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vendredi 7 décembre 2018

Après «La vraie vie», la vie continue

La pire horreur est peut-être celle qui vous englue dans un quotidien maussade et bien réglé. Celui que vit Julie, la narratrice du Ventre idéal, la nouvelle qu’Adeline Dieudonné a publiée le mois dernier chez son premier éditeur.
Jusqu’au moment où Marie a décidé de s’occuper d’elle comme on investit dans un placement, Julie épilait. Elle faisait le maillot de Marie de la même manière qu’elle s’occupait des autres clientes mais Marie l’aime bien et tient à l’inviter chez elle pour déjeuner un dimanche avec son mari Roger et leur fils Olivier. Célibataire, Olivier, comme Julie. Et gynécologue, comme son père et sa mère.
Est-ce un déjeuner ou un examen en vue d’une embauche comme ventre idéal et réceptacle du sperme d’Olivier ? Mère et père, et fils en sus, d’ausculter, de pénétrer, de filmer, d’analyser le corps de la potentielle future mère des enfants et petits-enfants. Dans le rôle de cobaye, Julie ne se sent pas vraiment à l’aise. Mais, comme elle n’a jamais su dire non, elle accepte, le troisième dimanche, la demande en mariage d’Olivier.
Ensuite, on vous laisse imaginer…  Mais on vous prévient : ce sera plus terrifiant que dans votre délire. Donc, il faudra quand même lire pour savoir et ne pas regretter d’avoir manqué ça.

lundi 6 août 2018

Anna Gavalda, retour à la nouvelle

Le premier livre d’Anna Gavalda, en 1999, était un recueil de nouvelles : Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part. Aujourd’hui encore, certaines des situations qu’elle y décrivait restent gravées dans les mémoires. Fendre l’armure, qui vient de reparaître au format de poche et où elle renoue avec le genre, durera probablement aussi longtemps. Les voix entendues distinctement dans les sept nouvelles, et dont aucune ne peut être confondue avec une autre, sont en effet du genre à s’incruster.
D’emblée, l’incipit du premier texte, « L’amour courtois », sous son aspect d’une parfaite banalité, donne un ton, un rythme, suscite la curiosité : « — Arrête, j’te dis. C’est même pas la peine d’insister. » Qui parle, à qui, à quel sujet ? Et pour démarrer quelle histoire, en une quarantaine de pages ? C’est bien entendu ce que nous ne vous dirons pas, parce qu’on n’est pas de ceux qui vous gâcheront le plaisir.
Au contraire : on voudrait se contenter de vous guider vers ces pages avec un minimum d’arguments. Il n’en faudra pas beaucoup aux lecteurs (et surtout lectrices, on y revient) d’Anna Gavalda. Ils savent comment l’empathie de l’écrivaine pour ses personnages est contagieuse et combien on apprécie de passer du temps en leur compagnie. Les autres, qui ignorent encore tout cela, ont peut-être besoin d’un point d’appui avant de plonger.
Chaque nouvelle propose des moments inattendus. Le récit n’est jamais conduit exactement là où il semble devoir aller, il oblique dans une direction imprévue, comme s’il fonctionnait à la manière d’un rêve. Forcément, si une phrase écrite pour le garçon de la dernière nouvelle est la clé du livre : « Nous vivons une vie, nous en rêvons une autre, mais celle que nous rêvons est la vraie. »
Tant mieux, car celle que vivent les personnages assez loin de l’idéal qu’ils avaient peut-être envisagé. Ils connaissent de grands moments de solitude, et c’est par la parole, le plus souvent, qu’ils y remédient, dans un partage qui, ensuite, rend les commentaires inutiles.
La vérité des femmes et des hommes ne s’analyse pas dans les nouvelles d’Anna Gavalda. Elle se dévoile dans le mouvement du quotidien, ou de cette journée, cette nuit où le contact fournit la réponse, valable au moins pour un instant, à la question fondamentale : qui suis-je ?
L’émotion naît, pour le lecteur, de se trouver au plus près du souffle traversé par la révélation. Et, du même coup, de la partager.

jeudi 7 janvier 2016

Antoine Bello, le chaînon manquant de "Légendes"

