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dimanche 13 septembre 2020

« Merci », le mot-clé du dernier roman de Delphine de Vigan

En refermant Les gratitudes, le dernier roman de Delphine de Vigan, on quitte des personnages tous positifs et pourtant le livre est formidable. L’autrice ne doit pas avoir grande considération pour l’affirmation d’André Gide : « Ce n’est pas avec de bons sentiments qu’on fait de la bonne littérature. » Affirmation balayée avec assurance.

Pour l’essentiel, ils sont trois protagonistes dont deux prennent en charge la narration à tour de rôle : Marie et Jérôme. Ils sont jeunes mais se croisent – sans se rencontrer – dans une maison de retraite Ehpad (Etablissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, selon la terminologie française). Ils y rendent visite, à des moments différents, à une vieille dame, Michka. Celle-ci s’est beaucoup occupée de Marie qui, sans elle, aurait été laissée à elle-même à une époque où elle avait besoin d’une famille. Quant à Jérôme, les heures qu’il passe dans la chambre de Michka ont une motivation professionnelle : il est orthophoniste et tente de rééduquer celle qui a perdu une partie de ses moyens d’expression.

Michka avait compris tout de suite, même si la façon qu’elle avait eu de le dire à l’opératrice appelée dans un moment de panique : « Je suis en train de perdre. » Perdre quoi ? Le dire est d’autant plus difficile que c’est l’outil même de la parole qui se déglingue. Ce qui domine, quand Marie arrive chez elle, avant l’installation à l’Ephad, c’est la peur. La peur ne la quittera plus, car Michka conserve une certaine lucidité envers son avenir. En témoigne ce bout de dialogue avec Jérôme, lors de sa première visite :

« — Ça ne va pas s’arranger, n’est-ce pas ?

— Quoi donc ?

— Tout ça. Tout ce qui s’en va, s’enfuite, comme ça, à toute vitesse. Ça ne va pas s’arranger ? »

Devant l’évidence, Jérôme ne pourra pas nier : « On peut ralentir les choses, mais on ne peut pas les arrêter. »

La situation est terrible, surtout pour une femme qui fut correctrice dans un journal. Sentir les mots lui échapper est tragique et, pour nous qui lisons comment elle remplace un terme par un autre, c’est un crève-cœur. Heureusement, l’effet comique produit par les dérapages verbaux de Michka est irrésistible : on devine tout ce qu’elle veut dire avec son vocabulaire involontairement créatif et un sourire naît souvent devant ses phrases, ce qui allège l’atmosphère.

L’humanité profonde de chaque personnage resplendit, souveraine. Diminuée mais pas idiote, Michka demande à Marie de lancer une recherche sur une famille qui l’a hébergée quand elle était encore enfant, pendant la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit, même tardivement, de dire « merci ». Un mot qui compte, ou pas, selon qu’il est prononcé distraitement ou vient du fond de l’âme, et auquel sont consacrées les premières pages du roman : « Vous êtes-vous déjà demandé combien de fois dans votre vie vous aviez réellement dit merci ? Un vrai merci. L’expression de votre gratitude, de votre reconnaissance, de votre dette. »

Les gratitudes, au fond, ne parle que de cela : les dettes contractées auprès d’autres personnes, et pas toujours remboursées. Michka, Marie et Jérôme se doivent beaucoup les uns aux autres. Ils le savent, la romancière leur donne l’occasion de l’exprimer, parfois avec maladresse mais toujours avec honnêteté. Après Les loyautés et peut-être avant d’explorer les ambitions, Delphine de Vigan poursuit l’exploration de ce qui nous anime.


