve, elle imagine traverser sans trop de mal l’inévitable tempête.

Bien entendu, rien ne se passe comme prévu. La marche d’une entreprise est un rouleau compresseur qui fait peu de cas des individus et les états d’âme ne sont rien devant les buts poursuivis. Que Cora tombe amoureuse de Delphine, membre de la mission de conseil chargée d’optimiser le fonctionnement des différents secteurs, qu’elle s’attache à aider un réfugié malien en quête de paix après la guerre qu’il a fuie, ainsi que d’une autorisation de séjour en France, ce ne sont que des détails dans une histoire globale.

C’est pourtant à ce genre de détails que Mathias s’attache quand il tente de reconstituer, longtemps après des événements dont on apprendra pourquoi ils le touchent de près, ce qui est arrivé jusqu’au drame. De celui-ci, n’en disons pas rien, car il est longtemps annoncé, menace à l’horizon, et, à l’évidence, il se concrétisera le moment venu – laissons-le donc venir, il est assez brutal pour justifier l’attente.

D’autant que cette attente est nourrie d’une vie examinée sous tous les angles, comme s’il s’agissait de rédiger un portrait long format. Très long format. Les aspirations de Cora étaient bien plus grandes que le territoire sans cesse rétréci que lui ont laissé les années. « 30 ans seulement, et de moins en moins de vies possibles », a-t-elle écrit dans un des carnets qui retracent par bribes quelques épisodes du passé, avec les hauts et les bas d’une sensibilité parfois exacerbée. Mais qui nous touche à chaque instant.

mercredi 24 juin 2020

Les secrets de l’après-guerre selon Michael Ondaatje


Il a fallu attendre sept ans depuis La table des autres, le précédent roman de Michael Ondaatje, mais la première phrase d’Ombres sur la Tamise donne envie de s’y remettre toutes affaires cessantes : « En 1945, nos parents partirent en nous laissant aux soins de deux hommes qui étaient peut-être des criminels. »
On ne sera pas déçu. Avec en arrière-plan, sous forme d’esquisse sans insister, une ville de Londres en partie écroulée, un frère et une sœur font connaissance avec les marges d’une société qui, en des temps troublés, a singulièrement élargi l’espace disponible pour des aventuriers peu regardants sur la morale. Nathaniel, le narrateur de quatorze ans, et Rachel, presque seize, sont abandonnés par un père nommé à de hautes fonctions en Asie et une mère qui, en bonne épouse, embarque peu après son mari pour le rejoindre. Les deux hommes inquiétants de la première phrase sont surtout connus par leurs surnoms, ce qui n’est pas bon signe : « le Papillon de nuit », locataire dans la maison familiale, fait office de tuteur, « le Dard de Pimlico », ancien boxeur, complète bientôt la paire.
Avec des audaces d’adolescents prêts à tout et des craintes d’enfants manquant de repères, Nathaniel et Rachel se retrouvent tout naturellement là où les deux hommes les conduisent, par exemple dans un trafic de chiens sur le réseau serré des voies navigables autour de Londres. Mais Nathaniel, qui raconte, ne voit des événements que ce qu’on veut bien lui montrer. La partie immergée de l’iceberg est immense, il lui faudra du temps avant de le comprendre. « Nous avons connu une époque où des événements en apparence très lointains se déroulaient en réalité à deux pas de chez nous », dira-t-il plus tard avec le sentiment d’avoir été amputé de plusieurs années : « J’avais perdu ma jeunesse. »
En fouillant des documents auxquels il n’a en principe pas accès, il reconstituera une partie du puzzle. Il ne ressemble pas du tout à ce qu’il avait imaginé. Roman de l’absence et des failles, Ombres sur la Tamise (traduit par Lori Saint-Martin et Paul Gagné) évoque une atmosphère à la Modiano qui aurait pu écrire : « Mais peut-être étais-je le seul à me souvenir de cette époque, de ces vies. » Sinon que Michael Ondaatje en fait un livre bien à lui, solide et fluide à la fois.

vendredi 20 mars 2020

Coetzee remet Elizabeth Costello en scène

J.M. Coetzee n’aime rien tant que brouiller les pistes, transgresser la norme. Jamais de manière ostentatoire. Il ne clame pas : je veux vous étonner. Il se contente d’aller son chemin, de préférence à côté des sentiers habituels. Elizabeth Costello avait déjà été utilisée à cette fin dans le roman auquel son nom donnait le titre – en 2003, l’année où le Nobel de littérature avait couronné l’écrivain sud-africain. Elizabeth Costello se présentait comme une succession de discours à travers lesquels se dessinait la biographie de la romancière australienne, qui avait fait une première apparition en 1999 dans l’œuvre de Coetzee, avec un livre bref composé de deux chapitres repris ensuite dans le roman. L’abattoir de verre, sans en être une suite, prolonge l’histoire de cette femme et ressemble à un recueil de sept nouvelles qui ont d’ailleurs publiées en différents endroits de 2003 à 2017.
« Le chien », la première partie, décrit la tentative manquée d’une femme pour s’éviter le désagrément biquotidien d’être menacée par un chien quand elle passe devant la maison où, heureusement, il est retenu derrière le portail. Elle aurait voulu expliquer aux propriétaires de l’animal que, si elle pouvait lui être présentée, son agressivité perdrait toute raison d’être.
Dans la dernière, une des plus longues, qui donne son titre au livre, le fils de l’écrivaine, pas nommée cette fois mais on suppose qu’il s’agit toujours d’Elizabeth Costello, reçoit un coup de téléphone de sa mère qui lui expose le projet de construire un abattoir en verre. « Histoire de montrer ce qui se passe dans un abattoir. Un carnage. Il m’est venu à l’esprit que les gens toléraient le massacre d’animaux parce qu’ils n’avaient aucune occasion d’en voir un. Ni d’en voir, ni d’en entendre, ni d’en sentir un. » Malgré l’avis négatif du fils, elle insiste en lui envoyant un dossier fait de pièces éparses sur le sujet, pour qu’il voie s’il peut en faire quelque chose. Mais quoi ? Les pages qu’il lit ne l’aident pas à y voir clair. C’est lors d’une autre conversation avec sa mère que l’explication survient : elle se sent vieillir. « J’oublie même parfois qui je suis. Une sinistre expérience. Je perds la boule. Il fallait s’y attendre. […] Pour l’essentiel, je ne sais plus à quoi je crois. Mes croyances semblent avoir été recouvertes par le brouillard et la confusion. »
Voilà ce qui court à travers tout le livre : la prise de conscience de l’âge. De la crainte non justifiée d’un chien, au moins tant qu’il reste enfermé, à l’incertitude sur ses idées les mieux arrêtées, en passant par le souvenir d’un adultère, les cheveux teints, la résistance à un emménagement dans une résidence pour personnes âgées ou la place incongrue des chats (et de Pablo) dans une vie presque solitaire – sous deux angles différents –, tout converge vers cette question : qu’est-ce que vieillir ? S’il y a une réponse, mais ce n’est pas sûr, elle va vers un constat d’impuissance.

