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samedi 10 octobre 2020

Javier Cercas, un passé familial qui ne passe pas (entretien)

Quand on tente de décrire le passé, cela semble « aussi difficile que saisir l’eau dans ses mains », écrit Javier Cercas dans Le monarque des ombres. Traité avec autant de rigueur qu’Enric Marco, le personnage de L’imposteur, Manuel Mena était encore davantage un homme sur qui, comme l’écrivain le disait du précédent, il ne voulait pas écrire. Le danger se situait, cette fois, dans la proximité : ce fervent phalangiste au début de la Guerre d’Espagne appartenait à sa famille. Mais, comme Javier Cercas nous l’explique, il aime la complexité.

Avez-vous, comme vous le racontez, hésité avant de vous décider à écrire ce livre ? Pensiez-vous vraiment confier la documentation à quelqu’un d’autre ?

La réponse aux deux questions est oui. Le monarque est le premier livre que j’ai voulu écrire, parce que la première question complexe que je me suis posée dans la vie est liée au destin de Manuel Mena, son protagoniste – ou du moins, son protagoniste apparent – et, pour moi, écrire un roman consiste à formuler une question complexe dans sa plus grande complexité possible.  La meilleure réponse à la question de savoir pourquoi j’ai tant tardé à l’écrire se trouve dans le livre lui-même, qui décrit son propre processus de composition. J’ai tant tardé parce que la littérature est ce qui transforme le particulier en universel et il me semblait extrêmement difficile de rendre universelle une histoire aussi personnelle que celle de Manuel Mena. J’ai tant tardé parce que, quand j’étais jeune, je pensais pouvoir refuser mon héritage familial le plus sordide – celui de la guerre civile, celui de l’adhésion de ma famille à la cause franquiste, dont Manuel Mena est le symbole –, et je n’avais pas compris, alors, que ce que l’on peut faire de mieux avec son héritage c’est, d’abord, le connaître en profondeur – ce qui n’a rien de facile – et, ensuite, le comprendre – comprendre ne signifiant pas justifier mais précisément le contraire : cela consiste à se doter des instruments qui empêchent de commettre les mêmes erreurs. Pourquoi ? Parce que si l’on connaît et comprend l’aspect le plus sordide de son héritage, on peut le contrôler ; faute de quoi, c’est lui qui nous contrôle.

Vous écrivez plusieurs fois, sous diverses formes : « je ne suis pas littérateur et je ne peux pas affabuler ». S’agit-il d’un garde-fou à votre propre usage, pour éviter une possible dérive ?

C’est probable. J’alterne dans ce livre les voix de deux narrateurs (ou celle d’un seul narrateur dédoublé, si l’on préfère). D’un côté, la voix d’un historien, presque un notaire, qui tente de reconstruire avec la plus grande précision et complexité possibles une histoire du passé récent (l’histoire de Manuel Mena, de ma famille et de mon village natal pendant les années 1920 et 1930, qui sont un exact reflet de l’Espagne d’alors : « dépeins ton village et tu dépeindras le monde » a dit Tolstoï). Ce narrateur parle de moi à la troisième personne, me corrige, etc. ; c’est lui qui n’aime pas les littérateurs et qui affirme qu’il ne peut pas fabuler parce que les historiens ne peuvent pas fabuler. Mais, en alternance avec ce premier narrateur, j’en ai installé un deuxième qui s’appelle Javier Cercas et qui, comme je le disais plus haut, raconte le processus de composition du livre : mes doutes, mes perplexités, mes voyages pour réunir la documentation et interroger des témoins, etc. ; un narrateur plus souple que le précédent, qui a recours à l’humour et va même jusqu’à inventer certaines choses (très peu). Le roman surgit du dialogue entre ces deux narrateurs, entre le présent et le passé récent, et entre l’histoire et la littérature. Avant d’avoir trouvé ce mécanisme – qui me permettait de me mettre à distance de moi-même et de mon héritage tout en racontant la vérité et en me plaçant à l’intérieur de l’histoire – je n’avais pas trouvé le livre, je ne voyais pas le moyen de transformer le particulier en universel, de faire de l’histoire de Manuel Mena l’histoire de millions et de millions d’adolescents qui partent à la guerre dupés par les adultes, croyant que la guerre est noble et utile, et dupés aussi par des idéologies toxiques qui, à l’instar du fascisme dans les années 1930 ou de l’islamisme radical actuel, promettent le paradis et finissent par créer l’enfer.

Manuel Mena est un sujet passionnant mais délicat. On aimerait le détester franchement, ce n’est pas si simple. Avez-vous évolué de la même manière ?

En effet. Mon intention était, comme je l’ai dit, de comprendre et non de juger. Je crois que c’est notre obligation en tant que personnes, mais surtout en tant qu’écrivains. Et ce que j’ai compris ce sont certaines vérités embarrassantes, comme par exemple que les meilleurs individus, mus par les élans les plus nobles (l’idéalisme, la générosité, le courage), peuvent commettre les pires erreurs. C’est un constat à la fois évident et très difficile à accepter pour la plupart des gens qui généralement préfèrent le confort d’un mensonge beau et simple à l’embarras que cause une vérité complexe et désagréable. Voilà pourquoi beaucoup préfèrent le mensonge à la vérité ; et c’est toujours le mensonge qui l’emporte.

Vous analysez des documents parfois erronés. Mais la mémoire, écrivez-vous, est « encore moins fiable ». N’est-ce pas toujours le cas quand vous rencontrez les témoins d’une époque passée ?

Absolument. Et c’est pourquoi il ne faut ni sacraliser la mémoire ni cesser de soumettre à la critique les propos des témoins d’un fait. C’était le thème de mon précédent livre L’imposteur que Le monarque vient, au fond, compléter.

Les témoins sont essentiels pour la reconstruction du passé mais, comme la mémoire est fragile, ils peuvent se tromper (et même essayer de nous tromper délibérément, comme le faisait le protagoniste de L’imposteur). Renoncer à soumettre à la critique la mémoire des témoins, c’est renoncer à la vérité.

Pourquoi est-il si important d’écrire sur le passé ?

Parce que le passé – et surtout le passé pour lequel subsistent une mémoire et des témoins, qui est celui qui m’intéresse –, n’est pas encore passé : il est une dimension du présent ; et sans elle, le présent est mutilé. C’est pourquoi, même si parfois ce n’est pas évident, mes livres parlent toujours du présent : ils essaient, en fait, de démontrer que le présent est plus riche et plus complexe qu’il n’y paraît et qu’il englobe aussi le passé immédiat. Et que sans ce passé le présent manque de sens. Pour le reste, si elle ne nous aide pas à comprendre le présent – et à essayer d’éviter les erreurs du passé – l’histoire ne sert presque à rien.

jeudi 1 octobre 2020

Œdipe en Turquie

Cem a seize ans, son pharmacien de père a disparu. Non en raison de ses opinions politiques qui lui avaient valu un noble emprisonnement quelques années plus tôt. Mais pour une autre femme que la sienne. Le lycéen, qui rêve de devenir écrivain, qui aide d’ailleurs un libraire, ne se fait aucune illusion sur l’homme qui l’a engendré. Pour gagner un peu plus d’argent qu’à la librairie, Cem va accompagner un puisatier sur un chantier qui s’éternise, dépenser ses jeunes forces à chercher de l’eau qu’on ne trouve pas, et provoquer, la faute à la fatigue, un accident dont il fuit les conséquences – choisissant d’ignorer d’ailleurs ce qu’elles sont, tant il craint le pire.

Le travail qu’il a accompli là change tout dans sa vie. D’abord, il a trouvé en Maître Malmut un père de substitution : sévère, mais juste. Ensuite, il a rencontré, dans ce qui n’est pas encore un faubourg d’Istanbul, une femme rousse avec laquelle il fait l’amour et qui occupera ses pensées bien plus longtemps que prévu. Enfin, tout est en place pour rejouer une histoire que Cem a lue quand il puisait ses lectures dans les rayons du libraire, celle d’Œdipe.

Le mythe a donné naissance à bien des œuvres, pas seulement littéraires d’ailleurs. Il est si lourd de sens qu’il peut donner naissance à de multiples interprétations sans jamais perdre sa charge fondamentale où se mêlent le destin et les rapports familiaux.

