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mercredi 17 juin 2020

Les cœurs humains dans le fait divers


Le Kevin de Lionel Shriver devient « iconique », du nom adopté par J’ai lu pour mettre en évidence, grâce aussi à une charte graphique qui rend les couvertures très reconnaissables, quelques « livres singuliers, inclassables, qui ont en commun d'avoir marqué leur époque », comme le dit la présentation de la série. On y trouve actuellement, avant une deuxième vague annoncée pour octobre, 37°2 le matin, de Philippe Djian, Rapport sur moi, de Grégoire Bouillier, Racines, d’Alex Haley, et, donc, Il faut qu’on parle de Kevin, de Lionel Shriver.
Les faits divers sont inépuisables. On en croit en avoir fait le tour, et il reste un angle inédit à explorer. Ce que Lionel Shriver réalise avec une étourdissante puissance romanesque dans son septième roman, le premier à être traduit en français – et qui donne envie de lire les six autres pour comprendre comment et pourquoi ils ont restés ignorés jusqu’à présent.
Inspiré, nous dit l’éditeur, par le massacre de Columbine au cours duquel deux adolescents ont tué douze lycéens et un professeur, Il faut qu’on parle de Kevin repose aussi sur une tuerie dans une école. Mais une autre, imaginaire, et située le 8 avril 1999, douze jours avant le drame qui allait pousser Michael Moore à réaliser Bowling for Columbine, son film contre l’omniprésence des armes à feu aux Etats-Unis.
Kevin, le meurtrier, dira d’ailleurs que les jeunes assassins de Columbine sont des imitateurs… Tout le cynisme d’un personnage qui déteste froidement le monde entier est dans cette remarque, préparée par seize années rigoureuses pendant lesquelles Kevin semble avoir été l’incarnation du mal, comme sa mère l’a compris bien avant 1999, disant de lui qu’il est « un petit garçon méchant et dangereux ».
L’angle sous lequel Lionel Shriver aborde son sujet, c’est elle, la mère, Eva. Peut-on avoir engendré un monstre et se regarder encore en face ? Dans de longues lettres adressées à son mari qui n’est plus là – il faudra attendre la fin pour comprendre pourquoi, mais le couple était miné par la présence de Kevin –, Eva retrace l’ensemble d’un parcours devenu pénible dès la naissance de leur premier enfant. Tout avait en effet très mal commencé : refusant de prendre le sein, hurlant pendant des heures jusqu’au retour de son père, le bébé était déjà insupportable. Cela arrive. Il arrive aussi que la mère craque et sente monter des poussées de haine contre ce petit être qu’elle a voulu mais dont elle n’imaginait pas à quel point il allait perturber sa vie.
Créatrice de guides de voyages pour routards, Eva a vécu à toute allure, sautant d’un pays à l’autre, et ne rencontrant Franklin que la trentaine entamée. Sa réussite est complète, elle est riche, elle a tout pour être heureuse. Sauf un enfant, la véritable aventure en comparaison de déplacements au cours desquels elle trouve à peu près partout la même chose.
Elle ne s’attendait pas à pénétrer sur un territoire à ce point inconnu qu’il en deviendrait effrayant. Doté d’une intelligence remarquable, Kevin paraît l’utiliser surtout contre sa mère. Il est vrai qu’elle est seule, dans le couple, à mesurer l’étendue de la haine qui l’habite. Tandis que Franklin lui trouve bien des qualités et toutes les excuses, même dans ses « exploits » les plus violents. Lorsque Celia, leur fille plus jeune, perd un œil mis en contact avec un produit acide, Franklin accuse son épouse de ne pas l’avoir rangé, contre toute vraisemblance. Et n’imagine pas un instant que Kevin, son ange sombre mais doué, ait pu torturer sa sœur.
L’imagination, Kevin en possède à revendre. Il faut voir, même si cela fait peur, avec quel sens de l’organisation il va monter la petite réunion au cours de laquelle ses victimes désignées seront à portée de flèches d’arbalète.
Eva remet tous les morceaux du puzzle en place, comme quand elle avait tapissé son bureau de cartes du monde entier – que Kevin s’était empressé d’arroser d’encre. A défaut d’elle-même, elle regarde au moins la vérité en face. Pour découvrir qu’elle est toujours la mère du monstre et que, malgré tout, l’amour n’a pas été complètement détruit.

