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lundi 15 juin 2020

Portes ouvertes sur une étude de notaire


Cécile Guidot frappe fort avec Les actes : le notariat, sujet inhabituel dans la fiction, premier volume d’une entreprise qui en comptera trois[1], approche à la fois technique et humaine d’un milieu que le public connaît mal… Son expérience professionnelle de notaire a nourri les deux aspects d’un livre qui se traverse avec un intérêt constant, si l’on oublie quelques complexités juridiques sur lesquels elle ne pouvait pas faire l’impasse. Explications.
Connaissiez-vous des romans dont le héros est un notaire, ou, plus improbable encore, une notaire ?
Non, je crois que c’est le premier roman qui se passe intégralement dans une étude de notaire. Il y a eu des personnages de notaires dans la littérature, l’œuvre de Balzac en est parsemée, mais pas au premier plan. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai trouvé l’idée intéressante, et cela intéresse aussi la télévision puisqu’il est question que le roman devienne une série.
Le personnage du notaire est souvent traduit par des clichés qu’un personnage, Alex, résume : « Pour moi, un notaire est un bonhomme austère et bedonnant avec une mèche grasse sur le front, des souliers pas cirés, dans un bureau qui sent le vieux. » Pas très excitant…
En effet, le cliché est très répandu, alors que la réalité, que je décris dans mon livre, est très différente : les études de notaires sont de véritables ruches, avec des personnages divers, de milieux sociaux très différents, avec des niveaux de langage très variés. On est loin du cliché… L’image plutôt négative vient peut-être précisément de l’absence de référence dans la fiction française, alors qu’il y a des avocats, des médecins qui peuplent la fiction. Au fond, c’est un métier qu’on connaît assez peu, assez secret, et que j’aborde de l’intérieur.
Image négative, c’est peut-être trop fort. Image poussiéreuse, certainement. Et, donc, vous dépoussiérez ?
Oui, si je peux faire du bien et casser un peu les clichés, j’en suis ravie.
Alice, en tout cas, votre héroïne, fait tout pour modifier l’image quand elle dit : « derrière des apparences bien policées, les notaires sont aussi dingos que les clients ! » Vous confirmez ?
Bien sûr ! Les notaires restent humains, avec le bien et le mal qui les animent, avec les histoires personnelles dans lesquelles ils se débattent comme leurs clients. C’est ça que je voulais montrer, la complexité de la nature humaine, des histoires qui s’imbriquent.
Vous avez choisi un gros cabinet, dans lequel il y a beaucoup de monde. C’est un univers aussi cruel que les autres où les gens sont placés en compétition entre eux.
Je crois que c’est assez universel. Les rivalités sont fortes, les affinités aussi. La proximité, la promiscuité même, dans les bureaux engendre des situations parfois explosives. Par ailleurs, la vie personnelle déborde sur la vie de bureau.
Et réciproquement ?
Et réciproquement, absolument ! On emporte ses dossiers avec soi quand on rentre à la maison et il faut gérer les souffrances, les peines, les conflits qu’on accueille. On n’en sort pas indemne et c’est cela que je voulais décrire.
Presque à la fin du roman, Alex donne un conseil à Alice : « Ecris tes histoires de notaire ! » Ce conseil, quelqu’un vous l’a donné ?
Non. J’ai toujours écrit, c’est une passion ancienne, j’ai commencé à écrire quand j’avais douze ou treize ans, des poèmes, des nouvelles, et puis j’ai écrit, tout au long de mes années d’étude et de travail, des romans que j’ai envoyés à des éditeurs. Ils me répondaient par des lettres de refus plus ou moins argumentées. A un moment, j’ai arrêté de travailler, j’ai voyagé, et je me suis dit que mon meilleur sujet, c’était mon métier de notaire, dans quelque chose que je voulais comme un feuilleton. D’emblée, j’ai eu l’idée d’une trilogie, j’ai établi un plan assez détaillé de l’ensemble. J’ai bien avancé dans le deuxième tome, il sortira en début d’année prochaine.


[1] Le deuxième, Les volontés, vient de paraître - l'entretien a été réalisé en 2019.

vendredi 12 octobre 2018

Maryse Condé, lauréate du Prix Nobel alternatif

La littérature aussi a horreur du vide. En ces temps où le Prix Nobel de littérature officiel a renoncé, pour les raisons que nous savons, à désigner un lauréat en 2018, une Nouvelle Académie s'est constituée afin de proposer un Nobel alternatif, cette fois et cette fois seulement, avec participation d'un jury populaire via Internet. Je ne sais si les votants, parmi lesquels je fus, ont du talent. Mais Maryse Condé, désignée aujourd'hui pour ce prix (chouette! j'avais choisi son nom!) en possède un à nul autre pareil. Un pied en Afrique, un autre aux Etats-Unis, et une naissance quelque part entre les deux (en Guadeloupe) en 1937, elle fait le lien entre plusieurs mondes sans renoncer à aucun d'entre eux. Je me souviens avec émotion de notre première rencontre en 1997 - elle était déjà une référence pour bien des lecteurs autant que pour des étudiants à qui elle a ouvert les yeux sur tout un pan de la littérature. Elle publiait depuis deux décennies, elle avait connu le succès avec Segou et sa suite au milieu des années 80.
Quelques archives...

Photo MEDEF via Wikipedia


Entretien (1997)
On aurait envie d’écrire que Maryse Condé porte sur son visage l’histoire d’une vie. Mais les clichés lui vont mal, et il vaut mieux essayer de la comprendre à travers ses livres et ce qu’elle dit. C’est parfois inattendu.
Née en Guadeloupe, elle est venue en France à seize ans, seize ans et demi, pour y faire des études classiques. « Ensuite, je suis allée en Afrique, en Guinée, au Ghana, au Sénégal… un peu toute l’Afrique de l’Ouest. En partant, je faisais une confusion : puisque j’étais noire, j’étais africaine, et il fallait que je connaisse l’endroit d’où mes ancêtres étaient venus. Sur place, j’ai découvert une richesse culturelle dont j’ignorais tout, mais la colonisation avait complètement abîmé les pays africains. Au fur et à mesure, j’ai compris que je n’étais pas africaine, que j’étais antillaise. Mais l’Afrique m’a donné confiance en moi et m’a politisée. »
Cette importante mise au point faite avec elle-même et avec ses origines, Maryse Condé est revenue en France, est repassée par les Antilles, puis a obtenu un poste d’enseignante aux Etats-Unis. Elle y est toujours, à sa propre surprise.
« Au départ, j’avais une idée très négative des Etats-Unis, je n’en connaissais que le racisme, le capitalisme, le matérialisme. Là, ce n’était pas du tout ce que j’attendais. Les universités sont pleines de contestataires. Les étudiants s’intéressent vraiment aux Antilles, et pas, comme en France, pour des raisons folkloriques. Et puis, il y a quand même, en Amérique, une sorte de liberté qui vous permet d’être vous-même. »
Aujourd’hui, elle enseigne la littérature française du vingtième siècle à l’université de Columbia à New York. Elle parle ainsi à ses étudiants d’écrivains des Antilles mais aussi de Le Clézio ou Paule Constant.
Finalement, elle se sent assez bien là-bas, notamment grâce à la manière dont ses livres y sont reçus : « Les Français ne lisent pas vraiment la littérature antillaise, ils n’y voient qu’une littérature exotique, des saveurs, des couleurs, des parfums, une langue renouvelée, rafraîchie. On pourrait écrire n’importe quoi, ce seraient toujours les mêmes commentaires. C’est aux Etats-Unis que je suis la mieux comprise, même si la littérature antillaise de langue française est accueillie par l’intermédiaire du continent européen, au contraire de celle écrite en anglais. »
Maryse Condé n’a pas toujours rêvé d’être écrivain. Au début, quand elle écrivait de la fiction, elle n’avait en tout cas pas cette ambition.
« Quand vous êtes née en Guadeloupe, l’image que vous avez de l’écrivain est celle d’un homme européen. C’est donc assez tard que j’ai commencé à vouloir faire ce métier, dans les années soixante-dix, soixante-quinze. Il me semblait que j’avais des choses à dire, qui n’avaient pas été dites, et avec ma manière de les dire. »
S’agit-il des choses elles-mêmes ou de la manière ? A l’exception notable de Segou, qui a été un grand succès il y a un peu plus de dix ans et qui continue à se lire, ses autres romans ont été accueillis plutôt froidement. Elle a son avis sur la question : « Ce que j’écris ne correspond pas à ce qu’on attend. On espère que je vais célébrer la beauté de la civilisation africaine, proposer l’exploration d’une culture inconnue, mais je suis trop critique. »
Sans doute cela est-il dû à la prise de conscience de sa propre identité, et voilà qui rejoint le propos de Desirada…
« L’identité guadeloupéenne a changé. Avant, les gens restaient là, maintenant, on trouve des Antillais partout, et ils éprouvent des difficultés à se définir par rapport à leur culture d’origine. Ils génèrent, en fait, une culture nouvelle. Par conséquent, la plupart des Antillais qui sont connus internationalement vivent ailleurs, ils ont subi d’autres influences, et il serait dommage de ne pas tenir compte de cette créativité. »


