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jeudi 18 juin 2020

Quand on comprend qu’on n’a rien compris


En un volume, six éditions du même ouvrage, Scherbius (sauf la dernière, où Maxime Le Verrier, l’auteur, se joint au personnage), datées de 1978 à 2004, racontent une thérapie et les errements d’un psychiatre. Chaque fois qu’il pense avoir compris le problème de Scherbius, Maxime Le Verrier doit admettre qu’il était à côté de la plaque. Du coup, cela donne, comme il le reconnaît avant de tirer sa révérence, un « texte baroque et hétéroclite, dont chaque page semble contredire la précédente. »
Grand manipulateur de récits, truqueur émérite capable de faire croire à ses lecteurs, plusieurs fois de suite s’il le faut, qu’il est très exactement là où il n’est pas, Antoine Bello joue avec Scherbius (et moi) au plus haut niveau dans une partie menée sur le fil du rasoir. Les contradictions sont elles-mêmes les principaux rebondissements d’un roman conçu comme un piège vertigineux.
Le premier à tomber dans le piège, ou plutôt les pièges, de Scherbius, est le narrateur. Il se fait avoir dès le début, quand, une demi-heure après que son cabinet ouvert de frais a été raccordé au téléphone, il reçoit un appel dont toute sa carrière va découler. L’éminent professeur Francis Monnet, qui dirige le service de psychiatrie de l’hôpital Cochin, le sollicite pour accepter de traiter le cas de Scherbius, présenté comme « imposteur pathologique ». Et, pour fournir les éléments qu’il possède, Francis Monnet propose de passer le lendemain. La présentation qu’il fait des exploits spectaculaires du futur patient oriente le jeune psychiatre vers un début d’hypothèse aussitôt ruinée, à moins qu’elle soit confirmée, par le dévoilement, sous l’allure du faux Francis Monnet, du vrai Scherbius. Encore qu’à son sujet, définir qui il est vraiment restera une gageure jusqu’à la fin, un quart de siècle après.
Trompé, mais décidé à comprendre ce qui anime Scherbius, Le Verrier ne tarde pas à déceler chez lui un mal « rarissime et, partant, peu connu : le Trouble de la Personnalité Multiple (TPM), un désordre mental dans lequel plusieurs identités distinctes se disputent le contrôle de l’individu. » C’est une première victoire pour le psychiatre, qui consacre un livre à Scherbius ainsi qu’à la description de ses cinq personnalités – puis onze, car le patient coopère à la perfection. Et la première édition de l’ouvrage (c’est-à-dire la première partie du roman) est un immense succès qui hisse Le Verrier au premier rang des spécialistes mondiaux du TPM.
Jusque-là, tout va bien. Il reste à déconstruire cette belle réussite, en plusieurs épisodes dont chacun est une brillante trouvaille.

