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dimanche 13 septembre 2020

« Merci », le mot-clé du dernier roman de Delphine de Vigan

En refermant Les gratitudes, le dernier roman de Delphine de Vigan, on quitte des personnages tous positifs et pourtant le livre est formidable. L’autrice ne doit pas avoir grande considération pour l’affirmation d’André Gide : « Ce n’est pas avec de bons sentiments qu’on fait de la bonne littérature. » Affirmation balayée avec assurance.

Pour l’essentiel, ils sont trois protagonistes dont deux prennent en charge la narration à tour de rôle : Marie et Jérôme. Ils sont jeunes mais se croisent – sans se rencontrer – dans une maison de retraite Ehpad (Etablissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, selon la terminologie française). Ils y rendent visite, à des moments différents, à une vieille dame, Michka. Celle-ci s’est beaucoup occupée de Marie qui, sans elle, aurait été laissée à elle-même à une époque où elle avait besoin d’une famille. Quant à Jérôme, les heures qu’il passe dans la chambre de Michka ont une motivation professionnelle : il est orthophoniste et tente de rééduquer celle qui a perdu une partie de ses moyens d’expression.

Michka avait compris tout de suite, même si la façon qu’elle avait eu de le dire à l’opératrice appelée dans un moment de panique : « Je suis en train de perdre. » Perdre quoi ? Le dire est d’autant plus difficile que c’est l’outil même de la parole qui se déglingue. Ce qui domine, quand Marie arrive chez elle, avant l’installation à l’Ephad, c’est la peur. La peur ne la quittera plus, car Michka conserve une certaine lucidité envers son avenir. En témoigne ce bout de dialogue avec Jérôme, lors de sa première visite :

« — Ça ne va pas s’arranger, n’est-ce pas ?

— Quoi donc ?

— Tout ça. Tout ce qui s’en va, s’enfuite, comme ça, à toute vitesse. Ça ne va pas s’arranger ? »

Devant l’évidence, Jérôme ne pourra pas nier : « On peut ralentir les choses, mais on ne peut pas les arrêter. »

La situation est terrible, surtout pour une femme qui fut correctrice dans un journal. Sentir les mots lui échapper est tragique et, pour nous qui lisons comment elle remplace un terme par un autre, c’est un crève-cœur. Heureusement, l’effet comique produit par les dérapages verbaux de Michka est irrésistible : on devine tout ce qu’elle veut dire avec son vocabulaire involontairement créatif et un sourire naît souvent devant ses phrases, ce qui allège l’atmosphère.

L’humanité profonde de chaque personnage resplendit, souveraine. Diminuée mais pas idiote, Michka demande à Marie de lancer une recherche sur une famille qui l’a hébergée quand elle était encore enfant, pendant la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit, même tardivement, de dire « merci ». Un mot qui compte, ou pas, selon qu’il est prononcé distraitement ou vient du fond de l’âme, et auquel sont consacrées les premières pages du roman : « Vous êtes-vous déjà demandé combien de fois dans votre vie vous aviez réellement dit merci ? Un vrai merci. L’expression de votre gratitude, de votre reconnaissance, de votre dette. »

Les gratitudes, au fond, ne parle que de cela : les dettes contractées auprès d’autres personnes, et pas toujours remboursées. Michka, Marie et Jérôme se doivent beaucoup les uns aux autres. Ils le savent, la romancière leur donne l’occasion de l’exprimer, parfois avec maladresse mais toujours avec honnêteté. Après Les loyautés et peut-être avant d’explorer les ambitions, Delphine de Vigan poursuit l’exploration de ce qui nous anime.


jeudi 25 juin 2020

L’enquêteur des villes aux champs

Il y faut du culot, à moins que ce soit de l’inconscience. Romain Puértolas ne manque ni de l’un, ni de l’autre. C’est même à ça qu’on le reconnaît depuis les extravagantes aventures de son fakir Ajatashatru Lavash Patel devenu un phénomène six ans plus tôt, en même temps que son créateur qui s’est d’emblée installé dans le paysage.
Culot ou inconscience, disions-nous. Car son dernier roman, La police des fleurs, des arbres et des forêts, s’ouvre sur un dialogue imaginaire (avec son lecteur, vous, nous ?) au cours duquel un narrateur désigne ce qui va suivre : « une histoire policière pas comme les autres », avec « un coup de théâtre final époustouflant qui remet tout le récit en cause. » Pas moins !
On s’y lance donc avec la volonté de ne pas se faire avoir – pas nous, qui sommes prévenu, quand même ! Et on guette le coup de théâtre annoncé avec la certitude qu’il n’aura aucun effet, et surtout pas les conséquences majeures de la prédiction initiale.
Et puis, patatras ! Oui, il faut l’avouer, la surprise en est vraiment une. C’est bluffant. Vous voilà doublement prévenus, lecteurs et lectrices qui, peut-être, aimez aussi les pièges littéraires…
En 1961, dans le paisible village de P., un horrible crime a été découvert : le corps de Joël, que tout le monde aimait, a été retrouvé en morceaux dans une cuve à cuisson de l’usine de confitures locales dont le maire est l’ambitieux propriétaire. Une véritable tragédie, selon l’expression du garde champêtre local, Jean-Charles Provincio. « Il a quelque chose du gendarme de Guignol, brun, grande moustache, des manières que je qualifierais de bourrues, que son accent du terroir n'arrange guère », note dans son premier rapport à « Madame la procureur de la République » le jeune et brillant enquêteur venu de la ville pour identifier et arrêter le coupable. Nous avons de la chance : le téléphone est en panne et toutes les communications se font donc par courrier – le romancier a pensé à tout, il ne manquera pas un mot aux conversations et interrogatoires qu’enregistre l’officier de police. Ni une fleur dans le décor.
Une fleur, d’ailleurs, semble un indice : elle a été retrouvée avec les morceaux du corps, elle est rare et ne pousse pas à l’état sauvage, elle est belle. Aussi belle que la fleuriste à qui l’officier de police conte fleurette, ce qui ne semble pas déplaire à l’intéressée.
Mais restons-en à l’enquête, quoiqu’elle soit sans cesse perturbée par des détails à l’importance variable, quoique la correspondance officielle entre l’officier de police et sa procureure prenne parfois un ton incongrûment familier. Quoique, surtout, la supériorité de l’homme des villes par rapport aux bouseux de la campagne l’empêche de voir ce qui aurait dû lui paraître évident – et qui ne sera évident, pour lui comme pour nous, que tout à la fin.
On s’amuse bien de ce qui, après coup, nous amusera encore, pour d’autres raisons. Romain Puértolas a réussi son pari.

lundi 15 juin 2020

Portes ouvertes sur une étude de notaire


Cécile Guidot frappe fort avec Les actes : le notariat, sujet inhabituel dans la fiction, premier volume d’une entreprise qui en comptera trois[1], approche à la fois technique et humaine d’un milieu que le public connaît mal… Son expérience professionnelle de notaire a nourri les deux aspects d’un livre qui se traverse avec un intérêt constant, si l’on oublie quelques complexités juridiques sur lesquels elle ne pouvait pas faire l’impasse. Explications.
Connaissiez-vous des romans dont le héros est un notaire, ou, plus improbable encore, une notaire ?
Non, je crois que c’est le premier roman qui se passe intégralement dans une étude de notaire. Il y a eu des personnages de notaires dans la littérature, l’œuvre de Balzac en est parsemée, mais pas au premier plan. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai trouvé l’idée intéressante, et cela intéresse aussi la télévision puisqu’il est question que le roman devienne une série.
Le personnage du notaire est souvent traduit par des clichés qu’un personnage, Alex, résume : « Pour moi, un notaire est un bonhomme austère et bedonnant avec une mèche grasse sur le front, des souliers pas cirés, dans un bureau qui sent le vieux. » Pas très excitant…
En effet, le cliché est très répandu, alors que la réalité, que je décris dans mon livre, est très différente : les études de notaires sont de véritables ruches, avec des personnages divers, de milieux sociaux très différents, avec des niveaux de langage très variés. On est loin du cliché… L’image plutôt négative vient peut-être précisément de l’absence de référence dans la fiction française, alors qu’il y a des avocats, des médecins qui peuplent la fiction. Au fond, c’est un métier qu’on connaît assez peu, assez secret, et que j’aborde de l’intérieur.
Image négative, c’est peut-être trop fort. Image poussiéreuse, certainement. Et, donc, vous dépoussiérez ?
Oui, si je peux faire du bien et casser un peu les clichés, j’en suis ravie.
Alice, en tout cas, votre héroïne, fait tout pour modifier l’image quand elle dit : « derrière des apparences bien policées, les notaires sont aussi dingos que les clients ! » Vous confirmez ?
Bien sûr ! Les notaires restent humains, avec le bien et le mal qui les animent, avec les histoires personnelles dans lesquelles ils se débattent comme leurs clients. C’est ça que je voulais montrer, la complexité de la nature humaine, des histoires qui s’imbriquent.
Vous avez choisi un gros cabinet, dans lequel il y a beaucoup de monde. C’est un univers aussi cruel que les autres où les gens sont placés en compétition entre eux.
Je crois que c’est assez universel. Les rivalités sont fortes, les affinités aussi. La proximité, la promiscuité même, dans les bureaux engendre des situations parfois explosives. Par ailleurs, la vie personnelle déborde sur la vie de bureau.
Et réciproquement ?
Et réciproquement, absolument ! On emporte ses dossiers avec soi quand on rentre à la maison et il faut gérer les souffrances, les peines, les conflits qu’on accueille. On n’en sort pas indemne et c’est cela que je voulais décrire.
Presque à la fin du roman, Alex donne un conseil à Alice : « Ecris tes histoires de notaire ! » Ce conseil, quelqu’un vous l’a donné ?
Non. J’ai toujours écrit, c’est une passion ancienne, j’ai commencé à écrire quand j’avais douze ou treize ans, des poèmes, des nouvelles, et puis j’ai écrit, tout au long de mes années d’étude et de travail, des romans que j’ai envoyés à des éditeurs. Ils me répondaient par des lettres de refus plus ou moins argumentées. A un moment, j’ai arrêté de travailler, j’ai voyagé, et je me suis dit que mon meilleur sujet, c’était mon métier de notaire, dans quelque chose que je voulais comme un feuilleton. D’emblée, j’ai eu l’idée d’une trilogie, j’ai établi un plan assez détaillé de l’ensemble. J’ai bien avancé dans le deuxième tome, il sortira en début d’année prochaine.


[1] Le deuxième, Les volontés, vient de paraître - l'entretien a été réalisé en 2019.

vendredi 29 mai 2020

Quand Adeline Dieudonné partait en tournée


Je vous ai déjà parlé ici de La vraie vie, le premier roman d’Adeline Dieudonné qui a beaucoup fait parler de lui en 2018. La réédition au format de poche me donne l’occasion d’y revenir par le biais de ce qu’elle me racontait, à cette époque, de la préparation au Goncourt des Lycéens. Coup d’œil dans le rétroviseur – ceci se passait il y aura bientôt deux ans…

