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dimanche 23 août 2020

Le Prix Maison rouge aux crabes rouges de Dorothée Janin

C’est un prix littéraire encore marginal, mais la plupart de celles et ceux qui l’ont baptisé Maison rouge, du nom d’un établissement de Biarritz, possèdent une réputation (une surface ?) qui lui promet une notoriété croissante, s’il dure. Le jury se compose de Philippe Djian, Frédéric Beigbeder, Frédéric Schiffer, Isabelle Carré, Dominique de Saint Pern, Diane Ducret, Claude Nori et Jean Le Gall. En outre, ils avaient élu l’an dernier l’excellent Chroniques d’une station-service, d’Alexandre Labruffe. Le choix de 2020 n’est pas mal non plus : L’île de Jacob, de Dorothée Janin.

Dans l’île en question, qui s’appelle Christmas Island, le narrateur est arrivé adolescent, en compagnie de son père. Il y avait là des mines de phosphate et des crabes rouges, espèce locale envahissante mais protégée. Des millions de crabes rouges, que Werner Herzog était venu filmer, fasciné comme nous le sommes dans la description que fait la romancière de leur présence. Quand ils se mettent en mouvement, ils couvrent tout, on n’entend qu’eux. Un bruit qui continue de hanter le narrateur, longtemps après : « maintenant quand je suis sur le continent et que j’entends des rats fouiller les poubelles – j’habite un quartier très propre, très bien, mais toutes les nuits c’est pareil – il faut que je me force pour ne pas penser que ce sont des crabes. »

Plus un gamin, pas encore un homme, le garçon rêve de rencontrer là une fille, « au moins une jeune asiatique bienveillante à mon égard ». Le désir court tout le temps qu’il passe sur l’île, mais il est pollué par d’autres préoccupations. La présence de Jacob Cazaly, réputé sexy, auréolé d’une réputation de tombeur – « des kilotonnes de touristes », des Allemandes dont les maris étaient à la pêche au gros – et tout à coup replié sur la protection (ou la garde rapprochée) de Nisaï. Elle venait du Sri Lanka, elle avait échoué sur Christmas Island comme beaucoup d’autres clandestins qui finissaient enfermés au « centre d’accueil et de traitement de l’immigration ». Car l’île était devenue une prison australienne, un territoire éloigné sur lequel les règles du droit d’asile n’avaient pas cours.

On pouvait indéfiniment détenir les gens qui étaient là en attendant de décider quoi en faire et où les renvoyer. Selon les cauchemars de saison dominaient les Tamouls, les Hazaras d’Afghanistan, les Kurdes. Ils étaient un peu plus nombreux que les habitants de l’île, leur nombre augmentait chaque année.

Des réfugiés, des crabes en sursis, un homme plein de mystères et, à y regarder de près, peut-être menaçant, c’est plus qu’il n’en faut pour déstabiliser le narrateur et appeler, en écho d’une catastrophe écologique globale, une catastrophe intime dont Vicky, présente à cette époque, retrouvée plus tard, prend peut-être la mesure. Ou pas.

samedi 24 août 2019

Rentrée littéraire : les choix du JDD et de France Inter

Cadrez serré, la rentrée littéraire n'est pas aussi large que vous le croyez. Les convergences commencent déjà à apparaître et la photo de classe laisse dans l'ombre bien des écrivains et écrivaines qui risquent fort d'y rester. ce sera dommage pour eux - pardon, pour certains d'entre eux - mais, que voulez-vous, les choses se passent toujours de la même manière, même si l'on caresse, mi-août, l'espoir que, enfin, la curiosité va se porter sur tous les bons romans de la rentrée.
Qui suis-je, pour exprimer ce souhait absurde à l'opposé de toute logique économique? Un lecteur, tout simplement, et qui se moque bien de la logique économique - elle se porte très bien sans moi, rassurez-vous si vous craigniez quelque chose.
Pour l'instant, j'enregistre, je constate, je mesure les limites fixées par d'autres (et, en cachette ou pas, je lis ce qu'il me plaît).
Je constate donc que Marie Darrieussecq et Jean-Paul Dubois, dans le domaine français, accompagnés par Jonathan Coe, Ottessa Moshfegh, Edna O'Brien et Manuel Vilas pour le domaine étranger, font à peu près l'unanimité. Soit six romans sur dix très consensuels - je n'en dirai aucun mal, les trois d'entre eux que j'ai lus (parmi lesquels celui dont j'ai choisi la couverture pour illustration, mon article étant paru aujourd'hui dans Le Soir) m'ayant apporté un grand plaisir, des plaisirs divers bien entendu. Car oui, parfois, les choix consensuels sont de bons choix, allez donc vous élever contre eux alors que vous les approuvez!
Bref, voici la sélection complète du JDD et de France Inter.

Romans français
  • Bérengère Cournut. De pierre et d'os (Le Tripode)
  • Marie Darrieussecq, La mer à l'envers (POL)
  • Jean-Paul Dubois, Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (L'Olivier)
  • Mathilde Forget, A la demande d'un tiers (Grasset)
  • Sylvain Prudhomme, Par les routes (Gallimard)

Romans étrangers
  • Jonathan Coe, Le cœur de l'Angleterre (Gallimard), traduit de l'anglais par Josée Kamoun
  • Paolo Giordano, Dévorer le ciel (Seuil), traduit de l'italien par Nathalie Bauer
  • Ottessa Moshfegh, Mon année de repos et de détente (Fayard), traduit de l'anglais par Clément Baude
  • Edna O'Brien, Girl (Sabine Wespieser), traduit de l'anglais par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat
  • Manuel Vilas, Ordesa (Sous-sol), traduit de l'espagnol par Isabelle Gugnon

lundi 5 juin 2017

La mort de Juan Goytisolo, Grand d’Espagne et du monde

Photo Peter Groth
Au moment où, à Saint-Malo, le Festival Etonnants Voyageurs célèbre les liens entre littérature et démocratie, l’un des grands acteurs de la littérature-monde s’éteint. Juan Goytisolo, 86 ans, est mort dimanche à Marrakech après avoir marqué plusieurs générations de lecteurs et d’écrivains.
Dans un ouvrage collectif, Je est un autre, publié en 2010 et, précisément, à l’occasion d’Etonnants Voyageurs, il rappelait comment l’expérience de sa vie, marquée par la guerre civile espagnole et la dictature qui suivit, l’avait privé de valeurs plurielles qu’il avait fallu conquérir par « une action toujours à contre-courant, dans les marges de la culture et du monde officiel. » Sa biographie et son œuvre témoignent de cette reconquista accomplie comme un acte de foi renforcé par l’observation : « Il n’y a pas de culture homogène ou pure, comme le prétendent les patriotes et les ultranationalistes de tout poil. Bien au contraire, toute culture, sauf dans les communautés de petite taille et isolées, est la somme des influences qu’elle a reçues tout au long de son histoire, et plus celles-ci sont nombreuses, plus grande est sa richesse propre. »
Il a pu dire et répéter qu’il était « castillan en Catalogne, français à Madrid, espagnol à Paris, latin en Amérique du Nord, nasrani au Maroc et maure partout. »
Avec une certaine logique, ses livres ont été interdits en Espagne sous Franco mais le détour par les traductions françaises leur a donné, ainsi qu’à Goytisolo lui-même, un poids considérable. Jeux de mains, Fiestas ou Pièces d’identité, entre autres fictions, s’imposent dans les années 1960 par leurs qualités littéraires avant que les engagements politiques de l’auteur renforcent sa présence.
Juan Goytisolo a travaillé chez Gallimard, enseigné aux Etats-Unis, dragué au Maroc. Ce « citoyen traîne-savates de la planète Terre », comme il se décrivait lui-même, auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, a d’abord été célébré en 1985, et en Belgique, par le très international Prix littéraire Europalia offert par les Communautés européennes. De 2004 à 2014, les Prix Juan Rulfo, national des lettres espagnoles et Cervantes avaient confirmé son rang parmi les siens.

jeudi 13 octobre 2016

La surprise du chef au Nobel

Et l'année prochaine, ce sera Bruce Springsteen! Sans blague, je ne suis pas spécialiste de Bob Dylan mais je l'écoute depuis toujours et un Nobel de littérature, ça a quand même de la gueule. Bien sûr, on en parlait. Mais, honnêtement, je n'y avais jamais cru une seconde. Peut-être parce que je n'imagine pas les académiciens suédois appréciant Dylan.
Et puis, voilà, je suis bien content de m'être trompé. Du coup, j'ai Like A Rolling Stone plein les oreilles. Et je vous offre quelques minutes de musique, vous l'avez bien mérité.




