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mercredi 2 décembre 2020

Djaïli Amadou Amal, Goncourt des Lycéens


Djaïli Amadou Amal s’était déjà imposée au Cameroun, son pays, grâce aux trois romans qu’elle y a publiés de 2010 à 2017. Mais, hors quelques spécialistes de la littérature africaine, qui la connaissait sous nos latitudes ? Le déclic s’est produit l’an dernier avec l’attribution du Prix Orange du livre en Afrique à Munyal, les larmes de la patience, son livre le plus récent, paru à Yaoundé aux Editions Proximité en 2017. Il vient d’être réédité par Emmanuelle Collas sous un autre titre : Les impatientes. Il ne passe pas inaperçu : finaliste du Goncourt, il a reçu le Goncourt des Lycéens.

Pour expliquer ce qu’est le roman, reprenons le premier mot du titre original : munyal. Cela ne nous disait rien avant la lecture, c’est bien entré (et ancré) maintenant tant il est répété, en version originale ou en français, la langue d’écriture de Djali Amadou Amal : patience. La plus grande vertu des femmes devant leurs maris…

Elle est la conséquence des conseils qu’un père donne à sa fille quand elle se marie : « Ils ne se résumaient qu’à une seule et unique recommandation : soyez soumises ! » Tout accepter de l’époux, endosser la responsabilité de la réussite ou de l’échec du mariage. « Pour conclure, patience, munyal face aux épreuves, à la douleur, aux peines. »

Elles sont trois, les impatientes de la romancière : Ramla, Hindou et Safira. Peu enclines à suivre les lois qui leur sont imposées, rétives à rester à la place précise que la société musulmane définit pour chacun – et encore davantage pour chacune. La révolte gronde en elles, les moyens de l’exprimer sont limités et elles se heurtent au poids des traditions et aux habitudes de la polygamie. « Souviens-toi que personne ne doit soupçonner ton ressentiment. Personne ne doit deviner ton chagrin, ta rage ou ta colère. N’oublie pas. Maîtrise de soi ! Sang-froid ! Patience ! » La tante de Safira comprend ce qui bout à l’intérieur, mais les conseils sont les mêmes que ceux d’un père.

vendredi 29 mai 2020

Quand Adeline Dieudonné partait en tournée


Je vous ai déjà parlé ici de La vraie vie, le premier roman d’Adeline Dieudonné qui a beaucoup fait parler de lui en 2018. La réédition au format de poche me donne l’occasion d’y revenir par le biais de ce qu’elle me racontait, à cette époque, de la préparation au Goncourt des Lycéens. Coup d’œil dans le rétroviseur – ceci se passait il y aura bientôt deux ans…

Adeline Dieudonné, pendant une semaine d’octobre, a fait comme les autres écrivains présents dans la première sélection du Goncourt, bien que pas tous avec la même assiduité : elle a écumé des lycées de France pour rencontrer les jeunes lecteurs du Goncourt des Lycéens à Paris et ailleurs. Ceux-ci auraient à choisir cinq titres parmi ceux qui avaient été retenus par les « vieux » jurés, pour la délibération finale de ce jeudi à Rennes.
Bonne nouvelle : La vraie vie, son premier roman, appartient à la dernière sélection des lycéens, avec trois autres premiers romans de femmes et le deuxième de David Diop. Pas de pronostics pour l’instant, seulement des souvenirs. Plutôt agréables, d’ailleurs, à commencer par ceux de la découverte d’écrivains, plus complices que concurrents, embarqués dans le même parcours. Le côté « colonie de vacances » lui a plu, quelques personnalités aussi. Elle a d’ailleurs acheté les livres de Guy Boley et de Nicolas Mathieu – le Goncourt – et elle peut les lire tranquillement : ils ne sont pas parmi les finalistes. Une constante dans ses propos : ces écrivains-là et plusieurs autres sont sympathiques.
La raison d’être du parcours, reste, bien entendu, la rencontre avec les lycéens et les lycéennes. Qui posent, peut-être, des questions différentes des lecteurs professionnels ou même des adultes qui ne le sont pas ?
« L’ambiance était très festive, surtout le premier jour à Paris. Mais il y a parfois des questions vaches. On m’a demandé, par exemple, pourquoi il y a tant de clichés dans le livre. Ils disent cash ce qu’ils pensent. »
Adeline Dieudonné donne l’impression d’être partout comme chez elle, elle l’a prouvé dans les émissions de Laurent Busnel, de Laurent Ruquier ou ailleurs. On ne s’inquiétait donc pas pour elle face à des lycéens. Elle ne pense pas que les choses sont si simples : « J’étais un peu plus sur mes gardes, parce qu’on les sent exigeants. J’ai l’air à l’aise, mais je suis toujours un peu tendue au moment de monter sur le plateau. » Sur ce plateau, trois ou quatre écrivains, selon les variations de disponibilité, et dix minutes chacun, c’est-à-dire au fond peu de temps pour présenter son livre.
Ou pour séduire ? Car l’occasion est unique de rencontrer des jurés potentiels qui feront en tout cas remonter leurs votes vers la dernière délibération, celle qui se passe entre délégué(e)s des différentes classes concernées. Adeline Dieudonné ne croit pas trop à cette séduction : « Bien sûr qu’on est dans un rapport de séduction. Mais pas pour obtenir des voix, plutôt pour convaincre de lire le livre. Tout le monde ne l’a pas lu, ils sont rares, ceux qui, en plus des cours et des devoirs, lisent les quinze livres sélectionnés. Quelques-uns y arrivent. Quant aux manœuvres de séduction à proprement parler, ils n’y sont pas sensibles. Le discours démago, avec eux, je ne pense pas que ça marche. »
Elle retient le plaisir qu’elle a eu à dire des choses qu’elle n’avait pas dites aux journalistes. Oups ! voilà le genre de confidence dont on ne peut se contenter. Quoi ? quoi ? quoi ? Elle rit. Et avoue, en riant : « Que j’ai écrit ce livre pour séduire un homme. »
Elle retient aussi que, lors de la dernière étape de sa tournée des lycées, c’était son anniversaire. La date n’était pas passée inaperçue, merci Facebook. « Trois cents lycéens et lycéennes qui chantaient bon anniversaire, c’était génial ! »