En attendant le bonheur, écrivait Maryse Condé dans le titre d’un ouvrage précédent. Mais où se trouve-t-il, le bonheur, pour Marie-Noëlle ? Elle est née à la Désirade, une petite île dépendant de la Guadeloupe et comptant moins de deux mille habitants. Sa mère, Reynalda, ne manifeste guère de tendresse envers elle et l’abandonne même pour partir en métropole, à Paris, où elle a l’ambition de réussir sa vie. Pourtant, pendant dix ans, les premiers de sa vie, Marie-Noëlle connaît le bonheur, grâce à une autre femme qui l’élève avec amour, comme si elle était sa propre fille. L’amour, voilà peut-être bien le secret du bonheur, perdu dès le jour où Raynalda envoie un billet d’avion afin que Marie-Noëlle la rejoigne en France.
Alors commence une tout autre existence. Heureusement, il y a Ludovic, qui vit avec Reynalda et qui, lui, connaît la valeur de l’affection. Mais la très jeune fille grandit quand même très seule et ne doit qu’à l’une ou l’autre amie de partager des complicités nouvelles. Elle a, en elle, la nostalgie du temps heureux passé en Guadeloupe et partira un jour à la rencontre de ses souvenirs, croyant qu’elle est capable de devenir, grâce à cela, celle qu’elle croit être. Elle se trompe lourdement, comme on le lui fait bien comprendre : « Comme cela, elle était venue à la recherche de sa famille ? (Il riait.) A la recherche de son identité ? (Il riait plus fort.) L’identité, ce n’est pas un vêtement égaré que l’on retrouve et que l’on endosse avec plus ou moins de grâce. Elle pourrait faire ce qu’elle voulait, elle ne serait plus jamais une vraie Guadeloupéenne. »
Tout le problème de Marie-Noëlle est là : son appartenance à une communauté enracinée quelque part est remise en question ; elle ne peut même pas faire référence à une structure familiale « normale ». D’ailleurs, l’histoire de sa famille, les deux générations de femmes qui la précédèrent, n’est pas très claire, entachée qu’elle est de mensonges et de secrets.
Son cas n’est pas isolé. Au cours d’errances qui la conduisent d’Europe en Amérique, avec différents passages un peu partout, elle rencontrera bien d’autres personnes qui, comme elle, sont tombées quelque part sans très bien en connaître la raison. Qui, comme elle, sont issus de familles à l’histoire troublée par des ventres à crédit, c’est-à-dire qu’elles connaissent leur mère mais pas leur père. Et qui assument plus ou moins bien cet état de choses.
Ce destin de femme est donc une histoire personnelle mais aussi l’histoire d’un cas exemplaire à travers lequel tout un peuple se voit proposer un portrait collectif dans lequel il peut accepter, ou non, de se reconnaître.
Il y a dans ce roman, écrit dans une langue magnifique où les mots venus d’ailleurs (pour nous) se mêlent, avec naturel, au vocabulaire continental. Recevoir un livre de Maryse Condé comme un objet exotique serait donc une erreur qui ne rendrait pas justice à la démarche toute faite d’honnêteté que mène, depuis ses débuts en littérature, Maryse Condé.
Celle-ci n’avait jamais publié de recueil de nouvelles, mais elle en avait éparpillé depuis longtemps. Il fallait bien les rassembler un jour ou l’autre, et voilà qui est fait, sous le beau titre évocateur de Pays mêlés.
La plupart des histoires, ici, nous racontent en effet des tranches de vie révélatrices de ce que peuvent donner des rencontres inattendues, de celles qui étaient beaucoup moins fréquentes avant que notre planète rétrécisse sous l’effet des progrès effectués dans les moyens de transport. C’est une institutrice en poste dans la jeune République de T., sans doute quelque part en Afrique, et qui trouve là, outre l’affection des enfants et de leurs parents, une cause à sa mesure : sauver de la folie un certain Solo (sa mère à elle s’appelle Solitude, tout un programme !) que les habitants du village respectent à cause de sa singularité même. Elle le cache, le sort de son mutisme, le met dans son lit. Tout semble se passer merveilleusement bien, tandis que la population s’inquiète de la disparition de Solo. Le jour où l’institutrice sort en pleine lumière avec lui, fière de son œuvre (« Mais oui, c’est Solo, c’est lui ! Je l’ai guéri ! »), elle comprendra très vite qu’elle a imprudemment bravé l’organisation du monde dans lequel elle avait été acceptée, et dont dès lors elle sera exclue…
Peut-on espérer comprendre vraiment une autre culture, une autre civilisation ? Faut-il se contenter de prendre, dans ses propres origines et dans un contexte nouveau, des éléments disparates à partir desquels se construirait, de bric et de broc, une nouvelle identité ?
Comme dans son roman, Maryse Condé consacre la plupart des nouvelles à poser cette question, à avancer des bribes de réponse. Son expérience personnelle, dont elle nous parle par ailleurs, jointe à une lucidité sans faille font de ses livres des rochers semés au milieu d’une rivière apparemment infranchissable, et qui nous aident à traverser malgré tout.