dimanche 24 août 2014

Lionel Shriver, comment être malade aux Etats-Unis

Comme dans Il faut qu’on parle de Kevin, Lionel Shriver s’attaque à un sujet de société, d’une manière telle que le débat est déjà dans le roman. Après l’extrême violence d’un adolescent, voici avec Tout ça pour quoi le vaste panorama des comportements devant la maladie, élargi aux rapports individuels avec l’argent. La romancière pose les questions, ses personnages y répondent à leur manière.
Au cœur du livre, le couple formé par Shep et Glynis. Il est bricoleur, ainsi qu’il aime encore à se définir malgré le succès de l’entreprise qu’il a montée, puis vendue à bon prix – un million de dollars, moins les impôts. Elle crée des bijoux, plus soucieuse de leur perfection et de leur originalité que de la rentabilité de son travail. Ils partagent un rêve qui est surtout celui de Shep : quitter les Etats-Unis pour se poser sur une petite île près de Zanzibar, et vivre de peu dans un décor paradisiaque. Ils ont accompli de nombreux voyages exploratoires pour choisir l’endroit, avec l’espoir de rassembler un jour assez de fonds pour le grand départ. L’argent est là. Mais, le temps de prendre la décision, Glynis tombe malade. Le cancer qui la frappe est rare et nécessite des soins très coûteux, de quoi entamer les économies destinées à l’avenir.
Le meilleur ami et compagnon de travail de Shep, Jackson, connaît ces soucis depuis longtemps. Avec Carol, son épouse, ils ont une fille dont la maladie s’est déclarée il y a des années. Les traitements sont assez onéreux pour que Carol continue à travailler sans en avoir envie. Le goût de Jackson pour les paris n’arrange rien, ni l’agrandissement pénien raté auquel il a cru devoir se soumettre pour reconquérir une femme qu’il imagine de plus en plus lointaine. Les frais s’ajoutent aux frais, les dettes s’accroissent.
Puisque les deux couples sont confrontés au coût de la médecine, à ce qui est couvert ou non par l’assurance-maladie, les conversations entre Shep et Jackson roulent souvent sur ce terrain-là. Leurs points de vue opposés nourrissent le débat dont nous parlions plus haut. Shep est un type foncièrement honnête, qui n’a jamais cherché à frauder l’Etat, et qui juge normal que l’impôt ou les assurances soient redistribués aux plus faibles. Jackson, au contraire, râle sans cesse contre ce système : « le gouvernement était devenu une société à but lucratif, celle dont rêverait n’importe quel magnat de l’industrie : un monopole naturel qui pouvait faire payer le prix qu’il voulait sans être obligé de fournir en échange un produit de quelque type que ce soit. » Il pense à écrire un livre auquel il ne se mettra bien sûr jamais, sauf pour le titre dont il fournit différentes versions à jet continu, brodant sur le thème des Profiteurs et des Pigeons.
Les arguments, exposés dans le détail, sont parfois fastidieux. Pas inutiles, cependant, pour comprendre comment fonctionne la médecine et sa couverture sociale aux Etats-Unis. Lionel Shriver, heureusement, ne se contente pas d’un thème de discussion – sans quoi elle aurait écrit un essai ou un pamphlet. Elle fait vivre, autour de lui, des individualités complexes, parfois contradictoires (comme nous le sommes tous, au fond), et surtout prises dans des faisceaux serrés de contraintes dont elles ne sont pas toujours responsables. Les aspects humains du livre en sont le meilleur, parce qu’ils ne peuvent se traiter en une émission de télévision, au contraire du sujet de débat, qui semble fait pour ça. Plutôt que pour un roman.

mercredi 11 janvier 2012

Lionel Shriver : mariage sur court

Lionel Shriver aurait tout aussi bien pu intituler son roman: Double mixte. Si on a regarde la couverture, on aura compris qu’il est question de tennis. Lionel Shriver ne nous avait pas habitués à l’exploration du monde sportif. Mais cette troisième traduction donne accès à un livre paru en 1997 et antérieur aux deux premières. Dans Double faute, si Lionel Shriver se concentre déjà sur les problèmes de couple et sur tout ce qui peut venir perturber une belle entente – de l’intérieur ou de l’extérieur – elle ne donne pas (encore? il faudrait lire les six romans qui précèdent pour en être certain) dans la complexité de la construction narrative telle qu’on l’a rencontrée avec Il faut qu’on parle de Kevin ou La double vie d’Irina. Après tout, la linéarité n’a pas que des inconvénients: ici, elle nous attache très vite à Willy et à Eric.
A Willy surtout, d’ailleurs. Elle donnerait sa vie pour le tennis. Elle joue depuis qu’elle a cinq ans, elle est classée 437e mondiale et rêve de Flushing Meadows où elle a été, gamine, ramasseuse de balles. Willy possède un talent moyen mais elle est bosseuse, prête à aller au-delà de la douleur à l’entraînement pour s’améliorer et entrer dans le top 100, voire mieux comme lui promet son entraîneur, avec lequel sa relation est ambiguë. Eric, qui la rencontre par hasard pour un match improvisé au cours duquel Willy le bat, n’est que 972e. Le tennis n’est pas toute sa vie: il est doué pour tout ce qu’il entreprend, donc pour le tennis aussi. Il a pourtant commencé tard, à dix-huit ans, et son jeu foisonne d’éclairs de génie autant que de faiblesses techniques. Sur le court, malgré la conscience qu’il a d’être un joueur de tennis provisoire, il développe, comme les champions, un tempérament de tueur…
Leur première rencontre constitue-t-elle une bonne base pour un couple? A leurs yeux, oui. Très vite, ils ne peuvent plus se passer l’un de l’autre. Et, comme toujours dans les premiers temps de l’amour, chaque élément de leur existence commune participe à leur bonheur. Quand bien même il s’agit de t-shirts mouillés qui sèchent sur le radiateur.
Comme ils ont tous deux l’ambition de progresser, et de vivre de mieux en mieux de leur sport, ils se soutiennent mutuellement. Les classements s’améliorent. Un peu plus rapidement pour Eric qui, il est vrai, vient de loin. Willy commence à craindre le jour où Eric la battra à l’entraînement, celui où son classement sera meilleur que le sien et où la jalousie viendra empoisonner leur relation.
Ce n’est qu’un jeu? Pas vraiment. Même pas pour Eric, qui semblait planer loin au-dessus de ces considérations et qui pourtant, au fur et à mesure qu’il gagne des tournois, regrette que sa femme ne s’occupe pas davantage de lui. Tandis que la même femme se désespère de stagner, puis de régresser après une blessure, incapable de partager la joie de son mari, pire, n’aimant rien tant que les défaites qu’il subit parfois.
Et voilà comment un couple part à vau-l’eau, miné par les contradictions qui pèsent sur des objectifs communs, Willy et Eric n’étant plus en mesure, à un certain niveau, de se tirer mutuellement vers le haut. De récriminations mesquines en emportements plus graves, le chemin décrit par la romancière conduit vers un échec prévisible. A moins de renoncer à vouloir embrasser en même temps le bonheur et la réussite. Lionel Shriver ne semble pas trop y croire.

