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jeudi 15 octobre 2020

Prix Landerneau des lecteurs : Lola Lafon

On a presque terminé Chavirer, le nouveau roman de Lola Lafon, et on l’est, chaviré, depuis un certain temps, quand arrivent deux phrases à l’air d’une profession de foi. L’idée est attribuée à Enid, une documentariste, mais elle est sans aucun doute ancrée aussi dans l’esprit de l’autrice : « Aux étudiants en cinéma, elle affirme continuellement qu’elle n’a pas de méthode à leur transmettre. Elle sait seulement ceci : il faut raconter ce qui hante. »

Par quoi Lola Lafon était-elle donc hantée quand elle a écrit Chavirer ? Par l’air du temps, certainement, celui que souffle le hashtag #MeToo, mais aussi par le besoin de construire un récit plus nuancé que les témoignages ne le sont souvent sur ce terrain miné. Son personnage principal, Cléo, est certes une victime. Mais « une mauvaise victime ». Et voilà comment dépasser l’air du temps pour entrer dans l’esprit d’une adolescente qui n’a pas tout compris aux codes dont elle dépend, qui utilise les zones d’ombre pour s’y réfugier et devenir, du même coup, complice des prédateurs.

Cela pourrait être un parcours presque réussi. Cléo a treize ans en 1984, ses parents l’ont poussée à prendre des cours de danse pour qu’elle ne reste pas affalée devant la télé. Cléo n’appartient pas à la meilleure société de sa ville de banlieue, le cours privé de Madame Nicolle l’amène à côtoyer les élèves d’un collège huppé, à les entendre évoquer, comme si c’était naturel, « un week-end en Normandie, des vacances aux Baléares, un séjour linguistique aux États-Unis. La voiture de maman, celle de papa. La femme de ménage, la nounou. L’abonnement à la Comédie-Française et au théâtre des Champs-Élysées. »

Quand Cléo est détectée par Cathy, une chasseuse de talents, qu’elle voit miroiter la possibilité d’une bourse grâce à laquelle sa vie ressemblera à un rêve éveillé, elle emprunte sans se poser de questions le chemin qui s’ouvre devant elle. Devenir pro, prendre la lumière… « Le futur ressemblait à une ivresse. »

Sinon qu’après l’ivresse vient la gueule de bois. La fondation Galatée ne choisit que l’excellence après des entretiens qui suivent l’acceptation du dossier. Pour celui-ci, une photo est nécessaire, dont Cathy s’occupe en rétribuant Cléo – un billet de cent francs, le premier d’une longue série – pour le temps qu’elle y a passé. D’ailleurs, cela en valait la peine : un membre influent du jury a été séduit par le dossier (ou par la photo ?) et veut rencontrer Cléo. Les premiers pas vers la gloire supposent d’être détendue, souriante, les suivants mettent en valeur la fraîcheur, l’envie d’être dévorée, la bouche, la langue, les doigts « comme des insectes agacés exaspérés de ne pas réussir à aller là où ils s’acharnaient à aller quand même ».

Cléo sent bien que quelque chose n’est pas normal. La honte la gagne, mais ne faut-il pas en passer par là ? D’une certaine manière, « désirer vraiment la bourse, était-ce désirer les doigts ? »

L’engrenage est puissant, y échapper demanderait une force de caractère ainsi que la conscience des faits, et Cléo n’a ni l’une ni l’autre. Manipulée, elle manipule à son tour, recrute la chair fraîche qu’elle a été, en faisant miroiter les mêmes espoirs que Cathy lui avait laissé entrevoir.

Tout cela est une histoire tragique de piège, de demi-consentement, d’autorité malfaisante, de soumission plus ou moins volontaire. Chavirer navigue dans des eaux ambigües au sein desquelles le bien et le mal se confondent dangereusement, à un âge précoce où il est impossible de discerner les limites qui n’auraient pas dû être franchies.

Cléo grandira, elle dansera, même sans bourse, mais l’épisode de la fondation Galatée, pendant lequel elle fut autant victime que coupable, restera une tache durable sur son passé. Malgré celle-ci, Lola Lafon parle merveilleusement de ces danseuses utilisées à peu près comme du bétail décoratif, dans les ballets de Michel Drucker ou dans des salles de spectacle. On sue et on souffre avec elles en même temps qu’on partage leur intimité. Le réel nous happe.