Maryse Condé, l’auteur de Segou, a Le cœur à rire et à pleurer dans son nouveau livre où elle revient aux contes vrais de son enfance. Petite dernière d’une famille de huit enfants, elle a vécu dans un milieu où l’on comprenait mal que la peau noire puisse vous faire considérer comme moins français que les Français blancs. Chez elle, on ne parlait pas créole, sinon dans des moments de tension extrême comme l’accouchement difficile d’une parente.
La petite Maryse n’a bien entendu pas été, au début, conscience des différences de classes. Mais les scènes qu’elle rapporte ici sont les volets d’un apprentissage où il y a, en effet, à rire et à pleurer. Un des épisodes les plus significatifs relate les jeux auxquels elle se livrait avec une petite fille blanche de son âge. Anne-Marie dirige ces jeux et bourre Maryse de coups. Celle-ci met du temps à les refuser. Et, sur une nouvelle bourrade, Anne-Marie se justifie : « Je dois te donner des coups parce que tu es une négresse. » Une explication bien peu satisfaisante, on s’en doute, pour une enfant qui n’obtiendra pas de réponse plus convaincante aux questions posées à ses parents et qui conclura, à l’âge d’écrire ses souvenirs : « Puisque tant de vieilles haines, de vieilles peurs jamais liquidées demeurent ensevelies dans la terre de nos pays, je me demande si, Anne-Marie et moi, nous n’avions pas été, l’espace de nos prétendus jeux, les réincarnations miniatures d’une maîtresse et de son esclave souffre-douleur. »
La conscience sociale et politique naît de telles aventures, conduisant entre autres choses à la perception de ce qu’est l’aliénation vécue, inconsciemment cette fois, par des parents plus qu’intégrés à la société française, et fiers d’une réussite qui les coupe de leur monde originel. Maryse Condé, faut-il le rappeler, devra aller jusqu’à séjourner en Afrique pour y retrouver, sur la terre de ses ancêtres, une authenticité dont elle a nourri ses autres ouvrages – celui-ci n’allant pas jusqu’à cette époque.
En revanche, elle découvre dès un âge encore tendre les pouvoirs ambigus de l’écriture qui veut dire vrai. Deux textes dont elle était fière, l’un pour une rédaction scolaire sur le thème : « Décrivez votre meilleure amie », l’autre à l’occasion de l’anniversaire de sa mère, provoqueront à chaque fois une catastrophe, les sujets de ses premiers essais d’écrivain accueillant leurs portraits avec consternation. A dix ans, elle en retient la leçon : « Il ne faut pas dire la vérité. Jamais. Jamais. A ceux qu’on aime. Il faut les peindre sous les plus brillantes couleurs. Leur donner à s’admirer. Leur faire croire qu’ils sont ce qu’ils ne sont pas. »
Ainsi, en dix-sept chapitres qui la conduisent de la naissance à la vraie vie, Maryse Condé retrace les étapes d’une formation peu commune, où les privilèges se retournent contre celle qui les détient et où les blessures deviennent l’armature d’une solide carapace contre les mauvais côtés de la vie. Ecrit d’une plume alerte, trempée souvent dans l’encre créole, Le cœur à rire et à pleurer est un récit fort qui, aux lecteurs de Maryse Condé, fournira quelques clefs permettant de mieux la comprendre.


Maryse Condé se sent américaine, bien qu’elle ne soit pas née aux Etats-Unis. Rien d’étonnant pour elle : « On peut trouver son bonheur très loin de ses racines. L’ouverture est partout, et il est bon que le monde ne soit pas constitué d’entités fermées. »
Et la double origine de Babakar, le médecin d’En attendant la montée des eaux, est un symbole fort. Un pied en Afrique, l’autre dans les Antilles, Bambara par son père, Antillais par sa mère, est-il divisé ou rassemblé ? « C’est la vie, explique Maryse Condé, qui se charge de l’obliger à faire le lien entre les deux. » Autre symbole fort : le choix professionnel de Babakar, médecin spécialisé en obstétrique. « J’ai voulu qu’il soit placé au cœur de la souffrance humaine, mais du côté de la vie et de sa beauté. »
Il ne manque pas de souffrances autour de lui, même au-delà de son travail. Mais il veut trouver, sinon le bonheur, au moins une sorte de paix avec lui-même. Puisque l’Afrique ne semble plus un cadre favorable à cet épanouissement, il va voir du côté des îles d’où était venue sa mère. Une petite fille lui est donnée comme un cadeau, pour remplacer celle qui a disparu là-bas – encore se fait-il le cadeau à lui-même, emportant comme un voleur le bébé qui vient de naître, rattrapé ensuite par l’existence du père présumé dont il se fait un ami. Avec Anaïs, la petite qui grandit, tous deux s’installent à Haïti où on a besoin d’un médecin pour diriger un centre médical. Dans un pays où les moyens manquent, où la montée des eaux est plus souvent meurtrière que bénéfique, l’entreprise est rude. Babakar fait face, découvrant cependant qu’il n’est pas fait pour un rôle de gestionnaire et que la proximité des patients lui est nécessaire…
Depuis janvier dernier, il est paru beaucoup de livres évoquant le tremblement de terre qui a ravagé Haïti. En attendant la montée des eaux n’y échappe pas. Mais il n’a pas été le déclencheur du roman : « Aucun événement particulier n’est à l’origine de ce livre. Ce sont des expériences accumulées, le désir de dire des choses un peu différentes de celles qu’on entend toujours… Ensuite, l’histoire prend forme progressivement, au fur et à mesure de l’écriture, sans canevas préalable. Et puis le tremblement de terre est arrivé pendant que j’écrivais, et j’ai dû changer la fin… »
Cette fin aurait pu être imaginée sans que les faits la provoquent. Elle s’inscrit en droite ligne dans ce qui rend Babakar si attachant. Il transforme sa faiblesse en force de caractère, il ne laisse pas tomber les bras et devient un de ces héros anonymes qu’on rencontre parfois dans la vie – mais plus sûrement dans les romans de Maryse Condé.


Parmi les personnes que Maryse Condé a rencontrées, et à commencer par sa mère, beaucoup n’ont jamais compris pourquoi elle s’intéressait autant à la cuisine, activité considérée comme très inférieure à la littérature qui a fait d’elle une écrivaine célébrée dans le monde entier. Elle est d’ailleurs finaliste du Man Booker International Prize qui sera attribué le 19 mai.
Pourtant, dès son enfance en Guadeloupe, la future auteure de Segou a pris plaisir à mêler les saveurs sans toujours se soucier de respecter les traditions. Et, partout où elle a voyagé, elle est allée à la découverte des cuisines locales, à ses yeux aussi révélatrices de la culture d’un peuple que des productions plus « nobles ». Elle a parfois été déçue : son séjour en Inde est un enfer où les plats lui conviennent aussi peu que ce qu’elle voit. Quitte à retrouver des sensations agréables, dans un contexte plus apaisé, avec les mêmes recettes… Preuve s’il en était besoin que les repas ne sont pas étrangers à tout ce qui les entoure et qu’ils relèvent de l’esprit autant que du corps.
Mets et merveilles n’est pas un manuel de cuisine : en la matière, Maryse Condé préfère l’interprétation et l’invention à la stricte observance des règles écrites. La liberté et la fantaisie sont des lignes de conduite qui lui conviennent mieux. Elles s’accordent parfaitement avec son parcours littéraire et intellectuel, si bien que ce livre, au lieu d’être une vague annexe de son œuvre, s’y inscrit avec force et en fournit même quelques clés. Au goût, par exemple, de flan koko, auquel elle aime ajouter un peu de vieux rhum au mépris des habitudes les mieux partagées.


