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samedi 2 décembre 2017

Donc, les écrivains comptent...

Je ne sais pas très bien pour quoi ils comptent (sinon dans ma galaxie personnelle), mais on nous a beaucoup dit, cette semaine que oui, oui, les écrivains sont des gens d'importance dont il convient de mesurer l'influence (et pas, pour certains, le pouvoir de nuisance?).
Dans Marianne, un reportage nous emmène en Colombie, sur les traces de Gabriel Garcia Marquez, afin de prouver que le pays n'est pas seulement celui des cartels et de la drogue. Je suppose qu'on n'a pas demandé son avis au fantôme du Prix Nobel pour l'engager dans cette tournée promotionnelle.
Dans Vanity Fair, les 50 Français les plus influents dans le monde ne sont pas écrivains, on s'en doute. Sauf quelques-uns. Gaël Faye, treizième de la liste, Leïla Slimani, vingtième, Emmanuel Carrère, vingt-sixième.
Et...?
Et c'est tout. Voilà donc la place de la littérature dans l'espace de la relative domination française, plus économique que culturelle, n'en déplaise à Françoise Nyssen (je t'embrasse, Françoise).
Le classement repose, comme c'est souvent le cas, sur de mystérieux critères. Xavier Niel le domine du haut des sept pages qui lui sont consacrées. Vous pensez bien qu'en arrivant au-delà de la dixième place, un paragraphe suffit. Gaël Faye a vendu beaucoup de livres, les Polonais eux-mêmes se sont reconnus dans Petit Pays. Leïla Slimani, en chiffres, ce n'est pas mal non plus, mais c'est pour son enquête sur la sexualité au Maroc, semble-t-il, qu'elle a été placée là. Quant à Emmanuel Carrère, il passe actuellement plus de temps à recevoir des prix internationaux qu'à travailler à son prochain livre (c'est une supposition, pas une affirmation, peut-être nous réserve-t-il une bonne surprise).
Tous les palmarès sont ambigus. Celui-ci comme les autres. Et ils n'ont d'importance que pour ceux qui les conçoivent - parfois un peu aussi, quand même, pour ceux qui s'y retrouvent. Passons rapidement et retournons aux livres. Je suis plongé dans un gros roman de Patrick Grainville...

samedi 26 août 2017

Emmanuel Carrère construit lui-même sa route

Où va-t-il, Emmanuel Carrère, depuis les années 1990, après des romans qui étaient de pures fictions ? Les lecteurs des ouvrages qui ont suivi La classe de neige, le dernier de ses livres à pouvoir être rangé sous cette étiquette, le savent : vers le « roman de non-fiction », genre dans lequel Truman Capote a écrit un chef-d’œuvre avec De sang-froid et où Carrère s’illustre depuis L’adversaire, paru en 2000. Un roman russe, D’autres vies que la mienne, Limonov et Le Royaume ont suivi, sur des sujets variés mais dans le même registre, avec la présence d’un narrateur qui ne se cache pas, au contraire des théories de Truman Capote.
Il est avantageux d’avoir où aller regroupe des textes éparpillés dans la presse, et montre comment l’écrivain a construit la route sur laquelle il se trouve : tracé, nivellement, travaux de surfaçage et aménagements paysagers. Tout est là, du making-of au debriefing.
A propos des options littéraires qui s’offraient à lui devant le dossier Jean-Claude Romand, pas encore devenu L’adversaire, le tracé de la route en quelque sorte, Emanuel Carrère raconte s’être engagé d’abord dans une mauvaise direction : « Je m’obstinais, quant à moi, à vouloir copier De sang-froid. A vouloir raconter la vie de Jean-Claude Romand de l’extérieur, en m’appuyant sur le dossier et sur ma propre enquête, et je crois ne m’être jamais consciemment posé la question de la première personne. »
Il a passé quelques années dans ce piétinement improductif, n’arrivant à rien, sinon à la décision d’abandonner le projet. Jusqu’au jour où il l’a repris avec une phrase de départ dans laquelle lui-même se trouvait. « En consentant à la première personne, à occuper ma place et nulle autre, c’est-à-dire à me défaire du modèle Capote, j’avais trouvé la première phrase et le reste est venu, je ne dirais pas facilement, mais d’un trait et comme allant de soi. »
Le romancier s’explique en 2006, bien après la publication de L’adversaire. Mais Il est avantageux de savoir où aller propose aussi, dix ans auparavant, deux articles consacrés à l’affaire Romand dans Le Nouvel Observateur. Emmanuel Carrère s’y fait chroniqueur judiciaire, comme il l’avait déjà été pour L’Evénement du jeudi en 1990 – trois « papiers » de ce type ouvrent d’ailleurs une compilation à travers laquelle la curiosité d’un homme se donne à voir, ainsi que la manière dont il utilise cette curiosité pour donner naissance à des textes parfois inattendus.
On lui propose de rencontrer Catherine Deneuve, c’est elle qui a souhaité l’avoir comme interlocuteur ? Très bien, il y va, fort de sa connaissance des films qu’il a déjà vus, de sa lecture des carnets tenus par l’actrice au cours de sa carrière. Il se dit qu’il ne va pas l’interviewer mais qu’ils vont converser entre gens de bonne compagnie, entre artistes. La rencontre se passe. Ils n’ont rien à se dire. Rien d’intéressant, du moins. Rien qui mérite un article. Sauf celui-ci : « Comment j’ai complètement raté mon interview de Catherine Deneuve ».
Selon ce que chaque lecteur préfère dans l’œuvre d’Emmanuel Carrère, les pistes suivies peuvent être différentes. La veine russe est bien sûr importante, qui touche aussi à la famille et aux questions de la délicatesse à avoir, ou non, vis-à-vis des personnes qui se retrouvent personnages dans un livre. La part érotique s’applique, bien que très progressivement et d’une manière, à la fin, presque comique, dans une série de textes écrits pour un magazine italien, le dernier ayant pour but d’en terminer avec cette histoire qui commence à lui peser. Et puis, l’écrivain parle merveilleusement bien des autres écrivains : la Roumanie l’a fait revenir à Philip K. Dick, des rééditions lui fournissent l’occasion de relire Perutz, Karinthy, De Foe, un désaccord profond l’éloigne de Renaud Camus dont il était l’ami. On n’est plus seulement dans la littérature, mais dans la vie. Ce qui, au fond, chez Emmanuel Carrère, est indissociable.

