Affichage des articles dont le libellé est Patrick Modiano. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Patrick Modiano. Afficher tous les articles

mercredi 11 septembre 2019

Les « Souvenirs dormants » de Patrick Modiano


Un récit sans masque romanesque : tout Modiano est dans Souvenirs dormants qui disent les hésitations d’un homme confronté à une mémoire fuyante, en quête de points de repère rendus flous par le temps qui s’est écoulé depuis les événements rapportés. Les années soixante sont, avec l’Occupation, l’époque la plus souvent évoquée par Patrick Modiano dans son œuvre. Elles marquent la fin d’une adolescence qui tarde à se transformer en âge adulte, les débuts de romancier, dans une atmosphère pas si éloignée de celle qui obscurcissait vingt ans auparavant, à l’heure du couvre-feu, les rues de Paris. C’était aussi le temps où la mère de l’écrivain accueillait son fils dans les loges des théâtres où elle jouait, tandis que le père, cet « inconnu », vaquait à des occupations pas très claires.
D’une certaine manière, Patrick Modiano écrit toujours le même livre. Ou, plus exactement, il prolonge dans chaque ouvrage une quête commencée il y a longtemps déjà – son premier texte est paru en 1968. Le mécanisme consiste à rattacher des bribes éparses, à reconstruire un puzzle qui n’en finit pas de révéler de nouvelles pièces, et de fasciner. Car jamais le lecteur ne s’ennuie à suivre les méandres superposés d’une œuvre qu’il faudra, le moment venu, considérer dans son ensemble.
Souvenirs dormants en sera une articulation majeure. Des personnages croisés ailleurs reviennent, sans la précaution de la fiction. Mais avec, comme toujours, des téléphones qui sonnent dans le vide et des doutes sur la valeur des souvenirs : « De temps en temps, il me semble que le café s’appelait Le Bar vert, à d’autres moments, ce souvenir s’estompe, comme les mots que vous venez d’entendre dans un rêve et qui vous échappent au réveil. »
Cette vie rêvée est une sorte d’aventure. Au coin d’une rue presque vide, un dimanche soir, vous croisez quelqu’un que vous croyez reconnaître. Il ou elle vous entraîne, dans ses pas ou dans le passé, vers des territoires qui ne sont pas totalement inconnus et qui charrient des noms, des adresses, des numéros de téléphone, des silhouettes… Vous creusez : « avec un peu de bonne volonté, ils vous reviennent à la mémoire, ces noms qui demeuraient dans votre esprit sous une légère couche de neige ou d’oubli. »
Et la phrase se déroule avec son rythme propre, une fausse nonchalance qui masque une inquiétude permanente. On y devine une question sans réponse : que serais-je devenu si je n’avais pas été écrivain ?

samedi 6 juillet 2019

Rentrée littéraire : et après?

Soyons fous, projetons-nous là où ne sommes pas encore, après avoir lu tous les romans de la rentrée que vous et moi voulions lire (vous avez eu le temps de dormir un peu? pas moi). Les sélections des prix littéraires d'automne ont été publiées, vous en connaissez chaque livre de la première à la dernière ligne, un double Nobel s'annonce déjà... et il y a un problème: que lire maintenant? Enfin, quand je dis maintenant, ce sera en octobre, et même jusqu'en janvier 2020, car le regard porte loin quand on aime.
Donc, voici trois rendez-vous qu'il ne faudra pas oublier.

Octobre : Patrick Modiano

Vous le savez déjà si vous suivez de près l'actualité littéraire, Patrick Modiano publie un roman le 3 octobre chez Gallimard - ce sera peut-être le jour du (des) Nobel(s) de littérature, prix qu'il ne brigue plus, laissez-le en paix avec ça.
Peu de détails sur le site de l'éditeur jusqu'à présent, sinon le titre (Encre sympathique) le nombre de pages (144) et le prix prévisionnel (16 €) qui ne devrait pas vous ruiner, en échange d'un plaisir annoncé. Sur quel thème? Ce n'est pas chez Gallimard qu'on le saura, mais bien dans une note de blog publiée par Le Réseau Modiano - je vous engage à le suivre si cet écrivain vous intéresse, il promet "un site pour lire entre les lignes de Patrick Modiano".
Trente ans après son passage dans l'agence Hutte, Jean Eyben réouvre le dossier qu'il avait gardé sur la disparition jamais élucidée de Noëlle Lefebvre. Il contient peu de choses. Son adresse 13, rue Vaugelas dans le 15e arrondissement, celle du Dancing de la Marine et celle des magasins Lancel, place de l'Opéra, où elle travaillait. Quelques noms: Gérard Mourade, comédien, Roger Behaviour, Brainos, Sancho, Mollichi... Et un carnet. Des indices qui convergent vers un château en Sologne, Annecy, et puis plus rien. Plus rien, car, un jour, Noëlle Lefebvre a passé la frontière pour une autre vie.
Novembre : James Ellroy

James Ellroy, écrivain noir de l'encre la plus trouble, a commencé un nouveau Quatuor de Los Angeles avec Perfidia, paru en 2014 et traduit l'année suivante. Tout le volume se déroule du 6 au 29 décembre 1941. Le deuxième a fait son apparition en langue originale cette année et arrivera en français chez Rivages le 6 novembre sous le titre: La tempête qui vient. En anglais, cela s'appelle This Storm et le temps y passe (lentement mais un peu plus vite cependant que dans le volet précédent) du 31 décembre 1941 au 8 mai 1942. Je vous propose les deux couvertures des éditions américaine (à gauche) et britannique (à droite, forcément). Elles sont assez différentes pour susciter des lectures qui risquent de l'être tout autant.


Quant à savoir ce qu'il y a dedans, autant vous fournir quelques lignes hachées en V.O., choisies au début de la première partie (ce n'est pas la véritable ouverture, des éléments ont été posés auparavant.)
It’s a sit-and-wait job. Some hot-prowl burglar/rape-o’s out creeping. He’s Tommy Glennon, recent Quentin grad. He’s notched five 459/sodomies since Pearl Harbor.
Happy fucking New Year.
Three-man stakeout. Two parked cars. 24th and Normandie. Sit and wait. Endure bugs-up-your-ass ennui.
The rain. Plus war-blackout regulations. Drawn shades, doused streetlamps. Bum visibility.
Janvier 2020 : Colson Whitehead