Le titre du nouveau roman de Maryse Condé évoque un feuilleton : Le fabuleux et triste destin d’Ivan et d’Ivana. On ne sera pas déçu. Il y a des hauts et des bas, des élans et des temps de repos, ceux-ci moins nombreux, et le récit emporte jusqu’à une fin où la narratrice, qui de temps en temps rappelle sa présence, s’exprime sur un ton qu’elle aurait voulu éviter : « Nous voilà obligés de nous vautrer dans le pathos alors que nous l’aimons si peu. » Formule ambigüe, puisque l’émotion régnait dans toutes les parties d’un livre qui parcourt trois régions du monde.
La première est les Antilles, la Guadeloupe où sont nés les jumeaux Ivan et Ivana. Leur mère, Simone, séduite par un musicien malien de passage dans son île, est devenue, comme tant d’autres femmes autour d’elle, fille-mère. « Pourquoi certaines terres sont-elles plus fertiles que les autres en filles-mères ? Les femmes y sont-elles plus jolies et plus aguichantes ? Les hommes y ont-ils le sang plus chaud ? Au contraire. Ce sont des endroits de grande détresse. L’acte sexuel est l’unique bienfait. Il donne aux hommes le sentiment d’accomplir une prouesse et aux femmes l’illusion d’être aimées. »
Lansana Diarra, avec qui le contact n’est pas complètement rompu, finit, dix-sept ans après la naissance des enfants, par envoyer des billets pour qu’ils le rejoignent au Mali après un long voyage. La compagnie low cost sur laquelle il a pu acheter les billets offre généreusement, au passage, trois heures d’escale à Paris, une journée à Marseille et une journée à Oran avant d’atteindre Bamako. Là, Ivan et Ivana devront travailler, car les ressources de Lansana sont limitées.
Enfin, après une fuite rocambolesque provoquée par ce qu’est devenu Ivan, le roman se termine en France, dans la banlieue parisienne, sur le ton d’une tragédie.
La tragédie était annoncée, d’une certaine manière, depuis le début. Même si elle n’est pas exactement celle qui se dessinait. Ivan et Ivana sont trop complices, trop amoureux l’un de l’autre même, et l’inceste leur tend les bras. Leur relation fusionnelle les habite, ils ont un besoin moral et physique de vivre ensemble. Et toute séparation est cruelle.
Mais, de la cruauté sentimentale, Ivan est passé, au Mali, vers une forme de violence beaucoup plus concrète. A force de se poser des questions sur ce qu’il est, il cherche les réponses au mauvais endroit et Ivana, la première, utilisera l’expression par laquelle elle définit le changement intervenu en lui : « Tu te radicalises. »
Le mitan du roman n’est pas encore atteint, et il emprunte dès lors une trajectoire sinistre. Maryse Condé ne fera pas l’économie du pire.
Elle ne contente cependant pas d’écrire un livre retraçant une nouvelle dérive djihadiste : elle saisit à bras le corps deux personnages d’exception, marqués par le destin dès la naissance, elle leur donne chair et âme, elle les entraîne dans une course folle en leur offrant quelques occasions de s’apaiser. Mais les héros ne les saisissent pas et qu’y peut-elle, la romancière, s’ils sont ainsi ?

dimanche 22 juillet 2018

John Grisham inspire des scénarios, on le savait déjà

Le cinéma est très demandeur de romans à adapter - il en est probablement autant qui finissent en films que de films tirés de scénarios originaux. Et certains auteurs, mieux que d'autres, se prêtent aisément au passage à l'écran. John Grisham est l'un d'eux, avec une dizaine de romans devenus des longs métrages - à commencer par La Firme, sans doute son plus grand succès en salles (si j'ose le dire ainsi). Dans la foulée de précédents mariages entre le stylo (?) et la caméra, son dernier ouvrage, Le cas Fitzgerald (traduit par Dominique Defert), va recevoir à Deauville, au Festival du Cinéma Américain, le Prix Lucien-Barrière. Ce n'est pas vraiment une surprise, même si on aurait aimé saluer l'avènement d'un espoir dans le genre au lieu de confirmer ce qu'on savait déjà.

Le titre original du dernier roman de John Grisham, Camino Island, évoque un lieu en Floride et non, comme en français – Le cas Fitzgerald –, un écrivain. Si Grisham met en scène un libraire et une écrivaine dans les rôles principaux, s’il parvient à faire lire un voyou qui se découvre une passion pour Fitzgerald, l’œuvre de celui-ci est moins présente que ses manuscrits, et eux-mêmes moins pour leur intérêt littéraire que pour leur inestimable valeur s’ils faisaient l’objet d’une transaction commerciale.
Le casse est plus original que celui d’une banque : la bibliothèque de l’université de Princeton, où la plupart des manuscrits de Fitzgerald sont conservés, tient pourtant elle aussi de la chambre forte. Et il faut, à la bande des cinq associés qui décident de s’emparer du trésor, faire preuve d’inventivité et de rigueur pour y parvenir. Le but est moins de mettre les précieux documents en vente – c’est presque impossible – que de faire casquer les assurances. 25 millions de dollars sont en jeu.
Le FBI, capable d’exploiter une petite tache de sang abandonnée par imprudence, trouve rapidement la plupart des membres de la bande et les arrête. Mettre la main sur les manuscrits se révèle beaucoup plus ardu et, sans l’objet du délit, il est peu probable que les accusés seront jugés coupables.
Voici donc, croit-on, John Grisham reparti dans le sillon qu’il laboure à longueur de romans, l’énigme juridique avec arguties sans fin et détails de procédure à épuiser les moins courageux de ses lecteurs.
Pas du tout : il envisage cette fois un récit sous l’angle très différent d’une enquête menée, d’abord sans enthousiasme, puis avec énergie et des sentiments de plus en plus mélangés, par une romancière en panne d’inspiration. Elle a bien connu l’île Camino dans son enfance, elle voudrait enfin se mettre au livre que son éditeur attend depuis trois ans, elle est l’arme fatale qu’une compagnie d’assurances cherche à utiliser contre un libraire séduisant et séducteur aux pratiques franchissant parfois, semble-t-il, les limites de la légalité. Un possible candidat, car il en existe malgré tout, à l’achat des manuscrits de Fitzgerald.
Le monde du livre et des écrivains, dans ce qu’il a de fascinant et de pervers, constitue un environnement riche de possibilités pour une intrigue serrée.