vendredi 9 septembre 2016

Emmanuel Carrère relit le Nouveau Testament

Et Emmanuel Carrère vint. Un peu plus tôt que prévu lors de la première publication du Royaume : son éditeur avait cédé devant le déferlement d’articles et d’entretiens et a avancé de deux semaines une mise en vente annoncée pour le 11 septembre 2014. Un peu comme si, toutes proportions gardées, Jésus naissait deux semaines avant Noël. Ou comme si Luc, celui de l’évangile, « qui se veut historien, fournisseur de données fiables et vérifiables », avait manipulé les dates d’un recensement qui a eu lieu dix ans après la mort d’Hérode pour envoyer Marie et Joseph à Bethléem où doit naître l’enfant. « C’est une erreur classique de scénariste : s’acharner à résoudre une incohérence sur laquelle tous les efforts qu’on déploie ne font qu’attirer l’attention, en sorte qu’elle se voit comme le nez au milieu de la figure ».
En vérité, Emmanuel Carrère nous le dit, Luc a accompli cette manipulation et quelques autres, en romancier plutôt qu’en historien. En excellent romancier, puisque ses meilleures scènes sont inoubliables.
Le Royaume parle donc de cela : le Nouveau Testament, les apôtres, le Christ, la constitution d’une Eglise destinée à durer, et qui dure encore. Mais dans une perspective qui mêle la fiction au rationalisme : « si je suis libre d’inventer c’est à la condition de dire que j’invente, en marquant aussi scrupuleusement que Renan les degrés du certain, du probable, du possible et, juste avant le carrément exclu, du pas impossible, territoire où se déploie une grande partie de ce livre. »
Dans cette mise en perspective, Emmanuel Carrère se place en personnage. Il n’écrit plus de fiction depuis quinze ans mais n’en dédaigne pas les mécanismes. Et il porte un grand intérêt à ses rapports avec ce dont il parle. Dans ce cas précis, c’est intéressant : il a vécu, au début des années 1990, une période de foi intense pendant laquelle il a écrit chaque jour des commentaires sur l’évangile selon saint Jean, respectant les prescriptions du christianisme : la prière et la messe quotidiennes, le mariage à l’église, le baptême de ses fils… Puis cela lui est passé, mais il valait la peine d’observer, vingt ans plus tard, qui il était alors. Et de superposer son propre parcours à celui de Paul et de Luc, les premiers Chrétiens auxquels il s’intéresse le plus dans Le Royaume, sans négliger une foule de personnages qui, à leur manière, ont changé le monde.
Ce livre composite est, à certains égards, passionnant et même drôle. A l’usage de lecteurs qui n’ont guère fréquenté le Nouveau Testament et les écrits des historiens de l’époque, il trouve des raccourcis audacieux entre les premiers temps de notre ère et des faits plus proches de nous. Paul est pour Jacques (réputé être le frère de Jésus) « l’équivalent de Trostky pour Staline ». Titus, généralissime romain pour l’Orient, écrase Israël : « Les terroristes, comme l’a dit Vladimir Poutine dans le contexte assez voisin de la Tchétchénie, devaient être butés jusque dans les chiottes. » L’hypothèse de la disparition du corps du Christ qui ne se trouve plus dans son tombeau pourrait, plutôt qu’une conséquence de sa résurrection, avoir été l’œuvre de l’autorité romaine, « soucieuse comme le commando américain qui a anéanti Oussama ben Laden d’éviter qu’un culte se propage autour de sa dépouille ». On pourrait multiplier les exemples, ils abondent, et faire aussi le détour par Philip K. Dick, sur qui Emmanuel Carrère a écrit un livre et dont la fin de vie a été mystique…
A d’autres égards, ou plutôt à d’autres moments, l’écrivain installe un ennui élégant, quand il interroge le Nouveau Testament avec sérieux. Mais probablement le sérieux et l’ennui étaient-il, d’une certaine manière, une part indispensable du projet littéraire.

