Affichage des articles dont le libellé est Claro. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Claro. Afficher tous les articles

vendredi 27 décembre 2019

La rentrée d'hiver à la Fnac (et chez Claro)

Oui, moi aussi, j'ai basculé en 2020, même si quelques articles sont encore à paraître dans Le Soir samedi (oh! c'est déjà demain!) sur des livres de 2019. Après, actualité brûlante oblige, celui paru hier sur un ouvrage de 2020, le déjà célèbre Consentement de Vanessa Springora, désormais ennemie jurée de Josyane Savigneau.
La Fnac s'intéresse aussi à la rentrée d'hiver, même si aucun prix littéraire n'est lié à la sélection qu'elle en fait - au contraire de la rentrée d'automne. Vingt romans et récits pour annoncer janvier, équitablement répartis entre les deux principaux genres, mais cinq (six?) traductions seulement dans un choix où la littérature française domine donc, et de loin. Jugez vous-mêmes.
  • Blandine de Caunes. La mère morte (Stock)
  • Sandrine Collette. Et toujours les forêts (Lattès)
  • Aurélien Delsaux. Pour Luky (Noir sur blanc)
  • Joseph Denize. Quand on parle du diable (Julliard)
  • Jean Echenoz. Vie de Gérard Fulmard (Minuit)
  • Iegor Gran. Les services compétents (POL)
  • Fabien Henrion. Plunk (Plon)
  • Régis Jauffret. Papa (Seuil)
  • Marcus Malte. Aires (Zulma)
  • Mesha Maren. Sugar Run (traduit par Juliane Nivelt, Gallmeister)
  • Gaëlle Nohant. La femme révélée (Grasset)
  • Joseph O'Connor. Le bal des ombres (traduit par Carine Chichereau, Rivages)
  • Delia Owens. Là où chantent les écrevisses (traduit par Marc Amfreville, Seuil)
  • Karina Sainz Borgo. La fille de l'Espagnole (traduit par Stéphanie Decante, Gallimard)
  • Guillaume Sire. Avant la longue flamme rouge (Calmann-Lévy)
  • Charles Sitzenstuhl. La Golf blanche (Gallimard)
  • Deb Spera. Le chant de nos filles (traduit par on ne sait qui, on s'en fout chez Charleston)
  • Vanessa Springora. Le consentement (Grasset)
  • Min Tran Huy. Les inconsolés (Actes Sud)
  • Cherise Wolas. La résurrection de Joan Ashby (traduit par Carole Hanna, Delcourt)

Claro n'a pas choisi vingt titres mais un seul dont il a dit je ne sais combien de fois sur Twitter ces dernières semaines à quel point il avait été secoué par Enfant de perdition, de Pierre Chopinaud. J'aurais voulu le lire avant les vingt de la Fnac, mais il ne m'est pas encore passé sous les yeux. Cela ne tardera pas trop, j'espère.
(Oui, Jean-Paul, j'aurais mieux fait de vous envoyer un message plutôt que cette bouteille à la mer, je sais...)

vendredi 12 juillet 2019

Rentrée littéraire : «Le Monde des livres» sans Claro



Fin d'une époque brève (deux ans) mais marquante, au Monde des Livres, puisque Claro consacre sa chronique hebdomadaire, dans le quotidien (que certains appellent encore "de la rue des Italiens", trente ans après que l'immeuble autrefois occupé par Le Temps a été abandonné par Le Monde - ceci était, entre parenthèses, une parenthèse) daté de ce jour non à un livre mais à la délicate question de "Comment se dire adieu". Lisez ce texte, vous comprendrez combien le regard de cet écrivain sur la littérature nous manquera à la rentrée - fixée le 22 août pour Le Monde des livres. Encore heureux qu'il compensera cette frustration de la meilleure des manières: avec son nouveau roman, Substance. Et puis, il reste son blog (pas besoin de panneau directionnel, vous avez ci-contre un lien vers le dernier billet qu'il y a publié, et la mise à jour se fait d'elle-même).
Bref, ces adieux n'empêcheront pas la terre de tourner et Le Monde de décerner, en septembre, son prix littéraire dont il a, le même jour, dévoilé la sélection.
  • Aurélien Bellanger. Le continent de la douceur (Gallimard)
  • Bernard Chambaz. Un autre Eden (Seuil)
  • Cécile Coulon. Une bête au paradis (L'Iconoclaste)
  • Marie Darrieussecq. La mer à l'envers (POL)
  • Jean-Paul Dubois. Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (L'Olivier)
  • Kevin Lambert. Querelle (Le Nouvel Attila)
  • Léonora Miano. Rouge impératrice (Grasset)
  • Yaël Pachet. Le peuple de mon père (Fayard)
  • Sylvain Pattieu. Forêt-Furieuse (Rouergue)
  • Jean-Philippe Toussaint. La clé USB (Minuit)