Adeline Dieudonné, pendant une semaine d’octobre, a fait comme les autres écrivains présents dans la première sélection du Goncourt, bien que pas tous avec la même assiduité : elle a écumé des lycées de France pour rencontrer les jeunes lecteurs du Goncourt des Lycéens à Paris et ailleurs. Ceux-ci auraient à choisir cinq titres parmi ceux qui avaient été retenus par les « vieux » jurés, pour la délibération finale de ce jeudi à Rennes.
Bonne nouvelle : La vraie vie, son premier roman, appartient à la dernière sélection des lycéens, avec trois autres premiers romans de femmes et le deuxième de David Diop. Pas de pronostics pour l’instant, seulement des souvenirs. Plutôt agréables, d’ailleurs, à commencer par ceux de la découverte d’écrivains, plus complices que concurrents, embarqués dans le même parcours. Le côté « colonie de vacances » lui a plu, quelques personnalités aussi. Elle a d’ailleurs acheté les livres de Guy Boley et de Nicolas Mathieu – le Goncourt – et elle peut les lire tranquillement : ils ne sont pas parmi les finalistes. Une constante dans ses propos : ces écrivains-là et plusieurs autres sont sympathiques.
La raison d’être du parcours, reste, bien entendu, la rencontre avec les lycéens et les lycéennes. Qui posent, peut-être, des questions différentes des lecteurs professionnels ou même des adultes qui ne le sont pas ?
« L’ambiance était très festive, surtout le premier jour à Paris. Mais il y a parfois des questions vaches. On m’a demandé, par exemple, pourquoi il y a tant de clichés dans le livre. Ils disent cash ce qu’ils pensent. »
Adeline Dieudonné donne l’impression d’être partout comme chez elle, elle l’a prouvé dans les émissions de Laurent Busnel, de Laurent Ruquier ou ailleurs. On ne s’inquiétait donc pas pour elle face à des lycéens. Elle ne pense pas que les choses sont si simples : « J’étais un peu plus sur mes gardes, parce qu’on les sent exigeants. J’ai l’air à l’aise, mais je suis toujours un peu tendue au moment de monter sur le plateau. » Sur ce plateau, trois ou quatre écrivains, selon les variations de disponibilité, et dix minutes chacun, c’est-à-dire au fond peu de temps pour présenter son livre.
Ou pour séduire ? Car l’occasion est unique de rencontrer des jurés potentiels qui feront en tout cas remonter leurs votes vers la dernière délibération, celle qui se passe entre délégué(e)s des différentes classes concernées. Adeline Dieudonné ne croit pas trop à cette séduction : « Bien sûr qu’on est dans un rapport de séduction. Mais pas pour obtenir des voix, plutôt pour convaincre de lire le livre. Tout le monde ne l’a pas lu, ils sont rares, ceux qui, en plus des cours et des devoirs, lisent les quinze livres sélectionnés. Quelques-uns y arrivent. Quant aux manœuvres de séduction à proprement parler, ils n’y sont pas sensibles. Le discours démago, avec eux, je ne pense pas que ça marche. »
Elle retient le plaisir qu’elle a eu à dire des choses qu’elle n’avait pas dites aux journalistes. Oups ! voilà le genre de confidence dont on ne peut se contenter. Quoi ? quoi ? quoi ? Elle rit. Et avoue, en riant : « Que j’ai écrit ce livre pour séduire un homme. »
Elle retient aussi que, lors de la dernière étape de sa tournée des lycées, c’était son anniversaire. La date n’était pas passée inaperçue, merci Facebook. « Trois cents lycéens et lycéennes qui chantaient bon anniversaire, c’était génial ! »

jeudi 26 mars 2020

Guillaume Musso, le grand écrivain et ses secrets

Guillaume Musso est un grand lecteur, personne ne le soupçonne du contraire. Il semble pourtant avoir besoin de le prouver sans cesse en multipliant les citations de haut vol : Umberto Eco, Shakespeare, Dany Laferrière, Margaret Atwood, John Steinbeck, etc. A la fin de son nouveau roman au format de poche, La vie secrète des écrivains, il fournit les références des 23 citations éparpillées dans le livre et la complète d’autres auteurs évoqués par leurs œuvres. Cette manière de faire est chez lui une habitude. Le goût du partage, aime-t-il à dire…
Pour une fois, concédons-lui cela, elle se justifie : le récit tourne autour de la vie secrète d’un écrivain et les références littéraires lui sont naturelles. Même si Nathan Fawles a renoncé à l’écriture après son troisième roman, paru presque vingt ans avant le moment où nous le retrouvons reclus sur l’île Beaumont, lieu fictif près de Porquerolles. Même si, l’exaspération naissant aisément chez lui, Nathan Fawles peut aussi se fendre d’un « Ta gueule ! » bien senti ou de coups de fusil qui en disent plus long qu’une phrase péremptoire quand on essaie d’envahir son territoire.
Une œuvre courte mais qui fascine encore, un prix Pulitzer, des entretiens donnés durant sa vie publique, puis le silence. Nathan Fawles est un mystère, quoi qu’en dise son agent : « Il n’y a pas de secret à percer. Nathan est simplement passé à autre chose. » Le croira qui veut. Pas nous, en tout cas, à envisager les trois cent et quelques pages qu’il reste à lire après cette affirmation. Et moins encore deux autres protagonistes qui cherchent à savoir ce qui se cache derrière les apparences.
Raphaël Bataille écrit mais son premier manuscrit, La timidité des cimes, est refusé par tous les éditeurs à qui il l’a envoyé. Lecteur, il appartient au large public passionné par les romans de Nathan Fawles et envisage de s’approcher de lui, au mépris de tout ce qu’il a entendu dire de sa sauvagerie. Devenu l’assistant du seul libraire de l’île Beaumont, il prend quelques risques pour pénétrer dans la propriété de l’écrivain. Les coups de fusil seront pour lui, avant que Nathan Fawles se dise qu’il aura peut-être besoin de cet intrépide jeune homme.
Mathilde Monney, journaliste suisse et séduisante, entreprend plus crânement l’approche. Que veut-elle ? Trouver matière à un papier retentissant ? Ou son initiative repose-t-elle sur des motivations plus personnelles ? C’est une des choses qu’il faudra découvrir, tâche que Nathan Fawles délègue en partie à Raphaël Bataille.
Au moment où le triangle se forme, l’ombre de la partie immergée de l’iceberg apparaît – là où se trouvent les secrets de l’écrivain, s’il y en a comme nous le pressentons. Le cadavre d’une femme assassinée est retrouvé sur l’île. Il n’y a pas de hasard dans un roman de Guillaume Musso : elle appartient, par la marge, au passé de Nathan Fawles. A partir de là, il ne reste plus qu’à tirer sur le fil du mensonge pour que tout vienne, comme dirait Philippe de Villiers.
Si la construction est d’une imparable logique, ne lui demandons quand même pas d’être vraisemblable. Il est difficile de croire au faisceau de coïncidences qui finiront par lever le voile sur ce que tout le monde ignorait. La mécanique est trop bien huilée, on la regarde fonctionner avec une certaine admiration pour l’architecte qui l’a imaginée – mais sans la moindre émotion.
Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’un écrivain vend ses romans par palettes qu’il doit se croire dispensé d’une relecture attentive. Personne n’a pourtant, chez son éditeur, jugé bon de lui faire remarquer une phrase comme celle-ci : « Les derniers rayons de soleil patinaient le cuir de ses bottes à talons en cuir moutarde. » Ni l’incongruité qui consiste à reprendre la bouteille de saint-julien pour remplir le verre de Mathilde alors que le vin a été carafé au préalable…

mercredi 26 février 2020

Gérard Mordillat et la possibilité d’une dictature

Les Jeux olympiques de 2024 doivent être une réussite. C’est en France, dans les mois qui précèdent l’événement, que se déroule le dernier roman de Gérard Mordillat, Ces femmes-là. Ce n’est pas beau à voir…
En revanche, la lecture est passionnante et provoque un effet d’entraînement auquel on résiste aussi peu qu’au flux humain d’une grande manifestation, voire de deux. Car, en trois temps qui découpent le récit en autant de parties, « Avant », « Pendant » et « Après », se déroulent quantité de manœuvres et de drames qui en découlent directement.
Le titre annonce un éclairage particulier sur les personnages féminins. Oui, ils sont là, ou plutôt elles sont là, mais ne nous emballons pas.
Il y a plus fort en effet que Daisy, Morgane, Nadia, Faustine, Julia et les autres (elles sont une vingtaine dans la liste des personnages principaux, ajoutons-y pour faire bonne mesure une dizaine dans des rôles secondaires).
Il y a le contexte politico-social, à côté duquel manifestations et répression des gilets jaunes font pâle figure. Il offre à Gérard Mordillat un terrain de jeu idéal, d’autant qu’il l’a lui-même choisi, pour lâcher ses chiens contre toutes les dérives dictatoriales et pratiquer une ironie féroce envers un système de pensée favorable à un pouvoir fort, qui gagne les esprits à très grande vitesse. Dans le roman, au moins, car dans la vraie vie de ces années que nous vivons, cette inclination semble invraisemblable – à moins que… ? Oui, bien sûr, en pratiquant la fiction, l’écrivain, que l’on sait engagé à défendre les causes auxquelles il croit, se fait aussi lanceur d’alerte.
Donc, le grand chantier des Jeux olympique a été le prétexte à un spectaculaire rétrécissement des libertés individuelles. Pour le bien collectif, cela va sans dire, il y aura du travail obligatoire à l’intention des chômeurs heureux de retrouver ainsi le rythme de la vie active. Par crainte des désordres, et avec à la tête du pays un général-président inspiré par les ambitions d’un triumvirat de grands patrons, les syndicats seront muselés, les musulmans binationaux expulsés, tout suspect arrêté sans nécessité d’expliquer pourquoi, ni où se passe la détention…
Le pire est que tout cela semble presque normal, comment en est-on arrivé là ? Sauf, quand même, pour quelques révoltés, parmi lesquels des syndicalistes et des femmes s’invitent en première ligne dans une grande marche populaire contre les nouvelles lois liberticides. Comme par hasard, ceux qui sont favorables à ces lois manifestent en même temps. Au milieu d’événements déjà bruyants par eux-mêmes sont jetés des hommes armés bien décidés à agir.
Le principe est vieux comme le monde mais il fonctionne encore : arrangez-vous pour mettre le bordel dans la rue, pour faire couler le sang, et le peuple réclamera une autorité renforcée. Dans un jeu faussé par la manipulation, les uns et les autres tentent d’échapper au destin collectif pour suivre des voies personnelles. Pas facile, mais exaltant.

lundi 10 février 2020

Gauz revisite la colonisation


Le premier roman de Gauz, Debout-payé, était prometteur. La vie parisienne d’un vigile né en Côte-d’Ivoire offrait une vue imprenable sur un monde du commerce inaccessible à celui qui en surveille la clientèle. C’était à peine un roman. Camarade Papa manifeste une ambition bien plus grande et en conséquence, bien que le lien n’aille pas de soi, est une éclatante réussite. L’écriture bénéficie d’une heureuse liberté mise au service de deux histoires parallèles – le genre de parallèles qui finissent toujours par se recouper.
Il ne suffit pas d’affirmer, il faut apporter des preuves.
Dans la superstructure du roman, on considérera avec intérêt la non-numérotation des chapitres qui se présentent ainsi : « Chapitre rouge », « Chapitre romain », « Chapitre Alsace allemande », « Chapitre pendulé volant », « Ya bon chapitre », etc. Et ce n’est pas tout, car il y a aussi les titres de ces chapitres, qu’on vous laisse découvrir.
Dans le détail, l’usage subtil d’une langue décalée fournit une étrange sensation simultanée de proximité et de distance. Tout est compréhensible à la première lecture, malgré des écarts calculés. Parlons de la tulipe, autrefois vedette hollandaise du capitalisme mondial : « La fleur n’est pas très belle, même les moutons refusent de la brouter. Mais à cause de la pluie value, ils s’achètent et se vendent la mauvaise herbe. Ils inventent le capitalisme des bourses. » Ou, si vous préférez, examinons les deux espèces extrêmes de colons réunis autour d’une même table : « Fourcade m’explique que les premiers sont négrophiles, la pire espèce d’hommes blancs des colonies. Péan raconte que ses voisins d’en face sont négrophobes, la pire espèce d’hommes blancs des colonies. »
Subrepticement, les deux personnages principaux se sont invités dans l’article. L’homme qui pense aux tulipes est né à Amsterdam et a des origines africaines. Camarade Papa, son père, a mélangé à ses biberons un marxisme bon teint. L’appel des ancêtres et de leur terre ne va pas tarder à le convoquer. Le second, qui prend des leçons accélérées de colonialisme, vivait un siècle plus tôt et est parti de France à la conquête de l’Afrique sur les pas de grands hommes dont les noms lestent parfois jusqu’à aujourd’hui la toponymie : Marcel Treich-Laplène, Résident de France en Côte-d’Ivoire et homme de traités toujours en faveur du Blanc, a donné Treichville à Abidjan.
La colonisation vécue par Dabilly, en direct, est déjà celle dont Anouman, aujourd’hui, mesure les lointaines conséquences. Et non ce que racontent les manuels scolaires, quand ils en parlent, ou les légendes qui nourrissent les vieux clichés racistes où puise encore le présent. Le regard de Gauz sur cet épisode historique envisagé à deux époques différentes est une appropriation totale des événements trop souvent encore envisagés du seul point de vue européen. Il n’est ni le seul, ni le premier. Kourouma, Mabanckou, d’autres encore ont contribué et contribuent à revisiter ce moment sans dire merci. Mais la voix de Gauz, totalement originale, leur ajoute une énergie nouvelle.

mardi 14 janvier 2020

Nina Bouraoui regarde son passé avec une scrupuleuse honnêteté


Nina Bouraoui n’est plus la jeune femme qui publiait, en 1991, La voyeuse interdite, quand elle avançait masquée. Elle a, depuis, assumé sa sexualité comme sa double culture française et algérienne. Et elle ne l’a peut-être jamais fait aussi clairement que dans ce roman à forte teneur autobiographique, Tous les hommes désirent naturellement savoir. En chapitres brefs, elle découpe sa vie en quatre temps : « Devenir », « Se souvenir », « Savoir » et, plus tardivement dans le livre, « Etre ». Le jeu entre ces verbes tient d’un conflit auquel seule l’écriture apporte l’armistice. « J’écris pour être aimée et pour aimer à l’intérieur de mes pages », affirme-t-elle. Ainsi que : « la beauté habille la vérité. » Le passé revisité avec une scrupuleuse honnêteté fournit les clefs d’une existence parfois déchirée entre différents pôles aujourd’hui réconciliés, ce qui fait le charme de cet ouvrage.