Orhan Pamuk s’en est emparé à son tour dans son nouveau roman, La femme aux cheveux roux (traduit par Valérie Gay-Aksoy). Comme il se doit, le récit s’avance derrière des masques d’apparence anodine – si un premier amour est anodin, ou la fuite d’un père, ou un accident, ou une vocation contrariée. Il est, quoi qu’il en soit, implacable. D’autant que se superpose, à la tragédie d’Œdipe, celle de Rostam, tirée d’une épopée iranienne : le père y tue le fils, comme dans une image en miroir qui trouble la vision globale – et trouble en particulier Cem, obsédé par les deux récits. « C’est à cette période-là que, dans le cours de la vie ordinaire, je pris l’habitude de comparer les pères et les fils que je rencontrais avec Œdipe et Rostam », reconnaît-il dans un roman dont il est le narrateur.

Son intérêt ne faiblissant pas, alors qu’il est marié avec Ayse sans espoir de descendance, son épouse commence à partager cette lecture du monde : elle y « voyait une rêverie autour du fils que nous n’avions pas eu ». Au moins, pas de fils pour Cem, donc pas de meurtre programmé, ni Œdipe ni Rostam. En principe…

Orhan Pamuk est un romancier retors – et fascinant. On peut lire son livre comme une histoire d’amour. Ce n’est pas faux. On peut en tirer des leçons sur les strates du sol, le savoir du puisatier, celui de l’ingénieur. La femme aux cheveux roux est cela aussi, et bien d’autres choses. Mais, surtout, un courant souterrain l’anime, qui emporte personnages et lecteurs dans un même flux dont la direction se précisera petit à petit.

mercredi 30 septembre 2020

La faute à pas de chance – ou à Chris Offutt

Tucker n’a pas encore dix-huit ans et, en 1954, sa longue marche l’a amené au Kentucky : il rentre chez lui après avoir participé à la guerre de Corée. L’expérience qu’il n’aurait pas connue sans mentir sur son âge en s’engageant l’a mûri. « C’était la guerre de Truman, pas celle de Tucker, mais il avait tué et avait failli se faire tuer, et il avait vu des hommes trembler de peur et pleurer comme des enfants. » Il possède 440 dollars et onze médailles, ainsi qu’un embryon de morale et une détermination absolue.

La bravoure manifestée au combat se réveille quand il tombe sur un viol : l’oncle de Rhonda s’est arrangé pour se retrouver seul avec elle, son désir accru par le jeune âge de sa nièce – elle a quinze ans. Tucker, généreux guerrier, sauve la belle et laisse la vie sauve au criminel, il est de la famille. Presque de la sienne puisque l’événement rapproche tant les jeunes gens qu’ils se marient.

Dix ans plus tard, dans la deuxième partie du roman, Hattie, assistante sociale, accompagnée de son chef Marvin, se rend chez Tucker et Rhonda. Le premier est absent – il est au travail, on saura lequel plus tard. Rhonda déprime, c’est logique : seule Jo, parmi leurs quatre enfants, ne souffre d’aucun handicap. Deux petites filles prostrées et un garçon d’une dizaine d’années complètent une famille que Hattie fréquente régulièrement et qu’elle estime surtout malchanceuse. Tandis que Marvin, qui la découvre, est choqué et envisage pour les enfants un placement immédiat…

D’une part, cette existence à l’écart du monde, selon des normes peu communes et correspondant, malgré tout, à un certain équilibre interne. D’autre part, le représentant de l’ordre social et moral, imaginant qu’il suffit de déplacer des enfants pour que la paysage retrouve une apparence paisible.

Le débat est posé, mais il ne se prolongera qu’en filigrane de la trajectoire qui conduit Tucker, transporteur d’alcool illégal pour un gros bonnet de ce trafic, vers la case prison. Où il fera un séjour plus long que prévu, ce qui ennuie tout le monde : lui-même, bien entendu, son boss, qui le paie pour cela, et Rhonda, désormais sans ses enfants.

Les Nuits appalaches, de Chris Offutt, sont noires comme un roman de la même couleur. Elles sont néanmoins traversées d’une humanité qui, pour ne pas s’embarrasser de douceur (c’est un euphémisme), ne déroge à certains principes. On est à la fois horrifié et séduit.

mardi 29 septembre 2020

Vincent Message place « Cora dans la spirale »


Vincent Message, avec son troisième roman, poursuit une démarche cohérente où l’imagination se met au service d’une interprétation du monde – de notre monde contemporain. Cora dans la spirale est l’histoire d’une jeune femme aspirée par un système de management qui vise à l’efficacité totale, à la rentabilité maximale, et tant pis pour celles et ceux qui ne se montrent pas à la hauteur ou ne sont pas assez malléables pour se plier avec docilité aux lois du moment.

Chez Borélia, une compagnie d’assurances en pleine transformation – plus tard, on pourra dire restructuration –, l’entreprise familiale a cédé aux sirènes d’un groupe plus important. « Big is beautiful », n’est-ce pas ? Cora voit venir les changements avec un peu de crainte car elle vient de rentrer d’un congé de maternité – et la petite Manon, si elle enchante sa vie avec Pierre, ne simplifie pas l’organisation de la vie quotidienne. Mais, forte de ses qualités reconnues dans le secteur du marketing où elle se trouve, elle imagine traverser sans trop de mal l’inévitable tempête.

Bien entendu, rien ne se passe comme prévu. La marche d’une entreprise est un rouleau compresseur qui fait peu de cas des individus et les états d’âme ne sont rien devant les buts poursuivis. Que Cora tombe amoureuse de Delphine, membre de la mission de conseil chargée d’optimiser le fonctionnement des différents secteurs, qu’elle s’attache à aider un réfugié malien en quête de paix après la guerre qu’il a fuie, ainsi que d’une autorisation de séjour en France, ce ne sont que des détails dans une histoire globale.

C’est pourtant à ce genre de détails que Mathias s’attache quand il tente de reconstituer, longtemps après des événements dont on apprendra pourquoi ils le touchent de près, ce qui est arrivé jusqu’au drame. De celui-ci, n’en disons pas rien, car il est longtemps annoncé, menace à l’horizon, et, à l’évidence, il se concrétisera le moment venu – laissons-le donc venir, il est assez brutal pour justifier l’attente.

D’autant que cette attente est nourrie d’une vie examinée sous tous les angles, comme s’il s’agissait de rédiger un portrait long format. Très long format. Les aspirations de Cora étaient bien plus grandes que le territoire sans cesse rétréci que lui ont laissé les années. « 30 ans seulement, et de moins en moins de vies possibles », a-t-elle écrit dans un des carnets qui retracent par bribes quelques épisodes du passé, avec les hauts et les bas d’une sensibilité parfois exacerbée. Mais qui nous touche à chaque instant.

lundi 21 septembre 2020

Lola rouge se joue de l’espace

Brûlant comme un premier amour, ce qu’un premier roman n’est pas à chaque fois. Ou brûlant comme un amour définitif, premier et dernier, après toi il n’y aura plus personne, et qu’y aura-t-il après le premier roman ? Poser la question, c’est savoir qu’il n’y a pas de réponse dans Requiem pour Lola rouge (au moins jusqu’au deuxième roman, depuis 2010 on est rassuré), mais reconnaître la frénésie manifestée par Pierre Ducrozet. Assez contagieuse pour laisser une trace, assez entraînante pour suivre un jeune homme amoureux jusqu’au bout du monde, dans une démarche imitatrice, puisque lui-même suit Lola partout, Lola perdue et retrouvée, depuis la nuit où il l’a rencontrée.

Mais peut-être rêvait-il et n’a-t-il plus cessé depuis. « Je ne sais plus si je rêve ou si je suis rêvé », écrit le narrateur, P. Que fume-t-il ? Avec quoi se pique-t-il ? C’est la littérature, peut-être, qui l’a mis dans cet état, il faudra se souvenir de ces lignes, glissées dans la deuxième page comme une promesse ou une menace : « Un ami m’avait passé un livre, les Chants de Maldoror, tu verras, m’avait-il dit. J’avais vu. Ça m’avait cramé les circuits. Les mots, des vipères – j’en finis par le déchirer, ce foutu bouquin, une nuit d’hiver à s’en esquinter la vie – page par page, oui, jusqu’à le jeter, ensanglanté, dans un coin de l’appartement. » Après ça, comment s’étonner que plus rien ne soit pareil ? Que Lola se pointe ? Qu’elle agace et soit indispensable, qu’elle traverse les murs et l’espace ?