Simultanément ou presque, le réseau des librairies Cultura publiait son choix de quatre romans à paraître étiquetés "Talents Cultura". (Il y a aussi de la bande dessinée et du livre pour la jeunesse mais mon regard n'a pas porté jusque-là.) Ils sont quatre:
  • Olivier Dorchamps. Ceux que je suis (Finitude)
  • Philippe Hayat. Où bat le cœur du monde (Calmann-Lévy)
  • Alexandra Koszelyk. À crier dans les ruines (Aux forges de Vulcain)
  • Victoria Mas. Le bal des folles (Albin Michel)
Mais ne faites pas vos jeux tout de suite, il est beaucoup trop tôt.

jeudi 13 juin 2019

Rentrée littéraire : Claro, bon appétit!

Quatre ans, ce fut long depuis Crash-test, mais on a bientôt fini d'user sa patience à attendre le prochain roman de Claro - qui, il est vrai, a donné du sien pour occuper le temps depuis, entre articles, notes de blog, traductions et livres en marge (mais en marge de quoi? on vous le demande). Le 21 août, notez bien la date à laquelle il sera bienvenu de se précipiter chez son libraire, Substance viendra nourrir la rentrée littéraire d'Actes Sud. Pas encore de couverture sur le site de l'éditeur, mais déjà quelques éléments...

Présentation de l'éditeur

Le livre
Orphelin recueilli par une tante qui cuisine du matin au soir des plats extravagants, le jeune Benoit aimerait donner un sens à sa vie mais comment y parvenir quand on doute de tout et qu’on se demande si l’on est vivant ou mort, si l’on n’a pas été un légume avant de naître, et que faire de ce don étrange qui vous permet de communiquer avec l’au-delà? Perdu dans la forêt des ectoplasmes, Benoit tente d’échapper à ses cauchemars en fricotant avec les morts, mais sa rencontre avec Marguerite, plusieurs fois enlevée par des extraterrestres, va l’obliger à s'aventurer au bout de sa propre nuit. Entre vertige de l’indécidable et farce funéraire, Substance entraîne le lecteur de “l’autre côté”, à moins que ce ne soit dans le cruel secret des choses.

L'auteur
Né en 1962, Claro est l’auteur d’une quinzaine de fictions – dont Livre XIX (Verticales, 1997), Madman Bovary (Babel n° 1048), CosmoZ (Actes Sud, 2010), Plonger les mains dans l’acide (Inculte, 2011), Tous les diamants du ciel (Actes Sud, 2012), Crash-test (Actes Sud, 2015) – ainsi que d’un recueil d’essais, Le Clavier cannibale (Inculte, 2010).
Également traducteur de l’américain (une centaine d’ouvrages traduits : Vollmann, Gass, Gaddis, Rushdie…), Claro codirige la collection “Lot 49” au Cherche-Midi avec Arnaud Hofmarcher et est membre du collectif Inculte. Il tient un blog littéraire, “Le Clavier cannibale”, et le feuilleton du Monde des livres
Claro vit à Paris avec sa femme, la cinéaste Marion Laine, et leurs quatre enfants.

samedi 13 octobre 2018

Claro et Guy Jouvet, traducteurs distingués

On ne le dira jamais assez: les traducteurs sont les passeurs de toutes les littératures que nous ne lirions jamais sans eux, faute de connaître toutes les langues. Il arrive pourtant souvent qu'on les oublie quand on parle d'un livre qui ne seraient pas arrivés jusqu'à nous s'ils n'avaient pas été là. Les deux traducteurs qui viennent de recevoir les prix de la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs, avec la collaboration de l'Association des traducteurs littéraires de France, ont bénéficié de ce qu'on considère comme une faveur, et qui reste donc rare, alors que ce devrait être la norme: leurs noms se trouvent sur les couvertures des livres pour lesquels ils reçoivent, l'un (Claro) le Prix Laure-Bataillon, l'autre (Guy Jouvet) le Prix Bernard Hoepffner.