samedi 27 décembre 2014

Bilan 2014 : bof ! ou presque

© Frankie Fouganthin
Avouons-le : quand on lit en français, on se sent plus proche d’un écrivain qui utilise la même langue et le sacre d’un Patrick Modiano (notre photo) par le Nobel, comme celui d’un Le Clézio il y a huit ans, a tout pour nous réjouir. Surtout quand l’œuvre est à la hauteur de la récompense, comme c’est le cas pour l’un et l’autre. Modiano, c’est un univers romanesque construit dans le brouillard, dans lequel on se perd parfois, mais avec délices. De nombreux détails concrets rendent le Paris des années d’occupation aussi proche que si nous y avions vécu, en même temps que les pistes ouvertes dans les fausses enquêtes constituant souvent la trame romanesque se dissolvent. Toute l’ambiguïté de son art est dans la distance qu’il place entre des narrateurs, qui lui ressemblent sans être vraiment lui-même, et d’autres personnages dont les silhouettes se précisent et s’estompent dans un seul mouvement. L’écriture est souveraine, elle est la valeur suprême sans laquelle il n’y a pas de création littéraire. Le succès public du nouveau roman de Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, est donc très réjouissant.
Pourtant, les fausses valeurs dominent, et de loin, les classements des meilleures ventes. L’année a commencé avec un élan d’enthousiasme, dont on se demande encore ce qui le justifiait, pour le premier roman d’Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule. Ou comment réussir à affirmer son homosexualité dans un milieu provincial qui n’est pas prêt à l’accepter. Le sujet et les prises de position fracassantes de l’auteur ont fait oublier la facture médiocre de l’ouvrage, porté aux nues et devenu emblématique. Un sujet d’étonnement, au moins.
Moins étonnant est le succès, devenu habituel, des auteurs qui publient, comme des métronomes, un nouveau livre au printemps, leur assurant une vie confortable jusqu’aux migrations d’été vers les plages. Il s’agit de Guillaume Musso (Central Park) et de Marc Levy (Une autre idée du bonheur), abonnés aux gros tirages. Mais ils ont été, cette année, rejoints, parfois même dépassés, par les trois volumes dans lesquels Katherine Pancol a étiré Muchachas, roman dont nous aurions pu nous passer aussi facilement que ceux de Musso ou Levy.
L’été septentrional passé, nous allions, pensions-nous, renouer avec des ouvrages plus proches de l’idéal littéraire que chacun nourrit, plus ou moins consciemment, au plus profond de soi. D’ailleurs, la rentrée avait bien commencé, avec le volumineux et ambitieux roman d’Emmanuel Carrère, Le Royaume, où la fondation du christianisme était évoquée de manière bien plus fine et intelligente que dans des productions à grand spectacle dont Hollywood a le secret.
Mais personne, ou presque, n’avait vu venir Valérie Trierweiler et son livre en forme de règlement de comptes avec un président infidèle. Merci pour ce moment est devenu un incompréhensible phénomène de société. Quoique, en réfléchissant un peu, il est aisé de constater que le livre prolonge, selon la même logique du voyeurisme à succès, la ruée vers Closer quand ce magazine à la réputation construite sur les « paparazzades » avait publié, en janvier, les premières photos de François Hollande et de Julie Gayet.
On n’avait pas trop vu venir non plus l’emballement autour du nouvel essai d’Eric Zemmour, Le suicide français. Quoique, même sans réfléchir, il est aisé de voir quelle direction l’opinion publique a prise dans ce pays.
Faut-il pour autant désespérer ? Non. La littérature, à laquelle n’appartiennent pas les derniers livres cités, n’est pas morte. Le Goncourt à Lydie Salvayre pour Pas pleurer redonne foi dans la lecture de qualité.

jeudi 27 novembre 2014

Le Point et Lire saluent Emmanuel Carrère

Les rédactions du Point et de Lire ont donné, la semaine dernière pour l'une, hier pour l'autre, leur palmarès des meilleurs livres de l'année. Lourde tâche s'il en est. Mais, pour une fois, les deux magazines sont tombés d'accord pour placer, en tête de liste, le roman (roman?) d'Emmanuel Carrère, absent des prix littéraires, Le Royaume. Il me semble que c'est l'ambition du livre qui est ainsi saluée davantage qu'une totale réussite - mais je peux me tromper, influencé par ma propre lecture dont le temps a été partagé entre de grands élans d'enthousiasme et quelques moments d'ennui. Il n'empêche qu'Emmanuel Carrère a donné tout de lui et de son talent dans cet ouvrage qui restera donc, pour les lecteurs du Point et de Lire, comme le sommet de l'année. Une ascension parfois rude, car cela se mérite, un livre comme celui-là.
Avec vingt-cinq titres pour l'hebdomadaire et vingt pour le mensuel, les palmarès offrent évidemment beaucoup d'autres pistes aux lecteurs. Elles se recoupent à d'autres endroits, en une géographie capricieuse et souvent excitante.