vendredi 8 juin 2018

Bill Clinton, le jour où le président a disparu


D’abord, j’ai râlé. Parce que je n’avais pas le roman de Bill Clinton et James Patterson, Le président a disparu, le jour où il est paru. J’ai dû attendre le lendemain – hier, donc – pour le lire. Pas très grave, direz-vous, les livres en attente ne manquent pas vraiment. Et il n’était pas écrit d’avance que ce thriller-là était indispensable à ma survie intellectuelle. Mais, que voulez-vous ? On ne se refait pas, et il est des jours où la curiosité engendre une impatience presque fébrile.
Il est venu, j’ai lu, je suis déçu.
Le scénario est, dans le genre, plutôt bien ficelé – bien que les ficelles soient grosses. C’est dans les détails que ça coince.
Jonathan Lincoln Duncan, président des Etats-Unis d’une époque non déterminée (ce pourrait être maintenant puisqu’Obama est déjà passé par le poste, apprend-on au détour d’une phrase), est veuf depuis la mort de Rachel, il a une fille, Lilly, qui étudie à la Sorbonne. Et il souffre d’une maladie du sang qui, réduisant le nombre des plaquettes, peut avoir de graves conséquences. Jonathan la fait souvent passer à l’arrière-plan, car le traitement que lui donne son médecin lui embrouille les idées et ce n’est pas le moment. « Après tout, je ne suis pas un patient comme les autres. La plupart des gens obéissent aux instructions de leur médecin. Mais ils ne sont pas à la tête du monde libre. » C’est dit sans rire, bien entendu. Boum ! les responsabilités sont là.
Et, re-boum ! l’heure est grave. Non seulement il doit se défendre d’une accusation grave de collusion avec un terroriste international – et l’opposition, rangée derrière la tête obtuse de Lester Rhodes, le président de la Chambre des représentants, est bien décidée à ne pas lui faire de cadeau. Mais aussi et surtout il fait face à la pire menace qu’ont connue les Etats-Unis depuis la crise des missiles à Cuba : une cyberattaque susceptible de paralyser le pays et de le renvoyer aux temps anciens d’un monde sans Internet, sans électricité, sans rien de ce qui organise notre quotidien sans que nous en ayons encore conscience tant cela semble être devenu naturel.
Un virus informatique est en cause, plus pervers que tout ce qu’on a connu depuis que l’informatique est en usage, introuvable et donc impossible à arrêter.
Sinon que rien n’est impossible aux deux génies qui l’ont conçu et diffusé avant d’éprouver les remords suffisants pour prévenir les Américains et leur laisser une chance d’éviter le pire. Brrr ! le suspens est terrible, il ira crescendo jusqu’à la demi-heure fatidique où tout se joue dans un compte à rebours terrifiant.
Bien. Mais il n’y a pas là d’éléments inédits par rapport aux dizaines de thrillers qui posent le même genre de questions. Ce qui est inédit, en revanche, c’est qu’un ancien président des Etats-Unis soit à la conception du livre en même temps qu’un professionnel du genre – le plus grand, s’il faut en croire les chiffres de ses ventes.
Donc, a priori favorable : peut-être Bill Clinton va-t-il nous introduire dans les mécanismes profonds du pouvoir, dans l’esprit de celui qui l’exerce, pendant que se déroule une chasse aux informations sur les véritables responsables de l’attaque. Ceux qui appartiennent à « cet axe du mal », écrivent les auteurs sans crainte de piller la formule, pas très heureuse d’ailleurs, d’un autre président.
Mais, mais, mais… Bill, les réflexions que tu veux bien partager avec tes lecteurs sont-elles vraiment celles qui t’occupaient le cerveau quand tu étais au pouvoir ?
Allons-y de quelques exemples, consternants de banalité.
Les technologies modernes nous renvoient à nos instincts primaires. Les médias savent ce qui est vendeur : le conflit et la division. Simple et efficace. Trop souvent, la colère et le ressentiment l’emportent sur la réflexion. Nos émotions trompent notre vigilance. Un discours enflammé et moralisateur, même sans fondements, aura plus d’impact qu’une allocution réfléchie et argumentée.
[…]
Aux États-Unis, le racisme est notre fléau le plus ancien. Mais il existe d’autres motifs de division – la religion, l’immigration, l’identité sexuelle. Parfois, ce rejet de la différence est une simple drogue pour alimenter le monstre en chacun de nous. Trop souvent, la peur et le mépris de « l’autre » nous font oublier ce que nous sommes capables d’accomplir tous ensemble. C’est ainsi depuis très longtemps, et cela ne changera peut-être jamais. Malgré tout, nous devons poursuivre nos efforts. Telle est la mission que nous ont transmise les Pères fondateurs : œuvrer à créer « une union plus parfaite », pour reprendre les termes de la Constitution des États-Unis.
[…]
Une guerre nucléaire, c’est perdant-perdant. On ne lance un missile qu’en dernier recours, parce que le camp d’en face a lancé le sien. C’est pour cette raison que personne n’appuie sur le bouton. Voilà l’utilité de la force de dissuasion !
Le dernier jour d’un récit qui commence le jeudi 10 mai et se termine le lundi suivant, Jonathan Lincoln Duncan se présente devant le Congrès pour un discours solennel (il aime ça) où il résume les événements (et le roman) pour les élus qui n’avaient pas tout compris (forcément, il fallait éviter de leur donner des informations trop sensibles). Et où il dessine, à coups redoublés de clichés éculés, les grandes lignes d’un avenir rayonnant dans une sécurité renforcée.
On pouvait espérer mieux. Il reste un habile thriller plutôt plaisant, mais il n’était pas nécessaire de convoquer un ancien président des Etats-Unis devant une commission d’enquête des lecteurs.

jeudi 24 mai 2018

Quatorze fois Nicolas Le Floch, et la fin...

Jean-François Parot, 71 ans, n'ira pas plus loin que Le prince de Cochinchine, quatorzième volume des enquêtes de Nicolas Le Floch, fin gourmet et commissaire au Châtelet, paru chez Jean-Claude Lattès l'an dernier. A moins qu'avant de mourir hier, il ait eu le temps de terminer un épisode de mieux. J'avais pris l'affaire en route, je ne suis pas allé jusqu'au bout, voici quand même quelques articles brefs - et un plus consistant - sur quatre titres de la série.



Quand Nicolas Le Floch passe à table pour un dîner confortatif, il en oublie son enquête. Et veut connaître, des plats servis, tous les détails qui font venir l’eau à la bouche. Pauses bienvenues dans une affaire sordide qui menace la reine en 1778, après un bal de l’Opéra. On vole des clés et de l’urine. Des libelles et des ouvrages licencieux circulent. Restif de La Bretonne est une mouche – un indicateur de la police. Pas un instant d’ennui dans une époque agitée.


Nicolas Le Floch a vieilli de vingt ans en huit volumes que Jean-François a écrits en moitié moins de temps. En 1780, il est pourtant à peine moins ingambe, apprécie toujours la bonne chère et les plaisirs de la chair. Il a compris que M. de Chamberlin a été assassiné. Avec, peut-être, de lourdes conséquences pour le ministre Sartine, qu’il faudra défendre par fidélité. Malgré l’atmosphère de complot qui règne dans l’entourage du roi. Navigation à vue entre des intérêts divergents.


