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jeudi 10 septembre 2020

Le Congo belge de Barbara Kingsolver n’est pas celui de Tintin

Dans son gros roman à cinq voix, Les yeux dans les arbres (traduit par Guillemette Belleteste), l’Américaine Barbara Kingsolver emmène une famille au Congo belge, en 1959. Par quel hasard ? Celui qui y a fait vivre, comme elle le révèle dans un avant-propos, ses parents : « Des gens qui, en tant que personnels de santé, ont été attirés au Congo par la compassion et la curiosité. » Mais, précise-t-elle, les personnages de son roman n’ont rien à voir avec sa famille. Heureusement pour elle : Nathan Price, le père du roman, est un pasteur intransigeant et, donc, peu commode. Il fait penser souvent à ces coopérants partis vers des pays émergents, comme on ne le disait pas encore à l’époque, emplis de la volonté farouche d’imposer la civilisation, la seule civilisation possible – la leur – à ceux qui, selon eux, souffrent de ne pas la connaître. Oubliant au passage que ce qu’on ne connaît pas ne peut pas manquer.

Nathan Price est de ces hommes-là, fort de ses convictions baptistes imposées déjà à sa famille, soit son épouse Orleanna et ses quatre filles – Rachel, l’aînée, Leah et Adah, les jumelles, Ruth May, la plus jeune. De la Géorgie à Kilanga, il y a bien plus qu’un voyage, si compliqué soit-il – on se régale des pauvres stratagèmes par lesquels il faut passer pour emporter les suppléments de bagages. Il y a surtout un changement de monde, avec les manifestations extérieures qui lui sont liées : une autre langue, un autre paysage, un autre climat, une autre nourriture, une autre manière de vivre. Avec, aussi, des différences invisibles pour qui ne veut pas les voir : des croyances bien installées, d’excellentes raisons pratiques pour renoncer à certains rites, des structures sociales répondant à une culture ancienne, etc.

Il va de soi que le pasteur n’a aucune intention d’en tenir compte. Son projet consiste à répandre la bonne parole sans plier. Quelles que soient les difficultés. Certes, il apprend vite quand il s’agit d’adapter le mode de culture aux conditions locales. Mais, s’agissant de la foi et de ses représentations rituelles, il sera inflexible, au risque de s’attirer la réprobation générale.

La figure de Nathan Price domine le roman mais nous n’entendons sa voix que rapportée par son épouse ou ses filles. Celles-ci, surtout, racontent leur vie sous l’angle qui correspond à leur caractère individuel. Rachel est dotée d’une intelligence moyenne et s’intéresse à des choses futiles. Leah et Adah sont surdouées bien que la seconde souffre d’un handicap depuis sa naissance. Ruth May est trop jeune pour avoir été moulée par la société américaine et est la plus à l’aise dans le village congolais. Leurs tons variés, parfois même leurs interprétations différentes des mêmes événements, fournissent au roman une épaisseur peu commune puisqu’une réalité unique est envisagée sous plusieurs formes et cela correspond, somme toute, assez bien à la distance créée par l’étrangeté du Congo pour des Américaines.

En 1960, c’est l’indépendance. Lumumba est élu, le Katanga fait sécession, Lumumba est assassiné, Mobutu prend le pouvoir, ce sera le début d’une nouvelle ère dont Leah, restée sur place, sera le témoin. Mais la famille, entre-temps, a explosé. A force de résistance, le pasteur a réussi à démolir tout ce qui pouvait l’être, et toujours avec cette même merveilleuse inconscience. Ruth May est morte, les autres femmes n’ont échappé aux dangers qu’avec beaucoup de chance, le père s’est enfoncé dans la forêt… A l’image d’un pays que, pour une fois, elles imitent dans leur ensemble, l’unité des femmes se défait, chacune suivant son destin en fonction de ses aspirations.

Les yeux dans les arbres est un roman passionnant dans lequel le choc entre les cultures provoque catastrophes et prodiges, et dont les personnages vivent des moments historiques sans s’en rendre compte. Mieux instruit, le lecteur ne s’y trompe pas et prend la mesure des limites humaines. Celles que refusait le pasteur Price.

samedi 30 novembre 2019

2019, bilans et palmarès

Quand j’entends le mot « bilan », je crois toujours que « comptable » va suivre. (Cela pourrait être pire, l’expression « bilan de santé », le jour où elle me viendra naturellement à l’esprit, n’augurant pas favorablement de la suite. Mais, puisque ce n’est pas encore le cas, continuons à nous encanailler dans la littérature !) Et, quand j’entends « bilan comptable », je sous-entends que cela ne m’intéresse pas beaucoup.
Néanmoins et malgré tout, lisant Livres Hebdo, j’y trouve les chiffres (vous voyez bien !) des ventes des romans de la rentrée littéraire qui vient de nous occuper quelques mois (et dont me distraient, ces jours-ci, les programmes des éditeurs pour janvier et février). 55 titres ayant été classés dans les listes hebdomadaires des meilleures ventes, pour des chiffres (réels, nous assure-t-on) échelonnés de 189 327 (Soif, d’Amélie Nothomb) à 3 349 exemplaires écoulés (La télégraphiste de Chopin, d’Éric Faye).
Côté palmarès (il y eu concours ?), comme si les prix d’automne ne suffisaient pas, deux magazines ont établi les leurs : 30 livres pour Le Point, 100 pour Lire. Repris parmi les parutions de toute l’année, soit sur une durée plus longue.
Quant à moi, ni bilan, ni palmarès, mais environ 250 nouveautés lues depuis janvier, avec un premier choix unique : Sur la route du Danube, d’Emmanuel Ruben (Rivages), de l’enchantement duquel je ne suis pas encore sorti. Et environ 90 de ces livres qui mériteraient une mention d’excellence. (C’est beaucoup, c’est probablement trop, mon côté bon public me perdra, un jour.)
Est-il possible de croiser tout cela, d’extraire la part commune de ces différentes listes reposant chacune sur des critères propres ? On va essayer…
J’ai lu un quart des choix du Point, où figure un gros paquet de livres probablement très intéressants mais hors des territoires que j’arpente habituellement (quelque part autour du Danube et très au-delà, pourvu qu’il soit question de littérature). Parmi eux, six ouvrages que je défendrais volontiers si on me le demandait (cherchez l’erreur) :

  • Santiago H. Amigorena. Le ghetto intérieur (POL)
  • Jonathan Coe. Le cœur de l’Angleterre (Gallimard)
  • Diana Evans. Ordinary people (Globe)
  • Capucine et Simon Johannin. Nino dans la nuit (Allia)
  • Victoria Mas. Le bal des folles (Albin Michel)
  • Ottessa Moshfegh. Mon année de repos et de détente (Fayard)
  • Jesmyn Ward. Le chant des revenants (Belfond)
Quelques-uns de ces ouvrages apparaissent dans les meilleures ventes de la rentrée selon Livres Hebdo : 52 641 exemplaires pour Mas, 47 836 pour Coe, 13 992 pour Amigorena. Trois sur cinq romans de la rentrée, pas mal…
En tout cas, j’applaudis à la présence de deux ghettos, celui de l’intérieur et celui de l’Angleterre, moins au troisième, la Salpêtrière.
Il y a d’autres titres intéressants dans les meilleures ventes, y compris dans les toutes premières positions : oui à Amélie Nothomb, à Sylvain Tesson, à Jean-Paul Dubois. D’autres félicitations peuvent être envoyées : Patrick Modiano, Cécile Coulon, Marie Darrieussecq, Bérengère Cournut, Jean-Philippe Toussaint, Sylvain Prudhomme, Chris Kraus, Edna O’Brien, Audur Ava Olafsdottir, Julia Deck, Monica Sabolo, Patrick Deville, Tommy Orange, Joyce Carol Oates, Jean-Luc Coatalem et Brigitte Giraud. J’ai été moins convaincu par Karine Tuil, Laurent Binet, Emma Becker ou Sébastien Spitzer. Et pas du tout par Géraldine Dalban-Moreynas. Ce qui me permet de donner un avis (en très bref ici, en un peu ou beaucoup plus long dans des articles du Soir) sur la moitié de ces 55 livres. 14 ont été écrits par des femmes, 13 par des hommes – je ne l’ai pas fait volontairement, je me moque bien de savoir si le livre que je lis est écrit par un homme ou par une femme, il n’empêche que le résultat a quelque chose de satisfaisant… Mais six traductions seulement, c’est bien peu. (Jamais content !)
Quant à Lire, il désigne comme livre de l’année un titre à côté duquel je suis complètement passé : Les Furtifs, d’Alain Damasio (La Volte). Et puis, 99 autres livres, un chiffre pas si éloigné du mien, mais avec une ouverture bien plus grande sur tous les secteurs de l’édition. J’en resterai, en feuilletant le numéro de décembre, à l’intersection entre les choix du magazine et mes lectures, accords et désaccords feront la musique que vous voudrez y entendre.
D’accord : Cécile Coulon, Sylvain Tesson, Delphine de Vigan, Patrick Modiano, Jean-Paul Dubois, Amélie Nothomb, Sylvain Prudhomme, Bérengère Cournut, Sofia Aouine, Victor Jestin, Emmanuel Ruben, Capucine et Simon Johannin, Joyce Carol Oates, Orhan Pamuk, Otessa Moshfegh, Chris Kraus, Jesmyn Ward, William Boyd, Michael Ondaatje, Jonathan Coe, Edna O’Brien, Mircea Cartarescu, Manuel Vilas
Pas d’accord : Guillaume Musso, Karine Tuil, Victoria Mas, Laurent Binet, Emma Becker.
Oui, le plus souvent, je confirme les choix de Lire, pour (recommençons à compter, sauf si vous en avez assez) 13 femmes et 16 hommes, c’est un peu moins satisfaisant, 11 traductions sur 28 ouvrages me font quand même du bien. (Si vous trouvez une erreur de calcul, revenez en arrière, il ne devrait pas y en avoir. Ou jetez-moi votre boulier compteur à la tête !)

samedi 6 juillet 2019

Rentrée littéraire : et après?