P.-S. Bob Dylan n'était pas que dans ma discothèque, il est aussi présent dans ma bibliothèque, avec un volume de Chroniques (Fayard), traduites par Jean-Luc Piningre, que j'ouvre, et où je trouve ceci:
Je suis né au printemps 1941. La Deuxième Guerre mondiale faisait rage en Europe et l’Amérique devait bientôt y prendre part. Le monde volait en morceaux, et déjà le chaos fichait son poing dans la figure des nouveaux venus. Si l’on était arrivé à cette époque, si l’on vivait avec les yeux ouverts, on sentait le vieux monde disparaître et le nouveau balbutier. Comme si on avait remis l’horloge à l’heure où av. J.-C. est devenu ap. J.-C. Ceux qui sont arrivés avec moi avaient presque tous un pied de chaque côté. Hitler, Churchill, Mussolini, Staline, Roosevelt étaient de gigantesques figures dont on ne verrait plus l’équivalent, des hommes qui ne connaissaient que leur détermination, pour le meilleur ou le pire. Décidés à agir seuls, indifférents à toute opinion, à la richesse et à l’amour – présidant au destin de l’humanité, réduisant le monde à des décombres. Lointains descendants des Alexandre, des Jules César, des Gengis Khan, des Charlemagne et des Napoléon, ils découpaient le globe comme un mets délicat. Qu’ils aient la raie au milieu ou qu’ils portent un casque de Viking, on ne refuse rien à ces gens et il est impossible de faire sans eux – des barbares violents qui impriment sous leurs pas leur idée de la géographie.

mercredi 14 septembre 2016

Gérard Rondeau, appelez-le Milan

Un petit cliché noir et blanc, en page 9 de Libération ce matin, accompagné d'un texte bref sous le titre: "Disparition". Le disparu en question est l'homme qui avait fait la photo, Gérard Rondeau, né en 1953, proche de bien des écrivains dont il avait notamment tiré le portrait - et c'est pourquoi il a sa place ici. Celui qui me rendait le plus proche de Gérard Rondeau, pourtant jamais croisé dans la vraie vie, était Yves Gibeau, chaque fois que je le rencontrais. J'avais eu l'occasion de parler de cela avec Jean-Paul Kauffmann, il y a trois ans, quand il avait publié Remonter la Marne, ce beau voyage à pied où la promenade réapprend à réfléchir à soi et au monde. Parce que, à force d'avoir entendu évoquer le photographe, je l'avais reconnu sous le pseudonyme de Milan que lui donne Kauffmann dans son livre. Livre à la couverture illustrée, c'était une évidence, par une vue de la Marne, en amont de Joinville-en-Vallage, signée Gérard Rondeau. Et voici deux passages de cet ouvrage, extraits des chapitres 26 et 27, qui font un beau portrait du portraitiste (même s'il était loin de se limiter au portrait).
Milan est photographe. L’acuité de son regard est certainement prédatrice – comment être photographe si l’on n’a pas l’instinct de chasse ? Mon ami pourrait se rendre maître par la séduction ou l’effet de surprise, empêcher la proie de résister afin qu’elle se rende ; il est bien plus subtil. Il ne montre pas son appareil, si bien que ses futures prises ne voient rien venir. Il lui faut cette dessaisie par quoi la victime consent sans tout à fait capituler. Surtout pas une reddition qui donnerait un portrait sans vie. En une fraction de seconde, il a extrait de sa veste un minuscule boîtier cabossé. Il a armé, visé et aussitôt rengainé. On n’y a vu que du feu. Sur la Marne, c’est lui qui a fait mon éducation. Nous nous sommes donné rendez-vous sur le pont de Dormans.
Dans son nid d’aigle, Milan a créé un savant désordre qui tient du cabinet de curiosités. Livres, tableaux, objets sont entassés, cramponnés aux murs, empilés sur des tables, rapetissant peu à peu l’espace disponible. Pour circuler, il faut slalomer à travers d’étroits passages, contourner des haies de recueils de poésie, des massifs d’albums, enjamber des casiers, des tablettes surmontées de photos. Le foisonnement de ces trésors est en extension constante. Quand il n’y a vraiment plus de place, Milan ouvre une pièce nouvelle de sa grande demeure. Il n’est pas animé par la jouissance du collectionneur, plutôt par un goût de la présence et de la connaissance. Avant d’aller photographier un écrivain, un artiste, une célébrité, il a tout lu de lui. Rien n’est laissé au hasard. Il s’imprègne, cherchant le fameux « motif secret » d’une existence ou d’une œuvre cher à Henry James. Ses tirages sont recherchés par les collectionneurs. Aucun marchandage.

mardi 26 juillet 2016

En rayon, Thierry Beinstingel avant la rentrée

On la sent, la pression de la rentrée littéraire avec vue sur le calendrier.
Si vous ne me croyez pas, descendez en bas de cette page, vous y trouverez l'agenda des parutions à partir du 15 août, c'est-à-dire demain, après-demain au pire.
Des écrivains y trouveront leur moment de gloire, beaucoup d'autres, non. Dans les jours qui viennent, je me propose d'aller faire un tour, dans les rayons de ma bibliothèque, à la recherche de romans plus anciens d'écrivains qui en sortent un nouveau prochainement. Parce qu'on ne vient pas de nulle part, que les livres précédents sont les strates sur lesquelles reposent celui qu'on attend.
Aujourd'hui, attendons donc Vie prolongée d'Arthur Rimbaud, de Thierry Beinstingel en nous souvenant de Retour aux mots sauvages, du même auteur et chez le même éditeur (Fayard), paru il y a six ans.
Comme un artiste, il doit choisir un pseudo. Comme Maryse, prendre une voix d’hôtesse. Comme tout le monde, suivre les indications que lui fournit son écran, poser les bonnes questions, décrocher de nouveaux contrats, passer d’un client à l’autre sans perdre de temps. Il est nouveau sur le plateau où il vient d’être engagé. Il n’est pas habitué aux mots, jusque-là il s’occupait de câblage et d’électricité. Mais, le marché du travail étant ce qu’il est, il est devenu Eric dans le centre d’appel d’une grosse boîte de télécoms. Un casque sur les oreilles, un micro devant la bouche, un écran devant les yeux, la souris dans la main droite, l’esprit en éveil ou au loin, selon son degré de concentration.
Thierry Beinstingel investit le travail à la chaîne, façon nouvelles technologies. Les outils ont changé. Les objectifs, pas du tout : la rentabilité reste la première préoccupation. Et le rythme doit être tenu sans relâchement. Au suivant ! chantait Jacques Brel, dans un tout autre contexte il est vrai…
Les journées d’Eric sont monotones et hachées. Le romancier épouse un tempo dont son personnage ne s’évade que par la course à pied, où l’essoufflement guette aussi, mais au moins celui-ci est-il librement choisi. Eric sort aussi du cadre en prenant lui-même contact avec un client dont il tente de régler le problème. Jamais d’implication personnelle, lui avait-on pourtant dit.
Sous pression, les employés stressent, parfois dépriment. Et certains se suicident, dans ce qui semble une véritable épidémie. C’est le Retour aux mots sauvages, quand la violence sournoise faite aux hommes (et aux femmes) débouche sur des réactions désespérées. Thierry Beinstingel lutte contre le poids des jours, le choc des formules dont la répétition blesse aussi sûrement qu’un coup de gueule.
Avec les premières lignes en prime.
Retour au travail, course pour être à l’heure : il arrive un matin dans le service. Il entre sans frapper, il se sait attendu. Il reste cependant à peine le seuil franchi, bras ballants. On le regarde. Certains sont déjà en conversation, casque sur les oreilles. Le chef lui serre la main. Tiens, le nouveau, tu n’auras qu’à te mettre là. Là, c’est une chaise qu’il pousse à côté d’une collègue déjà assise. Moi, c’est Maryse, elle fait. Le chef s’appuie des deux mains sur le bureau et dit à Maryse : Tu n’auras qu’à lui montrer. Puis à celui qu’il a baptisé le nouveau : Tu n’auras qu’à écouter. Mais déjà on l’appelle du fond de la salle. Le chef dit : Excusez-moi, puis s’en va. Maryse se tourne vers le nouveau et soulève son casque : Tu viens d’où ? Il dit le nom d’un autre service de l’entreprise, dans une autre ville. Ses mains sont bien à plat sur ses genoux. Le dos est voûté. Maryse hoche la tête sans cesser de sourire : Ici, il y en a déjà quelques-uns, des comme toi. Il fait mine de bouger ses mains comme s’il s’apprêtait à répondre mais Maryse regarde soudain son téléphone où clignote une lumière. Elle appuie sur un bouton, rajuste son casque et annonce d’une voix d’hôtesse le message d’accueil de l’entreprise. Il se contente de hocher la tête à son tour et ses doigts épais reposent à nouveau sur ses cuisses. Il porte un jean et un pull-over, comme avant. Sauf que sa femme ce matin lui a fait la remarque qu’il pourrait mettre un pantalon plus neuf, son nouveau métier sera moins salissant tout de même. Alors la paume de ses mains racle le tissu encore lustré. Il examine le casque. C’est un modèle léger, posé par-dessus la chevelure de Maryse. Une mèche raide, d’une teinte plus blonde, balaie un petit microphone que Maryse ajuste de deux doigts près de sa bouche tout en continuant de parler d’une voix d’hôtesse. Elle se tourne vers lui en levant les yeux au ciel : il comprend que ce doit être un client difficile. Il essaie d’accrocher quelques mots, tarifs, options à rajouter, assurance vol. C’est compliqué et lointain. Et dire que c’est son nouveau travail : devenir une Maryse avec une voix d’hôtesse.