Jean-François Parot doit écrire les aventures de Nicolas Le Floch en habit, avec sur la table plume, papier, encre, sable et un pain de cire à cacheter qu’il utilise une fois son manuscrit achevé, avant de l’envoyer à son éditeur. Il est tellement plongé dans son 18e siècle qu’il en adopte les pratiques en même temps que le langage. Celui-ci semble, en raison de la distance, légèrement guindé. Mais est-il temps de passer à table, chez Noblecourt ou dans quelque auberge de bonne renommée, que l’écrivain, narines dilatées à la pensée des fumets évoqués, s’empourpre, se libère le col, part corps et âme dans la description d’une cuisine riche et sophistiquée. Puis, les plats avalés avec gourmandise par les protagonistes du roman, le même écrivain se laisse aller à un léger assoupissement, avant de reprendre le flux d’événements tourmentés.
Selon toute vraisemblance, ce tableau ne correspond en rien à la manière dont Jean-François Parot écrit. Mais il nous plaît de l’imaginer ainsi à la tâche, tant il nous projette à l’époque où Nicolas Le Floch, commissaire au Châtelet, chargé des affaires extraordinaires, met son intelligence et sa finesse au service du roi. En particulier quand l’affaire est complexe. Et elle l’est singulièrement dans L’enquête russe, dixième volume d’une série au succès bien mérité.
Nous sommes en 1782, Benjamin Franklin est à Paris où il représente les forces indépendantistes qui cherchent à se dégager de la puissance britannique contre laquelle la France est en guerre. Paul, fils de Catherine II de Russie, voyage incognito en France, sous le nom de comte du Nord – une discrétion toute relative puisque sa présence est très médiatisée, comme ne l’écrit bien sûr pas Jean-François Parot. Et Nicolas Le Floch est chargé d’une mission qui déborde de ses fonctions policières tout en convenant parfaitement à son esprit d’initiative : approcher le prince, gagner sa confiance et s’assurer de la fidélité qu’il manifestera en faveur de la France quand ce sera nécessaire.
Passons sur le plan assez audacieux, et encore plus risqué, mis en place pour obtenir ce résultat. De toute manière, les événements qui surviennent, et au cours desquels s’accumulent les cadavres, obligent Nicolas à improviser. Ce qu’il fera, bien entendu, brillamment, même si, dans la plus grande partie du roman, il ne parvient pas à relier les différents éléments qui se présentent à lui. On serait perplexe à moins. L’auteur a dû travailler l’intrigue autant que l’écriture. De quoi se régaler, en attendant la suite.


Nicolas Le Floch apprend le secret de sa naissance, sauve la vie de Louis XVI et retrouve, en espionne, la mère de son fils. Celui-ci lui demande l’autorisation de se marier. Rien que cela, dans un roman touffu où l’on mange quand même avec goût et appétit entre deux intrigues à la Cour, dont l’affaire du collier n’est pas la moindre. Mais elle se termine, le moment est venu de passer à autre chose, dans la familiarité d’une époque où l’on démolit les constructions sur les ponts de Paris.

dimanche 13 août 2017

Une seule vie ne suffit pas

Combien de fois les ténèbres s’abattent-elles sur Ursula Todd dans le roman de Kate Atkinson, Une vie après l’autre ? Combien de fois, pour le dire autrement, meurt-elle ? Nous n’avons pas compté. Mais bien des chapitres se terminent ainsi et chacun donne une fin à l’héroïne. L’une d’elle se produit en 1910 dans les premiers instants après sa naissance, ce qui aurait dû lui interdire, et à nous aussi, de connaître les événements ultérieurs. La première, si l’on respecte l’organisation d’un récit éclaté, est une des plus spectaculaires car Ursula n’est pas loin de modifier la marche du monde : en novembre 1930, elle se présente dans un café munichois, s’installe à une table où se trouve aussi Hitler, qu’elle a pu connaître dans d’autres circonstances, et sort de son sac un revolver pour l’abattre – mais elle est elle-même mise en joue, et : « Les ténèbres s’abattirent. »
Dans un premier temps, c’est déroutant. Chaque fois qu’Ursula se trouve dans une situation concrète, pense telle chose, accomplit tel acte, rencontre de nouvelles connaissances ou renoue avec certaines personnes, en Allemagne parfois, en Angleterre souvent, elle est aussi ailleurs, pense et fait autre chose, avec d’autres personnes, etc. Des faits sont à la fois simultanés et contradictoires, ou au moins incompatibles avec une partie de la chronologie.
Dans un deuxième temps, qui se prolonge pendant la plus grande partie du roman, c’est fascinant. On se perd avec délices et on se raccroche comme on peut aux branches d’un récit qui semble partir dans tous les sens avec, quand même, une multitude de passerelles entre les destins divergents d’Ursula.
Vers la fin, on aura même l’impression d’avoir tout compris, en partie grâce à un chapitre intitulé, avec une discrète ironie, « La fin du commencement ». Probablement se trompe-on : il est impossible de tout saisir ici, tant le jeu de Kate Atkinson est subtil et complexe. Elle a parfois mis son goût pour les fausses pistes au service d’énigmes résolues par le détective Jackson Brodie (La souris bleue ou Parti tôt, pris mon chien). Cette fois, aucun enquêteur ne nous guidera dans le dédale. A chacun d’y trouver son chemin.
Ce roman, traduit en 2015 et maintenant disponible au format de poche, a une suite, ou plus exactement un complément, paru cette année : L’homme est un dieu en ruine où Teddy, le frère d’Ursula, raconte à sa manière, et cette fois d’une seule manière, ce que connurent les Britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale – et avant, et longtemps après, car Teddy aura une longue vie. Engagé à vingt ans dans l’aviation, devenu pilote de bombardier, il ne mourra qu’en 2012. Au moment où son corps n’est plus, en effet, qu’une ruine.

lundi 14 novembre 2016

Prix Rossel, la preuve par cinq

Tandis que le monde littéraire parisien regarde passer la queue de la comète des prix littéraires (aujourd'hui, le Wepler-Fondation La Poste, jeudi, le Goncourt des Lycéens), Bruxelles entre en effervescence depuis que, samedi, a été publiée la sélection du Prix Rossel. Cinq titres, c'est la tradition, pour préparer la délibération finale du 1er décembre. Je n'aurais pas nécessairement choisi exactement ceux-là, mais les voici, ceux que le jury a retenus.

Hubert Antoine, Danse de la vie brève
On laisse à Hubert Antoine le soin de prononcer correctement le nom de la ville où se déroule, en même temps qu’une révolution, la partie centrale de son premier roman, Danse de la vie brève. Oaxaca est un mot familier pour un auteur belge qui vit à Guadalajara, dans le même pays. Le récit est constitué par le journal d’une jeune femme, Melitza, trois carnets écrits en 2006, commentés et prolongés par son père. Un viol, des cadavres, son amour pour Evo, bien que celui-ci soit avare en manifestations physiques, la Commune d’Oaxaca et une disparition: les événements se succèdent à un rythme très soutenu.

Claire Huynen, A ma place
Franck, l'ami de toujours, mais le temps a fait à l'amitié ce qu'il fait parfois à l'amour, a pris la place de la narratrice quand il a racheté la maison où elle avait grandi et où s'étaient accumulés tant de souvenirs devenus, comme leur relation distendue, un peu vains. Ou comment quinze ans d'amitié se dissolvent en un lieu chargé d'une émotion qui, néanmoins, peine à traverser l'écriture.

Emmanuel Régniez, Notre château
On ne se méfie jamais assez d’une fenêtre à guillotine: elle peut remplir l’office que désigne son nom. Surtout s’il s’agit de défendre le château qu’occupent, quasi reclus, un frère et une sœur fusionnant dans la lecture et l’amour. D’un jeudi à un samedi, leur quiétude est menacée. Des écarts se produisent dans leurs habitudes et se traduisent en phrases répétitives jusqu’à l’obsession. Un roman hypnotisant, dans lequel on chute.

