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jeudi 15 octobre 2020

Prix Landerneau des lecteurs : Lola Lafon

On a presque terminé Chavirer, le nouveau roman de Lola Lafon, et on l’est, chaviré, depuis un certain temps, quand arrivent deux phrases à l’air d’une profession de foi. L’idée est attribuée à Enid, une documentariste, mais elle est sans aucun doute ancrée aussi dans l’esprit de l’autrice : « Aux étudiants en cinéma, elle affirme continuellement qu’elle n’a pas de méthode à leur transmettre. Elle sait seulement ceci : il faut raconter ce qui hante. »

Par quoi Lola Lafon était-elle donc hantée quand elle a écrit Chavirer ? Par l’air du temps, certainement, celui que souffle le hashtag #MeToo, mais aussi par le besoin de construire un récit plus nuancé que les témoignages ne le sont souvent sur ce terrain miné. Son personnage principal, Cléo, est certes une victime. Mais « une mauvaise victime ». Et voilà comment dépasser l’air du temps pour entrer dans l’esprit d’une adolescente qui n’a pas tout compris aux codes dont elle dépend, qui utilise les zones d’ombre pour s’y réfugier et devenir, du même coup, complice des prédateurs.

Cela pourrait être un parcours presque réussi. Cléo a treize ans en 1984, ses parents l’ont poussée à prendre des cours de danse pour qu’elle ne reste pas affalée devant la télé. Cléo n’appartient pas à la meilleure société de sa ville de banlieue, le cours privé de Madame Nicolle l’amène à côtoyer les élèves d’un collège huppé, à les entendre évoquer, comme si c’était naturel, « un week-end en Normandie, des vacances aux Baléares, un séjour linguistique aux États-Unis. La voiture de maman, celle de papa. La femme de ménage, la nounou. L’abonnement à la Comédie-Française et au théâtre des Champs-Élysées. »

Quand Cléo est détectée par Cathy, une chasseuse de talents, qu’elle voit miroiter la possibilité d’une bourse grâce à laquelle sa vie ressemblera à un rêve éveillé, elle emprunte sans se poser de questions le chemin qui s’ouvre devant elle. Devenir pro, prendre la lumière… « Le futur ressemblait à une ivresse. »

Sinon qu’après l’ivresse vient la gueule de bois. La fondation Galatée ne choisit que l’excellence après des entretiens qui suivent l’acceptation du dossier. Pour celui-ci, une photo est nécessaire, dont Cathy s’occupe en rétribuant Cléo – un billet de cent francs, le premier d’une longue série – pour le temps qu’elle y a passé. D’ailleurs, cela en valait la peine : un membre influent du jury a été séduit par le dossier (ou par la photo ?) et veut rencontrer Cléo. Les premiers pas vers la gloire supposent d’être détendue, souriante, les suivants mettent en valeur la fraîcheur, l’envie d’être dévorée, la bouche, la langue, les doigts « comme des insectes agacés exaspérés de ne pas réussir à aller là où ils s’acharnaient à aller quand même ».

Cléo sent bien que quelque chose n’est pas normal. La honte la gagne, mais ne faut-il pas en passer par là ? D’une certaine manière, « désirer vraiment la bourse, était-ce désirer les doigts ? »

L’engrenage est puissant, y échapper demanderait une force de caractère ainsi que la conscience des faits, et Cléo n’a ni l’une ni l’autre. Manipulée, elle manipule à son tour, recrute la chair fraîche qu’elle a été, en faisant miroiter les mêmes espoirs que Cathy lui avait laissé entrevoir.

Tout cela est une histoire tragique de piège, de demi-consentement, d’autorité malfaisante, de soumission plus ou moins volontaire. Chavirer navigue dans des eaux ambigües au sein desquelles le bien et le mal se confondent dangereusement, à un âge précoce où il est impossible de discerner les limites qui n’auraient pas dû être franchies.

Cléo grandira, elle dansera, même sans bourse, mais l’épisode de la fondation Galatée, pendant lequel elle fut autant victime que coupable, restera une tache durable sur son passé. Malgré celle-ci, Lola Lafon parle merveilleusement de ces danseuses utilisées à peu près comme du bétail décoratif, dans les ballets de Michel Drucker ou dans des salles de spectacle. On sue et on souffre avec elles en même temps qu’on partage leur intimité. Le réel nous happe.

Et pourtant, la plus belle réussite de la romancière est de faire ressentir la violence faite par les hommes aux petites filles en n’en disant presque rien. L’ellipse règne en outil efficace de la suggestion. C’est derrière les mots du livre que s’avancent les pincements au cœur qui saisissent à la lecture.

samedi 10 octobre 2020

Javier Cercas, un passé familial qui ne passe pas (entretien)

Quand on tente de décrire le passé, cela semble « aussi difficile que saisir l’eau dans ses mains », écrit Javier Cercas dans Le monarque des ombres. Traité avec autant de rigueur qu’Enric Marco, le personnage de L’imposteur, Manuel Mena était encore davantage un homme sur qui, comme l’écrivain le disait du précédent, il ne voulait pas écrire. Le danger se situait, cette fois, dans la proximité : ce fervent phalangiste au début de la Guerre d’Espagne appartenait à sa famille. Mais, comme Javier Cercas nous l’explique, il aime la complexité.

Avez-vous, comme vous le racontez, hésité avant de vous décider à écrire ce livre ? Pensiez-vous vraiment confier la documentation à quelqu’un d’autre ?

La réponse aux deux questions est oui. Le monarque est le premier livre que j’ai voulu écrire, parce que la première question complexe que je me suis posée dans la vie est liée au destin de Manuel Mena, son protagoniste – ou du moins, son protagoniste apparent – et, pour moi, écrire un roman consiste à formuler une question complexe dans sa plus grande complexité possible.  La meilleure réponse à la question de savoir pourquoi j’ai tant tardé à l’écrire se trouve dans le livre lui-même, qui décrit son propre processus de composition. J’ai tant tardé parce que la littérature est ce qui transforme le particulier en universel et il me semblait extrêmement difficile de rendre universelle une histoire aussi personnelle que celle de Manuel Mena. J’ai tant tardé parce que, quand j’étais jeune, je pensais pouvoir refuser mon héritage familial le plus sordide – celui de la guerre civile, celui de l’adhésion de ma famille à la cause franquiste, dont Manuel Mena est le symbole –, et je n’avais pas compris, alors, que ce que l’on peut faire de mieux avec son héritage c’est, d’abord, le connaître en profondeur – ce qui n’a rien de facile – et, ensuite, le comprendre – comprendre ne signifiant pas justifier mais précisément le contraire : cela consiste à se doter des instruments qui empêchent de commettre les mêmes erreurs. Pourquoi ? Parce que si l’on connaît et comprend l’aspect le plus sordide de son héritage, on peut le contrôler ; faute de quoi, c’est lui qui nous contrôle.

Vous écrivez plusieurs fois, sous diverses formes : « je ne suis pas littérateur et je ne peux pas affabuler ». S’agit-il d’un garde-fou à votre propre usage, pour éviter une possible dérive ?

C’est probable. J’alterne dans ce livre les voix de deux narrateurs (ou celle d’un seul narrateur dédoublé, si l’on préfère). D’un côté, la voix d’un historien, presque un notaire, qui tente de reconstruire avec la plus grande précision et complexité possibles une histoire du passé récent (l’histoire de Manuel Mena, de ma famille et de mon village natal pendant les années 1920 et 1930, qui sont un exact reflet de l’Espagne d’alors : « dépeins ton village et tu dépeindras le monde » a dit Tolstoï). Ce narrateur parle de moi à la troisième personne, me corrige, etc. ; c’est lui qui n’aime pas les littérateurs et qui affirme qu’il ne peut pas fabuler parce que les historiens ne peuvent pas fabuler. Mais, en alternance avec ce premier narrateur, j’en ai installé un deuxième qui s’appelle Javier Cercas et qui, comme je le disais plus haut, raconte le processus de composition du livre : mes doutes, mes perplexités, mes voyages pour réunir la documentation et interroger des témoins, etc. ; un narrateur plus souple que le précédent, qui a recours à l’humour et va même jusqu’à inventer certaines choses (très peu). Le roman surgit du dialogue entre ces deux narrateurs, entre le présent et le passé récent, et entre l’histoire et la littérature. Avant d’avoir trouvé ce mécanisme – qui me permettait de me mettre à distance de moi-même et de mon héritage tout en racontant la vérité et en me plaçant à l’intérieur de l’histoire – je n’avais pas trouvé le livre, je ne voyais pas le moyen de transformer le particulier en universel, de faire de l’histoire de Manuel Mena l’histoire de millions et de millions d’adolescents qui partent à la guerre dupés par les adultes, croyant que la guerre est noble et utile, et dupés aussi par des idéologies toxiques qui, à l’instar du fascisme dans les années 1930 ou de l’islamisme radical actuel, promettent le paradis et finissent par créer l’enfer.

Manuel Mena est un sujet passionnant mais délicat. On aimerait le détester franchement, ce n’est pas si simple. Avez-vous évolué de la même manière ?

En effet. Mon intention était, comme je l’ai dit, de comprendre et non de juger. Je crois que c’est notre obligation en tant que personnes, mais surtout en tant qu’écrivains. Et ce que j’ai compris ce sont certaines vérités embarrassantes, comme par exemple que les meilleurs individus, mus par les élans les plus nobles (l’idéalisme, la générosité, le courage), peuvent commettre les pires erreurs. C’est un constat à la fois évident et très difficile à accepter pour la plupart des gens qui généralement préfèrent le confort d’un mensonge beau et simple à l’embarras que cause une vérité complexe et désagréable. Voilà pourquoi beaucoup préfèrent le mensonge à la vérité ; et c’est toujours le mensonge qui l’emporte.

Vous analysez des documents parfois erronés. Mais la mémoire, écrivez-vous, est « encore moins fiable ». N’est-ce pas toujours le cas quand vous rencontrez les témoins d’une époque passée ?