Le Point

  • Emmanuel Carrère. Le Royaume (P.O.L.)
  • Paul Veyne. Et dans l'éternité je ne m'ennuierai pas (Albin Michel)
  • Maylis de Kerangal Réparer les vivants (Verticales)
  • Jean d'Ormesson. Comme un chant d'espérance (Héloïse d'Ormesson)
  • Olivier Rolin. Le Météorologue (Seuil)
  • Donna Tartt. Le Chardonneret (Plon)
  • Theodore Zeldin. Les Plaisirs cachés de la vie (Fayard)
  • André Glucksmann. Voltaire contre-attaque (Robert Laffont)
  • James Salter. Et rien d'autre (L'Olivier)
  • Philippe Aghion, Gilbert Cette et Élie Cohen. Changer de modèle (Odile Jacob)
  • Olivier Adam. Peine perdue (Flammarion)
  • Hillary Clinton. Mémoires (Fayard)
  • Kamel Daoud. Meursault, contre-enquête (Actes Sud)
  • Haruki Murakami. L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage (Belfond)
  • Pascal Bruckner. Un bon fils (Grasset)
  • Gérard Depardieu et Lionel Duroy. Ça s'est fait comme ça (XO)
  • Édouard Louis. En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil)
  • Philipp Meyer. Le Fils (Albin Michel)
  • Charles-Édouard Bouée, en collaboration avec François Roche. Confucius et les automates (Grasset)
  • Lola Lafon. La petite communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud)
  • Anthony Marra. Une constellation de phénomènes vitaux (Lattès)
  • Adrien Bosc. Constellation (Stock)
  • Bénédicte Vergez-Chaignon. Pétain (Perrin)
  • Taiye Selasi. Le Ravissement des innocents (Gallimard)
  • James Ellroy. Extorsion (Rivages)

Lire

  • Meilleur livre : Le Royaume par Emmanuel Carrère (P.O.L)  
  • Meilleur roman étranger : Et rien d'autre par James Salter (L'Olivier)  - Finalistes : Les Réputations par Juan Gabriel Vásquez (Seuil) et Le Chardonneret par Donna Tartt (Plon) 
  • Meilleur roman français : Réparer les vivants par Maylis de Kerangal (Verticales), ex-aequo avec L'Amour et les forêts par Eric Reinhardt (Gallimard) - Finalistes : La Petite Communiste qui ne souriait jamais par Lola Lafon (Actes Sud) et En finir avec Eddy Bellegueule par Edouard Louis (Seuil) 
  • Révélation étrangère : Le Fils par Philipp Meyer (Albin Michel)  - Finalistes : Entre les jours par Andrew Porter (L'Olivier) et Le Tabac Tresniek par Robert Seethaler (Sabine Wespieser)  
  • Révélation française : Les Grands par Sylvain Prudhomme (L'Arbalète/Gallimard) - Finalistes : Si le froid est rude par Olivier Benyahya (Actes Sud) et La Condition pavillonnaire par Sophie Divry (Noir sur Blanc/Notabilia) 
  • Premier roman français : Debout-payé par Gauz (Le Nouvel Attila)  - Finalistes : Dans le jardin de l'ogre par Leïla Slimani (Gallimard) et Tram 83 par Fiston Mwanza Mujila (Métailié) 
  • Premier roman étranger : Notre quelque part par Nii Ayikwei Parkes (Zulma) - Finalistes : Le Ravissement des innocents par Taiye Selasi (Gallimard) et Le Complexe d'Eden Bellwether par Benjamin Wood (Zulma) 
  • Récit : Tristesse de la terre par Eric Vuillard (Actes Sud)  - Finalistes : Le Météorologue par Olivier Rolin (Seuil) et Amour de pierre par Grazyna Jagielska (Les Equateurs) 
  • Polar : Après la guerre par Hervé Le Corre (Rivages) - Finalistes : Ombres et Soleil par Dominique Sylvain (Viviane Hamy) et Un vent de cendres par Sandrine Collette (Denoël) 
  • Roman noir : Une terre d'ombre par Ron Rash (Seuil) - Finalistes : 911 par Shannon Burke (Sonatine) et Ne reste que la violence par Malcolm Mackay (Liana Levi) 
  • Enquête : Extra pure. Voyage dans l'économie de la cocaïne par Roberto Saviano (Gallimard)  - Finalistes : Smart. Enquête sur les internets par Frédéric Martel (Stock) et Une si jolie petite fille par Gitta Sereny (Plein Jour) 
  • Biographie : Fouché. Les silences de la pieuvre par Emmanuel de Waresquiel (Tallandier/Fayard)  - Finalistes : Jules Ferry par Mona Ozouf (Gallimard) et Notre Chanel par Jean Lebrun (Bleu autour) 
  • Histoire : Le Feu aux poudres. Qui a déclenché la guerre en 1914 ? par Gerd Krumeich (Belin)  - Finalistes : La Chute de Rome par Bryan Ward-Perkins (Alma) et Dictionnaire amoureux de la Résistance par Gilles Perrault (Plon/Fayard) 
  • Autobiographie : Et dans l'éternité je ne m'ennuierai pas par Paul Veyne (Albin Michel) - Finalistes : Un homme amoureux par Karl Ove Knausgaard (Denoël) et Les Feux de Saint-Elme par Daniel Cordier (Gallimard) 
  • Sciences : Le Code de la conscience par Stanislas Dehaene (Odile Jacob)  - Finalistes : Plaidoyer pour la forêt tropicale par Francis Hallé (Actes Sud) et Pasteur et Koch par Annick Perrot & Maxime Schwartz (Odile Jacob) 
  • Voyage : Les Oies des neigespar William Fiennes (Hoëbeke) - Finalistes : Pô, le roman d'un fleuve par Paolo Rumiz (Hoëbeke) et L'Oural en plein coeur par Astrid Wendlandt (Albin Michel) 
  • BD : La Technique du périnée par Ruppert & Mulot (Dupuis/Aire Libre) - Finalistes : L'Arabe du futur par Riad Sattouf (Allary Editions) et Moi, assassin par Antonio Altarriba & Keko (Denoël Graphic) 
  • Jeunesse : Adam et Thomas par Aharon Appelfeld (L'Ecole des loisirs) - Finalistes : Humains par Matt Haig (Hélium) et Le livre de Perle par Timothée de Fombelle (Gallimard jeunesse) 
  • Livre audio : Eloge de l'ombre par Junichirô Tanizaki, lu par Angelin Preljocaj (Naïve) - Finalistes : L'Insoutenable Légèreté de l'être par Milan Kundera, lu par Raphaël Enthoven (Gallimard) et Une femme aimée par Andreï Makine, lu par Bertrand Suarez-Pazos (Thélème)