mercredi 27 avril 2016

Fernando del Paso, Prix Cervantes

Célébrer les anniversaires des disparitions de ceux qui ont marqué notre passé, c'est très bien. Shakespeare et Cervantes, ces géants, sont ainsi remis à l'honneur chaque année, et tout particulièrement en 2016, quatre cents ans après leur mort.
Transmettre, par un pris littéraire, un peu de leur flamme à des vivants, c'est encore mieux. Le Prix Cervantes, qui va à un écrivain de langue espagnole, a été attribué en 2015 au Mexicain Fernando del Paso, et le roi d'Espagne Felipe VI le lui a remis le 23 avril.
J'avais rencontré Fernando del Paso en 1990, quand est parue la traduction française de Noticias del imperio, que beaucoup considèrent comme son plus grand livre. Voici l'article que j'avais publié à cette occasion.

Consul général du Mexique à Paris, Fernando del Paso est aussi, avec Octavio Paz, un des grands écrivains de son pays. Son premier roman ne nous est pas parvenu en français – « trop joycien, dit-il, intraduisible ! » –, mais le deuxième, Palinure de Mexico, avait été choisi par la rédaction de Lire comme le meilleur livre de l’année 1985 et le troisième, Des nouvelles de l’empire, traduit cette année, confirme un talent qui se trouve bien dans l’ampleur. En outre, ce roman nous touche de près puisqu’il raconte le moment où Maximilien de Habsbourg et son épouse Charlotte, fille de Léopold Ier, furent installés sur le trône impérial mexicain. Maximilien exécuté en 1867, Charlotte rentra en Belgique et finit ses jours, folle, au château de Bouchout où elle mourut en 1927. Ses derniers délires imaginés par Fernando del Paso constituent une part importante du roman qu’ils ponctuent par un véritable chant onirique dans lequel Charlotte nie sa folie tout en s’y enfonçant de plus en plus.
Des nouvelles de l’empire a été, au Mexique, un succès considérable. Son auteur ne s’en réjouit pas seulement pour lui-même : « L’histoire qui nous était racontée au Mexique sur Maximilien et Charlotte était très superficielle. L’empire de Maximilien a été une sorte de tabou pendant de nombreuses années, et mon livre a été reçu comme une espèce de cataclysme. »
Ce n’est cependant pas l’aspect historique, lui aussi très présent dans le livre, qui l’avait attiré en premier lieu.
« C’est le mélodrame personnel de Charlotte qui me tentait. Tous les Mexicains savent que nous avons eu un empereur autrichien qui a été fusillé et dont la femme lui a survécu, folle, pendant soixante ans. Cela me paraissait un bon argument pour un opéra ou une pièce de théâtre. J’ai quand même choisi le roman, mais je ne voulais pas dépasser les trois cents, trois cent cinquante pages. Finalement, je n’ai pas pu m’y tenir, parce que j’ai pris la décision de tout raconter. »
Ce « tout » est donc devenu un épais volume de six cent cinquante pages dans lequel alternent les épisodes historiques et le monologue de Charlotte, qui est une œuvre à lui seul.
« Plusieurs lecteurs, après avoir terminé le livre, ont repris le monologue de Charlotte, surtout des femmes. Des femmes mexicaines se sont d’ailleurs identifiées à Charlotte. »
On a le sentiment, à suivre de plus près le fil fragile de la mémoire de Charlotte, qu’elle est peut-être celle qui dit la vérité, car elle a depuis longtemps renversé tous les garde-fous des convenances.
« La voix de Charlotte, ce n’est pas seulement sa voix – la voix d’une folle –, c’est aussi la voix de la tendresse, de l’amour, de la haine, de la rancœur. C’est aussi la voix de l’auteur et la voix de cette histoire que j’ai apprise au cours de l’écriture du livre. »
Car Fernando del Paso a dû se documenter abondamment pour nourrir son roman. Il a effectué des recherches pendant deux ans avant d’en écrire la première ligne, puis il a mené l’écriture à bien en huit ans, sans jamais cesser d’accumuler de nouveaux renseignements. Il est même venu en Belgique pour assimiler le décor. Mais il n’a pas voulu voir le château de Bouchout.
« Je ne le connais pas et j’ai décidé de ne pas le connaître. Le vrai château de Bouchout, c’est celui qu’elle a dans la tête ! »
Et sa tête, à défaut d’être bien faite, est bien pleine. Tout ressort dans une logorrhée qui est aussi une traduction des mouvements anarchiques de l’histoire : les plans les mieux établis par les hommes de pouvoir peuvent se trouver balayés par la volonté d’un seul individu – Juarez – quand il est suivi par son peuple, ou au moins une partie de celui-ci.
Ce récit sombre et tragique est un grand roman, et pas seulement par la taille : Fernando del Paso a les moyens de son ambition et le prouve.

samedi 30 janvier 2016

Vodka pour tout le monde !