Absolument. Et c’est pourquoi il ne faut ni sacraliser la mémoire ni cesser de soumettre à la critique les propos des témoins d’un fait. C’était le thème de mon précédent livre L’imposteur que Le monarque vient, au fond, compléter.

Les témoins sont essentiels pour la reconstruction du passé mais, comme la mémoire est fragile, ils peuvent se tromper (et même essayer de nous tromper délibérément, comme le faisait le protagoniste de L’imposteur). Renoncer à soumettre à la critique la mémoire des témoins, c’est renoncer à la vérité.

Pourquoi est-il si important d’écrire sur le passé ?

Parce que le passé – et surtout le passé pour lequel subsistent une mémoire et des témoins, qui est celui qui m’intéresse –, n’est pas encore passé : il est une dimension du présent ; et sans elle, le présent est mutilé. C’est pourquoi, même si parfois ce n’est pas évident, mes livres parlent toujours du présent : ils essaient, en fait, de démontrer que le présent est plus riche et plus complexe qu’il n’y paraît et qu’il englobe aussi le passé immédiat. Et que sans ce passé le présent manque de sens. Pour le reste, si elle ne nous aide pas à comprendre le présent – et à essayer d’éviter les erreurs du passé – l’histoire ne sert presque à rien.

lundi 21 septembre 2020

Lola rouge se joue de l’espace

Brûlant comme un premier amour, ce qu’un premier roman n’est pas à chaque fois. Ou brûlant comme un amour définitif, premier et dernier, après toi il n’y aura plus personne, et qu’y aura-t-il après le premier roman ? Poser la question, c’est savoir qu’il n’y a pas de réponse dans Requiem pour Lola rouge (au moins jusqu’au deuxième roman, depuis 2010 on est rassuré), mais reconnaître la frénésie manifestée par Pierre Ducrozet. Assez contagieuse pour laisser une trace, assez entraînante pour suivre un jeune homme amoureux jusqu’au bout du monde, dans une démarche imitatrice, puisque lui-même suit Lola partout, Lola perdue et retrouvée, depuis la nuit où il l’a rencontrée.

Mais peut-être rêvait-il et n’a-t-il plus cessé depuis. « Je ne sais plus si je rêve ou si je suis rêvé », écrit le narrateur, P. Que fume-t-il ? Avec quoi se pique-t-il ? C’est la littérature, peut-être, qui l’a mis dans cet état, il faudra se souvenir de ces lignes, glissées dans la deuxième page comme une promesse ou une menace : « Un ami m’avait passé un livre, les Chants de Maldoror, tu verras, m’avait-il dit. J’avais vu. Ça m’avait cramé les circuits. Les mots, des vipères – j’en finis par le déchirer, ce foutu bouquin, une nuit d’hiver à s’en esquinter la vie – page par page, oui, jusqu’à le jeter, ensanglanté, dans un coin de l’appartement. » Après ça, comment s’étonner que plus rien ne soit pareil ? Que Lola se pointe ? Qu’elle agace et soit indispensable, qu’elle traverse les murs et l’espace ?

Une musique rythmée, que l’on imagine jouée par un saxophoniste déhanché, finit d’emporter l’adhésion, à moins qu’elle soit au début de celle-ci. Tout est lié dans ce livre, le ton et des événements invraisemblables, l’invention verbale et la dérive sociale – P. est une sorte d’assistant-cambrioleur, dont une bande d’authentiques voleurs se sert pour faire ouvrir les portes, parce qu’il présente bien et peut inspirer confiance.

P. est un menteur congénital. D’où le fait, se dit-on avec l’impression d’avoir compris, qu’il a tout inventé. Sinon qu’il se ment d’abord à lui-même, depuis toujours, pour échapper au réel. Et, cette fois-ci, le réel lui échappe. Personne ne pourra le croire, forcément. Sauf le lecteur, qu’il bouscule agréablement. Voilà qui change de la routine. Traverser la rue devient une aventure, puisque peut-être Lola rouge sera sur l’autre trottoir et que, soudain, au lieu d’être à Montmartre, on sera à Lisbonne, ou au Vietnam. Et, l’instant d’après, sur la route de Bangkok. Parce que Lola a disparu entre-temps, bien sûr.

mardi 7 janvier 2020

« Charlie », tous vivants


Il y a cinq ans, je suis resté prostré pendant des heures devant l’écran de télévision où il n’y avait à voir que de l’agitation – rien, en somme, ce qui pourrait laisser croire aux vertus de l’information continue qui vide les faits de leur substance et les édulcore en tournant autour jusqu’à ce que cela ne veuille plus rien dire (ce qui n’empêche pas de continuer à parler).
Il y a cinq ans, c’était la dernière fois que je pleurais mais c’était spectaculaire, même s’il n’y avait personne pour me regarder me noyer dans les larmes, tragique aveu d’impuissance devant ce qui s’était produit à Charlie Hebdo.
Cinq ans plus tard, Charlie est vivant et le prouve avec le numéro qui sort aujourd’hui, en couverture duquel Coco montre le piège des nouvelles censures.


Philippe Lançon aussi est vivant, touché dans sa chair certes ce jour-là mais qui a accouché d’un livre indispensable, Le lambeau, aujourd’hui réédité au format de poche après avoir été salué par le Femina il y a un peu plus d’un an. Ce n’est pas un récit confortable que cette lente reconstruction. Mais l’auteur y prouve que bien des choses sont possibles avec l’aide d’un personnel médical extraordinaire, de la musique, de la littérature…
Il se lit assez lentement, car chaque phrase pèse son juste poids – ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : la lecture n'est pas pénible, elle se fait à petits pas – les pas que faisait le blessé dans le couloir de l’hôpital – en écoutant Bach et en retournant de temps à autre vers Proust et Kafka, au fil des opérations et des visites, des incompréhensions et des relations fortes nouées avec les uns et les autres. On sourit parfois, comme lors de la visite de François Hollande – le coquin ! –, on retient son souffle mais on avance avec la confiance que Philippe Lançon plaçait dans sa chirurgienne, personnage majeur du livre. Et la présence des morts…

Vivant, Riss l’est aussi, autre rescapé des tirs sauvages des frères Kouachi. Blessé, également, et plus récent auteur de son récit des événements, Une minute quarante-neuf secondes, un temps bref qui dura une éternité et se prolonge aujourd’hui encore. Il ne nomme pas, contrairement à ce que je viens de faire, les assassins. Mais il alerte avec force.
La violence. Elle n’a pas disparu. On l’a supportée. On l’a encaissée. On l’a absorbée. Tapie dans nos entrailles, elle attend le moment d’en sortir. Comme un volcan endormi pendant des millénaires, un jour elle explosera de nouveau à la face du monde. Ou peut-être jamais. Ceux qui croient qu’elle est derrière nous n’ont pas compris qu’elle est maintenant à l’intérieur de nous. Il n’y aura pas de reconstruction. Ce qui n’existe plus ne reviendra jamais.
Et Cavanna, est-il vivant ou mort ? Le 7 janvier 2015, il n’était pas à la rédaction de Charlie. Il avait envoyé un mot d’excuse : « J’ai cimetière. » Le même mot depuis presque un an, après qu’il avait essayé pas mal d’autres prétextes : j’ai piscine, j’écris un livre, je n’ai pas fini mon article, Miss Parkinson a encore frappé, je me suis cassé quelques os, etc.
C’est donc du cimetière, peut-on supposer, que Cavanna lancera la semaine prochaine un nouveau coup de gueule, Crève, Ducon ! Ce qui fait de lui une sorte de mort-vivant, mais plus vif que mort si j’en juge par la partie de la journée d’hier que j’ai passée à me marrer en le lisant.
Pour comprendre les succès littéraires de Cavanna, il ne fallait pas s’arrêter à la moustache – sa part d’agressivité. Il fallait remonter vers les yeux, débordant de tendresse. Et comprendre à quel point la bonté peut être proche de la colère. Quand il publie Les Ritals en 1978, il raconte son enfance, son quartier d’immigrés. Mais surtout « papa », le Rital de la famille, présent à chaque détour même quand le gamin devenu grand veut jouer au dur, parle putes et chaude-pisse. La veine est bonne, l’autobiographie continue sur le même ton avec Les Russkofs et l’époque du STO (Service du travail obligatoire) sous l’occupation allemande. La guerre, ce n’est pas son truc, on s’en doutait un peu. Il préfère la littérature, le Prix Interallié le confirme.
L’histoire n’est pas finie. Elle ne fait même, dans une large mesure, que commencer. Bête et méchant s’ouvre en 1945, traverse les années soixante et « la grande aventure » d’Hara-Kiri. Les interdictions, les brouilles, tout cela raconté à la volée, comme on te cause au coin du feu. Il croit en finir avec l’autobiographie dans Les yeux plus gros que le ventre. Il décrit sa mort : « La disparition de l’écrivain François C… ne fournit guère de matière à sensation aux journaux ni aux autres médias. » Il n’a jamais prétendu être visionnaire… Même mort sur papier, il imagine une autobiographie-fiction, Maria. Des vieux cons, des vieux fous, racontés d’une écriture enlevée comme des copeaux à un arbre vivant.
Que reste-t-il à écrire, en dehors de ses chroniques qui fournissent par ailleurs la matière de livres bien plus nombreux ? Le livre de sa mère, peut-être, puisqu’il avait beaucoup donné à son père. Ce sera L’œil du lapin, en 1987, avant un ultime retour au récit de grande envergure, Lune de miel, conçu pendant une période où Mademoiselle Parkinson le laissait à peu près en paix. Une paix improbable chez ce révolté qui déversait ses tripes dans chaque livre, comme un cadeau de prix fait à ses lecteurs.