jeudi 14 novembre 2019

Goncourt, la marque qui déchire

Quel est en France le prix littéraire d’automne qui génère le plus grand nombre de ventes ? Le Goncourt. 367.100 exemplaires en moyenne de 2014 à 2018, selon les chiffres de l’Institut GFK. Et ensuite ? Le Goncourt, aussi, mais celui des Lycéens. 314.000 exemplaires. Joli doublé qui consacre une marque venue de loin et qui a su se renouveler pour rester au-devant de l’actualité : le premier Prix Goncourt a été attribué en 1903 à John-Antoine Nau et, depuis 1985, cette récompense unique a fait des petits.
À l’initiative de l’académie Goncourt elle-même, le Goncourt de la nouvelle a été créé en 1974, celui de la biographie en 1980 (à présent Goncourt de la biographie Edmonde Charles-Roux). Puis vinrent en 1985 celui de la poésie, ajoutant depuis en légitime hommage à l’auteur d’une monumentale Histoire de la poésie qui siégeait en son sein le nom de Robert Sabatier à son appellation, et en 1990 celui du premier roman. Ils n’étaient, à leurs débuts, que des Bourses Goncourt, ils ont franchi l’épreuve du temps et ont été revalorisés en autant de Prix Goncourt. Sans atteindre, et de loin, la notoriété de celui que vient de recevoir Jean-Paul Dubois. (Auquel, car je n’aurai peut-être plus l’occasion de le faire, j’applaudis encore une fois.)
Entre-temps, la Fnac, qui était en 1988 la plus importante enseigne à la fois culturelle et commerciale de France, avait eu l’idée de génie de créer le Goncourt des Lycéens, « avec la bienveillance de l’académie Goncourt », dit la notice Wikipédia. Académie Goncourt qui, néanmoins, a dû se sentir suffisamment gênée un temps par l’aspect commercial du projet pour tenter de retrouver son indépendance et promouvoir elle-même, un temps, une Bourse Goncourt jeunesse. La puissance de feu de la Fnac et le succès croissant du Goncourt des Lycéens a eu raison de celle-ci, toute gêne est oubliée.
Rectificatif: il n'y avait dans la Bourse Goncourt jeunesse que du plaisir et aucune gêne vis-à-vis d'une enseigne marchande, comme me le signale un message d'un juré actuel. Je le cite: «créée à l’initiative de Michel Tournier, elle était remise à l’auteur d’un album jeunesse pour les petits, avec l’appui de la ville de Fonvieille, lieu de naissance d’Alphonse Daudet. Le jour où celle-ci s’est retirée, ça s’est arrêté, voilà tout.» Dont acte.
Sur base de la première sélection Goncourt annoncée en septembre, des comités locaux rassemblant près de 2.000 lycéens lisent et commentent, sélectionnent à leur tour (huit titres cette année) en vue du vote final qui a couronné cette année, vous le savez déjà, le roman de Karine Tuil, Les choses humaines, couronné hier par le Prix Interallié.
Les chiffres de ventes fournis pour le Goncourt des Lycéens mériteraient d’être analysés plus finement, en particulier pour les années concernées. Car le cumul de 2019 est loin d’être une première et l’effet du prix des jeunes lecteurs s’est additionné avec celui du Renaudot en 2014 et 2015 (David Foenkinos et Delphine de Vigan), du roman Fnac en 2016 (Gaël Faye) ainsi que du Prix littéraire du Monde en 2017 (Alice Zeniter).
L’académie Goncourt elle-même, sollicitée un peu partout, parraine depuis 1998 des Choix Goncourt dans différents pays. La Pologne avait ouvert en 1998 une série qui a, depuis, gagné d’autres territoires : l’Orient, la Serbie, l’Italie, la Roumanie, la Tunisie, la Belgique, la Suisse, la Slovénie, l’Espagne, la Bulgarie, l’Algérie, la Chine, le Brésil, le Royaume-Uni, l’Autriche, la Grèce, la République tchèque, le Maroc et la Géorgie. J’en oublie peut-être.
Ils essaiment, les académiciens Goncourt…

jeudi 17 novembre 2016

Gaël Faye, Goncourt des Lycéens

C'était le roman le plus souvent cité parmi les sept derniers sélectionnés. Mais, quand des lycéens discutent, on ne sait pas ce qui peut arriver. Cette fois, une apparence de logique a été respectée et le Goncourt des Lycéens va à Gaël Faye pour Petit pays. Un livre dont je vous ai déjà parlé, un honorable premier roman, mais qui a provoqué un engouement dont j'ai quelques difficultés à m'expliquer les raisons.
Du moins sera-t-il encore quelques semaines dans les meilleures ventes, et rencontrer, ne serait-ce que par la lecture, un nouvel auteur, c'est toujours bien. Même si je ne sens pas, dans cet ouvrage, le potentiel d'une oeuvre. Mais c'est une autre histoire.
Ainsi se clôt, pour 2016, une longue série de prix littéraires.