Depuis (au moins) Underground Railroad, on sait l'importance qu'a prise Colson Whitehead dans la littérature américaine et mondiale. A dire vrai, et sans vouloir me vanter, je le savais déjà bien avant. Quand j'ai lu, en 2005, Ballades pour John Henry, j'ai su que Colson Whitehead était grand. Time Magazine s'en est rendu compte plus récemment, en affichant un portrait de l'écrivain en couverture de son numéro daté du 8 juillet, pour la parution de son nouveau roman, The Nickel Boys.
Chez Albin Michel, Francis Geffard en frétille déjà - et on lui donne raison: il en éditera la traduction française en janvier prochain. Un peu de patience, donc. A moins que... quelques lignes, tout de suite?
Even in death the boys were trouble.
The secret graveyard lay on the north side of the Nickel campus, in a patchy acre of wild grass between the old work barn and the school dump. The field had been a grazing pasture when the school operated a dairy, selling milk to local customers - one of the state of Florida's schemes to relieve the taxpayer burden of the boys' upkeep. The developers of the office park had carmarked the field for a lunch plaza, with four water features and a concrete bandstand for the occasional event. The discovery of the bodies was an expensive complication for the real estate company awaiting the all clear from the environmental study, and for the state's attorney, which had recently closed an invetigation into the abuse stories. Now they had to start a new inquiry, establish the identities of the deceased and the manner of death, and there was no telling when the whole damned place could be razed, cleared, and neatly erased from history, which everyone agreed was long overdue.

samedi 13 février 2016

Patrick Modiano et le flou du passé

Deux larmes ponctuent le dernier roman de Patrick Modiano. Elles sont discrètes, car les sentiments s’extériorisent peu chez un écrivain qui présente les choses de biais plutôt que de face et qui cite, en exergue, cette phrase de Stendhal : « Je ne puis donner la réalité des faits, je n’en puis présenter que l’ombre. » La première larme est « à peine visible ». La deuxième, dans le dernier paragraphe, est « si petite qu’on la voit à peine ». Annie Astrand, qui les verse, est une silhouette du passé de Jean Daragane. Il croyait ce passé totalement évanoui, la perte d’un carnet d’adresses et la rencontre avec celui qui l’a trouvé l’ont obligé à en reconstituer quelques pans. Des bribes qui ne composent pas une image globale, mais des détails émergent d’un brouillard qu’on tente, avec lui, de percer.
Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier est un livre dont la magie opère dès les premiers mots, en raison peut-être de leur caractère anodin : « Presque rien. » En effet, ce n’est presque rien, cette histoire d’un carnet perdu et retrouvé. Mais elle s’accompagne d’une sourde menace présente dans la voix de Gilles Ottolini, l’homme qui téléphone à Daragane pour le lui restituer. Il dira, quand ils se verront, qu’il s’est permis de feuilleter le carnet et qu’il y a trouvé un nom qui l’intéresse. Si Daragane pouvait lui donner quelques renseignements sur lui, ils seraient les bienvenus.
Guy Torstel. Le nom ne dit rien à Daragane, le numéro de téléphone à sept chiffres est ancien. Tout cela est vraiment trop loin. Et pourquoi Ottolini s’intéresse-t-il à ce Torstel ? Modiano a tiré sur un fil, le tricot doit maintenant se défaire maille après maille, jusqu’à retrouver un malaise ancien. Et les deux larmes d’Annie. Elles ne ponctuent pas seulement le roman. Elles correspondent à des tournants dans la vie de Daragane, à une enfance dont il a souffert et dont on comprend qu’il aurait préféré la tenir à l’écart.
Dans le dossier constitué par Ottolini, il y a le premier roman de Jean Daragane, écrit comme un message personnel adressé à quelqu’un qui n’a jamais réagi. Ce texte peut-il, des années plus tard et à contretemps, avoir un effet ? Daragane, qui ne lit plus que Buffon, ne se posait pas la question. Et la voici de retour après avoir franchi une faille temporelle à travers laquelle les époques entrent en collision.
Le travail de la mémoire s’apparente à la visite d’un grenier poussiéreux où on ne sait plus ce qu’on a rangé, et moins encore selon quelle logique. Le propriétaire de cette mémoire va donc de surprise en surprise au fur et à mesure que des indices le renvoient à ce qu’il était autrefois. Les traces ne sont pas tout à fait effacées mais il faut, pour les retrouver, décrypter des signes ténus, les relier entre eux, deviner leur signification jusqu’à y superposer une possible réalité. Celle-ci n’est jamais assez solide pour croire vraiment à son existence, les doutes ne sont levés qu’en partie. Et, de cette enquête hésitante, Patrick Modiano fait un grand livre.

samedi 24 janvier 2015

La reine des ventes

Tout, sauf une surprise: le livre qui s'est le plus vendu l'année dernière en France, bien qu'il soit paru dans les premiers jours du dernier quadrimestre, est celui de Valérie Trierweiler, Merci pour ce moment. 603.300 exemplaires, d'après le top 50 établi par GfK pour Livres Hebdo. Et, puisque le cinéma a décidé d'en tirer des images, il est probable que ce succès connaîtra une nouvelle flambée quand le film sortira en salles. Comme ce sera le cas, incessamment sous peu, pour Fifty shades (je ne sais pas pourquoi on est revenu au titre en V.O.), d'E.L. James, dont le premier volume au format de poche se place sur la deuxième marche de ce podium, avec 575.600 exemplaires.
Oui, on peut donc encore faire fortune avec un livre, mais il faut que celui-ci pique la curiosité et pénètre les alcôves qui nous sont habituellement, dans la vie normale, inaccessibles...
Eric Zemmour et son Suicide français n'ont pas tout à fait pris la forme du tsunami idéologique et commercial qu'espéraient ses partisans - ils avaient annoncé que le livre allait atteindre et dépasser les chiffres de vente de celui de l'ex-première compagne. On en reste assez loin, avec 338.200 exemplaires, pour la douzième place du classement et avec, il est vrai, une existence plus brève d'un mois.
Et la littérature, dans tout ça? Pour ne vexer personne, et surtout pas les lecteurs accrochés à leur best-seller comme à un doudou, on se contentera de relever les ventes et les classements des lauréats de prix littéraires.
La réédition au format de poche de La vérité sur l'affaire Harry Quebert, de Joël Dicker, est dixième (375.700 exemplaires).
Charlotte, de David Foenkinos, quatorzième (319.900 exemplaires).
Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, de Patrick Modiano, quinzième (285.400 exemplaires).
Pas pleurer, de Lydie Salvayre, vingt-cinquième (227.100 exemplaires).
Au revoir là-haut, de Pierre Lemaitre, toujours en grand format, quarante-et-unième (167.800 exemplaires).
Et... c'est tout pour les prix littéraires - encore avez-vous noté comme nous que trois de ces titres seulement ont été couronnés en 2014.