Vous parlez de l’homosexualité comme d’un destin, par opposition à ce qu’aurait pu être une expérience. Est-ce à dire que vous vous sentiez prédéterminée ?

Oui je parle de destin comme je pourrais parler d’occupation : occupation d’un état naturel. Ce n’est pas une expérience, comme l’hétérosexualité n’est pas une expérience non plus. Quitter la norme demande du courage et de la force. Dans ce sens j’ai aussi voulu parler de destin, de trajectoire, de processus et enfin de combat. Il ne faut jamais, jamais oublier qu’un adulte homosexuel a été un enfant puis un adolescent homosexuel. Mon livre rend hommage à cette enfance-là, à cette jeunesse-là. A la différence. Aux minorités. Aux fragiles. Mon propos est universel. J’ai écrit pour ceux que l’on ne veut ni comprendre ni considérer.

Le roman met en évidence le désir d’amour, et peut-être même le désir du désir, plutôt que son accomplissement, sauf à la fin. La frustration est-elle créatrice ?

Quand j’ai commencé, à l’âge de dix-huit ans, à fréquenter le Katmandou, club réservé aux femmes, j’ai très vite compris que l’amour et le désir possédaient une sorte de dimension « politique ». Aimer et désirer n’étaient pas seulement aimer et désirer. Il y avait là le moyen d’être soi, de s’affirmer. Tous les milieux sociaux se mélangeaient, au nom de cet amour et de ce désir commun – cela bien évidemment ne voulait pas dire que l’on s’entendait bien. Mais soudain je faisais partie d’un groupe, d’une « famille ». Hors norme, j’intégrais ma norme à moi avec pour drapeau l’amour. Cet enjeu amoureux rendait les femmes électriques à vrai dire. Il y avait une tension à devenir ce que l’on est par le simple fait d’aimer et en effet le désir du désir devenait encore plus grand que le désir lui-même. Et n’oublions pas que nous étions au cœur des années 80, en pleine explosion du Sida.

Il y a de la honte, même si ce n’est pas exprimé de cette manière, dans le fait de se savoir différente. Et de la fierté au moment où la narratrice assume cette différence. Le basculement entre les deux moments dans la vie correspond-il à une évolution vers une écriture plus libre ?

Oui je dis souvent que j’ai été victime de ma propre homophobie. La jeunesse déteste la différence. Etre jeune, c’est appartenir ou désirer appartenir au groupe le plus fort, le plus en vue. La jeunesse adore la meute, les bandes, les clans. J’avais si peur d’être différente. Si peur d’être enfermée dans ma solitude. Mais cette peur et parfois cette honte m’ont fait devenir un écrivain. L’écriture a été mon salut. C’est triste, mais j’ai souvent pensé, à 20 ans, « si j’arrive à être publiée, on me pardonnera mon homosexualité ».
Je revisite mes thèmes de prédilection, l’identité culturelle et amoureuse, à la cinquantaine sans honte, différemment, je sais que le combat n’est pas achevé. La liberté de parole est de plus en plus grande, c’est bien, chacun peut affirmer, dans nos sociétés, qui il est, mais en réponse je trouve la parole de haine elle aussi de plus en plus grande. Les manifestations après le Mariage pour tous en sont le meilleur exemple. J’ai été très triste et très en colère. Nous avons été humiliés, parfois par des enfants qui répétaient les mots de leurs parents. Je trouve cela assez effroyable et dangereux. La tolérance s’apprend. Les parents ont un devoir d’ouverture et de douceur, elle est là, la transmission.

La question de l’appartenance à deux cultures, sans que l’une l’emporte vraiment sur l’autre, serait l’autre axe du roman ?

Je désirais, au début, écrire un livre sur ma mère, et très vite je me suis heurtée à l’impossibilité d’écrire sur ma mère : ce livre est aussi un livre sur la liberté et sur la connaissance. Nous ne savons pas de quoi nous sommes faits. Nous sommes les héritiers d’une histoire qui n’est pas la nôtre ; de fantasmes qui ne sont pas les nôtres. Toute notre vie nous cherchons à approcher la vérité sans l’étreindre vraiment. Evoquer ma double culture c’était rendre hommage à ma mère, cette Française qui arrive après la guerre d’indépendance alors que les Français quittent l’Algérie, qui nous fait aimer (avec ma sœur) notre pays, notre part algérienne, alors qu’elle souffre d’un racisme quotidien. Ma mère admirait l’Algérie. Elle y a travaillé, a appris l’arabe, avait une passion pour son peuple. Nous avons traversé le pays dans sa GS bleue, jusqu’au Sahara. Grâce à elle, j’ai dormi dans le Tassili et le Hoggar à la belle étoile contre les parois des grottes préhistoriques recouvertes de dessins. Mon livre vient de là aussi : j’ai le fantasme du premier homme et de la première femme, je suis certaine que nous portons en nous des traces de leurs peurs, de leur sauvagerie, de leur immense frayeur, de leur combat.
Je viens d’une famille de militants. Mes parents, en se mariant en pleine guerre d’Algérie alors que chacun venait du pays opposé, ont eux aussi quitté la norme. Ils ont été courageux.

Entre se souvenir, devenir et être, quelle est la position la plus vraie ? Ou la plus belle ?

Je ne crois qu’en la force du présent. Etre c’est la vie qui bat, c’est la création, c’est le cœur, c’est l’amour et nous devons espérer au présent : cela rend l’avenir moins incertain.

samedi 5 octobre 2019

Alexandre Jardin l’affirme en riant: «Ma mère avait raison»

Avant même la première question, Alexandre Jardin part d’un éclat de rire et confirme ce qu’il appelle dans Ma mère avait raison sa « carrière de rieur ». Une manière, peut-être aussi, de désamorcer les réticences d’un interlocuteur moins gagné par l’enthousiasme qu’irrité par un livre où les tics de l’écrivain sont trop visibles. Effets de manche appuyés, enthousiasme forcé, invraisemblances assumées, Jardin continue à foncer Bille en tête, comme quand il publiait son premier roman sous ce titre.
Le deuxième qu’il avait écrit, découvre-t-on aujourd’hui, n’est jamais paru. La faute à sa mère, à qui il est reconnaissant d’avoir jeté son manuscrit au feu. Ce texte ne lui ressemblait pas, avait-elle décidé. Trente-cinq jours plus tard, Alexandre Jardin donnait Le Zèbre à son éditeur, pour un Prix Femina.
« Elle s’autorise à vivre dans les grandes largeurs, avec une telle gaieté, avec un tel appétit, une telle confiance dans la vie… L’asphyxie générale étant ce qu’elle est, il était pour moi capital d’écrire un livre antidote », explique-t-il pour justifier d’avoir choisi sa mère après avoir déjà raconté son père (Le Zubial) et son grand-père (Des gens très bien).
L’écrivain ne rejette pas l’étiquette, qu’on lui propose, d’activiste. Et insiste sur la réussite de son dernier coup : « C’est en train de fonctionner. Je reçois des kilomètres de messages, presque que de femmes, qui posent le bouquin et qui y vont ! Elles posent le livre le mardi, elles quittent le mari le vendredi, elles filent à Lisbonne retrouver un amour de jeunesse le week-end. Hier, à la fin d’une rencontre dans une librairie bruxelloise, une femme m’a fait passer un petit mot dans lequel elle disait qu’elle allait écrire une lettre de vérité à ses proches. Ça m’a enchanté ! »
Le modèle de liberté que propose Alexandre Jardin à travers le portrait de sa mère est poussé loin. Elle vivait avec ses hommes, ceux-ci s’en trouvaient si bien qu’ils ont construit ensemble la grande table sur laquelle ils mangeaient. Une utopie amoureuse comme projet, pourquoi pas ? Mais l’intention affichée ne peut pas concerner seulement ses lecteurs et surtout ses lectrices. Il faut bien qu’Alexandre Jardin, thérapeute sauvage, soit aussi occupé à se guérir aussi de quelque chose. On est curieux : de quoi ?
« D’un éternel décalage par rapport à un monde prudent. Je me sens constamment en exil. Enfant, je ne comprenais pas pourquoi les mamans de mes copains n’aimaient pas vivre. Les gens prétendaient être les personnages simplifiés qu’ils présentaient au monde. Je n’ai jamais compris cette prétention… Ne pas vivre, ça a un coût monstrueux. La prudence est un risque majeur. »
Le goût du risque est une caractéristique qu’Alexandre Jardin aime mettre en avant. Surtout le risque qu’il prend lui-même à chaque instant, y compris dans l’écriture puisqu’il revendique l’audace de risquer sa vie à chaque page. L’autoproclamation est peu convaincante. Il tente d’expliquer : « Vous ne pouvez pas publier ce livre et conserver la même vie. Je suis en train de tout remettre à plat. Vous ne pouvez pas faire imprimer un texte pareil et continuer à vivre en décalage entre ce que vous avez dans la tête et ce qui se passe. Beaucoup de choses sont en train de bouger dans ma vie, aussi parce que je me fais de la littérature cette idée qu’elle invite à la modification de l’architecture de soi. »
On a pris beaucoup de plaisir à bavarder et à rire avec Alexandre Jardin. Beaucoup moins à lire son livre.

P.-S. Alexandre Jardin a donné, depuis, une tout autre image de lui dans Le roman vrai d'Alexandre. Pas plus convaincante.

mercredi 25 septembre 2019

La grande traversée d’Adrien Bosc

Presque à la fin de Capitaine, son deuxième roman, Adrien Bosc, lisant La Terre magnétique, d’Edouard Glissant, a cette réflexion : « en somme peu importe le voyage, seul compte le récit qui en est fait. » Elle naît de la manière dont l’écrivain semble avoir saisi l’île de Pâques « comme personne auparavant, avec une lucidité et une audace dont des explorateurs consciencieux auraient manqué », alors même qu’il n’y est pas allé.
Capitaine raconte aussi un voyage, Adrien Bosc ne l’a pas fait non plus. Mais le récit qu’il en donne laisse croire qu’il s’est glissé dans les coursives du Capitaine-Paul-Lemerle à son départ de Marseille pour l’Amérique, le 24 mars 1941, et qu’il a bavardé, pendant la traversée, escales comprises, avec tous les passagers.
Ils ne sont pas les premiers venus. Adrien Bosc ne voyage pas avec n’importe qui. Dans Constellation, l’avion qui fournissait le titre de son premier roman et s’écrasa aux Açores en 1949, il y avait Marcel Cerdan et Ginette Neveu, entre autres voyageurs moins connus auxquels il avait restitué identité et histoire personnelle. Sur le Capitaine-Paul-Lemerle, on croise André Breton, Claude Lévi-Strauss, Anna Seghers, Victor Serge, Wifredo Lam, Alfred Kantorowicz. Et Simone Weil, sur le quai, regardait partir le cargo…
Même un surréaliste est préoccupé de choses matérielles. A l’escale d’Oran, André Breton fait une liste des commissions indispensables à une digne survie pendant la traversée. Il a besoin d’une salopette, de tabac, de transatlantiques, d’un peigne, de savon, etc., l’énumération est longue et se prolonge par celle des personnes à qui il doit absolument écrire, car qui sait quand partiront les prochaines lettres ? Skira, Bonnard, Paulhan, Péret, Mabille, Denoël, Matta, Francis, Tanguy devraient en être, cette fois, les destinataires.
Les soucis quotidiens prennent de la place, comme dans la vie, en fait. Il n’est pas interdit de penser qu’Adrien Bosc aurait pu leur en consacrer un peu moins, mais sans doute a-t-il voulu, c’est compréhensible, restituer toutes les facettes de la vie à bord pour ces émigrés. La plupart fuyaient un climat européen devenu dangereux pour les Juifs bien sûr mais aussi pour les intellectuels, ces empêcheurs de penser selon la ligne droite dessinée par le nazisme.
Le plus passionnant du livre est constitué, bien entendu, par les échanges que peuvent avoir ces créateurs de haut vol, ces penseurs en liberté que le hasard rassemble et dont nous avons la chance de voir les esprits fonctionner dans un espace clos bien que mouvant. Un jeu de l’oie, imagine Claude Lévi-Strauss : « le voyageur est pareil au joueur qui, soufflant sur les dés, reste tributaire de l’incertitude et du hasard, et avance à tâtons sur un chemin semé d’embûches, de chausse-trapes, de joies vite déçues, de plans déroutés ou, à l’inverse, à la faveur d’un coup du sort, dessine une résolution inattendue, sur le dos, qui sait, d’autres voyageurs, eux arrêtés. »
On peut embarquer, on est en bonne compagnie.