lundi 18 mars 2019

Comment s’évader d’une vie bien remplie

Le titre du roman d’Antoine Bello qui vient de reparaître au format de poche est à double sens. L’homme qui s’envola, c’est l’histoire de Walker, qui pilote son avion et aime ça. Non seulement pour la facilité avec laquelle il lui permet de multiplier ses rendez-vous d’affaires – il dirige une société de transport concurrente de FedEx, bien que sur un territoire plus restreint, sans cesse à la recherche de nouveaux clients. Mais aussi pour le plaisir, perceptible dans les moments où il observe la Terre de haut, de cette vision aérienne à nulle autre pareille.
Walker a tout pour être heureux : le business est florissant, il aime Sarah, sa femme, et réciproquement, les enfants sont formidables. Mais voici le deuxième sens de L’homme qui s’envola, l’envers du décor : « Walker détestait sa vie. Son temps lui échappait. » Lui qui compte chaque seconde a adapté sa vie à un rythme infernal qui ne doit pas s’interrompre, où la gestion du détail compte : « il ne ramasse pas la monnaie dans les magasins ; il a calculé un jour le temps gaspillé à empocher les pièces et à se forcer à les réutiliser et a décrété que le jeu n’en valait pas la chandelle. » Il est à ce point investi dans cette logique de rentabilité qu’il en est devenu prisonnier. Le nœud coulant s’est resserré. Il est temps de s’envoler vers une autre vie…
Ce n’est d’abord qu’un rêve vaguement caressé, qui semble d’autant plus inaccessible qu’il ne veut pas faire de tort à Sarah et à leurs enfants. Mais il lit des livres sur le thème de la disparition volontaire, ses aspects pratiques, ses conséquences. Et accumule les connaissances en préparant son évasion. « Même si Walker n’envisageait pas sérieusement de tout plaquer, y penser lui faisait du bien. C’était un dérivatif, un exutoire dans lequel il se réfugiait chaque fois qu’il sentait l’étau du quotidien se resserrer sur lui. »
Pour passer du désir à l’acte, il ne manque que quelques éléments circonstanciels. La goutte qui fait déborder le vase, en somme. De quoi susciter l’accident d’avion calculé, dans un endroit peu accessible, et la fuite avec la perspective de passer pour mort. Sarah touchera la prime de l’assurance-vie. A condition, bien sûr, qu’il n’y ait aucun doute sur l’issue fatale.
C’est là où l’imagination d’Antoine Bello, qui avait mené la barque de Walker assez paresseusement dans la première partie, s’emballe et fournit matière à du romanesque de haut vol. L’entrée en scène d’un enquêteur spécialisé dans les cas de fausses disparitions marque le début d’un duel à distance entre deux hommes aussi décidés l’un que l’autre à l’emporter. Shepherd, célèbre dans son domaine de compétences, a écrit un ouvrage sur le sujet, où il se vante de ne pas connaître l’échec. Walker, en apprenant que Shepherd est à ses trousses, lit son livre et tente de déjouer ses méthodes. Chacun s’efforce de réagir comme l’adversaire en sachant que celui-ci fait la même chose, ce qui implique de le surprendre dans des raisonnements sophistiqués.
Jusqu’à l’épilogue, dernière surprise, on est embarqué avec plaisir dans un vol à la destination inconnue.

jeudi 5 juillet 2018

Antoine Bello explore un autre possible de la littérature


« Un des exemplaires de la bibliothèque de Babel », voilà comment Antoine Bello, maître en falsifications littéraires, nous définissait son roman Ada quand il est sorti il y a deux ans. Il est maintenant paru au format de poche, dans la collection Folio, quelques jours avant sa nouvelle œuvre, Scherbius (et moi), dont il a été question dans Le Soir.
Ada, qui donne son titre au roman d’Antoine Bello, a disparu. Il ne s’agit pas d’une personne : Ada est un programme informatique conçu pour écrire un roman qui se vendra à 100.000 exemplaires. Voilà qui dépasse un peu la compréhension de Frank Logan. Pour être basé dans la Silicon Valley, il n’en est pas moins flic et son domaine d’action est constitué par le proxénétisme, la pédophilie et l’importation illégale de travailleurs du sexe.
Il est, circonstance aggravante dans le cas de son enquête, attaché au papier. Pour le dire en un mot, Frank Logan est obsolète. L’écart qui le sépare des avancées de son époque ne se réduira pas en cours de roman, au contraire. Chaque étape qui le rapproche de la machine l’éloigne de la compréhension des enjeux littéraires et économiques dans lesquels il évolue avec des points de repère d’un autre temps. Mais cela lui donne aussi, paradoxalement, des atouts.
L’énigme est policière, sociétale et littéraire. On se régale. Et on tente d’en savoir plus avec l’écrivain qui était, ce jour-là, à New York.
Ada, est-ce un prolongement de la trilogie des Falsificateurs ?
Tous mes livres sont, d’une certaine manière, un prolongement des Falsificateurs. J’explore depuis le début le thème de la représentation du texte : une fois qu’on a créé un texte, qu’est-ce qu’il suscite chez ceux qui le reçoivent et dans quelle mesure leur représentation est-elle aussi vraie que celle de son créateur ? Le texte qui m’a probablement le plus inspiré dans l’histoire de la littérature, c’est La bibliothèque de Babel, où Borges imagine une bibliothèque de dimension colossale où on trouve tous les textes possibles quelque part sur une étagère. Ce que d’autres appellent falsification ou univers virtuel, je l’appelle un des exemplaires de la bibliothèque de Babel.
Ici, on est passé de l’homme à la machine…
On peut aussi imaginer, même si pour l’instant Ada ne signe pas ses textes, qu’à terme une intelligence artificielle signe un livre et que cela ne poserait aucun problème au lectorat. Les gens, après tout, veulent être divertis avant tout. Ada pourrait devenir un label aussi vendeur que Robert Ludlum ou Barbara Cartland.
Ou qu’un prix Pulitzer ?
Oui, c’est la dernière pirouette du livre qui dit que, quand bien même ces textes seraient écrits par des intelligences artificielles, on aura probablement toujours intérêt, pour des raisons de marketing et peut-être aussi par une forme d’ironie, à faire croire aux gens qu’ils ont été écrits par de véritables auteurs.
La machine, Ada, est malgré tout conçue par des hommes…
Oui, mais ce qui est intéressant avec le débat sur l’intelligence artificielle, dont on commence à parler en Europe mais dont on parle depuis longtemps aux Etats-Unis, c’est de se demander si, bien que créé par l’homme, cela reste au service de l’homme. Il est possible d’envisager un moment où ces machines nous échappent, soit parce qu’elles prennent conscience de leur supériorité par rapport à nous, soit tout bêtement parce que nous pouvons commettre des erreurs de programmation. Si, en gros, vous disiez aujourd’hui à une intelligence artificielle qui serait en charge de gérer les Etats-Unis d’augmenter le PNB américain, la première décision de l’intelligence artificielle serait peut-être d’annexer le Canada ou le Mexique.
La disparition d’Ada, pour la société qui l’a conçue, s’apparente-t-elle à la disparition d’une personne ?
Comme le dit Frank à un moment, les ingénieurs de Turing sont beaucoup plus compétents en matière d’informatique et sont les seuls à avoir une chance de retrouver Ada par ces moyens-là. Ce n’est pas la police, qui n’est pas équipée pour ça. Mais Turing fait appel à la police pour prendre date juridiquement. Il y a, dans ces entreprises de la Silicon Valley, un côté qu’on sous-estime souvent, c’est l’importance de la sphère juridique. Tout, dans leurs contrats, est régi par une couche de juridique extrêmement épaisse.
En découvrant votre titre, on pense à Nabokov. Vous aussi ?
Non, ce n’est pas venu de là, le prénom s’est construit sur un raisonnement. Puis, le clin d’œil m’a plu.