samedi 27 décembre 2014

Bilan 2014 : bof ! ou presque

© Frankie Fouganthin
Avouons-le : quand on lit en français, on se sent plus proche d’un écrivain qui utilise la même langue et le sacre d’un Patrick Modiano (notre photo) par le Nobel, comme celui d’un Le Clézio il y a huit ans, a tout pour nous réjouir. Surtout quand l’œuvre est à la hauteur de la récompense, comme c’est le cas pour l’un et l’autre. Modiano, c’est un univers romanesque construit dans le brouillard, dans lequel on se perd parfois, mais avec délices. De nombreux détails concrets rendent le Paris des années d’occupation aussi proche que si nous y avions vécu, en même temps que les pistes ouvertes dans les fausses enquêtes constituant souvent la trame romanesque se dissolvent. Toute l’ambiguïté de son art est dans la distance qu’il place entre des narrateurs, qui lui ressemblent sans être vraiment lui-même, et d’autres personnages dont les silhouettes se précisent et s’estompent dans un seul mouvement. L’écriture est souveraine, elle est la valeur suprême sans laquelle il n’y a pas de création littéraire. Le succès public du nouveau roman de Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, est donc très réjouissant.
Pourtant, les fausses valeurs dominent, et de loin, les classements des meilleures ventes. L’année a commencé avec un élan d’enthousiasme, dont on se demande encore ce qui le justifiait, pour le premier roman d’Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule. Ou comment réussir à affirmer son homosexualité dans un milieu provincial qui n’est pas prêt à l’accepter. Le sujet et les prises de position fracassantes de l’auteur ont fait oublier la facture médiocre de l’ouvrage, porté aux nues et devenu emblématique. Un sujet d’étonnement, au moins.
Moins étonnant est le succès, devenu habituel, des auteurs qui publient, comme des métronomes, un nouveau livre au printemps, leur assurant une vie confortable jusqu’aux migrations d’été vers les plages. Il s’agit de Guillaume Musso (Central Park) et de Marc Levy (Une autre idée du bonheur), abonnés aux gros tirages. Mais ils ont été, cette année, rejoints, parfois même dépassés, par les trois volumes dans lesquels Katherine Pancol a étiré Muchachas, roman dont nous aurions pu nous passer aussi facilement que ceux de Musso ou Levy.
L’été septentrional passé, nous allions, pensions-nous, renouer avec des ouvrages plus proches de l’idéal littéraire que chacun nourrit, plus ou moins consciemment, au plus profond de soi. D’ailleurs, la rentrée avait bien commencé, avec le volumineux et ambitieux roman d’Emmanuel Carrère, Le Royaume, où la fondation du christianisme était évoquée de manière bien plus fine et intelligente que dans des productions à grand spectacle dont Hollywood a le secret.
Mais personne, ou presque, n’avait vu venir Valérie Trierweiler et son livre en forme de règlement de comptes avec un président infidèle. Merci pour ce moment est devenu un incompréhensible phénomène de société. Quoique, en réfléchissant un peu, il est aisé de constater que le livre prolonge, selon la même logique du voyeurisme à succès, la ruée vers Closer quand ce magazine à la réputation construite sur les « paparazzades » avait publié, en janvier, les premières photos de François Hollande et de Julie Gayet.
On n’avait pas trop vu venir non plus l’emballement autour du nouvel essai d’Eric Zemmour, Le suicide français. Quoique, même sans réfléchir, il est aisé de voir quelle direction l’opinion publique a prise dans ce pays.
Faut-il pour autant désespérer ? Non. La littérature, à laquelle n’appartiennent pas les derniers livres cités, n’est pas morte. Le Goncourt à Lydie Salvayre pour Pas pleurer redonne foi dans la lecture de qualité.

lundi 8 décembre 2014

Patrick Modiano à Stockholm



J'ai commencé, hier soir, à regarder en direct le discours de Patrick Modiano à l'occasion de son Nobel de littérature (oui, bien sûr, de littérature - quoi d'autre?). Avant de m'interrompre par prudence devant la violence de l'orage (chez moi, pas à Stockholm) et de mettre le texte intégral de côté pour le savourer ce matin. Mais je suis content de l'avoir vu, ce grand et merveilleux empoté, au début d'une séance qui ne ressemblait, pour lui, à rien de ce qu'il avait vécu. Il a d'ailleurs presque commencé par là. Sans surprise, puisqu'on sait sa maladresse à l'oral.
C’est la première fois que je dois prononcer un discours devant une si nombreuse assemblée et j’en éprouve une certaine appréhension. On serait tenté de croire que pour un écrivain, il est naturel et facile de se livrer à cet exercice. Mais un écrivain – ou tout au moins un romancier – a souvent des rapports difficiles avec la parole. Et si l’on se rappelle cette distinction scolaire entre l’écrit et l’oral, un romancier est plus doué pour l’écrit que pour l’oral. Il a l’habitude de se taire et s’il veut se pénétrer d’une atmosphère, il doit se fondre dans la foule. Il écoute les conversations sans en avoir l’air, et s’il intervient dans celles-ci, c’est toujours pour poser quelques questions discrètes afin de mieux comprendre les femmes et les hommes qui l’entourent. Il a une parole hésitante, à cause de son habitude de raturer ses écrits.
Comment le livre semble se détacher de son auteur quand il arrive à la fin, comment le lecteur fait ensuite exister le roman, comment les livres se suivent en se ressemblant sans être jamais les mêmes... Sur ce dernier point, Patrick Modiano m'avait un jour expliqué son sentiment presque douloureux d'insatisfaction après avoir terminé d'écrire un livre, qui le pousse à en commencer un nouveau avec l'espoir, chaque fois déçu, de réussir mieux. (Ou de rater mieux, aurait dit Beckett.) Il en a parlé aussi, en d'autres termes.
Le manque de lucidité et de recul critique d’un romancier vis-à-vis de l’ensemble de ses propres livres tient aussi à un phénomène que j’ai remarqué dans mon cas et dans celui de beaucoup d’autres : chaque nouveau livre, au moment de l’écrire, efface le précédent au point que j’ai l’impression de l’avoir oublié. Je croyais les avoir écrits les uns après les autres de manière discontinue, à coups d’oublis successifs, mais souvent les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes phrases reviennent de l’un à l’autre, comme les motifs d’une tapisserie que l’on aurait tissée dans un demi-sommeil. Un demi-sommeil ou bien un rêve éveillé. Un romancier est souvent un somnambule, tant il est pénétré par ce qu’il doit écrire, et l’on peut craindre qu’il se fasse écraser quand il traverse une rue. Mais l’on oublie cette extrême précision des somnambules qui marchent sur les toits sans jamais tomber.
Il a cité des écrivains, dessinant un paysage qui est le sien, lisant un poème de Yeats, glissant les noms de Baudelaire, Mallarmé, Balzac, Dickens, Tolstoï, Dostoïevski, d'autres encore, comme en fraude. Dévoilant quelques détails de sa biographie, sans en dire trop cependant - il reconnaît d'ailleurs qu'il hésite toujours avant de lire la biographie d'un écrivain. Il me plaît infiniment dans sa tentative de définition de la place de l'écrivain, de la distance à laquelle il se tient de ce qu'il raconte.
J’ai toujours cru que le poète et le romancier donnaient du mystère aux êtres qui semblent submergés par la vie quotidienne, aux choses en apparence banales, – et cela à force de les observer avec une attention soutenue et de façon presque hypnotique. Sous leur regard, la vie courante finit par s’envelopper de mystère et par prendre une sorte de phosphorescence qu’elle n’avait pas à première vue mais qui était cachée en profondeur.
Modiano tel qu'en lui-même, plongé dans des anciens annuaires de Paris, explorant après Baudelaire "les plis sinueux des grandes capitales" et s'y dissolvant presque. Mais pas tout à fait:
Mais c’est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l’oubli, de faire resurgir quelques mots à moitié effacés, comme ces icebergs perdus qui dérivent à la surface de l’océan.

