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dimanche 6 octobre 2019

Haruki Murakami, bientôt le Nobel?

Bien malin qui pourrait le dire. On saura jeudi. Un site de paris le place en quatrième position sur la liste des prétendants - mais c'est loin d'être la première fois. En attendant, une nouveauté vient de paraître - Profession romancier - en même temps qu'un roman en deux volumes et une conversation avec un grand chef d'orchestre arrivent au format de poche, chez 10/18. Retour sur ces presque 1.500 pages traduites, pour le roman, du japonais par Hélène Morita avec la collaboration de Tomoko Ooono et, pour les considérations musicales, de l'anglais par Renaud Temperini.

Moins un tableau affiche l’évidence, plus il intrigue et approche d’une vérité cachée. C’est l’un des axes sur lequel court, en deux volumes, le roman de Haruki Murakami, Le Meurtre du Commandeur. Le narrateur est un peintre spécialisé dans le portrait et vit confortablement des commandes passées par des personnes aisées. Mais sa vie change quand son épouse, dont il n’avait pas mesuré la volonté de changement, envisage une séparation. Après quelque temps d’errance au volant de sa voiture, il se pose dans la maison d’un vieux peintre célèbre, Tomohiko Amada, installé dans une résidence médicalisée où, très affaibli, il termine sa vie. Le fils de celui-ci, Masahiko Amada, un ami du personnage principal, la lui prête contre un loyer dérisoire, surtout pour qu’elle ne reste pas inoccupée.
C’est là, au sommet d’une montagne, dans une demeure dédiée depuis longtemps à la création artistique solitaire et avec le soutien de cours qu’il donne à des enfants comme à des adultes de la ville la plus proche, que le portraitiste recommence à travailler. Il ne voulait plus prendre de commandes, il revient cependant sur sa décision pour répondre au désir d’un voisin agréable et prévenant, Wataru Menshiki, riche au point de proposer, pour le travail, une somme à laquelle il est difficile de résister. L’occasion est offerte, par la liberté que Menshiki l’autorise à prendre par rapport à son style habituel, d’expérimenter une forme inédite et d’explorer une voie nouvelle.
A travers ce portrait atypique, augmenté de celui d’une jeune adolescente à laquelle Menshiki croit être lié ainsi que d’un troisième, représentant un homme mystérieux croisé pendant son errance, le peintre cherche et croit trouver le moyen d’exprimer le plus intime d’une personnalité. Une quatrième toile, très différente, reproduit un lieu proche de la maison du peintre, une fosse qu’il a découverte en compagnie de son voisin grâce au son d’une clochette qui semblait en provenir. Etrange endroit après l'ouverture duquel « d’inexplicables événements s’étaient mis à se produire, l’un après l’autre. Ou bien, tout avait peut-être commencé lorsque j’avais découvert, dans le grenier, Le Meurtre du Commandeur et que je l’avais sorti de son emballage. »
Une autre toile encore, peinte à l’évidence par Tomohiko Amada, peut-être inspirée par un épisode de sa vie à Vienne avant la Seconde Guerre mondiale. Elle montre l’assassinat de celui qui, sous la forme d’un petit homme habillé comme le Commandeur et pas plus haut que soixante centimètres, apparaît dès lors devant le narrateur. Le Commandeur pratique une langue curieuse, pas toujours intelligible immédiatement et pleine d’énigmes destinées à se résoudre d’elles-mêmes à condition d’accepter quelques règles.
Une dimension fantastique double le réel comme pour lui ajouter une couche de sens, mais aussi pour en rendre la perception plus floue : « dans notre vie, il est fréquent de ne pas pouvoir discerner la frontière entre le réel et l’irréel. Et il me semble que cette frontière est toujours mouvante. Comme une frontière entre deux pays qui se déplacerait à son gré selon l’humeur du jour. Il faut faire très attention à ces mouvements. Sinon, on finit par ne plus savoir de quel côté on se trouve. »
De quel côté nous sommes, on ne le sait pas toujours dans Le Meurtre du Commandeur. Bien souvent, des deux côtés à la fois, superposés, confondus avec l’Idée du premier volume et la Métaphore du second. Chaque sous-titre introduit, majuscule comprise, une de ces notions : « Une Idée apparaît » et « La Métaphore se déplace ». L’Idée s’est d’abord concrétisée dans le Commandeur – elle prendra un autre sens à la fin du roman, rejoignant la Métaphore qui, avec minuscule cette fois, trouve sa place dans le glissement d’une signification vers une autre : « dans tout phénomène et dans toute chose, une bonne métaphore est à même de faire surgir une voie de possibilités cachées, de nous la montrer. De la même façon qu’un bon poète, avec sa propre vision, est à même de nous révéler une autre scène, nouvelle et différente. Et il va sans dire que la plus belle des métaphores fera le plus beau des poèmes. »
La coexistence de plusieurs mondes dont l’un n’est pas moins authentique que l’autre est un thème récurrent chez Haruki Murakami. On se souvient de la deuxième Lune de 1Q84, manifestation visuelle puissante de la dualité dans laquelle nous vivons tous, souvent sans le savoir. Le romancier japonais nous ouvre les yeux sur la part inconnue d’un environnement plus complexe qu’il le semblait. Il n’en épuise pas le mystère mais en approche le cœur jusqu’à faire douter de la raison sur laquelle nous fondions notre existence. A ébranler ainsi quelques certitudes, il offre l’exaltante possibilité d’envisager l’existence autrement, d’y tracer des chemins fascinants en compagnie de personnages qui deviennent des guides partageant l’inquiétude d’un lecteur plongé dans leur aventure.

A la sortie de 1Q84, les lecteurs étaient devenus mélomanes en se précipitant sur le Sinfonietta de Leos Janacek. L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage épousait le rythme d’une œuvre de Franz Liszt. Le narrateur du Meurtre du Commandeur défend une thèse selon laquelle il est important, pour certains disques, d’avoir à les retourner, face A, face B. Et l’on sait Murakami amateur de jazz. Dans De la musique, ses conversations avec le chef d’orchestre Seiji Ozawa sont la rencontre de deux manières différentes de s’intéresser à la même chose. Murakami en dilettante éclairé, Ozawa en professionnel averti.
Du coup, il y a de quoi satisfaire tous les publics (sauf, bien entendu, celui qui serait totalement réfractaire à cet art). L’écrivain prévient : « Au fil de nos conversations, certains de mes commentaires ont sans doute pu paraître amateurs, voire insultants ». Mais, ajoute-t-il, « Ozawa n’est pas du genre à se laisser atteindre par ces choses-là. » Le musicien dira d’ailleurs : « j’aime bien parler musique avec vous, parce que vous avez une tout autre perspective que la mienne. »
Le plus souvent, ils partent de l’écoute d’un enregistrement, puis d’un autre, pour comparer différentes interprétations et saisir leurs principales caractéristiques. Comprendre comment la musique vit, vibre et touche au cœur, c’est au fond le but ultime de leurs échanges. Et ceux-ci l’atteignent puisque, le livre refermé, on n’a rien de plus pressé que de réécouter Glenn Gould ou… Seiji Ozawa.

jeudi 24 mai 2018

Quatorze fois Nicolas Le Floch, et la fin...

Jean-François Parot, 71 ans, n'ira pas plus loin que Le prince de Cochinchine, quatorzième volume des enquêtes de Nicolas Le Floch, fin gourmet et commissaire au Châtelet, paru chez Jean-Claude Lattès l'an dernier. A moins qu'avant de mourir hier, il ait eu le temps de terminer un épisode de mieux. J'avais pris l'affaire en route, je ne suis pas allé jusqu'au bout, voici quand même quelques articles brefs - et un plus consistant - sur quatre titres de la série.



Quand Nicolas Le Floch passe à table pour un dîner confortatif, il en oublie son enquête. Et veut connaître, des plats servis, tous les détails qui font venir l’eau à la bouche. Pauses bienvenues dans une affaire sordide qui menace la reine en 1778, après un bal de l’Opéra. On vole des clés et de l’urine. Des libelles et des ouvrages licencieux circulent. Restif de La Bretonne est une mouche – un indicateur de la police. Pas un instant d’ennui dans une époque agitée.