Et pourtant, la plus belle réussite de la romancière est de faire ressentir la violence faite par les hommes aux petites filles en n’en disant presque rien. L’ellipse règne en outil efficace de la suggestion. C’est derrière les mots du livre que s’avancent les pincements au cœur qui saisissent à la lecture.

mercredi 16 août 2017

Il y a lavage de cerveau et lavage de cerveau

Trois prénoms pour un titre de roman : Mercy, Mary, Patty. Lola Lafon est moins explicite que la dernière fois (La petite communiste qui ne souriait jamais), d’autant que seul le troisième prénom, à condition d’expliquer un peu, évoquera quelque chose au lecteur moyennement informé : Patricia, dite Patty et qui veut ensuite devenir Tania, est la petite-fille du richissime patron de presse américain William Randolph Hearst. En 1974, la descendante est enlevée par un groupe de révolutionnaires dont, en six semaines, elle adopte si bien les idées qu’elle braque une banque avec eux. Dans les messages qu’elle envoie à sa famille et au monde, pendant la période où elle est cachée par ce groupe d’abord, avec ce groupe ensuite, elle bascule très vite d’un rôle d’intermédiaire chargée de communiquer les revendications à celui de militante – d’une belle cause, d’ailleurs : davantage d’égalité, nourriture, enseignement et soins pour tout le monde. Assez pour ébranler une société qui repose sur la hiérarchie des richesses et des possibilités…
La question qui fut posée à cette époque, et qui l’est à nouveau dans le roman, est aussi simple que la réponse est complexe : si elle ne rédige pas ses messages sous la contrainte, Patricia Hearst a-t-elle subi un lavage de cerveau ou s’est-elle elle-même convaincue qu’il est nécessaire de faire la révolution ?
Son procès, après qu’elle a été libérée et que le reste du groupe a été abattu, s’articule sur cette question. A laquelle la famille Hearst a décidé qu’il y avait une seule réponse : lavage de cerveau, donc irresponsabilité. Pour faire pencher la balance de la justice de ce côté, une universitaire atypique, Gene Neveva, à ce moment professeure invitée dans les Landes, est chargée de rédiger un rapport allant dans ce sens. Elle ne devrait éprouver aucune difficulté à comprendre ce qui s’est passé puisqu’elle est indésirable dans de nombreux établissements en raison de ses idées gauchistes et féministes. L’horreur, en somme… mais que les Hearst ont décidé d’utiliser.
Gene Neveva engage une assistante française, assez jeune pour porter un regard neutre sur les faits : Violaine, puisqu’elle a dit s’appeler ainsi (en réalité, elle s’appelle Violette), n’a même aucun avis sur les événements de mai 68. Chargée de résumer les pièces du dossier, d’en extraire tout le sens, elle finit par jouer un rôle plus important que prévu dans le travail de l’Américaine – celle-ci ne songera pourtant pas à la remercier.
C’est Violaine que la narratrice rencontre et qui la met sur la piste d’un livre écrit par Gene Neveva : Mercy Mary Patty. Voilà les deux autres prénoms. Celui de Mercy Short, celui de Mary Jemison. « Celles qui ont déserté leur famille d’origine, qui leur ont préféré les Amérindiens. À qui on a envoyé l’armée et les prêtres. Qu’elles s’en expliquent et se repentent publiquement. Mais de quoi ? » Mercy et Mary ont vécu, comme Patty, il y a beaucoup plus longtemps, un enlèvement après lequel elles ont profondément changé.
Pourquoi ? Il y a bien eu lavage de cerveau, mais pas par les ravisseurs, explique entre les lignes Gene Neveva. C’est la société dans laquelle elles vivaient qui leur a déformé l’esprit en le pliant à ses normes, et la captivité devenue choix leur a rendu tout ce qu’elles étaient vraiment. Comme Patty Hearst ?
Tremblez, bonnes gens, toutes vos certitudes font face à un tremblement de terre dans un roman à la construction complexe et aux interrogations fondamentales.