mardi 15 novembre 2016

Wepler, Goncourt des Lycéens, ça se termine

On va pouvoir souffler, la saison des prix littéraires français s'achève. Mais a-t-on envie de souffler? Je termine la lecture de Double nationalité, de Nina Yargekov, qui est une splendeur et que je n'aurais peut-être pas ouvert si le Prix de Flore ne m'y avait poussé.
Pour le Prix Wepler-Fondation La Poste, c'était bon: j'avais lu le lauréat et l'auteur signalé par la mention spéciale du jury.
Lauréat, donc, Stéphane Audeguy et son étrange - mais fascinante - Histoire du lion Personne.
Personne, c’est son nom, est un lion prérévolutionnaire sans le savoir. Avec son ami Hercule, le chien, il est venu du Sénégal lors d’un voyage infernal, pour garnir une Ménagerie de Versailles qui bientôt n’intéressera plus le peuple. Un régime s’effondre en 1789, un animal résiste, avec l’aide de quelques hommes qui lui sont attachés. Le romancier n’a pas essayé de se mettre dans la tête du lion, mais il l’observe sous toutes ses coutures.
La mention spéciale du jury est pour Ali Zamir et Anguille sous roche. Je vous en avais parlé.

Jeudi, le Goncourt des Lycéens annoncera le lauréat d'un des prix les plus convoités par les amateurs de chiffres - surtout les années où les jeunes couronnent un roman qui avait déjà été remarqué par les grands. cela pourrait bien arriver cette fois encore, plusieurs des titres qui feront l'objet de la délibération finale sont dans ce cas. Voici la liste restreinte.
  • Nathacha Appanah. Tropique de la violence (Gallimard)
  • Magyad Cherfi. Ma part de Gaulois (Actes Sud)
  • Gaël Faye. Petit pays (Grasset)
  • Ivan Jablonka. Laëtitia ou La fin des hommes (Seuil)
  • Laurent Mauvignier. Continuer (Minuit)
  • Leïla Slimani. Chanson douce (Gallimard)
  • Karine Tuil. L'insouciance (Gallimard)

mardi 1 décembre 2015

Delphine de Vigan, le Goncourt des Lycéens après le Renaudot

Delphine de Vigan avait déjà reçu le Prix Renaudot pour D'après une histoire vraie. La voici, avec deux semaines de retard sur le calendrier, histoire de se remettre des attentats du 13 novembre (si on se remet jamais de cela), lauréate du Goncourt des Lycéens 2015.
Vous trouverez ici l'article et l'entretien qui vous diront tout (ou presque tout, car il y a des choses qu'il faut taire sous peine de priver le lecteur d'un mécanisme parfaitement installé) d'un livre plein de qualités.

vendredi 13 novembre 2015

Sept pour le Goncourt des Lycéens

Non, non, l'Interallié, hier, ne terminait pas tout à fait la saison des prix littéraires. Il en reste et, parmi ceux qu'on attend encore, le Goncourt des Lycéens est assez important pour ne pas être ignoré. Outre qu'il mobilise un nombre considérable de partenaires et de participants, il a à mes yeux pour vertu essentielle de faire lire des jeunes en les motivant de belle manière.
Bon, l'année dernière, ils avaient choisi David Foenkinos, je ne dirai pas que j'ai applaudi bien fort...
J'espère qu'ils feront mieux mardi prochain, jour de la dernière délibération de leurs délégués. Ils ne discuteront pas, en tout cas, de Mathias Enard, qui avait déjà reçu le Goncourt des Lycéens et qui, bien que présent dans la première sélection du Goncourt (qui sert de base à la liste de lectures), n'appartenait pas aux propositions faites aux jeunes cette année. Il n'a pas perdu au change... Ils ne discuteront pas non plus de la moitié des autres écrivains présents dans cette première sélection, puisque sept d'entre eux ont été écartés: Nathalie Azoulai, Nicolas Fargues, Jean Hatzfeld, Hédi Kaddour, Simon Liberati, Boualem Sansal et Denis Tillinac.
Voici donc ceux qui restent, et parmi lesquels se trouve le Goncourt des Lycéens 2015. Parmi eux, deux lauréates de cette saison, au Décembre et au Renaudot.
Saurez-vous les retrouver?
  • Christine Angot, Un amour impossible (Flammarion)
  • Isabelle Autissier, Soudain, seuls (Stock)
  • Olivier Bleys, Discours d’un arbre sur la fragilité des hommes (Albin Michel)
  • Alain Mabanckou, Petit Piment (Seuil)
  • Tobie Nathan, Ce pays qui te ressemble (Stock)
  • Thomas B. Reverdy, Il était une ville (Flammarion)
  • Delphine de Vigan, D'après une histoire vraie (Lattès)