Soyons fous, projetons-nous là où ne sommes pas encore, après avoir lu tous les romans de la rentrée que vous et moi voulions lire (vous avez eu le temps de dormir un peu? pas moi). Les sélections des prix littéraires d'automne ont été publiées, vous en connaissez chaque livre de la première à la dernière ligne, un double Nobel s'annonce déjà... et il y a un problème: que lire maintenant? Enfin, quand je dis maintenant, ce sera en octobre, et même jusqu'en janvier 2020, car le regard porte loin quand on aime.
Donc, voici trois rendez-vous qu'il ne faudra pas oublier.

Octobre : Patrick Modiano

Vous le savez déjà si vous suivez de près l'actualité littéraire, Patrick Modiano publie un roman le 3 octobre chez Gallimard - ce sera peut-être le jour du (des) Nobel(s) de littérature, prix qu'il ne brigue plus, laissez-le en paix avec ça.
Peu de détails sur le site de l'éditeur jusqu'à présent, sinon le titre (Encre sympathique) le nombre de pages (144) et le prix prévisionnel (16 €) qui ne devrait pas vous ruiner, en échange d'un plaisir annoncé. Sur quel thème? Ce n'est pas chez Gallimard qu'on le saura, mais bien dans une note de blog publiée par Le Réseau Modiano - je vous engage à le suivre si cet écrivain vous intéresse, il promet "un site pour lire entre les lignes de Patrick Modiano".
Trente ans après son passage dans l'agence Hutte, Jean Eyben réouvre le dossier qu'il avait gardé sur la disparition jamais élucidée de Noëlle Lefebvre. Il contient peu de choses. Son adresse 13, rue Vaugelas dans le 15e arrondissement, celle du Dancing de la Marine et celle des magasins Lancel, place de l'Opéra, où elle travaillait. Quelques noms: Gérard Mourade, comédien, Roger Behaviour, Brainos, Sancho, Mollichi... Et un carnet. Des indices qui convergent vers un château en Sologne, Annecy, et puis plus rien. Plus rien, car, un jour, Noëlle Lefebvre a passé la frontière pour une autre vie.
Novembre : James Ellroy

James Ellroy, écrivain noir de l'encre la plus trouble, a commencé un nouveau Quatuor de Los Angeles avec Perfidia, paru en 2014 et traduit l'année suivante. Tout le volume se déroule du 6 au 29 décembre 1941. Le deuxième a fait son apparition en langue originale cette année et arrivera en français chez Rivages le 6 novembre sous le titre: La tempête qui vient. En anglais, cela s'appelle This Storm et le temps y passe (lentement mais un peu plus vite cependant que dans le volet précédent) du 31 décembre 1941 au 8 mai 1942. Je vous propose les deux couvertures des éditions américaine (à gauche) et britannique (à droite, forcément). Elles sont assez différentes pour susciter des lectures qui risquent de l'être tout autant.


Quant à savoir ce qu'il y a dedans, autant vous fournir quelques lignes hachées en V.O., choisies au début de la première partie (ce n'est pas la véritable ouverture, des éléments ont été posés auparavant.)
It’s a sit-and-wait job. Some hot-prowl burglar/rape-o’s out creeping. He’s Tommy Glennon, recent Quentin grad. He’s notched five 459/sodomies since Pearl Harbor.
Happy fucking New Year.
Three-man stakeout. Two parked cars. 24th and Normandie. Sit and wait. Endure bugs-up-your-ass ennui.
The rain. Plus war-blackout regulations. Drawn shades, doused streetlamps. Bum visibility.
Janvier 2020 : Colson Whitehead


Depuis (au moins) Underground Railroad, on sait l'importance qu'a prise Colson Whitehead dans la littérature américaine et mondiale. A dire vrai, et sans vouloir me vanter, je le savais déjà bien avant. Quand j'ai lu, en 2005, Ballades pour John Henry, j'ai su que Colson Whitehead était grand. Time Magazine s'en est rendu compte plus récemment, en affichant un portrait de l'écrivain en couverture de son numéro daté du 8 juillet, pour la parution de son nouveau roman, The Nickel Boys.
Chez Albin Michel, Francis Geffard en frétille déjà - et on lui donne raison: il en éditera la traduction française en janvier prochain. Un peu de patience, donc. A moins que... quelques lignes, tout de suite?
Even in death the boys were trouble.
The secret graveyard lay on the north side of the Nickel campus, in a patchy acre of wild grass between the old work barn and the school dump. The field had been a grazing pasture when the school operated a dairy, selling milk to local customers - one of the state of Florida's schemes to relieve the taxpayer burden of the boys' upkeep. The developers of the office park had carmarked the field for a lunch plaza, with four water features and a concrete bandstand for the occasional event. The discovery of the bodies was an expensive complication for the real estate company awaiting the all clear from the environmental study, and for the state's attorney, which had recently closed an invetigation into the abuse stories. Now they had to start a new inquiry, establish the identities of the deceased and the manner of death, and there was no telling when the whole damned place could be razed, cleared, and neatly erased from history, which everyone agreed was long overdue.

samedi 7 juillet 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 4. Lectures de libraires

Les libraires, faut-il le rappeler, occupent une place majeure dans le réseau du livre. On parle là, bien entendu, de ceux qui lisent, qui défendent leurs coups de cœur (au hasard... euh.. Gérard Collard?), qui ne se contentent pas de placer en avant les piles de meilleures ventes pré-programmées dès la prise des commandes, c'est-à-dire des mois avant la sortie des livres, le plus souvent.
Ces libraires-là sont en train de lire, d'écouter ce qui se dit dans leur milieu, de suivre les conseils éclairés de personnes en qui ils ou elles ont confiance, de sorte qu'après avoir fait leurs meilleurs choix, leurs fidèles clients, ceux qui savent de qui vient un avis motivé, puissent à leur tour continuer à leur faire confiance.
Entre clients-lecteurs et libraires-lecteurs, des complicités se nouent et, à l'initiative généralement des seconds, des prix littéraires se montent. En cette saison, ils ont encore un œil sur les sorties récentes, car il faut bien continuer à vendre des livres pendant l'été, mais déjà l'autre œil sur les parutions à venir. Les librairies Filigranes, à Bruxelles (et à Knokke-le-Zoute), ont ainsi créé leur prix il y a deux ans. Adélaïde de Clermont-Tonnerre a reçu le premier, Thomas Gunzig, le deuxième. L'édition 2018 a retenu cinq romans (dont deux premiers), trois déjà parus, deux à paraître - deux Belges et trois Français, une femme et quatre hommes. L'annonce du prix se fera le 21 septembre.

samedi 30 juin 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 1. Les premiers romans

Premiers romans, 94 sur 381 romans français à la rentrée littéraire - le compte est fait par Livres Hebdo, l'indicateur le plus complet de tous les guides autorisés ou non, et ce doit être une sorte de record dans son genre. Un quart de primo-romanciers et primo-romancières, réjouissez-vous, et moi avec vous, des découvertes à venir. La ligne officielle de départ est placée, sur le calendrier, le 16 août, date à laquelle les ouvrages commenceront à envahir les tables de votre libraire préféré. La date officieuse d'arrivée est fixée au 7 novembre, jour de Goncourt (et de Renaudot). Une chance sur quatre pour un premier roman? Bien présomptueux celui qui l'affirmerait.
Mais il est certain que le Prix Stanislas ira à un premier roman, puisque c'est le principe de cette récompense liée à la place du même nom, à Nancy, et au Livre sur la Place, festival littéraire qui s'y tient. Il sera remis dans ce cadre, le 8 septembre - mais le jury aura pris sa décision un peu avant, le 28 août. Premier prix à donner sa première sélection de premiers romans, ça se tient, le Stanislas fera son choix entre les dix titres que voici, parus chez autant d'éditeurs (l'illustration a été choisie, arbitrairement, en fonction de l'ordre alphabétique des auteurs et auteures concernées - accord de proximité autant que de majorité puisque six romancières se retrouvent en compagnie de trois romanciers).
Les mauvaises langues (il m'arrive de l'être) auront remarqué et ne manqueront pas de faire savoir que le rédacteur en chef de Lire, Baptiste Liger, ne semble pas peser lourd dans le jury présidé par Leïla Slimani: dans l'éditorial du numéro de juillet-août qui présente un choix d'extraits de livres à paraître lors de la rentrée (on y reviendra), il parle d'un "premier roman majeur", celui d'Anton Beraber (La Grande Idée, Gallimard) - mais n'a pas convaincu autour de lui puisqu'il n'a pas réussi à le faire entrer dans la sélection du Prix Stanislas.

mercredi 7 septembre 2016

Jane Smiley (et d'autres) au Festival America

Alice, chargée d'arroser les plantes de son amie Susan, entre sans méfiance dans l'appartement - et y trouve deux cadavres qui sont loin de lui être inconnus. Ils appartiennent, ou plutôt appartenaient, comme elle et Susan, à une petite bande d'amis qui, venus du même coin perdu des Etats-Unis, sont montés à New York dans les années quatre-vingt, poussés par le succès naissant du groupe rock constitué par quelques-uns d'entre eux.
A travers leur histoire revécue dans le souvenir, c'est toute la culture d'une époque que remet en scène Jane Smiley. Dans les rapports entre les êtres tels qu'ils pouvaient se construire à ce moment, avec une espèce d'insouciance - très «peace and love» - qui avait conduit Susan à prêter les clefs de son appartement à un peu n'importe qui, ce qui multiplie les pistes pour la recherche d'un coupable.
Car Un appartement à New York est aussi une énigme policière, dans laquelle les perspectives s'ouvrent et se ferment, pour finir par une grande surprise. Le roman de Jane Smiley tient en haleine du début à la fin, par ces deux aspects.

