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mercredi 13 juin 2018

Prix Libraires en Seine : Sorj Chalandon

Pas un roman de Sorj Chalandon sans un prix littéraire, ou presque. Les Libraires en Seine se conforment à cette règle non écrite en couronnant, pour cette année 2018, son dernier-né, Le jour d'avant, sur lequel j'avais eu l'occasion de lui poser quelques questions en septembre dernier. Les voici, avec ses réponses.

Zola est passé, avant Chalandon, par le monde des mineurs. Mais Le jour d’avant, c’est, comme dit l’un des personnages, « Germinal robotisé ». Nous sommes en décembre 1974 – et quarante ans après –, un coup de grisou va faire 42 morts à Liévin, dans le Nord de la France. Sorj Chalandon s’intéresse à la quarante-troisième victime, Joseph Flavent, dont le nom n’apparaît nulle part. Son frère Michel tente encore d’obtenir une impossible justice. Ou, à défaut, de venger la mémoire de Joseph.
L’hommage aux mineurs est nourri de colère. Et s’articule autour d’un basculement romanesque qui, quand on en a compris le mécanisme, fait basculer le récit dans une autre réalité.
Dès les premières pages de votre nouveau roman se manifeste un sens aigu de l’humanité. L’avez-vous cherché plus particulièrement cette fois-ci ?
C’est étrange, ce que vous dites, parce que j’ai l’impression d’être dans la continuité des autres livres. Chaque fois, je mets en scène un personnage à qui j’offre quelque chose de moi. Ce que vous ressentez, c’est ce que je suis, ce que je vis.
Oui, il y a cette continuité. Mais cela semble plus puissant ici…
Peut-être pour une raison toute simple : par rapport à une histoire vraie, la catastrophe de Liévin, je ne suis pas allé puiser dans mon enfance, dans mes souvenirs. Donc, j’ai créé un personnage fictif, Michel Flavent, j’ai créé son frère, Joseph, et je me suis senti moins contraint par des souvenirs propres. Je me suis senti sur quelque chose qui était assez nouveau, un peu étrange, assez effrayant aussi, le pur terrain de la fiction. Je ne suis pas frère de mineur. Mais, en même temps, et cela m’a guidé dans l’écriture du livre, si on me demande ce qu’il y a de moi dans le livre, c’est la colère. J’ai offert ma colère à Michel.
Vous avez vécu ces moments-là de près, après la catastrophe du 27 décembre 1974. Comment ?
J’étais à Libération depuis un an, j’avais 22 ans, et cette histoire-là m’a fait entrer en colère. J’étais militant, j’étais jeune, mais c’était la première fois que j’avais l’impression d’être confronté véritablement à l’injustice.
Vous avez découvert que le grisou avait des complices ?
Et ces complices étaient des hommes. Je n’ai plus supporté ce discours qu’on entend : un mineur ne meurt pas, un mineur se sacrifie. Comme un soldat qu’on envoie au front, c’est-à-dire que mourir, pour un mineur, c’est de l’ordre du normal. Cette martyrologie qui nous a été imposée, les mineurs qui sont des gens formidables, qui travaillent et vivent comme des bêtes mais qui meurent comme des héros, ça m’a insupporté. Même si, oui, il y a une fierté d’être mineur.
La deuxième chose qui m’a insupporté, c’est le mot de fatalité. Il n’y avait aucune faute de l’homme, c’était la faute de la fatalité.
La troisième chose, et j’en aurai fini avec ce qui m’a énervé, c’est que ce n’était pas un drame national. C’était un drame cantonné au Nord-Pas-de-Calais, qui a touché aussi, je sais, des gens en Belgique, parce qu’il y avait eu d’autres drames et que les mineurs n’y sont pas étrangers. Mais qui va rendre hommage à ces 42 hommes ? Est-ce que c’est Valéry Giscard d’Estaing, président de la République française ? Pas du tout. C’est Jacques Chirac, Premier ministre, qui rentre d’Afrique, qui est bronzé, qui dit trois mots et qui s’en va. Il n’a pas le courage d’aller sur le carreau de la mine, il n’a pas le courage de descendre au fond pour voir ce que c’est, la vie de mineur. La France avait détourné les yeux, la mine était morte et la mort des mineurs faisait partie de la mort de la mine.
Avez-vous eu la chance de descendre au fond ?
Oui, en Angleterre, quand j’ai suivi, dix ans après, en 1984, la grève des mineurs anglais contre Margaret Thatcher. J’ai eu… l’honneur – c’est plus qu’une chance – de prendre place dans un ascenseur grillagé et de descendre.
Cela permet-il d’être proche de ce que vivaient les mineurs ?
Je ne sais pas si c’est parce que je suis descendu. Je crois que des gens peuvent descendre au fond et en remonter sans que cela les touche. J’ai vu, dans des anciens reportages, des journalistes, un casque sur la tête, avec une condescendance toute parisienne. Ce qui m’a touché, c’est avant la mine, pendant la mine, après la mine, cette fierté, cette colère, cette dignité. Je ne l’ai pas connu ailleurs. Bien sûr que ça existe ailleurs. Mais moi, je l’ai ressenti chez les mineurs anglais en grève et chez les mineurs français en larmes.