vendredi 14 novembre 2014

Prix Renaudot et Goncourt des Lycéens

Le Renaudot des Lycéens n'a pas le même retentissement que le Goncourt des mêmes Lycéens - ou d'autres, en fait, mais l'essentiel est que ces jurés soient choisis dans une tranche d'âge où, déplore-t-on souvent, la lecture est un sport, ou un passe-temps, peu répandu.
Hier, en tout cas, les jeunes du Renaudot des Lycéens ont fait un excellent choix en donnant leur prix à un des très bons romans de la rentrée, oublié par tous les jurys d'adultes spécialisés. Eric Reinhardt, avec L'amour et les forêts, succède donc à Christophe Ono-dit-Biot, qui avait reçu la même récompense l'année dernière - en plus du Grand prix du roman de l'Académie française, ce qui laisse tous les espoirs à Eric Reinhardt, encore sélectionné pour l'Interallié. Et pour le Goncourt des Lycéens, dont on connaît, depuis hier aussi, la dernière sélection des six romans parmi lesquels se trouvera le lauréat, annoncé la semaine prochaine, le 18.
Voici cette liste:
  • Grégoire Delacourt. On ne voyait que le bonheur (Lattès)
  • Clara Dupont-Monod. Le roi disait que j'étais le diable (Grasset)
  • Benoît Duteurtre. L'ordinateur du paradis (Gallimard)
  • David Foenkinos. Charlotte (Gallimard)
  • Eric Reinhardt. L'amour et les forêts (Gallimard)
  • Joy Sorman. La peau de l'ours (Gallimard)

Lydie Salvayre, lauréate du "vrai" Goncourt, ne s'y trouve plus et nous n'aurons donc pas cette année, comme cela arrive parfois, de doublé.
En revanche, le Prix Rossel, dont je vous ai donné samedi la sélection, a quelques chances (deux sur cinq) d'aller à un livre déjà récompensé. Vous savez depuis hier que Jean-Pierre Orban a reçu le Prix du Premier Roman pour Vera, et c'est hier aussi (mais trop tard pour que j'en fasse mention ici le jour même) qu'In Koli Jean Bofane a été couronné par le Grand Prix du Roman Métis pour Congo Inc.
Si un de ces deux-là ne reçoit pas le Rossel, ce ne sera pas très grave: ils ont déjà réussi leur saison des prix littéraires.

jeudi 14 novembre 2013

Prix Goncourt des Lycéens : Sorj Chalandon

Les jeunes n'ont pas fait comme leurs aînés: ils ont couronné Sorj Chalandon pour Le quatrième mur, un roman âpre, bourré de questions et d'espoir.
Sorj Chalandon part à Beyrouth, en pleine guerre. Georges, le personnage de son sixième roman, Le quatrième mur, y part en tout cas, un peu malgré lui, lié par la promesse faite à son meilleur ami, son frère, Samuel Akounis, mourant d’un cancer sur son lit d’hôpital. Sam est juif. Et grec. Le soir du coup d’Etat de 1967, à Athènes, le Théâtre du Rébétiko devait donner Ubu roi, mis en scène par Samuel Akounis. Ce jour-là, Ubu était dans la rue et, au théâtre, le metteur en scène « avait demandé à ses acteurs de remplacer “Père Ubu” par Geórgios, prénom du chef militaire de la junte. » Quand Georges rencontre Sam à Paris en 1974, le Grec raconte l’occupation de Polytechnique et les tanks qui y ont mis fin, l’année précédente. Puis sa blessure et sa fuite.
Sam et Georges sympathisent, ont de longues conversations. Le premier est fasciné par Antigone, la version d’Anouilh, pas celle de Sophocle, à ses yeux « réduite au devoir fraternel et prisonnière des dieux. » Il est accompagné par « la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien », comme Anouilh présente Antigone dans le prologue de sa pièce. Il veut que Georges relise – ou plutôt lise, car il n’a pas osé dire qu’il ne l’avait jamais lue – Antigone. Comme il voudra, en 1982, que Georges aille à Beyrouth mener à son terme une entreprise que sa santé ne lui permet plus de poursuivre : monter Antigone pendant une trêve acceptée par tous les camps : « Il n’y aurait qu’une seule représentation, en octobre. Il faudrait une salle neutre, ni dans l’ouest de Beyrouth, ni dans l’est. Sur la ligne de démarcation. Une ancienne école, un entrepôt, n’importe quoi. Il voulait un lieu qui parle de guerre, labouré de balles et d’éclats. Quatre murs ou seulement trois. Pas de toit, peu lui importait. Il avait visité un cinéma délabré qui lui plaisait. Il imaginait les communautés entrer dans ce théâtre d’ombres par les deux côtés du front. Il les voyait avec des chaises pliantes, des coussins, des bouteilles d’eau, des pistaches. Tous ensemble, rassemblés. Deux heures d’une soirée d’automne. Avec les combattants, crosse en l’air le temps d’un acte. »
L’idée est grandiose et folle. Sam, qui y travaille depuis trois ans, s’est persuadé que tout était presque prêt, que les acteurs, choisis dans les différentes communautés opposées les unes aux autres, connaissaient leur texte, que les antagonistes avaient tous marqué leur accord. Georges n’a plus qu’à donner le dernier coup de rein et la représentation se fera. Le miracle d’un moment de paix. Auquel Georges accepte d’apporter sa contribution.
Sorj Chalandon ouvre Le quatrième mur par une scène de guerre. Spectaculaire, elle place Georges face à la violence extrême et à des événements contre lesquels il n’a aucun pouvoir, pas même ceux du théâtre. Elle place aussi le lecteur au cœur de tous les dangers. Le lecteur en verra d’autres, plus loin dans le livre, du côté de Sabra et Chatila. Le romancier affronte le réel après que ses personnages ont tenté de le contourner par le théâtre. La paix est sans doute possible dans un monde idéal mais Beyrouth, à cette époque, est si loin d’un monde idéal que même une pause dans les combats est improbable. Georges est muni de cinq laissez-passer qui provoquent de drôles de moments, moments drôles malgré tout, quand il s’emmêle à vouloir montrer le bon et en sort un autre. Rare sourire dans une authentique tragédie animée cependant d’un espoir plus fort que le sens de la réalité. C’est beau comme sont belles les utopies.