vendredi 13 septembre 2019

Le Clézio, raconter des histoires pour prolonger la vie

Après Alma, un livre ancré à l’île Maurice, J.M.G. Le Clézio se tourne vers la Corée avec Bitna, bientôt dix-huit ans au début du roman, dix-neuf à la fin – et entre les deux un joli paquet d’histoires destinées à divertir une malade qu’on appellera Salomé, comme c’est le cas dans la plus grande partie de l’ouvrage. Salomé souffre, elle est de plus en plus fragile, le Syndrome douloureux régional complexe ne lui laisse aucune chance de vieillir longtemps…
Bitna, sous le ciel de Séoul est un roman où il est beaucoup question d’oiseaux. Les pigeons de M. Cho Han-Soo sont le sujet de la première histoire racontée à Salomé, en avril 2016, et prolongée en plusieurs épisodes. Elle vient de loin, du temps où la guerre faisait rage entre les deux Corée et où un couple de pigeons a franchi la frontière avec la mère de M. Cho. Il a hérité d’elle le goût d’élever des pigeons voyageurs, de les choyer sur le toit de l’immeuble dont il est le concierge, et il veut envoyer vers le Nord, par eux, de brefs messages poétiques.
Toutes les histoires de Bitna ne sont pas aussi douces. Il y a un homme inquiétant qui suit une jeune femme, et elle cache mal qu’il est question d’elle-même. Entre authenticité et fiction, l’écart est mince : « Je ne veux pas dire que les autres histoires que j’ai contées à Salomé, pour la guérir de sa douleur, étaient fausses, mais je les ai arrangées pour qu’elles lui plaisent, j’ai ajouté des petits mots doux, des petits mots durs, pour qu’elle comprenne que ça se passe dans le monde qu’elle ne connaît pas, le monde où l’on bouge, où l’on sent la chaleur du soleil »…
Les mots durs sont nécessaires pour faire ressentir à Salomé les aspects peu plaisants d’un univers qui lui restera fermé. Sa maladie l’empêche d’y vivre, elle est une recluse qui a besoin d’histoires pour exister. Quant à Bitna, elle a moins besoin de raconter que de l’argent gagné grâce à ses prestations. La relation entre les deux femmes, celle qui parle et celle qui écoute, ne sont pas toujours très claires. En tout cas, il arrive qu’elles soient l’une et l’autre fatiguées – de parler ou d’écouter. Alors, le récit s’arrête et il reprendra une autre fois, plus tard.
Bitna, sous le ciel de Séoul est donc constitué de récits entrelacés, un genre de millefeuilles littéraire dont on apprécie la variété des textures et la manière dont elles se répondent, se complètent. La thématique de l’oiseau court plus avant, un autre animal, baptisé O’Jay, entré dans la vie de Naomi, atteint d’une maladie, s’approche de la fin en même temps que Salomé dont il est une représentation symbolique – mais le symbole ne rend pas la mort moins cruelle.
Il y a, à de multiples occasions, rencontre et séparation. La déchirure potentielle est visible avant même que le premier lien se noue. Le Clézio connaît la faiblesse humaine, et combien l’homme (une jeune fille, dans ce cas précis) tente de la compenser en trouvant appui sur d’autres vies que la siennes. Donner et recevoir, c’est un peu le même geste, mais on en mesure l’incomplétude à chaque instant.
Inspiré par une ville et un pays que connaît bien l’écrivain, ce roman est néanmoins un ton en dessous de la plupart de ceux qu’il a déjà publiés. Comme si le sentiment d’une urgence géographique avait empêché la littérature de s’épanouir tout à fait. Les ingrédients sont tous là mais les articulations entre eux souffrent des artifices mis en place par les conditions dans lesquelles se développent les récits secondaires à l’intérieur du récit principal : la vie de Bitna, et aussi de Salomé, pendant une année, interrompue et nourrie par les histoires narrées à haute voix.

lundi 9 septembre 2019

Delphine de Vigan, les blessures d'autrefois


Deux femmes ont souffert autrefois : Hélène, enseignante, est marquée par les coups qu’elle a reçus ; Cécile, fille d’alcoolique, se sent coupée en deux. Elle est la mère de Mathis et s’inquiète de voir celui-ci fréquenter Théo, dont elle a l’impression qu’il a une mauvaise influence. Les deux garçons ont construit autour d’eux une bulle alcoolisée qui les coupe du monde réel. Mais, s’ils ont choisi cette forme de transgression, c’est parce qu’ils se sentaient déjà, d’une certaine manière, exclus.
Delphine de Vigan, dans Les loyautés, rompt, au moins par la forme brève, avec la manière qui lui a donné récemment ses plus grands succès : Les heures souterraines, Rien ne s’oppose à la nuit et D’après une histoire vraie. Mais elle reste fidèle au moteur principal de ces précédents romans : une tension psychologique installée d’abord comme un malaise sournois et qui, au fur et à mesure, s’approfondit jusqu’à faire craindre un drame majeur.
Les quatre principaux protagonistes, dont les noms alternent en tête des chapitres, possèdent chacun leurs vérités et leurs questionnements. Un peu plus de certitude du côté des adultes, mais à peine. Cécile a découvert récemment la face cachée de son mari et s’en inquiète autant que de ses propres troubles de la personnalité. Hélène veut tout faire pour le bien de Théo mais craint parfois de se montrer trop intrusive dans son existence d’adolescent.
On a parfois le sentiment d’une longue plongée au terme de laquelle le roman deviendra irrespirable. Delphine de Vigan connaît l’art de faire partager des inquiétudes, et cela passe par une écriture fluide qui n’oppose aucune résistance au lecteur. De quoi expliquer en partie la popularité de ses livres.


Entretien

Votre nouveau roman est plus court que les précédents. A quelle nécessité cela répond-il ?
C’est la volonté de revenir à une forme courte, qui m’intéresse d’un point de vue formel. J’aime l’idée d’un roman nerveux, j’avais envie d’explorer de nouveau cette forme qui suppose, du coup, une grande économie de moyens. Il y avait pour moi l’idée d’un compte à rebours qui se met en route dès le départ pour les personnages.
Avant que le roman commence, vous donnez plusieurs définitions des loyautés : des liens invisibles, les lois de l’enfance, des tremplins… Une mise au point pour le lecteur ou à votre propre usage ?
Les deux, en fait. C’est un joli mot, une mise au point… Je le voyais comme un éclairage…
Des balises ?
Oui, des clés de lecture, parce que je voulais explorer ces différents aspects de la loyauté. Pour moi, elle est forcément plurielle. Et je voulais fournir cela au lecteur, au début d’une histoire dans laquelle, d’ailleurs, le mot loyauté lui-même ne sera jamais reprononcé. Parce que ces loyautés sont souvent inconscientes, on ne se formule pas forcément à soi-même qu’il s’agit de loyauté. C’est pour ça aussi que j’avais envie de l’évoquer au début, pour ne plus du tout l’évoquer ensuite.
Les loyautés font partie des heures souterraines, pour reprendre le titre d’un autre de vos livres ?
Voilà, exactement !
Il y a quatre personnages principaux, deux femmes et deux adolescents. Vous les aviez dès le début ?
Oui, ils sont arrivés assez vite. Je me suis interrogée sur le personnage de Cécile, sur comment l’intégrer dans cette histoire où elle joue un rôle très important. A un moment, je me demandais s’il fallait la garder. Aujourd’hui, j’en suis tout à fait convaincue. Les quatre personnages existaient avant que je rentre dans l’écriture. C’est toujours le cas. J’ai une phase de préparation pour mes romans.
A propos des deux adultes, Cécile a un « radar », écrivez-vous, fourni par son passé, Hélène a souffert dans son enfance. Sont-elles hypersensibles à cause de ce qu’elles ont vécu avant ?
Oui, leur histoire respective leur permet, au fond, de déceler des choses que tout le monde ne perçoit pas, d’y être perméables.
Quant aux deux ados, on se demande un peu ce qu’ils cherchent : une perte de contrôle, la boisson pour la boisson… ?
Déjà, je pense qu’ils ne cherchent pas la même chose l’un et l’autre. Au départ, c’est finalement une transgression adolescente assez banale, j’ai envie de dire, même si elle survient à un âge très précoce. Il y a la volonté d’explorer les limites, de savoir où elles se trouvent. Pour Mathis, c’est quelque chose de cet ordre-là, avec aussi la découverte de la sensation de l’ivresse. Pour Théo, ça va au-delà, parce qu’il y a chez lui quelque chose de plus profond, probablement une volonté inconsciente de se mettre en danger, d’aller vers une forme d’effacement.
Auraient-ils pu passer par autre chose que l’alcool ?
L’alcool est très accessible aujourd’hui à quiconque. Il est en vente libre. Il est normalement interdit de vendre de l’alcool à des jeunes gens de moins de dix-huit ans, mais on sait très bien qu’ils n’ont aucune difficulté à s’en procurer.
A travers leurs cas, vous touchez à un phénomène de société. Mais vous ne le faites pas de manière explicite. Est-ce volontaire ?
Effectivement, ce qui m’intéresse, c’est d’écrire quelque chose du monde qui nous entoure, et de le faire à travers des personnages qui soient incarnés, justes, crédibles. Et j’espère, bien sûr que ça raconte quelque chose de notre monde. Mais le plus important, pour moi, c’est que les personnages soient crédibles.
C’est au lecteur qu’il appartient de concevoir, à travers eux, une vue plus générale ?
Oui, si le lecteur s’y reconnaît, s’y projette, ce que j’espère. Je ne suis pas là pour donner des leçons, pour tirer une morale. Chaque lecteur se fera son idée sur tout ça.
Selon vous, est-ce que l’alcool exclut ou est-ce parce qu’on se sent exclu qu’on boit ?
Je pencherais plutôt pour la deuxième solution mais… les deux sont vraies, en fait. Encore une fois, l’un et l’autre n’ont pas le même rapport à l’alcool. L’un des deux est capable de s’arrêter au moment où il sent que ça va trop loin. Tandis que le second n’est pas capable de s’arrêter parce que, précisément, il cherche à aller au-delà des limites.
Vous montrez la difficulté qu’ont des adultes à établir des rapports de confiance avec des adolescents plutôt égarés. Est-ce à vos yeux une part essentielle du roman ?
Je ne sais pas que vous répondre… Je ne peux pas généraliser. Hélène cherche, d’une certaine manière, à donner confiance à Théo, elle cherche par différents moyens à lui montrer qu’elle est son alliée, qu’elle peut l’aider. Mais c’est un enfant qui est réfugié dans le silence.
C’est un roman plein de tension, vous en aviez conscience ?
J’espère qu’il y a de la tension ! C’est un enjeu de vie ou de mort.
En commençant à écrire, connaissiez-vous la fin ?
Oui, j’avais vraiment la scène finale, je savais très bien où j’allais, ce que je voulais raconter.

lundi 27 mai 2019

Salut, François Weyergans, mon pote


Oui, François Weyergans était un pote et la nouvelle de sa mort, ce soir, me choque forcément. Nous avons passé ensemble des moments impossibles à raconter en public, nous avons ri (parfois en buvant) jusqu’au bout de nuits enfumées – ses Gitane maïs, qu’il fallait rallumer tout le temps…
Mais peu importe, après tout, il me restera des souvenirs de l’homme et les livres les prolongeront. J’étais trop peu curieux de littérature contemporaine (ça commençait à peine) quand son premier roman, Le pitre, est paru en 1973. Je l’ai lu plus tard, j’ai été impressionné. J’avais entre-temps pris en route son œuvre hilarante et déchirée, celle d’un fantaisiste doublé d’un clown triste, d’un illusionniste qui écrivait comme il rêvait le cinéma – un art qu’il avait pratiqué aussi, cela se voit dans les romans. Il désespérait ses éditeurs qui attendaient des textes souvent bien moins avancés que ce qu’il disait, et c’était alors le temps des promesses non tenues. Ou plus tard, mais alors, quels cadeaux !
Tu me manques déjà, cher François. Où que tu sois, continue à raconter des histoires invraisemblables pareilles à d’éphémères bulles de savon – elles en ont les couleurs et la légèreté, la fragilité aussi, mais elles marquent sur les vitres, les murs, les esprits où elles explosent.
J’ai retrouvé ceci, que j’ai écrit sur toi, j’espère que tu me pardonneras. Il manque des textes plus anciens, j’espère que tu en éprouveras du soulagement. Même s’il aurait été pas mal de retrouver ce que tu me disais à la sortie de La vie d’un bébé, à propos de son montage « cut » très cinématographique… Quant à ton habit d’académicien, il m’a toujours fait bien rigoler, je peux te le dire maintenant.

