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jeudi 8 mars 2018

Patrick Grainville à l'Académie française

Cela paraissait évident, mais rien n'est jamais évident dans une élection à l'Académie française. Cette fois, tout s'est passé comme prévu: Patrick Grainville a été élu au premier tour et succède à Alain Decaux. Après le Prix Goncourt en 1976 pour Les flamboyants, il avait notamment reçu, pour l'ensemble de son oeuvre, le Grand Prix de littérature Paul-Morand, une étape souvent sur le chemin d'un fauteuil - le 9 pour Patrick Grainville une fois qu'il aura franchi la dernière étape, la réception et le discours qui l'accompagne.
Je vous ai souvent parlé de lui. Voici, à propos de son dernier livre - qui lui a valu un joli succès -, Falaise des fous, l'article paru en janvier dans Le Soir, pour lequel je lui avais posé quelques questions.


Bouillonnant, foisonnant Patrick Grainville ! De retour aux paysages de sa Normandie originelle, il les peint avec le regard de Monet et Courbet, restitué par un homme qui les a vus au travail. Charles, désormais âgé, raconte sa découverte du monde, de l’amour, de l’art et de la littérature à travers plus d’un demi-siècle traversé à toute allure, dans une sorte d’émerveillement effrayé. Les convulsions ne manquent pas, entre l’affaire Dreyfus et la Grande Guerre. Et cela vibre de couleurs sauvages dans une écriture au plus près des sensations.
Plusieurs thèmes se croisent dans « Falaise des fous ». Y en a-t-il un qui a été, plutôt que les autres, déclencheur ?
Le déclencheur du roman a été Etretat, un lieu fort, une scène formidable, mais presqu’en même temps Monet et Courbet peignant à Etretat, à la même époque 1868-1869. Monet, l’hiver, Courbet l’été.
Votre goût pour la peinture était présent dans plusieurs de vos fictions. Mais aviez-vous déjà poussé aussi loin cette analyse comme moteur d’un récit ?
Non, jamais je n’ai approfondi à ce point le destin de plusieurs peintres, leurs divergences de style ou politiques, au moment de l’affaire Dreyfus. Je voulais vraiment écrire un roman sur la création, des peintres voués, à la folie, à leur obsession, à leur création dont l’équivalent littéraire était Flaubert. Voir comment le thème des Nymphéas chez Monet, va l’occuper pendant 30 ans. Et souligner surtout ce mystère de son œuvre majeure : les grandes décorations, les grands panneaux des Nymphéas qu’on peut voir à L’Orangerie, à Paris. Il peint ces œuvres immenses pendant la Grande Guerre. Ce parallèle m’obsédait. L’œuvre de création colossale et l’œuvre de destruction massive. Quel rapport ? Pourquoi ?
Le narrateur n’est pas le même au moment où il raconte qu’à celui où il vivait les événements. Il a grandi grâce à la littérature et à la peinture, et par l’intermédiaire des femmes. Vous est-il venu tout construit ou avez-vous tâtonné ?
En effet, le personnage du narrateur, Charles, n’est pas venu d’un coup. Au départ, il est témoin des acteurs Monet et Courbet à Etretat. Et il préfère d’abord Courbet plus truculent. Ce n’est qu’en suivant l’œuvre de Monet jusqu’à la fin qu’il mesure son génie révolutionnaire. Le narrateur va écrire peu à peu des souvenirs, des épisodes. Il fait allusion de loin en loin à ce devenir d’écrivain, à travers le secours d’amantes littéraires ou passionnées de peinture. Il se constitue dans le livre même qu’il commence à écrire et qu’il achève vraiment à la fin de sa vie.
Les lieux sont ceux qu’ont peints les artistes, et le roman y est fortement ancré. Que représente Etretat pour vous ? Cette falaise, ces vagues… ?
Je suis né à Villers en Normandie, mais je n’y ai vécu qu’une journée. Ma mère a accouché pendant la messe de la communion solennelle d’une cousine à laquelle elle était venue assister. En fait, j’ai vécu toute ma jeunesse à Villerville, dans l’estuaire de Seine, en face du Havre, de Sainte-Adresse (Monet) et d’Etretat qui se trouve au revers du cap de la Hève. Le bocage normand autour de Villerville a été abîmé par des constructions « parisiennes », maisons secondaires, et par les citernes pétrolières du Havre juste en face. Et j’ai été toujours ébloui par les falaises d’Etretat, intactes, qui se trouvent juste de l’autre côté de l’estuaire de la Seine. Ce fut pour moi un théâtre romanesque et pictural idéal. Avec la falaise d’Amont et celle d’Aval qui deviennent symboliques, dans le roman, se lient à des images de Nord, de mort, de Sud, de vie, etc.
La période que vous couvrez est celle de bouleversements artistiques, politiques, technologiques. Etait-ce votre volonté, d’embrasser l’impressionnisme et ses batailles, l’affaire Dreyfus et la Grande Guerre, l’aviation… ?
L’idée d’embrasser 60 ans de bouleversements entre 1868 et 1927 m’est venue petit à petit. D’abord Etretat, puis Monet à Rouen pour peindre la cathédrale. Le Giverny des Nymphéas est voisin. Et je fus ainsi entraîné au fil des années. Mais, je me suis aperçu, au plus secret, que j’avais rendez-vous avec la guerre 14-18 que mes deux grands-pères ont faites. Dans le roman, Eugène Grainville apparaît dans une tranchée et, auparavant, on apprend qu’un certain Charles Laquerre, mon grand-père maternel, a été gazé dans la Somme.
Le mystère est que Monet peignait son chef-d’œuvre, entrait dans son éternité quand des millions de jeunes gens mouraient dans des conditions horribles.
Il y a l’amour, avec quelques errements, ses certitudes, ses flamboiements. Mais il semble plus apaisé que dans beaucoup de vos précédents romans. Est-ce dû à l’âge du narrateur ? Ou… au vôtre ?
Oui, le recul du temps donne à la peinture du sentiment amoureux, au final, une certaine sérénité, même si Charles traverse d’abord l’épisode très tumultueux de sa passion pour Anna. Ensuite sa relation avec Aline est plus apaisée. C’est certainement dû à mon âge. Même si l’âge n’abolit pas les dernières foucades.
Sur cette falaise, au fond, qui sont les fous ?
Les fous sont les créateurs qui vont au bout de leur création, ne pensent qu’à ça : Monet, Courbet, Boudin, Cézanne, Hugo, Flaubert, Proust dont il est question, Apollinaire (14-18) et Picasso qui déjà se profile à la fin du roman. Mais il y a d’autres fous qui apparaissent au cours du livre : les fous de guerre avant 14-18, les revanchards, les nationalistes et les antisémites : Edouard Drumont, Barrès, Henri Rochefort et Degas, hélas, immense peintre et fou antisémite. Il y a de beaux délires de créateurs et des délires de haine et de destruction. Et les deux peuvent se mêler !

