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jeudi 14 novembre 2013

Prix Goncourt des Lycéens : Sorj Chalandon

Les jeunes n'ont pas fait comme leurs aînés: ils ont couronné Sorj Chalandon pour Le quatrième mur, un roman âpre, bourré de questions et d'espoir.
Sorj Chalandon part à Beyrouth, en pleine guerre. Georges, le personnage de son sixième roman, Le quatrième mur, y part en tout cas, un peu malgré lui, lié par la promesse faite à son meilleur ami, son frère, Samuel Akounis, mourant d’un cancer sur son lit d’hôpital. Sam est juif. Et grec. Le soir du coup d’Etat de 1967, à Athènes, le Théâtre du Rébétiko devait donner Ubu roi, mis en scène par Samuel Akounis. Ce jour-là, Ubu était dans la rue et, au théâtre, le metteur en scène « avait demandé à ses acteurs de remplacer “Père Ubu” par Geórgios, prénom du chef militaire de la junte. » Quand Georges rencontre Sam à Paris en 1974, le Grec raconte l’occupation de Polytechnique et les tanks qui y ont mis fin, l’année précédente. Puis sa blessure et sa fuite.
Sam et Georges sympathisent, ont de longues conversations. Le premier est fasciné par Antigone, la version d’Anouilh, pas celle de Sophocle, à ses yeux « réduite au devoir fraternel et prisonnière des dieux. » Il est accompagné par « la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien », comme Anouilh présente Antigone dans le prologue de sa pièce. Il veut que Georges relise – ou plutôt lise, car il n’a pas osé dire qu’il ne l’avait jamais lue – Antigone. Comme il voudra, en 1982, que Georges aille à Beyrouth mener à son terme une entreprise que sa santé ne lui permet plus de poursuivre : monter Antigone pendant une trêve acceptée par tous les camps : « Il n’y aurait qu’une seule représentation, en octobre. Il faudrait une salle neutre, ni dans l’ouest de Beyrouth, ni dans l’est. Sur la ligne de démarcation. Une ancienne école, un entrepôt, n’importe quoi. Il voulait un lieu qui parle de guerre, labouré de balles et d’éclats. Quatre murs ou seulement trois. Pas de toit, peu lui importait. Il avait visité un cinéma délabré qui lui plaisait. Il imaginait les communautés entrer dans ce théâtre d’ombres par les deux côtés du front. Il les voyait avec des chaises pliantes, des coussins, des bouteilles d’eau, des pistaches. Tous ensemble, rassemblés. Deux heures d’une soirée d’automne. Avec les combattants, crosse en l’air le temps d’un acte. »
L’idée est grandiose et folle. Sam, qui y travaille depuis trois ans, s’est persuadé que tout était presque prêt, que les acteurs, choisis dans les différentes communautés opposées les unes aux autres, connaissaient leur texte, que les antagonistes avaient tous marqué leur accord. Georges n’a plus qu’à donner le dernier coup de rein et la représentation se fera. Le miracle d’un moment de paix. Auquel Georges accepte d’apporter sa contribution.
Sorj Chalandon ouvre Le quatrième mur par une scène de guerre. Spectaculaire, elle place Georges face à la violence extrême et à des événements contre lesquels il n’a aucun pouvoir, pas même ceux du théâtre. Elle place aussi le lecteur au cœur de tous les dangers. Le lecteur en verra d’autres, plus loin dans le livre, du côté de Sabra et Chatila. Le romancier affronte le réel après que ses personnages ont tenté de le contourner par le théâtre. La paix est sans doute possible dans un monde idéal mais Beyrouth, à cette époque, est si loin d’un monde idéal que même une pause dans les combats est improbable. Georges est muni de cinq laissez-passer qui provoquent de drôles de moments, moments drôles malgré tout, quand il s’emmêle à vouloir montrer le bon et en sort un autre. Rare sourire dans une authentique tragédie animée cependant d’un espoir plus fort que le sens de la réalité. C’est beau comme sont belles les utopies.


mardi 12 novembre 2013

Prix Médicis : Marie Darrieussecq, Toine Heijmans, Svetlana Alexievitch

Je suis surpris par les choix du jury Médicis, mais je les approuve...