1989

La grâce insolite de François Weyergans

 Longtemps attendu, le nouveau roman de François Weyergans est enfin arrivé. On ne regrette pas d’avoir pris patience : Je suis écrivain – titre provocateur sur lequel il s’explique par ailleurs – est une construction d’une rare perfection dont la lecture procure, pour des raisons diverses, un plaisir constant.
Le roman est placé, dans le premier chapitre, sous l’emblème des mots et du goût qu’on peut avoir en jouant avec eux : adolescent, le futur écrivain invente l’expression « se mastiquer le mastodonte », signe d’une irrésistible vocation qui n’aurait pu être contrariée que par celle de coureur cycliste, s’il n’y avait pas eu d’ennuyeuses étapes sur terrain plat.
Ni le terrain plat ni l’ennui ne sont des caractéristiques de Je suis écrivain, dont l’humour habite les trois niveaux de narration imbriqués les uns dans les autres.
L’écrivain, bien entendu, tente d’écrire. Avec difficulté, et sans cesser de chercher de nouvelles solutions pour faire avancer ce livre qu’il a décidé de consacrer au Japon. L’écrivain s’appelle Éric Wein, et les lecteurs du Pitre, le premier roman de François Weyergans, se souviendront de ce nom qui était déjà celui de ce personnage initial.
Le roman japonais existe, à l’état embryonnaire, à l’intérieur de ce livre. Il raconte l’agonie de Toyotomi Hideyoshi, un chef de guerre abattu par la maladie.
Mais comme un seul chapitre ne peut suffire, il faut trouver une autre manière de parler du Japon. Eric Wein y envoie donc un double imaginaire, choix logique pour un romancier. Ce double, Marc Strauss, est lui aussi écrivain et se met à vivre sa propre vie dans un pays qu’il découvre en y errant, comme s’il avait l’intention d’écrire, non un roman, mais un matatabimono, c’est-à-dire un récit d’errance et de vagabondage.
Les images qui nous viennent de ce voyage sont une formidable collection de cartes postales insolites. Où toujours les mots gardent leur importance, peut-être davantage encore lorsqu’on ne les comprend pas. Car le Japon est aussi, pour un Français, un pays à la langue opaque, à l’alphabet incompréhensible. Il faut trouver d’autres moyens de percer le sens des situations. Marc Strauss se moque de ne pas comprendre les mots, et il refuse l’intermédiaire des spécialistes. Il préfère se fondre dans la foule, s’arrêter devant une cascade, s’imprégner du Japon au lieu de l’expliquer. Au risque de se laisser envahir par lui au point d’abandonner le roman et d’obliger Eric Wein à trouver une fin imprévue.
François Weyergans donne ici l’impression d’être un gymnaste particulièrement habile, qui inventerait des figures inédites avec une facilité déconcertante – on sait bien que cette facilité de la représentation est le fruit du travail à l’entraînement. A chaque instant, on pense qu’il va manquer sa réception, se briser le cou. Et il rebondit avec plus de souplesse encore…
La foule, un instant médusée, applaudit bien fort à la fin de ce numéro époustouflant.

RENCONTRE
Pourquoi avoir choisi un titre aussi provocateur ?
Il est provocateur dans la mesure où il est simple, et toutes les choses simples deviennent provocatrices de nos jours, sans qu’on le fasse exprès.
Au départ, je voulais raconter l’histoire d’un type qui se promène dans le Japon. Au lieu de me casser la cervelle à lui trouver je ne sais quel métier, il valait mieux en faire un écrivain. Il y a de plus en plus d’écrivains dans les romans et ce n’est pas une mauvaise chose : ça permet d’évacuer la fausse reconstitution d’un métier. En voyageant, on est amené à dire ce qu’on fait. Et dire : « Je suis écrivain », c’est souvent un peu gênant. Sauf au Japon, parce que c’est très facile à retenir comme mot et que cela provoquait des réactions de grand respect. Non pas pour ma personne, bien sûr, mais pour la profession. C’est, bien plus que chez nous, une civilisation de l’écrit. J’étais frappé de voir que cet écrit si menacé en Europe était tellement respecté au Japon, qu’on nous présente comme l’exemple de la modernité – qu’il est aussi, d’ailleurs.
En outre, je trouvais bien d’utiliser l’affirmation du titre avec le mot « roman ». Ce n’est pas un essai, ce ne sont pas des mémoires. Et il n’était pas sans intérêt d’affirmer ça aujourd’hui où la littérature disparaît.
Avec le « je » du titre s’installe aussi un début de confusion entre la personnalité de l’auteur et celle des personnages, écrivains eux aussi…
Ce sont des réminiscences de l’adolescence. D’abord, il y a ce film qui s’appelle Je suis une caméra, que j’ai toujours trouvé très bien – comme titre. Et d’autre part, il y avait, dans les années cinquante, une collection que j’ai possédée : « Leur Métier ». C’était : Je suis comédien, par Pierre Fresnay, Je suis architecte, par je ne sais plus qui, etc. J’étais fasciné par ça et je m’en suis rappelé après avoir choisi mon titre. Quand on est adolescent, on est étudiant, on n’a pas de métier, et peut-être ai-je rêvé, à quinze ans, de pouvoir à mon tour écrire dans cette collection. Et puis je l’écris, après des détours compliqués, en passant par la fiction.
Et en passant par le Japon, ce qui est aussi un détour.
Il est important d’en parler aujourd’hui autrement qu’avec à l’esprit la suprématie occidentale. La seule chose que l’Occident admire au Japon, c’est la réussite sociale, celle des grandes entreprises ! Mon rôle de romancier est de présenter un Japon plus insolite, plus attendrissant.
Encore fallait-il vouloir y aller, au Japon. C’était pour écrire un livre ?
Non. J’ai voulu y aller pour me rendre compte de ce que c’était. J’étais en train d’écrire un autre roman, sur un autre thème. J’ai eu de l’argent et je suis parti au Japon. J’avais été très influencé par le cinéma japonais, et j’avais lu des livres sur le bouddhisme zen. Si j’étais un homme d’affaires, je m’intéresserais davantage au bouddhisme qu’à la Bourse de Tokyo, pour comprendre les mécanismes mentaux.
Le roman a été annoncé plusieurs fois, et retardé. A-t-il été particulièrement difficile à écrire ?
Oui. Mais il faut bien dire qu’on a du mal à écrire. On voit de plus en plus à la télévision des gens qui ne sont pas des écrivains, qui n’ont pas écrit leurs livres eux-mêmes. La littérature, c’est difficile à faire. Et je trouve bien, au fond, que ce livre ait été annoncé, parce que ça m’a obligé à le terminer…

1990

Entre le rien et le presque rien

François Weyergans a terminé son nouveau roman comme Balzac : en passant quelques jours à l’imprimerie, relisant les épreuves au fur et à mesure qu’elles étaient composées – et s’apercevant trop tard de deux coquilles qu’il a corrigées sur quelques exemplaires du livre déjà broché.
Anecdote sans intérêt ? Peut-être pas. À force de travailler sous pression, François Weyergans finira bien par donner un chef-d’œuvre absolu ou un ouvrage complètement raté. Disons-le d’emblée, Rire et pleurer n’est ni l’un ni l’autre. Sur un chemin étroit entre le rien et le presque rien, François Weyergans y tire le fil d’une vie, pendant quelques jours, auscultant au plus près les états d’âme du biologiste Michel Zednik après le départ de Sophie, sa femme. C’est un art de la miniature, parce que les événements ne sont pas de ceux qui bouleversent le lecteur, emportent l’enthousiasme, mais ils sont plutôt les petits frémissements qui permettent de constater, auprès d’un corps allongé, qu’il respire encore…
Donc, Michel Zednik survit au départ de sa femme. Mais il est totalement désorienté. Il imagine les raisons pour lesquelles elle aurait pu le quitter, et comme il ne peut pas les vérifier, puisqu’elle n’a pas laissé d’adresse, toutes les suppositions sont permises. Il ne va pas très bien, il remue « des idées inutiles sur le charme de la présence dans l’absence. »
La seule chose plutôt comique dans ce qui lui arrive – mais lui ne peut y voir un trait d’humour, tandis que le lecteur sourit –, c’est une des raisons pour lesquelles sa femme n’arrive plus à vivre avec lui : « Entre autres, je ne supporte plus de voir défiler toutes les saintes du Paradis dans mon lit. » Michel Zednik, en effet, a l’habitude, originale mais fâcheuse en l’occurrence, d’invoquer les noms de saintes qui lui passent par la tête pendant qu’il fait l’amour. Pour retrouver son équilibre, il devrait peut-être rencontrer une femme qui trouve cela excitant plus longtemps que Sophie. Patience…
Le travail étant, comme chacun sait, un excellent dérivatif aux peines de cœur, Michel Zednik part donc au congrès de Barcelone auquel il avait prévu de participer. Mais pendant sa communication, ses pensées vagabondent. Pour se remettre de ses émotions, il embarque sur un bateau vers l’Italie où, pense-t-il, il pourra retrouver sa fille aînée, enfant d’un premier mariage. L’autre dérivatif aux peines de cœur étant un nouvel amour, celui-ci lui tombe dessus sous l’aspect extérieur d’une jolie jeune femme, Ursule, navigatrice chevronnée qui lui propose rapidement de prolonger le voyage en sa compagnie. Ursule est, elle aussi, une originale. L’air d’une fille facile, mais en réalité tout le contraire. D’ailleurs, Michel ne sait même pas vraiment s’il a envie d’une aventure amoureuse avec elle. Cependant, quand elle n’est pas là, elle lui manque très vite. En outre, le mystère de ce personnage reste entier : une part importante de sa vie lui est étrangère, comme le passé de Michel Zednik n’appartient pas à Ursule – dont ce n’est peut-être même pas le vrai prénom.
Peu importe : d’une certaine manière, la fantaisie d’Ursule repose Michel, sans malheureusement lui faire oublier Sophie.
Au terme du roman, Michel Zednik n’est pas plus avancé qu’au début. Tout juste s’il commence à entrevoir le moyen de s’en tirer. Quant au lecteur, il referme le livre avec le sentiment d’avoir été mené en bateau, au propre comme au figuré, dans une circumnavigation autour d’un individu – un voyage qu’on abandonne à la fois satisfait de rentrer au port et déçu qu’il se termine déjà. Restent quelques images, comme des photos de vacances destinées à fixer le souvenir de ce qui s’estompe déjà. Est-ce suffisant ? Il n’est pas de réponse générale à cette question.