samedi 6 janvier 2018

Les neiges brûlantes de Patrick Grainville

Patrick Grainville n’est pas un tiède. Aussi peut-il sembler étrange que L’orgie, la neige, roman de 1990 réédité au moment où sort Falaise des fous, se situe presque tout entier dans des paysages glacés, ceux des hivers normands de son adolescence. Mais le froid vif n’a rien de tiède. Il rend les corps plus fermes – même le sexe de l’adolescent bénéficie de ce raidissement – et il suffit de mettre la main dans la neige pour atteindre à l’orgie des sens…
D’initiation en initiation, Patrick Grainville poursuit son œuvre romanesque dans une fièvre qui ne se dément jamais. Ses trois premiers romans constituaient une sorte d’autobiographie anticipée et, donc, rêvée. Puis l’écrivain a épuisé un certain nombre de paysages, parmi lesquels l’Afrique des Flamboyants, jusqu’à en revenir maintenant à son passé dont, il est vrai, des traces avaient déjà marqué d’autres livres. Mais celui-ci, plus que les précédents, se veut le roman des premiers emportements, des bouleversements initiaux.
Probablement Patrick Grainville s’intéresse-t-il davantage à l’adolescence qu’à l’enfance. Un âge trop tendre n’autorise pas en effet la sensation de dominer le monde. Tandis qu’à quatorze ou quinze ans, dans la campagne gelée, l’adolescent armé d’un fusil a droit de vie et de mort sur la faune. « On m’a souvent reproché les chasses de mon adolescence, mais on ignore à quel point j’étais vivant, pris dans le jeu sacré de la vie et de la mort. » Plus tard, le goût de ce jeu se perdra, comme s’il n’avait été qu’une étape dans l’existence. Etape importante et même nécessaire, certes, mais dont, une fois dépassée, on ne retrouve plus le besoin.
La présence de Yolande est elle aussi essentielle. L’adolescente fragile, qui mourra des suites d’une crise d’asthme, fait découvrir les plaisirs des corps à son compagnon de jeu. C’est d’autant plus excitant que tout se passe en cachette – l’interdit règne évidemment – et qu’il s’agit aussi d’imiter, d’une certaine manière, le couple idéal, Serge et Solange – Solange est la sœur aînée de Yolande –, dont l’animalité dans l’amour est un exemple parfait de consommation de la chair…
Puis il y a le père, figure de la puissance qui, plus tard, deviendra celle de la faiblesse, le maître avec lequel il devient possible de chasser la laie devenue féroce après avoir été blessée, et auprès duquel s’éclairent les désirs des hommes, puisqu’il les a connus avant son fils. Cette complicité qui exclut implicitement les femmes est une des facettes les plus brillantes de ce roman. Mais pas la seule : la neige est constituée de cristaux qui renvoient dans tous les sens la lumière de la vie.