Claro a traduit l'immense (en volume et, semble-t-il, aussi en qualité mais malheureusement je n'ai pas trouvé le temps de le lire) Jérusalem, d'Alan Moore (Inculte). Je me demande toujours comment il fait pour mener de front autant de travaux considérables même s'ils ont tous en commun le (bon) goût littéraire - rien à voir avec un penchant pour la norme, comme l'a constaté Patrick Besson dans une récente chronique du Point, incapable de comprendre ce qui se passe quand les mots ne sont pas sagement alignés les uns derrière les autres, en uniformes et à la parade.
A propos de ce qui ressemble fort à une boulimie de travail, Claro m'avait fourni, il y a quelques années, cette explication - toujours valable, je crois:
Multiplier les formes d'écriture - romans plus ou moins longs, formats moyens pour le blog, forme ultra-courte pour Facebook -, répond à un besoin d'écriture à plusieurs niveaux, selon des vitesses et des intensités différentes, avec un impact allant de l'aléatoire à l'immédiat. Ecrire est une nécessité mais les formes que prend l'écriture peuvent tendre vers le divertissement, au sens où il est agréable (et utile) d'emprunter des «détours», une forme de jogging textuel qui entretient le clavier avant ou pendant de plus amples marathons.
Guy Jouvet a, de son côté, (re)traduit un des grands livres de Laurence Sterne, Un voyage sentimental (Tristram). Sterne est de ces écrivains dont on nous rappelle souvent, à juste titre, qu'ils sont nos contemporains - quelle que soit l'époque où ils ont vécu. Certes, mais les traductions anciennes sont souvent plus datées que le texte original. Et il est nécessaire de donner à la transposition de celui-ci un coup de jeune qui le rapproche de nous et permet de percevoir à quel point il touche aujourd'hui encore.

Le salon Lire en poche, de Gradignan, a pour sa part salué quelques ouvrages parus dans le format auquel il se consacre (et qui m'est cher):
  • Prix de littérature française à Négar Djavadi, pour Désorentiale (Liana Levi, coll. Piccolo)
  • Prix de littérature traduite à François Gaudry, pour la traduction de l’espagnol (Colombie) de Nécropolis 1209, de Santiago Gamboa (Ed. Métailié, coll. Suites)
  • Prix de littérature jeunesse à Marie-Aude Murail, pour L’Oncle Giorgio (Bayard Poche, coll. J’aime Lire)
  • Prix du polar à Christophe Guillaumot, pour Abattez les grands arbres (Ed. Points)

vendredi 22 juin 2018

PPDA à l'usine? Vive l'usine!

C'est une page ouverte dans mon navigateur depuis le 17, il y aura cinq jours cet après-midi. Elle m'a énervé, je me suis demandé si j'allais me calmer en la revoyant de temps en temps. Au contraire. Puisqu'il faut que je m'en débarrasse, allons-y. De quoi s'agit-il? D'un entretien avec Patrick Poivre d'Arvor, mieux connu sous le nom de PPDA, et qu'on ne confondra plus avec son double de latex, PPD, puisque celui-ci est mort des œuvres de Canal+. PPDA, lui, est bien vivant, la preuve, il se confie au Point qui titre d'une citation: "Un homme politique se doit d'avoir écrit au moins un livre."
En gros, si on parle d'homme politique français, difficile de contester. Ailleurs, même Donald Trump a écrit un livre, ou au moins l'a signé. Passons, ce n'est pas le sujet qui m'irrite. Et qu'en a-t-on à faire des affirmations qui ne suscitent pas la controverse? Rien. A moins qu'il en naisse de l'admiration - c'est une autre histoire. Ici, déclaration de bon sens qui dénote l'observation même pas aiguë des carrières françaises menant au pouvoir ou dans son antichambre, voire même dans l'arrière-cour de l'opposition.
Florent Baracco, qui interroge PPDA, commence par lui demander ce qu'il lit en ce moment. La réponse n'est pas très importante, c'est un livre de Vanessa Schneider à paraître à la rentrée - comme tous les chroniqueurs, PPDA a déjà un œil, mais peut-être pas les deux, dans la rentrée. Même Claro l'explique, et son cas est pourtant assez différent.
Là où PPDA touche au sublime, c'est quand il explique comment il lit. Attention, ça pique.
Je lis plutôt un livre à la fois, mais je lis affreusement vite. Je dis «affreusement», car je reçois beaucoup d'ouvrages que je dois lire pour pouvoir les chroniquer ou interroger leur auteur. Ma lecture est au laser, il faut que ça usine!
Affreux, l'usine! Voilà donc les Temps modernes, mon pauvre monsieur!