Giuseppe Santoliquido, L'inconnu du parvis
Antoine Comino a vendu une voiture, normal, c'est son métier, à une femme qui servait d'intermédiaire. Il n'a fait qu'apercevoir l'homme qui voulait le véhicule. Et cet homme s'est suicidé. Personne ne semble savoir qui il était. Avait-il une famille, fréquentait-il un groupe d'amis? Peut-on vraiment mourir tout seul? Le garagiste mû par une curiosité sans laquelle il ne se sentirait pas appartenir à l'humanité, cherche des renseignements. Et se découvre lui-même.

Bernard Tirtiaux, Noël en décembre
Bernard Tirtiaux construit, sans précipitation, une œuvre romanesque initiée avec Le passeur de lumière en 1993. Noël en décembre, paru en octobre dernier, en est le septième volume. De 1914 à 1945, à travers une double tragédie historique, Noël et Luise, rassemblés par hasard, séparés par le destin, poursuivis par une bénédiction qui tourne parfois à la malédiction, découvrent qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Sinon que tout semble se liguer pour contrarier leur amour…

mardi 1 décembre 2015

Delphine de Vigan, le Goncourt des Lycéens après le Renaudot

Delphine de Vigan avait déjà reçu le Prix Renaudot pour D'après une histoire vraie. La voici, avec deux semaines de retard sur le calendrier, histoire de se remettre des attentats du 13 novembre (si on se remet jamais de cela), lauréate du Goncourt des Lycéens 2015.
Vous trouverez ici l'article et l'entretien qui vous diront tout (ou presque tout, car il y a des choses qu'il faut taire sous peine de priver le lecteur d'un mécanisme parfaitement installé) d'un livre plein de qualités.

mercredi 4 novembre 2015

Les autres bons choix du Renaudot

Dans la foulée de l'annonce du Goncourt, le jury du Renaudot a livré les secrets de ses délibérations. Pour trois prix, pas moins, bien que le Renaudot du roman soit le plus connu. C'est Delphine de Vigan qui l'a obtenu - de haute lutte, puisqu'il a fallu cinq tours de vote avant que tombe la décision - pour D'après une histoire vraie. Du côté de l'essai, Didier Blonde et son enquête sur Leïlah Mahi 1932 est le lauréat et, pour les poches, Vénus Khoury-Ghata avec La fiancée était à dos d'âne.
Reprenons, un à un.

Delphine, écrivaine, ne parvient pas à surmonter le succès de son dernier roman, dans lequel elle dévoilait quelques secrets de famille. C’est la panne. Pire qu’une panne, une dépression. Survient, comme une sauveuse, ou au moins comme une solide béquille, une nouvelle amie, L., à qui Delphine peut se confier et déléguer quelques tâches qu’elle ne parvient plus à gérer : répondre aux messages, rédiger une préface, même la remplacer dans une rencontre scolaire. Car L., qui sert de plume à des célébrités, cultive une ressemblance physique croissante avec celle qu’elle prétend aider. Et il faut que Delphine soit bien bas pour ne pas comprendre qu’elle se fait dévorer par l’autre.
D’après une histoire vraie utilise l’effet de réel avec une perversité jubilatoire qui crée un étrange vertige chez le lecteur. Déstabilisé au moins autant que le personnage principal, il suit un récit habile, parsemé de points de repère rassurants et truffé de pièges inquiétants.

Delphine de Vigan a mis quatre ans à concevoir une bombe romanesque aux mécanismes discrets bien qu’ils imposent leur fonctionnement. Son livre précédent, Rien ne s’oppose à la nuit, avait été couvert d’éloges et de prix littéraires. Celui-ci, en confirmant la maturité de son auteure, a pris le même chemin.
Après Rien ne s’oppose à la nuit, les choses se sont moins bien passées, s’il faut en croire votre nouveau roman…
C’est-à-dire ?
Le blocage de l’écriture que vous racontez dans un livre dont le titre, D’après une histoire vraie, génère cependant quelques doutes. La question est inévitable : est-ce à moitié vrai ou en grande partie inventé ?
C’est la question qui sous-tend le roman, surtout. Donc, évidemment, je ne peux pas y répondre comme ça. J’ai écrit un livre de 480 pages pour aborder cette question.
Il y a quand même une idée qui, pour être romanesque, vient quand même du livre précédent, qui aurait pu générer un livre fantôme.
Oui, c’est une belle idée romanesque. J’ai moi-même dit ça dans une interview après la parution de Rien ne s’oppose à la nuit. Au-delà de mon histoire familiale par laquelle il était inspiré, c’était un livre qui interrogeait sur l’origine de l’écriture. C’était un questionnement sur pourquoi on écrit, d’où on écrit, quel événement, quelle faille, quel petit grain de sable fait de nous des écrivains ? Je me suis dit qu’il y avait peut-être un autre livre qui pouvait raconter ça, ce que j’ai appelé le livre fantôme dans une interview. De là à imaginer que certains lecteurs attendent ce livre fantôme, il n’y a qu’un pas.
Il est présent à l’arrière-plan, d’une certaine manière.
Tout à fait, d’ailleurs peut-être ce roman-ci est-il le livre fantôme.
Ou pas ?
Ou pas, voilà. En tout cas, pas nécessairement sous la forme que le lecteur attend.
Ni que L. attend ?
Et que L. attend. Bien sûr, il y a un jeu sur le vrai et le faux. Au départ, la confusion non seulement possible mais souhaitée entre la narratrice et l’auteure est voulue. Maintenant, jusqu’où cette histoire est vraie, c’est toute la question. Le titre résume d’ailleurs cette tendance du moment qui est de nous raconter des histoires en les certifiant, en leur apposant le label du réel. Mais, en fait, on n’en sait rien si elles sont réelles, jusqu’où elles sont réelles et en quoi une fiction n’est-elle pas plus réelle ou plus vraie ?
C’est le « mentir-vrai » d’Aragon ?
Oui, il y a quelque chose de ça. De toute façon, pour moi, dans l’écriture, ce n’est pas ça qui compte, au fond. La vérité est ailleurs. Elle n’est pas dans la vérité de l’histoire ou de son origine, elle est dans la manière dont l’écrivain s’en empare et la traite.
Il y a une part de jeu ?
Oui, il y a une part de jeu.
Vous utilisez des prénoms et des noms réels, celui de votre compagnon, François, ceux de quelques écrivaines, Lionel Duroy qui écrit l’autobiographie de Depardieu… C’est une manière d’égarer encore plus le lecteur ?
En tout cas, c’est une manière de jouer avec les codes. Mon idée était de jouer avec les codes de l’autofiction et, parmi ces codes-là, il y a le fait de conserver les prénoms, de se créer un double romanesque qui porte le même prénom que le mien. Et, aujourd’hui, les gens savent le prénom de mon compagnon. Donc, oui, je joue avec le lecteur, je l’emmène dans un voyage où il part en effet de l’idée qu’il lit quelque chose de « vrai », où il retrouve d’une certaine manière l’auteure de Rien ne s’oppose à la nuit après le succès de ce livre – et peut-être d’ailleurs que cette Delphine-là, au début du roman se confond tout à fait avec moi. Ensuite, le voyage va brouiller les pistes, brouiller les codes, peut-être en inventer d’autres pour inviter le lecteur à se poser un certain nombre de questions sur l’écriture, sur la littérature, sur sa lecture aussi : pourquoi est-il si important que ce soit vrai ou pas ?
Vous jouez même avec les nerfs du lecteur jusqu’au dernier signe typographique, l’astérisque qui suit le mot « FIN ». Car, finalement, qui a écrit ce livre ?
Exactement. Qui a écrit ce livre ? Est-ce que c’est L., est-ce que c’est Delphine, est-ce que c’est l’autre qui existe chez chaque écrivain ? C’est toujours un autre qui écrit par-dessus notre épaule.
C’est aussi un livre sur la manipulation. Etait-ce le thème central du roman romanesque ?
Oui, c’est le point de départ et c’est une question qui m’intéresse. Je l’ai déjà abordée dans d’autres romans et il faut croire que ça me tient à cœur, la description d’une relation d’emprise, l’abus de pouvoir, la manière dont on peut être littéralement phagocyté, anesthésié, paralysé par quelqu’un d’autre…
Au terme de ce livre, peut-on dire que la fiction a gagné ou, plus fondamentalement, que l’écriture a gagné ?
C’est une question intéressante… Je dirais que la fiction l’emporte. Peut-être que c’est un éloge de la fiction sous couvert d’autobiographie.
Pensez-vous déjà au prochain livre ?
Je commence à y penser, oui. Mais je ne sais pas quand je le terminerai : chaque livre a son propre rythme et peut-être que ce sera quatre ans, peut-être que ce sera dix, je n’en sais rien.