Si la vodka a gagné le match de la mondialisation (ce qui reste à vérifier, mais trois lectures récentes lui font la part belle), est-ce à dire que le bloc de l'Est en est lui aussi sorti vainqueur? Ou est-ce que les romans les plus anciens de John Le Carré, ceux de la Guerre froide, m'influencent à l'excès?
Dans La blonde aux yeux noirs, paru l'an dernier mais réédité la semaine prochaine en poche, dans la collection 10/18, Benjamin Black (alias John Banville), donne à Philip Marlowe, oui, "le" Marlowe de Raymond Chandler, l'occasion de prolonger ses gueules de bois. Et de donner un conseil au lecteur: "évitez de vous enfiler six bourbons après trois gimlets." Pas de vodka là-dedans, diront à juste titre les connaisseurs. Pour les autres, au passage, voici la seule manière, selon Marlowe, de préparer le gimlet (et ses dérives lamentables), dans le seul bar qui la respecte:
Victor’s est le seul bar que je connaisse où l’on prépare le gimlet comme il faut – c’est-à-dire, moitié gin et moitié jus de citron vert Rose’s sur un lit de glace pilée. Dans d’autres boîtes, on vous colle du sucre, des liqueurs amères et des gâteries dans cet esprit, mais ce n’est pas le vrai gimlet.
Je m'égare. Je voulais parler de vodka. Elle arrive au lendemain de ces excès, sous la forme pas si inhabituelle de vodka martini:
Mon apéritif se présenta sur un plateau rutilant. Il était froid et juste un brin onctueux, de sorte qu’il roula agréablement sur mes dents dans un flash argenté.
Voilà pour la vodka comme remède, si j'ose dire, à la gueule de bois - que le serveur, avec sa longue expérience, a décelée chez son client.
Et puis, il y a la vodka pour elle-même, parfois joyeuse ainsi qu'elle se présente dans le premier roman d'Olivier Bourdeaut, En attendant Bojangles, car le livre est à la fois joyeux et triste, tristesse noyée dans les sourires, parfois aussi dans la vodka, ainsi qu'il en va lors de cette soirée au restaurant du palace où Papa ne lésine pas sur les moyens de mettre l'ambiance, et où Maman y répond de son mieux:
Ils avaient même fait venir des musiciens russes à notre table. Maman était montée sur sa chaise pour tutoyer les étoiles et danser en faisant tourner ses cheveux au rythme furieux des violons et des verres de vodka, tandis que Papa applaudissait avec flegme, le dos bien droit, comme doivent le faire les vrais chauffeurs anglais.
Enfin, il y a la vodka sans le plaisir, par une sorte d'habitude presque morbide dans laquelle les vitamines du jus d'orange ne sont pas celles du bonheur. C'est la consommation méthodique que fait Yann Andréa de vodka-orange dans un bar parisien - le Bedford - en même temps qu'il essaie d'écrire les pages que Maren Sell attend pour leur livre en commun (L'histoire) qui se révèle un discours à sens unique, déprimant. Oh! il écrit, Yann Andréa! Mais surtout pour dire qu'il n'y arrive pas, ce qui n'aide pas à convaincre le lecteur de son envie de s'y mettre. Le velours rouge de la banquette reste faux, le Bedford est souvent vide, le texte ne trouve pas son rythme...
Comme quoi, la vodka, faut faire gaffe, quand même!

mercredi 17 juin 2015

La perspective Vautrin

Jean Vautrin, que décidément je ne me résous pas à abandonner si vite, c'était une manière de voir la vie et les gens. Son regard et son écriture, en partie commune avec Dan Franck pour les aventures de Boro, ont suscité chez moi, au fil des années, quelques articles dont voici, parmi ceux que j'ai retrouvés dans les archives, les principaux.

Un grand pas vers le Bon Dieu est un roman ample et touffu, aux rebondissements multiples, à l’écriture singulière. Bref, un livre inclassable, à moins de suivre Jean Vautrin dans sa définition du roman « aventureux » où il lui plairait de voir rangé son nouveau roman.
De Billy-ze-Kick à La Vie Ripolin, la langue de Vautrin a toujours traîné assez loin d’un français classique et policé :
— J’adore une expression d’argot qui dit qu’un poivrot « creuse un verre ». Moi, j’ai envie de creuser les mots. Donc mon écriture est très large, pléthorique, et, dans tous mes livres, les mots ont parfaitement le temps et le droit de faire la pirouette.
Au cours de ses voyages, Jean Vautrin s’est intéressé à la Louisiane et au cajun qu’on y parle :
— Le français y est archaïque, il y a une démarche de défense de la langue française, mais qui n’empêche pas la présence de mots anglais, par capillarité. Je me suis dit : « Voilà un fantastique creuset pour toi ! »
Dans ce torrent de mots apparaissent rapidement les personnages principaux, paysans et bandits…
— Puisqu’on est à la campagne et que j’ai situé ça près du Texas, ces paysans ressemblent à des personnages de westerns. Il y a les broncos, les chevaux sauvages. Il y a les gens qui se battent en duel, il y a des shérifs, il y a des bandits, et des chasseurs de primes aussi, bien sûr.
Situons le point de départ en deux mots – ce qui est bien peu. Edius Raquin, très attaché à sa terre, a épousé Bazelle il y a dix-huit ans. Leur fille Azeline est très belle… Et le bon temps roulait. Jusqu’au jour où arrive à la ferme le bandit Farouche Ferraille Crowley, blessé mais beau aux yeux d’Azeline, et sûr à ceux d’Edius. Voilà un mariage en perspective, sous le regard de Palestine Northwood, un chasseur de primes qui a attaché ses pas à ceux de Ferraille. La fête commence, la fête est finie, une autre histoire prend naissance…
— J’ai voulu qu’il y ait aussi cet autre itinéraire, de la campagne à la ville, et que cela se joue sur plusieurs générations. En outre, la musique est là, sous-jacente, qui débute en country et qui va elle aussi vers la ville, vers le jazz.
Pour goûter ces réjouissances langagières et aventureuses, il suffit de s’y laisser aller. Le rythme du roman fait le reste. Les personnages ont une telle manière de traiter sur le même pied leur vie quotidienne et les valeurs éternelles qu’on se sent, avec eux, dans le partage du monde. Ambitieux, Jean Vautrin est allé jusqu’au bout de ce qu’il voulait réaliser, avec la sérénité d’un artisan qui se sait en pleine possession de ses moyens. Quand il parle maintenant, avec un peu de recul, d’Un grand pas vers le Bon Dieu, il le fait avec un plaisir gourmand :
— Je voulais renouer avec une grande tradition tout à fait perdue en France, qui va de Marquez à Irving en passant par Conrad – je les cite volontairement en vrac, en mélangeant les valeurs –, avec de grands romans où le temps passe, où on assume une multitude de personnages, où on peut se situer dans un quotidien terre à terre, presque folklorique, et puis fiche le camp à des hauteurs… et devenir brusquement lyrique, employer un langage qui n’est pas tout à fait de la prose…

Le temps des cerises (Franck & Vautrin, 1991)
Souvenez-vous : il y a quatre ans, un nouveau héros de feuilleton naissait sous une plume tenue à la fois par Dan Franck et Jean Vautrin – en réalité, on n’arrête pas le progrès, plutôt sous les touches de leur Macintosh, avec échange de disquettes pour se communiquer les versions successives du texte. Un héros séducteur jusque dans son défaut physique : une jambe raide qu’il attribue, selon les interlocuteurs, à différents hauts faits de sa vie aventureuse. Hongrois, Blèmia Borowicz, dit « Boro », a connu la gloire en 1933, quand il a photographié « le chancelier Hitler la main sur la croupe d’Eva Braun ». Depuis, il a fait son chemin, fondant avec deux amis une agence de presse qui fournit les journaux du monde entier en clichés sensationnels.
L’actualité du temps qui passe leur procure, il est vrai, un matériau de choix. Surtout si on choisit, comme l’ont fait les créateurs du personnage, de remonter le temps à petits bonds : Le Temps des cerises, deuxième volume d’un cycle qui devrait en compter cinq et nous conduire jusqu’en 1956, plonge dans l’époque du Front populaire et des débuts de la guerre d’Espagne. En France, des clans fermement campés sur leurs positions s’affrontent dans l’ombre, et parfois même dans la rue. La belle Ashton-Martin de Boro subit la loi des casseurs et, aux galeries Lafayette, il se passe toujours quelque chose. De mystérieux flacons de parfum « Rouge Sang », qui se révèlent contenir de l’acide, mettent Boro sur la piste d’un trafic d’armes qui le conduit en Italie. L’internationale fasciste possède ses réseaux, que notre reporter-photographe, fidèle au moins autant à son sens de la justice qu’à son goût du scoop, suivra jusqu’à connaître même l’humiliation de devoir « planquer » dans une maison de passe italienne pour démonter tous les rouages de ce trafic. Humiliation, c’est une manière de parler, car en fait, il aime plutôt ça, Boro. Les dames appartiennent à sa vie quotidienne comme la photographie. Il n’est pas cynique, il serait même plutôt généreux, mais il ne cesse de tomber amoureux, d’un visage, d’une peau, d’une pose… quand ce n’est pas de la fraîcheur de Liselotte, dix-sept ans, embarquée bien malgré elle dans une aventure où elle n’avait rien à faire. Entre ses études de droit et son emploi de vendeuse aux… galeries Lafayette (vous l’aviez deviné !), elle devient un témoin gênant qu’il faut éliminer. Devant elle, Boro se comporte en père – elle vient de perdre le sien suite à un accident minier, dans le Nord – plutôt qu’en amant. Avec, néanmoins, quelque dépit de se comporter de la sorte. Elle est mignonne, Liselotte. Mais elle sera pour quelqu’un d’autre…
Simple, pour respecter la règle du feuilleton qui permet au lecteur de ne pas se poser trop de questions sur le pourquoi et le comment des réactions des personnages, Boro n’est cependant pas simpliste. Et comme Franck et Vautrin n’ont pas oublié non plus qu’ils étaient écrivains – pas seulement des tâcherons qui tirent à la ligne pour remplir leur contrat –, on se régale sur tous les plans : le scénario est parfaitement au point, la documentation est précise sans être envahissante, et l’ensemble du récit est tenu par un style réjouissant qui aide à traverser, l’œil rivé sur le viseur du vieux Leica de Boro, les temps de troubles dont la dimension est véritablement romanesque.