Franchement, de quoi se plaint-il? Est-ce un moyen sournois de préparer le terrain à une demande de surclassement dans l'échelle de pénibilité du travail? Critique littéraire: +3 (je dis ça sans savoir, j'ignore comment on compte, si c'est en degrés Celsius ou Fahrenheit). C'est dit apparemment sans rire et vraisemblablement sans honte.
Si lire te pèse, mon bonhomme (en chair et os, pas en latex), change de boulot! Bricole ou même va à la pêche. Les mots te laisseront tranquille et pas un auteur ne viendra taquiner le menu fretin avec toi.
Je me demande toujours ce qui leur prend, à ces forçats de la lecture, quand ils s'épanchent ainsi sur la masse infinie de leur travail, et l'heure qui tourne, et zut! il me reste encore deux cents pages et j'entre en studio dans une demi-heure - ce qui, dans le cas qui nous concerne en ce beau jour d'aujourd'hui, devrait suffire pour feuilleter encore cinq romans de la rentrée, si j'en juge d'après mes souvenirs d'une émission, j'ai oublié laquelle, dont les dernières minutes étaient consacrées à présenter, de manière critique, oui, oui, dire que c'est bien, que c'est attachant, que c'est émouvant, que c'est superbement écrit, c'est aussi une critique, une pile de livres haute comme moi et dont l'odeur d'encre fraîche avait dû l'enivrer.
Rendez-nous le flacon, on s'occupera de l'ivresse plus tard, quand on aura goûté au plaisir de lire, une notion qui semble étrangère à ce grand professionnel.

jeudi 7 décembre 2017

La mort de William H. Gass

Cette fois, ce n'est pas une dépêche AFP ni un supplément de plusieurs pages dans un quotidien national qui l'annonce, mais j'apprends par un tweet de Claro (qui d'autre?), qui a été son traducteur, la mort de l'immense et immensément méconnu William H. Gass, écrivain américain de 93 ans, auteur du Tunnel - un livre, rappelle Claro, pour lequel fut créée la collection Lot 49 au Cherche midi. Voici ce qu'il me disait en 2007, au moment où paraissait la version française d'un texte qui avait douze ans en version originale:
Aucun éditeur français n’avait voulu le faire à l’époque de sa sortie, pour des raisons tant économiques que floues (chacun pensant qu’un autre allait s’y coller). Quand j’ai décidé de trouver un « lieu » pour ce texte hors norme, je me suis pareillement heurté à de très nombreux refus. Il a fallu finalement ma rencontre avec Arnaud Hofmarcher et la décision de créer la collection Lot 49 pour que ce texte puisse voir le jour en langue française. Ce retard n’est, cela dit, nullement regrettable. Les grands textes se moquent des calendriers.
Et voici ce que j'avais écrit sur le livre.