1992

Le rire de Weyergans

François Weyergans est quelqu’un qui rit beaucoup, mais d’un rire contenu, peu expansif, comme chargé d’une certaine ironie envers lui-même. Si Melchior, le personnage de La démence du boxeur, devait le décrire, peut-être le ferait-il ainsi : « Quand Melchior pensait à ses amis, c’était de leur rire qu’il se souvenait le mieux »…
Le souvenir est un des thèmes essentiels de ce livre puisque Melchior, à quatre-vingt-deux ans, a sa vie plutôt derrière lui. Mais, bien que s’étant consacré au cinéma – il a été un grand producteur –, c’est récemment qu’il s’est décidé à tourner lui-même un film. Un désir d’enfant qui veut connaître ce plaisir avant de mourir…
Livre beau, grave et triste à la fois, La démence du boxeur est peut-être ce que François Weyergans, auteur cependant déjà de quelques ouvrages qui ont fait date, a écrit de mieux.

RENCONTRE
Vous aviez déjà, dans « Le Radeau de la Méduse », parlé de la façon de faire un film, mais c’est la première fois que vous parlez du cinéma…
Dans Le Radeau de la Méduse, je parlais de télévision ! Il y a une frontière nette entre la télévision et le cinéma.
Ici, il y a d’une part le plaisir de mettre le cinéma dans un roman – il faut bien abriter ce pauvre cinéma quelque part, il n’a plus trop d’endroits où aller, donc on peut peut-être le recueillir dans la littérature – et, d’autre part, il y a aussi, très enfoui, mon désir d’écrire une histoire du cinéma, que je sais très bien que je n’écrirai jamais.
Il s’agit, pour Melchior, de retrouver un cinéma « à l’ancienne », en quelque sorte…
Ces mots, « cinéma à l’ancienne » me hérissent un peu, mais on est d’accord sur les choses. C’est un peu ambigu. Avant tout, je voulais faire le portrait d’un personnage âgé. Et, comme toile de fond, j’ai pris le cinéma. Il y a au départ un désir très naïf. Je me suis dit : ce serait bien que je fasse un livre dans lequel on parle de cinéma parce que ça me permettrait, pendant que je l’écris, de regarder plein de films sur mon magnétoscope. Mais je n’ai pas de magnétoscope et, au lieu de mener une vie de pacha en regardant des films et en écrivant de temps en temps trois lignes, je me suis retrouvé à mener une vie de forçat, à n’écrire que des lignes qui ne conviennent pas, qu’il faut raturer et refaire, pendant presque deux ans, sans même avoir le temps d’aller au cinéma !
Ce Melchior saisi à la fin de sa vie, est-ce qu’il pourrait être vous-même, plus tard ?
Je ne crois pas. Je n’aurais jamais été producteur ou distributeur. Je lui ai fait avoir quelques attitudes de base que j’admire dans la vie, que j’essaie d’atteindre moi-même sans y parvenir toujours…
Une des choses qui frappent dans son caractère, c’est le goût presque joyeux qu’il éprouve pour l’échec. Est-ce ainsi que vous pouvez vivre l’échec ?
Je n’ai pas de goût pour l’échec. Je pense qu’il faut arriver à construire une certaine sorte de vision du monde, ou une sorte d’armure qui fait qu’on souffre le moins possible. Ça se paie assez cher parce que, en contrepartie, si on souffre le moins possible, les joies sont peut-être ressenties moins fortement, parce qu’on apprend à avoir du recul, à avoir un regard un peu ironique ou cynique. C’est assez lacanien, pour employer un adjectif qui était à la mode il y a quinze ans, mais c’est vrai. La psychanalyse, telle qu’elle m’intéresse, je ne pense pas qu’elle guérisse mieux qu’un médicament, ni moins bien, mais elle peut donner une sorte de philosophie.
Ce roman n’est-il pas, d’une certaine manière, et bien que différent, cousin de « Macaire le Copte » ?
Oui, Melchior a un côté Macaire, j’en étais un peu conscient. Je voulais faire un Macaire laïc, comme pour répondre à toutes sortes de gens qui me disent que ce qu’ils préfèrent dans mon œuvre c’est Macaire. Moi pas, par exemple. Je vois bien d’où ça vient : d’une grande vague mystique, un mysticisme qui n’est pas trop vaseux.
Le côté ascétique de ces personnages semble aussi bien vous correspondre…
Peut-être. Mais il y a aussi le fait que, dans ce livre, la mort prend la place qui était celle de Dieu dans Macaire. C’est pour ça que je le dis plus laïc.
La mort serait donc le vrai sujet de La démence du boxeur ?
Disons-le. C’est un vieux monsieur sympathique, plein d’ardeur, plein de vie, mais qui vit tragiquement parce qu’il va mourir tout seul. J’aimais bien montrer la jeunesse d’un type vieux, aussi. J’ai inventé plein de jeux d’enfants. Quand on écrit, on peut inventer des enfances qui ne sont pas vraiment les nôtres – rien de tout cela ne m’est arrivé. Mais les mêmes souvenirs d’enfance à quarante-trois ans, ce ne serait pas bien…
L’essentiel n’est-il pas la perspective, le point de vue ?
Oui. Et là, le narrateur est vraiment très loin, mais on peut croire que c’est Melchior qui parle. C’est technique. Il ne faut pas qu’il y ait de verbes clinquants. Quelques personnes me reprochent ça et disent qu’il y a trop d’auxiliaires. Mais moi, dès que je peux remplacer n’importe quel verbe par « être » ou « avoir », je n’hésite pas, c’est mieux !

Les prix Goncourt et Renaudot à Chamoiseau et Weyergans

On a cru jusqu’à 13 heures, hier, qu’une maison d’édition n’appartenant pas au cercle restreint des habituelles écuries gagnantes lors des courses littéraires d’automne, pouvait l’emporter. Mais Albin Michel, avec le roman de Patrick Besson (Julius et Isaac), n’a récolté que trois voix au Goncourt, contre sept à Gallimard pour le roman de Patrick Chamoiseau (Texaco), lauréat. Celui-ci, qui était un des deux favoris du Renaudot, a donc été logiquement écarté au profit de François Weyergans (La démence du boxeur, chez Grasset), cinq voix contre trois à Bernard Chambaz (L’arbre de vies, chez Bourin).
Le bonheur du lecteur se double cette année, pour nous particulièrement, d’une importante récompense attribuée à notre compatriote François Weyergans, né en 1941, qui était souvent, jusqu’à présent, passé à côté des prix littéraires d’automne – sauf en Belgique puisque Macaire le Copte lui avait valu déjà la prix Rossel en 1981. On nous pardonnera donc, pour une fois, et malgré l’admiration qu’a fait naître, à la lecture, le roman de Patrick Chamoiseau, de donner la priorité au prix Renaudot, d’autant que c’est la deuxième fois, dans l’histoire récente, qu’un lauréat du prix Rossel se voit confirmé par un jury parisien – le précédent était Pierre Mertens, prix Rossel 1970 et prix Médicis 1987. Affirmera-t-on encore que nos écrivains ne sont pas prophètes en leur pays ?
Toujours est-il que La démence du boxeur a beaucoup à voir avec Macaire le Copte. Certes, il ne s’agit plus d’un ermite dans le désert mais d’un producteur de cinéma. N’est-ce pas, d’une certaine manière, la même chose, la même solitude qui fait naître des désirs contradictoires ? Melchior Marmont, quatre-vingt-deux ans, sait ne plus avoir de prise sur le temps. Celui-ci s’est passé, il ne reviendra plus. Alors, il tente, avec les moyens qui sont les siens, et en particulier l’argent, de récupérer un peu de son enfance. Il achète la maison où il a passé toutes ses années de jeunesse, et, surtout, puisque le cinéma est son univers, il tourne un film comme on en faisait autrefois.
Il faut se souvenir que François Weyergans n’est pas seulement écrivain. Le cinéma l’a requis très jeune, sans doute en partie parce que son père, Franz Weyergans, lui aussi romancier, était aussi critique cinématographique, mais aussi parce que le langage de l’image lui convenait particulièrement bien. « Écrivain heureux et cinéaste maudit », comme il se définissait lui-même lors de la remise du prix Rossel – gageons que, même si cette déclaration date d’il y a onze ans, son avis n’a guère dû se modifier –, François Weyergans a vu la diffusion de ses films souvent bloquée par des problèmes financiers et a connu, en revanche, une carrière littéraire suivie de près à la fois par la critique et le public : Le pitre (1973), Berlin mercredi (1978), Les figurants (1980, revu et réédité plus tard sous le titre Françaises, Français), Macaire le Copte (1981), Le Radeau de la Méduse (1983), La vie d’un bébé (1986), Je suis écrivain (1989), Rire et pleurer (1990) et maintenant La démence du boxeur. Il n’empêche que le roman a fini par rattraper le cinéma, à moins que ce soit le contraire. En tout cas, les deux se confondent autour d’un seul et même personnage dans le livre que François Weyergans a publié lors de cette rentrée littéraire.
L’âge donne à Melchior le recul nécessaire pour comprendre sa propre vie et, à l’intérieur de celle-ci, une sorte de fixation sur l’échec qui le fascine. Il ne ressemble pas vraiment à François Weyergans mais celui-ci nous disait quand même, il y a moins d’un mois : « Je lui ai fait avoir quelques attitudes de base que j’admire dans la vie, que j’essaie d’atteindre moi-même sans y parvenir toujours. »
Comme presque toujours, François Weyergans parvient à tenir son sujet à la fois à distance et à proximité du lecteur. Une légère ironie teintée de drôlerie ce qui pourrait n’être que grave et, au bout du compte, même si la mort est au bout du chemin, on en arrive à ne pas la craindre. La démence du boxeur est un des meilleurs romans de François Weyergans, à la hauteur de Macaire le Copte – et il est donc logique que le Renaudot aille à ce livre-ci après que le Rossel soit allé à l’autre.

1993

Entre la parole et l’écriture (sur un portrait télévisé)

Un nouveau roman de François Weyergans était annoncé pour la rentrée littéraire. L’éditeur avait même donné un titre (Le rendez-vous de septembre) et un résumé (« Les tribulations d’un écrivain qui vient de publier un livre qu’il accompagne partout et jusqu’au bout ») à une revue professionnelle. De sorte qu’on l’a attendu, et qu’on l’attend encore – en principe, jusqu’en janvier. Il n’est pas toujours prudent de se fier à un homme qui travaille jusqu’au bout de ses possibilités, qui monte et remonte une scène à la manière d’un cinéaste pour lequel le temps et l’argent ne seraient pas comptés par des producteurs impatients. L’émission de Marianne Sluszny et Guy Lejeune, Portrait de François Weyergans : du pitre au fakir, vient à point pour nous faire patienter, ou au contraire pour accroître l’impatience. Du moins nous apprend-elle deux ou trois choses sur le livre à venir, et notamment son nouveau titre : Le fakir.
C’est anecdotique. Il est plus important qu’elle nous présente un homme, écrivain et cinéaste, dans le cheminement de sa pensée et de son travail, puisque le tournage s’est effectué au moment même où François Weyergans tentait de terminer son livre. Dans une situation, par conséquent, contradictoire : s’il consacre du temps à répondre aux questions de Marianne Sluszny, il travaille moins à ce qui est l’essentiel à ce moment…
Mais la dispersion est, depuis longtemps – un document d’archive des années soixante en fait foi –, une des caractéristiques fondamentales de François Weyergans. Elle ne l’empêche pas, les rappels du passé sont aussi là pour en faire la preuve, de manifester une grande cohérence, comme si, depuis ses débuts, son travail, qu’il soit cinématographique ou littéraire, n’avait eu de cesse de creuser un seul sillon, même avec quelques interruptions.
La grande qualité de cette émission est de nous faire rencontrer un homme tel qu’en lui-même. Avec un côté farceur (Le pitre est le titre de son premier roman), quand il présente des photos de famille, parmi lesquelles se trouve son grand-père… c’est Hitchcock ! Avec aussi un côté fakir, qui accepte et même revendique l’ascétisme du travail d’écrivain.
Parfois, cela dit, on se demande s’il se moque de lui-même ou, gentiment, de la personne qui lui pose des questions. Mais, de toute manière, sa pensée rebondit dans une autre direction, comme si tout, sérieux ou pas, était un moyen de faire avancer la réflexion.
Dans la bibliothèque de François Weyergans, on aperçoit, vers la fin du film, trois volumes du « Littré », dictionnaire incomplet et rangé, en outre, dans le désordre. C’est peut-être un symbole de ce qu’il est : encore incomplet, puisqu’il manque les livres à venir, peut-être aussi un film qu’il aimerait réaliser, et pourtant déjà balisé par les lettres qui marquent les volumes, même si elles ne suivent pas une progression logique.
Mais, si l’on émettait cette idée devant lui, nul doute qu’il ajouterait : « Oui, vous dites ça, peut-être, mais c’est pour dire quelque chose, non ? »

1997

Pourquoi cet écrivain écrit-il ?