Une musique rythmée, que l’on imagine jouée par un saxophoniste déhanché, finit d’emporter l’adhésion, à moins qu’elle soit au début de celle-ci. Tout est lié dans ce livre, le ton et des événements invraisemblables, l’invention verbale et la dérive sociale – P. est une sorte d’assistant-cambrioleur, dont une bande d’authentiques voleurs se sert pour faire ouvrir les portes, parce qu’il présente bien et peut inspirer confiance.

P. est un menteur congénital. D’où le fait, se dit-on avec l’impression d’avoir compris, qu’il a tout inventé. Sinon qu’il se ment d’abord à lui-même, depuis toujours, pour échapper au réel. Et, cette fois-ci, le réel lui échappe. Personne ne pourra le croire, forcément. Sauf le lecteur, qu’il bouscule agréablement. Voilà qui change de la routine. Traverser la rue devient une aventure, puisque peut-être Lola rouge sera sur l’autre trottoir et que, soudain, au lieu d’être à Montmartre, on sera à Lisbonne, ou au Vietnam. Et, l’instant d’après, sur la route de Bangkok. Parce que Lola a disparu entre-temps, bien sûr.

lundi 14 septembre 2020

Nicolas Mathieu raconte une tranche de réel

Nicolas Mathieu, 42 ans, né à Epinal, a le vent en poupe : son premier roman, Aux animaux la guerre, paru en 2014 dans la collection Actes noirs, a été adapté par Alain Tasma en six épisodes d’une série pour France 3 ; le deuxième, Leurs enfants après eux, toujours chez Actes Sud mais dans la série de littérature, lui a valu le Goncourt en 2018.

Les deux romans se déroulent dans la région d’origine de l’écrivain. La ville industriellement sinistrée de Heillange est le décor de Leurs enfants après eux. Sinistre, forcément sinistre, cette ville sur laquelle ne règnent pas Anthony et Hacine, deux personnages principaux que tout oppose. La rouille a envahi les aciéries désaffectées, les habitants sont aussi tristes que leur environnement, même si les jeunes écoutent Nirvana en 1992 et frémissent au parcours de l’équipe de France au Mondial de football en 1998. Ce sont les deux dates butoirs entre lesquelles le roman se déroule et l’ambiance ne s’est améliorée que de manière très superficielle.

D’ailleurs, tout le monde veut quitter Heillange puisqu’il n’y a pas d’avenir sur place, autre que la répétition des beuveries, du feu d’artifice du 14 juillet, de la baston, des amours pas très gaies. Certains voudraient réagir, comme le proclame Pierre Chaussoy : « le temps du deuil est fini. Ça fait dix ans maintenant qu’on pleure Metalor. À chaque fois qu’on parle d’Heillange, c’est pour évoquer la crise, la misère, la casse sociale. Ça suffit. Aujourd’hui, nous avons le droit de penser à autre chose. A l’avenir, par exemple. » Mais le président de l’association qui gère le club nautique pense surtout à sa propre carrière politique. Et se moque pas mal, au fond, de savoir si sa fille Steph, qui fascine Antony, est heureuse…

De ces dialogues de sourds, Hacine a cherché à s’enfuir. Faire fortune ailleurs, laisser tomber les entretiens qui ne débouchent jamais sur une embauche, passer du côté de l’illégalité grâce à la drogue qui se cultive bien au bled, blanchir l’argent ensuite – c’est là que ça coincera, pour un retour peu glorieux afin d’éviter de plus gros ennuis encore. Au fond, les histoires de moto volée, cramée, avec juste retour des choses au moment où l’on croyait le conflit apaisé, restent moins graves, tant pis si elles sont vécues sans enthousiasme.

Nicolas Mathieu raconte avec justesse la vie grise d’un groupe d’adolescents piégés par le lieu où ils n’ont pas choisi de naître. Son roman social qui ne se donne pas pour tel est une tranche de réel comme aucun sociologue n’oserait en écrire. Il faut être romancier pour le faire.

dimanche 13 septembre 2020

« Merci », le mot-clé du dernier roman de Delphine de Vigan

En refermant Les gratitudes, le dernier roman de Delphine de Vigan, on quitte des personnages tous positifs et pourtant le livre est formidable. L’autrice ne doit pas avoir grande considération pour l’affirmation d’André Gide : « Ce n’est pas avec de bons sentiments qu’on fait de la bonne littérature. » Affirmation balayée avec assurance.

Pour l’essentiel, ils sont trois protagonistes dont deux prennent en charge la narration à tour de rôle : Marie et Jérôme. Ils sont jeunes mais se croisent – sans se rencontrer – dans une maison de retraite Ehpad (Etablissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, selon la terminologie française). Ils y rendent visite, à des moments différents, à une vieille dame, Michka. Celle-ci s’est beaucoup occupée de Marie qui, sans elle, aurait été laissée à elle-même à une époque où elle avait besoin d’une famille. Quant à Jérôme, les heures qu’il passe dans la chambre de Michka ont une motivation professionnelle : il est orthophoniste et tente de rééduquer celle qui a perdu une partie de ses moyens d’expression.

Michka avait compris tout de suite, même si la façon qu’elle avait eu de le dire à l’opératrice appelée dans un moment de panique : « Je suis en train de perdre. » Perdre quoi ? Le dire est d’autant plus difficile que c’est l’outil même de la parole qui se déglingue. Ce qui domine, quand Marie arrive chez elle, avant l’installation à l’Ephad, c’est la peur. La peur ne la quittera plus, car Michka conserve une certaine lucidité envers son avenir. En témoigne ce bout de dialogue avec Jérôme, lors de sa première visite :

« — Ça ne va pas s’arranger, n’est-ce pas ?

— Quoi donc ?

— Tout ça. Tout ce qui s’en va, s’enfuite, comme ça, à toute vitesse. Ça ne va pas s’arranger ? »

Devant l’évidence, Jérôme ne pourra pas nier : « On peut ralentir les choses, mais on ne peut pas les arrêter. »

La situation est terrible, surtout pour une femme qui fut correctrice dans un journal. Sentir les mots lui échapper est tragique et, pour nous qui lisons comment elle remplace un terme par un autre, c’est un crève-cœur. Heureusement, l’effet comique produit par les dérapages verbaux de Michka est irrésistible : on devine tout ce qu’elle veut dire avec son vocabulaire involontairement créatif et un sourire naît souvent devant ses phrases, ce qui allège l’atmosphère.

L’humanité profonde de chaque personnage resplendit, souveraine. Diminuée mais pas idiote, Michka demande à Marie de lancer une recherche sur une famille qui l’a hébergée quand elle était encore enfant, pendant la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit, même tardivement, de dire « merci ». Un mot qui compte, ou pas, selon qu’il est prononcé distraitement ou vient du fond de l’âme, et auquel sont consacrées les premières pages du roman : « Vous êtes-vous déjà demandé combien de fois dans votre vie vous aviez réellement dit merci ? Un vrai merci. L’expression de votre gratitude, de votre reconnaissance, de votre dette. »

Les gratitudes, au fond, ne parle que de cela : les dettes contractées auprès d’autres personnes, et pas toujours remboursées. Michka, Marie et Jérôme se doivent beaucoup les uns aux autres. Ils le savent, la romancière leur donne l’occasion de l’exprimer, parfois avec maladresse mais toujours avec honnêteté. Après Les loyautés et peut-être avant d’explorer les ambitions, Delphine de Vigan poursuit l’exploration de ce qui nous anime.


jeudi 10 septembre 2020

Le Congo belge de Barbara Kingsolver n’est pas celui de Tintin

Dans son gros roman à cinq voix, Les yeux dans les arbres (traduit par Guillemette Belleteste), l’Américaine Barbara Kingsolver emmène une famille au Congo belge, en 1959. Par quel hasard ? Celui qui y a fait vivre, comme elle le révèle dans un avant-propos, ses parents : « Des gens qui, en tant que personnels de santé, ont été attirés au Congo par la compassion et la curiosité. » Mais, précise-t-elle, les personnages de son roman n’ont rien à voir avec sa famille. Heureusement pour elle : Nathan Price, le père du roman, est un pasteur intransigeant et, donc, peu commode. Il fait penser souvent à ces coopérants partis vers des pays émergents, comme on ne le disait pas encore à l’époque, emplis de la volonté farouche d’imposer la civilisation, la seule civilisation possible – la leur – à ceux qui, selon eux, souffrent de ne pas la connaître. Oubliant au passage que ce qu’on ne connaît pas ne peut pas manquer.