vendredi 8 mai 2015

Lola Lafon en apesanteur

Comment s’approprie-t-on un mythe contemporain ? En le réinventant, ce que Lola Lafon a réussi à plusieurs titres dans La petite communiste qui ne souriait jamais. Le mythe a surgi, apparemment de nulle part, en juillet 1976 à Montréal, pendant les Jeux Olympiques. Nadia Comaneci, gymnaste roumaine de 14 ans, affole les juges, les spectateurs du monde entier et jusqu’aux panneaux d’affichage électronique. Ceux-ci ne sont pas prévus pour afficher la note parfaite, la note impossible : dix. Il faudra corriger dans l’urgence, parce que la petite fille bondissante s’apprête à recommencer. Peut-être l’effet provoqué par ces prestations exceptionnelles s’est-il, presque quarante ans après, un peu estompé. C’est sans importance : la romancière nous fait revivre ces moments comme s’ils survenaient pour la première fois et l’émotion est intacte, installée au début du roman.
Reste à comprendre comment le miracle a pu se produire et pourquoi il ne s’est pas vraiment renouvelé. Lola Lafon endosse le costume réaliste d’une enquêteuse, sur les traces de Nadia Comaneci avant et après Montréal, et aussi celui plus éthéré d’une rêveuse qui communiquerait avec son héroïne pour la faire réagir à ce qu’elle écrit. La romancière a prévenu le lecteur dans un avant-propos : « L’échange entre la narratrice du roman et la gymnaste reste une fiction rêvée, une façon de redonner la voix à ce film presque muet qu’a été le parcours de Nadia C. entre 1969 et 1990. » Au fil des pages, on oubliera cet avertissement, se prenant à croire aux messages et aux coups de téléphone de Nadia. Ceux-ci jouent un rôle essentiel dans la structure du roman, non seulement par la proximité qu’ils installent entre la narratrice et l’héroïne mais aussi parce qu’ils permettent d’exposer le point de vue d’une jeune Roumaine qui a fait carrière sous la tutelle du Conducator local, Ceausescu. Exemple de dialogue tendu entre les deux protagonistes :
« A travers vous, le pouvoir faisait la promotion d’un système. La réussite totale du régime communiste, l’apothéose de la sélection : l’Enfant nouvelle surdouée, belle, sage et performante », dit la narratrice qui provoque un rire agacé et une réplique cinglante : « Ah oui, bien entendu ! Les Roumains vendaient le communisme. En revanche les athlètes français ou américains, aujourd’hui, ne représentent aucun système, n’est-ce pas, aucune marque !!… »
Puisque Lola Lafon fait les questions et les réponses, elle fournit les différentes facettes de la réalité supposée. L’entraînement intensif d’une fillette de sept ans, âge auquel Nadia a commencé la gymnastique, l’infinie souffrance dans laquelle se passent les journées – mais souffrance acceptée et atténuée par l’usage des médicaments appropriés. La gloire et la douleur confondues pour la grandeur d’un pays et de son inamovible dirigeant, au moins jusqu’en 1989.
La biographie de Nadia Comaneci se déroule, comme nous la connaissons par ailleurs. Mais rien, même pas son corps qui change quand elle devient femme, ne peut effacer les moments de grâce que Lola Lafon restitue par de la peinture écrite : « Nadia plonge, sa jambe en arabesque derrière elle, un long soupir tracé au pinceau. » On ne demande pas à la romancière de faire exploser le système de notation. Mais elle n’est pas loin de la perfection en décrivant le corps en mouvement de la jeune, trop jeune, championne olympique. Et tout ce qui l’entoure.

mardi 10 juin 2014

Les prix de Saint-Malo 3. Lola Lafon et Carole Zalberg

Étonnants voyageurs, c'est fini pour cette année, il reste un site à visiter pour en retrouver les grands moments, les souvenirs de ceux qui y étaient (et en sont revenus, malgré la soudaine et cruelle absence d'un tire-bouchon dans le train de retour vers Paris). Et des prix littéraires, encore. Dont l'un des plus importants, le Prix Ouest-France, est allé à La petite communiste qui ne souriait jamais, de Lola Lafon. Un roman dont je vous ai déjà parlé et qui devient un cumulard des récompenses, comme cela arrive (trop) souvent et comme je m'en irritais un peu en évoquant le Prix du Livre Inter. Cela n'enlève rien aux grandes qualités de l'ouvrage, cela confirme aussi que tout ne tourne pas aussi rond qu'on pourrait l'espérer dans le monde des prix littéraires réputés hors cénacle parisien.

De Carole Zalberg, Feu pour feu a reçu le Prix Littérature-monde français. Pas de cumul, cette fois, mais un coup de projecteur bienvenu sur un livre paru en janvier et qui faisait son chemin dans une relative discrétion, tout en méritant mieux - et le mieux est venu...
L’exil, la peur, la honte. Carole Zalberg les décline Feu pour feu. Comme on dit œil pour œil, dent pour dent… Un père et sa fille Adama, qu’il tente de sauver. Les dangers sans nombre de la vie précaire, les conséquences de la révolte non maîtrisée, la faim, la soif – les besoins élémentaires et les contraintes plus complexes de l’immigration illégale dans des pays riches qui n’ont pas demandé à accueillir toute la misère du monde, selon la phrase, d’autant plus célèbre qu’elle est toujours tronquée, de Michel Rocard (car il disait aussi que la France doit en prendre sa part).
Ne cherchons pas ici une nouvelle enquête sur la condition des déplacés du Sud. La romancière brasse un matériau vivant qui ne se réduit pas en formules de sociologues et qui, au contraire, vibre de toutes les émotions, les sensations partagées avec le narrateur : « jour après jour, je répète quand on le demande le récit de ce qui nous a conduits là, toi et moi, et je maudis, menace de mille maux quiconque ose insinuer que peut-être tu n'es pas à ta place auprès de moi, qu'il faudrait un semblant de mère à cette enfant. »
La résignation ne sera pas la solution. Le roman non plus, malheureusement. Mais il porte haut une voix qu’on n’a pas coutume d’entendre – soit parce qu’elle est interdite de parole, soit parce qu’on n’y prête pas attention. Feu pour feu vient de recevoir le premier Prix Littérature-monde français et cela lui va aussi bien qu’à Dans le grand cercle du monde, de Joseph Boyden, premier lauréat étranger dont nous vous parlions la semaine dernière.