lundi 4 décembre 2017

Emploi du temps

Que se passe-t-il, dans une ville du sud de Madagascar, au cours d'un dimanche comme les autres?
  • 5 heures. Lever, débarbouillage, café, quelques mofo kida en guise de petit-déjeuner, lecture du JDD, du Parisien, de L'Equipe. Notes de blog.
  • 7 heures. Complément d'enquête sur l'année 1917 à Madagascar, fouilles dans les journaux français. Abondance d'articles sur la mort de Ranavalona III à Alger, le 24 mai. Avec des souvenirs de la reine vivante à cette occasion, qui me rappellent d'autres articles antérieurs. Il y aurait peut-être quelque chose à bâtir autour d'elle? Entre deux chargements de pages, je fouine aussi du côté des auteurs dont l'oeuvre entre dans le domaine public en 1918. Je retiens trois noms: Tristan Bernard, Léon Frapié, Charles-Ferdinand Ramuz. Là aussi, quelque chose à faire. Tristan Bernard? Je charge des livres...
  • 9h30. Quelques achats - journaux malgaches, sandwich pour le midi - avant de me poser dans un bar, devant une bière, en compagnie de Patrick Grainville et de son prochain roman, Falaise des fous. Une histoire de la peinture à Etretat, entre autres choses, et la vie du narrateur avance...
  • 11h30. Retour à la maison, chargements complémentaires en vue d'éditions en 2018, c'est dans moins d'un mois, ne traînons pas. Sandwich, eau gazeuse.
  • 13 heures. Sieste. Le monde peut s'écrouler.
  • 14 heures. C'est décidé: j'attaque Tristan Bernard. Un premier livre, d'ailleurs son premier, passe à la moulinette de la reconnaissance de caractères, pendant que je réfléchis à des choix complémentaires (pas de théâtre, mais un roman policier, des contes?) application de quelques macros, lecture approfondie pour corriger le texte issu d'une copie assez moyenne. J'en suis à la moitié environ.
  • 17 heures. Une heure de pause. Une bière au bar du coin.
  • 18 heures. 31 décembre 1893, Léon Suberbie réfléchit à la manière de sécuriser son exploitation aurifère. L'année a été rude, entre les inondations et les attaques de bandes armées qui ont tué des dizaines d'ouvriers ainsi que, scandale, quelques Blancs.
  • 19h30. Patrick Grainville.
  • 11h15. Arrivée de l'eau dans les tuyaux. Corvée de remplissage seau par seau, 160 litres environ à transporter sur un rythme accordé avec le faible débit.
  • 0h15. Le stock liquide est reconstitué. Retour à Patrick Grainville, en pleine Grande Guerre.
  • 1h30. J'éteins la tablette, je sombre doucement. Demain est un autre jour...

samedi 2 décembre 2017

Donc, les écrivains comptent...