Nathan Price est de ces hommes-là, fort de ses convictions baptistes imposées déjà à sa famille, soit son épouse Orleanna et ses quatre filles – Rachel, l’aînée, Leah et Adah, les jumelles, Ruth May, la plus jeune. De la Géorgie à Kilanga, il y a bien plus qu’un voyage, si compliqué soit-il – on se régale des pauvres stratagèmes par lesquels il faut passer pour emporter les suppléments de bagages. Il y a surtout un changement de monde, avec les manifestations extérieures qui lui sont liées : une autre langue, un autre paysage, un autre climat, une autre nourriture, une autre manière de vivre. Avec, aussi, des différences invisibles pour qui ne veut pas les voir : des croyances bien installées, d’excellentes raisons pratiques pour renoncer à certains rites, des structures sociales répondant à une culture ancienne, etc.

Il va de soi que le pasteur n’a aucune intention d’en tenir compte. Son projet consiste à répandre la bonne parole sans plier. Quelles que soient les difficultés. Certes, il apprend vite quand il s’agit d’adapter le mode de culture aux conditions locales. Mais, s’agissant de la foi et de ses représentations rituelles, il sera inflexible, au risque de s’attirer la réprobation générale.

La figure de Nathan Price domine le roman mais nous n’entendons sa voix que rapportée par son épouse ou ses filles. Celles-ci, surtout, racontent leur vie sous l’angle qui correspond à leur caractère individuel. Rachel est dotée d’une intelligence moyenne et s’intéresse à des choses futiles. Leah et Adah sont surdouées bien que la seconde souffre d’un handicap depuis sa naissance. Ruth May est trop jeune pour avoir été moulée par la société américaine et est la plus à l’aise dans le village congolais. Leurs tons variés, parfois même leurs interprétations différentes des mêmes événements, fournissent au roman une épaisseur peu commune puisqu’une réalité unique est envisagée sous plusieurs formes et cela correspond, somme toute, assez bien à la distance créée par l’étrangeté du Congo pour des Américaines.

En 1960, c’est l’indépendance. Lumumba est élu, le Katanga fait sécession, Lumumba est assassiné, Mobutu prend le pouvoir, ce sera le début d’une nouvelle ère dont Leah, restée sur place, sera le témoin. Mais la famille, entre-temps, a explosé. A force de résistance, le pasteur a réussi à démolir tout ce qui pouvait l’être, et toujours avec cette même merveilleuse inconscience. Ruth May est morte, les autres femmes n’ont échappé aux dangers qu’avec beaucoup de chance, le père s’est enfoncé dans la forêt… A l’image d’un pays que, pour une fois, elles imitent dans leur ensemble, l’unité des femmes se défait, chacune suivant son destin en fonction de ses aspirations.

Les yeux dans les arbres est un roman passionnant dans lequel le choc entre les cultures provoque catastrophes et prodiges, et dont les personnages vivent des moments historiques sans s’en rendre compte. Mieux instruit, le lecteur ne s’y trompe pas et prend la mesure des limites humaines. Celles que refusait le pasteur Price.

lundi 17 août 2020

La fidélité aux principes, selon Paolo Giordano

La vérité sur les gens ? Elle n’existe pas, découvre-t-on aujourd’hui, quand bien même Teresa croyait très bien connaître Bern, Nicola, Cesare, Giuliana, Danco et Tommaso. Surtout Bern, personnage central dont l’histoire est la plus complexe et la plus fascinante dans Dévorer le ciel, le roman de Paolo Giordano (traduit par Nathalie Bauer), en même temps que le garçon est le préféré de Teresa.

De l’adolescence à l’âge adulte (ou ce qui y ressemble pour eux), les personnages du roman forment une bande qui progresse de la légèreté à la gravité. Ils endossent l’effervescence de leur jeunesse avant d’investir leur énergie dans un mode de vie libertaire dans lequel ils croient. A moins qu’ils fassent surtout semblent d’y croire parce que cela les arrange d’ignorer les injonctions de la société et de transgresser par plaisir la plupart des règles. L’amour et la violence font bon ménage. Jusqu’à un certain point seulement. Car les mentalités évoluent, en cette fin de XXe siècle, moins rapidement que la course au désir dans laquelle sont lancés trois garçons et une fille.

Celle-ci, Teresa, quand elle croise pour la première fois Nicola, Tommaso et Bern, a quatorze ans. Elle est émerveillée par la manière dont ils ont pris possession de la piscine que son père n’entend pas ouvrir au public. La propriété, c’est le vol, semblent affirmer sereinement les trois garnements destinés à un bel avenir de voyous – ou de modèles, l’un n’empêchant d’ailleurs pas l’autre. Les affranchis fascinent la jeune fille, déjà emportée avant même de le savoir elle-même dans une aventure collective où elle connaîtra le meilleur et le pire.

Paolo Giordano, célébré à 26 ans dès son premier roman, La solitude des nombres premiers (traduit en 2009), poursuit son exploration, commencée à ce moment, des rapports ambigus jusqu’au conflit entre les aspirations individuelles et les conventions sociales. Les individus qu’il plonge dans les contradictions ont désormais une profondeur grâce à laquelle son lecteur les accompagne sans éprouver le besoin de juger leurs comportements. Lancés sur une trajectoire en partie imprévisible, ils sont des chevaux fous capables de remettre en question tout ce que l’on croyait acquis : seules leurs certitudes ont quelque valeur à leurs propres yeux. Cette cohérence les conduit vers des dangers qu’ils n’ignorent pas mais dont les conséquences ne les effraient guère : plutôt mourir qu’être infidèle à ses principes.

Pour en témoigner, Teresa porte une parole vibrant d’authenticité. Elle est bien celle à qui on s’attachera le plus facilement.

vendredi 14 août 2020

La farce macabre du siècle dernier

On peine à y croire, pourtant Chris Kraus semble de bonne foi quand il affirme que La fabrique des salauds, son épais roman traduit par Rose Labourie, n’était au point de départ que la présentation de son prochain film. Le manuscrit arrivé « par hasard » entre les mains d’une éditrice, celle-ci l’a convaincu d’en faire un roman.

C’était une excellente idée : le livre est formidable et son épaisseur, bien qu’impressionnante, ne doit pas faire reculer. On ne s’ennuie pas un instant en suivant l’histoire terrible en forme de farce macabre que nous raconte Konstantin Solm, dit Koja, un destin allemand comme peu d’autres à travers le vingtième siècle. En fait, il raconte sa vie à son compagnon de chambre, un hippie mal en point mais qui a gardé ses principes de paix et d’amour. Il va être, pour son plus grand déplaisir, confronté au mal absolu. Du coup, nous aussi.

Le mal est celui d’une époque qui se prolonge au-delà de sa fin annoncée : l’idéologie nazie, à travers ceux qui en avaient été les bras souvent armés, s’est fondue, après la guerre, dans un Etat redevenu fréquentable. D’où l’interrogation de Chris Kraus : « comment la société de la République fédérale allemande a-t-elle réussi à trouver le chemin de la démocratie en dépit de l’intégration des anciens nazis ? C’est cette question qui m’a poussé à écrire le présent récit. »

Si la question semble grave, la réponse sous forme de fiction est fournie avec un humour dévastateur jusque dans les moments les plus tendus. Même la balle dans la tête avec laquelle vit Koja y est arrivée lors d’un événement qui relève autant du gag que de la malheureuse coïncidence. Mais on ne le saura qu’à la fin du roman, après avoir traversé des épisodes sanglants auxquels le narrateur a participé, parfois malgré lui.

Il reste qu’il y a participé en véritable SS entraîné par son frère Hubert (Hub) dans le déchaînement meurtrier que nous connaissons. Avec Hub, il a aussi vécu une troublante compétition amoureuse où la femme, Eva (Ev), est leur presque sœur – bien que juive, de quoi rendre hasardeux tout jugement sur les actes commis par Koja.