Nicolas Le Floch a vieilli de vingt ans en huit volumes que Jean-François a écrits en moitié moins de temps. En 1780, il est pourtant à peine moins ingambe, apprécie toujours la bonne chère et les plaisirs de la chair. Il a compris que M. de Chamberlin a été assassiné. Avec, peut-être, de lourdes conséquences pour le ministre Sartine, qu’il faudra défendre par fidélité. Malgré l’atmosphère de complot qui règne dans l’entourage du roi. Navigation à vue entre des intérêts divergents.


Jean-François Parot doit écrire les aventures de Nicolas Le Floch en habit, avec sur la table plume, papier, encre, sable et un pain de cire à cacheter qu’il utilise une fois son manuscrit achevé, avant de l’envoyer à son éditeur. Il est tellement plongé dans son 18e siècle qu’il en adopte les pratiques en même temps que le langage. Celui-ci semble, en raison de la distance, légèrement guindé. Mais est-il temps de passer à table, chez Noblecourt ou dans quelque auberge de bonne renommée, que l’écrivain, narines dilatées à la pensée des fumets évoqués, s’empourpre, se libère le col, part corps et âme dans la description d’une cuisine riche et sophistiquée. Puis, les plats avalés avec gourmandise par les protagonistes du roman, le même écrivain se laisse aller à un léger assoupissement, avant de reprendre le flux d’événements tourmentés.
Selon toute vraisemblance, ce tableau ne correspond en rien à la manière dont Jean-François Parot écrit. Mais il nous plaît de l’imaginer ainsi à la tâche, tant il nous projette à l’époque où Nicolas Le Floch, commissaire au Châtelet, chargé des affaires extraordinaires, met son intelligence et sa finesse au service du roi. En particulier quand l’affaire est complexe. Et elle l’est singulièrement dans L’enquête russe, dixième volume d’une série au succès bien mérité.
Nous sommes en 1782, Benjamin Franklin est à Paris où il représente les forces indépendantistes qui cherchent à se dégager de la puissance britannique contre laquelle la France est en guerre. Paul, fils de Catherine II de Russie, voyage incognito en France, sous le nom de comte du Nord – une discrétion toute relative puisque sa présence est très médiatisée, comme ne l’écrit bien sûr pas Jean-François Parot. Et Nicolas Le Floch est chargé d’une mission qui déborde de ses fonctions policières tout en convenant parfaitement à son esprit d’initiative : approcher le prince, gagner sa confiance et s’assurer de la fidélité qu’il manifestera en faveur de la France quand ce sera nécessaire.
Passons sur le plan assez audacieux, et encore plus risqué, mis en place pour obtenir ce résultat. De toute manière, les événements qui surviennent, et au cours desquels s’accumulent les cadavres, obligent Nicolas à improviser. Ce qu’il fera, bien entendu, brillamment, même si, dans la plus grande partie du roman, il ne parvient pas à relier les différents éléments qui se présentent à lui. On serait perplexe à moins. L’auteur a dû travailler l’intrigue autant que l’écriture. De quoi se régaler, en attendant la suite.


Nicolas Le Floch apprend le secret de sa naissance, sauve la vie de Louis XVI et retrouve, en espionne, la mère de son fils. Celui-ci lui demande l’autorisation de se marier. Rien que cela, dans un roman touffu où l’on mange quand même avec goût et appétit entre deux intrigues à la Cour, dont l’affaire du collier n’est pas la moindre. Mais elle se termine, le moment est venu de passer à autre chose, dans la familiarité d’une époque où l’on démolit les constructions sur les ponts de Paris.

vendredi 10 mars 2017

Julia Pierpont, la rupture à vif

En exergue du premier roman de l’Américaine Julia Pierpont, un poème de Galway Kinnell, peu traduit en français mais lauréat des plus importantes récompenses littéraires aux Etats-Unis, fournit non seulement le titre, Parmi les dix milliers de choses, mais aussi une clé de lecture : « l’amour est le salaire de la mort ». Une autre clé, dans le texte, inscrit cette quantité de choses dans le réservoir inépuisable de la vie, où Jack puise les idées de son œuvre de sculpteur. Il faut faire avec ces deux clés, qui n’excluent pas les autres.
Car, s’il raconte une histoire simple, l’ouvrage foisonne de thèmes secondaires qui amplifient et nuancent le propos principal. Celui-ci tient en quelques mots : un couple, Jack et Deb, se défait sous le regard de leurs deux enfants, Simon et Kay, après la révélation de l’infidélité de Jack.
La rupture est le sujet de dizaines de milliers de livres. Comment lui rendre le caractère inédit auquel parvient Julia Pierpont ? En creusant les personnages et leurs contradictions intimes, en proposant la vision de chacun sur ce qui arrive, en rompant avec la chronologie aussi puisqu’un épisode postérieur à tout le reste est révélé avant le milieu du roman. « La fin n’est jamais une surprise. » A qui bon en effet tenter de jouer sur les rebondissements quand ceux-ci ne sont qu’anecdotes sur une ligne du temps irréversible ?
En revanche, les approfondissements de certains instants, fixant l’attention sur ceux-ci dans un tempo plus lent, permettent de donner une épaisseur plus grande aux sentiments des protagonistes.
On retiendra longtemps la visite impromptue de Jack à sa mère et au compagnon de celui-ci, prêcheur de la bonne parole, pour un bref séjour pendant lequel l’incompréhension mutuelle, que Jack espérait vaguement pouvoir lever, devient insoluble. Ou la manière dont Simon, grand adolescent, découvre le plaisir auprès d’une jeune fille, avec une certaine confusion entre amour et désir. Ou encore comment Kay exorcise, sans y comprendre grand-chose, les mots lus sur les messages de son père à sa maîtresse en écrivant des textes érotiques qui choquent autour d’elle. Et tant d’autres scènes puissantes, savourées dans la précision de leur évocation…
L’aventure intime est vécue quatre fois en simultané et perçue de manière différente par chacun. De cette complexité, Julia Pierpont a fait un parcours où les blessures, sous une lumière rasante toujours près de s’éteindre, sont à vif.

vendredi 6 janvier 2017

Les débuts de Haruki Murakami

Deux romans : Haruki Murakami nous gâte. Oui, mais il s’agit de ses deux premiers textes de fiction. Ils n’avaient pas été traduits en français et proposent donc une séance de rattrapage de ses débuts, avant de devenir une star internationale de la littérature. Inquiet, peut-être, de l’accueil qui pourrait être fait à ces ouvrages de jeunesse, il leur donne une préface. Elle nous éclaire sur les circonstances de leur écriture et explique certaines limites du débutant. Un débutant doué, et il n’est pas besoin de lire dans une boule de cristal pour le prédire puisque son avenir est derrière nous.
Murakami explique une chose étonnante : en 1978, quand il a écrit Ecoute le chant du vent, il avait surtout lu des écrivains américains et russes mais ignorait tout de la littérature japonaise contemporaine. Devant les difficultés qu’il rencontrait, il est passé par la langue anglaise avant de s’adapter lui-même en japonais. « J’ai ainsi enfanté un texte particulièrement dépouillé », constate-t-il. Trouvant aussi, par ce biais, un style singulier.
On ne sait trop ce que la traduction française d'Hélène Morita en a conservé. Mais nous suivons sans difficulté la vie du narrateur et celle de son ami « le Rat ». Dans le premier roman bref, qui reçut le Prix Gunzo en 1979, les deux jeunes hommes sont dans la même localité et se retrouvent souvent dans un bar tenu par un Chinois. Dans le second, Flipper, 1973, où il n’est pas question d’un dauphin, ils sont éloignés mais nous restons en leur compagnie. Les personnages semblent posés à côté du monde réel, bien qu’ils l’habitent.
La principale caractéristique de ces deux ouvrages qui, en somme, n’en font qu’un, est leur grâce. Grâce encore fragile, certes, mais qui s’impose en particulier dans la seconde partie, au moment où le narrateur, en quête d’un modèle de flipper bien particulier, sur lequel il jouait autrefois, le trouve dans un hangar aux merveilles, bourré de machines rares, parmi lesquelles la sienne. Le moment est magique et Murakami a l’intelligence – déjà – de préserver la magie en évitant à son héros de faire les gestes attendus.

Grâce et magie : elles viennent probablement de l’instant où l’envie d’écrire a surgi, au cours d’un match de baseball : « Le bruit de la batte frappant la balle a résonné merveilleusement dans tout le stade. » Et voilà comment on devient écrivain.

samedi 30 janvier 2016

Vodka pour tout le monde !