Courage, chacun (1992)
Jean Vautrin aime les gens et ne s’en cache pas. Il leur invente des histoires. Un visage, une attitude, et le voilà qui démarre au quart de tour : « C’était. C’était banal comme une bougie éteinte. Un homme penché sur une femme. Un couple arrêté non loin du parapet d’un pont. » C’est le début de la nouvelle la plus courte de son recueil : Courage, chacun, en regroupe neuf, neuf doux délires qui parfois basculent dans « Ma Haine mortelle », parce qu’ainsi va la vie et qu’il ne faut pas toujours se laisser manipuler par les autres.
Jean Vautrin aime les gens et le leur dit à sa manière. Une manière bourrue, histoire de ne pas pleurer avec les autres mais de les engager au contraire à résister quand quelque chose vous fait mal, quand on croit que tout va bientôt s’arrêter. Il arrive que cela s’arrête, d’ailleurs : il ne faut pas imaginer que les choses durent éternellement.
Jean Vautrin aime les gens et ne se contente pas des romans pour les raconter. Animateur de la collection de nouvelles où il publie ce recueil, il reste le défenseur d’un genre auquel on se demande pourquoi le public ne fait pas davantage confiance. Alors que les nouvelles, et celles de Vautrin en particulier, permettent de multiplier les rencontres, d’avoir en kaléidoscope une vision de notre monde, entrevu parfois sous des angles tout à fait inattendus.
Jean Vautrin aime les gens, il serait juste que les gens le lui rendent en restant ou en devenant ses lecteurs.

Les noces de Guernica (Franck & Vautrin, 1994)
Il nous a déjà entraînés dans quelques aventures hautes en couleur, ce reporter-photographe à la jambe folle (une seule jambe, heureusement, abîmée après une histoire dont les versions diffèrent selon les interlocuteurs auxquels il la raconte). Boro, dans La Dame de Berlin, photographiait Hitler avant son grand avènement, dans une position compromettante. Dans Le Temps des cerises, il démontait la conjuration de la Cagoule et, déjà, donnait un coup de main aux Espagnols, côté République.
Car voici l’Espagne en plein, et même en pleine guerre, dans Les Noces de Guernica, troisième épisode des aventures de Boro dont Dan Franck et Jean Vautrin nous régalent depuis 1987. Le photographe boiteux et néanmoins talentueux a été fait prisonnier et se retrouve dans une sorte de nid d’aigle dont il paraît difficile de sortir autrement qu’en subissant l’envol final, celui qui précipite les corps des condamnés sur les rochers, beaucoup plus bas.
L’essentiel du roman nous entretiendra de cela : de cette détention qui prendra des aspects bien particuliers, dont il convient de ne pas trop parler ici pour laisser fonctionner l’effet de surprise. Disons seulement que la très belle Solana a bien des arguments pour troubler Boro, homme destiné à tomber d’un amour dans l’autre, comme à répétition. Car, tandis que Boro se morfond dans sa cellule avec un petit espoir d’en sortir (et, dans la cellule d’à côté, devinez qui on trouve ? Arthur Koestler !), sa cousine, la très belle, elle aussi, Maryika, amour de jeunesse dont il reste plus que des traces dans les sentiments partagés entre ces deux personnages, remue ciel et terre pour retrouver l’homme de sa vie…
Documentées comme seuls les meilleurs romans historiques le sont, Les Noces de Guernica nous emportent une fois encore dans des aventures à n’en plus finir, avec, d’ailleurs, la promesse, reçue avec plaisir, d’épisodes suivants, dès avant le traditionnel « À suivre » qui clôt l’épisode. Quelques allusions sont faites déjà, en effet, à ce qui se produira ensuite, au cours de la seconde guerre mondiale, dans le maquis du Vercors. Il ne faut même pas demander le programme, il nous est offert, et on est heureux de prendre rendez-vous.
En attendant cette suite, les cinq cent et quelques pages que voici méritent bien d’être placées sous les yeux gourmands. Elles ont tout pour séduire les amateurs de grands destins conjugués sur le ton du feuilleton.
On retrouve, comme dans tout feuilleton qui se respecte, des personnages déjà rencontrés précédemment, mais les auteurs ont soin de résumer leur parcours, à l’intention des lecteurs qui prendraient le train en marche. De sorte que chacun, familier ou non de la série en cours, peut trouver ici de quoi titiller son imagination, sur plusieurs registres qui vont de l’histoire au roman d’amour, sans négliger un engagement politique qui n’hésite pas à se faire du bon côté…

Mademoiselle Chat (Franck & Vautrin, 1996)
En 1987, Dan Franck et Jean Vautrin, qui avaient déjà derrière eux et poursuivent depuis une œuvre personnelle de romancier, se lançaient dans l’écriture à quatre mains, imaginant un personnage de reporter-photographe boiteux mais très séduisant, originaire de Hongrie et, à partir du début des années trente, présent sur tous les terrains de l’actualité européenne. La dame de Berlin avait ouvert le bal, puis avaient enchaîné Le temps des cerises et Les noces de Guernica. Voici le quatrième volume de ce feuilleton de notre temps, Mademoiselle Chat, toujours aussi plaisant, plein de rebondissements, d’humour, écrit d’une plume très sûre et pas du tout à la va-comme-je-te-pousse. Autant dire qu’on ne se lasse pas de retrouver Boro, de loin en loin, dans sa traversée de l’histoire contemporaine.
La Seconde Guerre mondiale se prépare, mais tout le monde ne le sait pas encore. Même Boro, comme fatigué de l’actualité après la guerre d’Espagne, est allé s’égarer en Inde pour un reportage exclusif qui ne donnera pas vraiment de résultats, sinon par la bande : il a eu accès, par hasard, à un des secrets les mieux gardés de l’Allemagne, le système de codage Enigma.
« Au début, nous avons une idée qui tient en un demi-feuillet », explique Dan Franck (tout seul ce jour-là mais il nous avait averti : Je fais très bien Franck & Vautrin tout seul, comme Jean, d’ailleurs). « Sur cette idée de base, l’un des deux se lance. Quand il est fatigué, il passe le manuscrit à l’autre, qui réécrit un peu le texte et continue. Ainsi de suite jusqu’à obtenir un gros roman dans lequel chacun essaie d’étonner son premier lecteur – l’autre auteur. »
Depuis le début de ce grand feuilleton, la technique de travail n’a pas vraiment varié, mais des habitudes se sont prises, qui aident à obtenir un résultat plus cohérent. Car Dan Franck et Jean Vautrin n’ont pas vraiment, dans leurs propres ouvrages, le même type d’écriture, et il faut bien que se crée un style « Franck & Vautrin », quelque part entre les deux. « Au début, on essayait de s’imposer une sorte d’écriture blanche, mais c’était impossible. Il fallait repasser sur chaque chapitre. Encore maintenant, mais il y a moins de travail d’unification. On a trouvé un style. En raison de cela, je crois que ce quatrième volume est un bon Boro. »
Impression confirmée par la lecture, agrémentée de clins d’œil plus ou moins discrets, comme une rencontre avec d’autres personnages romanesques, Léa Delmas et François Tavernier (les héros de La bicyclette bleue, de Régine Deforges), ou le fait de croiser sans cesse, d’une aventure à l’autre, un André Malraux dont Boro oublie toujours le nom.
Et puis, bien entendu, il y a les péripéties elles-mêmes, enlevées en chapitres brefs au cours desquels la tension ne se relâche jamais, si bien qu’on galope à travers ces pages avec le sentiment que ce n’est jamais trop long, et on en redemande.
Si tout va bien, on en aura encore. Franck Vautrin n’arrêteront que s’ils s’ennuient, et c’est loin d’être le cas actuellement. Comme ils avaient le projet de mener Boro jusqu’en 1956, histoire de lui faire retrouver sa Hongrie natale, en cinq volumes, et qu’après quatre volumes il n’est encore qu’en 1939, on peut penser qu’il aura encore à vivre bien d’autres événements, pour notre plus grand plaisir…