vendredi 10 octobre 2014

Prix de l'Académie française, Jean Giono, trois, quatre

Pendant que certains s'abreuvaient aux paroles hachées de Patrick Modiano, pareil à lui-même dans la conférence de presse tenue hier (j'aime beaucoup cette citation du Figaro: « Heu… Oui… C’est-à-dire que… Mais… C’est un peu… Heu… »), pendant ce temps, donc, d'autres tranchaient dans le vif de leurs premières sélections aux prix d'automne pour les réduire à ce qui pouvait faire des deuxièmes sélections décentes.
L'Académie française, qui proclamera son Grand Prix du roman le 30 octobre, a donné un spectaculaire coup de balai, rejetant sept livres qui, tout compte fait (se dirent les jurés), n'avaient rien à faire là. Ceux d'Eliette Abécassis, Benoît Duteurtre, Dominique Fabre, Hedwige Jeanmart, Gilles Martin-Chauffier, Anne Serre et Antoine Volodine. Il ne restait que deux romans, signés Adrien Bosc et Minh Tran Huy. Cela faisait un peu riquiqui. On en a donc ajouté un troisième, qui par ailleurs est un premier (roman), celui de Mathias Menegoz - Karpathia, 704 pages, quand même. Il a, on va le voir très vite après une courte pause en forme de liste réduite, le vent en poupe. Voici donc cette deuxième sélection, dans laquelle j'ajoute, au contraire de la pratique de la pudique Académie française, les noms des éditeurs.
  • Adrien Bosc. Constellation (Stock)
  • Mathias Menegoz. Karpathia (P.O.L.)
  • Minh Tran Huy. Voyageur malgré lui (Flammarion)

Le Prix Jean Giono, proclamé dès la semaine prochaine, le 16 octobre, s'est montré un peu plus généreux. ou plus indécis. Il reste quatre ouvrages, dont les deux premiers romans déjà remarqués par les académiciens, une sélectionnée au deuxième tour du Goncourt et un exclu de celui-ci. Pas de pitié, en revanche, pour Max Genève, Serge Joncour, Eric Reinhardt, Olivier Rolin et François Vallejo. Un de ces quatre-là recevra les 10.000 euros du prix.
  • Adrien Bosc. Constellation (Stock)
  • Pauline Dreyfus. Ce sont des choses qui arrivent (Grasset)
  • Fouad Laroui. Les tribulations du dernier Sijilmassi (Julliard)
  • Mathias Menegoz. Karpathia (P.O.L.)

Mathias Menegoz deux fois, dont l'une par surprise, n'est-ce pas un signe? Si vous le cherchez ailleurs, dans d'autres sélections, vous le trouverez dans la page Prix littéraires 2014.

jeudi 9 octobre 2014

Le Prix Nobel de littérature à Patrick Modiano

Je n'y crois pas... je suis content!!!
Et j'y reviens tout à l'heure, merci de me laisser le temps de me retourner...
Mais je vous renvoie déjà à une note sur L'horizon.
A un long entretien réalisé en 1992 au moment de la sortie de Voyage de noces.
Et à une autre note sur L'herbe des nuits.

Pour compléter, voici l'article que j'avais publié samedi dans Le Soir sur son nouveau roman.

Deux larmes ponctuent le nouveau roman de Patrick Modiano. Elles sont discrètes, car les sentiments s’extériorisent peu chez un écrivain qui présente les choses de biais plutôt que de face et qui cite, en exergue, cette phrase de Stendhal : « Je ne puis donner la réalité des faits, je n’en puis présenter que l’ombre. » La première larme est « à peine visible ». La deuxième, dans le dernier paragraphe, est « si petite qu’on la voit à peine ». Annie Astrand, qui les verse, est une silhouette du passé de Jean Daragane. Il croyait ce passé totalement évanoui, la perte d’un carnet d’adresses et la rencontre avec celui qui l’a trouvé l’ont obligé à en reconstituer quelques pans. Des bribes qui ne composent pas une image globale, mais des détails émergent d’un brouillard qu’on tente, avec lui, de percer.
Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier est un livre dont la magie opère dès les premiers mots, en raison peut-être de leur caractère anodin : « Presque rien. » En effet, ce n’est presque rien, cette histoire d’un carnet perdu et retrouvé. Mais elle s’accompagne d’une sourde menace présente dans la voix de Gilles Ottolini, l’homme qui téléphone à Daragane pour le lui restituer. Il dira, quand ils se verront, qu’il s’est permis de feuilleter le carnet et qu’il y a trouvé un nom qui l’intéresse. Si Daragane pouvait lui donner quelques renseignements sur lui, ils seraient les bienvenus.
Guy Torstel. Le nom ne dit rien à Daragane, le numéro de téléphone à sept chiffres est ancien. Tout cela est vraiment trop loin. Et pourquoi Ottolini s’intéresse-t-il à ce Torstel ? Modiano a tiré sur un fil, le tricot doit maintenant se défaire maille après maille, jusqu’à retrouver un malaise ancien. Et les deux larmes d’Annie. Elles ne ponctuent pas seulement le roman. Elles correspondent à des tournants dans la vie de Daragane, à une enfance dont il a souffert et dont on comprend qu’il aurait préféré la tenir à l’écart.
Dans le dossier constitué par Ottolini, il y a le premier roman de Jean Daragane, écrit comme un message personnel adressé à quelqu’un qui n’a jamais réagi. Ce texte peut-il, des années plus tard et à contretemps, avoir un effet ? Daragane, qui ne lit plus que Buffon, ne se posait pas la question. Et la voici de retour après avoir franchi une faille temporelle à travers laquelle les époques entrent en collision.
Le travail de la mémoire s’apparente à la visite d’un grenier poussiéreux où on ne sait plus ce qu’on a rangé, et moins encore selon quelle logique. Le propriétaire de cette mémoire va donc de surprise en surprise au fur et à mesure que des indices le renvoient à ce qu’il était autrefois. Les traces ne sont pas tout à fait effacées mais il faut, pour les retrouver, décrypter des signes ténus, les relier entre eux, deviner leur signification jusqu’à y superposer une possible réalité. Celle-ci n’est jamais assez solide pour croire vraiment à son existence, les doutes ne sont levés qu’en partie. Et, de cette enquête hésitante, Patrick Modiano fait un grand livre.