Celui-ci manifeste, devant le hippie qui l’écoute – et souvent préférerait ne plus rien entendre –, une honnêteté absolue. Jamais il ne tente de minimiser ses crimes. « Ça me débecte », commente son auditoire réduit à une personne. « Comment tu peux dire que tu étais nazi ? Et un bon nazi, en plus ? Ça me débecte complètement », insiste-t-il. Pour s’attirer cette réponse : « C’est la vérité. Et elle va devenir bien plus débectante encore. »

Nous sommes dans le cerveau démoli, pas seulement par la balle, de Koja, dans le souvenir des drames vécus, et auxquels il a survécu grâce à une étonnante plasticité d’esprit. Pendant la guerre, son travail, pour l’essentiel, était le renseignement. Avec un peu de chance et une grande facilité à séduire des femmes par lesquelles il trouvait ce qu’il cherchait, il a plusieurs fois été considéré comme un élément doué. Assez doué, en tout cas, pour poursuivre ses activités au profit, cette fois, de la CIA.

Il pratique parfois l’effet d’annonce : « ce récit que je suis en train de vous faire va bientôt se transformer en ballade populaire de la folle époque de la guerre froide. En œuvre didactique, si vous voulez, sur les constantes de l’histoire contemporaine internationale. » Il ne nous décevra jamais…

Il met en évidence son absence de courage qui l’a toujours empêché d’être un héros – au contraire d’Ev et Hub, en qui il voit des personnages hors normes. Il a cependant manifesté quelques accès de témérité et ne se croit pas amoral. Il a d’ailleurs tout fait pour sauver une espionne russe menacée de mort. En s’enfonçant dans les contradictions : « en sacrifier d’autres à cet effet, et qui plus est de la manière dont je le faisais, c’était l’expédition en enfer peinte par Pieter Brueghel dans des tons noirs, rouges, jaunes et bruns, montrant Margot la folle rosser des démons et des hordes de créatures fantastiques pour marcher tout droit dans une gueule ouverte. »

L’enfer, on y entre en ouvrant ce livre. On y reste après l’avoir fermé.

jeudi 13 août 2020

L’Amazonie de Patrick Deville

Sans désemparer, Patrick Deville poursuit l’immense projet d’une série de romans « sans fiction » qui embrassent le temps et la géographie, dont Amazonia est le septième volume. Cet ensemble est enfin nommé, dans la liste des ouvrages du même auteur : « Le projet Abracadabra ». Et bien nommé. Car il y a une part de magie dans la manière dont l’écrivain nous emporte, de 1860 à nos jours, dans d’affolants tours du monde. Ceux-ci tiennent autant d’une manière ancienne de raconter, avec son lot d’aventures improbables, que d’une éblouissante modernité par les rapprochements saisissants effectués entre des faits contemporains entre eux ou par des échos lointains retentissant jusqu’à notre époque, avec la présence de l’auteur pour témoin.

Le titre du dernier roman en fixe le décor, très présent dans les débats qui agitaient le monde au moment de sa sortie, et il est d’ailleurs question au passage du dérèglement climatique qui, l’année dernière, « provoquait un été caniculaire dans l’hémisphère Nord, des incendies partout »… Quant à Bolsonaro, dans sa campagne soutenue par les évangélistes, il « annonçait la disparition prochaine du ministère de la Culture, ainsi que l’ouverture des terres indiennes à l’industrie forestière. » Patrick Deville n’est pas devin, mais il voit clair. Plaçant par ailleurs dans le même sac les églises évangélistes déjà citées et les organisations non gouvernementales qui « sont la plupart du temps de simples escroqueries au service de leurs actionnaires ».

Amazonia est cependant moins bâti sur des thèmes qui nourrissent (ou pourrissent) la conscience écologique d’aujourd’hui que sur les longs faisceaux d’une activité humaine intelligente traduite par de troublantes simultanéités entre l’art et l’industrie. Quand Jules Verne écrit, en 1860, son premier roman, Paris au XXe siècle, la bourgade d’Iquitos est fondée dans la forêt amazonienne, « avancée triomphante de la civilisation industrielle. » Le même Jules Verne mettra, par la pensée, les pieds dans la région avec un autre roman, paru en 1881, La Jangada. Il en est alors, poussé par son éditeur, à chanter les louanges du Progrès. Avec quelques nuances : « Les progrès ne s’accomplissent pas sans que ce soit au détriment des races indigènes. »

Ne tentons pas d’embrasser, comme le fait Patrick Deville, la matière immense d’Amazonia. D’autant que cela conduirait à passer à côté de l’essentiel : la complicité entre père et fils lors de ce voyage accompli ensemble, en partageant paysages, lectures et réflexions.

lundi 29 juin 2020

Elizabeth Jane Howard, un dramaturge et ses personnages vivants

Un brillant attelage constitué de quatre personnages très différents les uns des autres conduit le roman d’Elizabeth Jane Howard, Une saison à Hydra. Il infléchissent chacun à leur tour, dans un ordre variable, la direction d’un récit qui mène de Londres à Athènes en passant par New York et Hydra. La transition entre eux se fait avec un pas de côté qui est aussi un léger recul pour réécrire la fin du chapitre précédent. Si bien que le roman avance par glissades et entraîne sans heurt sur un étonnant parcours. Celui-ci commence en demi-teinte, et on se demande, dans les premières pages, comment on pourra s’enthousiasmer pour une écriture parfaitement classique où rien dans la forme ne semble fait pour surprendre. Mais, en pénétrant dans les pensées des protagonistes, dont la plupart s’expriment à la première personne, l’intérêt grandit.
Seuls les chapitres consacrés à Emmanuel Joyce, le dramaturge britannique de 61 ans qui est le pivot du petit groupe, sont écrits à la troisième personne. Pour, probablement, marquer une distance avec l’auteur à succès qui souffre dans sa vie privée et bénéficie dans son travail d’une double personnalité : « l’avantage c’est qu’il pouvait débattre avec lui-même. »
Son épouse Lillian est une femme déchirée qui peine à trouver la sérénité. De santé fragile, elle a perdu sa fille Sarah à deux ans. Blessée par les infidélités de son mari, elle voudrait lui trouver une secrétaire qui ne serait pas amoureuse de lui, et dont il userait pour une liaison jetable. Gloria, qui vient d’être congédiée, a même fait une tentative de suicide. Lillian espère qu’il n’en ira pas de même avec Alberta, la nouvelle qu’elle a recrutée.
Dix-neuf ans, aucune expérience professionnelle ni sentimentale, Alberta reste très liée à son oncle et à son père pasteur. Elle leur écrit souvent et la plupart de ses impressions, au cours du livre, sont transcrites dans les lettres envoyées aux étapes au cours desquelles sa vie ne cesse de basculer.
Le quatrième personnage n’est pas le moindre : Jimmy, manager attentif à simplifier la vie d’Emmanuel, veille aussi sur l’humeur de Lillian et, désormais, sur l’apprentissage d’Alberta dont le statut évolue rapidement de secrétaire à premier rôle d’une pièce qui doit être montée à New York. Jimmy est le ciment du groupe.
Mais le ciment est devenu fragile. Jimmy envisage une vie privée, ce qu’il n’a jamais connu dans son existence. Au même moment, Emmanuel sent naître et croître une attirance pour Alberta. Et Lillian voit venir le danger…
D’Elizabeth Jane Howard, née en 1923 et morte en 2014, Sybille Bedford dit très justement dans son introduction qu’elle « réussit à nous faire voir ce qu’elle veut, d’une chèvre à une table dressée pour le dîner au bord de la mer, de l’expression d’un visage à un cendrier le matin. »