Pas envie de laisser cette bande d’allumés nécessaires, de lanceurs d’alertes qui ne revendiquent pas ce statut. Un mot de Wolinski, donc, que les balles n’ont pas manqué, pour me souvenir de notre rencontre (et le déclarer toujours vivant !) en des temps plus lointains, en 1992. Charlie Hebdo renaissait, dix ans après sa disparition, avec Philippe Val comme rédacteur en chef et de nombreux collaborateurs de la première époque. Parmi eux, Wolinski, qui sortait au même moment un livre ironiquement intitulé La morale. En passant du dessin au texte, il n’avait rien perdu de son côté provocateur. Pour quelqu’un qui gagnait sa vie en faisant – notamment – des dessins cochons, c’était la preuve d’un goût certain pour le paradoxe. « Si on veut durer, il faut se renouveler tout le temps. En restant toujours soi-même », y écrivait-il notamment. On le croyait volontiers, car on le reconnaissait en effet dans ces lignes acérées comme autant de flèches qu’il envoyait autour de lui sans craindre d’en recevoir quelques-unes en retour…
Entretien devenu, par la force des choses, un témoignage enregistré dans un passé qu’on ne connaîtra plus. Mais qu’on relit avec émotion (et en ajoutant mentalement un bon quart de siècle à la chronologie qu’il fournissait alors).
Dans La morale, vous reprenez sur une page une liste de questions que vous appelez : « Les questions que je me pose ». Ce sont les questions les plus importantes ?
Je ne sais pas. Ce sont des questions importantes, peut-être pas les plus importantes. Je me les pose en ce moment. Il en est que je me suis toujours posées. Hier encore, un journaliste italien m’a dit : « Tu gagnes trois milliards, tu arrêtes de travailler ? » J’ai dit : « Oui, je ne fais plus rien. » Ma femme, à côté, disait : « Mais non, ce n’est pas possible, tu continueras, tu aimes bien ton métier… » J’aime bien ce que je fais, mais ce métier de journaliste, je le fais pour gagner ma vie. Je suis content de gagner ma vie en faisant ce que j’aime, mais si j’avais la possibilité de ne rien faire, je ne ferais rien.
Avez-vous le sentiment de faire du journalisme ?
Je dois tout au journalisme, à la presse écrite. Il y a trente ans que je fais ça, je suis un humoriste mais je suis un journaliste. Mon support, c’est la presse écrite, depuis trente ans, et tout ce que je fais ailleurs, que ce soit du cinéma, de la télé ou du théâtre, c’est adapté de mon travail de journaliste. Je travaille à chaud sur l’actualité, donc c’est du journalisme.
Dans La morale, vous publiez beaucoup de textes non illustrés, même s’il y a aussi des dessins. Y a-t-il des choses plus faciles à dire par le texte que par l’image ?
J’avais des notes qui n’étaient pas illustrées du tout. Certaines des pensées étaient dans les ballons de dessins. Beaucoup de ces pensées ont déjà été publiées, dites par mes personnages dessinés. Et puis, il y a toute une autre partie qui était inédite et qui était dans mes carnets. Je n’allais pas reprendre les dessins où il y avait ces personnages qui parlaient, il fallait les sortir du contexte. Donc, je me suis trouvé en face d’une moitié de livre en notes inédites, d’une autre moitié qui avait déjà paru sous une autre forme, mais un livre complet sans dessins. Bien sûr, j’ai illustré, parce que l’éditeur se serait roulé par terre si je n’avais pas fait quelques dessins. C’est vrai que le livre s’y prête. Les dessins ont été faits très vite, dans les derniers temps. Alors que les pensées roulent sur dix ans.
Que Wolinski publie un livre qui s’appelle La morale, c’est déjà de l’humour, parce qu’il y a du paradoxe et de la provocation.
Oui, bien sûr. Je suis connu sans doute plus pour mes dessins érotiques – ou pornographiques, comme vous voulez, selon votre humeur – que pour mes dessins politiques. Pourtant, les dessins politiques, c’est ce qui m’occupe le plus dans ma semaine. Et comment être un dessinateur politique, critiquer, traquer les contradictions des hommes de pouvoir, donner son avis sur la société, sur les mœurs, si soi-même on n’a pas, quand même, je ne dis pas forcément une morale, mais une certaine éthique ?
Une espèce de colonne vertébrale ?
Je crois que c’est indispensable. Je le dis dans mon livre : un humoriste ne peut pas être vraiment un salaud, il faut quand même qu’il ait certaines règles, certaines convictions, et qu’il soit un homme de convictions, même. Quand j’en parle avec mon ami Faizant, qui a des opinions contraires aux miennes, nous sommes tous les deux des hommes de convictions et nous défendons ces convictions dans nos dessins. Nous sommes, je suis partisan, je ne suis pas du tout objectif. Je défends ceux qui ont les mêmes idées que moi et j’attaque ceux qui n’ont pas les mêmes idées. Je n’ai jamais dit que j’étais objectif, je suis même parfois tout à fait de mauvaise foi.
La politique continue à vous intéresser vraiment ?
Oui. C’est mon théâtre à moi. Ce qui se passe dans le monde, c’est quand même passionnant. Je n’ai pas le choix, c’est mon époque et je la regarde fasciné. J’ai maintenant cinquante-huit ans. Depuis les années cinquante, où j’étais jeune, jusqu’à maintenant, il y a eu quand même de tels bouleversements, de tels changements, de telles évolutions dans les mœurs, dans la situation des femmes et, en même temps, dans certains pays, une telle régression… Tout ça, c’est le monde dans lequel on vit, ça m’intéresse. Je n’y suis pas du tout indifférent.
Vous donnez quand même parfois l’impression d’être un peu désenchanté.
Peut-être que je fais le malin, là. Je ne suis pas vraiment désenchanté ni blasé. Mais, à force d’observer les choses de ce monde, vous perdez beaucoup d’illusions, c’est normal. Ça serait dramatique si, à mon âge, j’avais conservé les illusions de ma jeunesse. Mais, comme je le dis aussi dans les pensées, je n’en ai pas beaucoup, mais je n’aime pas vivre avec des gens qui n’en ont pas.
À quoi croyez-vous le plus ?
Je ne crois en rien, moi. Je ne crois en rien du tout.
Même pas dans les femmes ?
Je n’ai pas besoin de croire dans les femmes. Je les aime. Vous n’avez pas besoin de croire en quelque chose que vous aimez. J’aime les femmes, et j’aime la mienne, surtout. Mais c’est vrai que les femmes ont enchanté ma vie, que les plus beaux moments que j’ai eus – là, je suis cynique lorsque je dis : les plus beaux moments, c’est lorsque j’ai touché une femme et lorsque j’ai touché un chèque. Mais ce n’est pas tout à fait faux. Parce que les femmes m’ont donné beaucoup de bonheur et l’argent, c’est la note de votre réussite. Je ne suis pas riche, je ne le serai jamais, un journaliste ne devient jamais riche, sauf s’il devient directeur de journal. Quand vous êtes journaliste, vous pouvez arriver à vivre à peu près comme un riche, mais sans être jamais riche. Je n’avais rien du tout quand j’ai commencé, je vis pas mal, la réussite professionnelle et l’amour ont été mes deux raisons de vivre.
Si la politique est votre théâtre, la réussite professionnelle et l’amour seraient votre monde réel ?
Je vis dans l’imaginaire et dans la politique. Comme j’enchaîne les journaux les uns derrière les autres, j’ai une vie de travail intense, c’est-à-dire que finalement je n’ai jamais vraiment la tête libre, sauf lorsque je lis un roman de Moravia ou que je regarde la télévision ou que, dans un voyage, j’ai un peu l’esprit tranquille. Mais, sinon, je suis toujours occupé par un journal, par un dessin à faire. Donc je suis toujours préoccupé en même temps par l’observation du monde qui m’entoure.
Le dessin d’humour a sensiblement évolué depuis vos débuts. Vous avez contribué à cette évolution. Se poursuit-elle ?
Le dessin d’humour est devenu plus intelligent. Quelle que soit l’admiration qu’on ait pour les dessins de Daumier, il était pour moi surtout un grand peintre et un grand caricaturiste, mais ce n’était pas vraiment un humoriste. L’humour, dans les années 1900, était un peu primaire. C’était un coup de poing, mais les dessins étaient superbes. On est plus subtil maintenant. Il y a eu des précurseurs, comme Julius Feiffer, l’Américain, qui nous a influencés, Brétécher, Reiser, moi, vers un humour où nous mettons plus en scène les gens que les hommes politiques. Mes meilleurs dessins, ceux que je préfère, ce ne sont pas ceux où je fais parler les hommes politiques, ce sont ceux où je fais parler les gens de la politique.
Que représente pour vous le retour de Charlie Hebdo ?
Je leur ai donné l’idée de s’appeler Charlie Hebdo. Ils cherchaient un nouveau titre, c’était dans un restaurant où on était avec Cavanna, Cabu, Gébé, Val, Plantu – on se réunit chaque mois pour déjeuner ensemble –, et ils n’étaient pas d’accord avec le directeur de La Grosse Bertha. Mais je me demande si on peut refaire Charlie Hebdo.
N’est-ce pas le produit d’une époque précise ?
Oui, il me semble. C’est comme si, maintenant, on essayait de refaire Droit de réponse comme il l’était à l’époque de Polac. Il faudrait peut-être changer ça. Je ne sais pas si c’est viable. Je l’espère, parce que mon ami Cabu est tellement enthousiaste, il a tellement envie de le faire, ce journal. Je le fais pour lui. Moi, j’y crois moins, mais je veux bien participer à l’expérience et essayer, je serai content si ça marche. Mais il faut que le journal trouve sa voie dans une époque qui n’est plus celle des années soixante.

jeudi 26 décembre 2019

La mort d'Ari Behn, pas seulement époux de princesse

L'écrivain norvégien, qui vient de se suicider à 47 ans, était surtout connu de la presse people pour avoir épousé, en 2002, la princesse Martha Louise de Norvège (le divorce a mis fin à leur relation, dont trois filles étaient nées, en 2016).
On vous dira moins que son roman traduit en français par Céline Romand-Monnier, Les hommes passent à Tanger, paru chez Actes Sud en 2006, est excellent. Le journal d'un lecteur vous l'affirme, et je m'en explique.