mercredi 10 septembre 2014

Le nouvel anti-Goncourt, le Prix du journal "Le Monde"

Dans les années 1970, Jean-Edern Hallier, qui n'en était pas à une facétie près, avait imaginé un Prix anti-Goncourt, mettant tout son poids - moindre cependant que l'idée qu'il s'en faisait - dans la réputation d'un prix qui allait enfin - on allait voir ce qu'on allait voir! - mettre fin à toutes les magouilles des grandes récompenses d'automne, jurés achetés et éditeurs corrupteurs, dont il avait souffert au point de n'avoir jamais lui-même reçu le Goncourt.
L'idée n'était pas si idiote, même si sa mise en œuvre ressemblait à celui qui l'avait eue. Emporté, brouillon, légèrement (?) mythomane, il avait été un excellent écrivain débutant et s'était transformé en activiste de deuxième catégorie. On ne se souvient que d'un lauréat de l'anti-Goncourt, Jack Thieuloy, et encore est-ce surtout parce qu'il avait été mêlé à un attentat qui aurait pu être drôle s'il avait été pâtissier mais qui, moins rigolo, avait consisté à placer un engin incendiaire sur le palier de la douce Françoise Mallet-Joris, académicienne Goncourt.
Tout ceci pour dire que, devant le scandale de l'absence (comme s'il n'y avait qu'un absent, faisait justement remarquer Pierre Assouline) d'Emmanuel Carrère dans la première sélection du Goncourt, le deuxième Prix littéraire du Monde est venu mettre du baume au cœur d'un romancier qui n'avait pas besoin de cela pour être en tête des meilleures ventes de romans depuis la sortie précipitée de son livre. (Pour les distraits, je rappelle que l'ouvrage de Valérie Trierweiler ne se présente pas comme un roman mais comme un témoignage - un Témoignage, lisais-je même tout à l'heure sous la plume d'une éditrice.)
C'est donc l'avènement du Royaume, un "mix" d'autofiction et de pur roman bâti sur du roman - même si Luc ne présente pas son évangile comme un roman, il a en a bien des caractéristiques, ainsi que le démontre brillamment Emmanuel Carrère.
Car Emmanuel Carrère est brillant, bien qu'il n'échappe pas toujours au défaut de se regarder écrire. Je ne peux donc manifester qu'un enthousiasme modéré devant son livre - et esquisser un demi-sourire devant la récompense qui vient de lui être attribuée.

mardi 2 septembre 2014

Prix littéraires, on y est presque

Même pas le temps de souffler. Les vagues de la rentrée n'en ont pas encore fini de fluer que déjà les prix littéraires pointent le bout de leur bandeau rouge (ou vert, ou bleu).
Même l'AFP a inscrit, au calendrier du jour (le jour d'aujourd'hui, le 2 septembre, oui, oui), deux événements venus en droite ligne de la grande foire d'empoigne à laquelle se livrent des éditeurs que l'on retrouve, ensuite, dans un triste état - cravate de travers, lunettes brisées, veste à demi arrachée et main sur le cœur, quand le carnet de chèque est près du cœur. C'est donc que les choses sérieuses ont repris. On le prouve en rouvrant le document annuel consacré aux prix littéraires. Il sera, cela va de soi, mis à jour au fur et à mesure des informations reçues.