Jane Smiley est invitée, en compagnie d'une flopée d'autres écrivains nord-américains, au Festival America qui se tint à Vincennes à partir de demain 8 septembre, jusqu'au 11. On y rencontrera, entre autres, Alysia Abbott, Dan Chaon, Thomas H. Cook, James Ellroy, Marlon James, Stewart O'Nan, Kevin Powers, etc.

samedi 3 septembre 2016

Premiers prix de saison, premiers romans

Voyez comment les choses se passent: je quitte la ville pendant quatre jours et on en profite pour attribuer les premiers prix littéraires de la rentrée. Trois, pas moins, pour autant de premiers romans, et c'est bien, au fond, que la grande distribution (des récompenses, pas du commerce) commence de cette manière, par des coups de projecteur sur des écrivains lancés pour la première fois dans la cohue de la rentrée. Malheureusement, je n'en ai lu qu'un des trois pour l'instant.
C'est celui de Gaël Faye, Petit pays, dont on parle beaucoup depuis sa sortie. Mais, me semble-t-il, davantage en raison de son sujet que du style qui le porte. On ne sent d'ailleurs pas la présence du rappeur qu'est aussi Gaël Faye. L'écriture est plus classique que nerveuse. L'époque, en revanche, est agitée. Au Burundi, le jeune Gaby, fils d'un Français et d'une réfugiée rwandaise, observe le Rwanda voisin se diriger vers la catastrophe de 1994. Avec ses copains, mais pas comme eux, il cherche où se situer dans les tensions meurtrières. Tremblement de terre et répliques. Ainsi que, donc, Prix du Roman Fnac.
Le Prix "Envoyé par la poste" revient à Thierry Froger pour un roman publié par Actes Sud, Sauve qui peut (la révolution), titre dans lequel les cinéphiles entendront l'écho de celui d'un film de Jean-Luc Godard, Sauve qui peut (la vie), et ce n'est pas par hasard.
Enfin, le Prix Stanislas, émanation d'un grand rassemblement littéraire à Nancy dans quelques jours, échoit à Elodie Llorca pour La correction (Rivages).
Ce n'est qu'un début...

jeudi 22 octobre 2015

Paul West, célèbre et méconnu

Paul West fait partie de ces écrivains dont on se dit, en apprenant sa mort à 85 ans, qu'il n'était pas assez connu, au moins des lecteurs francophones. Une bonne partie de son oeuvre n'est d'ailleurs pas traduite, bien que ses pairs l'appréciaient, si j'en juge d'après ce tweet de Joyce Carol Oates apprenant, il y a quelques heures, sa disparition: "This is very sad. Paul West was a virtuoso stylist, unpredictable & wildly imaginative."
Il a publié plus de vingt romans, dont une dizaine sont parus en français - sans parler de ses essais ou de sa poésie. J'avais lu, il y a un quart de siècle, Le médecin de Lord Byron. Et je regrette d'en être resté là.
Paul West a pris toutes les libertés dans Le médecin de lord Byron où il donne la parole à Polidori, qui était en effet médecin, mais qui se voulait écrivain et se trouva bien heureux d'accompagner Byron à travers l'Europe. Jusqu'au moment où il se rendit compte qu'il était en réalité considéré plutôt comme homme à tout faire que comme secrétaire et guérisseur, sinon lorsque Byron, à force de s'être endolori le sexe dans tous les corps de passage, réclamait ses soins - ce qui était peut-être une autre façon de se faire plaisir, Polidori étant jeune et charmant, et Byron semblant attiré par lui, les attouchements médicaux se faisant donc à la plus grande joie de celui qui les réclamait.
C'est du moins ce que nous raconte Polidori, mais nous sommes bien forcés de le croire puisque nous ne voyons que par ses yeux le poète échevelé battre la Belgique, la Suisse et l'Italie en traînant derrière lui une réputation de génie et de dépravation. Polidori a passé un accord avec un éditeur anglais pour écrire ce livre, mais de bonnes âmes l'ont détruit ensuite. Paul West a donc pu le reconstituer sans crainte d'être contredit par un texte qui n'existe plus.
Polidori souffre en compagnie de Byron. Il se sent diminué par lui, rejeté dans l'ombre, moqué sur ses prétentions d'auteur. Mais de temps à autre la situation s'inverse: le médecin écossais d'origine italienne - qui compte sur ce voyage pour gagner le pays dont il rêve - apprend à exercer son ironie et pousse le poète jusqu'aux derniers stades de la colère. Il est la souris qui joue avec le chat, toujours sous la menace d'un coup de patte meurtrier qui parfois en effet le frôle ou le blesse. Mais il se relève et reprend son harcèlement.
Que s'est-il passé dans la villa Diodati, sur les hauteurs de Genève, entre le couple Shelley et Byron? On sait que, suite à un pari vite oublié par la plupart des villégiateurs, Mary Shelley donna naissance à un des monstres les plus célèbres de la littérature, Frankenstein. Mais dans le climat houleux et passionné du séjour, Polidori voit se dessiner bien d'autres intrigues, qu'il ne comprend pas toujours mais rapporte fidèlement, avec une sorte d'horreur amusée, de pudeur sans cesse reprise et abandonnée. Car au fond, son rêve est non seulement de devenir un écrivain aussi célèbre que Byron, mais aussi d'accompagner sa carrière littéraire du même cortège d'errements amoureux. Polidori est-il à la hauteur? Non, bien sûr. Mais Paul West, lui, se débrouille fort bien à peindre l'étrange couple qui sort de l'histoire littéraire pour prendre vie.

dimanche 16 août 2015

La mort de Rafael Chirbes

Tous les grands lecteurs, les boulimiques, vous le diront – et vous le savez si vous en êtes: nous avons tous des manques, des livres que nous aurions voulu lire et pour lesquels le temps a manqué. Cette année, parmi mes remords, ouvrages parus depuis janvier, mis dans mon programme de lecture et finalement laissés, à regret, de côté, il y avait Sur le rivage, de l'écrivain espagnol Rafael Chirbes. Dont la mort, hier, à 66 ans, me rappelle que ce roman a longtemps été derrière moi, dans ma bibliothèque, avant de partir, il y a quelques semaines, pour une autre bibliothèque, celle de l'Institut français. Ce n'était pas de l'indifférence: j'ai lu d'autres livres de Rafael Chirbes. Et en voici trois, qui vous décideront peut-être à y aller voir de plus près.

Chaque fois, c’était la même chose. Le dimanche, l’après-midi était triste, empli de « quelque chose d’évitable qui nous ferait autant de mal que nous en avaient fait la misère, la guerre et la mort. » Les trois pages en italiques qui ouvrent La belle écriture donnent le ton plutôt qu’elles situent les personnages. Les faits viendront ensuite, dans le corps du roman, il sera toujours bien assez tôt. Au début, il n’y a que cela : cette peine infinie due à on ne sait quoi, rendue sur un mode mineur. Ensuite, il y a tout le reste, dans le monologue d’une femme qui parle à son fils et gratte les souvenirs comme on gratte une croûte pour que la plaie ne guérisse pas – ce n’est pas exactement ce qu’on veut faire mais on ne peut pas s’en empêcher, la douleur est toujours là et il doit exister, quelque part, l’impression qu’on est vivant tant qu’on la sent.
Est-ce la guerre ou une femme qui a brisé l’harmonie de la famille ? Il n’y aura pas vraiment d’explication, de toute manière les choses sont liées et plus personne ne peut les dénouer, si longtemps après.
L’oncle Antonio, celui qui par son talent de dessinateur permettait à la famille de vivre en travaillant le bois, était rentré changé après trois ans de prison. Brisé et en même temps désireux sans cesse de reprendre son envol. Ambigu, aussi, dans son attitude avec la femme de son frère – celle qui parle. Il agissait sans s’occuper des autres, prenant l’argent et disparaissant quelque temps. « Il me semblait que ton oncle n’avait pas de scrupules ; et, en même temps, je n’arrivais pas à chasser une image affligeante : je le voyais au fond d’un puits, sans force même pour crier. Chaque fois qu’il partait, en nous prenant notre argent, il nous faisait souffrir, mais c’était comme s’il se laissait entraîner par le courant d’un fleuve dans lequel il voulait se noyer. Et c’était ton père le coupable, coupable de le repêcher et de l’obliger à vivre. Oui, la faute nous retombait toujours dessus parce que nous ne le laissions pas se noyer une fois pour toutes. »
Puis Isabel est arrivée, comme sortant d’un autre monde avec ses manières de princesse et sa belle écriture. Elle a fini de séparer les membres de la famille, jusque dans la mort qui devait être la seule conclusion de l’histoire. Les mots qu’elle traçait avec soin dans un cahier, où elle racontait ses journées et ses aspirations, étaient installés comme un rempart contre la petitesse et le manque d’ambition, des caractéristiques qui n’étaient pas les siennes. Mais la mère, qui raconte sur un rythme paisible, au-delà de toute colère et de tout reproche, puisque depuis longtemps cela ne sert plus à rien, en a tiré sa propre conclusion : « La belle écriture, c’est le déguisement des mensonges. »
On est happé par ce bref roman de Rafael Chirbes, une gifle qui claque et fait piquer les yeux, plus de surprise que de douleur. La concision de La belle écriture, troisième roman de l’auteur, le rapproche de Tableau de chasse, le quatrième, traduit en français en 1998 et réédité en poche. Placés face à face, ils pourraient être les deux aspects de ce qu’il était possible de vivre dans la société espagnole franquiste : subir, pour la femme, ou conquérir, pour l’homme qui, lui aussi, se raconte à la fin de sa vie et attend la mort.
Il a fait fortune, si vite que les moyens utilisés n’ont pas dû s’accorder avec la morale. Mais quelle était sa morale à lui ? Le goût du pouvoir sur les hommes et davantage encore sur les femmes l’a mené pendant toute son existence sans qu’il comprenne jamais rien. On peut gagner beaucoup d’argent et être un parfait imbécile dans les rapports humains, comme il le prouve par son incompréhension à chaque fois qu’une femme le quitte – puisqu’il lui donnait tout, croit-il…
Autant nous partageons la fragilité blessée de la mère dans La belle écriture, autant il est impossible d’éprouver quelque sympathie que ce soit pour le narrateur de Tableau de chasse. Pourtant, Rafael Chirbes nous le fait, parfois, paraître presque humain. C’est un tour de force.