lundi 9 septembre 2019

Delphine de Vigan, les blessures d'autrefois


Deux femmes ont souffert autrefois : Hélène, enseignante, est marquée par les coups qu’elle a reçus ; Cécile, fille d’alcoolique, se sent coupée en deux. Elle est la mère de Mathis et s’inquiète de voir celui-ci fréquenter Théo, dont elle a l’impression qu’il a une mauvaise influence. Les deux garçons ont construit autour d’eux une bulle alcoolisée qui les coupe du monde réel. Mais, s’ils ont choisi cette forme de transgression, c’est parce qu’ils se sentaient déjà, d’une certaine manière, exclus.
Delphine de Vigan, dans Les loyautés, rompt, au moins par la forme brève, avec la manière qui lui a donné récemment ses plus grands succès : Les heures souterraines, Rien ne s’oppose à la nuit et D’après une histoire vraie. Mais elle reste fidèle au moteur principal de ces précédents romans : une tension psychologique installée d’abord comme un malaise sournois et qui, au fur et à mesure, s’approfondit jusqu’à faire craindre un drame majeur.
Les quatre principaux protagonistes, dont les noms alternent en tête des chapitres, possèdent chacun leurs vérités et leurs questionnements. Un peu plus de certitude du côté des adultes, mais à peine. Cécile a découvert récemment la face cachée de son mari et s’en inquiète autant que de ses propres troubles de la personnalité. Hélène veut tout faire pour le bien de Théo mais craint parfois de se montrer trop intrusive dans son existence d’adolescent.
On a parfois le sentiment d’une longue plongée au terme de laquelle le roman deviendra irrespirable. Delphine de Vigan connaît l’art de faire partager des inquiétudes, et cela passe par une écriture fluide qui n’oppose aucune résistance au lecteur. De quoi expliquer en partie la popularité de ses livres.