Antoine Bello fait un joli petit cadeau à ses lecteurs en ces premiers jours de l'année: il donne accès gratuitement à un texte, Légendes, qui aurait dû trouver place dans Les falsificateurs, premier volume d'une envoûtante trilogie, si le manuscrit n'avait pas été si épais. Trop épais. Il en en donc détaché ces pages (et celles de L'Actualité, disponible au format électronique) qui, en effet, se suffisent à elle-même et font une nouvelle inquiétante.
Nigel, un agent qui travaille aux archives, poste guère exaltant même si les archives peuvent être à la base de belles falsifications, est invité à une nouvelle tâche: reconstituer un stock de légendes, des vies imaginaires dans lesquelles les services secrets britanniques puisent au besoin, quand un personnage créé de toutes pièces doit jouer un rôle dans un montage complexe, voire être incarné. Une légende est supposée avoir un passé solide, et son présent mérite de ne pas être complètement inexistant - sinon les Russes, qui dans ce cas de figure restent le premier adversaire, ne tarderont pas à déceler le vide sous la coquille...
Nigel se charge de réactiver trois légendes, deux hommes et une femme. Il prend son rôle à cœur, trop à cœur comme en témoignent les dépassements de budget dont il se rend coupable - pour la bonne cause, cela va sans dire. Il y a pire que les dépassements de budget: il s'investit dans l'existence supposée des trois personnages, il en vient à oublier qu'ils ne sont pas réels.
On retrouve là quelques-uns des thèmes qui nourrissent la trilogie déjà citée - et sur laquelle je vous conseille de vous précipiter si vous ne l'avez pas lue: Les falsificateurs, donc, puis Les éclaireurs et, pour finir, Les producteurs. Ce sont des légendes exponentielles, elles nous donnent à voir le monde avec des yeux neufs. D'une certaine manière, à l'origine, il a bien fallu qu'un homme comme Nigel - ou comme Antoine Bello - passe du temps et déploie de l'énergie pour créer des personnages fictifs qui trouveraient leur place au sein du réel.

samedi 14 décembre 2013

Les meilleurs poches de l'hiver (4)

Vous n'en avez pas assez? En voici encore. Et ce n'est pas fini.

Pierre Singaravélou (dir.), Les empires coloniaux

La colonisation, une histoire à sens unique comme on l’écrivait pendant et juste après, c’est bien fini. Les chercheurs, désormais pluridisciplinaires et ouverts à la diversité des cas à travers le monde, apportent bien des nuances à l’ancienne vision monolithique. L’interaction entre le colonisateur et le colonisé, les races et les classes, les enjeux économiques et de civilisation, voilà quelques lignes de force d’un ouvrage collectif inédit qui oblige à réfléchir autrement. Tant mieux.

Toni Morrison, Home

Toni Morrison jette d’abord un voile sur l’histoire de Frank Money, soldat de la guerre de Corée qui a échappé, dans l’armée, à la ségrégation raciale et retrouve les effets désastreux de sa couleur de peau, noire, au retour dans le civil. Lancé dans une traversée des Etats-Unis pour sauver sa sœur en danger, il livre peu à peu tous ses secrets, jusqu’au dernier – terrible. Ce roman est un chant douloureux qui remue en profondeur et apaise dans le même temps.

Patrick Deville, Peste & choléra

La vie formidable d’Alexandre Yersin est devenue un roman à la hauteur de son sujet. Le découvreur du bacille de la peste traverse, de 1863 à 1943, une époque que Patrick Deville explore depuis quelques romans sur toute la planète. A petites touches précises, les avancées de la science et les bouleversements politiques se répondent dans un monde où le sens reste créé par les hommes. Et celui-ci, avec toujours une idée d’avance sur ses actions, mérite vraiment qu’on s’y intéresse de près.

Salman Rushdie, Joseph Anton

Le début est connu : le 14 février 1989, Les versets sataniques, le roman qu’avait écrit Salman Rushdie, vaut à celui-ci une condamnation à mort. Ensuite, il est protégé, il ne sort que rarement de l’ombre où il se cache. Quand il raconte ces années difficiles, il le fait à la troisième personne, utilisant le pseudonyme pris dans la semi-clandestinité. Cependant, il vit, fait des rencontres, écrit. Et il exerce, outre son sens de l’analyse, son humour aigu.

Jonathan Coe, Désaccords imparfaits

Jonathan Coe pratique peu la nouvelle : trois fois en quinze ans. Ajoutons-y un article qui rêve sur Billy Wilder, c’est toute sa production dans le genre. Dommage qu’il n’y en ait pas davantage, on en aurait bien repris. Une histoire de fantôme, une musique en accord avec un lieu et qui aurait pu déboucher sur une autre vie, un festival de cinéma qui tourne au règlement de compte : de belles lignes de fuite dessinées avec précision puis s’épanouissent dans le flou.