Si la vodka a gagné le match de la mondialisation (ce qui reste à vérifier, mais trois lectures récentes lui font la part belle), est-ce à dire que le bloc de l'Est en est lui aussi sorti vainqueur? Ou est-ce que les romans les plus anciens de John Le Carré, ceux de la Guerre froide, m'influencent à l'excès?
Dans La blonde aux yeux noirs, paru l'an dernier mais réédité la semaine prochaine en poche, dans la collection 10/18, Benjamin Black (alias John Banville), donne à Philip Marlowe, oui, "le" Marlowe de Raymond Chandler, l'occasion de prolonger ses gueules de bois. Et de donner un conseil au lecteur: "évitez de vous enfiler six bourbons après trois gimlets." Pas de vodka là-dedans, diront à juste titre les connaisseurs. Pour les autres, au passage, voici la seule manière, selon Marlowe, de préparer le gimlet (et ses dérives lamentables), dans le seul bar qui la respecte:
Victor’s est le seul bar que je connaisse où l’on prépare le gimlet comme il faut – c’est-à-dire, moitié gin et moitié jus de citron vert Rose’s sur un lit de glace pilée. Dans d’autres boîtes, on vous colle du sucre, des liqueurs amères et des gâteries dans cet esprit, mais ce n’est pas le vrai gimlet.
Je m'égare. Je voulais parler de vodka. Elle arrive au lendemain de ces excès, sous la forme pas si inhabituelle de vodka martini:
Mon apéritif se présenta sur un plateau rutilant. Il était froid et juste un brin onctueux, de sorte qu’il roula agréablement sur mes dents dans un flash argenté.
Voilà pour la vodka comme remède, si j'ose dire, à la gueule de bois - que le serveur, avec sa longue expérience, a décelée chez son client.
Et puis, il y a la vodka pour elle-même, parfois joyeuse ainsi qu'elle se présente dans le premier roman d'Olivier Bourdeaut, En attendant Bojangles, car le livre est à la fois joyeux et triste, tristesse noyée dans les sourires, parfois aussi dans la vodka, ainsi qu'il en va lors de cette soirée au restaurant du palace où Papa ne lésine pas sur les moyens de mettre l'ambiance, et où Maman y répond de son mieux:
Ils avaient même fait venir des musiciens russes à notre table. Maman était montée sur sa chaise pour tutoyer les étoiles et danser en faisant tourner ses cheveux au rythme furieux des violons et des verres de vodka, tandis que Papa applaudissait avec flegme, le dos bien droit, comme doivent le faire les vrais chauffeurs anglais.
Enfin, il y a la vodka sans le plaisir, par une sorte d'habitude presque morbide dans laquelle les vitamines du jus d'orange ne sont pas celles du bonheur. C'est la consommation méthodique que fait Yann Andréa de vodka-orange dans un bar parisien - le Bedford - en même temps qu'il essaie d'écrire les pages que Maren Sell attend pour leur livre en commun (L'histoire) qui se révèle un discours à sens unique, déprimant. Oh! il écrit, Yann Andréa! Mais surtout pour dire qu'il n'y arrive pas, ce qui n'aide pas à convaincre le lecteur de son envie de s'y mettre. Le velours rouge de la banquette reste faux, le Bedford est souvent vide, le texte ne trouve pas son rythme...
Comme quoi, la vodka, faut faire gaffe, quand même!

vendredi 16 octobre 2015

Hitler, le retour, une fois de plus

Adolf Hitler dans un roman situé après son suicide le 30 avril 1945, beaucoup l’ont fait. Les premiers en exploitant la rumeur selon laquelle il n’était pas mort. On peut en rire, comme René Fallet dans Ersatz. Les amateurs d’uchronies font prendre d’autres voies à la biographie. Pour Eric-Emmanuel Schmitt, Hitler est entré à l’Ecole des Beaux-Arts de Vienne en 1908 (La part de l’autre). Pour Norman Spinrad, son échec en politique l’a fait émigrer aux Etats-Unis (Rêve de fer). Robert Harris ose le triomphe du Troisième Reich (Fatherland). Il y a les partisans du clonage, d’Ira Levin (Ces garçons qui venaient du Brésil) à François Saintonge (Dolfi et Marilyn).
Mais avait-on déjà endormi Hitler pendant 66 ans ? C’est ce qui lui arrive dans Il est de retour, le premier roman de Timur Vermes, arrivé en français après un immense succès en Allemagne. Et quelques polémiques sur la pertinence du sujet. Le débat aurait pu s’éteindre très vite, il suffisait de lire l’ouvrage qui contient sa propre justification. Nous y reviendrons.
Voici donc Hitler s’éveillant, en début d’après-midi, dans un terrain vague à Berlin. Il porte son uniforme, certes un peu défraîchi, s’étonne d’avoir dormi à la belle étoile et n’imagine pas le temps pendant lequel il est resté inconscient. Il a besoin de savoir ce qui s’est passé et se dirige vers un kiosque à journaux, où il espère trouver le Völkischer Beobachter ou le Stürmer. Ces titres sont absents. En revanche, il y a abondance de journaux en turc. Et le titre qui lui semble le plus familier, bien qu’il ne l’ait jamais vu, est le Frankfurter Allgemeine Zeitung : son titre est en caractères gothiques. La plus grande surprise est la date du jour : 30 août 2011.
Il faut accepter l’évidence. Ainsi que les inconvénients de la situation : Hitler n’a pas de logement, pas d’argent, pas de travail, pas même d’habits de rechange. Il doit compter sur la bienveillance du kiosquier pour l’héberger, malgré la ressemblance troublante avec un personnage historique bien connu. Et sur la clientèle de l’endroit, constituée en partie de producteurs et de gens de la télé, pour trouver un emploi. Il a déjà la tête d’un emploi qui trouvera certainement à resservir…
Commence alors l’irrésistible ascension médiatique d’un homme qui a déjà connu cela. Capable de s’adapter à sa nouvelle époque, il comprend que les supports ont changé : la télévision vaut mieux que la radio et YouTube, encore mieux que la télévision. Il n’a modifié en rien ses théories. Pour les producteurs d’une émission, pour le public, c’est tellement gros que l’effet comique est irrésistible, renforcé par le talent avec lequel il incarne Adolf Hitler. Forcément : il est Adolf Hitler, bien qu’il soit le seul à en être convaincu.
Voilà où le romancier fait le lien entre le personnage historique et la vacuité des médias, capables de remplir leurs tuyaux avec n’importe quoi, pourvu que cela les remplisse, quelle que soit l’odeur. D’où les dérives, dans la vie réelle, d’un humoriste – en 2011, dans le roman, Hitler commence sa deuxième carrière dans une émission de divertissement – devenu fer de lance d’une certaine extrême-droite. Hitler l’avait dit à Goering : « j’étais prêt à faire le guignol, s’il le fallait, si cela permettait de capter l’attention des gens. » Après que l’attention a été captée, il peut passer aux choses sérieuses : la grandeur de l’Allemagne, la pureté de la race ou la haine des Juifs – qui ne sont pas, comme il le répète plusieurs fois, un sujet de plaisanterie. Et pour cause !
La justification de l’ouvrage, que nous vous promettions plus haut ? Elle est dans une réponse que fait la directrice de la société de production télévisée à Bild : « Hitler révèle les contradictions extrêmes de notre société ». Ce que fait aussi Timur Vermes dans Il est de retour.