Andy est un jeune Norvégien dont l’allure et les longs cheveux blonds attirent les regards. Mais il ne les cherche pas : la route est longue jusqu’à Ouagadougou, qu’il a décidé de rejoindre lentement pour y retrouver son amie. Il est prêt à accueillir les surprises du voyage, et même à supporter, de la frontière espagnole à Madrid, un groupe d’Anglais éméchés qui vont assister au match entre le Real et Manchester United.
En revanche, il refuse l’aide du très complaisant Antonio Valderon qui lui agrippe le bras et lui pince les fesses en gare de Madrid, tentant d’abord de lui vendre une place pour le match puis se proposant de le guider vers l’Afrique que, dit-il, il connaît mieux que personne. Avec son costume blanc, sa chemise jaune, son foulard de soie à pois rouges, ses chaussures blanches à bouts pointus et son parfum qui empeste, Valderon est la caricature de l’importun. L’importun s’accroche au beau blond : de son apparition à la troisième page jusqu’à la fin, il ne cessera plus d’accompagner Andy. En faisant tout pour le conquérir.
Résolument hétérosexuel, le voyageur novice se laisse néanmoins, petit à petit, entraîner dans les dérives de Tanger, une ville où il n’est pas loin de rester, épave parmi d’autres épaves dans un univers hétéroclite.
Les hommes meurent à Tanger et lorsqu’ils se réveillent, ils sont tous devenus homosexuels, dit Jefferson Orlando qui se veut écrivain. Un des nombreux personnages qui hantent la ville et dont aucun n’est tout à fait ce qu’il dit être, ni même ce qu’il croit. Tanger, dans le beau roman de Ari Behn, est un piège où se laissent prendre des êtres pathétiques.
Même l’icône absolue, Paul Bowles – mais sa femme avait beaucoup plus de talent, répète-t-on à qui veut bien l’entendre –, ne ressemble plus qu’à un mourant, presque éteint.
Dans ce climat déliquescent où la perversion s’enorgueillit d’être voyante, Andy fait donc de la résistance. Mais oublie progressivement le but de son voyage. Et quand, dans un sursaut d’énergie, il reprendra la route, ce sera pour connaître d’autres aventures qui l’amuseront de moins en moins.
Le romancier norvégien qui signe ce livre, son deuxième, est l’époux d’une princesse. Un époux remuant : Les hommes passent à Tanger a fait scandale dans son pays, nous dit l’éditeur français. Un bien beau scandale, sur fond de tourisme sexuel et de cul-de-sac – dont Andy s’extraira de justesse, bien qu’il soit peut-être déjà trop tard pour lui.

mercredi 13 novembre 2019

Prix du livre européen: Jonathan Coe et Laurent Gaudé

Le dernier ouvrage de Laurent Gaudé, Nous, l'Europe, banquet des peuples (Actes Sud), devait attirer l'attention des journalistes européens, réunis sous la présidence de Barbara Hendrickx, pour leur Prix du livre. Ce texte en vers (que je n'ai pas lu) reçoit le prix de l'essai.
Côté roman, celui de Jonathan Coe, Le cœur de l'Angleterre (Gallimard), en plein feuilleton du Brxit, avait également de solides arguments à faire valoir. Prix du roman, donc.
Jonathan Coe l’explique dans une note à la fin de son nouveau roman, Le cœur de l’Angleterre : il n’avait pas l’intention de continuer la série d’ouvrages dans lesquels il avait mis en scène les Trotter – le premier, traduit en 2002, portait pour titre original The Rotters’ Club (Bienvenue au club en français), le deuxième semblait boucler la boucle dans Le cercle fermé (2006). Mais une adaptation théâtrale du premier et un commentaire chaleureux sur le second ont remis en selle Benjamin Trotter et sa sœur Lois.
Les circonstances sont aussi celles d’un moment politique singulier : après la victoire de son parti aux élections parlementaires de 2015, David Cameron tient sa promesse d’organiser un référendum par lequel la population décidera de rester dans l’Union européenne ou de la quitter. On sait comment les choses se sont passées, on sait moins comment elles finiront et on ignore en général quels ont été les dessous de l’affaire. Peut-on faire confiance à un roman pour les révéler ? Peut-être pas. On peut en revanche faire confiance à Jonathan Coe pour en fournir une version comique.
Elle se présente lors d’une des rencontres qu’ont à intervalles irréguliers Doug, éditorialiste de gauche, forcément de gauche, et Nigel, d’abord sous-directeur adjoint de la communication dans le gouvernement de coalition en 2010 puis de plus en plus proche de Cameron. En 2016, la conversation où ils abordent la question du Brexit vire à l’absurde : « Je croyais que ça s’appelait le Brixit », dit Nigel en affirmant que, de « Dave » (Cameron) à tous les membres de l’équipe, ils utilisent ce mot. Bel exemple d’improvisation politique sur un terrain que le Premier ministre croit maîtriser alors qu’il n’en a qu’une vision très floue. Il n’envisage pas un instant que les électeurs puissent décider une sortie de l’Union européenne. Devant Doug, Nigel se livre à une « logique acrobatique » d’une confondante légèreté : « C’est un pari, oui, un pari colossal. L’avenir du pays décidé sur un coup de dés. Dave est prêt à prendre ce pari et c’est ce qui fait de lui un leader fort et résolu. »
Il y a bien d’autres aveuglements dans Le cœur de l’Angleterre, au plus haut niveau du pouvoir ainsi que, surtout, dans des sphères privées. Au sein des familles, y compris la famille Trotter, l’atmosphère est pesante et reflète l’état profond d’un pays où gronde une colère sourde. Sophie, la fille de Lois, voit ainsi grandir la faille idéologique qui la sépare de son mari Ian. Elle est mue par de généreux principes, il s’enferme dans la logique d’un protectionnisme teinté d’un racisme qui ne se cache plus guère. Au cours d’un repas, Sophie craque : « Est-ce que tu te rends compte que tu passes ta vie à m’accuser, moi comme le reste du monde, d’être trop politiquement correcte pour ton goût, ces temps-ci ? Ça tourne à l’obsession chez toi. En plus, je soupçonne que tu ne sais même pas ce que ça veut dire. »
Benjamin et Lois, les deux personnages principaux, semblent se tenir en retrait du débat permanent qui agite la société. Du début, en 2010, à l’enterrement de leur mère, à la fin, en 2018, ils ont surtout à résoudre leurs propres contradictions. Elles ne sont cependant pas extérieures au monde qui les entoure et auquel, qu’ils le déplorent ou s’en réjouissent selon les cas, ils appartiennent.
Le cœur de l’Angleterre est un roman d’une redoutable lucidité. La fiction prouve une fois de plus qu’elle a les moyens, quand elle est construite par un écrivain de talent, de nous éclairer sur le présent autant que sur ce que nous sommes. Omniprésent, l’humour en rend la lecture jubilatoire.

lundi 16 septembre 2019

László Krasznahorkai, l’art et la manière

Les 17 chapitres de Seiobo est descendue sur terre sont numérotés de 1 à 2584, on voit qu’il en manque et László Krasznahorkai aurait pu donner à son roman une dimension beaucoup plus impressionnante. L’écrivain hongrois, célébré dans le monde entier mais encore trop peu connu des lecteurs francophones bien qu’il soit un possible futur Nobel de littérature et que plusieurs éditeurs s’emploient à le faire lire, plonge dans les mystères de la création artistique à différentes époques et dans des pays variés.
Chaque chapitre est consacré à une œuvre d’art, à sa conception ou à sa perception, à moins que ce soit ce qu’elle est par elle-même, une sorte d’évidence qui ne s’explique pas, ainsi que le prouve l’Alhambra : « l’Alhambra ne nous apprend pas que nous ne savons rien de l’Alhambra, qu’il ne sait rien de ce non-savoir, puisque le non-savoir n’existe pas. Ne pas savoir quelque chose est un processus complexe, dont l’histoire se déroule dans l’ombre de la vérité. La vérité existe. Puisque l’Alhambra existe. Il est la vérité. »
Du Japon à l’Italie, de la France à la Grèce, les hommes font l’expérience de la confrontation avec cette chose indicible qu’on nomme souvent, faute de mieux, beauté. Ainsi que le fait David Foenkinos dans son récent Vers la beauté où il place son personnage principal, Antoine Duris, provisoire gardien de musée, face à une toile de Modigliani. László Krasznahorkai, dans des pages proches par la situation mais éloignées par la manière, pose aussi un gardien de salle, au Louvre, devant son œuvre de prédilection, la Vénus de Milo. Mais il ne se fait pas d’illusion sur la relation qu’il entretient avec la statue : « il y avait la Vénus de Milo, seulement et uniquement elle, comment pouvait-on imaginer qu’une relation puisse exister entre eux, pensait Chaivagne en regardant ses collègues avec son petit sourire ».
Il y a un drame au pied de l’Acropole dont un visiteur, venu à Athènes pour voir le seul Parthénon, n’aura jamais atteint le sommet, la faute au soleil et à la chaleur avant une fin aussi abrupte que la lame d’une guillotine. Il y a, à l’image de ce moment inattendu, d’autres types de surprises. Comme la brève descente sur terre, annoncée dans le titre, de Seiobo sous une forme humaine, inspiratrice d’une pièce de danse au Japon. Car les sources de l’art sont multiples et irriguent ce roman habité.

jeudi 13 juin 2019

Rentrée littéraire : Claro, bon appétit!