Je ne sais pas très bien pour quoi ils comptent (sinon dans ma galaxie personnelle), mais on nous a beaucoup dit, cette semaine que oui, oui, les écrivains sont des gens d'importance dont il convient de mesurer l'influence (et pas, pour certains, le pouvoir de nuisance?).
Dans Marianne, un reportage nous emmène en Colombie, sur les traces de Gabriel Garcia Marquez, afin de prouver que le pays n'est pas seulement celui des cartels et de la drogue. Je suppose qu'on n'a pas demandé son avis au fantôme du Prix Nobel pour l'engager dans cette tournée promotionnelle.
Dans Vanity Fair, les 50 Français les plus influents dans le monde ne sont pas écrivains, on s'en doute. Sauf quelques-uns. Gaël Faye, treizième de la liste, Leïla Slimani, vingtième, Emmanuel Carrère, vingt-sixième.
Et...?
Et c'est tout. Voilà donc la place de la littérature dans l'espace de la relative domination française, plus économique que culturelle, n'en déplaise à Françoise Nyssen (je t'embrasse, Françoise).
Le classement repose, comme c'est souvent le cas, sur de mystérieux critères. Xavier Niel le domine du haut des sept pages qui lui sont consacrées. Vous pensez bien qu'en arrivant au-delà de la dixième place, un paragraphe suffit. Gaël Faye a vendu beaucoup de livres, les Polonais eux-mêmes se sont reconnus dans Petit Pays. Leïla Slimani, en chiffres, ce n'est pas mal non plus, mais c'est pour son enquête sur la sexualité au Maroc, semble-t-il, qu'elle a été placée là. Quant à Emmanuel Carrère, il passe actuellement plus de temps à recevoir des prix internationaux qu'à travailler à son prochain livre (c'est une supposition, pas une affirmation, peut-être nous réserve-t-il une bonne surprise).
Tous les palmarès sont ambigus. Celui-ci comme les autres. Et ils n'ont d'importance que pour ceux qui les conçoivent - parfois un peu aussi, quand même, pour ceux qui s'y retrouvent. Passons rapidement et retournons aux livres. Je suis plongé dans un gros roman de Patrick Grainville...

samedi 28 janvier 2017

Patrick Grainville entre Rubens et un tigre

Un éclair de feu, bref, incompréhensible, a marqué Louise et Luc pour la vie. Ils l’ont aperçu entre deux pierres d’une muraille, ils voudront comprendre. Les rayures fauves d’un tigre conduisent leur destin, leur fournissant au passage quelque chose de la sauvagerie de l’animal, de son appétit de vivre, peut-être même de sa férocité.
Patrick Grainville ouvre son nouveau roman sur une image fugitive mais elle marque personnages et lecteurs comme au fer rouge. Comme le symbole, aussi, de ce qui va suivre, et où on retrouve chez l’écrivain le plaisir du surgissement bestial de la nature, y compris la nature humaine. Louise et Luc, jeunes amants, sont armés, pour leur défense, de ce qu’ils savent de leurs parents où la légitimité des couples est ébranlée par les lois du désir – le père de Louise, qui surprend les adolescents de quatorze ans dans la frénésie de leur étreinte, a lui-même été vu par ceux-ci avec la mère de Luc.
Les sens exacerbés resplendissent comme resplendit le corps d’Hélène, fille de la gardienne du domaine où rôde le tigre et dont le propriétaire, « le vieux Paul », cultive son goût des chairs opulentes. Hélène, la jeune fille dont Louise et Luc ne savent pas encore s’ils la trouvent moche ou belle, a quelque chose d’Hélène Fourment, épouse et modèle de Rubens. Les deux Hélène se confondent de plus en plus dans un imaginaire enrichi de comparaisons.
Les rapports intimes entre l’œuvre romanesque de Patrick Grainville et la peinture fournissent à l’auteur de solides points d’appui à partir desquels se déploie avec verve un univers où l’intensité est la règle. Hokusai, dans Le baiser de la pieuvre, George Catlin, dans Bison, pour citer deux exemples récents, avaient emporté les personnages au-delà d’eux-mêmes. Rubens, dont on apprendra en cours de lecture qu’il a peint des tigres, n’est pas placé à l’avant-plan de la même manière. Mais sa présence est une clé pour nous, comme pour Louise et Luc.
Les emportements de leurs découvertes se transformeront, bien entendu, avec l’âge, en même temps qu’ils s’ouvriront à d’autres relations et à des cultures nouvelles. Les lettres d’Asie que Louise envoie à ses amis sont des merveilles, malgré la fragilité qu’elles traduisent. Mais toute vie est fragile, même celle d’un tigre nommé Nabucco dont on se souviendra longtemps.