jeudi 7 janvier 2016

Antoine Bello, le chaînon manquant de "Légendes"

Antoine Bello fait un joli petit cadeau à ses lecteurs en ces premiers jours de l'année: il donne accès gratuitement à un texte, Légendes, qui aurait dû trouver place dans Les falsificateurs, premier volume d'une envoûtante trilogie, si le manuscrit n'avait pas été si épais. Trop épais. Il en en donc détaché ces pages (et celles de L'Actualité, disponible au format électronique) qui, en effet, se suffisent à elle-même et font une nouvelle inquiétante.
Nigel, un agent qui travaille aux archives, poste guère exaltant même si les archives peuvent être à la base de belles falsifications, est invité à une nouvelle tâche: reconstituer un stock de légendes, des vies imaginaires dans lesquelles les services secrets britanniques puisent au besoin, quand un personnage créé de toutes pièces doit jouer un rôle dans un montage complexe, voire être incarné. Une légende est supposée avoir un passé solide, et son présent mérite de ne pas être complètement inexistant - sinon les Russes, qui dans ce cas de figure restent le premier adversaire, ne tarderont pas à déceler le vide sous la coquille...
Nigel se charge de réactiver trois légendes, deux hommes et une femme. Il prend son rôle à cœur, trop à cœur comme en témoignent les dépassements de budget dont il se rend coupable - pour la bonne cause, cela va sans dire. Il y a pire que les dépassements de budget: il s'investit dans l'existence supposée des trois personnages, il en vient à oublier qu'ils ne sont pas réels.
On retrouve là quelques-uns des thèmes qui nourrissent la trilogie déjà citée - et sur laquelle je vous conseille de vous précipiter si vous ne l'avez pas lue: Les falsificateurs, donc, puis Les éclaireurs et, pour finir, Les producteurs. Ce sont des légendes exponentielles, elles nous donnent à voir le monde avec des yeux neufs. D'une certaine manière, à l'origine, il a bien fallu qu'un homme comme Nigel - ou comme Antoine Bello - passe du temps et déploie de l'énergie pour créer des personnages fictifs qui trouveraient leur place au sein du réel.