Quatre ans, ce fut long depuis Crash-test, mais on a bientôt fini d'user sa patience à attendre le prochain roman de Claro - qui, il est vrai, a donné du sien pour occuper le temps depuis, entre articles, notes de blog, traductions et livres en marge (mais en marge de quoi? on vous le demande). Le 21 août, notez bien la date à laquelle il sera bienvenu de se précipiter chez son libraire, Substance viendra nourrir la rentrée littéraire d'Actes Sud. Pas encore de couverture sur le site de l'éditeur, mais déjà quelques éléments...

Présentation de l'éditeur

Le livre
Orphelin recueilli par une tante qui cuisine du matin au soir des plats extravagants, le jeune Benoit aimerait donner un sens à sa vie mais comment y parvenir quand on doute de tout et qu’on se demande si l’on est vivant ou mort, si l’on n’a pas été un légume avant de naître, et que faire de ce don étrange qui vous permet de communiquer avec l’au-delà? Perdu dans la forêt des ectoplasmes, Benoit tente d’échapper à ses cauchemars en fricotant avec les morts, mais sa rencontre avec Marguerite, plusieurs fois enlevée par des extraterrestres, va l’obliger à s'aventurer au bout de sa propre nuit. Entre vertige de l’indécidable et farce funéraire, Substance entraîne le lecteur de “l’autre côté”, à moins que ce ne soit dans le cruel secret des choses.

L'auteur
Né en 1962, Claro est l’auteur d’une quinzaine de fictions – dont Livre XIX (Verticales, 1997), Madman Bovary (Babel n° 1048), CosmoZ (Actes Sud, 2010), Plonger les mains dans l’acide (Inculte, 2011), Tous les diamants du ciel (Actes Sud, 2012), Crash-test (Actes Sud, 2015) – ainsi que d’un recueil d’essais, Le Clavier cannibale (Inculte, 2010).
Également traducteur de l’américain (une centaine d’ouvrages traduits : Vollmann, Gass, Gaddis, Rushdie…), Claro codirige la collection “Lot 49” au Cherche-Midi avec Arnaud Hofmarcher et est membre du collectif Inculte. Il tient un blog littéraire, “Le Clavier cannibale”, et le feuilleton du Monde des livres. 
Claro vit à Paris avec sa femme, la cinéaste Marion Laine, et leurs quatre enfants.

jeudi 28 février 2019

La mort de Pierrette Fleutiaux

Comment envisager la mort de Pierrette Fleutiaux? Certes, elle avait 77 ans. Mais je l'avais toujours considérée comme une absolue contemporaine, ses ouvrages (à une exception près, que vous trouverez ici) m'avaient secoué et la femme qu'elle était me touchait par le souci qu'elle avait de dire vrai dans nos conversations. D'écrire, aussi, au sens le plus fort du mot, dans ses livres. Hommage à quelqu'un que je regretterai vraiment, à travers sept titres.

Nous sommes éternels (1990)
Pierrette Fleutiaux a le culot de s’attaquer à un des thèmes les plus rebattus de la littérature : l’amour, toujours l’amour. Mais celui qui unit Dan et Estelle, frère et sœur, a quelque chose de si fort qu’il rejoint les plus vieux mythes et s’inscrit, comme le revendique le titre (Nous sommes éternels), dans l’éternité.
Audace aussi – et non maladresse, comme on pourrait le penser en s’arrêtant là – qu’une première centaine de pages où Pierrette Fleutiaux jette en pâture au lecteur quelques éléments disparates de son histoire. Devant ceux-ci, on peut détourner le regard si on préfère s’appuyer sur un sol bien ferme. Mais il suffit d’oser – la moindre des choses étant d’accepter de partager une démarche qui n’est chaotique qu’en apparence – ramasser au passage les fils qui traînent là pour s’apercevoir qu’un peu à la fois, c’est toute la pelote qui vient. Il y a des nœuds dans cette pelote, mais le roman est là pour les dénouer et pour, finalement, tout expliquer. Tout, sauf l’inexplicable qui est probablement l’essentiel : pourquoi deux êtres peuvent avoir besoin l’un de l’autre au point que le monde entier s’efface devant leur amour.
Par petites touches ou par grands mouvements, Pierrette Fleutiaux fait avancer ses personnages dans leurs mystères. Ils ne possèdent pas davantage de clés que nous. C’est pour cela que Nous sommes éternels est un roman passionnant : il donne tant d’épaisseur aux années qui passent que le temps s’étire en effet à l’infini. Et comme l’écrivain des miniatures qu’étaient ses premiers livres n’a pas renoncé à « tenir » son écriture comme un chanteur tient une note, on va d’émerveillement en émerveillement à travers des moments d’une intensité qui noue la gorge et interdit de lâcher le roman dès lors qu’on en a accepté la manière.
Entretien
En écrivant Nous sommes éternels, Pierrette Fleutiaux a fait un grand pas qui l’a soudain éloignée de ses livres précédents, au moins dans la forme : elle avait toujours envisagé ce qu’elle écrivait comme des nouvelles, même élargies, tandis qu’elle a trouvé ici, au contraire, une respiration plus large en même temps que le besoin de se laisser aller au fil d’un récit qui s’amplifiait au fur et à mesure qu’il avançait. L’essai est transformé, et bien transformé. Il demande néanmoins quelques explications.
Qu’est-ce qui vous a décidé, tout à coup, à changer à ce point de dimension dans le récit ?
Je n’avais jamais osé. C’est une question de maturité. Je n’ai plus peur de mille choses qui me faisaient peur auparavant. Et j’ai l’impression d’être revenue à ce que j’aime vraiment : les grands romans russes que je lisais quand j’étais enfant.
Comment vit-on l’écriture quand on se donne cette liberté ?
C’est absolument merveilleux ! Pour la première fois, je me suis donné un espace très vaste dans lequel je pouvais laisser jouer tout ce que j’ai en moi. Je suppose que, jusque-là, je me bridais.
Saviez-vous, en commençant, que vous alliez vers un long roman ?
Non, je voulais écrire un roman d’amour très court. Et j’ai à peine commencé que tout était là. Je suppose que c’est tout un travail de l’inconscient qui s’est fait pendant des années. Et je n’avais plus qu’à suivre le filon. Ça allait tout seul, tout venait, tout était déjà inscrit, c’était extraordinaire !
Face à ce livre, on ne peut que se dire qu’on y est pour longtemps dès qu’on le commence…
C’est ce que je voulais. J’aime bien la littérature française, mais je trouve qu’elle n’est, le plus souvent, faite que d’intelligence. Ça me plaît, mais j’ai besoin d’autre chose : la sensibilité, l’inconscient, l’irrationnel…
Peut-on maîtriser un roman de cette ampleur aussi bien que des textes plus brefs ?
Je ne peux pas répondre à cette question. Elle ne s’est pas posée. J’ai travaillé trois ans en écrivant tout ce qui me passait par la tête, mais avec le sentiment que tout était déjà construit à l’intérieur. Je ne me suis pas demandé si ça m’échappait. C’était tellement évident…
Mais comment mener à la fois une vie professionnelle – puisque vous enseignez – et l’écriture d’un livre comme celui-ci ?
Ce n’est pas un problème. Quand quelque chose vous tient puissamment, vous pouvez l’oublier, vous pouvez faire mille tâches, c’est là. Il suffit de trouver un moment pour y revenir. Ce n’était pas un travail.
Quand même, n’avez-vous pas craint d’effrayer le lecteur ?
Il me semble qu’il y a beaucoup de gens qui aiment bien s’immerger dans un livre, qui ont besoin qu’on ne leur donne pas trois miettes, mais vraiment quelque chose. Le livre standard, 180 pages bien léchées, non, je ne peux plus. J’ai envie qu’on sente les risques pris, aussi. Ceci dit, on peut évidemment prendre des risques dans un volume plus petit…

Sauvée ! (1993)
Il faut, peut-être, commencer par là : Pierrette Fleutiaux a donné, depuis une vingtaine d’années – la durée est approximative – quelques superbes recueils de nouvelles, cohérents, bâtis comme de solides constructions, dignes de ses romans. Sauvée ! garde, sur le plan de la cohérence, bien des qualités. Mais il est moins certain que chacun de ceux qui ont aimé les recueils précédents y trouve son compte.
Comment dire les choses précisément sans se montrer excessif ? Il y a, dans ces nouvelles, quelque chose de Kafka sans la capacité à faire exister un univers qui, pour être inhabituel, posséderait quand même sa logique propre. On a du mal à dire cela d’un auteur dont on a aimé les livres précédents, et pour de multiples raisons. Mais, cette fois-ci, vraiment, cela ne passe pas, rien ne permet de se connecter aux bizarreries dont nous parle Pierrette Fleutiaux.
Tâchons d’en donner quand même une description sommaire, puisque chaque lecteur a bien le droit de se faire sa propre opinion, fût-elle l’inverse de la nôtre. Dans un mouvement de plus en plus ample, les premières nouvelles étant les plus courtes et les suivantes s’allongent jusqu’à occuper, pour la dernière, près de soixante pages, soit un tiers du recueil. Ce n’est pas incohérent. La vie quotidienne, voilà la difficulté, dit un personnage qui n’en finit pas de se débattre entre un trou dans lequel il monte et descend et une surface qui, visiblement, n’est pas son monde. On rencontre des gens qui creusent – « naturellement » –, d’autres qui cherchent, d’autres qui ont peut-être trouvé mais ne le savent pas, et puis bien d’autres personnages tous plus incongrus les uns que les autres, liés à un passé dont nous ne savons rien et à une logique dont nous ignorons tout.
Peut-être est-il possible d’entrer dans ce monde. Peut-être… Il faudrait alors faire de grands efforts pour tenter de partager avec Pierrette Fleutiaux des thèmes dont on devine qu’ils ont habité, souterrainement, tous ses autres livres, mais qui, dans ces cas-là, parvenaient à nous toucher par une sorte d’émergence dans le réel, fût-il contaminé par le fantastique. Tandis qu’ici, on a l’impression de contempler une altérité si fondamentale qu’elle nous reste étrangère.
Il est possible que les dernières nouvelles, les plus longues et les plus complexes – les plus hermétiques, dirons-nous –, aient modifié la perception des premières. Car, il faut bien le dire, quelques moments de bonheur avaient été fournis par des histoires généralement incroyables et cependant toujours susceptibles d’ébranler notre rationalisme. « Sauvée », la nouvelle qui donne son titre au recueil, est exemplaire : il n’y a rien à sauver, seulement à comprendre et à sentir, pour le personnage qui se sent agressé par des bruits extérieurs paraissant ne plus appartenir à son univers, ou à sa génération. Car elle fut jeune, elle aussi, elle a fait du bruit la nuit, comment peut-elle ne pas s’en souvenir ? C’est au moment où elle recommencera à supporter les bruits des autres, comme s’ils étaient les siens, qu’elle se sentira sauvée…
Pierrette Fleutiaux, décidément, ne fait rien mieux que décrire des situations réalistes en leur donnant une interprétation étrange, même si celle-ci doit rester provisoire. Si c’est à cela qu’elle s’est tenue dans toutes les nouvelles, nous ne l’avons pas compris. C’est comme si trop de sophistication, ou trop de construction, nuisait inévitablement à son propos…
Il n’en reste pas moins que cet écrivain a bien des choses à nous dire et qu’il ne faut surtout pas renoncer à attendre son prochain livre.