dimanche 15 mars 2020

Quand Jean Rouaud était kiosquier

Cinquième volume de « La vie poétique », Kiosque prolonge et confirme l’engagement de Jean Rouaud à voir le monde et à l’interpréter dans un univers littéraire dont il cherche encore, à ce moment, la forme. Le cycle tend vers l’écriture, la publication, l’existence comme écrivain. L’auteur ne sait pas alors qu’il recevra tout en bloc, dès son premier roman, Les champs d’honneur, et le Goncourt 1990 en prime.
Nous l’avions rencontré chez lui, quelques jours avant ce prix qui allait tout changer. Il était encore kiosquier, il avait déjà conquis un public de lecteurs et de lectrices plus large que la promesse faite par son éditeur, Jérôme Lindon – trois cents exemplaires, avait-il annoncé –, plus large aussi que dans son espoir secret : « Je pensais à trois mille. Et j’imaginais une jeune institutrice de province dans son coin, le soir, lisant le livre. » Il écrivait depuis longtemps et avait entrepris diverses expériences stylistiques avant de trouver son chemin dans la mémoire et sur les champs de bataille.
Avec Kiosque, nous n’en sommes pas encore là. Rue de Flandre, Jean Rouaud vend la presse et observe la rue. Deux amis, un anarchiste et un peintre maudit, partagent ce lieu avec lui. Des personnages contrastés et romanesques dont les portraits sur le vif séduisent par l’impression de réel qui en ressort. De manière plus ramassée, le kiosquier-écrivain garde les traces de certains clients : « Mon vieux Chagall / A connu les pogroms / Dans sa jeunesse. » Sur le modèle formel de Bashô : « Après le chrysanthème / Hors le navet long / Il n’y a plus rien. » Et avec l’audace de Bashô qui rend un navet poétique. Tout est littérature pourvu que les mots d’un artiste s’en emparent. La leçon sera retenue et le kiosque devient un théâtre aux facettes multiples.
Les bruits du monde s’y heurtent à travers les journaux et magazines de toutes provenances géographiques, linguistiques et culturelles – certains pour un ou deux acheteurs fidèles seulement. A travers, surtout, ces lecteurs qui apportent, rue de Flandre, leur perception de l’actualité dans leur pays d’origine : « J’apprenais beaucoup de leurs commentaires agacés ou désabusés quand ils démontaient devant moi les analyses des prétendus spécialistes de l’actualité étrangère, me prouvant par A+B que ce qu’ils racontaient ne tenait pas debout. »
C’est un Beyrouthin qui décrypte les âneries sur le Liban, un Marocain frappé par la présence policière à Casablanca, la guerre en Yougoslavie qui s’annonce rue de Flandre avant même d’avoir commencé. Le kiosquier reçoit des nouvelles du monde entier, sans bouger de son édicule moderne (et glacial l’hiver), grâce à ses envoyés spéciaux. Ils lui fournissent le recul nécessaire devant les commentaires autorisés – et plus jamais Jean Rouaud n’aura confiance dans la parole des experts convoqués par la radio ou la télévision pour « expliquer », à leur manière, les crises…
Le kiosque a, sur celui qui y travaille, un effet inverse à celui de la caverne platonicienne : au lieu de limiter la perception de l’extérieur à quelques formes d’ombres, il projette des pans entiers de vérités restées obscures à qui se satisfait des versions médiatiques. Encore fallait-il, pour l’entendre et le comprendre, être ouvert à la variété d’une humanité concentrée en ce lieu. L’écrivain possède cette qualité, avec celle de nous la faire partager.

dimanche 1 mars 2020

Tracy Chevalier dans un roman contemporain

Un enfant d’une dizaine d’années débarque dans une nouvelle école. C’est la troisième fois que cela lui arrive en six ans, son père est un diplomate ghanéen et Osei subit donc les conséquences de ses changements de poste. Avantage : il a vécu à Rome, à Londres, à Accra et à New York. Inconvénient : la fin de l’année scolaire est proche à Washington D.C. quand il découvre l’école primaire construite en brique à laquelle il va devoir s’intégrer. Ou pas. Car Le nouveau, dernier roman de Tracy Chevalier, situé dans les années 70, présente surtout le cas exceptionnel, dans ce lieu et à cette époque, d’un enfant noir mêlé à des élèves qui sont tous blancs.
« Un garçon noir dans notre école – j’y crois pas ! », dit Blanca à ses amies Dee et Mimi en guise de commentaire – et Dee lui demande de parler plus bas, de peur qu’Osei l’entende.
Le récit tient en une journée, une seule. Elle ne sera pas facile, Osei en est conscient : « J’aurai déjà de la chance si j’arrive au bout de cette journée sans me faire tabasser », confie-t-il à Dee qui s’est très vite sentie attirée par lui. Parce qu’il est noir ? différent ? sympathique ? riche de ses expériences internationales ? Un peu tout cela en même temps, probablement. Si les premières heures semblent se dérouler sans heurts, des sentiments ambigus s’installent et une faille se creuse entre les deux enfants. La faute, en particulier, à une machination montée par un autre élève, jaloux, autour d’une trousse qui infléchira plusieurs destins.
Il n’est pas nécessaire d’être grand pour développer des émotions fortes. Ce qui ressemble à l’amour est présent dans les cours de récréation, matière à moqueries ou à envies. Et les haines sont féroces, au moins autant que chez les adultes.
Tracy Chevalier s’est fait un nom d’autrice avec des romans inscrits généralement dans un passé sur lequel elle se documentait d’abondance. La jeune fille à la perle, ainsi que d’autres livres, ont été accueillis avec un enthousiasme mérité. Mais elle nous avait confié un jour n’avoir jamais voulu écrire des romans historiques. Les personnages, leurs caractères, leurs trajectoires, sont au centre de ses préoccupations. Il n’est donc pas si surprenant qu’elle se soit, avec Le nouveau, rapprochée de notre époque contemporaine. Elle y préserve l’essentiel de ses qualités et même sublime celles-ci dans la mesure où nous ne sommes pas distraits par le décor.
Osei et Dee sont des enfants comme les autres, même si la couleur de leur peau les différencie – surtout aux yeux des autres élèves, d’ailleurs. Même si l’expression du racisme perce jusque dans le corps enseignant. Mais ils sont surtout bouleversés par ce qui leur arrive – le bien et le moins bien. Dans l’exploration de petites têtes en quête de leurs pouvoirs humains, la romancière abolit toute distance entre nous, lecteurs, et eux, personnages. Aucune condescendance ne l’anime : Osei, Dee et les autres réagissent avec une spontanéité qui doit pourtant tout à la fiction, et c’est pourquoi Le nouveau est un livre admirable. Sans avoir été jamais un enfant noir projeté soudain dans une école blanche dans la capitale des Etats-Unis, on sait maintenant ce que c’est. Et c’est terrible, bien qu’il nous soit interdit d’en dire plus sous peine de gâcher la perception d’une tension de plus en plus forte.