mardi 22 décembre 2015

Antoine Bello et l’assurance-vie

Comment intégrer à une fiction des éléments peu solubles dans celle-ci ? Antoine Bello a choisi, à première vue, la solution la plus simple en répartissant les rôles entre deux narrateurs : d’une part, la matière la plus ardue est exposée en sept articles signés Vlad Eisinger dans The Wall Street Tribune ; d’autre part, le commentaire, l’approfondissement et le caractère romanesque des personnages sont confiés à Dan Siver, écrivain. Mais des passerelles sont jetées entre les deux. C’est là que Roman américain affine sa construction, dans les échanges entre ceux qui se connaissent depuis longtemps et finissent par rapprocher leur vision d’une communauté de 580 habitants installés à Destin Terrace, en Floride. Le premier y puise les exemples de ses articles, le second y vit.
De quoi est-il question dans les articles ? Du « life settlement », soit le commerce de polices d’assurance-vie, en croissance d’autant plus grande que des sociétés s’y sont impliquées – au lieu des particuliers qui avaient été les premiers à le pratiquer –, ce qui suscite d’innombrables questions. En particulier celles qui font le titre du dernier article : « Le life settlement est-il utile ? Est-il moral ? » Avant d’en arriver là, le lecteur a pu se faire une opinion. Et accumuler bien des arguments pour répondre « non » aux deux questions.
Vlad Eisinger respecte les exigences de son journal. Elles sont parfois pesantes : « Mon métier n’est qu’une somme de contraintes… Je ne peux rien écrire qui n’ait été vérifié auprès de trois sources différentes. J’en ai marre de voir mes articles révisés par des avocats ou sabrés pour faire de la place aux résultats trimestriels d’IBM. » L’aveu est tardif. Il a longtemps défendu la rigueur de sa méthode devant les propositions que lui faisait son ami, celui-ci réécrivant une scène sur un ton plus vivant.
Dan dit avoir compris l’intention de Vlad : « chroniquer ton époque à travers le négoce de polices d’assurance-vie, comme Steinbeck ou Melville se sont servis de la mécanisation de l’agriculture ou de la chasse à la baleine pour peindre la leur. » Mais il lui manque, dit-il aussi, le souffle de la vie que ces romanciers insufflaient à leurs récits.
Les points de vue semblent inconciliables. Dan et Vlad bataillent de loin, sans quitter leur camp. Antoine Bello complète leur lutte amicale par des jeux qui semblent hors sujet : ils font des anagrammes avec des noms d’écrivains, Dan ajoute un fait sorti de son imagination à une page Wikipedia et, avec l’aide de sa nièce, lui donne les apparences de la vérité…
A l’arrivée, il s’agit bien de la chronique d’une époque à partir d’un angle étroit, mais à deux voix et avec, en prime, un tas de petites choses amusantes.