Allons-nous être heureux ? (1995)
Pierrette Fleutiaux est une magicienne de l’écriture. La preuve : essayez toujours de résumer Allons-nous être heureux ?, son dernier roman, et d’y intéresser ainsi un lecteur potentiel. Celui-ci vous rira au nez et se tournera vers des livres dont l’histoire lui paraît d’emblée moins banale, plus inattendue. Et pourtant, si on essaie de communiquer le bonheur qu’on éprouve à être dans un livre comme celui-ci, à découvrir les méandres d’existences parallèles, à vivre de l’intérieur les aventures de deux enfants puis de deux jeunes gens, et des familles qui les entourent, on a une chance de convaincre. Parce qu’un souffle anime ces pages et leur permet d’être rien moins que banales.
Acceptons donc d’être intrigué par ce premier paragraphe : « Au bord de l’Hudson, dans le parc de Riverside Drive, au pied du monument aux héros des guerres américaines, à New York, Amérique, un petit garçon joue au ballon. » Voilà un personnage, un début de décor. Quelques pages plus loin, au début du deuxième chapitre, débarque l’autre personnage principal : « Dans le même temps, à Miami, une petite fille est née. » Ce sont les deux fils qui vont courir à travers tout le roman, deux êtres qui vont grandir et se trouver – il ne s’agit pas de dévoiler ainsi le ressort secret du livre, il est évident que Robin et Beauty, puisque tels sont leurs noms, doivent se rencontrer, Pierrette Fleutiaux n’essaie pas de construire un improbable suspens autour de cette rencontre.
Robin veut être, comme il dit, « normal », ce qui signifie pour lui être un véritable petit Américain. Accepter de se fondre dans la masse pour être accepté par elle. Et, pour y parvenir, devenir un champion de base-ball, par exemple. Avoir le bon accent. Demander à sa mère de ne pas venir le chercher à la sortie de l’école, parce que sa mère n’a pas le bon accent, elle est française. D’ailleurs, Robin est français, lui aussi, c’est la nationalité qu’indique son passeport, et il a beau s’être choisi Batman pour compagnon imaginaire de ses jeux, il reste un étranger, un « alien ». Et, de cette situation, il voit moins les avantages dont bénéficie son père quand il achète une voiture sans payer les taxes que les inconvénients : « Etre américain, apparemment cela ne va pas de soi pour tous les petits garçons. Certains doivent d’abord cacher un nom bizarre, corriger les fautes d’accent des parents, apprendre les noms de tous les grands batteurs de base-ball, et mille autres difficultés, il y a là largement de quoi occuper les ambitions d’une vie. »
Beauty ne connaît pas ce problème : « L’Amérique l’attendait, dès sa naissance l’a prise sous son aile. » Tout n’est pas simple pour autant : si elle porte ce prénom qui désigne une apparence parfaite, c’est pour exorciser ce qu’il faut bien appeler sa laideur. Troisième fille d’un couple qui aurait souhaité un garçon – et qui à cause de cela, n’avait pas pensé à un prénom de fille avant sa naissance –, Beauty n’existe cependant que sous le regard des autres. Sa grande intelligence, mesurée par le sacro-saint QI qui établit une hiérarchie entre les individus, paraît ne lui servir à rien dans ses études, et ne l’empêche pas de souffrir.
L’un partira pour la France, où il connaîtra d’autres difficultés d’adaptation, celles d’un enfant éduqué ailleurs. L’autre, comme portée par la prédestination inscrite dans son prénom, se découvrira belle et deviendra un mannequin international, parcourant le monde qui s’offre à elle. Et ces deux-là deviendront, on ne sait trop comment, grâce aux hasards de la vie, de véritables complices, mais sans jamais savoir ce que réserve l’avenir.
Observons bien comment se déroule le roman : d’abord, au début de la chronologie, l’auteur glisse quelques faits à venir, jetant un regard vers le futur. Puis, insensiblement, au fur et à mesure que le temps passe, ce sont des faits du passé qui complètent le tableau. Un basculement de la perspective nous est imposé sans que nous en ayons d’abord conscience, mais il restera toujours cet avenir qui échappe aux éclaircissements donnés par le roman, cette zone encore obscure que le lecteur doit, s’il le veut, éclairer lui-même pour la modeler selon ses désirs. Dans l’au-delà du livre, chacun est libre de faire travailler son imagination. Ce ne sera possible qu’en fonction des éléments déjà posés, et qui sont évidemment bien plus nombreux que les quelques-uns rapidement résumés en quelques mots. Car, autour des deux personnages principaux, tout un monde gravite, provisoirement retenu par l’attraction des centres de systèmes planétaires représentés par ceux auxquels une romancière a choisi de s’attacher…
Derrière les faits, derrière les êtres, c’est donc dans un mouvement d’ensemble que nous percevons à la fois le tout et ses parties, inscrits dans une vision globale qui nous réconcilie avec l’univers tout entier. C’est une tentative d’explication du bonheur que donne ce roman, mais il en est peut-être d’autres…

Des phrases courtes, ma chérie (2001)
Sept ans. Ou plutôt, deux fois sept ans : « Sept ans pour accompagner l’entrée dans la vie de mon enfant, sept ans pour accompagner la sortie de la vie de ma mère. » Et ce sont deux périodes d’une folle exigence, d’une douloureuse patience, dont la seconde fait l’objet du nouveau livre de Pierrette Fleutiaux, Des phrases courtes, ma chérie. Un récit vrai, simple et d’autant plus poignant, d’où la romancière n’a pas exclu une certaine pudeur, comme on le comprend dans les pages intitulées : « Mon amie m’a dit… ».
Son amie Aurore lui avait dit, s’agissant de ces pages qui n’étaient pas encore destinées à devenir un livre : « Il faut que tu mettes les noms… » Pour toucher les gens, pour que le livre ait du succès. Mais ce n’est pas le but. Pour une fois, peut-être qu’Aurore n’a rien compris. Donc, pas de noms. La vérité, pourtant.
Le père est mort, la mère a vieilli, bien d’abord, moins bien ensuite. C’est le cours des choses, que les enfants se refusent à voir en face, jusqu’au moment où se présente un mur d’incompréhension, quelle que soit la bonne volonté : « Nous voulions des solutions, ma mère voulait de la discussion, c’est-à-dire être avec nous. Pour nous, il s’agissait de régler un problème, pour elle il s’agissait d’en parler. »
Et quelle solution au problème, sinon le meilleur endroit pour finir de vieillir ? C’est-à-dire mourir – un mot qu’on ne prononcera pas avant qu’il soit trop tard. Donc, une maison de retraite qui ne ressemble pas trop à un cul-de-sac de l’existence, où la mère peut encore être elle-même, dans une certaine mesure. Dans une certaine mesure seulement, et de plus en plus étroite la mesure, au fil de forces déclinant. Alors, la mère devient l’enfant de sa fille (de son fils aussi, dans un rapport différent puisqu’il est médecin et que son rôle est de rassurer scientifiquement).
L’inversion des rôles pourrait se faire sans s’en rendre compte. Pas ici : parfois, la narratrice qui se confond avec l’auteur a le sentiment d’être un véritable bourreau pour sa mère. A quoi bon en effet la secouer pour bouger, pour aller acheter une nouvelle robe ? A-t-elle vraiment de cette robe ou s’agit-il seulement de susciter un mouvement synonyme de vie « normale » ? Et puis, pourquoi une robe alors que pas un instant la fille n’a pensé aux sous-vêtements ? Pourquoi encore un bijou en cadeau alors que jamais la mère n’a voulu de cadeau inutile ?
Il y a une barrière, légère et transparente, certes, puisque construite en cellophane, entre la mère et le monde. Une barrière susceptible d’étouffer toute vie, quand même, et ce n’est pas rien. De voir se resserrer autour de la mère un contexte étouffant donne envie à la fille de bouger à tout prix, histoire de créer un appel d’air. Chaque détail compte : le coiffeur, le regard d’un enfant, une conversation avec la vendeuse. Moments de soulagement pendant lesquels il est si bon de croire que tout est resté immuable.
Pourtant, les doutes reviennent sans cesse. Et la vieillesse de la mère renvoie à la fille, comme dans un miroir, son âge qui n’est plus celui d’une jeune fille – sauf, précisément, dans les yeux de la mère.
Témoignage sensible, bien sûr, Des phrases courtes, ma chérie est en même temps tout autre chose. L’œuvre d’un écrivain pour qui tout est matière à faire des phrases. Et qui revient sur ses débuts, sous l’œil de la mère. « Dans la famille, les femmes ont le don du mot et de la phrase », dit-elle. Dans les rédactions, il fallait faire des phrases courtes et avoir une belle écriture. Plus tard, les premiers livres seront reçus avec désespoir. Ecrire, certes, mais l’imagination au service d’un certain exhibitionnisme, voilà qui est dangereux. Malgré tout, un billet, un chèque, à chaque fois, comme à la bonne écolière, en guise d’encouragement…
Alors, l’écriture continue, cette fois comme un hommage à un lien indissoluble, qui perdure au-delà de la mort. Cette mort dont la fille ne voulait pas entendre parler tandis que la mère, elle, avait le souci de régler ses affaires terrestres avant d’en finir une fois pour toutes avec elles.
La mère de Pierrette Fleutiaux deviendra celle de tous les lecteurs du récit qu’elle vient de publier. Dans la même douleur, avec la même compassion.