Jean Vautrin se souvient qu’il a écrit des romans noirs, très noirs, et repique au jeu avec un plaisir qu’il nous fait partager en même temps qu’il perd son prénom. Le roi des ordures se passe autour des décharges de Mexico, sur lesquelles des familles entières récupèrent les matériaux les plus divers. Ces activités se déroulent sous l’autorité toute-puissante d’un roi des ordures, un parrain local au pouvoir absolu, droit de cuissage compris. Don Rafael Gutierrez Moreno choisit des femmes en échange, pour leurs familles, d’un droit d’exploitation sur une parcelle. Ce monde est la parfaite illustration d’une déliquescence sociale née d’une course aux profits qui annihile tout espoir de sursaut moral.
Il n’est pas de meilleur contexte pour agiter quelques personnages dans un bocal empli d’eau trouble. Car nul n’est net dans ce sac de nœuds où s’accumulent les ennuis. D’abord pour le personnage clef du détective : Harry Whence est arrivé au Mexique parce que, plus au nord, cela sentait mauvais pour lui. Habité par des pulsions malsaines, il a besoin de changer d’air régulièrement, mais rien ne s’arrange jamais pour lui. Il n’a guère d’affaires à traiter, il continue à se jeter comme un damné sur les femmes et la voix imaginaire de son père mort ne cesse de lui dire qu’il n’arrivera jamais à rien. Même son modèle, Philip Marlowe, ne peut pas grand-chose pour lui. Harry Whence est décidément trop nul…
Malgré tout, il se prend parfois d’affection pour un client, comme ce nain malade dont on a volé la chaise roulante. En authentique héros, qui joue le rôle de celui qu’il voudrait être en permanence, Whence affronte les pires ennuis pour parvenir à son but…
Il y a, dans ce roman, des scènes extraordinaires, dignes du cadre dans lequel elles se déroulent. Voici, par exemple, comment Harry Whence se défoule parfois à la tequila, dans les moments de tension, avant de relever quelque défi imbécile à l’issue trop prévisible :
« Un peu de sel, une rondelle de citron. Sous sa calotte blanche, Tête-de-poivron me regarde boire le premier verre. Il sait qu’un bronco va entrer dans le corral de mon estomac et attend de voir monter mes larmes. L’étalon effectue une série de ruades, mais je garde le cavalier. »
Quelques tequilas plus tard, Harry Whence est prêt à regarder la mort en face : « Quand le temps s’accomplit, nous sommes sans défense. »
Harry Whence est un loser magnifique (et non un looser, comme l’orthographie malheureusement Jean Vautrin). Le temps que nous passons avec lui est gagné non seulement sur sa mort mais aussi sur la nôtre.

Jean Vautrin a toujours été sensible aux mécanismes de haine qui, souterrainement, minent notre société. Un monsieur bien mis, roman très bref, presque un conte – illustré par lui-même –, relate un moment dans la vie d’une cité pareille à toutes les autres, où les gens se côtoient, venus d’horizons divers, et constituent des familles de bric et de broc, des ensembles sans autre intersection qu’une curiosité malveillante.
Arrive, dans ce jeu déjà complexe, « Un monsieur bien mis ». Il passait par hasard, sur un quai de la gare locale, et il n’a pas supporté l’attitude de Locomotive Baba N’Doula, viré depuis six mois mais qui continue à balayer nonchalamment les quais. L’homme au chapeau noir a mis le pied sur un tas de poussière, a glissé, a failli tomber, et l’Africain l’a rattrapé. Le monsieur bien mis est entré dans une colère… noire, l’Africain a rigolé. Crime contre la France, n’est-ce pas, qui se passerait bien de tous ces immigrés !
De ce sursaut d’indignation nourri de thèses dignes de celles du Front national va naître, selon une logique d’autant plus implacable qu’elle est irréfléchie, un de ces actes inqualifiables comme il s’en commet discrètement dans des pays développant un phénomène de rejet de l’autre. Jean Vautrin ne tire pas de conclusion, le lecteur est assez adulte pour le faire lui-même. Mais, sous le plaisir d’une lecture agréable, quel malaise salutaire !

Il y a chez Jean Vautrin une générosité qui s’étend à toutes les catégories humaines, sans la moindre restriction. Comme un avocat peut être amené à défendre l’indéfendable assassin, l’écrivain porte la responsabilité de donner la parole à ceux qui n’ont pas le droit à la parole. L’homme qui assassinait sa vie est un roman si bouleversant, si perturbant, que l’auteur s’est senti obligé de le faire précéder d’un bref avant-propos qu’il est utile de citer en partie avant d’aller plus loin : « Gigolettes, rebuts, transfuges, paumés, otages, beurettes, obèses, négros exportés-Boeing, funkies, junkies, prolos ou petites gens en quête d’un moyen bonheur, j’aime la terre entière. J’ai peur, je ris, je vomis, je m’éraille, je proteste pour elle. C’est l’homme qui m’intéresse. Sa noblesse souillée. Sa vérité violée. Sa dignité détruite. Et aussi ses chemins douloureux. La contradiction de ses pas. Son devenir incertain. Ses fantasmes, sa fornication, qui le soumettent au troupeau. Ses gestes qui trahissent ce qu’il enferme dans son cœur. »
Et ce sont des pensées bien sombres qui habitent le cœur de l’homme au volant d’une Mercedes. Il s’arrête pour tuer, avant de s’arrêter tout à fait, ceux qui appartenaient au cercle de sa vie. Le malheur profond a gagné son esprit, il n’en sortira plus – mais les autres ne doivent pas s’en sortir non plus. Anti-héros par excellence, il n’a plus d’autre but dans la vie que la destruction, la sienne pour finir.
L’homme qui assassinait sa vie est une saleté d’histoire. Surtout pour Gus Carapate, détective privé, qui se trouve embringué dans une sorte de molle complicité dont il ne peut se défaire. L’empathie qui rapproche les hommes dans la douleur peut ne pas avoir de limites. Celles qu’on pourrait imaginer sont franchies à toute berzingue, dans un roman fou qui « s’autoroute » avec le frémissement du vent et de la peur.
Il pleut beaucoup dans les pages de ce livre. Au cas où on serait inattentif, Vautrin le répète même trois fois dans la première page, ajoutant pour faire bonne mesure des filles qui s’abritent sous les porches, un homme qui s’essuie le visage avec la main et finit par se couvrir la tête de son bras replié, des hachures de pluie, l’averse, les flaques.
Ça n’a l’air de rien, mais, pour un début de roman noir, c’est une sacrée manière de façonner le rêve. Un rêve en forme de cauchemar éveillé, et on n’a pas le droit de dormir. Le récit n’en laisse pas le temps, qui court à travers les heures et les jours sans désemparer, jusqu’à extinction totale de l’espèce humaine la plus proche du tueur.
Tel est le climat, et on ne s’étonnera pas de ce que la dernière phrase est la même que la première : « Il pleut. » Bordeaux et ses environs sont le théâtre d’un drame dont le lecteur ne se relèvera pas. L’embellie n’est pas annoncée de sitôt.
Greffées sur le récit principal, d’autres histoires dérapent sur les bas-côtés. Ce n’est guère plus joyeux. Dans le fatras nauséabond d’un monde qui se retient à grand-peine de hurler, Vautrin puise à pleines mains et nous jette au visage les résultats de ses trouvailles. On a envie de lui demander d’arrêter, et on se presse pourtant de continuer, avec lui, sur les chemins de cette vie à laquelle nous appartenons, bon gré, mal gré.
Se souvient-on que le même écrivain a publié, il y a une douzaine d’années, un recueil de nouvelles dont le titre était Dix-huit tentatives pour devenir un saint ? Nous voici à l’extrême opposé du titre, c’est-à-dire peut-être, sur le cercle des possibilités réduites offertes à l’homme, au même endroit. C’est sa façon d’embrasser la totalité des hypothèses, dans une œuvre qui ne laisse pas de marbre et se distribue, de livre en livre, comme autant de coups de poing destinés à réveiller les (bonnes) consciences endormies.
Il convient d’être reconnaissant à Vautrin de ne pas ronronner, comme le font tant d’autres, et de secouer avec fracas les idées reçues. Si, une fois le roman terminé, on se trouve déçu de l’homme, c’est qu’on refusait de voir la vérité de celui-ci. La voici en pleine lumière, pour notre édification personnelle.