mardi 13 mai 2014

Patrick Modiano dans les brèches du temps

A cette époque, dans les années soixante, il y avait parfois des rafles dans Paris, le soir, dans des bars normaux le jour et un peu louches le soir. Des personnages aux noms imprécis, parce que peut-être faux, jouaient des parties dangereuses où la politique et la violence se frôlaient comme des ombres inquiétantes. De ces mois où il a côtoyé, sans bien s’en rendre compte mais en s’en doutant quand même un peu, une zone trouble de la société, Jean se souvient en se promenant dans le quartier Montparnasse. « A l’instant où je passais devant le grand immeuble blanc et beige sale du 11, rue d’Odessa – je marchais sur le trottoir d’en face, celui de droite –, j’ai senti une sorte de déclic, ce léger vertige qui vous prend chaque fois justement qu’une brèche s’ouvre dans le temps. »
Les détails s’engouffrent dans la brèche, en vrac, comme ils ont été notés dans un carnet noir que le narrateur regrette de ne pas avoir en poche ce jour-là, et auquel il reviendra souvent pour reconstituer ce qui peut l’être d’un passé auquel il n’a pas compris grand-chose. Il sentait qu’« il planait une menace dans l’air qui donnait une couleur particulière à la vie », il tentait de retenir des bribes de réel. Mais il était incapable de compléter le tableau. D’ailleurs, à quoi lui servait-il de noter des noms de boutiques ou de petites entreprises en voie de disparition ? Le passé l’intéressait déjà plus que le présent, et c’est peut-être pourquoi il ne revient que maintenant à une période où son réel était constitué de personnages morts depuis longtemps plutôt que de ceux qu’il côtoyait physiquement. « En ce temps-là j’étais aussi sensible qu’aujourd’hui aux gens et aux choses qui sont sur le point de disparaître. »
La géographie est restée à peu près la même. Bien que des rues aient disparu, les deux rives de la Seine constituent encore deux mondes distincts – que Modiano a souvent explorés dans ses romans, depuis la Seconde Guerre mondiale jusqu’à nos jours, ou à peu près. Sur cette géographie se déposent les strates du temps que le romancier gratte sans relâche et sans méthode apparente pour mettre au jour des vestiges que lui seul pense pouvoir trouver là.
Mais, ainsi que ses lecteurs en ont pris l’habitude sans jamais s’en plaindre, Patrick Modiano dépose surtout des incertitudes dans ces lignes que le narrateur trace, dit-il, « pour trouver des lignes de fuite et m’échapper par les brèches du temps. » L’entreprise touche à un désespoir mélancolique, car il sait qu’il ne reconstituera jamais totalement ce qui lui a échappé. Lui-même, d’ailleurs, n’est pas très sûr de son identité…
En additionnant les notes du carnet noir, le retour sur les lieux et un rapport de police que lui transmet un inspecteur à la retraite, les pièces du puzzle finissent par se mettre presque toutes en place. Presque seulement. Car les enquêtes de Modiano sont destinées à nous égarer plus qu’à nous éclairer. L’herbe des nuits ressemble bien à ses livres précédents où une démarche peu assurée conduit avec beaucoup de réticences vers la résolution d’une énigme dont on n’a, au fond, pas plus envie que le narrateur de connaître tous les ressorts. L’urgence est relative : « chaque jour, le temps presse et, chaque jour, je me dis que ce sera pour une autre fois. » Une autre fois, ce sera un autre roman, presque pareil, ce qui ne lassera pas non plus parce qu’il sera à nouveau habité par cette nécessité de se fuir soi-même pour mieux se définir en creux.

mercredi 8 mai 2013

Patrick Modiano en long et en large

Plus de mille pages de Modiano, c'est le cadeau de la semaine. Dix Romans groupés dans un seul volume, qu'il a choisis lui-même, avec un texte de présentation et des illustrations. Tout savoir sur Patrick Modiano, alors que l'écrivain est, dans ses livres, un amateur de puzzles où manquent des pièces qu'il cherche dans le brouillard? C'est un leurre, bien sûr. Mais il est tellement agréable de se perdre dans les labyrinthes de sa mémoire en partie inventée...
J'ai rencontré longuement Patrick Modiano à deux reprises: en 1990, quand sortait Voyage de noces, et deux ans plus tard, pour Un cirque passe. Soit pour deux ouvrages qui ne se retrouvent pas ici...
C'est le premier de ces deux entretiens que je vous propose ici. Il n'est pas hors sujet: il s'agit bien du même écrivain, avec ses célèbres hésitations, qui vous poussent parfois à finir les phrases à sa place, et toutes les apparences d'une timidité presque maladive. Si bien traduite par les mots qu'on en viendrait presque à en faire une qualité...