dimanche 26 janvier 2020

Le fil jamais rompu d’une unique phrase

Une seule phrase, très longue, déroulée au fil d’un monologue intérieur, coupée de virgules à l’exclusion de tout autre signe de ponctuation et disposée en paragraphes de tailles variables, ouverts par des minuscules. Tel est, d’un point de vue formel – il saute aux yeux – le menu proposé par le romancier irlandais Mike McCormack dans D’os et de lumière, son premier livre traduit en français. Il avait été, il est vrai, mieux mis en valeur que ses deux recueils de nouvelles et ses deux romans précédents, en étant couronné par le prix littéraire le mieux doté au monde, le Dublin Literary prize : 100.000 € ! Nicolas Richard, un traducteur qui en a vu d’autres (Pynchon ou Brautigan, par exemple), restitue en français le flux impressionnant de la version originale.
Marcus Conway, la quarantaine, est un homme bien à sa place dans la société irlandaise. Il y joue même un rôle important puisque, ingénieur, il a en charge la validation de travaux d’intérêt public. Cela va de la réfection d’un pont à une construction d’école. Le poste qu’il occupe avec rigueur, professionnalisme et honnêteté lui vaut cependant bien des inimitiés. Entrepreneurs et politiciens préféreraient, pour faciliter l’avancée d’un chantier ou caresser des électeurs dans le sens du poil, qu’il mette parfois rigueur, professionnalisme et honnêteté entre parenthèses au profit de tous… sauf de la qualité durable du résultat, la seule chose qui le guide.
Ce sens de la responsabilité, qui l’honore, il ne l’a perdu qu’une fois : quand il a eu, en voyage, une liaison dont Mairead, son épouse alors enceinte de leur premier enfant, a tout appris. La crise a été brutale, la situation s’est apaisée après quelque temps mais le couple se trouve, depuis, en équilibre moins stable sur des bases plus fragiles.
De responsabilité, il en est encore question dans une intoxication alimentaire qui frappe les buveurs de l’eau distribuée par la collectivité locale, contaminée par des germes présents dans les déjections humaines. Responsabilité collective, semble-t-il, pour un accident sanitaire qui frappe notamment Mairead, impossible à faire endosser par une partie de la société plutôt que par une autre. Comme les germes, la responsabilité est fondue dans une masse indistincte dont nul ne peut être dissocié. Tous coupables, donc pas de coupable…
La morale individuelle, au filtre de laquelle Marcus passe les événements du moment, d’abord, puis de sa vie et de ce qui se produit dans le monde, dans la manière dont vivent ses deux enfants, est la colonne vertébrale d’une pensée sinueuse qui épouse le cours des heures et des jours, en fonction des événements : une conversation par Skype avec son fils en Australie, le vernissage d’une troublante exposition de sa fille, les échanges parfois houleux avec entrepreneurs et politiciens déjà évoqués. Mais aussi les souvenirs plus lointains de son père ou les images puissantes d’une ville imaginaire et parfaite, en perpétuelle croissance, dessinée par un génie autiste…
« c’est comme ça qu’on perd le fil
assis ici dans cette cuisine
qu’on perd le fil en ressassant un vieux thème, balayé par un jaillissement de mots et d’associations d’idées »
Le miracle étant que le fil ne se rompt jamais, jusqu’à la fin.

jeudi 28 novembre 2019

Catherine Poulain de la pêche à la cueillette

Catherine Poulain a été révélée avec un premier roman, Le grand marin, paru deux ans et demi avant celui-ci. Un livre rude dans lequel une femme, Lili, affrontait les éléments et un univers masculin, celui-ci comme ceux-là capables de blesser – et de rendre plus fort à condition d’y survivre. On s’interrogeait sur la possibilité d’un deuxième livre, tant les débuts donnaient l’impression d’avoir condensé tout ce qu’une vie pouvait avoir fourni comme expérience humaine. La réponse est venue avec Le cœur blanc. Et les inquiétudes sont levées : Catherine Poulain a plusieurs existences et les moyens littéraires de les transposer avec la même puissance que dans son livre d’ouverture.
De la pêche à la cueillette, on pourrait cependant croire que l’intensité est moindre. Mais le travail de saisonnier – ou de saisonnière, pour Rosalinde – n’est pas une sinécure, l’héroïne a eu le temps de l’apprendre : « on a l’habitude, après huit ans à trimer sur leur terre, dans leurs champs, pour leur fric, pour sa croûte. »
Au quotidien, le travail n’attend pas : il faut du rendement au moindre coût. On cueille, on charrie des caisses, le dos est rompu, les muscles noués, et l’attention ne peut faiblir parce que la qualité des asperges, par exemple, est à ce prix. Sans rien dire, quand on est une fille ou une femme, du patron qui vient ostensiblement pisser juste à côté, exhibitionniste sans crainte de représailles.
Rosalinde, comme Lili dans Le grand marin, occupe une place pour laquelle elle s’est battue, même si elle ne sait pas très bien, au fond, pourquoi elle est là, pourquoi elle préfère un travail aléatoire – il faut sans cesse chercher l’embauche quand une exploitation a donné tout ce qu’elle pouvait. Elle a, dit Ahmed, le cœur blanc, c’est-à-dire le cœur pur. Parfois, elle pleure. De fatigue, de détresse, allez savoir. Alors, elle fait comme les autres, elle boit. Cherche un corps qui se frotterait contre le sien, dans une tentative perdue d’avance pour oublier on ne sait quoi.
« Quelquefois l’âme est fatiguée. On sent ses soubresauts inquiets, furieux, comme un tourment qui s’exaspère, une agonie secrète qui vous étonne et vous déchire. Vous prend le désir d’autre chose, des goûts de départ absolu, de fuite qui sait, d’océan peut-être. » L’incertitude règne, elle domine le temps, coupe les envies, et pourtant Rosalinde y revient sans cesse.
Elle n’est pas la seule femme. La solidarité est cependant un rêve, vite évanoui comme les autres rêves que l’on peut nourrir dans le brouillard de la fatigue. La violence est plus présente que la douceur, et l’on se déchire, histoire de trouver là un peu de chaleur humaine.
On se frotte à une existence qui pique, on en ressent les limites et les aspirations. Catherine Poulain écrit à l’os, sans gras, c’est pourquoi elle n’a pas besoin d’ajouter des effets de manche pour nous toucher.

jeudi 19 septembre 2019

François Vallejo, la mémoire égarée de la guerre froide

A la fin des années 70, Jeff Valdera avait seize ans et, pour la dernière fois, avait pris la direction de Davos où il accompagnait souvent sa tante Judith à l’hôtel Waldheim. Elle avait des vues sur le propriétaire, Johann Meili, tandis que Jeff se remettait difficilement de l’éblouissement provoqué, dans le train de nuit qu’ils avaient pris, par une jeune Suissesse lui ayant offert une vue sur ses seins nus puis sur sa vulve. Une grande première, un souvenir inoubliable…
C’est en tout cas l’image qui lui revient quand, beaucoup plus tard, il reçoit une carte postale, d’un côté une photo de l’hôtel Waldheim, de l’autre une phrase non signée, fautes comprises : « Ça vous rappel queqchose ? » Oui : les seins, la vulve, l’excitation plutôt que le temps passé dans le lieu qui donne son titre au roman de François Vallejo : Hôtel Waldheim.
Il y a là une énigme déclinée sur plusieurs niveaux, comme on le dirait d’un jeu où il faut trouver une clé pour gravir les échelons de la difficulté. Premier niveau : qui est l’expéditeur de cette carte postale ? La réponse arrivera toute seule ou presque, au troisième envoi, signé : F. Steigl. Ce n’est pas encore suffisant pour savoir qu’il s’agit d’une expéditrice, mais cela viendra.
Entre-temps, d’autres souvenirs sont remontés à la surface et l’on commence à se faire une idée de ce que fut la villégiature de cet été. De longues conversations sur Thomas Mann, après lectures imposées (mais le devoir avait été agréable) par une résidente incapable d’imaginer que l’on peut séjourner à Davos sans avoir lu La Montagne magique. Des parties d’échecs et de go, des échanges avec un directeur sensible à la jeunesse de Jeff, de longues promenades dans les environs…
A ce moment, l’essentiel reste obscur, et pour cause : Frieda Steigl, enfin rencontrée et enfin caractérisée par son genre féminin, veut savoir tout ce qui s’est passé cette année-là dans l’hôtel, quel rôle Jeff a joué dans une partie dont il semble n’avoir pas eu la moindre conscience, et pourquoi le père de Frieda, Friedrich, a ensuite disparu – Friedrich qui se trouvait bien à l’hôtel au même moment, mais dont Jeff, apparemment, ne se souvient pas.
L’écheveau de la mémoire est très emmêlé et y retrouver quelque chose est un travail de longue haleine – en même temps que le véritable sujet du roman. En un sens, peu importe qu’il se déroule, au moins pour l’époque dont il faut reconstituer la trame, sur fond de guerre froide. Non que ce soit totalement indifférent : John Le Carré semble être passé lui aussi par l’hôtel Waldheim (le lecteur a le droit de tout imaginer) pour y placer quelques-uns des pions qu’il manipule avec tant d’habileté dans les livres placés dans le même contexte.
Si l’on songe à John Le Carré, c’est que François Vallejo aurait pu revendiquer l’occupation du même terrain. C’est dire le respect inspiré par un roman passionnant.

vendredi 17 mai 2019

L'Afrique de William Boyd

Le plus grand succès, dans les pays francophones au moins, de William Boyd avait été Comme neige au soleil, un roman traduit en 1985 qui nous plongeait au cœur d’une Afrique dont il avait bien connu les paysages. Il y est revenu notamment avec Brazzaville Plage, récemment réédité au format de poche, comme si le souvenir de ce continent avait quelque chose d’envahissant.
Une rencontre, en 1991.