Roman français
Dans Clèves, il y a deux ans, Marie Darrieussecq prêtait à Solange les expériences d’une jeune fille transformée, par la nature et les événements, en femme. Depuis, dans Il faut beaucoup aimer les hommes, Solange est devenue actrice, est installée à Los Angeles et travaille à Hollywood pour cinquante mille dollars les deux jours de tournage. Mais le succès d’empêche pas la naissance du désir et l’imperfection de son accomplissement.
Le premier regard a suffi, lors d’une soirée : elle n’a vu que lui. Kouhouesso est acteur, il veut réaliser une adaptation de Cœur des ténèbres sur les lieux du roman, au Congo : « il était temps qu’un Africain s’empare de Hollywood », lui explique-t-il. Les clichés racistes envisagés de l’autre côté du miroir par un homme qui est né au Cameroun anglophone.
Le Congo, Solange sait à peine où cela se trouve. Elle apprend en écoutant : « Le Congo, par surprise et comme négligemment, s’était laissé asservir. La Belgique était une tique au flanc d’un géant, et qui sait encore la situer quand les humains contemplent dès l’enfance la tache verte, étalée, qui fait le centre de l’Afrique ? »
Son amant est un lecteur. Solange lui a dit : « Il n’y a rien de plus sexy qu’un homme qui lit. » Elle le pensait, puisque le rire qui a suivi venait du plus profond d’elle-même. Mais peut-être cette vérité était-elle inconsciemment adaptée à la situation, puisqu’il s’agissait de séduire. Cet « homme magnétique » semble d’ailleurs sous le charme. Qu’il soit noir et elle, blanche, ne change rien à l’intensité de leur liaison. Pour une fois, citons le très court texte qui, en quatrième de couverture, est censé attirer le chaland quand il a retourné le livre dans une librairie : « Une femme rencontre un homme. Coup de foudre. L’homme est noir, la femme est blanche. Et alors ? » Et alors, en effet ? S’il y a un problème, car il y a un problème, il ne se situe pas là. Pas exactement là, du moins.
Car Solange est avant tout une femme qui attend. Elle attend une visite qui tarde à se produire, un texto qui n’arrive pas. L’homme qu’elle aime est tout entier plongé dans le projet de sa vie : son film, plutôt qu’elle. Préoccupé par le montage financier, la distribution, les difficultés techniques liées à un tournage dans la forêt équatoriale, il utilise Solange comme le mur sur lequel il joue tout seul à se renvoyer la balle, sans se soucier de ce que pense le mur qui n’a, en principe, aucune place dans le casting.
Solange souffre, et le dire n’est rien. Marie Darrieussecq fait de son héroïne une éponge qui s’imprègne certes des rares moments de bonheur mais aussi et surtout des longues plages d’absence, de la douleur qui les accompagne comme une note aigüe dont elle voudrait tant qu’elle cesse de lui vriller l’âme.
La vibration intime est captée avec finesse par la romancière qui ne néglige pas les plans larges – après tout, elle parle de cinéma ! Le lecteur s’amuse des prénoms lâchés un peu partout en liberté surveillée comme autant de clins d’œil à la faune des acteurs et des réalisateurs. De George (et son café) à Steven – Soderbergh, le nom est fourni en prime pour éviter la confusion –, ils sont nombreux dans les seconds rôles. L’Afrique – cette Afrique-là, où se déroule le tournage – est, elle aussi, restituée à la perfection.
Quant à déterminer, au milieu de ces thèmes multiples, celui qui a surtout retenu Marie Darrieussecq, ne cherchez pas plus loin que le titre et son prolongement dans la citation complète de Marguerite Duras placée en épigraphe ainsi que, plus loin, quand Solange tombe dessus et l’envoie par texto : « Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n’est pas possible, on ne peut pas les supporter. » Cela explique peut-être tout.



Roman étranger
Un homme fait en voilier, avec sa fille et pour conclure trois mois de congé sans solde, la traversée du Danemark aux Pays-Bas. Le temps flotte comme son embarcation soumise aux caprices des vagues. Le réel subit des déformations surprenantes, comme si la vie sur l’eau ne correspondant pas à celle de la terre ferme. Le lecteur se perd lui aussi, avec autant de plaisir que d’admiration pour la manière dont Toine Hejmans, pardonnez l’expression, le mène en bateau. Car En mer, outre les émotions de la navigation, réserve une surprise finale de taille.


Essai
J'ai commencé à lire La fin de l'homme rouge le jour du Prix Nobel de littérature - le nom de Svetlana Alexievitch circulait avec insistance. Je me suis arrêté, à regret, après une centaine de pages et avoir aussi circulé un peu partout dans l'ouvrage - elle n'a pas eu, comme vous le savez, le Nobel et je devais donc me pencher sur le cas Alice Munro.
A regret, oui, parce que le désarroi qui perce dans les voix multiples auxquelles Svetlana Alexievitch laisse toute la place est restitué avec une force peu commune. Elle avait déjà utilisé cette méthode dans au moins un livre précédent, La supplication, présent aussi dans ma bibliothèque. Avec la fin de l'ère communiste, les Russes et les habitants des autres pays qui constituaient l'URSS ont perdu tous leurs points de repère. L'apprentissage de la liberté n'est pas une chose si évidente qu'il y paraît, demandez aux Français récemment libérés après trois ans de captivité en Afrique - et rapportez leurs réactions à celles de peuples entiers.