vendredi 16 novembre 2012

Une dernière gorgée de Dicker (pour l'instant)


De 7 à 77 ans, ou presque, tout le monde aime Joël Dicker et son deuxième roman, La vérité sur l’affaire Harry Quebert. Les académiciens de l’Académie française, proches de l’âge au-delà duquel la lecture de Tintin provoque des réactions incontrôlées, lui avaient donné leur Grand prix du roman il y a moins d’un mois. Hier, les jeunes jurés du Goncourt des Lycéens ont fait pareil. La manière de montrer son inclination avant la délibération est cependant empreinte des comportements de chaque génération. Quai Conti, Marc Fumaroli, 80 ans depuis juin, avait le premier publié un article élogieux dans Le Figaro. Côté lycéens, et surtout lycéennes, c’est un soutien-gorge lancé sur scène lors d’une rencontre avec Joël Dicker qui avait pesé pour plusieurs voix. Mais on ne connaît ni l’âge de la propriétaire, ni la taille du bonnet. (Nous avons posé la question à Joël Dicker, au cas où il aurait récupéré la pièce de lingerie pour un début de sa collection d’écrivain rock star, mais sans espoir de réponse. Il n’a pas le temps, il continue la collecte.)
La vérité sur l’affaire Harry Quebert, pour les distraits qui seraient passés à côté des articles que j'ai déjà consacré au roman, est un thriller littéraire. Avec toutes les qualités du thriller, qui poussent à tourner les pages jusqu’au bout avec l’envie féroce de savoir si Harry Quebert, écrivain, a oui ou non tué cette gamine dont il était amoureux trente-trois ans avant, quand elle a disparu, et dont on vient de retrouver le cadavre enterré dans sa propriété. Avec aussi, pour la littérature, les leçons d’un écrivain à un autre, puisque Marcus Goldman, en panne devant son projet de deuxième roman, est venu chercher conseil auprès de son mentor, Harry. Au moment où éclate la fameuse affaire…
On a, dans certains milieux parisiens et chagrins, dit beaucoup de mal de ce livre qui serait écrit comme un roman de plage, semblerait traduit de l’américain et ne représenterait en rien l’esprit français (on voulait probablement dire : parisien). Peu importe. Les lecteurs ont déjà emboîté le pas des académiciens français, ils suivront aussi les lycéens. Parce que l’intelligence réconciliée avec le plaisir, c’est assez rare pour ne pas faire le coup de l’arrogance méprisante.


P.S. Ecrit pour Le Soir hier après-midi, et non paru en raison du manque de place dans les pages culturelles du quotidien, cet article sorti par la porte revient par la fenêtre. Certains romanciers disent bien qu'ils sont conduits par leurs personnages. Moi, c'est par mes articles...