Quête modianesque pour Didier Blonde, fasciné par le portrait d'une femme dont on sait peu de choses, à l'exception du nom et de la date de la mort, dont les cendres se trouvent au cimetière du Père-Lachaise à Paris.
Cette Leïlah Mahi, qui fut-elle, que représente-t-elle pour ceux qui l'ont connue, et qui eux-mêmes ont été oubliés? Le livre chemine par intermittences, il a d'abord été un bref article qui aurait pu clore le sujet, car après tout, qu'y avait-il de plus à en dire?
Sinon que les obsessions, même à éclipses, ne relâchent pas si facilement leur emprise sur un écrivain familier de la période où à vécu Leïlah Mahi, et qui y a toujours privilégié les personnages de l'arrière-plan, les rôles secondaires, les silhouettes fugitives.
Un très beau récit qui dépose, chez le lecteur, une fine poussière venue du passé.

Donner une jeune Juive pour femme à Abdelkader afin qu’il protège les siens, c’est l’idée d’un vieux rabbin dans La fiancée était à dos d'âne, de Vénus Khoury-Ghata. Mais l’Emir a bientôt perdu ses guerres, Yudah suit le mouvement de l’exil vers la France. Et se laisse porter par les événements, sûre de son destin. Même si, devenue Judith, elle rencontrera Victor Hugo à Paris pendant la révolution de 1848, elle n’aura pas le temps de l’accomplir. Sa trajectoire brisée est imaginée dans une langue très pure, porteuse d’une sorte d’évidence.

jeudi 8 octobre 2015

Le Prix Nobel de littérature à Svetlana Alexievitch

Le moins qu'on puisse écrire, c'est que l'Académie suédoise ne nous a pas surpris cette année en couronnant la Biélorusse Svetlana Alexievitch, citée depuis des années comme possible lauréate du Prix Nobel de littérature, et que les sites de paris en ligne plaçaient largement en tête des pronostics sans que, comme cela s'est parfois produit, des mouvements de dernière minute viennent tout remettre en question.
J'avais déjà, l'an dernier, visité avec insistance deux de ses livres, ceux qui se trouvaient dans ma bibliothèque, et j'avais été frappé par la justesse avec laquelle étaient rendues les voix des témoins qu'elle avait interrogés pour La supplication et La fin de l'homme rouge. Mais la vérité, c'est que je n'ai pas lu complètement un seul de ses livres. Je vais donc sagement me contenter de vous proposer les premières lignes de ces deux-là, même si c'est visiblement dans une vision intégrale qu'on devrait prendre vraiment conscience de leur ampleur. Si cela vous en donne le goût et que vous y allez voir de plus près, cela n'aura pas été inutile.

La supplication : Tchernobyl, chroniques du monde après l'apocalypse (1998)
«Je ne sais pas de quoi parler... De la mort ou de l’amour? Ou c’est égal... De quoi?
Nous étions jeunes mariés. Dans la rue, nous nous tenions encore par la main, même si nous allions au magasin... Je lui disais: “Je t’aime.” Mais je ne savais pas encore à quel point je l’aimais... Je n’avais pas idée... Nous vivions au foyer de la caserne des sapeurs-pompiers où il travaillait. Au premier étage. Avec trois autres jeunes familles. Nous partagions une cuisine commune. Et les véhicules étaient garés en bas, au rez-de-chaussée. Les véhicules rouges des pompiers. C’était son travail. Je savais toujours où il était, ce qui lui arrivait. Au milieu de la nuit, j’ai entendu un bruit. J’ai regardé par la fenêtre. Il m’a aperçue : “Ferme les lucarnes et recouche-toi. Il y a un incendie à la centrale. Je serai vite de retour.”
Je n’ai pas vu l’explosion. Rien que la flamme. Tout semblait luire... Tout le ciel... Une flamme haute. De la suie. Une horrible chaleur. Et il ne revenait toujours pas. La suie provenait du bitume qui brûlait. Le toit de la centrale était recouvert de bitume. Plus tard, il se souviendrait qu’ils marchaient dessus comme sur de la poix. Ils étouffaient la flamme. Ils balançaient en bas, avec leurs pieds, le graphite brûlant... Ils étaient partis comme ils étaient, en chemise, sans leurs tenues en prélart. Personne ne les avait prévenus. On les avait appelés comme pour un incendie ordinaire...

La fin de l'homme rouge ou Le temps du désenchantement (2013)
Nous sommes en train de faire nos adieux à l’époque soviétique. À cette vie qui a été la nôtre. Je m’efforce d’écouter honnêtement tous ceux qui ont participé au drame socialiste…
Le communisme avait un projet insensé : transformer l’homme “ancien”, le vieil Adam. Et cela a marché… C’est peut-être la seule chose qui ait marché. En soixante-dix ans et quelques, on a créé dans le laboratoire du marxisme-léninisme un type d’homme particulier, l’Homo sovieticus. Les uns le considèrent comme une figure tragique, d’autres le traitent de sovok, de pauvre Soviet ringard. Il me semble que je connais cet homme, je le connais même très bien, nous avons vécu côte à côte pendant de nombreuses années. Lui – c’est moi. Ce sont les gens que je fréquente, mes amis, mes parents. J’ai voyagé à travers l’ex-Union soviétique pendant plusieurs années, parce que les Homo sovieticus, ce ne sont pas seulement les Russes, mais aussi les Biélorusses, les Turkmènes, les Ukrainiens, les Kazakhs… Maintenant, nous vivons dans des pays différents, nous parlons des langues différentes, mais on ne peut nous confondre avec personne. On nous reconnaît tout de suite ! Nous, les gens du socialisme, nous sommes pareils à tous les autres, et nous ne sommes pas pareils, nous avons notre lexique à nous, nos propres conceptions du bien et du mal, des héros et des martyrs. Nous avons un rapport particulier à la mort.