mardi 8 avril 2014

Antoine Bello crée un prodige du foot

Déconcertant Antoine Bello. Il avait poussé loin l’art du montage et du trompe-l’œil dans ses ouvrages précédents : le diptyque Les falsificateurs et Les éclaireurs, puis Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet. On se demandait ce qu’il trouverait pour un nouveau tour de piste éblouissant, poudre aux yeux et manipulations au service de la fiction. Et puis… rien. Non, pas rien. Mais un registre plus classique, une construction simple, éloignée de toute recherche formelle. Antoine Bello prouve ainsi qu’il n’a pas besoin d’artifices pour séduire, car Mateo, du nom de son personnage principal, est un livre qu’on ne lâche pas. Même si on ne s’intéresse pas au football, puisqu’il n’est question que de cela. Et, bien sûr, à travers le football comme dans le meilleur de la littérature qui utilise le sport, des relations entre les êtres humains, des valeurs, de la société, etc. De tout ce qui peut nourrir un roman.
Mateo Lemoine est, au moment où il reçu au baccalauréat à dix-huit ans, un grand espoir du football français. Patrick, son parrain et en même temps son agent, lui prépare un bel avenir dans lequel la gloire et la fortune sont destinées à se conjuguer dans un bonheur partagé avec Valentine, la petite amie idéale puisqu’elle est prête à suivre Mateo partout où il ira. Les premières pistes sont solides : quatorze propositions ont été déposées et les trois plus intéressantes ont de quoi faire rêver en début de carrière. Manchester United, le Real Madrid et le Bayern Munich. Avec des offres différentes, dont il faut peser les composantes : le salaire, la durée du contrat, la certitude de jouer les championnats sans se retrouver sur le banc des remplaçants, etc.
Patrick connaît tout cela sur le bout des doigts mais écoute aussi les arguments de Françoise, la mère de Mateo. Tout en maintenant une ligne directrice qu’il expose clairement : « La décision d’aujourd’hui ne doit pas nous faire perdre de vue que l’objectif ultime consiste à installer la marque Lemoine dans le cœur du public. Nous voulons rendre Mateo indispensable sur le terrain, mais aussi dans les plans média des annonceurs. » Françoise bondit : « mon fils n’est pas un homme-sandwich. » Et le débat se poursuit, bien que l’opinion de Patrick soit faite.
Celle de Mateo aussi, à la surprise générale : au lieu de devenir professionnel, il veut gagner le championnat universitaire avec l’équipe de Vernet. Son père entraînait cette équipe jusqu’à sa mort dans un accident de car au cours d’un déplacement. Et c’est en mémoire de lui, pour décrocher le titre qui lui avait échappé, qu’il a pris cette décision mûrement réfléchie.
La scène, au début du roman, détermine la suite. Mateo connaît l’étendue de son talent et le travail qu’il a accompli pour s’améliorer dans tous les secteurs du jeu. Il sait qu’il peut mener Vernet à la victoire. Il ignore encore, cependant, la taille des obstacles à franchir. Pas tellement les équipes concurrentes, mais plutôt le caractère entier d’un entraîneur qui voit d’un mauvais œil arriver une vedette dans un groupe de qualité moyenne. Olivier Fischer, l’entraîneur en question, qui a bien connu le père de Mateo, va faire rentrer celui-ci dans le rang avant de comprendre qu’ils peuvent ensemble, l’un sur le terrain, l’autre à la manœuvre, accomplir de belles choses.
Antoine Bello reste concentré sur Mateo. Mais il s’agit maintenant de Mateo dans un groupe, et de la manière dont s’établissent des rapports de force qui évolueront en complicité. Pour cela, il faudra que tout le monde comprenne à quel point Mateo est prêt à tous les sacrifices en faveur d’un collectif que sa présence transcende. Pour autant, le championnat est loin d’être gagné d’avance et il reste une saison à gérer.
Elle ne suffira d’ailleurs pas, le romancier prenant plaisir à retarder le moment de gloire. Retard qui aura des conséquences multiples sur la vie du joueur et de son entourage, puisque tout est lié. Comme dans la vie.

vendredi 27 avril 2012

Antoine Bello joue avec les règles du roman policier

Les références à Agatha Christie sont partout, du début à la fin. Achille Dunot, détective, ne jure que par elle. Il connaît dans le détail les intrigues de tous ses romans, chaque personne qu’il rencontre lui fait penser à un personnage de l’un d’entre eux, il se voit bien en Hercule Poirot – et Henri Gisquet serait son inspecteur Japp. Achille réfléchit, déduit, conclut. Et sa réussite dans la résolution d’affaires criminelles est de 100 %. Quand Henri fait appel à lui pour l’aider à résoudre le mystère de la disparition d’Emilie Brunet et de son amant, Achille ne doute pas de réussir.
Sinon que, depuis une chute, Achille souffre d’amnésie antérograde : chaque nuit efface le souvenir du jour écoulé. Ennuyeux pour mener une enquête. Le détective contourne la difficulté en notant chaque soir les événements qu’il vient de vivre, et se relit le matin. Mais, les pages s’accumulant, et malgré le soin qu’il prend à biffer des paragraphes qu’il juge inutiles, la lecture dure de plus en plus longtemps et ce qu’il reste de la journée devient bien court pour poursuivre ses investigations.
Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet, d’Antoine Bello, qui s’était montré maître dans l’art de la mystification (voir Les falsificateurs et Les éclaireurs, ses deux précédents livres), est donc une course contre le temps – et le temps joue contre Achille, comme joue contre lui l’intelligence supérieure du principal suspect, le mari d’Emilie. Il est aussi traversé avec subtilité par une réflexion sur le roman policier classique, genre aux vingt règles fixées par Van Dine, et auxquelles se réfère souvent le détective pour balayer plusieurs hypothèses. Par exemple, le personnel domestique, en vertu de la onzième règle, est écarté du cercle des suspects. Mais, bien sûr, ce cadre rigide a depuis longtemps volé en éclats et Antoine Bello finit ici d’en disperser les morceaux dans un livre ludique à souhait.