Dans tous vos romans, on trouve ce qu'on appelle chez Françoise Sagan une «petite musique» bien particulière. C'est la vôtre, bien entendu, mais tout aussi reconnaissable. En êtes-vous conscient?
On n'a malheureusement qu'un registre à sa disposition. C'est comme dans la vie: on ne peut pas changer de voix, ni de couleur d'yeux. Evidemment, on est un peu condamné à écrire toujours la même chose. Mais il faut essayer d'approfondir. Cela donne une impression de monotonie, pas de monotonie, non, mais pas de registre, toujours le même, et on parle de musique, ou de petite musique...
Il n'y a pas que l'écriture, il y a aussi un univers de personnages marginaux dans un monde parfois étrange. Comment avez-vous construit ce monde?
C'est difficile à dire. Ça tient peut-être à des choses qui m'ont frappées dans l'enfance. Les choses vous marquent, dans cette période, et tout cela transparaît ensuite dans les livres de nombreux romanciers. Quand j'ai commencé à écrire, la période de l'occupation frappait particulièrement, parce que je fais partie de ces gens qui sont nés juste...
Après?
Juste après, et j'ai toujours eu l'impression d'être un produit de cette époque. S'il n'y avait pas eu, à Paris, cette période un peu bizarre, mes parents ne se seraient jamais rencontrés. Les romanciers sont des gens qui, sans s'en rendre compte, sont très liés à l'air du temps, à la sensibilité du temps.
Vos personnages ont aussi la particularité d'être situés en marge de la société, même physiquement: il y a eu Les Boulevards de ceinture, et dans Voyage de noces, votre dernier roman, le personnage principal fuit vers la périphérie...
Julien Gracq explique quelque part que la littérature décrit, depuis quelques décennies, des gens qui ne sont pas en harmonie avec le monde. Il prenait des exemples, de Beckett à Camus. C'est une littérature de marginaux, mal à l'aise, avec des problèmes d'identité. On est prisonnier de son époque. Si j'avais pu choisir, j'aurais peut-être préféré faire une littérature plus... je ne dirais pas positive, mais dans un univers plus harmonieux où les gens sont en harmonie avec la nature, comme dans certains livres que j'aime...
Ces incertitudes sont-elles aussi les vôtres?
Oui, ce sont mes incertitudes, mais c'est un climat plus général, que je retrouve souvent chez des cinéastes ou des écrivains de ma génération. On n'est pas seul à éprouver ce genre de chose, et on est un peu condamné à une littérature où les gens recherchent leur identité.
Ici, le personnage principal se penche aussi sur l'énigme de l'identité d'Ingrid, cette femme qu'il a rencontrée autrefois...
Oui, mais il est en rupture avec sa propre vie...
Tout en se disant: je m'enfuis, mais ma femme le saura et elle couvrira ma fuite. Donc, il lui reste un point d'attache!
Oui, c'est compliqué. Sa lassitude de son métier le conduit à se réfugier dans des quartiers périphériques de Paris. A ce moment-là, tout devient étrange, il est un peu son propre fantôme. Et il repense à cette rencontre qu'il avait faite quand il avait vingt ans. Comme il est un semi-clochard dans la périphérie de Paris, il va essayer de reconstituer le parcours de ce couple. Ils avaient vingt ans de plus que lui...
Et ils s'étaient cachés, eux aussi, mais pendant la guerre... Mais ils ont continué à vivre comme s'ils devaient encore se cacher.
C'est ça qui l'a frappé, l'attitude étrange de ces gens qui sont ses aînés. Alors il s'intéresse à cette femme.
Il est fasciné par Rigaud, le mari d'Ingrid, aussi. D'une certaine manière, ne s'identifie-t-il pas à lui?
Oui, il s'identifie à Rigaud et même au couple, parce qu'il s'aperçoit qu'il en arrive à l'âge qu'avaient ces gens quand il les a rencontrés et il se rend compte qu'il a les mêmes réactions qu'eux. Malgré la distance des années, il y a une sorte de répétition. Il met ses pieds dans leurs traces et il finit par s'identifier à eux parce qu'il arrive à avoir le même âge qu'eux.
Le temps qui passe est quelque chose de très important pour vous, vous accordez une attention toute particulière à la chronologie. Vous parliez de votre biographie, de votre naissance après la guerre. Ici, ce sont des âges qui se rejoignent. Tout est très daté. Le passage du temps est-il donc à l'origine de tout?
Chaque fois que j'écris un roman, je ne peux pas m'empêcher de penser que tout est axé sur le temps. Même dans la manière de construire le livre... Mais peut-être que le terme «construire» n'est pas...
Quand vous écrivez, avez-vous une conscience très claire du temps qui s'écoule dans le roman?
Oui, j'en ai une conscience très précise. Mais il n'y a aucune volonté artificielle de construire. Inconsciemment, je ne peux pas faire autrement que mêler différentes époques qui se superposent. Et en même temps, j'essaie de donner une impression de fluidité, pour que le lecteur ne risque pas de décrocher...
Dans vos romans, et encore dans Voyage de noces, on trouve souvent une enquête. Etes-vous un amateur de romans policiers? Auriez-vous voulu en écrire?
Oui, j'ai toujours eu la nostalgie d'écrire des romans policiers. D'une part, j'aime bien qu'il y ait une recherche dans mes livres. Et d'autre part, ce qui me plaît dans le roman policier, c'est l'idée d'en écrire régulièrement, tous les ans. J'ai beaucoup de sympathie pour les auteurs de romans policiers, comme Chandler ou Hammett. C'est pour ça que je rêvais d'écrire dans la «Série noire». Mais les choses ont évolué, peut-être que la grande époque de la «Série noire» se situait dans les années quarante et cinquante. Et c'est à ce moment-là, évidemment, que j'aurais...
Une fois de plus, vous êtes né trop tard!
Oui, c'était trop tard...
Mais vous publiez quand même presque chaque année, comme un auteur de romans policiers. Avez-vous l'impression d'exercer le même artisanat?
C'est un peu le hasard... Je me pose cette question parce qu'il est difficile, hors du roman policier ou du feuilleton, d'écrire régulièrement. On risque de se répéter, de tomber dans le procédé. Et quelquefois, il faut arrêter d'écrire pendant un certain temps. Quand on est plus jeune, on ne s'en rend pas compte, mais quand les années passent on s'aperçoit qu'il y a une contradiction entre la nécessité d'écrire, d'avoir un univers, et puis ce qui est quand même un métier comme les autres, c'est-à-dire quelque chose qui doit être régulier. Au bout d'un certain temps, ça devient un métier...
Avec des outils que vous apprenez à mieux utiliser, des choses de ce genre?
Oui, et aussi pour des raisons plus pratiques: il faut en vivre, aussi. Des écrivains comme Fitzgerald, par exemple, se sont heurtés à ce genre de contradiction: il écrivait des nouvelles pour gagner sa vie et en même temps il sacrifiait peut-être des romans qu'il aurait pu faire.
De votre côté, comment vivez-vous cette contradiction? Vous vivez de vos livres...
Oui, mais en France, c'est particulier. Dans cette activité, à partir d'un certain âge, il y a tout un côté social chez ceux qu'on appelle des hommes de lettres: ils sont à l'Académie française, ou dans des jurys littéraires...
Vous n'êtes rien de tout cela. N'êtes-vous pas un homme de lettres?
Non, mais beaucoup d'écrivains, même talentueux, deviennent en France, à partir d'un certain âge, des gens qui occupent une position, je ne dirais pas officielle, mais...
De notable?
De notable, qui n'existe peut-être qu'en France, parce que dans les pays anglo-saxons c'est différent. Alors, il arrive un moment où on se retrouve à la croisée des chemins...
Et vous y arrivez, non?
Oui, évidemment, j'y suis arrivé. A mon âge, la plupart des écrivains français sont dans une carrière comparable à la carrière diplomatique. Quand on se sent mal à l'aise dans ce genre de chose, on ne sait pas très bien, on est un peu anxieux...
Ne fréquentez-vous pas les autres écrivains?
Non, mais cela tient aussi aux gens de ma génération. Maintenant, c'est différent mais, quand j'ai commencé à écrire, la littérature était pour eux quelque chose qui ne comptait pas tellement. Ils s'intéressaient plutôt à des problèmes politiques, aux sciences humaines... Au début, je me suis senti en porte-à-faux, parce que j'avais l'impression, quand j'écrivais, d'exercer, par rapport aux gens de ma génération, une activité un peu désuète...
Marginale, encore!
Marginale, oui. Et puis les années ont passé, et il n'y a jamais eu ces rencontres, ces débats qui existaient dans les années trente, par exemple entre les surréalistes. C'est aussi parce que l'époque a changé et que l'édition est devenue beaucoup moins artisanale qu'elle ne l'était dans les années trente.
Cela vous a-t-il manqué ou bien êtes-vous plutôt satisfait d'avoir évité les aspects parfois pesants de la «vie littéraire»?
Il est vrai qu'il y avait un côté pesant, le côté social, les salons littéraires, tout ça, mais quelquefois je regrette les amitiés littéraires, des amitiés d'hommes qui allaient au-delà de la littérature. Maintenant, les gens qui écrivent sont plus isolés.
Vous venez de publier un roman. Etes-vous déjà ailleurs, dans un autre projet, ou bien accompagnez-vous le livre jusqu'après sa parution?
Une fois qu'on a fini un livre, on pense déjà à autre chose. Mais il y a un moment où on doute de soi: quand le livre paraît, parce qu'il n'existe que par le regard des autres. Et on est un peu désarçonné par ce que les autres vont y trouver. On est resté confiné dans la solitude de l'écriture et c'est comme si on se trouvait brutalement projeté en pleine lumière après avoir été enfermé dans une chambre noire. Et on est intimidé pour le livre suivant, parce qu'on a peur de se répéter...
Doutez-vous beaucoup de vous?
Oui. Bizarrement, quand j'étais plus jeune, je me disais qu'à partir d'un certain âge on devait trouver une sorte d'apaisement, à force de publier. Je pensais qu'il arrivait un moment où on n'avait plus envie d'écrire, parce qu'on avait l'impression d'avoir...
... fait le tour de tout ce qu'on avait à dire?
Fait le tour de tout ce qu'on avait à dire, et je pensais qu'on devait éprouver un certain soulagement d'être délivré de ça. Mais je m'aperçois d'un autre problème: au fur et à mesure qu'on écrit des livres, on a le sentiment de ne pas avoir écrit vraiment celui qu'on avait envie d'écrire, alors on croit toujours que ce sera le prochain. C'est une insatisfaction perpétuelle, et on déblaie le terrain pour le prochain livre. Mais on repousse toujours l'aboutissement. C'est pour cela que j'ai toujours été frappé par les écrivains qui arrêtaient d'écrire...
Comme s'ils étaient, eux, arrivés à l'aboutissement de leur oeuvre?
Oui, mais c'est sans doute une illusion, parce qu'ils devaient être plus angoissés encore que s'ils avaient continué à écrire. On s'imagine toujours que les choses sont plus simples qu'elles le sont en réalité...