Aujourd'hui, le Prix du roman Fnac est donc au programme. Avec trois romans dans la sélection finale, dont deux publiés chez Zulma et un chez Autrement - des éditeurs qui n'ont pas trop l'habitude des récompenses de rentrée littéraire, même si Zulma a reçu ce prix en 2008 et, curiosité, avec Jean-Marie Blas de Roblès, à nouveau présent dans le dernier trio cette année. Cumulera-t-il? L'île du point Némo est en tout cas mon roman préféré dans la liste, avec une courte longueur d'avance sur le roman de Nickolas Butler - celui de Benjamin Wood aurait gagné, me semble-t-il, à être un peu plus serré, même s'il ne dépare pas la sélection. Mais ne comptez pas sur moi pour un pronostic, je ne vote pas. On en reparlera quand le résultat sera proclamé.
Autre nouvelle attendue dans la journée, la première sélection du Prix Renaudot, dans le jury duquel voisinent Frédéric Beigbeder et J.M.G. Le Clézio. Il se dit (pour Le Clézio, j'ai lu son article, pas celui de Beigbeder) qu'ils ont beaucoup aimé tous les deux le premier roman de Frederika Amalia Finkelstein, L'oubli. Ils ne l'oublieront probablement pas dans leur première sélection, destinée à être affinée les 7 et 28 octobre, avant la délibération finale du 5 novembre.
Jeudi, l'académie Goncourt fêtera ses retrouvailles après des vacances studieuses (espérons-le) pendant lesquelles Pierre Assouline a envoyé du lourd contre L'ego-péplum d'Emmanuel Carrère. Il ne votera pas pour Le Royaume, c'est certain. Mais d'autres académiciens, peut-être... Et les mystères de cette sélection initiale seront donc levés dans deux jours.
Inutile de dire que je vous reparlerai de tout cela - et du reste.

mercredi 10 avril 2013

La statue branlante d’un héros ambigu (Emmanuel Carrère et Limonov)

Un personnage comme un romancier peut en rêver : écrivain flamboyant, activiste politique, accompagné d’une femme très belle, ou de voyous homosexuels, alternativement riche et pauvre, adulé et conspué. Une figure forte, ancrée dans un pays qui ne cesse de se chercher une logique depuis que celle des deux grands blocs idéologiques est obsolète. Ce personnage existe, Emmanuel Carrère l’a rencontré et certains de ses livres ont été récemment réédités. Edouard Limonov, puisqu’il s’agit de lui, est cet homme ambigu, fascinant, insupportable. Tout à la fois. Emmanuel Carrère n’est pas différent de nous : plus il approche Limonov, fouillant dans sa vie, plus son projet lui semble miné de l’intérieur. Entre le pire et le meilleur, Limonov navigue sans peine, jusqu’à créer un parti néofasciste…
« Cependant, c’est plus compliqué que ça.
Je suis désolé. Je n’aime pas cette phrase. Je n’aime pas l’usage qu’en font les esprits subtils. Le malheur est qu’elle est souvent vraie. En l’occurrence, elle l’est. C’est plus compliqué que ça. »
Il y a au moins deux aspects dans le Limonov de Carrère qui les conduit simultanément au prix de difficultés prévisibles, puisque l’un contrarie l’autre. La face sombre du héros ne cesse d’empiéter sur sa face lumineuse. Le portrait du personnage est un de ces aspects, mené avec une rigueur à peine entamée par le surgissement d’émotions. Et ces émotions constituent le second aspect : l’auteur est en effet très présent dans son livre, il se met en scène comme il l’a d’ailleurs souvent fait par le passé.
Emmanuel Carrère est, pour le meilleur, un faussaire de l’autofiction. Il prend appui sur un sujet extérieur pour mettre en évidence ses réactions, pour sonder le goût étrange qui le porte vers une sorte de monstruosité. Cette veille permanente crée une tension qui dynamise le récit et empêche de le lâcher même quand Limonov ennuie, voire dégoûte.
L’homme qui voulait être écrivain et ne comprenait pas que d’autres reçoivent les honneurs à sa place est aussi le créateur de quelques épisodes formidables dans sa vie, qui pimentent le récit de Carrère. Il faut voir comment il passe, dans ses années américaines, de la jet-set au vagabondage. Comment les anathèmes qu’il lance contre Soljenitsyne ou Brodsky le coupent du milieu d’immigrés russes qu’il avait voulu investir, et où sa sauvagerie faisait merveille. Jusqu’à une certaine limite, qu’il franchit allègrement.
Les limites, Limonov n’a aucune idée de ce qu’elles sont. Il est excessif dans tout ce qu’il entreprend, recommence le même cinéma à Paris les années suivantes, où on le voit se rapprocher de la bande de Jean-Edern Hallier et de L’idiot international. Puis s’engager à Vukovar dans les combats aux côtés des Serbes, davantage, semble-t-il, pour vivre l’expérience de la guerre que par conviction…
Comment finira-t-il ? En chef religieux ou politique ? En philosophe apaisé ? Ou assassiné ? Emmanuel Carrère envisage plusieurs possibilités. Aucune ne convainc vraiment. Et pour cause : seul Limonov est capable d’inventer son chemin au fur et à mesure.