jeudi 9 septembre 2010

"Les éclaireurs", d'Antoine Bello, en poche

Antoine Bello avait frappé fort dans Les falsificateurs. Le jeune Sliv, islandais, y était engagé dans une organisation secrète, le Consortium de Falsification du Réel (CFR). Mission: remodeler un certain nombre de faits, accréditer des thèses sans fondement. Raconter des histoires et y faire croire en accumulant les preuves inventées de toutes pièces. La célèbre chienne Laïka, premier être vivant à avoir été envoyé autour de la Terre, aurait ainsi été inventée par un scénariste du CFR afin de provoquer les Américains et d’accélérer leur entrée dans la course à l’espace.
Les débuts de Sliv dans la falsification du réel ont été encourageants: son premier scénario frôlait la perfection en imaginant un peuple bochiman menacé par une multinationale décidée à l’exproprier de ses terres. Le deuxième, en revanche, avait été construit d’une manière plus désinvolte et il avait fallu le talent de Lena, une collègue ambitieuse, pour empêcher une catastrophe. La légèreté de Sliv avait entraîné l’assassinat d’un fonctionnaire néo-zélandais – du moins le lui a-t-on laissé croire jusqu’au moment où il a appris que tout cela était un autre montage destiné à lui faire comprendre les risques engendrés par les défauts d’un scénario.
Quand commence Les éclaireurs, suite annoncée à la fin des Falsificateurs, Sliv est agent des Opérations spéciales. Il retrouve Gunnar, qui l’avait engagé, et Nina, qu’il a connue à l’université toujours prête à militer pour les bonnes causes – elle n’a pas changé.
Surtout, il part au Soudan pour assister au mariage de ses amis et collègues, Magawati et Youssef. Il y découvre la montée d’un islam radical et assiste presque en direct, sur Al-Jazira, aux attentats du 11 septembre. Ils sont accueillis autour de lui avec enthousiasme. Quant à Sliv, il est dès ce moment taraudé par une question qui sera au centre de ce deuxième volume: «le CFR portait-il une part de responsabilité dans les attaques qui avaient ensanglanté l’Amérique?»
Œuvrant, semble-t-il, en faveur d’un monde meilleur, le CFR utilise parfois des moyens détournés et dangereux pour favoriser une prise de conscience qui aide à la reconstruction. Ce fut le cas (selon le roman, bien sûr), dans l’Allemagne des années soixante: Andreas Baader a été désigné comme le leader de la Fraction Armée Rouge alors qu’il était «en fait le leader d’un des groupuscules les moins structurés». L’adversaire connu, il ne restait qu’à l’éradiquer.
Selon la même méthode, le Consortium a ensuite monté en épingle le personnage d’Oussama Ben Laden, faisant de lui le dirigeant d’Al-Qaida – nom inventé par le CFR et adopté par Ben Laden. Puis la création a dépassé ses créateurs, aboutissant au 11 septembre et à l’inquiétude morale de Sliv.
Après une parenthèse au cours de laquelle les talents du héros font merveille pour l’entrée du Timor-Oriental au sein de l’ONU – il y a quelques scènes d’anthologie dans cette semaine d’improvisations mensongères –, Sliv revient à sa préoccupation principale et tente de comprendre où les choses ont dérapé. Comme il le disait un jour à Youssef, leur travail est un jeu. Et ce n’est pas un jeu…
Du 11 septembre 2001 à la veille de l’entrée en guerre des Etats-Unis et de leurs alliés sur le territoire irakien, Antoine Bello démonte, par le truchement de Sliv, la manière dont les Américains imposent l’idée de la présence d’armes massives. Ainsi que les implications du CFR dans l’évolution de la tension internationale: si son Comité exécutif reconnaît le rôle qu’il a joué en se sabordant, pourra-t-il désamorcer la crise et éviter la guerre?
De plus en plus proche des têtes pensantes de l’organisation, Sliv réussit à percer le secret de sa création, deux cents ans plus tôt, ainsi que celui du but poursuivi. Une surprise de grande dimension, une déception. Et l’occasion d’inverser quelques propositions: «la vérité n’est qu’un scénario parmi d’autres», qui mérite d’être aussi pris en considération.
Le montage époustouflant d’Antoine Bello ressemble à un thriller qui nous donnerait les clés du monde. Et une raison d’y vivre, d’y agir.