jeudi 29 janvier 2015

Patrick Grainville et le peintre des Indiens

George Catlin (1796-1872) était célèbre de son vivant, au-delà des Etats-Unis qu’il a parcourus pendant près de vingt ans pour collectionner les objets traditionnels des Indiens et surtout peindre ceux-ci tels qu’ils étaient encore. Pour un temps limité : dans Bison, le roman que lui consacre Patrick Grainville, celui-ci montre bien comment Catlin travaillait dans l’urgence, conscient des menaces qui pesaient sur cette civilisation. Il ne se trompait pas, nous le savons, et probablement les Français qui découvraient ses collections en 1845 les ont-ils reçues comme venant d’un monde occupé à se défaire. Baudelaire, Nerval, Gautier, Hugo, Delacroix ou George Sand étaient fascinés. Et nous aujourd’hui tout autant, par l’intermédiaire de Patrick Grainville.
Bison n’est pas une biographie du peintre. Quand il arrive avec Bogard, son guide et interprète, tous deux juchés sur leurs chevaux surchargés, dans un village sioux près de la rivière Wapiti, nous sommes en 1832. Son programme est fixé : « des dizaines de tribus à rencontrer, à voir… à décrire. » Programme à mener à toute allure, non seulement en raison de l’urgence déjà évoquée mais aussi des contraintes techniques : la peinture sèche vite, les ciels sont changeants, de nombreuses scènes, dont les chasses au bison, doivent être saisies dans leur mouvement. Le remords est interdit. « Il peut peindre ainsi cinq, six tableaux par jour. Cet été 1832, il peindra cent trente-cinq tableaux. A la volée, au fil des heures, des jours, des fleuves, des rafales de vent clair. »
Chez les Sioux d’Aigle Rouge, Catlin s’installe. Il partage leur vie assez longtemps pour gagner la confiance, apprendre les coutumes et même partager la couche de Cuisses, une troublante jeune femme. Les Indiens ne sont plus un groupe, ils deviennent des individualités, passionnantes pour certaines. Louve Blanche, la jeune Crow enlevée par le chef qui en a fait sa quatrième épouse. Ou Oiseau Deux Couleurs, « homme-femme », chamane, voyant-guérisseur. D’autres encore…
Catlin n’ira pas jusqu’à comprendre le besoin de guerre qui anime les Sioux et qui semble appartenir à leur vie sociale autant que bien d’autres traits culturels pour lesquels il éprouve davantage de considération. Souvent, son goût de collectionneur l’emporte sur le respect : il amasse les objets remarquables, se disant (pour se donner bonne conscience ?) qu’il est le seul à être capable de les sauver. Catlin est fascinant jusque dans ses contradictions.

mercredi 9 avril 2014

Patrick Grainville, Prix Palatine du roman historique

D'accord avec vous, une banque qui donne son nom à un prix littéraire, ce n'est pas très engageant. Mais, l'année dernière, Tierno Monénembo avait reçu le Grand Prix palatine du roman historique, et cela aurait dû nous indiquer que le jury (dont je ne connais pas la composition) n'avait pas mauvais goût. Confirmation, hier, avec l'annonce du lauréat de 2014, Patrick Grainville, pour Bison.
George Catlin (1796-1872) était célèbre de son vivant, au-delà des Etats-Unis qu’il a parcourus pendant près de vingt ans pour collectionner les objets traditionnels des Indiens et surtout peindre ceux-ci tels qu’ils étaient encore. Pour un temps limité : dans le roman que lui consacre Patrick Grainville, celui-ci montre bien comment Catlin travaillait dans l’urgence, conscient des menaces qui pesaient sur cette civilisation. Il ne se trompait pas, nous le savons, et probablement les Français qui découvraient ses collections en 1845 les ont-ils reçues comme venant d’un monde occupé à se défaire. Baudelaire, Nerval, Gautier, Hugo, Delacroix ou George Sand étaient fascinés. Et nous aujourd’hui tout autant, par l’intermédiaire de Patrick Grainville.
Bison n’est pas une biographie du peintre. Quand il arrive avec Bogard, son guide et interprète, tous deux juchés sur leurs chevaux surchargés, dans un village sioux près de la rivière Wapiti, nous sommes en 1832. Son programme est fixé : « des dizaines de tribus à rencontrer, à voir… à décrire. » Programme à mener à toute allure, non seulement en raison de l’urgence déjà évoquée mais aussi des contraintes techniques : la peinture sèche vite, les ciels sont changeants, de nombreuses scènes, dont les chasses au bison, doivent être saisies dans leur mouvement. Le remords est interdit. « Il peut peindre ainsi cinq, six tableaux par jour. Cet été 1832, il peindra cent trente-cinq tableaux. A la volée, au fil des heures, des jours, des fleuves, des rafales de vent clair. »
Chez les Sioux d’Aigle Rouge, Catlin s’installe. Il partage leur vie assez longtemps pour gagner la confiance, apprendre les coutumes et même partager la couche de Cuisses, une troublante jeune femme. Les Indiens ne sont plus un groupe, ils deviennent des individualités, passionnantes pour certaines. Louve Blanche, la jeune Crow enlevée par le chef qui en a fait sa quatrième épouse. Ou Oiseau Deux Couleurs, « homme-femme », chamane, voyant-guérisseur. D’autres encore…
Catlin n’ira pas jusqu’à comprendre le besoin de guerre qui anime les Sioux et qui semble appartenir à leur vie sociale autant que bien d’autres traits culturels pour lesquels il éprouve davantage de considération. Souvent, son goût de collectionneur l’emporte sur le respect : il amasse les objets remarquables, se disant (pour se donner bonne conscience ?) qu’il est le seul à être capable de les sauver. Catlin est fascinant jusque dans ses contradictions.