Histoire du gouffre et de la lunette (réédition, 2003)
De ses premiers livres (celui-ci est le deuxième, paru en 1976), Fleutiaux dit maintenant : « J’aimerais revenir à ce type de vision et d’écriture, mais je ne pense pas que je le puisse. » Il y a ici, comme dans son premier roman (Histoire de la chauve-souris) et celui qui a suivi (Histoire du tableau), des visions singulières du réel, que l’on a classées dans le registre du fantastique. Appellation commode pour des fables grinçantes plaquées sur des peurs à partir desquelles Fleutiaux propose de pures interprétations littéraires. C’est un guetteur avec sa lunette sophistiquée qui lui fait voir des choses que personne d’autre ne discerne. Ce sont les excroissances (des toiles ?) qu’un être indéterminé tente de ranger dans sa nouvelle habitation, mais cela grandit sans cesse et personne n’en veut. Ou une mère qui habite dans une maison si petite qu’on ne peut y entrer. Un florilège quotidien et effrayant.

Les amants imparfaits (2005)
Pierrette Fleutiaux ouvre Les amants imparfaits d’un bref paragraphe énigmatique : « “Nous ne parlerons pas de nos parents”, ont-ils dit. Ensemble. A moins que ce ne soit Camille qui l’ait dit à Léo, ou encore Léo à Camille. » En dehors des noms des deux personnages, cela ne nous dit pas grand-chose. Cela intrigue, bien entendu. Pourquoi pas les parents ? et à qui parlent Léo et Camille ? et où va-t-on ? La dernière question est valable à peu près pour tous les romans, à l’exception de ceux qui nous livrent la fin dans la première phrase, ce qui n’est pas le cas ici. La fin, ou ce que nous apprendrons à la fin, se trouve curieusement résumée au dos du volume, dans un court texte qui semble se moquer des lois élémentaires du suspense. Car tout roman creuse une énigme, et celui-ci en particulier, qui en même temps paraît s’en délecter par son début et l’ignorer par la quatrième de couverture. Voilà une approche inhabituelle, pour le moins. Et qui correspond à un récit tout aussi inhabituel, où l’on va creuser, en effet, une trouble fascination racontée par celui-là même qui la subit après qu’il a été choisi par Léo et Camille, des jumeaux flamboyants et effrayants.
Quand ils sont entrés dans la classe de Raphaël, ils avaient six ans, trois de moins que le narrateur. Immédiatement, ils se sont dirigés vers lui et l’ont ensuite accompagné pendant des années, le lien spontané s’étant renforcé au fil du temps. Et Raphaël est devenu leur mémorialiste, chargé de consigner les histoires que lui racontent les jumeaux. Vraies ou fausses, elles témoignent d’une parfaite conscience de leur singularité. En totale symbiose, Léo et Camille partagent tout, depuis longtemps et, semble-t-il, pour toujours. Il est d’autant plus étonnant qu’une troisième personne soit entrée, par leur volonté, dans leur intimité au point d’en vivre les étrangetés. Cela s’expliquera plus tard, quand les derniers mystères seront éclaircis.
Pierrette Fleutiaux a écrit, avec ce roman, une sorte de livre total, qui puise dans des matériaux d’une infinie richesse. La gémellité, la fascination, l’amour, la vie et la mort en sont quelques-uns des ingrédients. L’écriture elle-même, à laquelle se livre Raphaël comme à un exercice cathartique, est interrogée de manière lancinante. Ses propriétés et ses pouvoirs sont passés en revue, comme peut le faire un écrivain, c’est-à-dire en considérant qu’il y a là une pulsation souterraine et vivante. L’auteur, par la voix de Raphaël, donne au passage une belle définition de ce qu’est une phrase d’écrivain : « C’est une phrase qui semble venir d’ailleurs, qui s’énonce toute seule dans ta tête, avec un rythme qui te surprend toi-même, et qui semble porter une expérience bien plus vaste que la tienne. »
De ces phrases, Les amants imparfaits n’est pas avare. On y avance porté par un mouvement qui ne cesse jamais et qui, pour ne pas aller en ligne droite, donne une grande impression de fluidité. Ce n’est pas la première fois que Pierrette Fleutiaux porte l’art du roman à son point le plus élevé. Mais peut-être ce livre-ci, est-il, dans une œuvre commencée il y a bientôt trente ans, le véritable sommet.

Destiny (2016)
D’une part, Anne D., une Française qui a l’âge d’être grand-mère – sa première petite-fille est sur le point de naître. D’autre part, une jeune femme noire et enceinte, qui ne parle pas français, appuyée contre un mur dans le couloir du métro, l’air de se trouver mal. Elles auraient pu ne jamais se croiser. La jeune Africaine, dont le prénom est le titre du livre, Destiny, n’avait pas vocation à quitter le Nigeria pour se retrouver à Paris. Anne aurait pu tourner le regard ailleurs, faire mine de ne rien voir, comme beaucoup. Mais, portée par un sentiment ambigu, elle décide d’aider l’inconnue et de l’accompagner à l’hôpital.
Sentiment ambigu ? Qu’y a-t-il d’ambigu dans un simple geste de solidarité ? Ceci, sur quoi Pierrette Fleutiaux attire l’attention sans très bien savoir encore quels sont les tenants et les aboutissants de la relation naissante : « L’inconnue lui appartenait. Ou elle lui appartenait. Comme si quelqu’un avait dit : “Vous vous appartenez, elle et toi.” » Le dernier paragraphe du chapitre initial dessine l’ombre d’une menace : « Sous la voûte du couloir de métro, dans la rame bondée du métro, il y avait autre chose encore. Un relent de prédation. La prédatrice : elle, l’autre ? Non, juste de la prédation en suspension dans l’air. »
Beaucoup plus tard, quand les nœuds de l’histoire entre les deux femmes auront été resserrés, et desserrés, et resserrés encore, Destiny dira à Anna : « Vous avez sauvé ma vie. » Mais, pour en arriver là, il aura fallu passer par bien des malentendus et dépasser les clichés de part et d’autre : la Française vue par la Nigériane, la Nigériane vue par la Française…
Vaincre les réserves qui surgissent après la spontanéité, ou presque, du premier mouvement, est un obstacle non négligeable. Car toute la vérité n’est pas dite en quelques instants et, derrière des mensonges faits par pudeur, par prudence ou par calcul, tout cela très mélangé et presque impossible à démêler, se masque une réalité irréductible aux idées simples.
Pierrette Fleutiaux, bien que concentrée sur les nuances d’une amitié difficile, en forme parfois de dépendance, n’oublie pas le contexte général, peu favorable à l’accueil de Destiny : « Dans ce pays, des entités bienveillantes lui ont offert un répit, mais d’autres entités sont à l’œuvre, dans ce même pays ou ailleurs, qui voudraient la pousser par-dessus bord, la rejeter dans la non-existence, les bienveillantes sont de bonne volonté mais faibles, les malveillantes sont pleines de conviction ».
Le livre porte la mention « récit » plutôt que « roman », laissant supposer une implication de l’auteure elle-même, ou au moins d’une proche, dans ce qui nous est raconté. Un fragment puisé au cœur de la multitude qui vit les problèmes au quotidien. Mais un fragment qui en dit long sur les difficultés à tout comprendre.

samedi 26 janvier 2019

N'oublions pas Baptiste-Marrey

Discrètement, quelques lignes dans la nécrologie du Monde daté d'aujourd'hui m'apprennent la mort de Jean-Claude Marrey, dit Baptiste-Marrey, le nom sous lequel je le connaissais pour avoir lu quelques-uns de ses livres (pas assez cependant). Il était né en 1928. Ses textes m'avaient marqué, deux rencontres avec lui aussi. Il en reste quelques traces dans des archives qui seraient poussiéreuses si elles n'étaient numériques...