Cher Boro (Franck & Vautrin, 2005)
Depuis les débuts de ses aventures, le photographe boiteux d’origine hongroise auquel Franck et Vautrin ont donné vie il y a bientôt vingt ans est marqué par la Seconde guerre mondiale. Elle n’était pas commencée dans La dame de Berlin mais Hitler était déjà un personnage qui allait imprimer sa marque sanglante sur l’époque. Et un cliché à la sauvette avait fait de Blèmia Borowicz le précurseur des paparazzis en même temps qu’une vedette dans sa profession.
Ce farouche défenseur des libertés devait, en raison de son métier autant que de ses convictions personnelles, traverser les grandes pages historiques de ces années-là : le Front populaire, la guerre d’Espagne et, bien sûr, celle dans laquelle il se trouve encore en plein pour le sixième épisode de la série, Cher Boro.
Le 1er janvier 1942, au milieu de la nuit, Boro est largué d’un avion anglais dans le sud de la France, avec quelques autres personnes chargées de diverses missions très secrètes. Si secrètes qu’il ne connaît aucun de ses compagnons, et qu’il ne connaîtra même pas le nom de celle à côté de qui il atterrit. Pendant tout le roman, au hasard de leurs rencontres qui déboucheront sur une belle liaison amoureuse, elle sera Bleu Marine, à cause de la couleur de ses yeux, mais se fera appeler par une multitude de prénoms, promettant de lui révéler l’authentique le jour où il livrera lui-même la vérité sur ce qui est arrivé à sa jambe – selon les moments, il imagine des histoires plus invraisemblables les unes que les autres pour l’expliquer.
Voilà ce qui fait le charme de Boro : les petites histoires qui tissent une familiarité avec le personnage au fil des épisodes, une cohérence parfaite dans la désinvolture apparente avec laquelle il traverse les événements. Ceux-ci tiennent pourtant du tragique puisqu’il est recherché par des Allemands d’une rare cruauté pour lesquels la torture est un jeu. Auquel succomberont plusieurs protagonistes de Cher Boro.
Il est peu probable que nous lisions un nouvel épisode dès l’an prochain, puisque nos auteurs n’ont jamais mis moins de deux ans à terminer un volume. Mais Boro reviendra quand même en librairie dès 2006, grâce à Enki Bilal, qui dessine les couvertures depuis le début et qui reprend la série en bande dessinée chez Casterman.

Jean Vautrin est depuis toujours un homme en colère, un rebelle. Il l’est resté. « Je ne suis pas un écrivain convenable », rappelle-t-il, au cas où nous l’aurions oublié, dans La vie badaboum. Ce recueil de textes jette quelques coups de projecteur sur des épisodes de sa vie. La découverte de l’Inde, de la photographie, du cinéma avec Rossellini. Le roman noir au moment où fleurissait le « néo-polar » français, en compagnie de Manchette ou d’ADG. L’art de la nouvelle, genre pratiqué avec bonheur par son maître Raymond Carver. Le goût pour les mots : « Toujours, il faut que j’aille fouiller les mots. Que je les détrousse, gratte, repeigne, attise. C’est un exercice musculaire, presque. Un très puissant bazar. » Rabelais n’est pas loin, ni Céline, ni Queneau…
Vautrin raconte ses coups de cœur pour des maisons et les régions où elles sont posées, où il s’est implanté pleinement avant de migrer ailleurs. Il prouve sa fidélité en amitié, notamment dans deux très belles lettres à Jean-Paul Kauffmann, du temps de sa détention au Liban, ou dans un hommage à Yves Gibeau.
Il marche avec le monde, avec son époque, en élevant la voix quand il le pense nécessaire. Même si « un écrivain est un explorateur, pas un endoctriné », il dénonce l’ère du fric roi, appelle la jeunesse à se révolter, plaide en faveur d’une Europe culturelle plutôt qu’économique. Il ne supporte définitivement pas les inégalités, les injustices. Et, tout aussi définitivement, il tend la main, dans un mouvement spontané qui n’a pas besoin d’être justifié, aux faibles, aux démunis.
Jean Vautrin serait un magnifique personnage de roman. Cet autoportrait éclaté en dessine les grands traits. Les détails complémentaires sont à imaginer à travers ce qu’il a écrit, à puiser dans les vies imaginaires proposées par ses fictions.
Précisément, en voici quelques-unes dans Maîtresse Kristal et autres bris de guerre. Ce recueil de nouvelles, un des trois livres publiés par l’auteur en ce début d’année très faste, est animé par une autre de ses détestations capitales : la guerre. « Ce qui compte à mes yeux / C’est qu’on a eu tort de la faire », écrit-il. Toujours et partout. Lui qui a « joué, tendre enfant, sur la tombe du uhlan de la mort et du cuirassier français qui s’étaient mutuellement embrochés au milieu des sépultures et reposent désormais côte à côte », ne s’est jamais remis de la violence des hommes. Ne s’est jamais remis d’avoir filmé, alors qu’il était « griveton » (simple soldat) en Algérie, le premier essai nucléaire français.
Alors, il raconte, dans Maîtresse Kristal, comment le jeune Ali Bouchaieb, treize ans, fils de harki, décide de changer le cours de son existence. Ali a pris le revolver de son père, qui a pris l’habitude de frapper sa mère. Ali braque une femme dans la rue. Il ne lui fait même pas peur. Madame Ben Bouzrara, réputée riche en raison de sa profession – elle est prostituée –, l’invite chez elle, le séduit, lui raconte la Maîtresse Kristal qu’elle fut, dans une autre vie. La guerre qui grondait dans la tête d’Ali se défait sur les draps trempés par l’amour…
Ailleurs, les morts d’un cimetière militaire se rebiffent. L’armistice de 1918 est annoncé avec bonne humeur par le frère du chauffeur d’un général, qui a transmis la nouvelle avant son officialisation. Mais la bonne humeur ne dure pas : Poupette, la femme du chauffeur, retourne dans les bras de son mari et une belle aventure amoureuse se termine.
Jean Vautrin souffle le chaud et le froid. Ne fournit pas toutes les explications. Les situations sont assez claires pour amener le lecteur à se poser les bonnes questions, et à y répondre pour lui-même. Ce qui fait bouger le cœur des hommes est, au fond, universel. Les guerres et leurs conséquences exacerbent partout le désir et les sentiments, quand elles ne provoquent pas un abattement duquel il est difficile de se relever. Le chaud et le froid… Côté température, l’écrivain possède un thermomètre d’une rare précision. On aura compris qu’il ne mesure pas en degrés, mais en unités beaucoup plus sensibles, enfouies dans l’intimité de chacun.