vendredi 14 juillet 2017

Les premières sélections de la rentrée littéraire

Les critiques littéraires du Monde sont-ils adhérents à la Fnac? Voire libraires dans les mêmes grandes surfaces culturelles, en raison de leur faible salaire? L'idée traverse l'esprit après la publication des sélections pour le Prix littéraire Le Monde (annonce le 8 septembre) et pour le Prix du roman de la Fnac (le 14 septembre). Sur les onze titres de la première liste, six ont été aussi retenus par la Fnac. Celle-ci, il est vrai, ratisse beaucoup plus large avec 35 ouvrages, dont 9 en traduction. Là où le quotidien du soir se limite au domaine français.
Il n'est pas sans intérêt de croiser ces sélections pour mettre en évidence les six romans présents dans les deux. Les voici:
  • Sorj Chalandon. Le jour d'avant (Grasset)
  • Marie Darrieussecq. Notre vie dans les forêts (P.O.L)
  • François-Henri Désérable. Un certain M. Piekielny (Gallimard)
  • Monica Sabolo. Summer (Lattès)
  • Pierre Souchon. Encore vivant (Rouergue)
  • Alice Zeniter. L'art de perdre (Flammarion)
Vous ai-je déjà dit que j'avais été très séduit par les livres de Sorj Chalandon et de François-Henri Désérable?
Si j'observe aussi la sélection du Prix Stanislas réservé à un premier roman, je constate que Pierre Souchon en est absent tandis que Jean-Baptiste Andrea (Ma reine, L'Iconoclaste) et Sébastien Spitzer (Ces rêves qu'on piétine, L'Observatoire), retenus à Nancy, le sont aussi par la Fnac.
Sont-ce là les premières tendances de la rentrée à venir? Il est trop tôt pour l'affirmer. Contentons-nous, pour l'instant, d'enregistrer ces frémissements et de vous fournir les deux nouvelles sélections. (Celle du Prix Stanislas vous a été livrée ici, et un récapitulatif des différentes sélections, qui a pour vocation d'être largement étoffé - avant de se réduire, car c'est la règle - est disponible ici.)

Prix littéraire Le Monde (8 septembre)

  • Jakuta Alikavazovic. L'avancée de la nuit (L'Olivier)
  • Sorj Chalandon. Le jour d'avant (Grasset)
  • Marie Darrieussecq. Notre vie dans les forêts (P.O.L)
  • François-Henri Désérable. Un certain M. Piekielny (Gallimard)
  • Patrick Deville. Taba-Taba (Seuil)
  • Pierre Ducrozet. L'invention des corps (Actes Sud)
  • Anne Godard. Une chance folle (Minuit)
  • Camille Laurens. La petite danseuse de quatorze ans (Stock)
  • Monica Sabolo. Summer (Lattès)
  • Pierre Souchon. Encore vivant (Rouergue)
  • Alice Zeniter. L'art de perdre (Flammarion)