C’est normal, parce que c’est le pays de mon enfance et de mon adolescence, explique William Boyd. Si j’avais vécu en Angleterre entre 10 et 19 ans, il serait normal d’écrire sur l’Angleterre. Mais je pense que ça va se terminer. J’ai maintenant écrit trois livres qui se passent en Afrique, et cette Afrique-ci n’est pas du tout précise…
Dans le pays où vit et travaille Hope Clearwater, il y a la guerre. On y rencontre, comme par hasard, des mercenaires belges. Cliché ou réalité ?
C’est comme ça. On rencontre toujours des ingénieurs écossais et des mercenaires belges. Quand j’étais au Nigéria à l’époque de la guerre civile, il y avait là-bas des mercenaires belges qui se battaient pour le Biafra. On pense au Congo, bien sûr, mais les mercenaires du Congo sont partis ailleurs ensuite, ils ont gagné leur vie en travaillant pendant d’autres guerres africaines.
Hope Clearwater, le personnage principal, observe une communauté de chimpanzés, et elle découvre qu’ils se font la guerre, comme les hommes dans le même temps !
J’ai découvert cela il y a quelques années, et j’ai vu très vite les implications que cela pouvait avoir avec la condition humaine. La structure de l’ADN des chimpanzés diffère pour seulement 2 % du nôtre. Pour moi, ça prouve que la violence est quelque chose de vital qui existe dans nos gènes. Depuis que cette scientifique, Jane Goodall, a découvert une guerre civile entre chimpanzés, on ne peut plus ignorer ces racines de violence dans notre esprit. Mais, peut-être parce que nous avons cette tendance, on est obligé de développer un sens moral pour rétablir l’équilibre.
Découvrant cette violence qui existe chez les chimpanzés, et en total désaccord avec le directeur du projet dans lequel elle a été engagée, Hope Clearwater doit affronter les certitudes du scientifique qu’elle est. Ce n’est pas la première fois dans son existence : elle avait déjà été confrontée à son mari, une sorte de mathématicien fou porté par le rêve d’une découverte impossible, une équation qui résoudrait la complexité du monde.
Je ne connais pas beaucoup de scientifiques, mais la vie dans les départements de sciences dans les universités est quelque chose de très ambitieux. Il y a là des gens qui sont de vrais égoïstes, comme les artistes…
Tout cela est dans Brazzaville Plage, et aussi bien d’autres choses, parce que plus William Boyd écrit de romans, plus il les rend complexes dans leur construction au point qu’on peut se demander s’il ne gaspille pas des idées en les groupant ainsi dans un seul livre.
Quand je commence à écrire, si je ne me trouve pas face à des problèmes, ça ne m’intéresse pas. Et ce livre était le plus difficile que j’ai écrit, avec les deux histoires et les réflexions en supplément. C’est ça qui est remarquable dans le roman : on peut faire ce qu’on veut. C’est une forme très généreuse. On peut mélanger les histoires, on peut changer le temps, on peut changer même les pronoms… Et, pour le lecteur, ce n’est pas plus difficile à lire !
William Boyd n’est cependant pas du genre à vouloir découvrir en cours d’écriture les choses qui arrivent à ses personnages : un long travail de préparation lui permet de mettre tous les éléments en place et de n’avoir plus qu’à rédiger ensuite.
Est-ce à cause de cette technique ? Toujours est-il que Brazzaville Plage, davantage encore que ses livres précédents, s’impose par son apparente simplicité qui cache une réelle complexité. On entre immédiatement dans l’univers, composé de plusieurs pans, de Hope Clearwater, et cette voix de femme – écrite par un homme – s’impose avec une force peu commune.

samedi 20 avril 2019

Le dictateur nu d’Ahmadou Kourouma

Un seul roman avait suffi pour placer l’Ivoirien Ahmadou Kourouma, en 1976, au premier rang des écrivains africains de langue française. Les soleils des indépendances fournissaient en effet, de l’intérieur, et avec un talent d’emblée éclatant, un regard critique sur la situation des pays d’Afrique noire après la décolonisation. Il avait attendu quatorze ans ensuite avant de revenir en arrière dans un deuxième roman, Monnè, outrages et défis, où l’époque coloniale était cette fois mise en lumière, avec les excès du colonisateur mais aussi les compromissions du colonisé. En attendant le vote des bêtes sauvages se situe dans le droit fil de ces livres : il consiste en un long dithyrambe, poursuivi en six veillées au cours desquelles se trace devant nos yeux étonnés le portrait du président Koyoga qui règne sur un pays appelé ici la République du Golfe et qui ressemble beaucoup au Togo – mais ce pourrait, sans doute, être n’importe où ailleurs.
Dithyrambe ? Certes, tous les éléments sont réunis pour le composer. La gloire d’un chef d’Etat vaut bien que s’y appliquent les meilleurs griots du cru, et en particulier ce Bingo, qui sera le « sora » dans ces circonstances : « Je louange, chante et joue de la cora. Un sora est un chantre, un aède qui dit les exploits des chasseurs et encense les héros chasseurs. » Et il n’est, au pays, de plus grand chasseur que Koyaga. Mais Bingo n’est pas seul, il est accompagné par Tiécoura qui joue de la flûte et qui, surtout, est son répondeur. Sa parole est souvent moins plaisante, comme en témoigne sa première intervention :
« Président, général et dictateur Koyaga, nous chanterons et danserons votre donsomana en cinq veillées. Nous dirons la vérité. La vérité sur votre dictature. La vérité sur vos parents, vos collaborateurs. Toute la vérité sur vos saloperies, vos conneries ; nous dénoncerons vos mensonges, vos nombreux crimes et assassinats… »
Cinq veillées sont annoncées, six auront lieu, selon une conception du temps très approximative, six épisodes d’une épopée légendaire dans laquelle se cache la vérité. Les vérités, convient-il de dire, tant chaque fait présente des faces contradictoires. De nombreux événements mériteront, par exemple, deux lectures : l’une attachée à expliquer les choses en fonction des croyances dans le pouvoir des forces surnaturelles, des esprits et de la magie ; l’autre leur donnant une structure plus conforme au fonctionnement d’un cerveau européen. C’est évidemment une explication enfantine de Blanc qui a besoin de rationalité pour comprendre.
Le mythe fait feu de tout bois, et le personnage de Koyaga se construit, hors normes, digne de marquer les esprits et de régner sur son peuple, même au prix d’une cruauté que justifie un destin élevé auquel il n’aura cessé de faire face avec courage. Apprenti dictateur, il bénéficie des conseils de ses aînés qui tiennent à lui faire part de leur expérience passée et lui confient, comme un héritage, les secrets du pouvoir. Ils se transmettent dans des scènes délirantes, par des personnages en qui l’on reconnaît ou croit reconnaître des figures historiques, de Bokassa à Mobutu, soucieux, par exemple, de prévenir Koyaga contre les méchantes bêtes qui menacent un chef d’Etat et président d’un parti unique dans l’Afrique indépendante de la guerre froide. C’est la fâcheuse inclination en début de carrière à séparer la caisse de l’Etat de sa caisse personnelle, ou encore d’instituer une distinction entre vérité et mensonge, etc.
Ahmadou Kourouma se livre ainsi à une joyeuse, burlesque dénonciation de tous les travers du pouvoir tel qu’il est trop souvent exercé dans les pays africains. Puisant dans un fonds commun nourri autant de la réalité historique que de récits appartenant à l’imaginaire collectif, il respecte rigoureusement les formes de ses veillées, allant jusqu’à les ouvrir et les fermer par des proverbes qui donnent le ton de chaque soirée, et en même temps transgressent avec une sorte de furie le respect dû au chef. La voix du conteur principal donne des couleurs éblouissantes à l’histoire d’un homme hissé sur un pavois glorieux, tel un dieu. Mais hissez-le assez haut, on verra qu’il n’a pas de pantalon…