Résolu à contrecœur à fêter son soixante-quinzième anniversaire, l’industriel José Ricart voit tomber, en parallèle, le bulletin de santé de Franco : les médecins décèlent toujours des indices de vie chez ce dernier…
Mais la longue agonie est sur le point de s’achever, et l’avenir s’annonce incertain pour ceux qui ont construit leur fortune ou leur pouvoir sur l’ordre franquiste.
La chute de Madrid tient en une journée. Mais la mémoire de ceux qui la vivent remonte le temps jusqu’à leur jeunesse, jusqu’au moment où il fallait choisir son camp… Pris entre son fils, qui ne veut rien savoir de la politique, et ses petits-enfants, qui s’y sont engagés résolument, José Ricart se retrouve au centre d’un réseau familial et amical tendu à se rompre.
Le grand mouvement de l’histoire est une vague sur laquelle chacun a sa propre manière de surfer… ou de couler. Rafael Chirbes le montre avec sensibilité.

vendredi 19 juin 2015

Jim Crace, lauréat de l'Impac Dublin literary award

L'Impac Dublin literary award est un prix littéraire important, son palmarès international est impressionnant - et, ce qui ne gâche rien pour les lauréats, il est richement doté (100.000 euros). Cette année, le lauréat en est le Britannique Jim Crace, pour Harvest, traduit en français sous le titre: Moisson (contrairement à ce que je disais dans une première version de cette note de blog - merci aux lectrices et lecteurs attentifs). D'autres livres le sont, dont Le garde-manger du diable (2005), saine lecture mais peu susceptible de donner à l'écrivain l'autorisation de faire la cuisine s'il devait recevoir les jurés. Le diable aime les champignons. Jim Crace aime tout, dès lors que la cuisine plaît, surprend ou choque. En soixante-quatre histoires, la dernière étant la plus courte, il visite quelques tables peu communes. La boîte de conserves sans étiquette y acquiert une valeur emblématique. Le gâteau se multiplie, mais c’est peu biblique. Le farfale au rouge à lèvres est inattendu. Et le repas se poursuit en lisant, sans aucun respect pour la norme.
Voici deux autres ouvrages, des romans, parmi ceux qu'on peut lire en français (il y en a dix au total).

Admettons que ce soit un roman policier : il y a eu en effet un double meurtre, commis dans les dunes par un rôdeur. Puis le couple a été abandonné dans ce lieu peu fréquenté, sans aucune chance de refaire bientôt surface. Pourtant, à notre grande surprise : « Les corps furent découverts immédiatement. »
Bien, pense-t-on, l’enquête peut avancer. Et puis, on doit relire trois fois la suite du paragraphe pour se rendre à l’évidence, parce qu’il ne s’agit pas du tout de ce qu’on pensait : « Un coléoptère d’abord, Claudatus maximi. Un mâle. Puis arrivèrent les pillards, convoqués par les blessures toutes fraîches et l’odeur de l’urine : mouches de charogne et crabes, qui normalement doivent se contenter de crottes de rats et de carcasses de poissons pour toute pitance. Puis une mouette. Personne, sauf les journalistes, ne pouvait prétendre qu’il n’y avait que la mort dans les dunes, par cet après-midi d’été. »
Joseph et Celice, les victimes, sont des zoologistes qui se sont rencontrés, trente ans auparavant, au même endroit. A l’époque, ils appartenaient à un petit groupe de chercheurs débutants, quatre hommes et deux femmes engagés sans le savoir dans une compétition sexuelle dont naîtrait leur couple, mais qui aurait aussi pour conséquence indirecte un incendie accidentel et la mort de Festa, l’autre femme.
Déjà, la vie et la mort s’étaient mêlées intimement, comme ils auront à l’observer toute leur vie dans leur travail, et à le subir après leur assassinat.
Donc, L’étreinte du poisson n’est pas un roman policier. Le criminel d’occasion n’a fait que passer, on l’oublie ensuite. Son bras, armé d’une pierre avec laquelle il a défoncé les crânes, aura été l’instrument initial de la décomposition des corps. Car du temps s’écoule avant que la disparition du couple soit constatée, avant qu’on se mette à leur recherche, avant qu’on les retrouve. Et les bestioles diverses dont il a été question plus haut, accompagnées de quelques autres, aidées ou contrariées par le vent, la pluie et le sable, mettent ce temps à profit pour accomplir leur œuvre de destruction physique. Pendant que les chairs entament leur processus de décomposition…
Le romancier suit celui-ci avec une précision d’entomologiste. C’est horrible ? Si l’on veut. Mais il y a, dans une dégradation physique naturelle, des moments de grâce : « Dans la lumière de l’aube, sous cette pluie dure et à quelque distance, les cadavres pouvaient passer pour des harengs humains brillants, façonnés par des joailliers de conte de fées et lancés par des géants, deux éclats de glace, deux feuilles de métal, deux sculptures écailleuses en fer-blanc martelé, vert-de-grisées de moisissure et de rouille. »
En outre, il y a aussi le contexte particulier de leur mort, dans un lieu de souvenir où Joseph a entraîné Celice, un peu réticente, avec un but précis : pour refaire l’amour là où ils l’avaient fait la première fois. Elle est à demi nue et lui, complètement. Il a eu le temps, avant de sombrer dans l’inconscience, de poser la main sur la cheville de sa femme et c’est dans cette position que la police les découvrira, bien après les bestioles, un peu avant que leur fille les voie. Une beauté tragique baigne la scène dont la violence s’est apaisée.
Bien sûr, Jim Crace profite lui aussi du temps pendant lequel les corps restent allongés dans les dunes. Entre les moments où il focalise sur eux l’attention du lecteur, il raconte la journée qui a précédé le meurtre, il revient sur les trente années d’avant, il fait entrer en scène la fille du couple. Il tisse des liens indestructibles entre la vie et la mort, envisagées sous le même regard d’une extrême douceur.
Quant au poisson du titre, il est le symbole de notre retour vers l’élément liquide de nos lointaines origines. Son étreinte dément la vérité biblique en vertu de laquelle nous retournerions en poussière. Et la démonstration, posée dans son irréfutable logique, est convaincante. Comme si L’étreinte du poisson était une fable valable pour tous : « Tels sont les jours infinis des morts. »


Aymer Smith a une mission désagréable : annoncer aux pêcheurs d’un village côtier que l’entreprise qu’il dirige avec son frère Matthias n’a plus besoin de varech pour fabriquer leur savon de luxe. Matthias se serait volontiers contenté d’une lettre. Mais Aymer estime devoir à ces familles une présence physique pour leur annoncer la mauvaise nouvelle, la perte de quelques revenus de complément. Le 19e siècle est celui du progrès : les composants organiques sont remplacés par la soude chimique dans la composition du savon…
Le voici donc à Wherrytown, dans la seule auberge. Elle n’est pas très accueillante, elle n’a pas de nom. Mais Aymer a le sens du devoir et, en outre, il est bien obligé de s’en contenter. Dans l’ignorance encore de tout ce qu’il va apprendre sur place, des rencontres inattendues qui se préparent et d’une conséquence douloureuse, plus tard.
En même temps que lui débarque, involontairement, l’équipage d’un navire américain échoué sur la côte avec sa cargaison de vaches canadiennes. Wherrytown est envahie comme elle ne l’a probablement jamais été et les chambres de l’auberge sont surpeuplées. Heureusement pour Aymer, il partage la sienne avec un jeune couple de futurs émigrants. La vision de la chair féminine et les bruits des ébats l’émoustillent d’autant plus que le sujet était auparavant loin de ses préoccupations – et qu’il est puceau, encore pour quelque temps.
Car Aymer est un homme qui respecte surtout les choses de l’esprit et possède une assez haute opinion de sa propre intelligence. Sceptique, il se tient à distance de la religion, ce que n’apprécie guère le pasteur de l’endroit. Abolitionniste, il prend des risques en libérant un esclave noir qui appartenait à l’équipage – et l’envoie peut-être à la mort en le lâchant dans la nature en plein hiver. Mais, curieux, il est aussi fasciné par l’environnement qu’il découvre dans des paysages si différents de son cadre londonien.
Quant aux personnes qu’il côtoie par nécessité, il leur trouve en général bien peu de qualités, et peu dignes des siennes. Les marins américains sont des rustres, les pêcheurs sont incultes. Lui-même, aux yeux de tous, est un assommant prétentieux.
La rencontre de plusieurs mondes, de différentes manières d’envisager la vie, est au cœur de ce formidable roman, aussi fin que drôle. Jim Crace prend un malin plaisir à mettre face à face des gens qui n’ont rien à se dire, ne se comprennent pas et se sentent néanmoins poussés à partager quelque chose. C’est l’exotisme dans son propre pays. Tous les autres à portée de la main. Avec la naissance de nouvelles tentations et, à la fin, une véritable transformation chez Aymer, que tous remarqueront à son retour à Londres. Qu’est-ce qui a changé chez lui ? Peut-être simplement est-il plus riche d’avoir abandonné un temps son monde confortable et ronronnant. Il s’est mis en danger, d’ailleurs plus qu’il le croit.

mercredi 17 juin 2015

La perspective Vautrin

Jean Vautrin, que décidément je ne me résous pas à abandonner si vite, c'était une manière de voir la vie et les gens. Son regard et son écriture, en partie commune avec Dan Franck pour les aventures de Boro, ont suscité chez moi, au fil des années, quelques articles dont voici, parmi ceux que j'ai retrouvés dans les archives, les principaux.