mardi 8 avril 2014

Lola Lafon sourit grâce au Prix de la Closerie des Lilas

La petite communiste qui ne souriait jamais, de Lola Lafon, a reçu aujourd'hui le Prix de la Closerie des Lilas. Je ne contesterai pas ce choix, il me convient tout à fait.
Comment s’approprie-t-on un mythe contemporain ? En le réinventant, ce que Lola Lafon a réussi à plusieurs titres dans La petite communiste qui ne souriait jamais. Le mythe a surgi, apparemment de nulle part, en juillet 1976 à Montréal, pendant les Jeux Olympiques. Nadia Comaneci, gymnaste roumaine de 14 ans, affole les juges, les spectateurs du monde entier et jusqu’aux panneaux d’affichage électronique. Ceux-ci ne sont pas prévus pour afficher la note parfaite, la note impossible : dix. Il faudra corriger dans l’urgence, parce que la petite fille bondissante s’apprête à recommencer. Peut-être l’effet provoqué par ces prestations exceptionnelles s’est-il, presque quarante ans après, un peu estompé. C’est sans importance : la romancière nous fait revivre ces moments comme s’ils survenaient pour la première fois et l’émotion est intacte, installée au début du roman.
Reste à comprendre comment le miracle a pu se produire et pourquoi il ne s’est pas vraiment renouvelé. Lola Lafon endosse le costume réaliste d’une enquêteuse, sur les traces de Nadia Comaneci avant et après Montréal, et aussi celui plus éthéré d’une rêveuse qui communiquerait avec son héroïne pour la faire réagir à ce qu’elle écrit. La romancière a prévenu le lecteur dans un avant-propos : « L’échange entre la narratrice du roman et la gymnaste reste une fiction rêvée, une façon de redonner la voix à ce film presque muet qu’a été le parcours de Nadia C. entre 1969 et 1990. » Au fil des pages, on oubliera cet avertissement, se prenant à croire aux messages et aux coups de téléphone de Nadia. Ceux-ci jouent un rôle essentiel dans la structure du roman, non seulement par la proximité qu’ils installent entre la narratrice et l’héroïne mais aussi parce qu’ils permettent d’exposer le point de vue d’une jeune Roumaine qui a fait carrière sous la tutelle du Conducator local, Ceausescu. Exemple de dialogue tendu entre les deux protagonistes :
« A travers vous, le pouvoir faisait la promotion d’un système. La réussite totale du régime communiste, l’apothéose de la sélection : l’Enfant nouvelle surdouée, belle, sage et performante », dit la narratrice qui provoque un rire agacé et une réplique cinglante : « Ah oui, bien entendu ! Les Roumains vendaient le communisme. En revanche les athlètes français ou américains, aujourd’hui, ne représentent aucun système, n’est-ce pas, aucune marque !!… »
Puisque Lola Lafon fait les questions et les réponses, elle fournit les différentes facettes de la réalité supposée. L’entraînement intensif d’une fillette de sept ans, âge auquel Nadia a commencé la gymnastique, l’infinie souffrance dans laquelle se passent les journées – mais souffrance acceptée et atténuée par l’usage des médicaments appropriés. La gloire et la douleur confondues pour la grandeur d’un pays et de son inamovible dirigeant, au moins jusqu’en 1989.
La biographie de Nadia Comaneci se déroule, comme nous la connaissons par ailleurs. Mais rien, même pas son corps qui change quand elle devient femme, ne peut effacer les moments de grâce que Lola Lafon restitue par de la peinture écrite : « Nadia plonge, sa jambe en arabesque derrière elle, un long soupir tracé au pinceau. » On ne demande pas à la romancière de faire exploser le système de notation. Mais elle n’est pas loin de la perfection en décrivant le corps en mouvement de la jeune, trop jeune, championne olympique. Et tout ce qui l’entoure.

Complément du 4 novembre 2014.
Le Prix Jules Rimet 2014 de littérature sportive couronne aussi ce roman.