lundi 11 mars 2019

Yanick Lahens et une société malade


Etre et rester un juge intègre dans une société corrompue : le pari – perdant – de Raymond Berthier, dont une lettre d’adieu à son épouse, quand il se sait condamné à mourir, ouvre le roman de Yanick Lahens, Douces déroutes (réédité au format de poche).
La noble ambition du juge était à l’opposé de celle qui anime Cyprien, jeune avocat stagiaire d’origine modeste mais plein d’avenir : s’il se conforme aux règles non écrites qui régissent le pouvoir et la fortune, il pourra transformer en réalité le rêve qu’une publicité a gravé comme une rengaine dans son cerveau : « Tu es Audi ! Tu es Haïti ! » Aucune compromission ne devrait être inacceptable dès lors qu’il a mis le pied sur le premier échelon vers le sommet de la hiérarchie sociale à Port-au-Prince.
Francis, journaliste free-lance, vient d’arriver à Haïti, ignorant des derniers événements criminels qui ont secoué la justice de ce pays mais à peu près certain de dénicher sur place un bon sujet de reportage à placer dans un magazine. Il va trouver mieux encore en rencontrant Brune, la fille unique du juge assassiné, la fiancée de Cyprien – mais elle s’en éloigne –, la chanteuse à la voix si troublante qu’un autre corps semble parfois habiter le sien : « Avec la voix monte une liberté intacte, celle pour laquelle on brûlerait tout l’or des jours. »
Dans un univers très différent de celui que décrivait Bain de lune, le roman qui lui a valu le Prix Femina en 2014, Yanick Lahens reste cependant elle-même : les maux de son pays la taraudent toujours et agitent la ville comme ils agitaient la campagne. Ses personnages sont conduits hors d’eux-mêmes par des forces qui les dépassent. Certains tentent de lutter, d’autres s’y plient et utilisent les ascenseurs mis à leur disposition sans s’émouvoir de la puanteur morale qui y règne.
Le plus impressionnant, dans l’organisation des éléments du récit, est l’interpénétration des parcours individuels. Francis, passeur entre le lecteur et les réseaux qu’il découvre, est placé devant des faits qu’il aurait peut-être préféré ne pas connaître. La tension est extrême, elle tire par instants le roman côté thriller. Et l’on suit les traces de la corruption, de l’injustice, avec une consternation qui va croissant. Mais aussi avec une fascination augmentée par la beauté d’une langue qui ne renonce pas un instant à la poésie.

dimanche 27 janvier 2019

La mort d’Éric Holder


Un style épuré, une approche en biais des émotions profondes qui ne se manifestent qu’en sourdine, une grande prudence dans les rapports entre hommes et femmes – ce qui caractérise l’œuvre d’Éric Holder, dont on vient d’apprendre la mort à l’âge de 59 ans, peut s’énoncer en quelques mots. Mais ceux-ci n’épuisent pas la grâce et le charme qui habitent la trentaine de livres qu’il a donnés depuis 1984, d’abord au Dilettante auquel il allait rester fidèle tout en publiant ses romans chez Flammarion avant de passer au Seuil (avec un bref détour par Grasset).
J’ai dû lire une dizaine de ses livres et écrire sur ceux-ci, je reviens donc sur ce parcours de lecture qui épouse imparfaitement la chronologie de la bibliographie (car des rééditions au format de poche trouvent place au moment de leur parution) et j’ajoute, pour le plaisir de goûter son style au plus près, le premier paragraphe de La belle n’a pas sommeil, que je n’ai malheureusement pas eu le temps de lire l’année dernière. Je le regrette vivement.

Duo forte (1989)
Le premier roman d’Éric Holder, Manfred ou l’hésitation, présentait d’évidentes qualités que l’on retrouve, magnifiées, dans ce livre bref et tendu qui tient du début à la fin une mélodie enchanteresse qui tient notamment à la personnalité des deux personnages principaux.
Maurice, quarante-deux ans, presque clochard – il vit dans une baraque et boit beaucoup –, est accordéoniste. À la terrasse d’un bistrot, il rencontre, un soir, Dino, guitariste, plus jeune. Ils sont tous les deux très doués et fous de musique. C’est cela qui les rapproche d’abord, mais ils ont aussi une femme en commun : Reine, qui a disparu il y a quelque temps, et à la recherche de laquelle ils partent sous l’impulsion de Dino. Maurice en sait plus long que lui, mais il se tait, laissant son compagnon à sa quête, ne tentant que mollement de l’en décourager.
C’est Maurice qui raconte. En réalité, même s’il n’est pas le professionnel, la vedette de la musique, c’est lui qui mène toujours le jeu. Jusqu’au bout, il exerce un pouvoir réel bien que discret sur leur histoire devenue commune.
Un rythme soutenu mène le lecteur à travers un roman qui va vite, parce qu’il révèle des pans entiers d’un passé dont on ne connaissait rien avant la première ligne, et qui se constitue comme une vie entière dévoilée dans sa signification profonde. Avec l’apparence de la superficialité et de la légèreté, Éric Holder touche aux secrets intimes de plusieurs êtres, et il arrive que cette musique prenne des tons déchirants…

Dans Mademoiselle Chambon, il est question d’une institutrice – dont le nom fait le titre du livre – et d’Antonio, un maçon d’origine portugaise. On est à Montmirail, Marne, 51. Ils ne se seraient peut-être jamais rencontrés si Antonio n’avait eu, avec sa femme Anne-Marie, un fils qui se trouve dans la classe de mademoiselle Chambon. Un jour, Anne-Marie malade, Antonio va lui-même chercher Kevin à l’école, avec un peu de retard. « Elle n’avait fait aucun reproche – bien au contraire, essayant d’adoucir le retard, arguant qu’elle avait le temps, et qu’elle était ravie de rencontrer le père de Kevin. Pourquoi avait-il fallu que celui-ci baissât les yeux, et qu’il répondît en s’excusant ? »
Cette rencontre est la petite graine qui donne naissance au roman, parce qu’elle s’enracine dans les regards et dans les cœurs, d’abord à peine présente, puis de plus en plus envahissante, au point de faire rêver aussi bien Antonio que mademoiselle Chambon – on peut dire, maintenant, qu’elle se prénomme Véronique, mais qu’elle aurait préféré Laure. Aucun des deux ne sait exactement ce qui arrive, Anne-Marie observe les événements avec un certain étonnement, et la vie suit son train.
Antonio et Véronique ne sont pas très audacieux. Ils s’enfoncent dans une fascination mutuelle qui ne les mène nulle part mais les active beaucoup de l’intérieur. Quelques habitudes changent, des parcours géographiques dérapent vers une plus grande proximité, c’est à peu près tout. Un léger tremblement qui suffit bien, pourtant, à faire une histoire vraie et pleine, attachante comme il en est peu, parce qu’elle a l’air si vraie…
« Que s’était-il passé ?
Et la réponse était : rien. »
Mais, entre le début et la fin, le grand fracas presque silencieux de vies qui se sont croisées.