Un grand pas vers le Bon Dieu est un roman ample et touffu, aux rebondissements multiples, à l’écriture singulière. Bref, un livre inclassable, à moins de suivre Jean Vautrin dans sa définition du roman « aventureux » où il lui plairait de voir rangé son nouveau roman.
De Billy-ze-Kick à La Vie Ripolin, la langue de Vautrin a toujours traîné assez loin d’un français classique et policé :
— J’adore une expression d’argot qui dit qu’un poivrot « creuse un verre ». Moi, j’ai envie de creuser les mots. Donc mon écriture est très large, pléthorique, et, dans tous mes livres, les mots ont parfaitement le temps et le droit de faire la pirouette.
Au cours de ses voyages, Jean Vautrin s’est intéressé à la Louisiane et au cajun qu’on y parle :
— Le français y est archaïque, il y a une démarche de défense de la langue française, mais qui n’empêche pas la présence de mots anglais, par capillarité. Je me suis dit : « Voilà un fantastique creuset pour toi ! »
Dans ce torrent de mots apparaissent rapidement les personnages principaux, paysans et bandits…
— Puisqu’on est à la campagne et que j’ai situé ça près du Texas, ces paysans ressemblent à des personnages de westerns. Il y a les broncos, les chevaux sauvages. Il y a les gens qui se battent en duel, il y a des shérifs, il y a des bandits, et des chasseurs de primes aussi, bien sûr.
Situons le point de départ en deux mots – ce qui est bien peu. Edius Raquin, très attaché à sa terre, a épousé Bazelle il y a dix-huit ans. Leur fille Azeline est très belle… Et le bon temps roulait. Jusqu’au jour où arrive à la ferme le bandit Farouche Ferraille Crowley, blessé mais beau aux yeux d’Azeline, et sûr à ceux d’Edius. Voilà un mariage en perspective, sous le regard de Palestine Northwood, un chasseur de primes qui a attaché ses pas à ceux de Ferraille. La fête commence, la fête est finie, une autre histoire prend naissance…
— J’ai voulu qu’il y ait aussi cet autre itinéraire, de la campagne à la ville, et que cela se joue sur plusieurs générations. En outre, la musique est là, sous-jacente, qui débute en country et qui va elle aussi vers la ville, vers le jazz.
Pour goûter ces réjouissances langagières et aventureuses, il suffit de s’y laisser aller. Le rythme du roman fait le reste. Les personnages ont une telle manière de traiter sur le même pied leur vie quotidienne et les valeurs éternelles qu’on se sent, avec eux, dans le partage du monde. Ambitieux, Jean Vautrin est allé jusqu’au bout de ce qu’il voulait réaliser, avec la sérénité d’un artisan qui se sait en pleine possession de ses moyens. Quand il parle maintenant, avec un peu de recul, d’Un grand pas vers le Bon Dieu, il le fait avec un plaisir gourmand :
— Je voulais renouer avec une grande tradition tout à fait perdue en France, qui va de Marquez à Irving en passant par Conrad – je les cite volontairement en vrac, en mélangeant les valeurs –, avec de grands romans où le temps passe, où on assume une multitude de personnages, où on peut se situer dans un quotidien terre à terre, presque folklorique, et puis fiche le camp à des hauteurs… et devenir brusquement lyrique, employer un langage qui n’est pas tout à fait de la prose…

Le temps des cerises (Franck & Vautrin, 1991)
Souvenez-vous : il y a quatre ans, un nouveau héros de feuilleton naissait sous une plume tenue à la fois par Dan Franck et Jean Vautrin – en réalité, on n’arrête pas le progrès, plutôt sous les touches de leur Macintosh, avec échange de disquettes pour se communiquer les versions successives du texte. Un héros séducteur jusque dans son défaut physique : une jambe raide qu’il attribue, selon les interlocuteurs, à différents hauts faits de sa vie aventureuse. Hongrois, Blèmia Borowicz, dit « Boro », a connu la gloire en 1933, quand il a photographié « le chancelier Hitler la main sur la croupe d’Eva Braun ». Depuis, il a fait son chemin, fondant avec deux amis une agence de presse qui fournit les journaux du monde entier en clichés sensationnels.
L’actualité du temps qui passe leur procure, il est vrai, un matériau de choix. Surtout si on choisit, comme l’ont fait les créateurs du personnage, de remonter le temps à petits bonds : Le Temps des cerises, deuxième volume d’un cycle qui devrait en compter cinq et nous conduire jusqu’en 1956, plonge dans l’époque du Front populaire et des débuts de la guerre d’Espagne. En France, des clans fermement campés sur leurs positions s’affrontent dans l’ombre, et parfois même dans la rue. La belle Ashton-Martin de Boro subit la loi des casseurs et, aux galeries Lafayette, il se passe toujours quelque chose. De mystérieux flacons de parfum « Rouge Sang », qui se révèlent contenir de l’acide, mettent Boro sur la piste d’un trafic d’armes qui le conduit en Italie. L’internationale fasciste possède ses réseaux, que notre reporter-photographe, fidèle au moins autant à son sens de la justice qu’à son goût du scoop, suivra jusqu’à connaître même l’humiliation de devoir « planquer » dans une maison de passe italienne pour démonter tous les rouages de ce trafic. Humiliation, c’est une manière de parler, car en fait, il aime plutôt ça, Boro. Les dames appartiennent à sa vie quotidienne comme la photographie. Il n’est pas cynique, il serait même plutôt généreux, mais il ne cesse de tomber amoureux, d’un visage, d’une peau, d’une pose… quand ce n’est pas de la fraîcheur de Liselotte, dix-sept ans, embarquée bien malgré elle dans une aventure où elle n’avait rien à faire. Entre ses études de droit et son emploi de vendeuse aux… galeries Lafayette (vous l’aviez deviné !), elle devient un témoin gênant qu’il faut éliminer. Devant elle, Boro se comporte en père – elle vient de perdre le sien suite à un accident minier, dans le Nord – plutôt qu’en amant. Avec, néanmoins, quelque dépit de se comporter de la sorte. Elle est mignonne, Liselotte. Mais elle sera pour quelqu’un d’autre…
Simple, pour respecter la règle du feuilleton qui permet au lecteur de ne pas se poser trop de questions sur le pourquoi et le comment des réactions des personnages, Boro n’est cependant pas simpliste. Et comme Franck et Vautrin n’ont pas oublié non plus qu’ils étaient écrivains – pas seulement des tâcherons qui tirent à la ligne pour remplir leur contrat –, on se régale sur tous les plans : le scénario est parfaitement au point, la documentation est précise sans être envahissante, et l’ensemble du récit est tenu par un style réjouissant qui aide à traverser, l’œil rivé sur le viseur du vieux Leica de Boro, les temps de troubles dont la dimension est véritablement romanesque.

Courage, chacun (1992)
Jean Vautrin aime les gens et ne s’en cache pas. Il leur invente des histoires. Un visage, une attitude, et le voilà qui démarre au quart de tour : « C’était. C’était banal comme une bougie éteinte. Un homme penché sur une femme. Un couple arrêté non loin du parapet d’un pont. » C’est le début de la nouvelle la plus courte de son recueil : Courage, chacun, en regroupe neuf, neuf doux délires qui parfois basculent dans « Ma Haine mortelle », parce qu’ainsi va la vie et qu’il ne faut pas toujours se laisser manipuler par les autres.
Jean Vautrin aime les gens et le leur dit à sa manière. Une manière bourrue, histoire de ne pas pleurer avec les autres mais de les engager au contraire à résister quand quelque chose vous fait mal, quand on croit que tout va bientôt s’arrêter. Il arrive que cela s’arrête, d’ailleurs : il ne faut pas imaginer que les choses durent éternellement.
Jean Vautrin aime les gens et ne se contente pas des romans pour les raconter. Animateur de la collection de nouvelles où il publie ce recueil, il reste le défenseur d’un genre auquel on se demande pourquoi le public ne fait pas davantage confiance. Alors que les nouvelles, et celles de Vautrin en particulier, permettent de multiplier les rencontres, d’avoir en kaléidoscope une vision de notre monde, entrevu parfois sous des angles tout à fait inattendus.
Jean Vautrin aime les gens, il serait juste que les gens le lui rendent en restant ou en devenant ses lecteurs.