lundi 6 mai 2013

A lire cette semaine : Fitzgerald, Modiano, Amis et Pirotte

Des entretiens, une collection de romans, un roman seul et de la poésie. Le menu est varié, et les éditeurs sont à la présentation de ces ouvrages disponibles cette semaine dans toutes les bonnes librairies - leur acquisition se fait sans prescription.

Francis Scott Fitzgerald, Des livres et une Rolls
Des livres et une Rolls est l'ultime recueil d'inédits de Scott Fitzgerald en France. Ce choix d'interviews données par Fitzgerald à ses flamboyants débuts – sa carrière avançant et les échecs commerciaux croissant, on l'interviewe de moins en moins – montre un jeune homme dont la beauté et l'affabilité charment les journalistes. Sérieux et moqueur à la fois, espiègle et brillant, il répond (quelquefois en compagnie de Zelda) avec esprit aux questions littéraires, intimes et parfois politiques des journalistes qui se pressent à la porte de celui qui passe alors pour un jeune prodige. L'inventeur des flappers et le découvreur de l'«âge du jazz» brille ici de toute son intelligence et de toute sa gaieté. «Des livres et une Rolls»? C'est ce qu'il voudrait s'offrir avec l'argent qu'il va gagner.
Comme le dit Charles Dantzig dans sa préface, il fait là ses «débuts dans l'étourderie», contribuant à «laisser s'établir une légende, en partie par roublardise, peut-être (toute publicité est une bonne publicité), en partie par indifférence (seuls mes livres m'intéressent)». Écoutons la voix si séduisante de l'auteur de Gatsby.

Patrick Modiano, Romans

«Ces "romans" réunis pour la première fois forment un seul ouvrage et ils sont l'épine dorsale des autres, qui ne figurent pas dans ce volume. Je croyais les avoir écrits de manière discontinue, à coups d'oublis successifs, mais souvent les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes phrases reviennent de l'un à l'autre, comme les motifs d'une tapisserie que l'on aurait tissée dans un demi-sommeil. 
Les quelques photos et documents reproduits au début de ce recueil pourraient suggérer que tous ces "romans" sont une sorte d'autobiographie, mais une autobiographie rêvée ou imaginaire. Les photos mêmes de mes parents sont devenues des photos de personnages imaginaires. Seuls mon frère, ma femme et mes filles sont réels. 
Et que dire des quelques comparses et fantômes qui apparaissent sur l'album, en noir et blanc? J'utilisais leurs ombres et surtout leurs noms à cause de leur sonorité et ils n'étaient plus pour moi que des notes de musique.» 
Patrick Modiano.
Ce volume contient: Villa triste - Livret de famille - Rue des boutiques obscures - Remise de peine - Chien de printemps - Dora Bruder - Accident nocturne - Un pedigree - Dans le café de la jeunesse perdue - L'horizon

Lionel Asbo vient d’une banlieue où les garçons prennent le chemin de la prison plus souvent que celui de l’école, et où le pitbull est le meilleur ami de l’homme. Après avoir longtemps œuvré dans le recouvrement de dettes par tous les moyens, il gagne un jour la modique somme de cent quarante millions de livres sterling à la loterie, ce qui lui permet de fréquenter enfin les héros de l’Angleterre contemporaine, les stars de la téléréalité comme celles du monde du football, et lui vaudra l’admiration éperdue de son neveu Desmond, jeune homme sentimental et brillant. Si ce dernier réussit à s’extraire de son milieu, il ne perdra jamais de vue les frasques de son oncle, chroniquées par le menu dans les tabloïds anglais, tout en redoutant qu’il ne découvre la faute impardonnable qu’il a commise au temps de son adolescence. 
Martin Amis nous offre un portrait au vitriol de l’Angleterre d’aujourd’hui. Ce roman ravageur et terriblement drôle démontre une nouvelle fois la virtuosité verbale de son auteur. Son talent de satiriste et sa capacité à dépeindre l’Angleterre avec tous ses travers sont éclatants.

Jean-Claude Pirotte, Vaine pâture
Jean-Claude Pirotte est l'auteur d'une cinquantaine de livres, qu’il a parfois lui-même illustrés. Les critiques ont salué sa poésie du quotidien sensible et inspirée, à la tendresse parfois gouailleuse, mais aussi la magie de sa langue au parfum subtil de jadis qui par sa simplicité et sa gravité soudaine est incontestablement très moderne, car d'une haute liberté.
Avec Vaine pâture, c’est une poésie intime que Jean-Claude Pirotte nous livre, mais sans pathos, sans repli vaniteux sur lui-même. Il détient comme naturellement le secret de la grande poésie populaire anonyme, celui d’un lyrisme à la fois universel et personnel, immémorial et toujours neuf.
En 2012, Jean-Claude Pirotte a reçu le Grand Prix de Poésie de l’Académie française ainsi que le Prix Goncourt de la Poésie (rebaptisé Prix Robert Sabatier) pour l’ensemble de son œuvre.