mercredi 11 mars 2009

Prix France Culture/Télérama : Antoine Bello

Mais qu'est-ce qu'il se passe-t-il donc? Si tous les prix de et avant-printemps se mettent à être bons, je ne vais plus rien avoir à me mettre sous la dent quand j'aurai envie de faire passer ma mauvaise humeur...
Le prix France Culture/Télérama est allé, ce mardi, à Antoine Bello pour Les éclaireurs.
Je vous ai déjà dit en février tout le bien que je pensais de ce roman. Je ne vais donc pas y revenir. Relisez plutôt ma note: Antoine Bello, vice-roi des menteurs.
Si vous n'en avez pas assez, je vous conseille aussi le portrait qui vient de paraître dans Télérama.
Ou l'article que j'ai publié dans Le Soir du 13 février dernier, Un monde construit sur le mensonge, complété d'une interview.
Et, pour ceux qui s'intéressent à Madagascar, la petite présence de ce pays dans le livre ainsi que l'échange que j'ai eu avec l'écrivain à ce sujet, dans l'Actualité culturelle malgache.
Ensuite, il ne restera plus qu'à vous plonger dans l'ouvrage, peut-être en commençant par Les falsificateurs qui en est le premier volet...

samedi 21 février 2009

Antoine Bello, vice-roi des menteurs

Une belle idée, conduite pendant deux romans d'une main ferme. Antoine Bello a de l'imagination et les moyens de la mettre au service de ses fictions. Il avait publié, en 2007, le premier volet de son œuvre la plus récente, Les falsificateurs. Le deuxième, Les éclaireurs, vient de paraître. Une découverte à faire absolument, par laquelle j'ai été, pour ma part, totalement enchanté.

Commençons par le commencement, bien qu'un résumé des Falsificateurs, au début du deuxième tome, permette de faire l'économie de sa lecture - mais on perdrait beaucoup à s'en passer, parce que le bonheur est dans l'épaisseur de ces deux romans additionnés.

Dans Les falsificateurs, donc, Antoine Bello imaginait une société secrète, le Consortium de Falsification du Réel (CFR), dans lequel scénaristes et falsificateurs travaillent à modifier quelques faits, pour des détails ou dans des proportions plus importantes.
C'est hallucinant.
Le jeune Sliv, un Islandais engagé par la CFR, découvre le pouvoir presque sans limites de réécrire l'histoire. Il invente de toutes pièces une cause humanitaire, se trompe un peu en imaginant la présence dans le Pacifique d'un poisson sorti des expériences nucléaires, se rattrape avec une fausse carte du Vinland qui atteste de la découverte de l'Amérique par les Vikings bien avant Christophe Colomb. Scénariste hyperdoué mais un peu désinvolte, Sliv est une excellente recrue dont le parcours au sein du CFR nous fait douter de tout ce que nous savons ou croyons savoir. C'est vertigineux, construit avec une précision maniaque et efficace.
On en redemandait, et Antoine Bello avait promis une suite très attendue.

La voici. Les éclaireurs est à la hauteur de l'attente. Depuis presque dix ans, Sliv a compris la plupart des ressorts qui font fonctionner le CFR. Mais toujours pas ses buts. Et, quand il voit les tours du World Trade Center s'effondrer le 11 septembre 2001, se rappelant d'un dossier à partir duquel le personnage de Ben Laden avait été choisi pour diriger une organisation qui n'existait pas - Al-Qaida, il est pour le moins troublé. Le CFR aurait-il été à l'origine, voire même le responsable des attentats? Poser la question n'est pas y répondre. Mais le doute s'est installé et il faudra pas loin de 500 pages pour retrouver un peu de sérénité.
Entre-temps, le CFR aura eu affaire à forte partie. Dans le genre falsificateur, l'administration Bush révèle toute sa puissance en imposant l'idée de la présence d'armes de destruction massive sur le territoire irakien. De quoi justifier une guerre...?
Antoine Bello plonge en apnée dans le réel, le réécrit, nous fait partager sa vision d'un monde où tout serait mensonge, construction artificielle.

Il n'est pas impossible, me disait-il l'autre jour, qu'un troisième tome vienne un jour compléter ces deux premiers. Je suis partant.