Les noces de Guernica (Franck & Vautrin, 1994)
Il nous a déjà entraînés dans quelques aventures hautes en couleur, ce reporter-photographe à la jambe folle (une seule jambe, heureusement, abîmée après une histoire dont les versions diffèrent selon les interlocuteurs auxquels il la raconte). Boro, dans La Dame de Berlin, photographiait Hitler avant son grand avènement, dans une position compromettante. Dans Le Temps des cerises, il démontait la conjuration de la Cagoule et, déjà, donnait un coup de main aux Espagnols, côté République.
Car voici l’Espagne en plein, et même en pleine guerre, dans Les Noces de Guernica, troisième épisode des aventures de Boro dont Dan Franck et Jean Vautrin nous régalent depuis 1987. Le photographe boiteux et néanmoins talentueux a été fait prisonnier et se retrouve dans une sorte de nid d’aigle dont il paraît difficile de sortir autrement qu’en subissant l’envol final, celui qui précipite les corps des condamnés sur les rochers, beaucoup plus bas.
L’essentiel du roman nous entretiendra de cela : de cette détention qui prendra des aspects bien particuliers, dont il convient de ne pas trop parler ici pour laisser fonctionner l’effet de surprise. Disons seulement que la très belle Solana a bien des arguments pour troubler Boro, homme destiné à tomber d’un amour dans l’autre, comme à répétition. Car, tandis que Boro se morfond dans sa cellule avec un petit espoir d’en sortir (et, dans la cellule d’à côté, devinez qui on trouve ? Arthur Koestler !), sa cousine, la très belle, elle aussi, Maryika, amour de jeunesse dont il reste plus que des traces dans les sentiments partagés entre ces deux personnages, remue ciel et terre pour retrouver l’homme de sa vie…
Documentées comme seuls les meilleurs romans historiques le sont, Les Noces de Guernica nous emportent une fois encore dans des aventures à n’en plus finir, avec, d’ailleurs, la promesse, reçue avec plaisir, d’épisodes suivants, dès avant le traditionnel « À suivre » qui clôt l’épisode. Quelques allusions sont faites déjà, en effet, à ce qui se produira ensuite, au cours de la seconde guerre mondiale, dans le maquis du Vercors. Il ne faut même pas demander le programme, il nous est offert, et on est heureux de prendre rendez-vous.
En attendant cette suite, les cinq cent et quelques pages que voici méritent bien d’être placées sous les yeux gourmands. Elles ont tout pour séduire les amateurs de grands destins conjugués sur le ton du feuilleton.
On retrouve, comme dans tout feuilleton qui se respecte, des personnages déjà rencontrés précédemment, mais les auteurs ont soin de résumer leur parcours, à l’intention des lecteurs qui prendraient le train en marche. De sorte que chacun, familier ou non de la série en cours, peut trouver ici de quoi titiller son imagination, sur plusieurs registres qui vont de l’histoire au roman d’amour, sans négliger un engagement politique qui n’hésite pas à se faire du bon côté…

Mademoiselle Chat (Franck & Vautrin, 1996)
En 1987, Dan Franck et Jean Vautrin, qui avaient déjà derrière eux et poursuivent depuis une œuvre personnelle de romancier, se lançaient dans l’écriture à quatre mains, imaginant un personnage de reporter-photographe boiteux mais très séduisant, originaire de Hongrie et, à partir du début des années trente, présent sur tous les terrains de l’actualité européenne. La dame de Berlin avait ouvert le bal, puis avaient enchaîné Le temps des cerises et Les noces de Guernica. Voici le quatrième volume de ce feuilleton de notre temps, Mademoiselle Chat, toujours aussi plaisant, plein de rebondissements, d’humour, écrit d’une plume très sûre et pas du tout à la va-comme-je-te-pousse. Autant dire qu’on ne se lasse pas de retrouver Boro, de loin en loin, dans sa traversée de l’histoire contemporaine.
La Seconde Guerre mondiale se prépare, mais tout le monde ne le sait pas encore. Même Boro, comme fatigué de l’actualité après la guerre d’Espagne, est allé s’égarer en Inde pour un reportage exclusif qui ne donnera pas vraiment de résultats, sinon par la bande : il a eu accès, par hasard, à un des secrets les mieux gardés de l’Allemagne, le système de codage Enigma.
« Au début, nous avons une idée qui tient en un demi-feuillet », explique Dan Franck (tout seul ce jour-là mais il nous avait averti : Je fais très bien Franck & Vautrin tout seul, comme Jean, d’ailleurs). « Sur cette idée de base, l’un des deux se lance. Quand il est fatigué, il passe le manuscrit à l’autre, qui réécrit un peu le texte et continue. Ainsi de suite jusqu’à obtenir un gros roman dans lequel chacun essaie d’étonner son premier lecteur – l’autre auteur. »
Depuis le début de ce grand feuilleton, la technique de travail n’a pas vraiment varié, mais des habitudes se sont prises, qui aident à obtenir un résultat plus cohérent. Car Dan Franck et Jean Vautrin n’ont pas vraiment, dans leurs propres ouvrages, le même type d’écriture, et il faut bien que se crée un style « Franck & Vautrin », quelque part entre les deux. « Au début, on essayait de s’imposer une sorte d’écriture blanche, mais c’était impossible. Il fallait repasser sur chaque chapitre. Encore maintenant, mais il y a moins de travail d’unification. On a trouvé un style. En raison de cela, je crois que ce quatrième volume est un bon Boro. »
Impression confirmée par la lecture, agrémentée de clins d’œil plus ou moins discrets, comme une rencontre avec d’autres personnages romanesques, Léa Delmas et François Tavernier (les héros de La bicyclette bleue, de Régine Deforges), ou le fait de croiser sans cesse, d’une aventure à l’autre, un André Malraux dont Boro oublie toujours le nom.
Et puis, bien entendu, il y a les péripéties elles-mêmes, enlevées en chapitres brefs au cours desquels la tension ne se relâche jamais, si bien qu’on galope à travers ces pages avec le sentiment que ce n’est jamais trop long, et on en redemande.
Si tout va bien, on en aura encore. Franck Vautrin n’arrêteront que s’ils s’ennuient, et c’est loin d’être le cas actuellement. Comme ils avaient le projet de mener Boro jusqu’en 1956, histoire de lui faire retrouver sa Hongrie natale, en cinq volumes, et qu’après quatre volumes il n’est encore qu’en 1939, on peut penser qu’il aura encore à vivre bien d’autres événements, pour notre plus grand plaisir…

Jean Vautrin se souvient qu’il a écrit des romans noirs, très noirs, et repique au jeu avec un plaisir qu’il nous fait partager en même temps qu’il perd son prénom. Le roi des ordures se passe autour des décharges de Mexico, sur lesquelles des familles entières récupèrent les matériaux les plus divers. Ces activités se déroulent sous l’autorité toute-puissante d’un roi des ordures, un parrain local au pouvoir absolu, droit de cuissage compris. Don Rafael Gutierrez Moreno choisit des femmes en échange, pour leurs familles, d’un droit d’exploitation sur une parcelle. Ce monde est la parfaite illustration d’une déliquescence sociale née d’une course aux profits qui annihile tout espoir de sursaut moral.
Il n’est pas de meilleur contexte pour agiter quelques personnages dans un bocal empli d’eau trouble. Car nul n’est net dans ce sac de nœuds où s’accumulent les ennuis. D’abord pour le personnage clef du détective : Harry Whence est arrivé au Mexique parce que, plus au nord, cela sentait mauvais pour lui. Habité par des pulsions malsaines, il a besoin de changer d’air régulièrement, mais rien ne s’arrange jamais pour lui. Il n’a guère d’affaires à traiter, il continue à se jeter comme un damné sur les femmes et la voix imaginaire de son père mort ne cesse de lui dire qu’il n’arrivera jamais à rien. Même son modèle, Philip Marlowe, ne peut pas grand-chose pour lui. Harry Whence est décidément trop nul…
Malgré tout, il se prend parfois d’affection pour un client, comme ce nain malade dont on a volé la chaise roulante. En authentique héros, qui joue le rôle de celui qu’il voudrait être en permanence, Whence affronte les pires ennuis pour parvenir à son but…
Il y a, dans ce roman, des scènes extraordinaires, dignes du cadre dans lequel elles se déroulent. Voici, par exemple, comment Harry Whence se défoule parfois à la tequila, dans les moments de tension, avant de relever quelque défi imbécile à l’issue trop prévisible :
« Un peu de sel, une rondelle de citron. Sous sa calotte blanche, Tête-de-poivron me regarde boire le premier verre. Il sait qu’un bronco va entrer dans le corral de mon estomac et attend de voir monter mes larmes. L’étalon effectue une série de ruades, mais je garde le cavalier. »
Quelques tequilas plus tard, Harry Whence est prêt à regarder la mort en face : « Quand le temps s’accomplit, nous sommes sans défense. »
Harry Whence est un loser magnifique (et non un looser, comme l’orthographie malheureusement Jean Vautrin). Le temps que nous passons avec lui est gagné non seulement sur sa mort mais aussi sur la nôtre.