dimanche 8 mars 2015

Larry McMurtry fait marcher Duane

Au cœur des champs de pétrole texans, tout le monde roule en pick-up. Et s’inquiète d’une éventuelle baisse du prix de l’or noir qui ferait chuter les revenus. Personne n’imagine, à Thalia, que les choses pourraient être différentes. Sauf Duane Moore, 62 ans, propriétaire d’une petite compagnie pétrolière : un matin, pris de vertige devant l’ennui dans lequel il baigne depuis des décennies, devant l’absurdité d’un monde à l’élaboration duquel il a contribué, gare son pick-up, planque les clés et décide de ne plus se déplacer qu’à pied. Une absurdité pour toute la communauté, à commencer par son épouse Karla pour qui un changement aussi radical ne peut avoir qu’une signification : Duane a décidé de divorcer et c’est sa manière de le lui annoncer. Ou alors, puisqu’il nie, il est en pleine dépression.
Si le désir de marcher est le premier signe du changement intervenu chez Duane, il en est d’autres. Il se réfugie dans une cabane située à une dizaine de kilomètres de chez lui, où il mène une existence d’ascète, renonçant au confort et limitant ses besoins aux plus élémentaires. Il abandonne la gestion de sa société et la confie à son fils qui sort à peine d’une cure de désintoxication, avec l’espoir que de nouvelles responsabilités l’aident à ne pas retomber dans la drogue mais sans se soucier d’un possible échec.
Il n’a cherché à imiter personne, sa culture est d’ailleurs très lacunaire, mais il est intrigué quand Jody, qui tient une boutique, le compare à un célèbre écrivain : « tu t’es mis à te comporter comme Thoreau. Partir à pied de chez toi, nettoyer le lit de la rivière, ce genre de chose. » Chez Duane, la lectrice a toujours été Karla et il se souvient d’avoir vu un ou deux livres de Thoreau à la maison. Il finit par en acheter un et s’y retrouve : « une grande partie de son travail avait été dénuée de sens, la plupart de ses efforts avaient été vains et la majorité de ce qu’il possédait était inutile. Il avait l’impression d’être précisément l’homme que Thoreau décrivait, aliéné par son travail. »
Un autre genre de lecture l’attend quand il se décide à consulter une psychothérapeute. Un peu parce qu’elle est la fille de Jody, un peu pour répondre au désir de Karla qui croit toujours dans sa dépression, beaucoup parce qu’il tombe amoureux d’elle. Mais elle est gay et, afin d’établir une certaine distance avec son patient, elle interrompt la thérapie avec une consigne : les séances reprendront quand il aura fini de lire A la recherche du temps perdu, de Marcel Proust. L’obstacle semble insurmontable : les trois gros volumes au format de poche le narguent et il n’y comprend rien. Sinon, de temps en temps, par un écho qui le renvoie à sa propre vie.
Larry McMurtry, Prix Pulitzer en 1986 pour son roman Lonesome Dove, a aussi été récompensé d’un Oscar pour le scénario de Brokeback Mountain, écrit avec Diana Ossana. Duane Moore est un de ses personnages récurrents, d’abord mis en scène dans La dernière séance et Texasville, retrouvé ces jours-ci dans Duane est amoureux. Mais il n’est pas besoin de les avoir lus pour apprécier, dans Duane est dépressif, cet homme en rupture avec la société.

lundi 9 février 2015

L’écrivain et son biographe

Un écrivain célèbre et son biographe officiel constituent toujours un couple étrange. Encore davantage dans le récent roman de Hanif Kureishi, Le dernier mot. L’écrivain, Mamoon Azam, espère que le biographe, Harry Johnson, tracera un portrait flatteur qui mettra en évidence ses grandes qualités, et tant mieux si quelques épisodes peu reluisants sont laissés dans l’ombre. Harry, en revanche, envisage de donner un coup d’accélérateur à sa propre carrière d’auteur, et tant pis si c’est au détriment de l’image publique de Mamoon. Le coup d’accélérateur lui a été promis par Rob, éditeur flamboyant : « un rebelle, brillant, mal rasé, débraillé, qui sentait l’alcool la plupart du temps. »
D’un couple, Hanif Kureishi passe donc à un trio. Qui s’augmente de personnages féminins à l’influence considérable sur Mamoon, sa vie, son œuvre : Liana, sa seconde épouse, une vingtaine d’années de moins que l’écrivain ; Marion, une ex-maîtresse qui a tenu des carnets quand elle vivait avec lui ; Peggy, la première épouse, décédée mais qui a aussi laissé des carnets intimes. Quant à Harry, il doit compter non seulement avec les pressions de son éditeur, qui voudrait publier un ouvrage retentissant, bourré d’informations saignantes sur la vie privée de Mamoon, mais aussi avec Alice, sa fiancée, bientôt sa femme, dont il sera séparé le temps nécessaire aux entretiens avec Mamoon. Harry ne peut négliger non plus la présence de Julia dans la maison de l’écrivain, pour des raisons qui viendront en leur temps dans le récit.
Ces personnages créent des tensions contradictoires entre les deux protagonistes majeurs du roman qui pourraient se contenter des tiraillements entre eux. Mamoon est tellement convaincu par son talent, même s’il est désormais sec du côté de l’écriture, qu’il éprouve une sorte de mépris envers Harry. Celui-ci ne lui servira, croit-il, qu’à améliorer son revers au tennis – jusqu’au moment où le corps de Mamoon cède, ce qui l’éloigne du court et le rapproche des nombreuses questions posées par Harry. Le sujet de la biographie ne se confie pas aisément, il balaie bien des interrogations. Puis, tout à coup, le voici prêt à se livrer, ou à en faire mine…
Hanif Kureishi installe de savants déséquilibres. L’instabilité croît au fur et à mesure que le travail du biographe est censé avancer – alors que, pour l’essentiel, il patauge. Les conflits se durcissent. Et le sens de la création littéraire, saisi dans un mouvement qui le modifie, se place au cœur du roman. Car où est l’essentiel ? Dans l’image que ses contemporains et la postérité se feront de Mamoon ? Dans les chiffres des ventes relancées grâce à la biographie ? Dans la carrière que réussira Harry ? Dans le sursaut créatif de Mamoon ? Ou dans les relations, mouvantes elles aussi, entre les hommes et les femmes du roman ? Tout cela à la fois, bien sûr, et qui donne au Dernier mot une force exceptionnelle.

dimanche 2 novembre 2014

La quatrième guerre de Sheldon Horowitz

Sheldon Horowitz, new-yorkais, juif et veuf de 82 ans, s’est installé depuis peu en Norvège, sur l’insistance de sa petite-fille Rhea : « Je ne veux pas que tu meures seul », lui a-t-elle dit, en même temps qu’elle lui apprenait sa grossesse. Il ne se sent pas chez lui à Oslo et vit surtout dans le passé, en particulier celui des trois guerres qui le hantent même s’il n’en a fait qu’une.
Il était trop jeune pour participer à la Seconde Guerre mondiale. Il aurait voulu, pourtant, entrer dans la lutte contre ceux qui ont tué tant de Juifs. Et, si quelque chose le réconcilie avec la Norvège, c’est d’apprendre comment, en 1940, quelques soldats de ce pays l’ont défendu contre l’attaque d’un croiseur allemand. Deux coups de canon ont suffi pour couler le navire. Les noms des canons, Moïse et Aaron, font aux oreilles de Sheldon une musique d’autant plus douce qu’ils ont été repris par Lars, le mari de Rhea, pour baptiser ses deux fusils.
Sheldon n’a en revanche pas hésité à partir pour la Corée où une nouvelle guerre menaçait la civilisation. Sur son rôle, les avis divergent. Son épouse croyait savoir qu’il était dans un bureau. Tandis que lui se souvient des moments où, sniper, il a abattu une dizaine d’ennemis, craignant depuis cette époque d’être pourchassé par les Nord-Coréens désireux de venger leurs morts. Cette version est considérée par son entourage comme un signe de démence sénile.
La troisième guerre de Sheldon a été, par procuration celle du Vietnam. Il rêve sans cesse des circonstances dans lesquelles son fils a été tué là-bas et se voit en photographe de Reuters accompagnant l’opération fatale.
Trois guerres, ce devrait être suffisant pour un homme. Mais il ne choisit pas d’en rencontrer une nouvelle quand il réagit à l’instinct pour cacher un enfant de sept ans dont la mère serbe a été tuée presque devant lui par des Kosovars. Il s’enfuit, pour le sauver, avec un gamin qui ne comprend rien de ce qu’il lui dit. Une complicité s’installe dans l’urgence entre le vieil homme et l’enfant, celui-ci se laissant conduire par le premier dont les réflexes de soldat se sont réveillés. Aux dépens d’une enveloppe corporelle dont les performances sont très éloignées de celles de sa jeunesse…
Sur le rythme d’un thriller où règnent l’instinct de survie et le sens moral opposés à un conflit transporté de l’ex-Yougoslavie jusqu’en Norvège, Derek B. Miller a écrit avec Dans la peau de Sheldon Horowitz un premier roman saisissant. On ne distingue pas toujours ce qui, chez Sheldon Horowitz, relève de la réalité ou de cette démence sénile dont, au fond, il ne souffre peut-être pas du tout. Les efforts nécessaires au lecteur pour effectuer sans cesse la mise au point fournissent une profondeur supplémentaire au livre.

mercredi 15 octobre 2014

Richard Flanagan, lauréat du Man Booker Prize

Hier soir a été annoncé le résultat des délibérations finales du Man Booker Prize, un des principaux - sinon le principal - prix littéraires britanniques, ouvert sur l'ex-Empire et, depuis cette année, aux écrivains américains (certains commentateurs n'avaient pas apprécié). Et c'est un Australien qui est devenu le troisième lauréat venu de ce pays, après Thomas Kenneally en 1982 et Peter Carey, deux fois, en 1988 et 2001.
Né en 1961 en Tasmanie, Richard Flanagan est l'auteur de six romans dont le plus récent, The Narrow Road to the Deep North, est donc le Man Booker Prize 2014. Tous ses autres romans ont été traduits en français, les trois premiers chez Flammarion (A contre-courant, Dispersés par le vent et Le livre de Gould), les deux autres chez Belfond (La fureur et l'ennui et Désirer).
J'avais lu en 2008, à la sortie de sa traduction, La fureur et l'ennui. Voici ce que j'en disais.