Entretien

Votre nouveau roman est plus court que les précédents. A quelle nécessité cela répond-il ?
C’est la volonté de revenir à une forme courte, qui m’intéresse d’un point de vue formel. J’aime l’idée d’un roman nerveux, j’avais envie d’explorer de nouveau cette forme qui suppose, du coup, une grande économie de moyens. Il y avait pour moi l’idée d’un compte à rebours qui se met en route dès le départ pour les personnages.
Avant que le roman commence, vous donnez plusieurs définitions des loyautés : des liens invisibles, les lois de l’enfance, des tremplins… Une mise au point pour le lecteur ou à votre propre usage ?
Les deux, en fait. C’est un joli mot, une mise au point… Je le voyais comme un éclairage…
Des balises ?
Oui, des clés de lecture, parce que je voulais explorer ces différents aspects de la loyauté. Pour moi, elle est forcément plurielle. Et je voulais fournir cela au lecteur, au début d’une histoire dans laquelle, d’ailleurs, le mot loyauté lui-même ne sera jamais reprononcé. Parce que ces loyautés sont souvent inconscientes, on ne se formule pas forcément à soi-même qu’il s’agit de loyauté. C’est pour ça aussi que j’avais envie de l’évoquer au début, pour ne plus du tout l’évoquer ensuite.
Les loyautés font partie des heures souterraines, pour reprendre le titre d’un autre de vos livres ?
Voilà, exactement !
Il y a quatre personnages principaux, deux femmes et deux adolescents. Vous les aviez dès le début ?
Oui, ils sont arrivés assez vite. Je me suis interrogée sur le personnage de Cécile, sur comment l’intégrer dans cette histoire où elle joue un rôle très important. A un moment, je me demandais s’il fallait la garder. Aujourd’hui, j’en suis tout à fait convaincue. Les quatre personnages existaient avant que je rentre dans l’écriture. C’est toujours le cas. J’ai une phase de préparation pour mes romans.
A propos des deux adultes, Cécile a un « radar », écrivez-vous, fourni par son passé, Hélène a souffert dans son enfance. Sont-elles hypersensibles à cause de ce qu’elles ont vécu avant ?
Oui, leur histoire respective leur permet, au fond, de déceler des choses que tout le monde ne perçoit pas, d’y être perméables.
Quant aux deux ados, on se demande un peu ce qu’ils cherchent : une perte de contrôle, la boisson pour la boisson… ?
Déjà, je pense qu’ils ne cherchent pas la même chose l’un et l’autre. Au départ, c’est finalement une transgression adolescente assez banale, j’ai envie de dire, même si elle survient à un âge très précoce. Il y a la volonté d’explorer les limites, de savoir où elles se trouvent. Pour Mathis, c’est quelque chose de cet ordre-là, avec aussi la découverte de la sensation de l’ivresse. Pour Théo, ça va au-delà, parce qu’il y a chez lui quelque chose de plus profond, probablement une volonté inconsciente de se mettre en danger, d’aller vers une forme d’effacement.
Auraient-ils pu passer par autre chose que l’alcool ?
L’alcool est très accessible aujourd’hui à quiconque. Il est en vente libre. Il est normalement interdit de vendre de l’alcool à des jeunes gens de moins de dix-huit ans, mais on sait très bien qu’ils n’ont aucune difficulté à s’en procurer.
A travers leurs cas, vous touchez à un phénomène de société. Mais vous ne le faites pas de manière explicite. Est-ce volontaire ?
Effectivement, ce qui m’intéresse, c’est d’écrire quelque chose du monde qui nous entoure, et de le faire à travers des personnages qui soient incarnés, justes, crédibles. Et j’espère, bien sûr que ça raconte quelque chose de notre monde. Mais le plus important, pour moi, c’est que les personnages soient crédibles.
C’est au lecteur qu’il appartient de concevoir, à travers eux, une vue plus générale ?
Oui, si le lecteur s’y reconnaît, s’y projette, ce que j’espère. Je ne suis pas là pour donner des leçons, pour tirer une morale. Chaque lecteur se fera son idée sur tout ça.
Selon vous, est-ce que l’alcool exclut ou est-ce parce qu’on se sent exclu qu’on boit ?
Je pencherais plutôt pour la deuxième solution mais… les deux sont vraies, en fait. Encore une fois, l’un et l’autre n’ont pas le même rapport à l’alcool. L’un des deux est capable de s’arrêter au moment où il sent que ça va trop loin. Tandis que le second n’est pas capable de s’arrêter parce que, précisément, il cherche à aller au-delà des limites.
Vous montrez la difficulté qu’ont des adultes à établir des rapports de confiance avec des adolescents plutôt égarés. Est-ce à vos yeux une part essentielle du roman ?
Je ne sais pas que vous répondre… Je ne peux pas généraliser. Hélène cherche, d’une certaine manière, à donner confiance à Théo, elle cherche par différents moyens à lui montrer qu’elle est son alliée, qu’elle peut l’aider. Mais c’est un enfant qui est réfugié dans le silence.
C’est un roman plein de tension, vous en aviez conscience ?
J’espère qu’il y a de la tension ! C’est un enjeu de vie ou de mort.
En commençant à écrire, connaissiez-vous la fin ?
Oui, j’avais vraiment la scène finale, je savais très bien où j’allais, ce que je voulais raconter.

jeudi 8 décembre 2016

Le livre, ça va, ça vient (4)

60. C’est le nombre d’ouvrages réédités au format de poche entre lesquels j’ai le choix pour les cinq notules de la colonne dédiée chaque samedi dans Le Soir à cette catégorie de livres, pour la première semaine de janvier. Et encore, quand je dis que j’ai le choix, est-il possible d’éviter la relecture de Soumission, de Michel Houellebecq, qui sort cette semaine-là avec un tirage digne de l’attente de son éditeur, ou celle de D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan ? Voilà pour J’ai Lu et Le Livre de poche. Restent trois places pour un nombre bien plus élevé de collections… Vous me direz que j’ai encore le temps de réfléchir.

En revanche, pour ceux qui sont pressés, la rentrée littéraire de janvier (dont certains titres sont annoncés le 28 décembre en librairie) est déjà disponible. Pour une infime partie, certes, mais de manière tout à fait légale et même pour des lecteurs non professionnels – ceux-ci, je me réjouis d’en faire partie, reçoivent les livres depuis des semaines, voire des mois.
Mais voyez Six degrés de liberté, le roman de Nicolas Dickner (que l’on ne confondra pas avec Joël Dicker), à paraître aux Editions du Seuil le 5 janvier. Nicolas Dickner, originaire de Rivière-du-Loup (Canada), publie logiquement ses livres au Québec, où il a d’ailleurs reçu en 2005 le Prix des Libraires. En mars de l’année dernière, il a donc sorti son troisième roman chez Alto : Six degrés de liberté. On peut donc le lire depuis un an et demi.