Prix du roman de la Fnac (14 septembre)

  • Jean-Baptiste Andrea. Ma reine (L'Iconoclaste)
  • Brit Bennett. Le coeur battant de nos mères (Autrement)
  • Anne et Claire Berest. Gabriële (Stock)
  • Jean-Marie Blas de Roblès. Dans l'épaisseur de la chair (Zulma)
  • Miguel Bonnefoy. Sucre noir (Rivages)
  • Sorj Chalandon. Le jour d'avant (Grasset)
  • Paolo Cognetti. Les huit montagnes (Stock)
  • Marie Darrieussecq. Notre vie dans les forêts (P.O.L)
  • Léonor de Recondo. Point cardinal (Sabine Wespieser)
  • François-Henri Désérable. Un certain M. Piekielny (Gallimard)
  • Pauline Dreyfus. Le déjeuner des barricades (Grasset)
  • Jenni Fagan. Les buveurs de lumière (Métailié)
  • Yves Flank. Transport (L'Antilope)
  • Emily Fridlund. Une histoire des loups (Gallmeister)
  • Claudie Gallay. La beauté des jours (Actes Sud)
  • Brigitte Giraud. Un loup pour l'homme (Flammarion)
  • Nathan Hill. Les fantômes du vieux pays (Gallimard)
  • Anna Hope. La salle de bal (Gallimard)
  • Philippe Jaenada. La serpe (Julliard)
  • Aline Kiner. La nuit des béguines (Liana Levi)
  • Lola Lafon. Mercy Mary Patty (Actes Sud)
  • Charif Majdalani. L'empereur à pied (Seuil)
  • Gilles Marchand. Un funambule sur le sable (Aux forges de Vulcain)
  • Gaëlle Nohant. Légende d'un dormeur éveillé (Héloïse d'Ormesson)
  • Véronique Olmi. Bakhita (Albin Michel)
  • Eric Reinhardt. La chambre des époux (Gallimard)
  • Monica Sabolo. Summer (Lattès)
  • Jean-Luc Seigle. Femme à la mobylette (Flammarion)
  • Pierre Souchon. Encore vivant (Rouergue)
  • Sébastien Spitzer. Ces rêves qu'on piétine (L'Observatoire)
  • Martin Suter. Eléphant (Christian Bourgois)
  • Thomas Vinau. Le camp des autres (Alma)
  • Richard Wagamese. Jeu blanc (Zoé)
  • Colson Whitehead. Underground railroad (Albin Michel)
  • Alice Zeniter. L'art de perdre (Flammarion)
P.-S. A propos du Monde, Eric Chevillard annonce ce matin dans son blog, L'Autofictif, qu'il ne reprendra pas son feuilleton des pages livres à la rentrée. Il me manquera.