La dame de Jérusalem (Franck & Vautrin, 2009)
D’une dame à une autre, de La dame de Berlin qui ouvrait le cycle à La dame de Jérusalem qui le prolonge aujourd’hui après six autres volumes, Boro, intermittent de l’amour et permanent de la photographie, a traversé bien des guerres. En reporter chasseur d’images inédites, son enthousiasme reste pourtant entier. Quand il reçoit un coup de téléphone anonyme lui demandant d’être à Jérusalem le 22 juillet 1946, Boro saute dans un avion sans savoir ce que cela lui réserve. Il n’aura pas à le regretter : à midi vingt, l’hôtel King David, qui abrite le commandement britannique en Palestine et devant lequel il se trouve, explose. Un nouveau scoop pour la presse internationale. Et le premier moment fort d’un roman où s’en annoncent beaucoup d’autres. Sans oublier la rencontre avec Lika, qui lui avait fixé le mystérieux rendez-vous.
La suite, au fil d’événements qui appartiennent aux manuels d’histoire mais sont envisagés ici comme de l’actualité très brûlante, conduira Boro à s’intéresser de près à ce bout de territoire très convoité. L’occupation britannique et ses excès – avec un deuxième séjour en prison pour le photographe, qui avait déjà goûté des geôles espagnoles. Les voyages clandestins des survivants juifs aux camps de la mort. La tension croissante entre Arabes et nouveaux occupants. Les enjeux politiques de la reconnaissance d’un nouveau pays qui n’a pas encore de nom – Israël ou Sion ? La guerre qu’il faut préparer…
La documentation, abondante et précise comme de coutume, n’empiète pas sur le caractère éminemment romanesque d’une vie privée agitée. Boro et les femmes, c’est à chaque fois un nouveau chapitre ouvert sur de nombreuses possibilités. Outre Lika, déjà signalée, il y aura aussi et surtout Sasha, une jeune médecin qu’il se décidera à aimer pour toujours – mais pas toujours. D’émouvantes retrouvailles avec sa cousine Maryika se produisent à New York, où il est enfin obligé de reconnaître que Sean, le fils de son amour d’enfance, est aussi le sien. Et non celui de Dimitri, son presque frère, lui aussi passé dans la vie de Maryika. Dimitri qui meurt au combat, après que Boro s’est en outre trouvé un oncle dont il ignorait tout, mais qui savait tout de lui. C’est beaucoup d’émotions pour un seul homme.
Mais quel homme ! Un héros digne des grands feuilletons du dix-neuvième siècle, qui parcourt les champs de bataille avec sa canne et son Leica. Quand il revient à Paris et retrouve les complices de l’agence qu’il a fondée, il sait aussi faire la fête et briser d’un bon mot quelque tension naissante.
Entre-temps, nous aurons eu droit à quelques nouvelles versions de l’origine de sa claudication. A de mémorables coups de gueule. A des scènes de bravoure que Franck et Vautrin alignent avec générosité.
Le roman populaire, quand il est de cette qualité, a toujours raison. Il nous emporte avec ses personnages dans des remous incessants et lève toutes les réticences que l’on pourrait avoir sur un genre que l’on dit, à tort, dépassé.

Jean Vautrin a mis en route un sacré feuilleton en 2004 quand il s’est mis en tête de suivre la vie de Quatre soldats français, titre d’un ensemble qu’il a découpé en autant d’épisodes que de personnages : Adieu la vie, adieu l’amour, le premier, campait le décor des tranchées en 1917 du côté du Chemin des Dames ; La femme au gant rouge, sans oublier la boucherie de la guerre, retrouvait la frénésie parisienne ; La grande zigouille, fin 1917, était marquée par le complot des quatre personnages principaux, que l’on retrouve aujourd’hui, après l’armistice, rendus à la vie civile et poursuivis par leurs fantômes dans Les années Faribole, ultime livraison du cycle.
Une fois n’est pas coutume, il faut dire un mot des couvertures de cette série. Jacques Tardi y pose son empreinte en familier de la Grande Guerre dont il a plusieurs fois peint l’horreur, en familier aussi de Jean Vautrin, dont il a adapté Le cri du peuple, roman situé à l’époque de la Commune de Paris en 1971.
Revenons à nos quatre soldats, aussi dissemblables que possible, dont le groupe constitué par le hasard symbolise le rapprochement, sur le front, d’êtres peu faits pour se rassembler. Ceux-ci, pourtant, se donneront rendez-vous chaque 1er janvier, à partir de 1920 (le temps nécessaire pour se remettre des combats) chez l’un d’entre eux, le plus apte à recevoir fastueusement ses compagnons d’armes. Raoul Montech, propriétaire de prestigieux vignobles, éleveur de Sauternes, accueillera donc les trois autres : Guy Maupetit, dit Ramier, « l’ouvrier, le rêveur, le libertaire », Boris Malinowitch Korodine, « l’émigré russe, le bohème, le bon géant de Vilnius, le peintre de Montmartre, le chantre du cubisme » et Arnaud de Tincry, « le séduisant aristocrate lorrain, le gentleman cambrioleur ».
Ensemble, ils ont assassiné le colonel Hubert Rémuzat de Vaubrémont dont l’autorité bornée devenait criminelle. Ensemble, ils ont gardé secret cet acte qui leur vaudrait à coup sûr la cour martiale, mais Alphonse Charpaillez les soupçonne et les traque. Caporal, il était déjà à l’affût de tous les renseignements qu’il pouvait glaner ci ou là. Entré dans la police après la fin de la guerre, il poursuit son œuvre en marge de ses enquêtes officielles et devient l’auteur de menaçantes lettres anonymes que Tardi a placé au premier plan sur la couverture…
Jean Vautrin était comme chez lui quand il pataugeait dans la boue des tranchées. Un dernier épisode le rappelle d’ailleurs au début du livre. Mais il s’agit cette fois de fraternisation entre les ennemis d’hier. Le romancier est comme chez lui dans la salle où Fariba Faribole danse presque nue, ou dans les vignes du Sauternais, ou dans la belle affaire de cambriole montée par Tincry avec ses complices – parmi lesquels le formidable Désiré Marie-Joseph Benkélélé, autoproclamé ambassadeur des Grands Lacs, et remplaçant du quatrième soldat le 1er janvier 1920, pour des raisons très légitimes qu’il faudra découvrir.
Car tout s’explique au fil de l’écriture torrentueuse de Jean Vautrin, une sorte d’Alexandre Dumas qui aurait lu Louis-Ferdinand Céline. Du premier, il adopte le sens d’un récit au cours duquel il tire son lecteur par la manche. Du second, il a la respiration haletante, le rythme haché. Ajoutons qu’il ne déteste pas teinter sa langue d’un argot d’époque, que les scènes sur le vif rappellent ses années de cinéaste et qu’il semble vraiment heureux de tirer les fils de ces quatre destins croisés. De la même manière qu’on est heureux de le suivre dans le dédale luxurieux qu’il a organisé.

Gipsy Blues (2014)

Jean Vautrin, animé par une noble cause, prête sa plume à Cornélius Runkele, un jeune gitan que la société place sur de mauvais rails. On aurait aimé applaudir sans réserve. La langue, inspirée d’un argot qui aurait convenu il y a un demi-siècle à un roman noir, l’interdit. Il est difficile de croire à la manière dont s’exprime Cornelius et, par conséquent, le personnage perd l’essentiel de ce qui aurait pu être sa consistance. Dommage.