jeudi 15 novembre 2012

Joël Dicker double la mise avec le prix Goncourt des Lycéens


On s'y attendait un peu, en raison de l'écho venu des réunions qui se tenaient entre lycéens pour "leur" Goncourt. Ils ont choisi comme les académiciens - mais pas ceux de l'académie Goncourt, comme ceux de l'Académie Française. Et Joël Dicker, sur qui Lionel Jospin n'a aucun pouvoir puisque l'écrivain est suisse, est un cumulard: il reçoit, après le Grand prix du roman de l'Académie française dont je vous ai parlé, le prix Goncourt des Lycéens pour La vérité sur l'affaire Harry Quebert. L'entretien s'est tenu, par téléphone, au début du mois dernier (ce qui explique la dernière question).
Chaque chapitre est précédé d’une brève introduction. Celle de l’épilogue est assez drôle : « Un bon livre, Marcus, est un livre que l’on regrette d’avoir terminé. » Parce que c’est exactement ce qui se passe avec La vérité sur l’affaire Harry Quebert.
Je suis très heureux si ça plaît et si on éprouve de la tristesse à lâcher ce livre à la fin.
Est-ce que vous comprenez l’engouement qui grandit autour de ce roman ?
Pas du tout. Je suis bien sûr très heureux de l’engouement, de savoir que les gens l’aiment, des bons retours que j’ai. Je suis à Bruxelles depuis hier et c’est un plaisir très particulier d’être en Belgique, parce que c’est un pays que j’aime beaucoup et dont je me sens proche en étant Suisse. Nous avons des points communs. J’ai rencontré des libraires contents, des journalistes contents… Mais j’ai un peu de peine à me rendre compte à quel point ça peut plaire.
Vous aviez déjà publié Les derniers jours de nos pères, votre premier roman, au début de l’année. Il a eu toute une histoire, ce livre. Vous aviez d’abord reçu le Prix des écrivains genevois sur manuscrit, c’est ça ?
Oui. Je l’ai écrit il y a à peu près deux ans et demi. Il se passe en France et raconte l’histoire de l’implication des services secrets britanniques dans la résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale. Je m’étais donné beaucoup de peine pour ce roman et pour le rendre le plus littéraire possible, parce que j’avais l’impression que c’était important pour qu’un livre trouve preneur chez un éditeur. Je l’ai donc envoyé à des éditeurs, et personne n’en a voulu. Je l’ai donc rangé dans un tiroir pendant un an. Puis on m’a parlé de ce concours sur manuscrits à Genève et je me suis dit que j’allais le proposer, ne serait-ce que pour savoir si cela valait la peine de continuer à écrire. J’étais déjà en train de travailler sur La vérité sur l’affaire Harry Quebert, un gros livre qui me demandait beaucoup de travail et je me demandais si j’étais vraiment fait pour ça. Beaucoup de questions me passaient par la tête. Et puis, à ma grande surprise, j’ai eu le premier prix. C’est là où j’ai rencontré Vladimir Dimitrijevic, monstre sacré de l’édition en Suisse et bien au-delà. Il avait lu le manuscrit et voulait l’éditer. L’aventure de ce livre a commencé ainsi. Il a proposé ensuite une coédition avec Bernard de Fallois. Quelques mois ont passé et, malheureusement, Dimitrijevic est mort entretemps sur la route, avant la sortie de ce livre qui, du coup a été retardé et est finalement sorti en janvier. Pendant ce temps, j’avais presque fini d’écrire La vérité sur l’affaire Harry Quebert… Là, je m’étais dit qu’il ne fallait pas écrire seulement pour que quelqu’un l’aime mais surtout pour se faire plaisir. Si personne n’en  avait voulu, j’aurais au moins eu la sensation agréable d’écrire quelque chose qui m’avait fait plaisir. C’est pourquoi ce livre ne répond pas tellement aux codes de l’édition française aujourd’hui…
Les codes de l’édition française existent moins qu’on ne le dit…
C’est possible, oui. Mais c’était dans mon esprit. Les codes, nous les fabriquons nous-mêmes. Donc, j’ai terminé ce livre au mois de mai et je pensais qu’il sortirait l’année prochaine. Mais Bernard de Fallois est sorti enthousiaste de sa lecture et il m’a convaincu que c’était le bon moment pour le faire.
Vous parlez beaucoup d’édition dans le livre, puisqu’il y a deux personnages d’écrivains. Mais il s’agit de l’édition américaine, ce qui est très différent. Vous la connaissez un peu ?
C’est l’édition américaine, et c’est le monde de l’entreprise en général. C’est un livre sur un livre, avec le monde des écrivains, dont c’était important d’avoir cette homogénéité et de parler un peu d’édition. Mais je parle d’un éditeur pour faire la satire du monde de l’entreprise aujourd’hui en Occident où, au fond, les chefs d’entreprise sont de plus en plus soumis à la pression des conseils d’administration, des actionnaires et doivent être axés sur les chiffres, la rentabilité. On a parfois l’impression qu’ils en oublient le produit qu’ils sont en train de fabriquer ou de vendre. Il y a quantité de marques qui s’éloignent de l’idéologie initiale du produit.
Pourquoi avoir choisi les Etats-Unis ?
J’avais envie d’écrire un roman qui se passe aux Etats-Unis. Le nord de la côte Est est une région que je connais bien parce que j’y ai passé beaucoup de temps. J’ai de la famille à Washington D.C. et qui a une maison de vacances dans le Maine, où j’ai passé un mois chaque année quand j’étais enfant. J’y vais souvent, j’y suis retourné encore il y a deux ans. Pour y avoir passé beaucoup de temps enfant, j’ai beaucoup rêvé là-bas et j’avais toujours eu très envie de placer le décor d’un livre à cet endroit. Mon premier livre, d’ailleurs, j’avais déjà envie de le placer dans un décor plus ou moins similaire mais je me suis fait happer par l’histoire du SOE [le Special Operation Executive créé par Churchill] que j’y raconte et le roman a complètement immigré en Angleterre et en France. C’est pour cela que, quand j’ai commencé à écrire mon deuxième roman, en pensant que c’était peut-être le dernier que j’écrivais et que je devrais me concentrer ensuite sur des choses plus sérieuses, je me suis dit que j’allais faire un livre qui me plairait de A à Z. Et, donc, le placer en Amérique du Nord puisque j’en avais toujours eu envie. J’y ai donc mis beaucoup de mes envies, beaucoup de mon caractère – un caractère assez gai, amusant et amusé par la vie. Je n’aurais peut-être pas osé faire ce livre comme ça si j’avais eu la volonté absolue de le faire publier pour qu’il marche, etc.
Entre le A et le Z de ce qui devait vous plaire dans ce roman, vous entrecroisez de nombreux thèmes. L’un d’entre eux vous a-t-il motivé plus que les autres ?
Il y avait deux points de départ. Le premier, c’était l’Amérique mais je ne savais pas quels personnages j’allais y mettre, s’ils seraient français ou américains, je me posais encore beaucoup de questions sur la forme. Le deuxième, c’était un sujet que j’avais envie de traiter : l’apprentissage. Je voulais le roman d’apprentissage d’un jeune homme qui découvre un peu la vie ou au moins une partie de la vie avec un maître. L’idée a évolué ensuite vers cette relation entre Marcus et Harry. Au départ, je pensais à un très jeune adulte et c’est devenu un homme déjà adulte – Marcus a une trentaine d’années – qui poursuit la relation avec son maître. Cette découverte de la vie quand il a déjà trente ans est un élément plus intéressant, me semblait-il, parce que cela donnait cette impression que j’ai, puisque c’est plus ou moins l’âge que j’ai – j’ai 27 ans –, qu’on est considéré comme un adulte à part entière avec les responsabilités qui nous incombent – j’ai des amis qui se marient, qui ont des enfants, qui deviennent les créateurs de la génération suivante – et qu’en même temps il y a encore beaucoup à apprendre. C’est agréable de se dire ça, que ce n’est pas fini, qu’il y a encore beaucoup à découvrir, des gens à aimer… On a une vie encore, devant nous.
La vérité sur l’affaire Harry Quebert est un roman très construit sur les rebondissements du récit, sur des dévoilements successifs. Possédiez-vous cette construction au départ, ou est-ce qu’elle est venue en route ?
Elle est venue en route. J’avais envie d’écrire un roman qui soit long et à la fois facile à lire. Modestement, c’était un peu le pari : qu’il plaise au lecteur qui n’aime pas lire, qui bloque devant un gros livre, et qu’il plaise aussi à celui qui aime lire, au lecteur exigeant. Je ne voulais pas un livre qu’on puisse ranger facilement dans une catégorie, mais qu’on puisse le transmettre parce qu’on l’a lu, qu’on l’a aimé et qu’on a envie de le faire lire à quelqu’un. Pour permettre cet échange entre les gens, c’était important d’avoir un livre qui puisse convenir à toutes sortes de caractères de lecteurs. Je dis cela de façon très modeste, parce que j’ignorais s’il serait ainsi. Mais je rêvais de m’en approcher. C’était tout le défi de ce livre, qui explique peut-être la variété de thèmes et le fait que j’ai un peu de peine, quand on me demande quel genre c’est, à dire si c’est un polar, un roman d’apprentissage, un roman sur l’écriture…
On peut résumer votre roman en disant : c’est l’histoire d’une petite ville dans laquelle tout à coup on découvre qu’il s’est passé des choses dont on ignorait tout. Ce serait le même résumé pour le roman de J.K. Rowling qui vient aussi de paraître, Une place à prendre. Que pensez-vous de ce rapprochement ?
C’est, au fond, un thème, si on ne prend que celui-là dans mon livre, très banal et commun à beaucoup de romans. Les livres se répètent beaucoup les uns les autres par leurs thèmes. Après, tout dépend de la manière dont c’est traité. Cela pourrait être du Simenon, ou n’importe quel polar britannique dont beaucoup sont construits à partir de ce schéma. Nous-mêmes, quand on se raconte une histoire, ou quand on raconte une histoire à des enfants, on a souvent besoin d’avoir un schéma-type qui permet de se repérer et, ensuite, de pouvoir broder autour.
Avez-vous parfois pensé à Lolita, de Nabokov ?
Un petit peu, évidemment, dans le personnage de Nola, mais pas tellement. Nabokov est un écrivain et un personnage qui m’intrigue et qui me plaît beaucoup. La référence à Lolita est là mais, ce qui est amusant, c’est que je n’avais pas lu Lolita depuis des années. Je devais avoir quinze ou seize ans et c’est un livre qui m’avait marqué. Quand on m’en a parlé après coup, je l’ai relu dans le courant du moins d’août et j’ai compris la portée de ce livre. J’ai surtout compris qu’il n’y avait pas beaucoup de liens entre ma Nola et la Lolita de Nabokov. Je ne sais pas si quelqu’un prendrait le risque aujourd’hui d’éditer ce roman qui est quand même très dérangeant… Ce n’est pas que cela m’a dérangé moi, mais les mœurs ont changé et la question de la pédophilie nous a frappés assez violemment. Elle est devenue très délicate.
Quand vous aurez reçu un grand prix littéraire dans quelques semaines, qu’allez-vous faire ?
[Il éclate de rire.]
Comme je vous le disais au début, je n’ai pas conscience de ce qui se passe. Très honnêtement, je n’ai pas l’impression d’être en course pour des prix. Je ne sais pas comment dire… Mais je ne fantasme pas sur les prix et je ne suis pas excité. Je suis très heureux, au jour le jour, que ce livre écrit d’abord pour mon plaisir rencontre un public, ait un succès – et un succès critique, aussi, c’est important. Le public est important mais la critique aussi. Quand on doute beaucoup, la reconnaissance fait du bien. Mais je ne voudrais pas gâcher ce plaisir que j’ai aujourd’hui d’être en Belgique, d’être avec vous au téléphone, en me projetant déjà plus loin et de me demander ce qui va se passer si j’ai un prix. Si ça sa passe bien avec un prix, je pense que ça me permettra de vivre tout ça encore plus pleinement. Et, s’il n’y a pas de prix, ce n’est pas très grave parce que j’ai déjà tellement de chance que c’est déjà, pour moi, quelque chose de très grand.