jeudi 29 juin 2017

Les pouvoirs magiques du nombre 581

Dites 581... Oh! vous êtes très malade, la rentrée littéraire vous déjà atteint, alors qu'elle ne se présentera sur les tables des libraires que dans un mois et demi.
581, c'est donc le nombre magique révélé aujourd'hui par Livres Hebdo, principal observateur de la vie professionnelle du livre en France. Où la rentrée littéraire, on le répète chaque année (mais, m'inquiétant de votre santé mentale - redites 581, pour voir -, je recommence), est une exception culturelle à la fois absurde et nécessaire. Et non, je ne vais pas refaire le raisonnement aujourd'hui, surtout à cette heure indue pour quelqu'un qui se lève tôt mais sait qu'il sera privé d'Internet demain matin et préfère donc faire jeudi ce qu'il avait pensé faire vendredi. D'autant que, demain vendredi, j'ai un article à écrire, je l'avais promis pour la fin de la semaine (dernière) et il est grand temps d'y mettre le point final. Mais c'est une autre histoire.
Enfin, pas tout à fait, puisque l'article en question est consacré à un de ces fameux romans de la rentrée - je ne vous dirai pas lequel.
Sachez quand même, si vous avez eu la flemme de cliquer sur le lien ci-dessus (redites 581, pour voir où vous en êtes... oh! ça ne s'arrange pas, dites donc!), que les parutions annoncées se répartissent entre romans français, ou du moins écrits en français, car il doit bien y avoir quelques Belges, Suisses, Canadiens, Algériens ou autres nationalités diverses dans le tas, qui sont 390, dont 81 premiers romans, et romans étrangers - le reste. J'ai compris, vous manquez vraiment d'énergie, je refais le calcul dont Livres Hebdo avait déjà donné le résultat: 191.
C'est, au total, un peu plus que l'an dernier (560), au moins dans le domaine francophone (27 de plus). Tandis que les traductions sont moins nombreuses (à peine: 5 de moins).
En retournant vers le passé, c'est-à-dire vers les archives de ce blog, je constate que je n'avais trouvé aucun intérêt à parler des chiffres de la rentrée l'an dernier. Il est vrai que, hein? Mais, bon, en 2015, je m'étais malgré tout fendu d'une note et je constate avec plaisir que j'ai, par rapport à cette année-là, deux lectures d'avance. Mieux encore: au moment d'écrire ce petit texte plein de chiffres, il me restait il y a deux ans, en supposant que les jours fassent 72 heures et ne soient pas coupés par des nuits où je ne fais bêtement que dormir, 586 romans de la rentrée à lire (je présuppose que j'aurais eu envie de les lire tous). Contre seulement 576 aujourd'hui. Ça va mieux, beaucoup mieux.
Si vous voulez quitter les chiffres, je peux dire déjà que j'aime beaucoup, vraiment beaucoup, les romans à venir de Sorj Chalandon et de François-Henri Désérable. On en reparlera, bien entendu.

jeudi 24 novembre 2016

Au nom du père, Sorj Chalandon dénonce

Un demi-siècle, à peu de choses près. Le temps qu’il a fallu pour qu’un fils, Emile Choulans, ose dire devant sa mère ce qu’il pense de son père, comment il a vécu la tyrannie de celui-ci et ce qu’il en reste. Il a fallu aussi que ce père, devenu invivable même pour celle qui a partagé sa vie en fermant toujours les yeux, soit interné.
Parole de l’épouse : « Emile, dis-leur toi, qu’il n’avait pas de problèmes. »
Parole du fils : « Désolé, maman. » Puis il raconte…
Nous sommes alors en 2010 et l’essentiel du nouveau roman de Sorj Chalandon se passe en 1961. Emile avait 13 ans, son père cherchait à faire de lui le membre d’une armée secrète sortie de son imagination fertile : avec l’aide de son meilleur ami, Ted, un Américain proche de Kennedy, lui et son organisation allaient liquider le général de Gaulle, traître à la France, opération qui demandait une longue préparation, un rude entraînement, le silence absolu, des serments définitifs. Pas de quoi arrêter un homme d’action qui avait déjà été à l’origine des Compagnons de la Chanson, professeur de judo, pasteur pentecôtiste, agent secret. Surtout agent secret, ce qui ne se crie pas sur tous les toits même si on en tire une certaine fierté. Et impose, après une longue hésitation, d’inscrire sur les fiches scolaires, derrière l’indication Profession du père qui donne son titre au livre : « sans ».
Comment un mythomane construit, autour de son fils, un univers qui peut passer pour cohérent dans la tête d’un enfant, justifie la violence avec laquelle celui-ci est éduqué virilement, c’est-à-dire avec une violence à la fois physique et psychologique, comment le jeune garçon est amené non seulement à croire ce qui lui est inculqué avec force mais aussi à le faire partager à un ami d’école, c’est tout le propos d’un ouvrage à la cohérence jamais prise en défaut. Un rouleau compresseur idéologique sous lequel les phrases semblent s’éteindre, étouffées par la nécessité d’une respiration courte entre les moments d’une action à laquelle il faudra bien passer. Tuer de Gaulle, leitmotiv lancinant dont le lecteur perçoit l’absurdité dans un contexte familial où l’on se berce surtout de mots et des illusions qu’ils recouvrent.
Profession du père n’est pas un roman de tout repos. On crie, on frappe, on complote. Et le complot, s’il est la dérive la moins grave parmi les autres, est aussi celle qui les justifie. L’implacable logique de la folie est à l’œuvre, elle exerce son pouvoir sur un être qui n’a pas les moyens d’y résister, sinon en se coulant dans cette logique, en acceptant comme une évidence l’idée qu’elle est la seule possible. Puisque de toute manière on ne lui en pas proposé d’autre.