lundi 12 septembre 2011

Patrick Grainville : un roman sorti d’un rêve de Hokusai

Hokusai a peint Le rêve de la femme du pêcheur: l’étreinte d’une femme et d’une pieuvre qui caresse le corps nu avec ses tentacules, tout en fouillant le sexe du bec. De cette estampe, Patrick Grainville a fait un roman bien dans sa manière, tout de sensualité, cherchant hors piste les émotions les plus vives. La vision de «la jolie veuve Tô» enlacée par une pieuvre géante, provoque chez «le bel adolescent Haruo» (on les appelle toujours ainsi) autant de terreur que de fascination. La jeune femme l’attirait déjà. Il est désormais lié à elle par ce moment auquel elle ignore qu’il a assisté. Il est plus que jamais tendu vers la toison sombre et le gouffre qu’elle cache.
Dans une découverte charnelle menée à pas lents, Patrick Grainville conduit Haruo et Tô vers l’inévitable fusion, d’autant plus intense qu’elle est retardée. Même contrariée. La présence de cette pieuvre, finalement, mêlée au «corps inouï de Tô», n’a pas que des vertus aphrodisiaques. Et Haruo est lui-même trop séduisant pour ne pas attirer l’attention. Celle de Satô, une femme mariée qui ne déteste pas prendre son plaisir hors du foyer conjugal. Celle d’Allan, un chercheur qui est peut-être un espion et au moins, en tout cas, un pilleur d’objets sacrés.
Le désir s’exprime avec une rare puissance entre ces personnages, dans une nature luxuriante et dangereuse. L’île où se déroule le roman est volcanique. La terre, le feu et l’eau composent une partition à la mesure des sens exacerbés. L’air lui-même est chargé d’odeurs qui participent de la perception globale d’un monde organisé pour pousser les êtres les uns vers les autres. Chez Grainville, tout est cohérent, jusqu’aux excès. Peut-être surtout les excès, puisque ses phrases agissent de la peau aux tripes, dans un mélange de préciosité et de matérialité qui en font une sorte de drogue. «Alors, cela fusa de l’arbre, de son dais dédalien, de ses cavernes célestes, de ses boucles, de ses arabesques obèses et de ses lacis les plus sveltes.» La langue du romancier transcrit les images en sons, fait vibrer l’esprit, provoque et agite.
L’univers du Baiser de la pieuvre a quelque chose de magique. Détaché de la vraisemblance – puisque détaché d’un tableau –, cet univers s’impose pourtant selon sa propre logique. Quand l’image d’un peintre qui a influencé Gauguin et Van Gogh s’anime, il faut évidemment s’attendre à des événements hors du commun. Hors du sens commun.
Mais il ne faut surtout pas s’imaginer Grainville en pornographe, si l’on entend par là un écrivain dont le souci principal consisterait à susciter chez les lecteurs le besoin de ne tenir son livre qu’à une main. Car le grand sujet qui traverse luxuriance, désir, sensualité et tout ce dont nous avons parlé, c’est l’amour. Tout bêtement l’amour, oui. Sans aucune niaiserie, faut-il le dire. L’amour comme force suprême qui transcende le reste et lui donne son sens.