mercredi 14 novembre 2012

La dernière sélection du Goncourt des Lycéens

Demain, on connaîtra le lauréat du prix Goncourt des Lycéens. Hier, les délibérations régionales se sont tenues dans six Fnac de France, pour établir une liste courte (cinq titres) dans laquelle les treize lycéens délégués par leur région feront le choix définitif.
On trouve, dans la sélection, le roman du Suisse Joël Dicker, La vérité sur l'affaire Harry Quebert, que la rumeur donne très largement en tête des débats préliminaires - mais rien ne dit qu'un jury restreint réagira de la même façon, d'autant que l'auteur ne sera pas plus présent que les autres pour ajouter son charme naturel au plaisir de lire. Pas de soutien-gorge volant à attendre pendant la délibération, donc...
Le vrai prix Goncourt, Le sermon sur la chute de Rome, de Jérôme Ferrari, se trouve aussi parmi les cinq finalistes. Ainsi qu'un autre des quatre retenus par l'académie Goncourt dans leur ultime sélection: Lame de fond, de Linda Lê. Seul Patrick Deville manque à l'appel parmi les sujets du vote intervenu la semaine dernière chez Drouant.
Gwenaëlle Aubry, avec Partages, et Joy Sorman, avec Comme une bête, sont les deux repêchés de la sélection initiale publiée début septembre.
Quant à savoir ce qui sortira de la réunion des lycéens, demain, c'est une question très ouverte, à laquelle je me garderai bien d'apporter une réponse aujourd'hui.