Jean Vautrin a toujours été sensible aux mécanismes de haine qui, souterrainement, minent notre société. Un monsieur bien mis, roman très bref, presque un conte – illustré par lui-même –, relate un moment dans la vie d’une cité pareille à toutes les autres, où les gens se côtoient, venus d’horizons divers, et constituent des familles de bric et de broc, des ensembles sans autre intersection qu’une curiosité malveillante.
Arrive, dans ce jeu déjà complexe, « Un monsieur bien mis ». Il passait par hasard, sur un quai de la gare locale, et il n’a pas supporté l’attitude de Locomotive Baba N’Doula, viré depuis six mois mais qui continue à balayer nonchalamment les quais. L’homme au chapeau noir a mis le pied sur un tas de poussière, a glissé, a failli tomber, et l’Africain l’a rattrapé. Le monsieur bien mis est entré dans une colère… noire, l’Africain a rigolé. Crime contre la France, n’est-ce pas, qui se passerait bien de tous ces immigrés !
De ce sursaut d’indignation nourri de thèses dignes de celles du Front national va naître, selon une logique d’autant plus implacable qu’elle est irréfléchie, un de ces actes inqualifiables comme il s’en commet discrètement dans des pays développant un phénomène de rejet de l’autre. Jean Vautrin ne tire pas de conclusion, le lecteur est assez adulte pour le faire lui-même. Mais, sous le plaisir d’une lecture agréable, quel malaise salutaire !

Il y a chez Jean Vautrin une générosité qui s’étend à toutes les catégories humaines, sans la moindre restriction. Comme un avocat peut être amené à défendre l’indéfendable assassin, l’écrivain porte la responsabilité de donner la parole à ceux qui n’ont pas le droit à la parole. L’homme qui assassinait sa vie est un roman si bouleversant, si perturbant, que l’auteur s’est senti obligé de le faire précéder d’un bref avant-propos qu’il est utile de citer en partie avant d’aller plus loin : « Gigolettes, rebuts, transfuges, paumés, otages, beurettes, obèses, négros exportés-Boeing, funkies, junkies, prolos ou petites gens en quête d’un moyen bonheur, j’aime la terre entière. J’ai peur, je ris, je vomis, je m’éraille, je proteste pour elle. C’est l’homme qui m’intéresse. Sa noblesse souillée. Sa vérité violée. Sa dignité détruite. Et aussi ses chemins douloureux. La contradiction de ses pas. Son devenir incertain. Ses fantasmes, sa fornication, qui le soumettent au troupeau. Ses gestes qui trahissent ce qu’il enferme dans son cœur. »
Et ce sont des pensées bien sombres qui habitent le cœur de l’homme au volant d’une Mercedes. Il s’arrête pour tuer, avant de s’arrêter tout à fait, ceux qui appartenaient au cercle de sa vie. Le malheur profond a gagné son esprit, il n’en sortira plus – mais les autres ne doivent pas s’en sortir non plus. Anti-héros par excellence, il n’a plus d’autre but dans la vie que la destruction, la sienne pour finir.
L’homme qui assassinait sa vie est une saleté d’histoire. Surtout pour Gus Carapate, détective privé, qui se trouve embringué dans une sorte de molle complicité dont il ne peut se défaire. L’empathie qui rapproche les hommes dans la douleur peut ne pas avoir de limites. Celles qu’on pourrait imaginer sont franchies à toute berzingue, dans un roman fou qui « s’autoroute » avec le frémissement du vent et de la peur.
Il pleut beaucoup dans les pages de ce livre. Au cas où on serait inattentif, Vautrin le répète même trois fois dans la première page, ajoutant pour faire bonne mesure des filles qui s’abritent sous les porches, un homme qui s’essuie le visage avec la main et finit par se couvrir la tête de son bras replié, des hachures de pluie, l’averse, les flaques.
Ça n’a l’air de rien, mais, pour un début de roman noir, c’est une sacrée manière de façonner le rêve. Un rêve en forme de cauchemar éveillé, et on n’a pas le droit de dormir. Le récit n’en laisse pas le temps, qui court à travers les heures et les jours sans désemparer, jusqu’à extinction totale de l’espèce humaine la plus proche du tueur.
Tel est le climat, et on ne s’étonnera pas de ce que la dernière phrase est la même que la première : « Il pleut. » Bordeaux et ses environs sont le théâtre d’un drame dont le lecteur ne se relèvera pas. L’embellie n’est pas annoncée de sitôt.
Greffées sur le récit principal, d’autres histoires dérapent sur les bas-côtés. Ce n’est guère plus joyeux. Dans le fatras nauséabond d’un monde qui se retient à grand-peine de hurler, Vautrin puise à pleines mains et nous jette au visage les résultats de ses trouvailles. On a envie de lui demander d’arrêter, et on se presse pourtant de continuer, avec lui, sur les chemins de cette vie à laquelle nous appartenons, bon gré, mal gré.
Se souvient-on que le même écrivain a publié, il y a une douzaine d’années, un recueil de nouvelles dont le titre était Dix-huit tentatives pour devenir un saint ? Nous voici à l’extrême opposé du titre, c’est-à-dire peut-être, sur le cercle des possibilités réduites offertes à l’homme, au même endroit. C’est sa façon d’embrasser la totalité des hypothèses, dans une œuvre qui ne laisse pas de marbre et se distribue, de livre en livre, comme autant de coups de poing destinés à réveiller les (bonnes) consciences endormies.
Il convient d’être reconnaissant à Vautrin de ne pas ronronner, comme le font tant d’autres, et de secouer avec fracas les idées reçues. Si, une fois le roman terminé, on se trouve déçu de l’homme, c’est qu’on refusait de voir la vérité de celui-ci. La voici en pleine lumière, pour notre édification personnelle.

Cher Boro (Franck & Vautrin, 2005)
Depuis les débuts de ses aventures, le photographe boiteux d’origine hongroise auquel Franck et Vautrin ont donné vie il y a bientôt vingt ans est marqué par la Seconde guerre mondiale. Elle n’était pas commencée dans La dame de Berlin mais Hitler était déjà un personnage qui allait imprimer sa marque sanglante sur l’époque. Et un cliché à la sauvette avait fait de Blèmia Borowicz le précurseur des paparazzis en même temps qu’une vedette dans sa profession.
Ce farouche défenseur des libertés devait, en raison de son métier autant que de ses convictions personnelles, traverser les grandes pages historiques de ces années-là : le Front populaire, la guerre d’Espagne et, bien sûr, celle dans laquelle il se trouve encore en plein pour le sixième épisode de la série, Cher Boro.
Le 1er janvier 1942, au milieu de la nuit, Boro est largué d’un avion anglais dans le sud de la France, avec quelques autres personnes chargées de diverses missions très secrètes. Si secrètes qu’il ne connaît aucun de ses compagnons, et qu’il ne connaîtra même pas le nom de celle à côté de qui il atterrit. Pendant tout le roman, au hasard de leurs rencontres qui déboucheront sur une belle liaison amoureuse, elle sera Bleu Marine, à cause de la couleur de ses yeux, mais se fera appeler par une multitude de prénoms, promettant de lui révéler l’authentique le jour où il livrera lui-même la vérité sur ce qui est arrivé à sa jambe – selon les moments, il imagine des histoires plus invraisemblables les unes que les autres pour l’expliquer.
Voilà ce qui fait le charme de Boro : les petites histoires qui tissent une familiarité avec le personnage au fil des épisodes, une cohérence parfaite dans la désinvolture apparente avec laquelle il traverse les événements. Ceux-ci tiennent pourtant du tragique puisqu’il est recherché par des Allemands d’une rare cruauté pour lesquels la torture est un jeu. Auquel succomberont plusieurs protagonistes de Cher Boro.
Il est peu probable que nous lisions un nouvel épisode dès l’an prochain, puisque nos auteurs n’ont jamais mis moins de deux ans à terminer un volume. Mais Boro reviendra quand même en librairie dès 2006, grâce à Enki Bilal, qui dessine les couvertures depuis le début et qui reprend la série en bande dessinée chez Casterman.