Gina Davies, dite la Poupée, est à quelques jours de la retraite. Strip-teaseuse à Sidney, elle a mis les bouchées doubles pour s’assurer un pécule destiné à financer ses débuts dans l’immobilier. Après avoir entassé longtemps les billets de cent dollars, elle est prête pour une nouvelle vie. L’avenir s’annonce sous les meilleurs auspices. D’autant plus qu’elle rencontre Tariq, un jeune homme séduisant qui se révèle un amant doué.
Malheureusement, il est aussi soupçonné d’être un terroriste. Au matin de leur première nuit, alors que Gina quitte l’immeuble, celui-ci est envahi par la police. Une chasse à l’homme commence. A l’homme… et à la femme, puisqu’une caméra de surveillance a enregistré le passage de Gina en compagnie de Tariq.
Au début, cela ressemble à une mauvaise plaisanterie, à un malentendu sans conséquence. Sinon que, dans le climat de lutte anti-terroriste qui règne depuis 2001 – et dont des exemples concrets se manifestent sans cesse –, rien n’est plus anodin. Sinon qu’aussi, le sujet étant « vendeur », un journaliste s’empare de l’affaire pour la monter en épingle, en faire une question nationale et transformer l’innocente strip-teaseuse en ennemie publique numéro 1.
Ceux qui ont lu un des chefs-d’œuvre de Heinrich Böll, L’honneur perdu de Katharina Blum, en reconnaîtront la trame, reproduite à l’identique par Richard Flanagan jusque dans les détails : la rencontre entre la jeune femme et son amant se fait aussi pendant le carnaval. L’écrivain australien, auteur notamment de A contre-courant et du Livre de Gould, reconnaît s’être inspiré du roman allemand. Mais il est trop intelligent pour en avoir fait une simple transposition à notre époque.
Gina est un personnage magnifique, parce qu’elle est futile et transparente. Attachée aux vêtements et accessoires de marques luxueuses, elle traversait l’existence comme on traverse la rue sans regarder. L’accident est toujours possible, et cette fois il survient. Révélateur de ce qu’est devenu le monde.

vendredi 19 septembre 2014

Ben Fountain et la tournée des héros

Ben Fountain avait fait sensation en 2008 avec un remarquable recueil de nouvelles, Brèves rencontres avec Che Guevara. Son premier roman, Fin de mi-temps pour lesoldat Billy Lynn, est à la hauteur de l’attente. Tragique et burlesque, il raconte les derniers moments d’une tournée victorieuse effectuée par un groupe de soldats américains revenus d’Irak après de violents combats filmés par une chaîne de télévision. On dit moins à la population qui les accueille en héros quel sera leur sort dans quelques heures : retourner en Irak pour y terminer le temps de leur engagement, au risque bien sûr de perdre la vie ainsi que c’est arrivé à un de leurs compagnons.
Les hommes de Bravo – ce nom de baptême ne correspond à rien sur le terrain mais sonne bien aux oreilles des patriotes américains  – vont de réception en réception, grappillant de petits plaisirs éphémères et ruminant les questions sur ce qui les attend quand ils seront retournés au front. Ils participent à une entreprise de propagande et ils en sont conscients. Ils l’acceptent jusqu’au ridicule quand, à la mi-temps d’un match de football (américain), ils se retrouvent sur scène en compagnie des Destiny’s Child – et ce qu’ils aimeraient faire avec Beyoncé ne ressemble pas à ce qu’on leur fait faire…
Billy Lynn, dix-neuf ans et un avenir très compromis, est la vedette du jour, pour des raisons qu’il a du mal à expliquer. Bien sûr, il a probablement accompli une sorte d’exploit, mais plus par réflexe que par courage et, s’il devait retenir une seule chose de l’événement qui l’a rendu célèbre, ce serait la peur. Il ne se sent pas à la hauteur de l’image que les gens se font de lui et le projet de film qu’un producteur travaille à monter autour de leurs personnages lui paraît bien éloigné. Il l’est encore davantage en réalité, d’ailleurs…
En revanche, Billy, sentiments à fleur de peau, est sensible à la beauté d’une cheerleader qui a accroché son regard, et bientôt un peu plus que son regard. Il n’est pas sourd non plus aux appels des femmes de sa famille qui aimeraient le voir déserter plutôt que repartir en Irak.
Le tragique est engendré par le destin de ces hommes poussés vers la mort au profit d’ils ne savent pas trop quelle nécessité. Le burlesque, par la manière dont ils sont manipulés comme des objets sacrés aux pouvoirs mystérieux. De cette cacophonie, Ben Fountain fait un modèle de roman ironique.

lundi 21 juillet 2014

Pour ne pas oublier Nadine Gordimer

J'étais absent - en province et peu connecté - quand j'ai appris la mort de Nadine Gordimer, à un âge certes respectable. Malgré une actualité qui, hors littérature surtout, avait tout pour secouer tout le monde, c'est sur cet événement que je veux m'arrêter au moment de reprendre le cours normal des jours. A travers un article que j'avais écrit en 1998 (la date est importante pour situer les allusions au présent... d'alors) sur L'arme domestique, un roman qui venait d'être traduit chez Plon, a été réédité un peu plus tard en poche chez 10/18 et est, semble-t-il, épuisé sous l'une et l'autre forme aujourd'hui. Peut-on espérer le voir resurgir ou faudra-t-il que des pirates s'en emparent?
Nadine Gordimer, qui vient d'être nommée ambassadrice du programme des Nations unies pour le développement, n'en aura jamais fini avec son pays, l'Afrique du Sud. Bien sûr, la situation y a considérablement changé depuis la fin de l'apartheid. Mais celui-ci est encore trop inscrit dans le passé de ceux qui l'ont vécu pour ne pas laisser des traces dans les comportements. Des comportements que la romancière explore, dans L'arme domestique, en exploitant la situation particulière dans laquelle se trouvent quelques personnes.
Les Lindgard sont un couple de blancs bien tranquilles. Harald est administrateur dans une société qui octroie des prêts aux sans-abri pour leur permettre de se loger. Claudia est médecin. Ils n'ont jamais milité, au temps de l'apartheid, dans les mouvements qui luttaient contre lui. Ils ne se sont jamais non plus, semble-t-il, comportés comme ceux de leur race qui estimaient que le pouvoir et les richesses leur étaient dus. Malgré tout, ils ont vécu dans une société emplie de préjugés par lesquels ils n'ont pas été complètement épargnés. Leur fils, Duncan, a évolué plus vite et plus loin. Il vit en compagnie de Natalie, qu'il a sauvée d'un suicide, et partage une existence presque communautaire avec elle et trois homosexuels de couleurs diverses.
Un soir, un ami de Duncan débarque chez ses parents, porteur d'une mauvaise nouvelle: le jeune homme est en prison, accusé d'avoir tué un des trois hommes qui habitaient avec lui, au lendemain de l'avoir surpris occupé à faire l'amour avec Natalie. Les faits sont accablants, Duncan les reconnaît d'ailleurs, et c'est une véritable bombe qui explose sur la tête des Lindgard. Passé le premier moment de stupéfaction pendant lequel ils n'arrivent pas à y croire, ils ne pensent plus qu'à assurer la meilleure défense possible à leur fils. Duncan a déjà, en fait, choisi son avocat dont il dit qu'il est un ami. Cet ami, Hamilton Motsamaï, est noir... Harald et Claudia ne peuvent s'empêcher de craindre qu'il ne soit pas à la hauteur. Les fameux préjugés... Il leur faudra du temps pour être apprivoisés par un homme brillant, intelligent et bon.
Encore n'est-ce pas là pour eux le plus difficile. Si leur fils leur a toujours semblé un être raisonnable, ils ont maintenant à le connaître plus complètement, en fonction du travail accompli par une justice qui, sous les apparences, cherche à savoir qui il est, et découvre quelques aspects cachés qui ne sont pas toujours des plus plaisants. Sa relation avec Natalie était, par exemple, marquée par une volonté de pouvoir assez forte pour que la jeune femme - elle n'est pas une sainte non plus - en ait souvent souffert. Au point de pouvoir dire qu'entre l'eau où elle voulait se noyer et la vie avec Duncan, elle a choisi cette dernière car elle ressemblait plus sûrement à un suicide. Par ailleurs, Duncan avait eu, plus tôt, une relation homosexuelle avec l'homme qu'il a tué, et cela ne simplifie pas les choses.
Et puis, il y a l'arme, L'arme domestique qui donne son titre au roman. Un revolver qui se trouvait posé sur la table du salon, comme un objet familier, et que Duncan a saisi sans s'y être préparé pour abattre son ami. La présence de l'arme au milieu de la vaisselle témoigne d'un climat d'insécurité régnant dans l'Afrique du Sud aujourd'hui. Tous les problèmes ne sont donc pas résolus, loin de là, et la violence ambiante pèse lourdement sur les personnages du roman.