lundi 7 novembre 2011

L'actualité littéraire (46) - Goncourt des Lycéens et Femina

Les lycéens ne s'inquiètent probablement pas de l'éditeur des livres qu'ils aiment - je l'espère, du moins. Malgré cela, ils sont tombés encore sur un roman publié chez Gallimard. Mais un excellent roman, Du domaine des Murmures, de Carole Martinez.
Après Le cœur cousu, vaste feuilleton sensible avec lequel elle courait les routes et ramassait, au bord de celles-ci, quantité de lecteurs, elle resserré son propos et l'a enfermé avec son héroïne Esclarmonde dans une cellule dont celle-ci ne devrait plus jamais sortir, pour avoir refusé d'épouser le nobliau que son père lui destinait. Vouée à Dieu en ce 12e siècle où on aime les miracles faute de pouvoir beaucoup espérer dans la vraie vie, elle devient objet d'adoration et de scandale. Car, avant de devenir sainte, elle avait été violée (l'identité du violeur est la part de suspense du roman) et était entrée enceinte en réclusion.
Un livre de douleur et de joie mêlées, comme il arrive dans les vies de grands mystiques, même imaginaires. Encore qu'au fond, je ne sais pas si Carole Martinez a inventé ou non son personnage, et cela n'a d'ailleurs aucune importance puisque Esclarmonde existe pour ses lecteurs.

Le prix Femina va à un livre au contraire plongé dans la rumeur du monde, même si celle-ci nous semble déjà si lointaine. Jayne Mansfield 1967, de Simon Liberati, raconte la mort - et la vie, mais il commence par la mort - d'une vedette de deuxième catégorie, qui eut son heure de gloire mais était déjà, lors de l'accident, sortie du cercle de lumière où elle aurait voulu rester. Vie ratée, destinée pathétique, tout cela est raconté avec force détails dans lesquels on se noie parfois mais qui, accumulés, finissent par donner une forte impression de réel.
On savait à peine encore qui elle avait été, cette Jayne Mansfield devenue strip-teaseuse pour arrondir ses fins de mois, et voilà qu'elle nous devient familière.

Puisque c'est une journée très chargée pour les imprimeurs qui fabriquent les bandes rouges destinées, dès demain (dès cet après-midi?), à désigner les différents lauréats, j'ajoute que le prix Femina étranger a été attribué à Francisco Goldman (Dire son nom) et le Femina essai à Laure Murat (L'homme qui se prenait pour Napoléon).

En face du jury féminin, des hommes ont donné le prix Virilo à Eric Chevillard (Dino Egger) et le prix Trop Virilo - les hommes n'en font jamais trop - à Eric Reinhardt (Le système Victoria).

Ce sera tout pour aujourd'hui.

mercredi 10 novembre 2010

Goncourt des Lycéens : Inculte !

Non, non, ici, Inculte (avec une majuscule) n'est pas une injure, bien au contraire.
C'est une belle bande d'écrivains, dans laquelle on trouve Maylis de Kerangal, prix Médicis cette année, Claro, pas encore récompensé pour CosmoZ (mais ça viendra, ça doit venir!), et Mathias Enard, dont Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants a reçu hier le prix Goncourt des Lycéens. Vivent les lycéens, qui préfèrent la grâce d'un pont (pas celui de Maylis de Kerangal, cela aurait pu aussi) dessiné par Michel-Ange à la pesanteur d'une œuvre plastique imaginée par Michel Houellebecq!
Forts de leur expérience de lecteurs encore limitée mais déjà subjective (comme il se doit), les membres du jury final se sont exprimés sur leur choix. Dans une dépêche AFP, je relève quelques phrases qui me plaisent beaucoup. Emeline, 18 ans, à propos de La carte et le territoire: "Les phrases manquaient de finition... ou peut-être que ce n'est pas le style qui nous plaît". Ou, pour comparer le Goncourt des adultes et celui des jeunes, François-Xavier, 15 ans: "On préférait quelque chose qui avait une profondeur qu'il n'y avait pas dans Houellebecq". Et pan!
Après la démesure rythmée de Zone, Mathias Enard a écrit un roman bref inspiré par un séjour de Michel-Ange à Constantinople, où le Sultan lui demande de construire un pont. L'artiste ignore s'il en est capable mais, comme il râle sur le pape, il y va. Il se promène, prend des notes (des listes, en fait), esquisse quelques dessins, s'ennuie un peu, s'interroge beaucoup. A-t-il bien fait de venir? On lui avait promis une fortune pour son travail, et les avances sont si maigres qu'il vit chichement.
C'est beau comme un conte occidental trempé dans une pâte orientale, avec l'ambiguïté sexuelle d'un chanteur (ou chanteuse), danseur (ou danseuse) dont la silhouette hante Michel-Ange. C'est beau comme un échec sublime.