Jean Vautrin est depuis toujours un homme en colère, un rebelle. Il l’est resté. « Je ne suis pas un écrivain convenable », rappelle-t-il, au cas où nous l’aurions oublié, dans La vie badaboum. Ce recueil de textes jette quelques coups de projecteur sur des épisodes de sa vie. La découverte de l’Inde, de la photographie, du cinéma avec Rossellini. Le roman noir au moment où fleurissait le « néo-polar » français, en compagnie de Manchette ou d’ADG. L’art de la nouvelle, genre pratiqué avec bonheur par son maître Raymond Carver. Le goût pour les mots : « Toujours, il faut que j’aille fouiller les mots. Que je les détrousse, gratte, repeigne, attise. C’est un exercice musculaire, presque. Un très puissant bazar. » Rabelais n’est pas loin, ni Céline, ni Queneau…
Vautrin raconte ses coups de cœur pour des maisons et les régions où elles sont posées, où il s’est implanté pleinement avant de migrer ailleurs. Il prouve sa fidélité en amitié, notamment dans deux très belles lettres à Jean-Paul Kauffmann, du temps de sa détention au Liban, ou dans un hommage à Yves Gibeau.
Il marche avec le monde, avec son époque, en élevant la voix quand il le pense nécessaire. Même si « un écrivain est un explorateur, pas un endoctriné », il dénonce l’ère du fric roi, appelle la jeunesse à se révolter, plaide en faveur d’une Europe culturelle plutôt qu’économique. Il ne supporte définitivement pas les inégalités, les injustices. Et, tout aussi définitivement, il tend la main, dans un mouvement spontané qui n’a pas besoin d’être justifié, aux faibles, aux démunis.
Jean Vautrin serait un magnifique personnage de roman. Cet autoportrait éclaté en dessine les grands traits. Les détails complémentaires sont à imaginer à travers ce qu’il a écrit, à puiser dans les vies imaginaires proposées par ses fictions.
Précisément, en voici quelques-unes dans Maîtresse Kristal et autres bris de guerre. Ce recueil de nouvelles, un des trois livres publiés par l’auteur en ce début d’année très faste, est animé par une autre de ses détestations capitales : la guerre. « Ce qui compte à mes yeux / C’est qu’on a eu tort de la faire », écrit-il. Toujours et partout. Lui qui a « joué, tendre enfant, sur la tombe du uhlan de la mort et du cuirassier français qui s’étaient mutuellement embrochés au milieu des sépultures et reposent désormais côte à côte », ne s’est jamais remis de la violence des hommes. Ne s’est jamais remis d’avoir filmé, alors qu’il était « griveton » (simple soldat) en Algérie, le premier essai nucléaire français.
Alors, il raconte, dans Maîtresse Kristal, comment le jeune Ali Bouchaieb, treize ans, fils de harki, décide de changer le cours de son existence. Ali a pris le revolver de son père, qui a pris l’habitude de frapper sa mère. Ali braque une femme dans la rue. Il ne lui fait même pas peur. Madame Ben Bouzrara, réputée riche en raison de sa profession – elle est prostituée –, l’invite chez elle, le séduit, lui raconte la Maîtresse Kristal qu’elle fut, dans une autre vie. La guerre qui grondait dans la tête d’Ali se défait sur les draps trempés par l’amour…
Ailleurs, les morts d’un cimetière militaire se rebiffent. L’armistice de 1918 est annoncé avec bonne humeur par le frère du chauffeur d’un général, qui a transmis la nouvelle avant son officialisation. Mais la bonne humeur ne dure pas : Poupette, la femme du chauffeur, retourne dans les bras de son mari et une belle aventure amoureuse se termine.
Jean Vautrin souffle le chaud et le froid. Ne fournit pas toutes les explications. Les situations sont assez claires pour amener le lecteur à se poser les bonnes questions, et à y répondre pour lui-même. Ce qui fait bouger le cœur des hommes est, au fond, universel. Les guerres et leurs conséquences exacerbent partout le désir et les sentiments, quand elles ne provoquent pas un abattement duquel il est difficile de se relever. Le chaud et le froid… Côté température, l’écrivain possède un thermomètre d’une rare précision. On aura compris qu’il ne mesure pas en degrés, mais en unités beaucoup plus sensibles, enfouies dans l’intimité de chacun.

La dame de Jérusalem (Franck & Vautrin, 2009)
D’une dame à une autre, de La dame de Berlin qui ouvrait le cycle à La dame de Jérusalem qui le prolonge aujourd’hui après six autres volumes, Boro, intermittent de l’amour et permanent de la photographie, a traversé bien des guerres. En reporter chasseur d’images inédites, son enthousiasme reste pourtant entier. Quand il reçoit un coup de téléphone anonyme lui demandant d’être à Jérusalem le 22 juillet 1946, Boro saute dans un avion sans savoir ce que cela lui réserve. Il n’aura pas à le regretter : à midi vingt, l’hôtel King David, qui abrite le commandement britannique en Palestine et devant lequel il se trouve, explose. Un nouveau scoop pour la presse internationale. Et le premier moment fort d’un roman où s’en annoncent beaucoup d’autres. Sans oublier la rencontre avec Lika, qui lui avait fixé le mystérieux rendez-vous.
La suite, au fil d’événements qui appartiennent aux manuels d’histoire mais sont envisagés ici comme de l’actualité très brûlante, conduira Boro à s’intéresser de près à ce bout de territoire très convoité. L’occupation britannique et ses excès – avec un deuxième séjour en prison pour le photographe, qui avait déjà goûté des geôles espagnoles. Les voyages clandestins des survivants juifs aux camps de la mort. La tension croissante entre Arabes et nouveaux occupants. Les enjeux politiques de la reconnaissance d’un nouveau pays qui n’a pas encore de nom – Israël ou Sion ? La guerre qu’il faut préparer…
La documentation, abondante et précise comme de coutume, n’empiète pas sur le caractère éminemment romanesque d’une vie privée agitée. Boro et les femmes, c’est à chaque fois un nouveau chapitre ouvert sur de nombreuses possibilités. Outre Lika, déjà signalée, il y aura aussi et surtout Sasha, une jeune médecin qu’il se décidera à aimer pour toujours – mais pas toujours. D’émouvantes retrouvailles avec sa cousine Maryika se produisent à New York, où il est enfin obligé de reconnaître que Sean, le fils de son amour d’enfance, est aussi le sien. Et non celui de Dimitri, son presque frère, lui aussi passé dans la vie de Maryika. Dimitri qui meurt au combat, après que Boro s’est en outre trouvé un oncle dont il ignorait tout, mais qui savait tout de lui. C’est beaucoup d’émotions pour un seul homme.
Mais quel homme ! Un héros digne des grands feuilletons du dix-neuvième siècle, qui parcourt les champs de bataille avec sa canne et son Leica. Quand il revient à Paris et retrouve les complices de l’agence qu’il a fondée, il sait aussi faire la fête et briser d’un bon mot quelque tension naissante.
Entre-temps, nous aurons eu droit à quelques nouvelles versions de l’origine de sa claudication. A de mémorables coups de gueule. A des scènes de bravoure que Franck et Vautrin alignent avec générosité.
Le roman populaire, quand il est de cette qualité, a toujours raison. Il nous emporte avec ses personnages dans des remous incessants et lève toutes les réticences que l’on pourrait avoir sur un genre que l’on dit, à tort, dépassé.

Jean Vautrin a mis en route un sacré feuilleton en 2004 quand il s’est mis en tête de suivre la vie de Quatre soldats français, titre d’un ensemble qu’il a découpé en autant d’épisodes que de personnages : Adieu la vie, adieu l’amour, le premier, campait le décor des tranchées en 1917 du côté du Chemin des Dames ; La femme au gant rouge, sans oublier la boucherie de la guerre, retrouvait la frénésie parisienne ; La grande zigouille, fin 1917, était marquée par le complot des quatre personnages principaux, que l’on retrouve aujourd’hui, après l’armistice, rendus à la vie civile et poursuivis par leurs fantômes dans Les années Faribole, ultime livraison du cycle.
Une fois n’est pas coutume, il faut dire un mot des couvertures de cette série. Jacques Tardi y pose son empreinte en familier de la Grande Guerre dont il a plusieurs fois peint l’horreur, en familier aussi de Jean Vautrin, dont il a adapté Le cri du peuple, roman situé à l’époque de la Commune de Paris en 1971.
Revenons à nos quatre soldats, aussi dissemblables que possible, dont le groupe constitué par le hasard symbolise le rapprochement, sur le front, d’êtres peu faits pour se rassembler. Ceux-ci, pourtant, se donneront rendez-vous chaque 1er janvier, à partir de 1920 (le temps nécessaire pour se remettre des combats) chez l’un d’entre eux, le plus apte à recevoir fastueusement ses compagnons d’armes. Raoul Montech, propriétaire de prestigieux vignobles, éleveur de Sauternes, accueillera donc les trois autres : Guy Maupetit, dit Ramier, « l’ouvrier, le rêveur, le libertaire », Boris Malinowitch Korodine, « l’émigré russe, le bohème, le bon géant de Vilnius, le peintre de Montmartre, le chantre du cubisme » et Arnaud de Tincry, « le séduisant aristocrate lorrain, le gentleman cambrioleur ».
Ensemble, ils ont assassiné le colonel Hubert Rémuzat de Vaubrémont dont l’autorité bornée devenait criminelle. Ensemble, ils ont gardé secret cet acte qui leur vaudrait à coup sûr la cour martiale, mais Alphonse Charpaillez les soupçonne et les traque. Caporal, il était déjà à l’affût de tous les renseignements qu’il pouvait glaner ci ou là. Entré dans la police après la fin de la guerre, il poursuit son œuvre en marge de ses enquêtes officielles et devient l’auteur de menaçantes lettres anonymes que Tardi a placé au premier plan sur la couverture…
Jean Vautrin était comme chez lui quand il pataugeait dans la boue des tranchées. Un dernier épisode le rappelle d’ailleurs au début du livre. Mais il s’agit cette fois de fraternisation entre les ennemis d’hier. Le romancier est comme chez lui dans la salle où Fariba Faribole danse presque nue, ou dans les vignes du Sauternais, ou dans la belle affaire de cambriole montée par Tincry avec ses complices – parmi lesquels le formidable Désiré Marie-Joseph Benkélélé, autoproclamé ambassadeur des Grands Lacs, et remplaçant du quatrième soldat le 1er janvier 1920, pour des raisons très légitimes qu’il faudra découvrir.
Car tout s’explique au fil de l’écriture torrentueuse de Jean Vautrin, une sorte d’Alexandre Dumas qui aurait lu Louis-Ferdinand Céline. Du premier, il adopte le sens d’un récit au cours duquel il tire son lecteur par la manche. Du second, il a la respiration haletante, le rythme haché. Ajoutons qu’il ne déteste pas teinter sa langue d’un argot d’époque, que les scènes sur le vif rappellent ses années de cinéaste et qu’il semble vraiment heureux de tirer les fils de ces quatre destins croisés. De la même manière qu’on est heureux de le suivre dans le dédale luxurieux qu’il a organisé.

Gipsy Blues (2014)

Jean Vautrin, animé par une noble cause, prête sa plume à Cornélius Runkele, un jeune gitan que la société place sur de mauvais rails. On aurait aimé applaudir sans réserve. La langue, inspirée d’un argot qui aurait convenu il y a un demi-siècle à un roman noir, l’interdit. Il est difficile de croire à la manière dont s’exprime Cornelius et, par conséquent, le personnage perd l’essentiel de ce qui aurait pu être sa consistance. Dommage.