Un roman qui a quelque chose d'américain, dans la grande tradition des ouvrages de fiction consacrés à des procès dont toute la procédure constitue l'essentiel de la trame romanesque, mais qui s'inscrit aussi dans le regard d'un écrivain attaché à rendre compte de ce qui se passe dans son voisinage proche. Les êtres décrits ici sont contraints par les circonstances de se situer plus exactement dans une société où ils se trouvaient jusqu'alors démunis de toute conscience profonde. On les suit, dans cette plongée en eux-mêmes, avec l'attention passionnée que l'on met à considérer les bonheurs et les malheurs d'amis proches.

vendredi 16 mai 2014

Jonathan Tropper se rit du désespoir

On apprenait hier, dans un article du Figaro littéraire consacré à un ouvrage de Dominique Noguez (La véritable origine des plus beaux aphorismes), que nous nous trompions sur les auteurs de nombreux mots célèbres. Dont celui-ci, qui s’applique parfaitement à Une dernière choses avant de partir, le roman de Jonathan Tropper réédité en poche : « L’humour : la politesse du désespoir ». Qui aurait pu dire en effet que le cinéaste Chris Marker avait été le premier à proposer cette phrase ? Mais aussi, à qui l’aurions-nous attribuée ? A un humoriste, certainement…
Jonathan Tropper est un humoriste et le prouve une nouvelle fois dans Une dernière chose avant de partir. Cela commence ainsi : « C’est mardi. Dans un peu moins de trois semaines, sa femme va se remarier, et d’ici quelques jours, Silver décidera, provisoirement, que la vie ne vaut pas nécessairement le coup d’être vécue quand on l’a aussi peu réussie que lui. Cela fait maintenant sept ans et quatre mois, environ, que Denise a demandé, et obtenu, le divorce, pour tout un tas de raisons fondées, et plus ou moins huit ans que son groupe, The Bent Daisies, a sorti son seul album, dont l’unique tube – « Rest In Pieces » – a fait d’eux des rock stars du jour au lendemain. »
Silver n’a plus guère de raisons de vivre et, au fond, il accueille presque avec soulagement l’annonce de sa mort prochaine, conséquence logique d’une artère défaillante qui se prépare à le lâcher et à précipiter sa fin. A moins de passer sur le billard pour réparer tout ça. Mais il n’en a pas la moindre envie. Il trouve plus logique d’aller jusqu’au bout de l’échec que représente toute son existence et de disparaître aussi discrètement qu’il a vécu.
Au fond du trou où il végète – ce trou est une résidence qui s’était, autrefois voulue de luxe, et qui est devenue le cul-de-sac dans lequel se retrouvent d’autres ratés de son espèce –, Silver voit néanmoins poindre une petite lumière : sa fille, avec laquelle on ne peut pas dire qu’il entretenait des relations chaleureuses, a un problème et vient lui en parler plutôt qu’à sa mère. Marque de confiance touchante qui signifie peut-être quelque chose en plus : il y a donc encore, sur cette planète, quelqu’un qui aurait besoin de lui ?
Disons-le tout net : Silver est un type insupportable, toujours prêt à faire un pas de travers plutôt qu’à rester logique, ne serait-ce qu’avec lui-même. Mais c’est en cela qu’il est drôle dans son désespoir. C’est peut-être même la raison pour laquelle son ex-épouse se trouve à nouveau séduite par lui – pour un soir, un soir seulement, mais quand même…
Jonathan Tropper possède un grand talent pour embrouiller des situations qui pourraient être simples. Si elles étaient simples, elles nous intéresseraient évidemment beaucoup moins. Tandis que, traitées ainsi, elles deviennent les aventures trépidantes d’un humain égaré parmi les siens, ou à côté des siens, et dont on se demande s’il va finir par se laisser mourir ou accepter, malgré tout, de se prolonger pour quelques années.

dimanche 11 mai 2014

Vacances et conséquences

Marc Schlosser n’aime pas les corps en faillite, leurs chairs flétries, leurs odeurs.
Pas de chance, il est médecin généraliste. Apprécié, d’ailleurs, grâce au temps qu’il consacre à ses patients, même quand il a tout compris en une minute. Sa clientèle est plutôt chic, ses fréquentations aussi. Le célèbre acteur Ralph Meier en fait partie. Marc surveille les regards gourmands que le comédien jette sur son épouse, mais les deux familles se rapprochent malgré tout pendant les vacances. Les Schlosser ont deux filles, les Meier, deux garçons à peu près du même âge et les enfants s’entendent bien.
Dans l’atmosphère légère, flirt et alcool près de la piscine, un drame couve qui finira par éclater et par pourrir la vie de plusieurs personnes. Herman Koch, après Le dîner, a préparé un nouveau cocktail explosif à base de douleur et de vengeance. Dans Villa avec piscine, il met à nu l’âme humaine et ses failles.

mardi 22 avril 2014

Jordi Soler écrit «à l’oreille»