vendredi 18 novembre 2011

Les trains de nuit de Patrick Modiano

Dans les entretiens donnés autour de L’horizon, son dernier roman, Patrick Modiano déplorait à plusieurs reprises, en s’excusant presque, d’écrire toujours la même chose. Il est vrai que, depuis les débuts il y a plus de quarante ans, le registre est fixé: des photographies anciennes, des souvenirs superposés, des silhouettes imprécises, une myopie généralisée traversée d’éclairs de lucidité. Mais il n’y a aucune raison de le déplorer: plus qu’une marque de fabrique, sa manière d’avancer dans le brouillard est celle qui convient pour élucider les énigmes lâches dans lesquelles sont plongés les personnages fantomatiques de ses livres.
Par le truchement de Jean Bosmans, le personnage principal, il utilise cette fois, en guise de clé, l’image de la «matière sombre» où tout se perd dans une masse indifférenciée. «Derrière les événements précis et les visages familiers, il sentait bien tout ce qui était devenu une matière sombre: brèves rencontres, rendez-vous manqués, lettres perdues, prénoms et numéros de téléphone figurant dans un ancien agenda et que vous avez oubliés, et celles et ceux que vous avez croisés sans même le savoir. Comme en astronomie, cette matière sombre était plus vaste que la partie visible de votre vie. Elle était infinie.»
Dans Paris marqué par les repères du passé, Bosmans repense à sa jeunesse et à l’époque où il fréquentait Margaret Le Coz après l’avoir rencontrée lors d’une bousculade à l’entrée d’une station de métro. Il revoit les hommes qui travaillaient avec elle chez Richelieu Interim – ou quelque chose d’approchant. Le nom de Boyaval lui revient, un homme qui effrayait Margaret, toujours inquiète de le retrouver sur son chemin, au point de déménager souvent, de vivre quasi cachée. Comme Bosmans lui-même, d’ailleurs, fuyant les sollicitations de sa mère et de son compagnon aux allures de prêtre défroqué.
Comment Margaret, née à Berlin, est arrivée à Paris, c’est toute une histoire, à laquelle des détails manqueront toujours. Les détails qui provoqueront sa fuite vers Berlin et sa disparition, après l’arrestation du couple dont elle garde l’enfant.
Mais Bosmans note, dans un carnet de moleskine noir, les dates, les noms, les lieux qui émergent de sa mémoire. Il répertorie «les faibles scintillements», les «poussières d’étoiles» noyés dans la matière noire. Il s’imagine dans un corridor du temps, parallèle à ceux que suivent toutes les personnes rencontrées autrefois, et qu’il ne rencontrera plus jamais, à moins qu’un hasard spatio-temporel les replace face à lui. Encore faudrait-il que ce soit à la même époque pour qu’ils se reconnaissent…
Les personnages de Patrick Modiano voyagent dans des trains de nuit, sans rien voir du paysage que les lumières d’une gare aussitôt effacées, bercés par les secousses du wagon entre les occupants duquel naît une intimité provisoire. «Oui, j’ai l’impression que nous n’avons cessé, Margaret et moi, de prendre des trains de nuit, de sorte que cette période de nos vies est discontinue, chaotique, hachée d’une quantité de séquences très courtes sans le moindre lien entre elles…»
Le lien, il faut le chercher, et le trouver, dans l’écriture d’un Modiano au sommet de son art.

lundi 8 mars 2010

Zapculture : la France a-t-elle peur?

Au moment où je rédige ceci, la cérémonie des Oscars n'est pas terminée, peut-être vous donnerai-je quelques nouvelles tout à l'heure...
Mais l'actualité culturelle n'est pas en pause pendant cette soirée chic, et voici quelques échos glanés pendant la semaine. Vous les entendrez en chargeant le fichier mp3 vers lequel vous conduit le casque d'écoute...

Après l'indicatif (00'00"-00'25"), je vous propose quinze secondes d'un étrange bégaiement. Elles sont extraites d'un célèbre journal télévisé ouvert, le 18 février 1976, par ces mots que Roger Gicquel martela plusieurs fois: "La France a peur." Roger Gicquel vient de mourir (Patrick Topaloff aussi, me dit-on), cette affirmation assez stupide reste dans certaines mémoires. J'ai, bien entendu, pour en renforcer l'effet, coupé tout ce qui dépassait dans les trois premières minutes de ce journal.

Samedi soir, c'étaient les Victoires de la musique. Pour le palmarès complet, je vous renvoie à votre site d'informations préféré. Vous n'ignorez probablement pas que Benjamin Biolay a été un des grands vainqueurs de ce palmarès et que son dernier album, La superbe, a été élu le meilleur de l'année. Ce n'est donc plus, forcément, une nouveauté. Mais cela fait toujours du bien d'en écouter quelques notes, enregistrées en public samedi et introduites par Michel Drucker (00'43"-02'36").

Vous avez remarqué aussi, surtout si vous fréquentez ce blog, que la Foire du Livre de Bruxelles battait son plein. Ce sera encore le cas aujourd'hui, avant de fermer ses portes. J'ai d'ailleurs encore deux invités à vous proposer tout à l'heure. Mais je reviens, avec le journal télévisé de la RTBF vendredi soir, sur la performance de Nicolas Ancion. 24 heures d'écriture résumées en deux minutes (02'36"-04'47") pour l'écriture d'Une très petite surface que ce lien vous permet de télécharger et de lire.

Parmi les nombreux invités passés par Bruxelles à l'occasion de cette Foire, je retiens quelques mots de Dany Laferrière, l'écrivain canadien d'origine haïtienne qui se trouvait à Port-au-Prince au moment du tremblement de terre de janvier. Il parle de son dernier livre dans Le monde est un village (RTBF) et plus particulièrement, dans l'extrait choisi pour vous (04'47"-06'50"), du thème de l'exil. Vous vous en souvenez peut-être, L'énigme du retour, magnifique roman écrit en grande partie sous forme de poème, a reçu le prix Médicis en novembre...

Patrick Modiano n'était pas à la Foire du Livre. Il a quand même donné pas mal d'interviews à la sortie de son nouveau roman, L'horizon. Notamment pour l'émission de RTL, Laissez-vous tenter. Je le retrouve tel que je l'ai rencontré par deux fois pour deux longs entretiens, la première fois pour Le Soir, la seconde pour le Magazine littéraire. J'en ai malheureusement égaré les textes, et je le regrette vivement. Mais j'ai le souvenir très précis de ses hésitations, de sa quête toujours difficile du mot juste, de sa grande taille qui semble le gêner, de sa timidité, de sa gentillesse. Écoutez-le, vous ne le regretterez pas (06'50"-08'10").

La semaine dernière, le 2 mars précisément, il y avait dix-neuf ans que Serge Gainsbourg était mort. TV5 a eu la bonne idée de proposer une émission spéciale où des chanteurs appartenant à la génération actuelle reprenaient certaines de ses chansons.
Pour finir en beauté, voici le début de La javanaise, version Emilie Simon (08'10"-10'05").

Vous voyez? Au fond, la France n'a pas peur. Même si Jacques Audiard n'a pas reçu l'Oscar du meilleur film étranger. (On attend toujours le verdict pour le meilleur film et le meilleur réalisateur, dont je continue d'espérer qu'elle sera une réalisatrice, ce serait justice pour la journée de la femme - non, pas pour la journée de la femme, simplement parce que Démineurs est mon choix, loin devant Avatar.)