Elena Ferrante intrigue autant qu’elle séduit, ou le contraire. Les « révélations » à propos de son identité, puisque le pseudonyme cache forcément quelqu’un, ont fait beaucoup de bruit il y a peu de temps. Comme dirait (aurait dit ?) Jacques Chirac, ça m’en touche une sans faire bouger l’autre. Car, franchement, et entre nous, quel intérêt qu’une enquête sur le nom d’une romancière, et pourquoi ne pas plutôt lire ses livres ?
C’est ce que je fais pour l’instant, puisque, oui, oui, j’ai honte, je n’avais jamais ouvert un de ses romans. J’ai commencé par L’amie prodigieuse, où je me suis senti très bien, je continue dans la foulée avec le deuxième volume, Le nouveau nom (qui, tiens ! tiens ! sort en poche dans la première semaine de janvier), et je poursuivrai avec le troisième, Celle qui fuit et celle quireste, à paraître le 3 janvier. Soit un peu plus de 1 500 pages pour les trois quarts de ce qui est, je crois, une tétralogie – et j’aurai peut-être le regret de ne pas avoir attendu la fin de la traduction française pour cette longue plongée…

mardi 1 décembre 2015

Delphine de Vigan, le Goncourt des Lycéens après le Renaudot

Delphine de Vigan avait déjà reçu le Prix Renaudot pour D'après une histoire vraie. La voici, avec deux semaines de retard sur le calendrier, histoire de se remettre des attentats du 13 novembre (si on se remet jamais de cela), lauréate du Goncourt des Lycéens 2015.
Vous trouverez ici l'article et l'entretien qui vous diront tout (ou presque tout, car il y a des choses qu'il faut taire sous peine de priver le lecteur d'un mécanisme parfaitement installé) d'un livre plein de qualités.

mercredi 4 novembre 2015

Les autres bons choix du Renaudot

Dans la foulée de l'annonce du Goncourt, le jury du Renaudot a livré les secrets de ses délibérations. Pour trois prix, pas moins, bien que le Renaudot du roman soit le plus connu. C'est Delphine de Vigan qui l'a obtenu - de haute lutte, puisqu'il a fallu cinq tours de vote avant que tombe la décision - pour D'après une histoire vraie. Du côté de l'essai, Didier Blonde et son enquête sur Leïlah Mahi 1932 est le lauréat et, pour les poches, Vénus Khoury-Ghata avec La fiancée était à dos d'âne.
Reprenons, un à un.

Delphine, écrivaine, ne parvient pas à surmonter le succès de son dernier roman, dans lequel elle dévoilait quelques secrets de famille. C’est la panne. Pire qu’une panne, une dépression. Survient, comme une sauveuse, ou au moins comme une solide béquille, une nouvelle amie, L., à qui Delphine peut se confier et déléguer quelques tâches qu’elle ne parvient plus à gérer : répondre aux messages, rédiger une préface, même la remplacer dans une rencontre scolaire. Car L., qui sert de plume à des célébrités, cultive une ressemblance physique croissante avec celle qu’elle prétend aider. Et il faut que Delphine soit bien bas pour ne pas comprendre qu’elle se fait dévorer par l’autre.
D’après une histoire vraie utilise l’effet de réel avec une perversité jubilatoire qui crée un étrange vertige chez le lecteur. Déstabilisé au moins autant que le personnage principal, il suit un récit habile, parsemé de points de repère rassurants et truffé de pièges inquiétants.