L’art et la sensualité, la gravure et la musique… Baptiste-Marrey, dans ses grands romans – dont Les papiers de Walter Jonas permirent la découverte il y a quatre ans, et autorisent la redécouverte dans la réédition qui vient de paraître au format de poche –, ne craint pas de créer des liens entre des pulsions fortes et des idées élevées, ainsi qu’entre différentes formes de création. Son fort tempérament de romancier le pousse à embrasser une multitude de personnages, qui vivent quantité d’aventures et se retrouvent, comme des contrepoints, d’un livre à l’autre. Il est vrai que la construction d’ensemble est clairement revendiquée, sous le titre : Saisons : une autobiographie imaginaire. Quatre volets, dont trois déjà ont été abordés : l’automne avec SMS, l’été avec Les papiers de Walter Jonas, et à présent l’hiver dans L’atelier de Peter Loewen – à quoi il faut ajouter des excroissances comme Elvira et Edda H. ou Les poèmes infidèles de Walter Jonas.
L’ambition est immense. Le talent ne l’est pas moins. Il faudra bien qu’on sache un jour quel démiurge est vraiment Baptiste-Marrey, qui mêle le monde réel à son univers imaginaire au point de fournir au lecteur, en fin de volume, un lexique expliquant aussi bien des termes techniques – dans ce cas-ci, essentiellement ceux de la gravure – que des repères biographiques authentiques (Celan, Gadenne, Graves, Petrucciani, etc.) ou fictifs (Edda Huebner, Walter Jonas, Sœur Marie-Serge, Alba Zelnik, et il en est pour qui on n’ose trancher, tant leur appartenance aux ouvrages de Baptiste-Marrey en fait des personnages entre historicité et romanesque).
Walter Jonas était un compositeur en quête d’absolu et d’amour. Peter Loewen lui ressemble comme un frère, à cette différence près qu’il est peintre et graveur. L’art et le sentiment se confondent, chez lui, dans une femme dont il est follement amoureux et qui doit être, à l’évidence, le sujet principal de son grand œuvre.
Il y a ici la frénésie de créer, malgré la douleur de vivre – à moins que ce soit grâce à elle. Peter Loewen trouve sa force dans sa propre faiblesse et prépare une grande exposition sur le thème de l’opéra. C’est là où se lient Walter Jonas et Peter Loewen, comme un trompe-l’œil qui imite la réalité à s’y méprendre. On entre dans le tableau, mais ce n’est pas celui du graveur, c’est celui de l’écrivain.
Roman gigogne, ce livre empli de chimères garde cependant les pieds sur terre, et même parfois dans la boue de provinces défavorisées : Peter Loewen est entré en contact, pour des raisons alimentaires, avec le monde des handicapés. C’est le tragique de son destin, parce que ces êtres à qui tout manque lui rappellent son imperfection. Mais c’est peut-être aussi son salut, puisqu’il rencontre celle qu’il appelle Dafné, la femme inaccessible qui joue des jeux dangereux.
Le récit se bâtit et se rompt, Peter Loewen avance puis recule… Au rythme même d’une vie ponctuée d’accès de folie de plus en plus inquiétants, c’est l’œuvre qui mûrit. Mais, bien entendu, au risque de se perdre…

Entretien
Baptiste-Marrey doit croire, à sa manière, que le roman se crée en écrivant, comme d’autres sont convaincus que le mouvement se crée en marchant. C’est du moins ce que semble prouver l’ample création à laquelle il s’est attelé dans son cycle des Saisons…
Ce n’était pas une volonté délibérée au départ, mais je m’étais dit quand même que ce serait bien d’installer une cohérence entre les histoires, qu’on retrouve des personnages et qu’un univers romanesque se crée petit à petit. Ici, ce n’est pas encore très visible, parce qu’il y aura une suite, mais je suis parti sur des effets de zoom. Des personnages qui sont au premier plan dans un récit deviennent des silhouettes au second plan dans un autre. Ces effets de perspective se produisent dans la vie : on est très intime avec des gens pendant deux ans, puis ils changent de poste, ils déménagent, on ne les voit plus pendant dix ans, et puis, tout à coup, on les retrouve…
Cet univers s’agrandit de livre en livre…
Oui, et c’est un peu terrifiant. Je ne sais pas où cela va s’arrêter. Mais je crois qu’il faut laisser venir les choses.
Vous touchez à des arts très différents, comme la musique ou la gravure. Essayez-vous de traduire tous les arts par la littérature ?
Pas particulièrement. Mais le phénomène de la création est une chose à laquelle je réfléchis depuis des années et c’est aussi une manière métaphorique de parler de mes propres préoccupations. Ce que disent Jonas de la musique ou Peter de la peinture, c’est très souvent ce que je pense de la littérature et de la poésie. Mais le fait de le transposer dans un art que je ne pratique pas – je ne suis ni musicien ni peintre – donne à la fois une distance et peut-être un certain relief.
Vous intégrez aussi dans votre culture des secteurs de connaissance qui n’appartiennent pas à l’art, comme la réflexion scientifique de Prigogine.
J’ai été marqué par la lecture de La Nouvelle Alliance qui rapproche les sciences des créations artistiques, pour ce que j’en comprends. Cela m’a permis de faire cette petite visite bruxelloise accomplie par Peter Loewen pour réaliser le portrait du savant. Petit à petit, cette suite romanesque prend peut-être une dimension européenne – mais c’est prétentieux de dire cela, et d’ailleurs pas tout à fait exact : j’aimerais bien, et je cherche…
Vous donnez l’impression, d’une part, de savoir très bien où vous allez et, en même temps, d’être débordé par votre création. Comment vivez-vous cela ?
C’est à la fois passionnant et désespérant. En même temps, il n’y a qu’à laisser venir, puisque ça vient. Ça devient quelque chose de symphonique, une composition dans laquelle le thème est repris plusieurs fois. De temps en temps, il faut d’ailleurs couper des passages auxquels on tient, en se demandant si on arrivera à les utiliser plus tard. Ce n’est pas grave, de toute façon. Je me dis souvent qu’un roman est comme un appartement : il arrive un moment où il n’y a plus de place. Tout est complet…

Le Maître de Stammholz (1992)

Baptiste-Marrey mène, depuis des débuts tardifs il y a une dizaine d’années, une réflexion romanesque et poétique sur l’art et la vie qui s’est traduite déjà à travers quelques livres remarquables parmi lesquels le plus remarqué était, jusqu’à présent, Les papiers de Walter Jonas.
Et le voici encore, avec Le Maître de Stammholz, à agiter ces questions d’une manière qui n’a jamais rien de théorique, avec un personnage de peintre, quelque part sur la frontière entre l’Autriche et la Slovénie, pendant trois hivers situés, de manière critique, de 1942 à 1945. Martin est, d’une certaine manière, un réfugié. Il est dans ce petit village pour y vivre caché, en masquant ce qui faisait de lui, ailleurs, un être désigné comme un de ceux qu’il faut abattre parce qu’ils pratiquent un art dégénéré. Il peint encore, mais en cachette, et il a l’impression que, moins on le sait, mieux cela vaut. Il n’a pas tort.
Baptiste-Marrey reconstitue cette époque dans un lieu imaginaire et cependant imprégné de bien des réalités. Il écrit :
La guerre est une machine à remonter le temps : les chevaux tirent de nouveau les chariots, les gamins courent derrière ramasser le crottin pour fumer les jardins. Les rosiers cèdent la place aux patates et aux haricots (parfois à un plant de tabac). Avec ces mois de glace, les traîneaux, bricolés avec des moyens de fortune, ont fait leur réapparition et transportent tonneaux, balles de foin ou fagots de bois.
Il a eu, nous a-t-il expliqué, l’expérience de ces années sombres, même si c’était ailleurs : « J’ai vécu toute la guerre à Paris, de 1940 à 1945, et à un âge où j’étais à la fois assez vieux pour comprendre ce qui se passait, pour voir et pour me souvenir, et assez jeune pour ne pas pouvoir être acteur. Et c’est vrai que cette génération-là a été très marquée. On ne peut plus juger les choses et les gens comme avant, et on garde une espèce de scepticisme sur les grands discours, sur les institutions, sur les nobles causes, sur plein de choses comme ça, parce qu’on sait trop ce qui peut se passer en dessous. Donc j’ai attendu je ne sais pas combien d’années pour parler de cela et, pour des raisons obscures, c’est-à-dire pour des raisons que je m’explique mal à moi-même, je n’ai pas voulu ou je n’ai pas pu en traiter directement dans des mémoires ou des souvenirs. Je pense que j’étais plus libre en inventant un lieu et un espace où se produirait cet affrontement entre la puissance, une puissance absolue, et le reste de la population. Et dans cette fiction, j’ai glissé un certain nombre de choses vues, de souvenirs personnels. »
Donc, cette fois, s’il est encore question d’art, c’est avec une autre idée derrière la tête. Au fond, que Martin soit peintre est relativement peu important. Ce qui compte davantage, c’est qu’il vive là, dans un village investi par la Gestapo, et à proximité d’un camp où se passent des choses innommables à ce point qu’on évite d’en parler. « Vivre, c’est trahir, n’est-ce pas ? » dit Martin, et un autre personnage, Simon, dont le véritable nom – Samuel Goldberg – suffit à faire comprendre qu’il a, plus que tout autre, besoin de vivre caché, dira, plus tard, au cours du deuxième hiver : « Ce n’est pas l’horreur qui augmente, c’est la connaissance que nous en avons. Bientôt aucun de nous ne pourra plus garder les yeux fermés. »
Baptiste-Marrey n’avait pas encore vu Mauthausen quand il a écrit ce livre. Depuis, il y est allé. Et il ne peut s’empêcher de se demander comment les habitants auraient pu ne pas savoir. Mais ses propres souvenirs infirment toute certitude…
« Je pense que beaucoup de gens étaient dans l’ignorance. En tout cas, en France, où je vivais dans un milieu plutôt informé, j’ai découvert les camps en mai 1945, quand on a vu les premiers retours, bien après la Libération. On savait que les gens partaient en Allemagne, on savait qu’ils mouraient, mais on ne savait pas comment. J’habitais dans le 16e arrondissement à ce moment-là, près du Trocadéro, et quatre fois par jour pendant cinq ans, j’ai traversé la rue Lauriston. Je n’ai su qu’après qu’un des hôtels de cette rue Lauriston avait été un lieu de torture de la Gestapo, le pire qu’il y ait eu à Paris. Pendant quatre ans, je n’ai pas eu le moindre soupçon de ce qui se passait là. C’était souterrain… »
Le mal, et le mal le plus absolu, est donc au cœur de cet ouvrage dans lequel il ne manque cependant pas de scènes plus légères, comme dans la vie. Les personnages ne sont pas des héros, ils se contentent d’essayer de survivre en se compromettant aussi peu que possible. Elle n’a pas encore été construite, la balance avec laquelle on pourrait peser, pour chacun de ceux qu’on rencontre dans Le Maître de Stammholz, le bien et le mal. Il n’y a cependant pas la moindre ambiguïté dans le roman : on sait très bien, à chaque instant de la lecture, de quel côté de la barrière on se trouve. Mais les personnages, pour être envisagés avec beaucoup d’humanité, savent beaucoup moins de quel côté ils se trouvent.