mardi 26 août 2014

Antigone à Beyrouth, le théâtre et la guerre

Sorj Chalandon part à Beyrouth, en pleine guerre. Georges, le personnage de son sixième roman, Le quatrième mur, y part en tout cas, un peu malgré lui, lié par la promesse faite à son meilleur ami, son frère, Samuel Akounis, mourant d’un cancer sur son lit d’hôpital. Sam est juif. Et grec. Le soir du coup d’Etat de 1967, à Athènes, le Théâtre du Rébétiko devait donner Ubu roi, mis en scène par Samuel Akounis. Ce jour-là, Ubu était dans la rue et, au théâtre, le metteur en scène « avait demandé à ses acteurs de remplacer “Père Ubu” par Geórgios, prénom du chef militaire de la junte. » Quand Georges rencontre Sam à Paris en 1974, le Grec raconte l’occupation de Polytechnique et les tanks qui y ont mis fin, l’année précédente. Puis sa blessure et sa fuite.
Sam et Georges sympathisent, ont de longues conversations. Le premier est fasciné par Antigone, la version d’Anouilh, pas celle de Sophocle, à ses yeux « réduite au devoir fraternel et prisonnière des dieux. » Il est accompagné par « la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien », comme Anouilh présente Antigone dans le prologue de sa pièce. Il veut que Georges relise – ou plutôt lise, car il n’a pas osé dire qu’il ne l’avait jamais lue – Antigone. Comme il voudra, en 1982, que Georges aille à Beyrouth mener à son terme une entreprise que sa santé ne lui permet plus de poursuivre : monter Antigone pendant une trêve acceptée par tous les camps : « Il n’y aurait qu’une seule représentation, en octobre. Il faudrait une salle neutre, ni dans l’ouest de Beyrouth, ni dans l’est. Sur la ligne de démarcation. Une ancienne école, un entrepôt, n’importe quoi. Il voulait un lieu qui parle de guerre, labouré de balles et d’éclats. Quatre murs ou seulement trois. Pas de toit, peu lui importait. Il avait visité un cinéma délabré qui lui plaisait. Il imaginait les communautés entrer dans ce théâtre d’ombres par les deux côtés du front. Il les voyait avec des chaises pliantes, des coussins, des bouteilles d’eau, des pistaches. Tous ensemble, rassemblés. Deux heures d’une soirée d’automne. Avec les combattants, crosse en l’air le temps d’un acte. »
L’idée est grandiose et folle. Sam, qui y travaille depuis trois ans, s’est persuadé que tout était presque prêt, que les acteurs, choisis dans les différentes communautés opposées les unes aux autres, connaissaient leur texte, que les antagonistes avaient tous marqué leur accord. Georges n’a plus qu’à donner le dernier coup de rein et la représentation se fera. Le miracle d’un moment de paix. Auquel Georges accepte d’apporter sa contribution.
Sorj Chalandon ouvre Le quatrième mur par une scène de guerre. Spectaculaire, elle place Georges face à la violence extrême et à des événements sur lesquels il n’a aucun pouvoir, pas même ceux du théâtre. Elle place aussi le lecteur au cœur de tous les dangers. Le lecteur en verra d’autres, plus loin dans le livre, du côté de Sabra et Chatila. Le romancier affronte le réel après que ses personnages ont tenté de le contourner par le théâtre. La paix est sans doute possible dans un monde idéal mais Beyrouth, à cette époque, est si loin d’un monde idéal que même une pause dans les combats est improbable. Georges est muni de cinq laissez-passer qui provoquent de drôles de moments, moments drôles malgré tout, quand il s’emmêle à vouloir montrer le bon et en sort un autre. Rare sourire dans une authentique tragédie animée cependant d’un espoir plus fort que le sens de la réalité. C’est beau comme sont belles les utopies.