Delphine de Vigan a mis quatre ans à concevoir une bombe romanesque aux mécanismes discrets bien qu’ils imposent leur fonctionnement. Son livre précédent, Rien ne s’oppose à la nuit, avait été couvert d’éloges et de prix littéraires. Celui-ci, en confirmant la maturité de son auteure, a pris le même chemin.
Après Rien ne s’oppose à la nuit, les choses se sont moins bien passées, s’il faut en croire votre nouveau roman…
C’est-à-dire ?
Le blocage de l’écriture que vous racontez dans un livre dont le titre, D’après une histoire vraie, génère cependant quelques doutes. La question est inévitable : est-ce à moitié vrai ou en grande partie inventé ?
C’est la question qui sous-tend le roman, surtout. Donc, évidemment, je ne peux pas y répondre comme ça. J’ai écrit un livre de 480 pages pour aborder cette question.
Il y a quand même une idée qui, pour être romanesque, vient quand même du livre précédent, qui aurait pu générer un livre fantôme.
Oui, c’est une belle idée romanesque. J’ai moi-même dit ça dans une interview après la parution de Rien ne s’oppose à la nuit. Au-delà de mon histoire familiale par laquelle il était inspiré, c’était un livre qui interrogeait sur l’origine de l’écriture. C’était un questionnement sur pourquoi on écrit, d’où on écrit, quel événement, quelle faille, quel petit grain de sable fait de nous des écrivains ? Je me suis dit qu’il y avait peut-être un autre livre qui pouvait raconter ça, ce que j’ai appelé le livre fantôme dans une interview. De là à imaginer que certains lecteurs attendent ce livre fantôme, il n’y a qu’un pas.
Il est présent à l’arrière-plan, d’une certaine manière.
Tout à fait, d’ailleurs peut-être ce roman-ci est-il le livre fantôme.
Ou pas ?
Ou pas, voilà. En tout cas, pas nécessairement sous la forme que le lecteur attend.
Ni que L. attend ?
Et que L. attend. Bien sûr, il y a un jeu sur le vrai et le faux. Au départ, la confusion non seulement possible mais souhaitée entre la narratrice et l’auteure est voulue. Maintenant, jusqu’où cette histoire est vraie, c’est toute la question. Le titre résume d’ailleurs cette tendance du moment qui est de nous raconter des histoires en les certifiant, en leur apposant le label du réel. Mais, en fait, on n’en sait rien si elles sont réelles, jusqu’où elles sont réelles et en quoi une fiction n’est-elle pas plus réelle ou plus vraie ?
C’est le « mentir-vrai » d’Aragon ?
Oui, il y a quelque chose de ça. De toute façon, pour moi, dans l’écriture, ce n’est pas ça qui compte, au fond. La vérité est ailleurs. Elle n’est pas dans la vérité de l’histoire ou de son origine, elle est dans la manière dont l’écrivain s’en empare et la traite.
Il y a une part de jeu ?
Oui, il y a une part de jeu.
Vous utilisez des prénoms et des noms réels, celui de votre compagnon, François, ceux de quelques écrivaines, Lionel Duroy qui écrit l’autobiographie de Depardieu… C’est une manière d’égarer encore plus le lecteur ?
En tout cas, c’est une manière de jouer avec les codes. Mon idée était de jouer avec les codes de l’autofiction et, parmi ces codes-là, il y a le fait de conserver les prénoms, de se créer un double romanesque qui porte le même prénom que le mien. Et, aujourd’hui, les gens savent le prénom de mon compagnon. Donc, oui, je joue avec le lecteur, je l’emmène dans un voyage où il part en effet de l’idée qu’il lit quelque chose de « vrai », où il retrouve d’une certaine manière l’auteure de Rien ne s’oppose à la nuit après le succès de ce livre – et peut-être d’ailleurs que cette Delphine-là, au début du roman se confond tout à fait avec moi. Ensuite, le voyage va brouiller les pistes, brouiller les codes, peut-être en inventer d’autres pour inviter le lecteur à se poser un certain nombre de questions sur l’écriture, sur la littérature, sur sa lecture aussi : pourquoi est-il si important que ce soit vrai ou pas ?
Vous jouez même avec les nerfs du lecteur jusqu’au dernier signe typographique, l’astérisque qui suit le mot « FIN ». Car, finalement, qui a écrit ce livre ?
Exactement. Qui a écrit ce livre ? Est-ce que c’est L., est-ce que c’est Delphine, est-ce que c’est l’autre qui existe chez chaque écrivain ? C’est toujours un autre qui écrit par-dessus notre épaule.
C’est aussi un livre sur la manipulation. Etait-ce le thème central du roman romanesque ?
Oui, c’est le point de départ et c’est une question qui m’intéresse. Je l’ai déjà abordée dans d’autres romans et il faut croire que ça me tient à cœur, la description d’une relation d’emprise, l’abus de pouvoir, la manière dont on peut être littéralement phagocyté, anesthésié, paralysé par quelqu’un d’autre…
Au terme de ce livre, peut-on dire que la fiction a gagné ou, plus fondamentalement, que l’écriture a gagné ?
C’est une question intéressante… Je dirais que la fiction l’emporte. Peut-être que c’est un éloge de la fiction sous couvert d’autobiographie.
Pensez-vous déjà au prochain livre ?
Je commence à y penser, oui. Mais je ne sais pas quand je le terminerai : chaque livre a son propre rythme et peut-être que ce sera quatre ans, peut-être que ce sera dix, je n’en sais rien.