mercredi 2 novembre 2011

L'actualité littéraire (42) - Le Renaudot à Emmanuel Carrère et Gérard Guégan

Je ne comprends pas tout à fait ce qui s'est passé aujourd'hui au sein du jury Renaudot. Il me semblait que Sylvain Tesson était un lauréat tout indiqué pour le Renaudot essai avec son superbe récit Dans les forêts de Sibérie. Quelle mouche a donc piqué quatre jurés pour le mettre en compétition avec un des livres les plus réussis (sinon le plus réussi) de cette rentrée, le Limonov d'Emmanuel Carrère?
Celui-ci a donc été choisi comme lauréat, et je m'en réjouis. D'Edouard Limonov, écrivain et activiste russe, je n'avais qu'une image imprécise, construite à partir de rumeurs parisiennes quand il fréquentait, dans les années 80, la bande à Jean-Edern Hallier, et d'articles de presse sur ses plus récentes dérives politiques. Franchement, c'était quelqu'un à qui je n'avais pas trop envie de m'intéresser. Sinon que Carrère, le prenant comme un personnage de roman, se place face à lui dans une sorte de défi, voire de duel, entre écrivains, et le résultat est au-delà de toutes mes espérances.
J'aime beaucoup, depuis L'amie du jaguar qui me l'avait fait découvrir en 1983, l’œuvre d'Emmanuel Carrère. Mais il me semble qu'il n'a pas encore fini de grandir...

Grâce peut-être à la confusion dont je parlais plus haut, Gérard Guégan a reçu le prix Renaudot essai pour Fontenoy ne reviendra plus, dont j'avoue que je l'ai lu seulement hier alors qu'il est paru en février - voilà à quoi servent les sélections avant les prix: à faire lire des ouvrages à côté desquels on était passé...
Je n'ai cessé de me dire, tout au long des presque cinq cents pages du livre: mais pourquoi, pourquoi donc, ne me suis-je pas jeté sur ce livre quand il est paru? Très documenté, écrit avec une verve qui empêche de le quitter (je l'ai terminé à dix heures du soir, et je me lève très tôt le matin!), Fontenoy ne reviendra plus est un itinéraire comme, certes, il y en a eu plusieurs en France entre les années trente et la fin de la Seconde guerre mondiale, mais qui sort quand même de l'ordinaire. Cet ami intime de Brice Parain, plus journaliste qu'écrivain, ne s'engage pas à moitié - il veut aussi vivre dans le confort. Le communisme d'abord, le nazisme ensuite, oint été chez lui des choix radicaux. Mais presque esthétiques. Et, pour le dernier, mortel.
Il a quelque chose de Limonov, ce Fontenoy...


Pour en finir avec le Renaudot, vous lirez peut-être, en annexe des articles qui paraîtront demain, qu'il a été attribué aussi un Renaudot poche, à Linda Lê pour A l'enfant que je n'aurai pas. Mais, comme je ne l'ai pas lu, vous n'en saurez pas davantage ici.

mercredi 26 octobre 2011

L'actualité littéraire (39) - Les autres choix du Renaudot

Un seul roman en commun dans les dernières sélections du Goncourt et du Renaudot. C'est peu commun. Le livre lui-même, d'ailleurs, est peu commun (d'accord, c'est la dernière fois que j'utilise le mot, jusqu'à la prochaine): vingt ans de conflits racontés dans le premier roman d'Alexis Jenni, L'art français de la guerre. Un auteur inconnu au bataillon (c'est le cas de le dire), un volume qui fait le poids (plus de 600 pages), l'écho souvent évoqué du premier roman de Jonathan Littell, Les Bienveillantes (mais je suis comme Laurent Binet, l'auteur de HHhH, je trouve que Littell a été largement surévalué), le centenaire de Gallimard où il est publié (bien que le nom de famille de Gaston n'ait été adopté qu'en 1919, après une période d’Éditions de la Nouvelle Revue Française), l'intérêt quasi unanime pour ce livre (sélectionné aussi au Goncourt, où il semble favori d'une courte tête, au Médicis et au Femina), n'en jetez plus!
Le Limonov d'Emmanuel Carrère, à mes yeux le meilleur roman de la rentrée, est toujours dans la liste du Renaudot, mais donne-t-on un prix parce qu'un livre est excellent?
Le système Victoria, d’Éric Reinhardt, l'accompagne, ample fresque sociologico-érotique construite comme un thriller, avec effet d'annonce qui donne envie d'aller jusqu'à la fin.
Et aussi Tout, tout de suite, de Morgan Sportès, qui vaut surtout pour son sujet, et beaucoup moins pour la manière dont celui-ci est traité.
Et enfin l'inattendu Assommons les pauvres!, de Shumona Sinha, seul livre mince dans cette sélection de pavés, seul livre aussi que je n'ai pas lu à ce jour, et sur lequel je m'abstiendrai donc, provisoirement, d'émettre le moindre avis.

Comme ce sont des courageux, au jury Renaudot, ils attribueront aussi, le 2 novembre, un prix de l'essai. Il ira à Michel Crépu (Le souvenir du monde), Gérard Guégan (Fontenoy ne reviendra plus) ou Sylvain Tesson (Dans les forêts de Sibérie). Je viens d'ouvrir le livre de Sylvain Tesson, très prometteur, mais je ne sais des autres que ce que j'en ai lu ici ou là.