Il y a, dans Franz et François, une histoire vraie – il y en a beaucoup, bien qu’il s’agisse d’un roman – à propos d’un livre qui aurait dû suivre de près, dans la bibliographie de François Weyergans, La démence du boxeur. Pris dans le tourbillon qui accompagne la période post-prix littéraires, il s’était mis en tête de raconter la vie d’un écrivain placé dans cette situation. Pas tout à fait celle d’une rock star, comme le narrateur du roman, mais plutôt celle d’un député, qui serre des mains partout et tout le temps. « Le livre issu de cette expérience que j’avais faite et que je ne voulais pas perdre », comme il le dit en tirant sur sa Gitane papier maïs, « aurait été un petit livre, une plaquette. »
Ce que Franz et François ne raconte pas, mais dont se souviennent peut-être quelques téléspectateurs belges, c’est que Le fakir, cet ouvrage potentiel qui n’a jamais existé, avait même fait l’objet d’une émission. « J’étais persuadé que j’allais écrire ce livre », continue-t-il à penser aujourd’hui. Quelques années et beaucoup de travail plus tard, c’est devenu tout autre chose.
« Il n’y a pas de grandes différences entre un romancier et un scientifique ou un explorateur. On fait des recherches, qui donnent de petites trouvailles, et celles-ci débouchent sur des chemins parfois sans issue, parfois non. Assez vite dans le travail est arrivé le personnage du père. La question était : cet écrivain qui a reçu le prix Renaudot, pourquoi est-ce qu’il écrit ? Alors, je suis allé plus loin, et je ne suis pas mécontent d’avoir creusé. Ce livre-ci ressemble plus à ce que j’ai envie de lire que l’aurait été une sorte de reportage dans lequel j’aurais donné l’état des rails de la SNCF. »
Le père de François Weyergans était lui aussi écrivain. Franz Weyergans a même reçu le prix Rossel pour L’opération, comme son fils l’a reçu plus tard pour Macaire le Copte. Le roman qui paraît aujourd’hui ne parle pas que de cela, il est aussi empli de ces digressions savoureuses dont François Weyergans a le secret, mais quand même : il reproduit la situation d’un fils qui devient écrivain (mais il faut quand même préciser que je n’ai pas cessé de tourner des films pour écrire des livres, dit-il), face à la figure d’un père également auteur de romans et d’ouvrages divers, très ancrés dans une foi catholique inscrite dans une époque – celle des années 50 et 60. Les prénoms sont les mêmes dans le roman et dans la réalité. Le nom de famille, lui, est devenu Weyergraf. Puisqu’il s’agit d’un roman…
Il y a d’ailleurs, à un moment où le narrateur publie son premier ouvrage et craint les réactions de son père, une réflexion éclairante : « Tomberait-il dans ce panneau, dans cette facilité, dans cette paresse : confondre l’auteur du livre avec le narrateur dans le livre ? »
François Weyergans reconnaît bien volontiers avoir puisé bien des éléments dans la réalité : « Mon père ressemble beaucoup à celui qui est dans le livre. J’avais pensé, quand il est mort, écrire sa biographie. Mais, aujourd’hui, je traite ça en romancier. J’utilise un certain nombre de choses que je sais, comme tout le monde, et je puise aussi beaucoup dans l’expérience des autres. La réalité donne une assise plus forte à la fiction. Les gens aiment mieux le vrai en ce moment, me semble-t-il. A tel point que des personnes qui ont lu le livre m’en parlent comme s’il était vrai à 100 %. »
Si c’était le cas, peut-être l’auteur aurait-il écrit Franz et François pour se débarrasser de l’image du père, comme une thérapie. Il s’en défend : « C’est une image naïve de confondre littérature et psychothérapie. Le vrai but, quand on écrit, c’est quand même de donner de la lecture aux autres, rien de plus. »
Voilà pourquoi François Weyergans passe tant de temps à écrire ses livres : « Il faut arranger tout ça. Il se pose sans cesse des questions techniques : J’ai beaucoup appris par le cinéma. C’est un livre fait par quelqu’un qui a monté des films. J’ai même coupé des choses qui m’intéressaient beaucoup. Par exemple, j’avais quinze pages que je trouvais aussi bien que le reste, qui représentaient deux mois de travail, et que j’ai enlevées. J’avais aussi écrit une autre fin, que je n’ai pas gardée. »
A l’arrivée, cela donne un livre à la fois dense et léger, bien dans sa manière. Et qui, pour s’attaquer à ce que François Weyergans lui-même appelle un grand sujet, le rapport fils-père, lui donne l’impression d’être plus riche que les autres. « C’est peut-être un excès de narcissisme, mais, pour la première fois, quand j’en relis quelques pages, ça me fait rire ! »
Franz et François donne aussi envie de redécouvrir le vrai Franz Weyergans, celui dont François trouve que les articles sur le cinéma mériteraient bien d’être relus, à la fois pour leur pertinence et parce qu’ils couvrent une longue période de l’histoire de cet art. Celui aussi dont le fils se dit que l’un ou l’autre roman serait un bon point de départ pour un scénario de téléfilm…

2005

Un accouchement douloureux

C’est l’histoire d’un écrivain qui n’en finit pas de ne pas finir. Une histoire qui, déjà, appartient à la légende. Jugez-en plutôt. Des libraires se souviennent peut-être d’avoir assisté à la présentation du roman par l’auteur en juin 2000. Il est d’ailleurs, chez Chapitre.com, daté de septembre 2000. On retrouve la trace de Trois jours chez ma mère dans le bulletin annonçant les nouveautés de Grasset pour janvier 2001, puis pour août et septembre. Reporté au 7 novembre dans le calendrier de rentrée des Inrockuptibles. Sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? La librairie en ligne Amazon.fr y a cru : son catalogue signale le roman fantôme paru le 12 septembre 2001. Bah ! se disait-on, ce sera pour l’année prochaine. Weyergans est connu pour sa maniaquerie : il camperait à l’imprimerie afin de retoucher son texte jusqu’au dernier moment, au risque de gripper les rotatives. Grippées pour longtemps, les rotatives. En 2002, rebelote : Le Nouvel Observateur l’annonce, en mai, pour septembre. Et Livres Hebdo publie un avant-portrait de l’auteur. En 2003, Weyergans avoue : « Croyez-moi si vous voulez, mais ça fait deux ans que je pense que mon livre va être fini la semaine prochaine. » La rumeur repart : c’est pour la rentrée. Cela doit être vrai puisque Grasset envoie une plaquette de présentation aux journalistes. Rien n’y fait. L’année dernière, silence radio. Au point que les journalistes s’inquiètent. Weyergans a-t-il renoncé ? Pas du tout : la preuve ci-après.

Le roman qu’on n’attendait pas et celui qu’on n’attendait plus

Entre les deux ouvrages publiés ces jours-ci par François Weyergans, il n’y a pas que trois décennies et demie. Il y a aussi et peut-être surtout douze romans, à travers lesquels il s’est forgé un art personnel dans lequel un travail de construction proche du montage cinématographique aboutit à une impression de totale liberté. Cette technique grâce à laquelle il peut jouer avec son propre personnage et ses doubles est, à l’évidence, moins en place dans Salomé que dans Trois jours chez ma mère. Mais elle est déjà à l’œuvre et le résultat d’un premier roman écrit en 1968 et 1969 ressemble furieusement au Weyergans d’aujourd’hui. Le début est, de ce point de vue, saisissant :
« Par où commencer puisque je ne sais pas où je finirai, ni comment. N’importe : un de ces jours, il faudra finir. Je me sens comme un vieux colporteur d’images qui a oublié le début de sa complainte et n’en a jamais su la fin. »
Et, beaucoup plus loin, dans les dernières pages : « ce qui compte n’est pas de finir mon livre – je finirai bien par le finir un jour. »
Le jeune auteur qui a alors vingt-sept, vingt-huit ans, fait des choix esthétiques radicaux. Il rejette les descriptions au profit des énumérations. Cela n’a pas vraiment changé. Il étire parfois les phrases sur plusieurs pages. Cela lui a passé, encore que le goût d’ouvrir un tiroir après l’autre, dans une autre structure, lui est resté, comme on le verra.
Surtout, il y a Salomé, figure de femme qui se confond avec toutes les autres, ou presque, et qui l’entraîne parfois dans des délires dont il éprouve quelques difficultés à sortir (nous aussi). Le narrateur, qui raconte à la première personne, est cinéaste et projette de réaliser un film sur Salomé. Lancé dans une infructueuse quête de producteurs, il se heurte au réel en même temps qu’il l’avale, le digère, pour en faire la matière de ce livre. Un livre bordélique et pourtant prégnant grâce à une force qui ne faiblit jamais – la puissance du sexe par laquelle est mené le narrateur, mais aussi celle d’images projetées sur le papier à la vitesse d’un film.
Le roman s’achève sur ces mots : « oubliez-moi. » On aurait été bien en peine d’oublier l’auteur s’il avait publié ce texte avant Le pitre, officiel ouvrage inaugural de sa bibliographie. En le recevant maintenant, on imagine en effet le choc déstabilisant qu’aurait provoqué sa lecture. Il aurait été un livre venu de nulle part, d’un auteur inconnu du moins. Que celui-ci ait entre-temps accédé à la célébrité n’enlève pas à Salomé son caractère de génial brouillon.
Et tout aussi brouillon peut sembler Trois jours chez ma mère, puisqu’on y retrouve des éléments puisé à la même source d’une autobiographie détournée. Qui parle quand on lit : « On croit toujours que c’est moi dans mes livres ». François Weyergans ? François Weyergraf ? François Graffenberg ? François Weyerstein ? Il y a de quoi donner le vertige. Car Weyergans pousse l’art du déguisement à son comble, inventant un personnage qui lui ressemble, celui-ci en inventant un autre qui lui ressemble tout autant, etc., écrivains gigognes qui donnent naissance à un roman dans le roman dans le roman…
Ces romans emboîtés ont tous le même titre et le même thème qui reviennent donc comme une insistante litanie : « Le narrateur de son roman s’appelle Weyerstein, François Weyerstein. Il en a fait un écrivain comme lui. Trois jours chez ma mère racontera les aventures et mésaventures de ce Weyerstein qui, très désemparé le jour de ses cinquante ans, annule tous ses rendez-vous et décide d’aller passer quelques jours chez sa mère pour souffler un peu et faire le point. » Ils procèdent d’un seul mouvement répétitif au terme duquel… quelqu’un (l’auteur ? un des personnages ?) espère s’en tirer. Ils procèdent aussi d’un besoin et d’une difficulté à assimiler le monde réel : « François aurait volontiers comparé son cerveau à l’estomac de l’autruche qui a besoin d’absorber n’importe quoi, des cailloux et du métal, pour mieux digérer les aliments. Lui, c’était sa mémoire qui réclamait des informations hétérogènes, déroutantes et périssables, pour réussir à digérer le fort peu digeste monde actuel. »
Tentons de mettre de l’ordre dans tout cela. Six chapitres se succèdent normalement, si l’on peut utiliser cet adverbe, racontés par François Weyergraf. A l’intérieur du sixième chapitre surgissent les trois chapitres du roman que celui-ci est occupé à écrire, ou à essayer d’écrire. Le personnage principal s’appelle François Graffenberg. A l’intérieur du troisième de ces chapitres (donc, toujours dans le sixième, on essaie de suivre) débarque le narrateur appelé François Weyerstein, dans le roman écrit par le précédent… Et, vous nous croyez ou non, un autre début de roman est intégré à cette partie, avant d’en arriver au septième chapitre « normal ». Au cours duquel la mère, dont il est quand même question, ainsi que du père décédé plut tôt, donne à son fils (un des François, ou tous les François) la chute de son livre, d’une manière abrupte et douloureuse.
Vertigineux, en effet. Comme une valse qui s’accélère et au tournis de laquelle il est de moins en moins facile d’échapper, entraîné qu’on est par trois jours – ou cinq ans – de tourbillon.