Quête modianesque pour Didier Blonde, fasciné par le portrait d'une femme dont on sait peu de choses, à l'exception du nom et de la date de la mort, dont les cendres se trouvent au cimetière du Père-Lachaise à Paris.
Cette Leïlah Mahi, qui fut-elle, que représente-t-elle pour ceux qui l'ont connue, et qui eux-mêmes ont été oubliés? Le livre chemine par intermittences, il a d'abord été un bref article qui aurait pu clore le sujet, car après tout, qu'y avait-il de plus à en dire?
Sinon que les obsessions, même à éclipses, ne relâchent pas si facilement leur emprise sur un écrivain familier de la période où à vécu Leïlah Mahi, et qui y a toujours privilégié les personnages de l'arrière-plan, les rôles secondaires, les silhouettes fugitives.
Un très beau récit qui dépose, chez le lecteur, une fine poussière venue du passé.

Donner une jeune Juive pour femme à Abdelkader afin qu’il protège les siens, c’est l’idée d’un vieux rabbin dans La fiancée était à dos d'âne, de Vénus Khoury-Ghata. Mais l’Emir a bientôt perdu ses guerres, Yudah suit le mouvement de l’exil vers la France. Et se laisse porter par les événements, sûre de son destin. Même si, devenue Judith, elle rencontrera Victor Hugo à Paris pendant la révolution de 1848, elle n’aura pas le temps de l’accomplir. Sa trajectoire brisée est imaginée dans une langue très pure, porteuse d’une sorte d’évidence.