L’homme de chevet et On dirait une actrice (rééditions, 1997)
Depuis Mademoiselle Chambon, qui a séduit l’an dernier, Éric Holder a un peu changé de statut : d’écrivain apparemment réservé à un petit cercle de lecteurs, il est devenu une sorte de phénomène porté par un bouche-à-oreille très favorable, et, du coup, ses livres précédents reviennent à la surface.
À commencer par L’homme de chevet, publié en 1995 et qui avait déjà provoqué une sorte de frémissement collectif.
L’argument est aussi simple qu’inhabituel : un homme vient, quotidiennement, tenir compagnie à Muriel, tétraplégique. Le corps souffrant et l’homme compassionnel… Ce couple étrange noue, au fil des pages, des liens de plus en plus forts, qui allègent la douleur, et peut-être même lui donnent une signification. À sa manière, par petites phrases qui ont l’air de ne rien dire mais qui, mises l’une derrière l’autre, finissent par dessiner un réel poignant, Éric Holder met un monde en place et nous touche.
Plus brièvement, les dix nouvelles d’On dirait une actrice, puisées dans quatre recueils parus au Dilettante (la même filière que celle suivie par un autre auteur Flammarion dont on parle beaucoup, Vincent Ravalec), proposent autant de personnages de femmes. Elles aussi sont très précisément mises en scène, avec leurs soucis quotidiens et leurs grandes aspirations contrariées. De petits riens qui font les rêves surdimensionnés, mais dont on a besoin pour continuer à vivre.
Ce recueil de nouvelles est, pour les lecteurs qui ne connaissent pas l’univers d’Éric Holder, une jolie porte d’entrée.

On connaît l’extrême sensibilité avec laquelle Éric Holder, en véritable sismographe de l’être humain, montre dans ses romans l’évolution des personnages qu’il y fait vivre. L’ange de Bénarès, L’homme de chevet et Mademoiselle Chambon, sans parler des nombreux ouvrages à diffusion plus restreinte publiés au Dilettante, l’ont progressivement imposé comme l’un des écrivains capables de faire beaucoup avec peu de moyens. Une langue simple et des situations peu spectaculaires lui suffisent amplement pour baliser un monde où des émotions retenues bouleversent cependant en profondeur la vie des êtres et leur donnent une épaisseur peu commune.
Dans Bienvenue parmi nous, il pose d’emblée les données de départ – et la principale dès les deux premières lignes : « Ce fut peu avant la date anniversaire de ses soixante-deux ans que Taillandier prit la décision de se suicider. » Très vite, on apprend qu’il est un peintre célèbre. Ses toiles ont une grande valeur marchande mais il a conservé les quatre dernières, vers lesquelles il retourne souvent, les contemplant comme le meilleur de ce qu’il a pu réaliser au sommet de son art. Ensuite, il ne pouvait plus que s’arrêter, à défaut de progresser encore. C’était il y a sept ans et, depuis, il mène une existence tranquille, en compagnie d’Alice, la femme de sa vie, peut-être la seule à se souvenir de son prénom – Philippe.
Taillandier n’est pas ce qu’on peut appeler un désespéré. Il vit avec ses problèmes cardiaques sans leur accorder trop d’importance. Mais il préfère choisir lui-même le jour et l’heure, ainsi que la méthode. Il n’a pas envie de finir diminué et considère la question de son suicide comme une issue honorable, en harmonie avec les soixante-deux années qui l’auront précédé. « Il s’était posé la question sans émotion, sans effroi, presque avec sympathie. Tu ne crois pas que le moment est venu, vieux ? » Le voilà donc à mettre son départ au point. Il ne tient pas à faire souffrir Alice et décide de lui laisser un espoir afin qu’elle ne sombre pas. Il achète un fusil de chasse, apprend à s’en servir pour être sûr de ne pas se rater, loue une voiture et se prépare à accomplir son destin dans une obscure forêt d’Ardenne, loin de chez lui (il vit dans le Sud). On mettra du temps à retrouver le corps, le temps pour Alice de s’habituer à son absence.
Il lui reste aussi à boucler honorablement son passage parmi les vivants, sans avoir l’air de faire ses adieux. Une grande fête, avec leurs deux enfants, pour son anniversaire fournira cette occasion. En même temps, sous prétexte de besoins d’argent pour boursicoter, il confie ses quatre dernières toiles à son fils, à charge pour lui de les vendre au mieux et d’en répartir les bénéfices.
L’organisation est trop parfaite pour qu’un grain de sable ne s’y glisse pas. Le grain de sable s’appelle Daniella et a quinze ans et demi. Alice l’a recueillie parce que sa mère l’avait jetée hors de chez elle et lui a proposé de rester un peu avec eux, histoire de trouver une aire de calme, assez longtemps pour se remettre de ses émotions. Des habitudes s’installent, Daniella devient une sorte de petite-fille qui partage avec Taillandier ses visites au village où il va quotidiennement acheter ses journaux. Elle y prend ses points de repère, y noue un flirt provisoire et le peintre à la retraite considère cette adolescente comme l’image de la vie même – mais sans se le dire vraiment, c’est plutôt une idée qui naît en lui hors de toute conscience, et qui se transformera, d’un coup, en évidence.
Cela arrive au moment où Taillandier, parvenu au terme de ses préparatifs, est parti vers le destin qu’il s’est tracé, un peu après Daniella qui a besoin d’aller retrouver sa mère. Leur rencontre, sur la route, est toute de hasard, mais un hasard qui désormais infléchit le parcours de l’homme fatigué et lui rend, avec la responsabilité qu’il se sent vis-à-vis de Daniella, une énergie nouvelle.
Le reste va de soi. Éric Holder en fait une sorte de dérive positive au bout de laquelle, bien sûr, surgira la lumière.
Bienvenue parmi nous est un roman du bonheur. Quand tout paraît être derrière soi, il se trouve encore de bonnes raisons d’exister. Et, vraiment, lisant ceci, on se dit qu’il n’y a pas de honte à être heureux.

La correspondante (réédition, 2002)
Lentement séduit par une de ses lectrices, le narrateur de ce roman s’appelle Éric Holder. Geneviève Bassano lui a écrit d’abondance avant qu’il accepte de la rencontrer à l’occasion d’une animation dans une bibliothèque. Puis l’intimité se fait de plus en plus grande et on ne se demande même pas s’ils deviennent amants, tant c’est évident, bien que le narrateur glisse discrètement sur les faits. Mais l’écrivain est une sorte de sauvage, qui boit et ne se promène jamais sans sa musette équipée pour lui permettre de dormir dans la nature ou dans la rue. Le charme de la relation ne peut durer qu’un temps. On peut se demander : à quoi bon ? Si ce n’était pour écrire un livre, qui n’est pas vraiment le meilleur d’Éric Holder et qui pourtant donne le vertige tant le narrateur (ou l’auteur ?) s’y met en danger.

La baïne (2007)
Les romans d’Éric Holder sont très souvent implantés dans des lieux imprégnés par les faits qui s’y sont déroulés autrefois et qui sont inscrits dans la mémoire des habitants autant que dans les paysages eux-mêmes. Ici, à Soulac, sur une plage du Médoc, Valérie s’est noyée. Elle n’était pas seule. Celui qui l’accompagnait n’était ni son mari, ni son fils. On en tire les conclusions qu’on veut. Pour la plupart de ceux qui la connaissaient, les choses sont claires, cela s’appelle un adultère. Pour Anne-So, Manou et Sandrine, les meilleures amies de Valérie, il s’agissait surtout de la perte d’une des leurs. La vie continue, la blessure reste présente en elles.
Sandrine, pourtant, aura la mémoire courte. Elle aussi va tomber sous le charme d’un homme, découvrir le plaisir de tromper son mari, aller nager avec son amant à la baïne…
Le scénario, où le présent se superpose au passé à quelques nuances près, est très prévisible. Ce n’est donc pas de ce côté qu’il faut chercher l’originalité du livre. Mais plutôt dans les détails. Comment Sandrine, tout emplie d’une nouvelle vitalité amoureuse, fait rejaillir cette énergie sur sa vie professionnelle, et même dans sa famille. Comment les habitants de Soulac – quelques-uns d’entre eux, du moins –, attachés à une parodie de pureté locale, traitent l’amant de Sandrine. Comment, encore, le mari de celle-ci réagit quand il apprend la trahison, en passant d’un calcul froid à une colère bouillante…
Tout sonne vrai dans les élans et les rebuffades. Et la même histoire sans cesse recommencée avec d’autres personnages, en d’autres lieux, se raconte sur une musique nouvelle. Celle des mots d’un écrivain qui travaille la phrase en demi-teinte, sans hausser le ton. En mineur, pourrait-on dire.
Certes, on pourrait reprocher à Éric Holder de ne pas se renouveler vraiment. Mais c’est le propre des créateurs de creuser sans cesse le même sillon. Et, puisque ce sillon reste très agréable à suivre, nous ne lui ferons pas ce reproche.