Dernier volet d’une trilogie romanesque ouverte dans Les exilés de la mémoire et poursuivie avec La dernière heure du dernier jour, La fête de l’ours puise une nouvelle fois dans l’histoire familiale de Jordi Soler, pour mieux nous embarquer dans une fiction qu’on goûtera même sans avoir lu les deux livres précédents.
Comme il l’explique ci-dessous, c’est en romancier et non en mémorialiste qu’il se saisit de l’anecdote et du cadre historique, même si le narrateur s’appelle Jordi Soler.
Celui-ci, après une causerie à Argelès-sur-Mer, est abordé par une femme qui, sans un mot, lui donne une photo et une lettre. Il oublie qu’il a glissé les documents dans sa poche et, quand il y repense, il découvre sur le cliché Martí, son arrière-grand-père, Arcadi, son grand-père, et Oriol, son grand-oncle. La photo est datée de 1937, sur le Front d’Aragon, en pleine guerre civile espagnole. Selon la légende familiale entretenue par Arcadi, Oriol a disparu en 1939 dans les Pyrénées, alors qu’il tentait de franchir la frontière. La présence de cette photo en France, en 2007, surprend. La lettre, encore bien davantage. Un certain Novembre Mestre lui écrit pour contester avec vigueur la mort d’Oriol telle qu’Arcadi l’a racontée, telle aussi que Jordi l’a transcrite dans un livre : le fugitif a survécu, explique Novembre qui fut son sauveteur dans la montagne.
Coupable de l’avoir tué prématurément dans son livre, Jordi ne tarde pas à repartir vers les Pyrénées à la rencontre de ce Novembre qui, peut-être, lui dévoilera la vérité sur la vie d’Oriol, de 1939 à sa véritable mort.
Alors commence, pour le narrateur, un voyage dans le temps et dans l’espace qui lui réserve bien des surprises. Pas toujours agréables. Car au fond, la légende d’Oriol, si elle niait involontairement toutes les années postérieures à 1939, était confortable. Tandis que les doutes sur la suite s’accumulent, pour la reconstitution d’un portrait bien différent.
La fête de l’ours, roman où on rencontrera une authentique fête de l’ours, suit un chemin aussi tortueux que les sentiers des Pyrénées sur lesquels Oriol a tracé les premières lignes de son destin encore inconnu de Jordi Soler. Celui-ci épouse successivement les certitudes et les interrogations, jusqu’aux révélations les plus pénibles. Jusqu’à, aussi, un final chargé à parts égales de réalisme et de symbolisme. Après lequel on sera aussi soulagé que déçu d’avoir à tourner la dernière page.
Vous utilisez de longues phrases. Pourquoi ?
C’est lié à la musique. J’écris à l’oreille. J’aime à penser que mes lecteurs, en lisant un de mes romans, se sentent invités à lire à haute voix. C’est probablement parce que je suis d’abord poète : j’écris un poème chaque matin. Pour la dimension sonore de mes romans, j’écris toujours avec une sorte de bande-son. Au cours de l’écriture d’un roman, j’écoute un CD qui me met en harmonie avec l’histoire que j’écris. Pour La fête de l’ours, j’écoutais en boucle la Messe de Salzbourg, de Franz Biber. J’ai l’impression que la musique ressemble à la littérature : il y a une ligne d’argumentation, la mélodie ; nous tenons un rythme, nous allons de l’avant dans les répétitions, les changements de vitesse, en construisant des ponts entre une idée et une autre.
La frontière entre l’Espagne et la France délimite une part de la narration…
La fête de l’ours est un roman contemporain. Il ya des téléphones mobiles, des recherches Google… A un certain moment, le narrateur, dans les Pyrénées, a besoin de savoir s’il est en Espagne ou en France. Tout à coup, il remarque que son téléphone change d’opérateur selon le pays, selon une ligne virtuelle. Et puis il pense qu’en Europe, les frontières n’ont pas disparu, elles ont seulement changé de gestionnaire.
Une autre limite difficilement perceptible est celle qui sépare le narrateur de l’auteur. Est-ce clair pour vous ?
Certains éléments sont tirés de la réalité. Le narrateur est, comme moi, un fils de l’exil et, comme moi, il est né à Veracruz. Oriol, l’oncle du narrateur, était en fait un de mes oncles qui, en essayant de fuir le régime franquiste, s’est perdu dans les Pyrénées. Avec ces éléments j’ai commencé à écrire cette histoire. Mais La fête de l’ours est un roman. L’Histoire n’est pour moi qu’un terrain littéraire. Je ne suis spécialiste ni de la guerre civile, ni de l’exil. J’ai abordé ces thèmes parce qu’ils sont pleins de belles histoires.

dimanche 30 mars 2014

Claude Izner et la dernière enquête de Victor Legris

Même les séries policières ont une fin, pour autant que les auteurs le décident. Liliane Korb et Laurence Lefèvre, les deux sœurs qui signent d’un pseudonyme commun, Claude Izner, terminent donc les enquêtes du libraire Victor Legris avec Le dragon du Trocadéro.
Ce douzième épisode est construit en forme d’itinéraire dans le Paris 1900 de l’Exposition universelle où se pressent les touristes du monde entier. Itinéraire fléché à un double titre, puisqu’il faudra retrouver la trace d’un mystérieux bateau et parce que les victimes sont tuées par des flèches. Victor Legris, sorti une dernière fois de sa librairie, hume le mystère et met son talent au service de son élucidation. Comme dans les autres volumes, la reconstitution de l’époque est le point fort du roman.
Choisir un libraire comme héros d’une série policière, c’est peu banal. Votre expérience personnelle était-elle la première raison de ce choix ? Ou y avait-il autre chose ? Par exemple, le plaisir de citer des livres parus au moment des événements ?
Pourquoi avoir fait du héros de nos « Mystères parisiens » un libraire ? Tout simplement parce que nos parents étaient bouquinistes sur les quais de Seine, que Liliane a exercé ce métier pendant trente ans (après avoir été chef-monteuse de cinéma), et que Laurence tient un étalage de bouquiniste depuis quarante-deux ans. Comme nous avions déjà fait du personnage central de notre premier roman policier un bouquiniste, nous avons opté, quand nous avons écrit Mystère rue des Saints-Pères, pour la profession de libraire. La librairie « Elzévir » est inspirée de celle que tenait le père de l’écrivain Anatole France, une librairie « à chaises » où les amateurs de livres consultaient les ouvrages de leur choix et devisaient, sans obligation d’achat. Cela nous permet de citer des volumes anciens, des parutions « fin-de-siècle », toutes sortes de vieux bouquins qui nous tiennent à cœur. Après tout, on ne parle bien que de ce que l’on connaît !
Vous aviez d’abord publié Sang dessus dessous, un roman à intrigue, lié lui aussi au monde de la librairie, plus proche de notre époque. Trop proche pour vous ébattre à l’aise dans la fiction ?
Sang dessus dessous a été notre première incursion « en tandem » dans la littérature policière destinée aux adultes. Il se situe pendant la période où nous l’avons écrit, en 1998. Nous avons tiré un plaisir énorme de son élaboration, parce que nous évoquions notre quotidien, des faits divers dont nous avions été témoins et que nous avions notés dans nos calepins, des événements de l’époque, et que nous donnions libre cours à notre imagination plus encore que dans les vingt romans pour la jeunesse écrits précédemment. Sans doute eussions-nous poursuivi sur cette lancée sans des refus éditoriaux qui nous ont poussées sur une autre voie. Victor Legris est né en 2000 et nous a permis de nous adonner à un autre de nos penchants, la recréation d’une ambiance passée, en l’occurrence celle du Paris « fin-de-siècle ».
La série, qui se termine, dit-on, est encadrée par deux Expositions Universelles. Parce que ce sont des moments où le monde entier se presse à Paris encore davantage qu’à d’autres romans ? (Jonathan Coe a fait un peu la même chose pour Bruxelles avec Expo 58, récemment.)
Dans un recueil de nouvelles pour enfants paru chez Castor-Poche Flammarion en 1998 et intitulé Neuf récits de Paris, la dernière histoire met en scène la « naissance » de la Tour Eiffel. Après nos récits destinés aux 8-12 ans, nous avons osé aborder le polar historique. Débuter par l’Exposition Universelle de 1889 fut un choix déterminé par notre attirance pour les dernières années du XIXème siècle, si lointaines et si proches de notre aujourd’hui, avec l’apparition de nombreux « ismes » : colonialisme, syndicalisme, anarchisme, marxisme, féminisme, antisémitisme, naturalisme, symbolisme, japonisme, cosmopolitisme… Lorsque Emmanuelle Heurtebize,  notre éditrice d’alors, accepta en 2001 notre premier tapuscrit, et nous a encouragées à écrire une série, nous avons eu l’idée d’accompagner nos personnages de l’Exposition de 1889 à celle de 1900. Ces Expositions Universelles ont été de grandes vitrines des découvertes scientifiques et guerrières préfigurant celles du XXème siècle. En 1889 se dresse le phare de la Tour Eiffel, symbole du fer français. 1900 voit rayonner la Fée Electricité. A l’horizon se profile la grande boucherie de 14-18…
Au fil des enquêtes, Victor Legris ne s’est-il pas un peu éloigné de sa profession principale ?
Victor Legris est et demeure un libraire, bien que sa passion pour la photographie puis pour le cinématographe, inventé en 1895 par les Frères Lumière et brillamment utilisé par Georges Méliès notamment dans le domaine de la fiction, occupe de plus en plus ses loisirs. Néanmoins, son goût pour les éditions rares perdure. Chacune de ses enquêtes ne le détourne de son métier que deux ou trois semaines par an, d’où l’impression qu’il peut donner de « faire la librairie buissonnière » ! La lecture est aussi un des ses passe-temps favoris, et, dans Le Dragon du Trocadéro, il savoure Trois hommes dans un bateau de Jerome K. Jerome, dont il apprécie l’humour.
Pourquoi arrêter la série ? Par lassitude ? Envie de faire autre chose ?