jeudi 25 juin 2020

L’enquêteur des villes aux champs

Il y faut du culot, à moins que ce soit de l’inconscience. Romain Puértolas ne manque ni de l’un, ni de l’autre. C’est même à ça qu’on le reconnaît depuis les extravagantes aventures de son fakir Ajatashatru Lavash Patel devenu un phénomène six ans plus tôt, en même temps que son créateur qui s’est d’emblée installé dans le paysage.
Culot ou inconscience, disions-nous. Car son dernier roman, La police des fleurs, des arbres et des forêts, s’ouvre sur un dialogue imaginaire (avec son lecteur, vous, nous ?) au cours duquel un narrateur désigne ce qui va suivre : « une histoire policière pas comme les autres », avec « un coup de théâtre final époustouflant qui remet tout le récit en cause. » Pas moins !
On s’y lance donc avec la volonté de ne pas se faire avoir – pas nous, qui sommes prévenu, quand même ! Et on guette le coup de théâtre annoncé avec la certitude qu’il n’aura aucun effet, et surtout pas les conséquences majeures de la prédiction initiale.
Et puis, patatras ! Oui, il faut l’avouer, la surprise en est vraiment une. C’est bluffant. Vous voilà doublement prévenus, lecteurs et lectrices qui, peut-être, aimez aussi les pièges littéraires…
En 1961, dans le paisible village de P., un horrible crime a été découvert : le corps de Joël, que tout le monde aimait, a été retrouvé en morceaux dans une cuve à cuisson de l’usine de confitures locales dont le maire est l’ambitieux propriétaire. Une véritable tragédie, selon l’expression du garde champêtre local, Jean-Charles Provincio. « Il a quelque chose du gendarme de Guignol, brun, grande moustache, des manières que je qualifierais de bourrues, que son accent du terroir n'arrange guère », note dans son premier rapport à « Madame la procureur de la République » le jeune et brillant enquêteur venu de la ville pour identifier et arrêter le coupable. Nous avons de la chance : le téléphone est en panne et toutes les communications se font donc par courrier – le romancier a pensé à tout, il ne manquera pas un mot aux conversations et interrogatoires qu’enregistre l’officier de police. Ni une fleur dans le décor.
Une fleur, d’ailleurs, semble un indice : elle a été retrouvée avec les morceaux du corps, elle est rare et ne pousse pas à l’état sauvage, elle est belle. Aussi belle que la fleuriste à qui l’officier de police conte fleurette, ce qui ne semble pas déplaire à l’intéressée.
Mais restons-en à l’enquête, quoiqu’elle soit sans cesse perturbée par des détails à l’importance variable, quoique la correspondance officielle entre l’officier de police et sa procureure prenne parfois un ton incongrûment familier. Quoique, surtout, la supériorité de l’homme des villes par rapport aux bouseux de la campagne l’empêche de voir ce qui aurait dû lui paraître évident – et qui ne sera évident, pour lui comme pour nous, que tout à la fin.
On s’amuse bien de ce qui, après coup, nous amusera encore, pour d’autres raisons. Romain Puértolas a réussi son pari.

mercredi 24 juin 2020

Les secrets de l’après-guerre selon Michael Ondaatje


Il a fallu attendre sept ans depuis La table des autres, le précédent roman de Michael Ondaatje, mais la première phrase d’Ombres sur la Tamise donne envie de s’y remettre toutes affaires cessantes : « En 1945, nos parents partirent en nous laissant aux soins de deux hommes qui étaient peut-être des criminels. »
On ne sera pas déçu. Avec en arrière-plan, sous forme d’esquisse sans insister, une ville de Londres en partie écroulée, un frère et une sœur font connaissance avec les marges d’une société qui, en des temps troublés, a singulièrement élargi l’espace disponible pour des aventuriers peu regardants sur la morale. Nathaniel, le narrateur de quatorze ans, et Rachel, presque seize, sont abandonnés par un père nommé à de hautes fonctions en Asie et une mère qui, en bonne épouse, embarque peu après son mari pour le rejoindre. Les deux hommes inquiétants de la première phrase sont surtout connus par leurs surnoms, ce qui n’est pas bon signe : « le Papillon de nuit », locataire dans la maison familiale, fait office de tuteur, « le Dard de Pimlico », ancien boxeur, complète bientôt la paire.
Avec des audaces d’adolescents prêts à tout et des craintes d’enfants manquant de repères, Nathaniel et Rachel se retrouvent tout naturellement là où les deux hommes les conduisent, par exemple dans un trafic de chiens sur le réseau serré des voies navigables autour de Londres. Mais Nathaniel, qui raconte, ne voit des événements que ce qu’on veut bien lui montrer. La partie immergée de l’iceberg est immense, il lui faudra du temps avant de le comprendre. « Nous avons connu une époque où des événements en apparence très lointains se déroulaient en réalité à deux pas de chez nous », dira-t-il plus tard avec le sentiment d’avoir été amputé de plusieurs années : « J’avais perdu ma jeunesse. »
En fouillant des documents auxquels il n’a en principe pas accès, il reconstituera une partie du puzzle. Il ne ressemble pas du tout à ce qu’il avait imaginé. Roman de l’absence et des failles, Ombres sur la Tamise (traduit par Lori Saint-Martin et Paul Gagné) évoque une atmosphère à la Modiano qui aurait pu écrire : « Mais peut-être étais-je le seul à me souvenir de cette époque, de ces vies. » Sinon que Michael Ondaatje en fait un livre bien à lui, solide et fluide à la fois.

jeudi 18 juin 2020

Quand on comprend qu’on n’a rien compris


En un volume, six éditions du même ouvrage, Scherbius (sauf la dernière, où Maxime Le Verrier, l’auteur, se joint au personnage), datées de 1978 à 2004, racontent une thérapie et les errements d’un psychiatre. Chaque fois qu’il pense avoir compris le problème de Scherbius, Maxime Le Verrier doit admettre qu’il était à côté de la plaque. Du coup, cela donne, comme il le reconnaît avant de tirer sa révérence, un « texte baroque et hétéroclite, dont chaque page semble contredire la précédente. »
Grand manipulateur de récits, truqueur émérite capable de faire croire à ses lecteurs, plusieurs fois de suite s’il le faut, qu’il est très exactement là où il n’est pas, Antoine Bello joue avec Scherbius (et moi) au plus haut niveau dans une partie menée sur le fil du rasoir. Les contradictions sont elles-mêmes les principaux rebondissements d’un roman conçu comme un piège vertigineux.
Le premier à tomber dans le piège, ou plutôt les pièges, de Scherbius, est le narrateur. Il se fait avoir dès le début, quand, une demi-heure après que son cabinet ouvert de frais a été raccordé au téléphone, il reçoit un appel dont toute sa carrière va découler. L’éminent professeur Francis Monnet, qui dirige le service de psychiatrie de l’hôpital Cochin, le sollicite pour accepter de traiter le cas de Scherbius, présenté comme « imposteur pathologique ». Et, pour fournir les éléments qu’il possède, Francis Monnet propose de passer le lendemain. La présentation qu’il fait des exploits spectaculaires du futur patient oriente le jeune psychiatre vers un début d’hypothèse aussitôt ruinée, à moins qu’elle soit confirmée, par le dévoilement, sous l’allure du faux Francis Monnet, du vrai Scherbius. Encore qu’à son sujet, définir qui il est vraiment restera une gageure jusqu’à la fin, un quart de siècle après.
Trompé, mais décidé à comprendre ce qui anime Scherbius, Le Verrier ne tarde pas à déceler chez lui un mal « rarissime et, partant, peu connu : le Trouble de la Personnalité Multiple (TPM), un désordre mental dans lequel plusieurs identités distinctes se disputent le contrôle de l’individu. » C’est une première victoire pour le psychiatre, qui consacre un livre à Scherbius ainsi qu’à la description de ses cinq personnalités – puis onze, car le patient coopère à la perfection. Et la première édition de l’ouvrage (c’est-à-dire la première partie du roman) est un immense succès qui hisse Le Verrier au premier rang des spécialistes mondiaux du TPM.
Jusque-là, tout va bien. Il reste à déconstruire cette belle réussite, en plusieurs épisodes dont chacun est une brillante trouvaille.