Bella ciao (2009)
Deux pages, d’entrée, introduisent le sentiment trompeur d’une totale sérénité, voire même du bonheur. Éric Holder tutoie son personnage qui file en vélo avant le lever du jour. Les odeurs et les sons nous sont donnés dans l’instant, comme autant de cadeaux précieux. C’est l’hiver. Les cheminées fument. Les oiseaux chantent. Le cycliste se rend à la scierie où il travaille. Huit heures pour un maigre salaire. Mais un salaire quand même. À la page suivante, on comprend combien c’est essentiel. « Je n’avais plus travaillé depuis des années, passées à boire. » Et combien aussi la sérénité induite par le début a dû être le résultat d’un combat mené contre soi-même, parce que Myléna, après trente-trois ans de vie commune, a dit pour la première fois : « J’en ai assez. » Alors, il a voulu mourir. Et a survécu. Comme une nouvelle chance, une nouvelle donne, peut-être même une vie mieux réglée, loin de ses préoccupations du temps où il était écrivain et, surtout, plongeait dans l’alcool à défaut de trouver encore en lui la force de rester debout.
Bella ciao est l’histoire d’une dérive et d’une possible résurrection. C’est aussi une chanson, dont voici la traduction : « Un matin je me suis réveillé / Adieu la belle, adieu la belle, adieu la belle, adieu, adieu / Un matin je me suis réveillé / J’ai trouvé l’envahisseur. » Quand les paroles surviennent en italien, le roman touche à son terme. Il y aura encore un coup de gueule entre hommes, histoire de marquer le coup, ou de dessiner un territoire.
Mais, comme souvent chez Éric Holder, le récit n’est pas l’essentiel. Il y a, dans ses livres, plus de contemplation que de mouvement. Une attention portée aux choses simples dont la plupart des autres écrivains font l’économie, et qui sont pour lui le sel même de la vie. Si son personnage travaille le bois après avoir raboté les mots, c’est bien parce que la matière et les gestes ont aussi un sens. Et fournissent à l’homme une raison d’être.
Dit de cette manière, cela peut sembler un rien moralisateur. En réalité, pas du tout : dans sa quête obstinée de la simplicité, Holder obtient une sorte d’évidence. Aucune théorie ne vient gâcher le sentiment d’être au plus près de celui qui recommencera à écrire. La gueule de bois s’est presque effacée. Et rien n’est jamais tout à fait perdu définitivement. D’ailleurs, les premiers mots du livre reviennent plus loin, quand renaît le goût des phrases. La pirouette n’a rien de gratuit, elle s’impose dans la structure du roman. Celui-ci est assemblé comme une marqueterie où chaque pièce est à sa place, indispensable pour faire tenir l’ensemble. Et, sous les apparences de la banalité, ce livre nous parle de choses importantes.

Le marché de Carri, florissant en saison, est le fief de Forgeaud, homme clé de la commune et racketteur en chef. En louant un emplacement pour vendre leurs bijoux fantaisie (une fantaisie de bon goût), Bruno et Jeanne ne mesurent pas le défi qu’ils lancent à un système bien ordonné. Et dont tout le monde, au fond, se satisfait. Le pire étant que Forgeaud, devant la beauté de Jeanne, s’est juré de « l’avoir ». Il n’a pas mieux mesuré la capacité de résistance du couple, qui s’installe avec des forces neuves en rempart inattendu de la loi.

Supposons qu’en été, fatigué de la plage, ou bien en hiver, coincé sur la presqu’île battue par la pluie, vous décidiez de visiter un endroit insolite dont on vous a parlé. Au milieu de la forêt, une librairie d’occasion, une bouquinerie dont les bacs, à l’entrée, semblent n’attirer la convoitise que des chevreuils, des corbeaux. On vous en aura parlé puisqu’aucune indication ne la signale, aucune publicité, pas de panneau.

dimanche 27 mai 2018

Le passé recomposé d’Olivier Rolin

Certains lieux se prêtent aux confidences : une voiture qui roule et tourne, une fin de nuit, sur le périphérique, permet à son conducteur de dire à sa passagère tout ce qu’il a sur le cœur. Et qu’elle doit savoir, estime-t-il.
Marie est en effet la fille de Treize, qu’on appelait ainsi dans un milieu où le pseudonyme était la règle, parce qu’on s’y élevait, à la fin des années soixante, contre la société bourgeoise. On se voulait dur, pas comme ces intellectuels engagés qui, à leurs yeux, ne pouvaient être courageux et dont on se méfiait. Ce qu’il fallait, c’était de l’action. Devenir des apprentis barbares.
Toute une époque, terriblement datée. Comment Marie, une vingtaine d’années, pourrait-elle savoir ce qu’étaient les années soixante, les années « Pompe » (pour Pompidou), comme dit Martin avec, encore aujourd’hui, du mépris pour un président qu’il n’a jamais supporté ? Il faut donc lui dire tout, dans les détails et dans le désordre. « Tu ne sais pas raconter une histoire, tu mélanges tout. C’est le contraire fillette, lui réponds-tu : l’imbroglio fait partie de l’histoire. »
Martin pense que le monde était alors très proche encore de la fin de la seconde guerre mondiale, qu’il en subissait les conséquences sans être entré dans les progrès devenus maintenant une seconde nature. Difficile, pour Marie, d’imaginer la vie sans le téléphone portable, sans la multiplicité des chaînes de télévision, sans le TGV. Dans le groupe révolutionnaire de Treize et de Martin, un membre plus allumé que les autres rêvait de faire sauter un TEE qui se souvient de ce qu’était un TEE, trois heures entre Paris et Bruxelles ?
De temps à autre, pendant qu’ils roulent, le regard de Martin glisse sur les jambes de Marie, il en perdrait presque le fil. Il lui doit pourtant cette explication, jusqu’au bout : Treize est mort quand elle avait quatre ans. Et les circonstances de cette mort ressemblent à ce qu’avait été leur vie : puérile et convaincue, bercée de grandes idées à mettre en application tout de suite. Par exemple, enlever un industriel, quitte à découvrir ensuite, avec honte, qu’il avait été un grand résistant et ne méritait donc sans doute pas le traitement humiliant qu’ils lui ont infligé.
Les événements sont si lointains, déjà, et ils ont tant changé, même s’il n’est pas agréable de le reconnaître : « Tu t’attendais à ça, ce genre de mélancolique désagrément, c’est à chaque fois pareil lorsque vous vous revoyez, de loin en loin : vous êtes à jamais les uns pour les autres ce que vous avez été ensemble, des jeunes gens fiévreux, intolérants, ascétiques, mais le temps vous a enfermés en douce dans des outres de vieille peau. Et vous voilà à faire la course en sacs là-dedans, comiques, vers la mort. »
Il fallait bien que ça finisse un jour, même si la fin aurait pu être différente de la même manière que l’essence dans le réservoir ne durera pas éternellement.
Et en tirer les conséquences : Tigre en papier, le jeune révolutionnaire l’était au moins autant que ceux qu’il qualifiait ainsi. Le bilan n’est pas brillant, l’époque qu’ils ont contribué à installer ressemble à tout ce qu’ils détestaient alors…
Martin se répète parfois, il a ses obsessions. Les publicités lumineuses et les panneaux indicateurs passent et repassent en une litanie qui fait une musique de fond. Parfois, un quartier voisin est lié à l’histoire, c’est parti pour une autre digression.
Le roman avance ainsi, apparemment sans logique, accumulation de souvenirs qui, pourtant, veulent en venir quelque part, à la dernière scène au cours de laquelle Treize meurt brutalement. Encore faut-il se méfier des souvenirs : « Attention, dis-tu à la fille de Treize : il ne faut pas croire tout ce que je raconte. Et ce n’est pas que je cherche à dissimuler, à déformer quoi que ce soit : c’est que ma mémoire n’est plus que dissimulation et déformation. »
Comme peut-être Marie, qui ne parle pas beaucoup et la plupart du temps laisse dire, on est hypnotisé par la route qui défile et les scènes qui se mettent en place. Chacune à sa place, quand on y pense, dans le fouillis qu’est l’ensemble, une agitation stérile, dans l’ombre. Puis le jour se lève et la lumière revient. L’histoire est finie.
Olivier Rolin nous a fait voyager dans un mélange de tristesse et d’allégresse. On n’est pas prêt d’en sortir.