Le Goncourt à François Weyergans

L’attribution d’un Goncourt suscite inévitablement nombre de questions et d’assertions. Du style pourquoi Weyergans et pas Houellebecq ou Toussaint ? Ou : de toute façon, tout ça, c’est des arrangements entre éditeurs.
François Weyergans restera dans le palmarès, comme 102e lauréat du Goncourt pour Trois jours chez ma mère (Grasset). Mais comment a-t-il battu La possibilité d’une île de Michel Houellebecq (Fayard), Fuir de Jean-Philippe Toussaint, l’autre Belge (Minuit), et Falaises d’Olivier Adam (L’Olivier) ?
Des dix jurés, quatre poussaient Houellebecq, officiellement ou officieusement : François Nourrissier, Edmonde Charles-Roux, Bernard Pivot et Robert Sabatier. Pas un de plus. Dans l’autre camp, trois jurés étaient farouchement opposés à Houellebecq : Michel Tournier, Jorge Semprun et Françoise Mallet-Joris.
Houellebecq ne pouvait pas gagner. Mais les quatre irréductibles sont restés sur leur position : au tour final, Houellebecq a obtenu quatre voix contre six à Weyergans.
Finalement, il n’aura été question que de « teasing » cette année sur la route du Goncourt. D’un côté, un livre (de Michel Houellebecq) longtemps tenu sous embargo. De l’autre, un auteur qui annonçait Trois jours chez ma mère depuis cinq ans, et dont on désespérait de lire un jour le nouveau roman. A tel point que François Weyergans, au cas où il ne l’aurait pas (encore) terminé, avait confié à un autre éditeur le manuscrit de son premier roman inédit écrit il y a 35 ans, Salomé (Léo Scheer).
L’académie Goncourt n’a pas poussé la plaisanterie jusqu’à attribuer le prix à ce roman-là. Mais a dû estimer qu’une douzaine de romans, parmi lesquels un prix Rossel et un prix Renaudot, soutenus par une démarche d’une rare cohérence, valaient bien de couronner Trois jours chez ma mère. Un livre où l’auteur transforme ses faiblesses en lignes de force et dont il tire, sur un ton qui n’appartient qu’à lui, une musique râpeuse et envoûtante.
Jouant sans cesse à être celui qu’il dit qu’il n’est pas, à moins que ce soit à ne pas être celui qu’il dit qu’il est, François Weyergans pratique le trompe-l’œil avec le savoir-faire d’un faussaire éblouissant par lequel on se laisse manipuler. Le jeu subtil entre des personnages qui lui ressemblent tous et qui s’emboîtent les uns dans les autres est digne d’une publicité pour La Vache qui rit : la boîte de fromage en pendentif, sur laquelle est reproduite la vache qui porte le même pendentif, sur lequel… etc. L’effet, sur le lecteur inattentif, vaut celui de deux bouteilles de vodka : après un certain temps, plus personne ne sait où il en est. Sauf l’auteur, qui agite les discrètes ficelles de sa fiction avec l’art consommé d’un illusionniste.
On voit d’ici les reproches : M. François Weyergans, quand serez-vous mature ? Quand aurez-vous la politesse de nous construire une histoire avec un début, une fin et un milieu ?
On en est loin avec Trois jours chez ma mère, qui s’ouvre pourtant sur une phrase définitive : « “Tu fais peur à tout le monde”, m’a dit Delphine hier soir, en guise de point final à un dialogue qui risquait de s’envenimer. Ma conduite la pousse parfois à des déclarations de ce genre, de vraies sentences condamnatoires. » Et qui se termine sur une chute plutôt que sur une véritable fin : « Ce soir, j’aurais aimé lui envoyer un fax, j’aurais aimé lui écrire que je viens de mettre le point final à un livre que j’ai décidé de terminer quand, après sa chute, j’ai passé trois jours chez ma mère. »
Entre-temps, l’écrivain (celui du roman comme le signataire du texte) est passé par tous les stades de l’impossibilité d’écrire. Le dire n’est rien, mais cela fait avancer les choses et les pages s’accumulent malgré tout. Le blé ne manque pas au moulin de Weyergans. Et qu’importe si, parfois, ce n’est pas du blé ? Puisqu’il en tire quand même de la farine.
On s’amuserait volontiers à comparer Weyergans et Houellebecq : celui-ci éprouve le besoin compulsif de tester des théories scientifiques, ou pseudo-scientifiques, sur des communautés imaginaires ; celui-là se laisse emporter par un mouvement brownien qu’il n’a nul besoin de traduire en théories. Et devinez lequel des deux épouse le mieux les soubresauts de la vie…
Tous les personnages de Trois jours chez ma mère, tous les François qui se ressemblent et se renvoient une balle virtuelle d’un roman à l’autre, d’une histoire à une autre histoire née de la précédente, sont les échos d’une grande peur de ne pas exister assez. Sommes-nous bien placés pour rassurer François Weyergans ? Il existe. La preuve par le Goncourt !

Du Rossel au Goncourt, François Weyergans sort vainqueur d’une bataille… avec lui-même

Les cheveux en bataille, l’œil vindicatif, un article manuscrit à la main, François Weyergans est parfois passé à la rédaction du Soir en demandant si l’on pouvait lui faxer d’urgence sa contribution hebdomadaire à un magazine français. Ensuite, il filait à toute allure avant qu’on ait eu le temps d’appeler de Paris pour lui parler, s’il l’avait fallu. L’image est restée d’autant plus aisément dans les esprits qu’elle correspond parfaitement à la légende d’un personnage qu’on suit depuis maintenant plus de trente ans.
Autre flash, quelques années plus tard, chez Gallimard où il publiait Je suis écrivain, avouant mi-penaud, mi-amusé : « J’avais voulu l’écrire en temps réel pendant les deux mois de mon voyage au Japon, et finalement cela m’a pris deux ans. » La vraie question étant de savoir si son retard sur le programme le troublait vraiment ou non…
Et pourquoi voudriez-vous qu’on nous le change, cet écrivain-cinéaste qui monte ses textes comme on monte un film ? Prenons Le radeau de la méduse (le roman d’un film) ou La vie d’un bébé, ou à peu près n’importe lequel de ses romans : les séquences s’y articulent avec une rudesse qui produit une succession de chocs, au terme desquels le lecteur sort lessivé – et heureux.
La digression est, pour François Weyergans, un art majeur. Il la pratique dans la conversation comme dans l’écriture avec un aplomb confondant. Parce qu’il a l’air de passer d’un sujet à un autre mais sait très bien où il va. Et est tout à fait capable d’entraîner les autres jusque-là.
Paradoxalement, si cela veut dire quelque chose dans son cas, il a reçu le prix Rossel pour un roman quasiment ascétique : Macaire le Copte est une présence, plutôt qu’un prêche, dans le désert. C’est-à-dire une manière d’être qui, détachée des contingences, permet de s’affirmer comme personne.
Toujours en bataille avec le monde – relisons La démence du boxeur –, (presque) toujours à mettre en scène un personnage d’écrivain ou de cinéaste qui lui ressemble, François Weyergans est un tendre, un fragile qui prend de grands airs pour masquer ses blessures. Ou pour mieux les exhiber, façon encore de jouer sur les failles en équilibriste pas trop sûr de lui, et d’autant plus émouvant.
Pendant cinq ans, nous sommes nombreux à nous être demandé s’il terminerait ce livre qu’il disait pouvoir écrire en deux semaines – à peu près. Fanfaron refusant de regarder en face sa grande peur de mettre le point final à un manuscrit.
Récapitulons l’histoire d’un livre longtemps annoncé : en juin 2000, François Weyergans présentait son roman à des libraires, comme cela se fait souvent avant la rentrée littéraire. Habituellement, les écrivains ont à ce moment remis leur texte et il est presque imprimé. C’était loin d’être le cas. Il en avait le titre et le « pitch », comme on dit. Et, sans doute, de nombreux brouillons. Mais plusieurs brouillons ne font pas un livre, à moins de travailler et travailler encore, cinq ans durant, le temps de laisser son éditeur annoncer plusieurs fois la parution du roman, le temps de lasser certains, le temps d’en finir, malgré tout – et contre toute attente.
Au tennis, François Weyergans possède son équivalent : le joueur qu’étreint la peur de gagner. Et qui, au dernier moment, baisse les bras, laissant l’initiative à son adversaire. Sinon qu’il n’y a pas, en littérature, d’adversaire. Ni Michel Houellebecq, ni Jean-Philippe Toussaint, ni Olivier Adam, les trois autres finalistes du prix Goncourt 2005, n’avaient de prise sur les votes. Sinon qu’en définitive, pour la première fois depuis… très longtemps, un écrivain belge vient, mine de rien, d’ajouter son nom à la belle liste des lauréats du Goncourt. Et que, pas tellement parce qu’il est belge mais pour un tas de meilleures raisons, on ne peut que s’en réjouir.

2012

Un roman au nom de cocktail

Fidèle à sa réputation, François Weyergans s’est fait attendre. Plus de six ans depuis son précédent roman, Trois jours chez ma mère, prix Goncourt 2005. Avec une date de parution retardée deux fois, de janvier à mars, le temps aussi de changer le titre puisque le livre annoncé comme Mémoire pleine est devenu Royal Romance. Le titre précédent évoquait, semble-t-il, la saturation d’une mémoire de téléphone. Celui-ci est le nom d’un cocktail dont raffole Justine : « moitié gin, un quart Grand Marnier, un quart fruit de la passion, un soupçon de grenadine ».
Daniel Flamm a beaucoup aimé Justine qu’il a rencontrée à Montréal. Il se souvient d’elle et tente d’écrire pour comprendre ce qui est arrivé entre eux et à chacun d’eux, pourquoi leur histoire a eu lieu (« une expression qui tombe à pic : les lieux auront compté dans le récit que je m’apprête à faire »), comment elle s’est achevée. Et ce qu’il en reste.
Le début du roman nous en dit un peu plus sur Daniel Flamm, écrivain devenu conseiller artistique d’une papeterie finlandaise dont le patron s’est entiché de lui. Sur le papier, il semble en savoir presque autant qu’Erik Orsenna – auteur récent d’un livre sur le papier, avec un goût pour le savoir encyclopédique pareil à celui de Flamm. Celui-ci a écrit un ouvrage sur le sel pour lequel il a couru le monde. Avec Weyergans et Orsenna, l’Académie française ne manque pas de curiosité. Ni, pour eux deux en particulier, de sujets de conversation.
Flamm ressemble encore bien plus à Weyergans. Il lui est arrivé de renoncer à écrire un livre à force de retard provoqué par sa fascination pour les informations qui l’envahissent. « L’actualité est l’ennemie de mon travail », écrit-il. Un écrivain serait-il donc condamné à vivre en ermite afin d’éviter les distractions qui le détournent de son travail ? Poser la question n’est pas y répondre. Car ces distractions, ingérées, digérées, deviennent une part importante de la matière romanesque, la part qui relie, pour le lecteur, la fiction au monde.
Repassons par le sel pour revenir à Justine. Celle-ci a inspiré l’héroïne du roman que Flamm consacre au sel : « la jeune femme qui aimait les films pornos, la Québécoise sur qui je vais écrire maintenant quelque chose qui serait à mes romans comme ces bonus qu’on ajoute aux DVD. » Sinon que, dans ce cas précis, le film original n’existe pas et il faut l’imaginer d’après ce qu’en dit la sorte de bonus.
Tout l’art de François Weyergans est là, sur une ligne de fuite qui conduit toujours plus loin en marge du livre qu’il ne fera pas. Le romancier pratique la procrastination pour réussir à en faire une dynamique créatrice. On vogue avec lui où il nous mène, qu’importe l’endroit pourvu que le voyage soit beau, qu’on en rapporte des souvenirs à la pelle.
Donc, parler longuement de Justine ici est peut-être superflu. Puisqu’elle est le sujet affiché du roman, l’essentiel est probablement ailleurs et sa présence est le catalyseur autour duquel s’organisent des éléments disparates. Les lieux, notamment, dont il était question plus haut, Strasbourg, Paris, Montréal. La littérature, de Sterne à Starobinski. La musique, le cinéma, le théâtre – disons-le quand même, Justine est comédienne quand Daniel la rencontre. Sans oublier l’amour, moteur du roman. Et quantité de détails précis, dont tous ne concernent pas le sel ou le papier, qui créent massivement un saisissant effet de réel.