mercredi 30 janvier 2013

Delphine de Vigan et la famille, côté sombre

La fois précédente, en 2009, Les heures souterraines s’était trouvé dans le dernier carré du Goncourt, sélection finale avant le prix. Rien ne s’oppose à la nuit, en 2011, a reçu dès le début de la saison de rentrée littéraire le prix du roman Fnac. Il n'y avait pas de temps à perdre, en effet, pour découvrir et faire découvrir un livre bouleversant, dont la carrière auprès des lecteurs s'est poursuivie de manière exemplaire, accompagnée d'autres prix littéraires: prix Renaudot des lycéens 2011, prix du roman France Télévisions 2011 et Grand prix des lectrices de Elle 2012. Pas mal, et la réédition au format de poche, aujourd'hui, devrait élargir le cercle.
Malgré la mention du genre, c'est à peine un roman. Il s'agit plutôt d'une quête personnelle pour s’approcher de Lucile, la mère suicidée après plusieurs épisodes délirants qui seraient presque drôles si deux enfants n’en avaient été les victimes désemparées.
Le sujet du livre est proche et lointain. Delphine de Vigan, qui raconte l’enfance de sa mère à la troisième personne avant de s’afficher comme la narratrice, savait certaines choses de Lucile. Pas toutes. Et surtout pas les plus terribles moments d’une enfance apparemment privilégiée, portée par la beauté d’une fillette dont on s’arrachait le visage et la silhouette pour des photos publicitaires. La romancière sait qu’elle va vers quelque chose de dur : « Ma mère constituait un champ trop vaste, trop sombre, trop désespéré : trop casse-gueule en résumé. » Dans sa famille nombreuse, Lucile a rencontré la mort, le handicap, et une violence longtemps tue qui déboule, à la moitié du livre, pour le faire basculer du côté sombre des familles.
On n’en dira pas trop, parce que Rien ne s’oppose à la nuit (un titre tiré de la chanson d’Alain Bashung, Osez Joséphine) commence en demi-teinte et que l’effet de surprise créé par la révélation majeure est nécessaire à sa dynamique. Si le début peut sembler trop classique pour accrocher vraiment, la suite crée un irrésistible effet d’appel vers le dévoilement de tout le reste.
Peu classique, en revanche, est la manière dont Delphine de Vigan conduit son aventure – car c’en est une. Interrogeant les survivants de la famille, écoutant les cassettes enregistrées par son grand-père, elle rassemble des morceaux épars pour leur donner une cohérence. Mais elle est elle-même le fil conducteur de son récit. Et le doute est le sentiment qui l’accompagne le plus souvent : ai-je raison d’écrire ceci ? que vont en penser les autres ? pourquoi dire cela ? On ne sait ce qu’en pensent les membres de sa famille. Mais, de l’extérieur, Rien ne s’oppose à la nuit est un livre magnifique malgré sa noirceur. Ou grâce à elle.

jeudi 3 novembre 2011

L'actualité littéraire (43) - Prix Décembre et France Télévisions

Écartée du prix Goncourt, louée par François Busnel (son compagnon à la ville, pour celles et ceux qui n'ont pas entendu parler du scandale de la semaine), encensée par moi qui ne la connais pas du tout, Delphine de Vigan a reçu aujourd'hui une juste récompense avec le prix France Télévisions attribué à Rien ne s'oppose à la nuit - après le prix du roman Fnac il y a deux mois.
Je n'étais pas fou de ses précédents livres. En se mettant à nu dans celui-ci en même temps qu'elle tente de comprendre l'énigme que fut sa mère, elle va loin dans une autofiction généreuse et néanmoins emplie de doutes. Il faut ouvrir ce roman (meilleure vente ces jours-ci dans les librairies françaises, les lecteurs ne sont pas idiots non plus) sans a priori. Se laisser râper la peau et l'âme par une écriture à la fois violente et retenue, qui provoque sans cesse des secousses bénéfiques autant qu'insupportables. Sur le fil du rasoir, au bord d'un abîme qui, d'ailleurs, s'ouvre parfois, Delphine de Vigan a tout donné d'elle ici, s'est mise en danger, a réussi à franchir les barrières de l'indicible pour, précisément, le dire. Ce n'est pas seulement un exploit - même si c'est est un aussi. C'est profondément touchant.

Aujourd'hui aussi, le prix Décembre (qu'en privé je continue souvent à appeler Novembre, un effet de l'âge?) n'a pas réussi à choisir entre les deux candidats toujours en lice après le prix Renaudot d'Emmanuel Carrère. Jean-Christophe Bailly (Le dépaysement) et Olivier Frébourg (Gaston et Gustave) se partagent donc les 30.000 euros du prix, et les honneurs qui l'accompagnent. Mais je ne les ai pas lus et, vous le savez, dans ce cas-là, je préfère me taire.