Comme ce sont des infatigables, au jury Renaudot, ils attribuaient aussi, ces dernières années, un prix du poche (Fabrice Humbert en 2010). Mais, comme ils n'en disent pas grand-chose, lisant peut-être en secret, on attendra la semaine prochaine pour savoir s'ils maintiennent cette excellente initiative.

De tout ce dont je ne parle pas ici à propos des prix littéraires, les amateurs de listes trouveront un écho dans la page des prix littéraires 2011 que je tiens, autant que possible, à jour.

jeudi 7 octobre 2010

Emmanuel Carrère écrit d’autres vies que la sienne

Ce n’est pas tout à fait un résumé, bien qu’il soit présenté comme tel, mais on pourrait utiliser un passage de D’autres vies que la mienne pour tracer les grandes lignes d’un ouvrage qui n’est pas non plus un roman – «Tout y est vrai», écrit d’ailleurs l’auteur. Celui-ci, dans ce presque résumé, fait rire Hélène, sa compagne. Elle lui dit: «Tu es le seul type que je connaisse capable de penser que l’amitié de deux juges boiteux et cancéreux qui épluchent des dossiers de surendettement au tribunal d’instance de Vienne, c’est un sujet en or. En plus, ils ne couchent pas ensemble et, à la fin, elle meurt. J’ai bien résumé? C’est ça, l’histoire?»
C’est ça, répond-il.
Avant d’en arriver là, il y a eu l’épisode de la vague. C’est ainsi qu’est appelé, dans le livre, le phénomène naturel qui a provoqué une catastrophe majeure fin 2004, balayant Sumatra, la Thaïlande, les Maldives, bref, une bonne partie de l’Asie du Sud-Est et de l’océan Indien. Une seule fois, le mot «tsunami», dont nous nous souvenons, est utilisé. Pour dire: «On parle désormais de tsunami comme si on connaissait ce mot depuis toujours.» En effet, qui le connaissait auparavant? Un petit nombre de personnes, certes. Beaucoup moins qu’à présent. D’ailleurs, immédiatement après le passage de la fureur marine, quand il faut nommer ce qui vient d’arriver dans ce village côtier du Sri Lanka où Emmanuel Carrère était en vacances, personne ne parle de tsunami: «Les zombies qui, comme Philippe, reprenaient pied sur la terre des vivants ne pouvaient que balbutier le mot «vague», et ce mot se propageait dans le village comme a dû se propager le mot «avion» le 11 septembre 2001 à Manhattan.»
L’ouverture est dramatique: la soudaineté de l’événement, l’affolement qui le suit, la recherche des vivants…
Au retour en France, tout pourrait se calmer. D’autant que la tension a ressoudé un couple dont on ne donnait pas cher de l’avenir (pas davantage le lecteur que l’auteur). Mais, comme si une catastrophe en appelait une autre, Juliette, la sœur d’Hélène, qui avait déjà été soignée pour un cancer quand elle était jeune, est atteinte du même mal, cette fois sans espoir de rémission.
Après sa mort, le narrateur rencontre Étienne, collègue de Juliette, juge comme elle – et boiteux comme elle, et portant lui aussi les séquelles d’un cancer, comme le «résumé» nous l’a dit. Il a convoqué chez lui la famille de Juliette, afin de leur proposer son portrait de la disparue. Il a insisté sur l’importance de la première nuit passée à l’hôpital. Et, au moment où tout le monde partait, il a soufflé à Emanuel Carrère: «vous devriez y penser, à cette histoire de la première nuit. C’est peut-être pour vous.»
Pour vous, et pour en faire un livre, donc, qui rendrait compte de la souffrance et de la vie. Surtout de la vie, d’ailleurs, puisque le tribunal va occuper une place croissante dans le livre. Les combats menés par Juliette et Étienne sont de formidables tranches de vie, bourrées d’humanité, où l’impuissance face au désastre vécu par des prévenus surendettés s’efface derrière la volonté de remettre un peu de justice dans la logique froide et cynique de l’économie. Il y a là des pages magnifiques, où deux petits juges luttent, avec les armes que leur fournit la loi, contre la mauvaise foi des puissants. Les clauses en petits caractères dans les contrats, leur reconduction tacite, etc. C’est beau comme un combat que presque tout le monde croyait perdu d’avance et auquel les deux juges continuent de croire. Avec raison, puisqu’ils le gagnent parfois.
Revenant, à la fin de son livre, sur ce qui en a été à l’origine, la vague et la mort de Juliette, Emmanuel Carrère écrit ceci: «Chaque jour depuis six mois, volontairement, j’ai passé quelques heures devant l’ordinateur à écrire sur ce me qui fait le plus peur au monde: la mort d’un enfant pour ses parents, celle d’une jeune femme pour ses enfants et son mari. La vie m’a fait témoin de ces deux malheurs, coup sur coup, et chargé, c’est du moins ainsi que je l’ai compris, d’en rendre compte.» Comme une «mission» (les guillemets parce que le mot est trop fortement connoté, bien qu’il soit proche de ce qu’on ressent en lisant), menée à bien avec talent.