mercredi 17 juin 2020

Les cœurs humains dans le fait divers


Le Kevin de Lionel Shriver devient « iconique », du nom adopté par J’ai lu pour mettre en évidence, grâce aussi à une charte graphique qui rend les couvertures très reconnaissables, quelques « livres singuliers, inclassables, qui ont en commun d'avoir marqué leur époque », comme le dit la présentation de la série. On y trouve actuellement, avant une deuxième vague annoncée pour octobre, 37°2 le matin, de Philippe Djian, Rapport sur moi, de Grégoire Bouillier, Racines, d’Alex Haley, et, donc, Il faut qu’on parle de Kevin, de Lionel Shriver.
Les faits divers sont inépuisables. On en croit en avoir fait le tour, et il reste un angle inédit à explorer. Ce que Lionel Shriver réalise avec une étourdissante puissance romanesque dans son septième roman, le premier à être traduit en français – et qui donne envie de lire les six autres pour comprendre comment et pourquoi ils ont restés ignorés jusqu’à présent.
Inspiré, nous dit l’éditeur, par le massacre de Columbine au cours duquel deux adolescents ont tué douze lycéens et un professeur, Il faut qu’on parle de Kevin repose aussi sur une tuerie dans une école. Mais une autre, imaginaire, et située le 8 avril 1999, douze jours avant le drame qui allait pousser Michael Moore à réaliser Bowling for Columbine, son film contre l’omniprésence des armes à feu aux Etats-Unis.
Kevin, le meurtrier, dira d’ailleurs que les jeunes assassins de Columbine sont des imitateurs… Tout le cynisme d’un personnage qui déteste froidement le monde entier est dans cette remarque, préparée par seize années rigoureuses pendant lesquelles Kevin semble avoir été l’incarnation du mal, comme sa mère l’a compris bien avant 1999, disant de lui qu’il est « un petit garçon méchant et dangereux ».
L’angle sous lequel Lionel Shriver aborde son sujet, c’est elle, la mère, Eva. Peut-on avoir engendré un monstre et se regarder encore en face ? Dans de longues lettres adressées à son mari qui n’est plus là – il faudra attendre la fin pour comprendre pourquoi, mais le couple était miné par la présence de Kevin –, Eva retrace l’ensemble d’un parcours devenu pénible dès la naissance de leur premier enfant. Tout avait en effet très mal commencé : refusant de prendre le sein, hurlant pendant des heures jusqu’au retour de son père, le bébé était déjà insupportable. Cela arrive. Il arrive aussi que la mère craque et sente monter des poussées de haine contre ce petit être qu’elle a voulu mais dont elle n’imaginait pas à quel point il allait perturber sa vie.
Créatrice de guides de voyages pour routards, Eva a vécu à toute allure, sautant d’un pays à l’autre, et ne rencontrant Franklin que la trentaine entamée. Sa réussite est complète, elle est riche, elle a tout pour être heureuse. Sauf un enfant, la véritable aventure en comparaison de déplacements au cours desquels elle trouve à peu près partout la même chose.
Elle ne s’attendait pas à pénétrer sur un territoire à ce point inconnu qu’il en deviendrait effrayant. Doté d’une intelligence remarquable, Kevin paraît l’utiliser surtout contre sa mère. Il est vrai qu’elle est seule, dans le couple, à mesurer l’étendue de la haine qui l’habite. Tandis que Franklin lui trouve bien des qualités et toutes les excuses, même dans ses « exploits » les plus violents. Lorsque Celia, leur fille plus jeune, perd un œil mis en contact avec un produit acide, Franklin accuse son épouse de ne pas l’avoir rangé, contre toute vraisemblance. Et n’imagine pas un instant que Kevin, son ange sombre mais doué, ait pu torturer sa sœur.
L’imagination, Kevin en possède à revendre. Il faut voir, même si cela fait peur, avec quel sens de l’organisation il va monter la petite réunion au cours de laquelle ses victimes désignées seront à portée de flèches d’arbalète.
Eva remet tous les morceaux du puzzle en place, comme quand elle avait tapissé son bureau de cartes du monde entier – que Kevin s’était empressé d’arroser d’encre. A défaut d’elle-même, elle regarde au moins la vérité en face. Pour découvrir qu’elle est toujours la mère du monstre et que, malgré tout, l’amour n’a pas été complètement détruit.

lundi 15 juin 2020

Portes ouvertes sur une étude de notaire


Cécile Guidot frappe fort avec Les actes : le notariat, sujet inhabituel dans la fiction, premier volume d’une entreprise qui en comptera trois[1], approche à la fois technique et humaine d’un milieu que le public connaît mal… Son expérience professionnelle de notaire a nourri les deux aspects d’un livre qui se traverse avec un intérêt constant, si l’on oublie quelques complexités juridiques sur lesquels elle ne pouvait pas faire l’impasse. Explications.
Connaissiez-vous des romans dont le héros est un notaire, ou, plus improbable encore, une notaire ?
Non, je crois que c’est le premier roman qui se passe intégralement dans une étude de notaire. Il y a eu des personnages de notaires dans la littérature, l’œuvre de Balzac en est parsemée, mais pas au premier plan. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai trouvé l’idée intéressante, et cela intéresse aussi la télévision puisqu’il est question que le roman devienne une série.
Le personnage du notaire est souvent traduit par des clichés qu’un personnage, Alex, résume : « Pour moi, un notaire est un bonhomme austère et bedonnant avec une mèche grasse sur le front, des souliers pas cirés, dans un bureau qui sent le vieux. » Pas très excitant…
En effet, le cliché est très répandu, alors que la réalité, que je décris dans mon livre, est très différente : les études de notaires sont de véritables ruches, avec des personnages divers, de milieux sociaux très différents, avec des niveaux de langage très variés. On est loin du cliché… L’image plutôt négative vient peut-être précisément de l’absence de référence dans la fiction française, alors qu’il y a des avocats, des médecins qui peuplent la fiction. Au fond, c’est un métier qu’on connaît assez peu, assez secret, et que j’aborde de l’intérieur.
Image négative, c’est peut-être trop fort. Image poussiéreuse, certainement. Et, donc, vous dépoussiérez ?
Oui, si je peux faire du bien et casser un peu les clichés, j’en suis ravie.
Alice, en tout cas, votre héroïne, fait tout pour modifier l’image quand elle dit : « derrière des apparences bien policées, les notaires sont aussi dingos que les clients ! » Vous confirmez ?
Bien sûr ! Les notaires restent humains, avec le bien et le mal qui les animent, avec les histoires personnelles dans lesquelles ils se débattent comme leurs clients. C’est ça que je voulais montrer, la complexité de la nature humaine, des histoires qui s’imbriquent.
Vous avez choisi un gros cabinet, dans lequel il y a beaucoup de monde. C’est un univers aussi cruel que les autres où les gens sont placés en compétition entre eux.
Je crois que c’est assez universel. Les rivalités sont fortes, les affinités aussi. La proximité, la promiscuité même, dans les bureaux engendre des situations parfois explosives. Par ailleurs, la vie personnelle déborde sur la vie de bureau.
Et réciproquement ?
Et réciproquement, absolument ! On emporte ses dossiers avec soi quand on rentre à la maison et il faut gérer les souffrances, les peines, les conflits qu’on accueille. On n’en sort pas indemne et c’est cela que je voulais décrire.
Presque à la fin du roman, Alex donne un conseil à Alice : « Ecris tes histoires de notaire ! » Ce conseil, quelqu’un vous l’a donné ?
Non. J’ai toujours écrit, c’est une passion ancienne, j’ai commencé à écrire quand j’avais douze ou treize ans, des poèmes, des nouvelles, et puis j’ai écrit, tout au long de mes années d’étude et de travail, des romans que j’ai envoyés à des éditeurs. Ils me répondaient par des lettres de refus plus ou moins argumentées. A un moment, j’ai arrêté de travailler, j’ai voyagé, et je me suis dit que mon meilleur sujet, c’était mon métier de notaire, dans quelque chose que je voulais comme un feuilleton. D’emblée, j’ai eu l’idée d’une trilogie, j’ai établi un plan assez détaillé de l’ensemble. J’ai bien avancé dans le deuxième tome, il sortira en début d’année prochaine.