jeudi 14 novembre 2013

Prix Goncourt des Lycéens : Sorj Chalandon

Les jeunes n'ont pas fait comme leurs aînés: ils ont couronné Sorj Chalandon pour Le quatrième mur, un roman âpre, bourré de questions et d'espoir.
Sorj Chalandon part à Beyrouth, en pleine guerre. Georges, le personnage de son sixième roman, Le quatrième mur, y part en tout cas, un peu malgré lui, lié par la promesse faite à son meilleur ami, son frère, Samuel Akounis, mourant d’un cancer sur son lit d’hôpital. Sam est juif. Et grec. Le soir du coup d’Etat de 1967, à Athènes, le Théâtre du Rébétiko devait donner Ubu roi, mis en scène par Samuel Akounis. Ce jour-là, Ubu était dans la rue et, au théâtre, le metteur en scène « avait demandé à ses acteurs de remplacer “Père Ubu” par Geórgios, prénom du chef militaire de la junte. » Quand Georges rencontre Sam à Paris en 1974, le Grec raconte l’occupation de Polytechnique et les tanks qui y ont mis fin, l’année précédente. Puis sa blessure et sa fuite.
Sam et Georges sympathisent, ont de longues conversations. Le premier est fasciné par Antigone, la version d’Anouilh, pas celle de Sophocle, à ses yeux « réduite au devoir fraternel et prisonnière des dieux. » Il est accompagné par « la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien », comme Anouilh présente Antigone dans le prologue de sa pièce. Il veut que Georges relise – ou plutôt lise, car il n’a pas osé dire qu’il ne l’avait jamais lue – Antigone. Comme il voudra, en 1982, que Georges aille à Beyrouth mener à son terme une entreprise que sa santé ne lui permet plus de poursuivre : monter Antigone pendant une trêve acceptée par tous les camps : « Il n’y aurait qu’une seule représentation, en octobre. Il faudrait une salle neutre, ni dans l’ouest de Beyrouth, ni dans l’est. Sur la ligne de démarcation. Une ancienne école, un entrepôt, n’importe quoi. Il voulait un lieu qui parle de guerre, labouré de balles et d’éclats. Quatre murs ou seulement trois. Pas de toit, peu lui importait. Il avait visité un cinéma délabré qui lui plaisait. Il imaginait les communautés entrer dans ce théâtre d’ombres par les deux côtés du front. Il les voyait avec des chaises pliantes, des coussins, des bouteilles d’eau, des pistaches. Tous ensemble, rassemblés. Deux heures d’une soirée d’automne. Avec les combattants, crosse en l’air le temps d’un acte. »
L’idée est grandiose et folle. Sam, qui y travaille depuis trois ans, s’est persuadé que tout était presque prêt, que les acteurs, choisis dans les différentes communautés opposées les unes aux autres, connaissaient leur texte, que les antagonistes avaient tous marqué leur accord. Georges n’a plus qu’à donner le dernier coup de rein et la représentation se fera. Le miracle d’un moment de paix. Auquel Georges accepte d’apporter sa contribution.
Sorj Chalandon ouvre Le quatrième mur par une scène de guerre. Spectaculaire, elle place Georges face à la violence extrême et à des événements contre lesquels il n’a aucun pouvoir, pas même ceux du théâtre. Elle place aussi le lecteur au cœur de tous les dangers. Le lecteur en verra d’autres, plus loin dans le livre, du côté de Sabra et Chatila. Le romancier affronte le réel après que ses personnages ont tenté de le contourner par le théâtre. La paix est sans doute possible dans un monde idéal mais Beyrouth, à cette époque, est si loin d’un monde idéal que même une pause dans les combats est improbable. Georges est muni de cinq laissez-passer qui provoquent de drôles de moments, moments drôles malgré tout, quand il s’emmêle à vouloir montrer le bon et en sort un autre. Rare sourire dans une authentique tragédie animée cependant d’un espoir plus fort que le sens de la réalité. C’est beau comme sont belles les utopies.


vendredi 28 octobre 2011

L'actualité littéraire (40) - "Libération" prêt à squatter l'Académie française?