mercredi 31 janvier 2018

Le poids et la douleur d’un secret

Le dernier roman de Sylvie Le Bihan, réédité en poche, est constitué de couches superposées dont chacune est destinée à masquer un peu mieux ce que désigne le titre : Qu’il emporte mon secret, où le mot important est bien sûr « secret », mais où ce qui précède sert déjà à le placer au second plan. Cacher pour mieux montrer, creuser lentement pour faire émerger avec prudence une vérité qu’il aurait probablement mieux valu laisser enfouie.
Dans un livre qui ne manque pas de moments forts, il en est un qui exerce son pouvoir plus longtemps que les autres, parce qu’il est utilisé comme clef discrète dont on ne sait pas encore, au moment où on l’a sous les yeux, quelle serrure elle ouvre – mais c’est la serrure de l’abîme le plus sombre.
Voici la scène en quelques mots. Dans la chambre d’hôpital où se trouve Hélène, en juillet 1984, après un viol et un accident, chaque événement lié à l’autre ou non, un jeune gendarme lui rend visite. Ce qu’il lui dit, explique-t-il, est à l’opposé de ce qu’il devrait lui conseiller : qu’elle ne porte pas plainte, pour éviter le risque de revoir, avec une fragilité nouvelle, son violeur dans un procès, qu’elle aille de l’avant en ne pensant qu’à sa guérison. « Tu vas te battre pour toi et tu t’en sortiras, un jour ils seront punis, je t’en fais le serment. »
Hélène acquiesce, elle choisit ce « chemin parallèle » de l’oubli. Voilà pourquoi, dirait-on volontiers à ses parents, votre fille est muette. Sinon qu’en réalité la blessure ne s’est jamais tout à fait refermée. La rencontre de Joël Dormois, dans une prison où Hélène anime un atelier d’écriture – elle est devenue romancière –, 31 ans après le viol subi à seize ans, la transforme en témoin lors du procès en appel de cet homme. Peut-être le rôle qu’il a joué dans les événements va-t-il s’éclaircir.
Et peut-être aussi Hélène va-t-elle utiliser son outil de prédilection, l’écriture, pour creuser l’astre noir de toute sa vie, le point qui lui donne à la fois force et faiblesse. Le hasard faisant bien les choses, elle vient de séduire, davantage qu’elle n’a été séduite par lui, Léo, un écrivain plus jeune qu’elle, à l’occasion d’un salon du livre. Coup d’un soir ou début d’une relation plus longue ? Elle commence à lui écrire une très longue lettre, dont le texte occupe une belle partie du roman, ce qui donne à penser qu’elle entend prolonger leur histoire. Mais, dans cette lettre, et avec l’intention de ne plus revoir Léo, elle finit par se décharger de son secret, comme on le fait auprès d’un inconnu, et qui le restera. L’ambiguïté est totale, on ne sait pas mieux qu’Hélène ce qu’elle veut vraiment, sinon revenir au titre : Qu’il emporte mon secret.
Toute la difficulté de dire ou de ne pas dire, de se souvenir ou non, est contenue dans les détours de la narratrice qui mène avec habileté une valse-hésitation à coups d’avancées et de reculs. Elle est, c’est le moins qu’on puisse en dire, habitée par le doute. Le lecteur, pour sa part, est habité par ce roman douloureux et envoûtant. Chargé aussi de son contenu qu’il portera désormais en compagnie de la romancière.

samedi 6 janvier 2018

Les neiges brûlantes de Patrick Grainville

Patrick Grainville n’est pas un tiède. Aussi peut-il sembler étrange que L’orgie, la neige, roman de 1990 réédité au moment où sort Falaise des fous, se situe presque tout entier dans des paysages glacés, ceux des hivers normands de son adolescence. Mais le froid vif n’a rien de tiède. Il rend les corps plus fermes – même le sexe de l’adolescent bénéficie de ce raidissement – et il suffit de mettre la main dans la neige pour atteindre à l’orgie des sens…
D’initiation en initiation, Patrick Grainville poursuit son œuvre romanesque dans une fièvre qui ne se dément jamais. Ses trois premiers romans constituaient une sorte d’autobiographie anticipée et, donc, rêvée. Puis l’écrivain a épuisé un certain nombre de paysages, parmi lesquels l’Afrique des Flamboyants, jusqu’à en revenir maintenant à son passé dont, il est vrai, des traces avaient déjà marqué d’autres livres. Mais celui-ci, plus que les précédents, se veut le roman des premiers emportements, des bouleversements initiaux.
Probablement Patrick Grainville s’intéresse-t-il davantage à l’adolescence qu’à l’enfance. Un âge trop tendre n’autorise pas en effet la sensation de dominer le monde. Tandis qu’à quatorze ou quinze ans, dans la campagne gelée, l’adolescent armé d’un fusil a droit de vie et de mort sur la faune. « On m’a souvent reproché les chasses de mon adolescence, mais on ignore à quel point j’étais vivant, pris dans le jeu sacré de la vie et de la mort. » Plus tard, le goût de ce jeu se perdra, comme s’il n’avait été qu’une étape dans l’existence. Etape importante et même nécessaire, certes, mais dont, une fois dépassée, on ne retrouve plus le besoin.
La présence de Yolande est elle aussi essentielle. L’adolescente fragile, qui mourra des suites d’une crise d’asthme, fait découvrir les plaisirs des corps à son compagnon de jeu. C’est d’autant plus excitant que tout se passe en cachette – l’interdit règne évidemment – et qu’il s’agit aussi d’imiter, d’une certaine manière, le couple idéal, Serge et Solange – Solange est la sœur aînée de Yolande –, dont l’animalité dans l’amour est un exemple parfait de consommation de la chair…
Puis il y a le père, figure de la puissance qui, plus tard, deviendra celle de la faiblesse, le maître avec lequel il devient possible de chasser la laie devenue féroce après avoir été blessée, et auprès duquel s’éclairent les désirs des hommes, puisqu’il les a connus avant son fils. Cette complicité qui exclut implicitement les femmes est une des facettes les plus brillantes de ce roman. Mais pas la seule : la neige est constituée de cristaux qui renvoient dans tous les sens la lumière de la vie.