[1] Le deuxième, Les volontés, vient de paraître - l'entretien a été réalisé en 2019.

samedi 13 juin 2020

Autant en emportent les débats


Si la semaine dernière était celle de Joseph Kessel, celle-ci a remis en lumière le nom de Margaret Mitchell, dont Autant en emporte le vent a fait l’objet de tous les commentaires. Le film qui en a été adapté a été retiré d’une plateforme de streaming, la description d’un Sud esclavagiste étant devenu, dans le contexte actuel, particulièrement choquant.
Et le livre, surtout (c’est en tout cas à cela que je suis le plus sensible), connaît une nouvelle vie en français avec la traduction chez Gallmeister de Josette Chicheportiche, cohabitant désormais avec celle que Pierre-François Caillé avait donnée en 1938, opportunément republiée en Folio dans une édition augmentée notamment d’une correspondance entre le traducteur et la romancière.
Il y a aussi, en préface, un texte de Le Clézio qui écrit : « Autant en emporte le vent est le portrait d’une petite provinciale esclavagiste et réactionnaire, qui hait profondément et instinctivement le monde des Yankees, croit dans la victoire finale des Confédérés, et gâche sa vie de mariage en mariage, jusqu’à la solitude. »
Le roman commence en 1861, il paraît aux États-Unis en 1936. Les deux traductions françaises sont séparées par plus de huit décennies, un délai raisonnable pour qui pense nécessaire une réinterprétation, de loin en loin, de la littérature écrite dans une autre langue.
C’est le premier point qui mérite de retenir l’attention, et pour tout dire le seul qui m’intéressait vraiment au point de départ (on verra que, depuis, les choses ont évolué) : quelles différences dans l’approche des deux versions françaises, et pour quelles conséquences ?
Il faut juger sur pièces, bien sûr. Je ne possède ni les compétences ni le temps nécessaires pour mener ce qui devrait être une analyse comparée des deux éditions – je suppose qu’il doit y avoir des candidats à cette tâche colossale (et indispensable). Je me contente du premier paragraphe, assez consistant pour fournir un premier éclairage.
Le voici d’abord en version originale :
Scarlett O’Hara was not beautiful, but men seldom realized it when caught by her charm as the Tarleton twins were. In her face were too sharply blended the delicate features of her mother, a Coast aristocrat of French descent, and the heavy ones of her florid Irish father. But it was an arresting face, pointed of chin, square of jaw. Her eyes were pale green without a touch of hazel, starred with bristly black lashes and slightly tilted at the ends. Above them, her thick black brows slanted upward, cutting a startling oblique line in her magnolia-white skin – that skin so prized by Southern women and so carefully guarded with bonnets, veils and mittens against hot Georgia suns.
Pierre-François Caillé en faisait ceci :
Scarlett O’Hara n’était pas d’une beauté classique, mais les hommes ne s’en apercevaient guère quand, à l’exemple des jumeaux Tarleton, ils étaient captifs de son charme. Sur son visage se heurtaient avec trop de netteté les traits délicats de sa mère, une aristocrate du littoral, de descendance française, et les traits lourds de son père, un Irlandais au teint fleuri. Elle n’en avait pas moins une figure attirante, avec son menton pointu et ses mâchoires fortes. Ses yeux, légèrement bridés et frangés de cils drus, étaient de couleur vert pâle sans la moindre tache noisette. Ses sourcils épais et noirs traçaient une oblique inattendue sur sa peau d’un blanc de magnolia, cette peau à laquelle les femmes du Sud attachaient tant de prix et qu’elles défendaient avec tant de soins, à l’aide de capelines, de voiles et de mitaines, contre les ardeurs du soleil de Georgie.
Josette Chicheportiche fait d’autres choix :
Scarlett O’Hara n’était pas belle, mais les hommes en avaient rarement conscience une fois sous son charme, comme l’étaient les jumeaux Tarleton. Sur son visage se mêlaient trop crûment les traits délicats de sa mère, une aristocrate d’origine française de la côte de la Géorgie, et ceux, épais, de son père, un Irlandais rubicond. Mais c’était un visage saisissant, au menton pointu, à la mâchoire carrée. Ses yeux étaient vert pâle, sans une seule touche de noisette, légèrement étirés aux extrémités et étoilés de cils raides et noirs. Au-dessus, ses sourcils noirs touffus partaient vers le haut, traçant une surprenante ligne oblique sur sa peau d’un blanc de magnolia – cette peau si prisée des femmes du Sud et si soigneusement protégée par des capotes, des voiles et des mitaines contre les soleils brûlants de Géorgie.
La traductrice se tient au plus près de l’original, le traducteur prend quelques libertés, les deux sont plaisants mais, au fond, à plaisir égal, il me semble qu’il vaut mieux « entendre » la voix de Margaret Mitchell que celle de Pierre-François Caillé. Encore faudrait-il en juger sur une plus grande longueur, je l’ai déjà dit.
De dimanche dernier (dans Le Masque et la Plume) à aujourd’hui (Libération) en passant par Le Figaro littéraire, jeudi, il a donc été beaucoup question d’Autant en emporte le vent.
M’avaient échappé cependant (merci à Hervé Bienvault d’avoir attiré mon attention) les propos de Pascal Blanchard tenus sur Europe 1. Pour lui, la nouvelle traduction est une catastrophe, et ses arguments méritent d’être entendus : « dans 20 ans, ceux qui liront pour la première fois ce livre auront le sentiment qu’il ne s’est rien passé à l’époque, que le mot 'nègre' n’a jamais existé. »
Or Margaret Mitchell utilise 203 fois le mot « negro » ou « negroes », sans ambiguïté. Pierre-François Caillé le traduit légitimement par « nègre », au singulier ou au pluriel – curieusement, sa version compte 86 occurrences de plus. Pourquoi ? Il traduit aussi souvent par « nègre » (pas toujours) « darky » ou « darky boy », et cela semble moins légitime…
Qui se collera à une troisième traduction pour un juste milieu ?

mardi 2 juin 2020

L’archéologie moderne est un thriller

Entre deux thrillers, genre qu’il produit à jet continu, Douglas Preston pratique le voyage sous une forme peu touristique. L’archéologie le passionne, il en avait fourni quelques preuves aux Etats-Unis, au Cambodge ou en Egypte. Le voici  avec La cité perdue du dieu singe, au Honduras, dans la région peu connue de la Mosquitia, à la recherche d’une civilisation presque oubliée et des vestiges qu’elle aurait pu laisser. Des légendes courent dans le pays, à quoi correspondent-elles ?
Pour le découvrir, l’équipe à laquelle il appartient utilise les grands moyens : une cartographie des lieux en 3D grâce à une technologie basée sur l’utilisation du laser, si coûteuse et sophistiquée qu’elle est en général réservée à un usage militaire et qu’elle s’apparente à un secret d’Etat. Elle fait gagner un temps fou aux explorateurs : là où des fouilles prendraient des années, voire des décennies, quelques jours suffisent à ratisser par avion un large secteur et à voir ce qui se cache sous la canopée. Bingo ! Le premier objectif est le bon !
Les archéologues à l’ancienne pestent, en apparence parce qu’ils méprisent les procédés modernes et ne jurent que par ce qu’ils appellent la « prospection pédestre ». A leurs yeux, une découverte comme celle-là n’a guère de valeur et, d’ailleurs, son dévoilement dans la presse se fait dans un langage « qui était, selon eux, symptomatique de la vieille archéologie colonialiste à la Indiana Jones. » Qui est moderne, qui est archaïque dans cette histoire dont l’ironie n’est pas absente ? Harrison Ford ne se contente pas d’incarner Indiana Jones à l’écran, il est aussi, dans la vraie vie, vice-président de Conservation International, un organisme de préservation de sites naturels. Et il félicitera le président hondurien pour son action dans ce domaine, en lien avec l’expédition que raconte Douglas Preston. Celui-ci laisse entendre que l’opposition des détracteurs a des motivations plus politiques que scientifiques.
L’auteur réussit à contextualiser l’aventure sans jamais en oublier les aspects les plus spectaculaires. La dense forêt de la Mosquitia, où il faut bien pénétrer, est peuplée d’animaux guère sympathiques, parmi lesquels les serpents sont les plus visibles – le fer de lance peut cracher son venin à plus de deux mètres – et dont les plus redoutables sont plus discrets : les phlébotomes, petits insectes qui inoculent la leishmaniose sous différentes formes, de véritables horreurs. Plusieurs membres de l’expédition en seront atteints, dont Douglas Preston qui partage là une épreuve d’autant moins agréable que le diagnostic est parfois difficile.
Chacune des facettes de ce livre est passionnante. Elles accrochent autant que les rebondissements d’un thriller, a-t-on envie de dire. Sinon qu’ici, tout est authentique, documenté à l’extrême dans des notes précises. On s’enfonce à la suite des explorateurs dans un paysage qui donne le frisson en même temps qu’il exalte la connaissance de l’histoire humaine.