L'information n'est pas nouvelle en soi: les révolutionnaires d'aujourd'hui sont les puissants de demain. Que leur révolution réussisse ou non, ils apprennent dans la dialectique à occuper une place particulière dans la société. Le journal Libération, né dans l'effervescence post-soixante-huitarde avec la bénédiction de Jean-Paul Sartre, est devenu une institution dont les membres pénètrent les institutions anciennes.
Il ne faut donc pas s'étonner du Grand prix du roman de l'Académie française donné hier à Sorj Chalandon pour son cinquième roman, Retour à Killybegs. (J'aurais voulu, d'ailleurs, écrire cette note hier, mais des orages me l'ont interdit.)
Dans cet excellent roman, l'ancien journaliste de Libération revient sur les années difficiles de l'Irlande, la guerre de l'IRA et les ambiguïtés d'un homme, considéré comme un traître. Tyrone Meehan était déjà le personnage principal de Mon traître, publié en 2008. Il était alors envisagé du point de vue de son ami Antoine, un Français qui avait épousé la cause de l'IRA et avait vécu la trahison dans sa chair. Voici cette fois la vérité de Tyrone Meehan par lui-même, et cet autre éclairage est à l'origine d'un livre tout en nuances, superbement écrit.
Projetons-nous maintenant un peu plus loin dans le temps, le 8 décembre. Ce jour-là, l'Académie française procédera à l'élection du successeur de Pierre-Jean Rémy, qui occupait le fauteuil n° 40 et qui est décédé le 27 avril 2010. Plusieurs candidats sont sur les rangs. Parmi eux, Daniel Rondeau, ancien journaliste de, vous l'aviez sur le bout de la langue, Libération.

mardi 25 octobre 2011

L'actualité littéraire (38) - La dernière sélection du Goncourt

Je ne voudrais pas me réjouir du malheur de certains, mais quand même: l'insignifiant roman de David Foenkinos, Les souvenirs, sorti de la dernière sélection Goncourt après avoir fait figure de favori pendant des mois, c'est une bonne nouvelle. Comme la disparition de Morgan Sportès (Tout, tout de suite). Son livre est écrit sans aucune grâce - mais il peut encore surgir dans d'autres prix de la saison.
Je comprends moins bien la mise à l'écart de Véronique Ovaldé, dont je suis occupé à lire Des vies d'oiseaux (je suis impressionné), et de Delphine de Vigan, qui avait franchi un cap dans l'écriture avec Rien ne s'oppose à la nuit.
Et ceux qui restent, me direz-vous?
Ah! ceux qui restent!
Chacun d'entre eux ferait un excellent Goncourt.
Sorj Chalandon, parce que Retour à Killibegs est un livre parfaitement tordu, pervers, où le mensonge et la dissimulation s'ajoutent au réel pour en faire une formidable fiction irlandaire.
Alexis Jenni, parce que L'art français de la guerre est un des meilleurs premiers romans de la rentrée, ambitieux et réussi, touffu dans le détail et limpide dans les vues d'ensemble.
Carole Martinez, parce que Du domaine des Murmures, dans un registre silencieux et inhabituel, porte la ferveur à une altitude exceptionnelle.
Lyonel Trouillot, parce que La belle amour humaine fait dialoguer les cultures au plus près de leurs contradictions. Un seul regret: ce n'est pas son meilleur livre.
Bref, on pourra choisir n'importe qui chez Drouant pour succéder à Houellebecq, je serai plus satisfait que l'année dernière.