samedi 3 septembre 2011

L'actualité littéraire (26) - La rentrée, une affaire qui roule

Plus de doutes: la rentrée littéraire a fait son nid dans l'actualité.
Et Delphine de Vigan, avec Rien ne s'oppose à la nuit, y a trouvé sa place.
Le prix du roman Fnac, que vous connaissiez avant son attribution officielle si vous lisez ce blog avec attention, va continuer de pousser son roman vers l'avant. (Il est déjà classé à la huitième place des meilleures ventes de romans pour Livres Hebdo.) C'est tout à fait mérité. Son livre est dur, parfois même insupportable, mais il est nécessaire - pour elle, certainement, mais pour les lecteurs aussi, confrontés aux vérités d'une famille où il était bon de la taire. Le sujet n'est pas particulièrement original, son traitement, où la romancière s'implique totalement, aide celle-ci à nous faire entrer dans ses doutes, ses colères, ses souffrances.
Si l'on se souvient que le précédent livre de Delphine de Vigan, Les heures souterraines, s'était retrouvé il y a deux ans dans la dernière sélection (de quatre titres) pour le prix Goncourt, je me dis qu'on n'a pas fini d'en entendre parler. Autant j'étais sceptique à propos des Heures souterraines, qui ne me semblait pas digne de tant d'honneurs, autant je me réjouis cette fois-ci.
Amélie Nothomb, pour sa part, n'a pas besoin de prix littéraires pour placer chaque année son nouveau roman en tête des meilleures ventes. Tuer le père n'échappe pas à la règle, et je ne sais s'il faut s'en réjouir aussi ou le déplorer, puisque je ne l'ai pas lu.
En revanche, je partage l'enthousiasme des lecteurs pour les deux romans étrangers en vedette lors de cette rentrée: Freedom, de Jonathan Franzen, dont je vous parlais il y a quelques jours, et 1Q84, de Haruki Murakami. Ils arrivaient, certes, auréolés d'un immense succès dans leur pays d'origine. Mais ce succès, on peut le constater à la lecture, était tout à fait justifié. Qu'il se renouvelle auprès du public francophone me semble plutôt une bonne nouvelle.
Une rumeur d'excellence bruisse aussi autour du nouvel ouvrage de Jean Rolin, Le ravissement de Britney Spears, entré de justesse, à la cinquantième place, dans les meilleures ventes de romans. Un livre fascinant, bien que je préfère ses récits à ses romans, et au sujet duquel je vous renvoie à mon article du Soir.
Il n'est pas trop compliqué de prévoir que, la semaine prochaine, le dernier thriller de Jean-Christophe Grangé, Le passager, fera une apparition remarquée dans les meilleures ventes, bien qu'il démarre lentement avant d'accélérer et de prouver une fois de plus le savoir-faire de son auteur.
Et que le bouleversant Limonov, d'Emmanuel Carrère, peut-être bien LE livre de la rentrée, le suivra de près en même temps qu'il sera retenu probablement dans les premières sélections que les jurys nous préparent dès le 6 septembre pour l'académie Goncourt.
Les rédactions de France Culture et de Télérama, en tout cas, ont fait leurs choix, vingt livres répartis également entre romans français et étrangers. Le voici:

Romans français
  • Ma chère Lise de Vincent Almendros (Minuit)
  • Repas de morts de Dmitri Bortnikov (Allia)
  • Limonov d’Emmanuel Carrère (P.O.L)
  • Clèves de Marie Darrieussecq (P.O.L)
  • Solène de François Dominique (Verdier)
  • Brut de Dalibor Frioux (Seuil)
  • O solitude de Catherine Millot (Gallimard)
  • So long, Luise de Céline Minard (Denoël)
  • Comme une ombre de Michel Schneider (Grasset)
  • Le ravissement de Britney Spears de Jean Rolin (P.O.L)
Romans étrangers
  • Scintillation de John Burnside (Métaillé)
  • L’accordeur de silences de Mia Couto (Métailié)
  • Freedom de Jonathan Franzen (l’Olivier)
  • Une femme fuyant l’annonce de David Grossman (Seuil)
  • Les revenants de Laura Kaschiske (Christian Bourgois)
  • Don Juan de la Manche de Robert Ménasse (Verdier)
  • 1Q84 d’Haruki Murakami (Belfond)
  • Les fantômes de Belfast de Stuart Neville (Rivages)
  • Persécution d’Alessandro Piperno (Liana Lévi)
  • Désolations de David Vann (Gallmeister)