mercredi 28 septembre 2011

"Il faut qu'on parle de Kevin", le film, oui, mais le livre aussi

Inépuisables faits divers. On croit en avoir fait le tour et il reste un angle inédit à explorer. Ce que Lionel Shriver réalise avec une étourdissante puissance romanesque dans son septième roman, le premier à être traduit en français. Inspiré, nous dit l'éditeur, par le massacre de Columbine où deux adolescents ont tué douze lycéens et un professeur, Il faut qu'on parle de Kevin repose aussi sur une tuerie dans une école. Mais une autre, imaginaire, située le 8 avril 1999, douze jours avant le drame qui allait pousser Michael Moore à réaliser Bowling for Columbine, son film contre l'omniprésence des armes à feu aux Etats-Unis.
Kevin, le meurtrier, dira d'ailleurs que les jeunes assassins de Columbine sont des imitateurs... Tout le cynisme d'un personnage qui déteste froidement le monde entier est dans cette remarque, préparée par seize années rigoureuses pendant lesquelles Kevin semble avoir été l'incarnation du mal, comme sa mère l'a compris bien avant 1999, disant de lui qu'il est «un petit garçon méchant et dangereux».
L'angle sous lequel Lionel Shriver aborde son sujet, c'est elle, la mère, Eva. Peut-on avoir engendré un monstre et se regarder encore en face? Dans de longues lettres adressées à son mari absent - il faut attendre la fin pour comprendre pourquoi, mais le couple était miné par la présence de Kevin -, Eva retrace l'ensemble d'un parcours devenu pénible dès la naissance de leur premier enfant. Tout avait en effet très mal commencé: refusant de prendre le sein, hurlant pendant des heures jusqu'au retour de son père, le bébé était déjà insupportable.
Cela arrive. Il arrive aussi que la mère craque et sente monter des poussées de haine contre ce petit être qu'elle a voulu, mais dont elle n'imaginait pas à quel point il allait perturber sa vie.
Créatrice de guides de voyages pour routards, Eva a vécu à toute allure, sautant d'un pays à l'autre, et ne rencontrant Franklin que la trentaine entamée. Sa réussite est complète, elle est riche, elle a tout pour être heureuse. Sauf un enfant, la véritable aventure en comparaison de déplacements au cours desquels elle trouve à peu près partout la même chose.
Elle ne s'attendait pas à pénétrer sur un territoire à ce point inconnu qu'il en deviendrait effrayant. Doté d'une intelligence remarquable, Kevin paraît l'utiliser surtout contre sa mère. Il est vrai qu'elle est seule, dans le couple, à mesurer l'étendue de la haine qui l'habite. Tandis que Franklin lui trouve bien des qualités et toutes les excuses, même dans ses «exploits» les plus violents.
Lorsque Celia, leur fille plus jeune, perd un oeil mis en contact avec un produit acide, Franklin accuse son épouse de ne pas l'avoir rangé, contre toute vraisemblance. Et n'imagine pas un instant que Kevin, son ange sombre mais doué, ait pu torturer sa soeur.
De l'imagination, Kevin en possède à revendre. Il faut voir, même si cela fait peur, avec quel sens de l'organisation il monte la petite réunion au cours de laquelle ses victimes désignées seront à portée de flèches d'arbalète.
Eva remet tous les morceaux du puzzle en place, comme quand elle avait tapissé son bureau de cartes du monde entier - que Kevin s'était empressé d'arroser d'encre. A défaut d'elle-même, elle regarde au moins la vérité en face. Pour découvrir qu'elle est toujours la mère du monstre et que, malgré tout, l'amour n'a pas été complètement détruit.