Nous avons, dès le début de la série, annoncé qu’elle irait d’une Exposition Universelle à l’autre, au rythme d’une enquête par an : donc, douze romans. Ce chiffre, hautement symbolique (12 travaux d’Hercule, 12 tribus d’Israël, 12 heures de la journée, 12 mois de l’année, 12 signes du zodiaque, etc.) nous paraissait devoir être bénéfique. C’était un défi que nous nous lancions à nous-mêmes ! Nous n’avons jamais remis en cause le terme des aventures de Victor en 1900, même si cela nous fait de la peine de quitter son petit monde. Nous ne sommes pas lasses, nous sommes satisfaites d’avoir mené cette entreprise à bon port. Et maintenant, nous éprouvons le désir de créer de nouveaux personnages dans un Paris plus proche de nous, ancré dans le vingtième siècle. Un nouveau défi. La vie, c’est le changement !

samedi 8 mars 2014

Entre l'Eglise et la vérité, Brian Evenson a choisi

Brian Evenson est un écrivain radical. Assez radical, au moins, pour avoir quitté l’Eglise mormone à laquelle il appartenait, parce qu’il lui était interdit de continuer à produire ses textes en toute liberté. Ayant repris cette liberté, il peut s’en donner à cœur joie – mais avec un sentiment que l’on devine douloureux devant la nécessité où il se trouve d’aborder des sujets difficiles.
Celui-ci est particulièrement âpre. Eldon Fochs, doyen de sa communauté religieuse, consulte un psychothérapeute pour résoudre les problèmes de sommeil causés par des rêves troublants. Il se trouve en présence d’enfants auxquels il est tenté de faire du mal. Puis ses récits évoluent jusqu’à la description du mal qu’il leur fait. Et le docteur Alexander Feschtig, en charge du patient, commence à penser que celui-ci ne parle pas de rêves mais d’événements vécus. Les choses se compliquent d’accusations portées par deux mères contre le doyen : il aurait violé leurs fils.
Père des mensonges parle donc de pédophilie à l’intérieur d’une institution chrétienne. Mais surtout de la manière dont Fochs utilise son pouvoir spirituel sur les jeunes. Et aussi de celle dont la hiérarchie se rassure en excommuniant les deux mères accusatrices. Puisque, en s’opposant à un membre de l’Eglise, elles s’en prennent à Dieu lui-même.
Brian Evenson démonte le système de l’intérieur, détaille les mécanismes qui interdisent de croire à la culpabilité d’un responsable religieux. Le lecteur est assez intelligent pour en tirer lui-même les conséquences, au-delà de la fin du récit. Car la vérité ne correspond pas ici, une fois pour toutes, à ce qui s’est passé. Elle correspond à ce qu’il faut croire, serait-ce en dépit de la vraisemblance. Et sans, faut-il l’ajouter, aucun souci de justice. Le pouvoir a gagné.

lundi 10 février 2014

Le fantasme de la dangereuse immigrée

Dans la famille Torres-Thompson, on a enfoui loin la mémoire des origines mexicaines de Scott, devenu un véritable Californien. Et soumis, comme beaucoup d’Américains, à la pression d’une économie qui ne se porte pas très bien. Maureen et lui doivent réduire leur train de vie, licencier du personnel et ne garder avec eux, pour le ménage, la cuisine et s’occuper des enfants, qu’une Mexicaine. Araceli devient femme à tout faire. Sans papiers et payée au noir, Araceli a l’âme d’une artiste, ce qu’ignorent bien sûr ses patrons. Ils ne voient en elle qu’une auxiliaire utile, sans mesurer à quel point les services qu’elle leur rend sont considérables. Ils auront l’occasion de s’en rendre compte.
Ce sera pour la troisième partie du roman, quand Araceli ne sera plus là. Quand de vives tensions auront convaincu une partie de la population locale qu’elle est dangereuse. Alors que, suite à une dispute entre leurs parents, elle a cherché à mettre les garçons en sécurité en partant à la recherche de leur grand-père. L’absence simultanée de Maureen et de Scott est en partie provoquée par un malentendu, chacun des deux pensant que l’autre est resté à la maison. Seule Araceli, qui n’aime pas s’occuper d’enfants, est là pour faire au mieux.
Le nœud de Printemps barbare est resserré progressivement par Héctor Tobar, dont ce roman était le premier à paraître en français. Il piège en même temps Araceli et les Torres-Thompson, devenus les parties antagonistes d’un débat qui leur passe loin par-dessus la tête. La jeune Mexicaine est soupçonnée d’avoir enlevé les enfants mais l’accusation ne tient pas la route, ainsi que le comprennent celles et ceux qui se penchent sans a priori sur la question. En revanche, l’opinion publique, ameutée par des médias qui vendent du spectaculaire à tout prix, sans souci de chercher la vérité, se divise. Ceux qui hurlent le plus fort évoquent les menaces qui pèsent sur les bonnes familles américaines en raison de la présence massive d’immigrés illégaux. Les autres, qu’on entend à peine moins, dénoncent les conditions précaires dans lesquelles vivent ces mêmes immigrés, et leur rejet aux marges de la société. Tous les arguments sont bons pour les deux parties et qu’importe s’ils reposent sur des idées préconçues plutôt que sur la réalité.

Le romancier – d’origine guatémaltèque, il n’est pas inutile de le signaler – évite toute simplification. Les parents américains ne sont pas des monstres, Araceli n’est pas toute de perfection. Mais il montre comment il est facile de déraper quand on s’observe avec crainte.

jeudi 6 février 2014

Haruki Murakami après l’attentat dans le métro de Tokyo

Il manquait un livre dans la bibliographie française d’Haruki Murakami : Underground, publié au Japon en 1997 et 1998, en deux parties, et traduit aux Etats-Unis dès 2000. Le romancier y abandonnait son genre de prédilection pour une longue enquête, d’abord auprès des victimes de l’attentat au gaz sarin qui fit douze morts et plus de 5.000 blessés dans le métro de Tokyo le 20 mars 1995, puis des membres de la secte Aum qui en était responsable. Le désastre de Fukushima étant passé par là depuis, il faut se souvenir qu’en ce début de 1995, le Japon avait été frappé par les deux plus grandes catastrophes survenues sur son territoire depuis la Seconde Guerre mondiale : le tremblement de terre de Kobe, en janvier, et cet attentat.
Le 20 mars 1995, Haruki Murakami n’aurait rien su des événements si un ami ne lui avait pas téléphoné pour lui en parler. C’est ensuite qu’il a décidé de retrouver des victimes et des membres de leurs familles pour les interroger sur la manière dont chacun avait vécu ces moments. Plus tard, il a complété ces entretiens en donnant la parole à des proches de la secte – mais pas les coupables.
Les deux pans du livre font intervenir des personnes dont la position est évidemment très différente : les victimes se trouvaient là par hasard, ou plutôt par nécessité puisque la plupart se rendaient au travail, tandis que les membres de la secte avaient choisi d’adopter une religion avec son idéologie et les conséquences qui pouvaient en découler – encore beaucoup d’entre eux, quand Murakami leur demande s’ils auraient accepté de répandre le gaz dans le métro, affirment qu’ils auraient refusé.
Les effets du gaz sarin libéré dans cinq wagons, tel que les décrivent ceux qui les ont subis, sont spectaculaires : le rétrécissement des pupilles provoque une impression d’obscurité, la respiration devient difficile, la toux est générale, le nez coule et l’affaiblissement survient rapidement, jusqu’à la mort dans les cas les plus graves. Les séquelles sont durables : presque tous les interlocuteurs de l’écrivain disent les subir encore au moment de la rencontre, c’est-à-dire plus de neuf mois après l’intoxication. Outre les atteintes physiques, les cauchemars ont aussi envahi les nuits des survivants.
Tout est cauchemar pour eux depuis ce 20 mars. Le souvenir est de ceux qu’on préfère ne pas revivre en racontant les faits, et Murakami est amené plusieurs fois à présenter ses excuses pour avoir provoqué des émotions trop fortes lors des conversations.
Underground n’est pas seulement un livre de témoignages destiné à éclairer ce qui s’est produit et la manière dont cela a été ressenti individuellement. Il est aussi, pour Murakami, un moyen d’interroger la société japonaise sur ce qu’elle est. Comment elle semble incapable d’intégrer dans l’Histoire les épisodes les plus tragiques lui semble révélateur d’un manque. Il compare la secte Aum Shinrikyo à la création par le Japon, en 1932, de la Manchourie, Etat fantoche et terre expérimentale où se sont précipités « les membres les plus éminents de la société » (les adeptes d’Aum étaient généralement loin d’être des abrutis incultes).
Par ailleurs, les lecteurs des romans de Murakami apprécieront de trouver ici quelques clés de son œuvre, dont certains thèmes recoupent le sujet de son enquête.