Il fallait qu’un passeur hors normes s’y colle : Claro, en s’expliquant sur son travail de traducteur et en donnant en même temps un livre atypique inspiré par les Beatles, permet de comprendre pourquoi il s’est, le premier (aucune autre traduction n’existe encore), colleté avec le roman monstrueux de William H. Gass. Un ouvrage au volume impressionnant et à la structure déroutante, livré sans mode d’emploi.
On y entre donc en découvrant d’abord des particularités typographiques, des dessins, des ruptures sur la page – avant de découvrir les ruptures dans le discours et les phrases elles-mêmes. L’écrivain américain a mis trente ans à terminer ce livre et y a brisé toutes les règles habituelles de la fiction. Utilisant en outre quantité d’éléments autobiographiques puisque certains personnages ressemblent à ceux avec lesquels il a vécus, en particulier ses parents. Un père sectaire et une mère alcoolique sont l’objet de deux portraits féroces dont une certaine tendresse n’est cependant pas absente. Le narrateur, William Frederick Kohler, aimerait vivre en paix mais connaît l’art de la dispute et y consacre d’ailleurs des pages édifiantes, passant par toutes les phases, y compris « la dispute pour savoir qui a commencé la dispute ». Le genre de digression qui rapproche du personnage et de ses raisonnements serrés : il est professeur et a étudié très sérieusement le nazisme dans un essai intitulé Culpabilité et innocence dans l’Allemagne de Hitler.
Comme pour compenser, il se lâche dans des pages écrites sur un autre registre – ce que nous sommes en train de lire, son Tunnel. Une sorte de délire où le mal habite l’homme, en particulier lui-même, où les plaisanteries les plus insupportables sur la Shoah cohabitent avec des scènes pornographiques, où Magus Tabor, dont la pensée l’a irrigué en le déformant, est « le fondateur spirituel du Parti des Déçus du Peuple. » Tout un programme…
En fait, si l’on a bien suivi le chemin hypothétique qui traverse le roman, Kohler se sent prisonnier à un double titre. Prisonnier de l’érudition universitaire, d’abord, dont il s’évade par ce texte qui en est l’opposé. Prisonnier aussi de sa femme, qu’il a beaucoup aimée (avec quelques autres) mais du temps a passé et tout est devenu différent, à tel point qu’il l’appelle maintenant sa gardienne. Alors, il creuse un tunnel avec difficulté, espérant reconquérir ainsi une hypothétique liberté.
Dans les deux cas, le candidat à l’évasion doit masquer ses activités. Il cache les pages de son texte entre celles de son essai. « Je trouve juste que ma vie secrète y soit dissimulée. » Et il évacue comme il le peut les gravats dans lesquels il fouit – sa femme tombera un jour sur des tiroirs emplis de terre !
Le tunnel matériel nous importe moins, après tout, que celui creusé dans les mots et où il glisse parfois, en particulier au début du livre. Une évocation en appelle une autre, les sujets se heurtent dans un grand fracas de sens. Quoique le sens de tout cela soit peut-être le but ultime de sa recherche : « Quand j’écris sur le Troisième Reich ou maintenant, quand j’écris sur moi, est-ce vraiment la vérité que je veux ? Qu’est-ce que je veux, exactement ? découvrir qui je suis ? A quoi bon ? Je veux me sentir un peu moins mal à l’aise. »
Quitte à mettre le lecteur mal à l’aise. Celui-ci patine sur la glaise du tunnel des mots. Cherche une sortie qui ne vient pas. Respire de moins en moins bien. De temps à autre, des séquences forment des semblants de chapitres presque cohérents. Des histoires qui paraissent détachées de la masse et qui pourraient se suffire à elles-mêmes, si elles ne renvoyaient toujours à quelques obsessions majeures, celle de la haine semblant dominer toutes les autres, même le sexe qui pourtant occupe ici une place importante, avec les complexes qui l’accompagnent dans le cas de Kohler.
On tente de dégager des lignes de force. C’est le but, après tout, d’un article comme celui-ci. Mais ne serait-il pas plus pertinent de leur rendre le flou à travers lesquelles elles apparaissent ? A l’évidence, William H. Gass n’a pas cherché la limpidité. Il noie le poisson sans cesse, échange une idée contre une autre, tourbillonne dans un univers mi-réel, mi-imaginaire. Ce Tunnel est plein de courants d’air !
A l’arrivée, on peut penser tout et son contraire. Envisager, comme quelques critiques américains l’ont affirmé à la publication du roman, qu’il s’agit là d’un chef-d’œuvre. Ou s’interroger sur le sens des journées passées à sa lecture, sur ce qui en restera dans quelques mois. S’il s’agit de saluer un tour de force, l’évidence s’impose : c’en est un. Si le débat se place sur le plan de la littérature, les certitudes se diluent dans le livre lui-même. Le signe, peut-être, que Le tunnel crée sa propre nécessité, par des mécanismes inédits.

Plus tard, et entre autre publications (car j'en ai manqué, hélas!), j'ai eu l'occasion de revenir sur cet écrivain, quand Le musée de l'inhumanité, un autre ouvrage fascinant, est paru en français, traduit, cela va de soi, par le même écrivain-traducteur. C'était en 2015.

Joseph Skizzen est un imposteur : aux Etats-Unis, il s’est fabriqué un faux permis de conduire et son CV, s’il n’avait pas été très amélioré, ne lui aurait pas permis d’enseigner la musique dans une petite université. Parfois, il s’appelle Joey au lieu de Joseph mais il est vrai que son père avait mis en route la série des emprunts. Autrichien, il se fait passer pour Juif avec toute sa famille, peu avant la persécution d’un peuple auquel il tente de s’intégrer pour émigrer en Angleterre, avant de s’évaporer, peut-être vers le Canada.
Joseph, sa sœur Debbie et leur mère Miriam sont livrés à eux-mêmes et font à leur tour la traversée de l’Atlantique. Le garçon est doué pour la musique mais il est toujours un peu à côté de l’espace occupé par son corps. Il fera plus tard, lors des cours, des exposés aussi brillants que confus, dont chacun est un morceau de bravoure à goûter dans les débordements verbaux et les digressions nombreuses.
Il ne manque pas de morceaux de bravoure dans le roman, et William H. Gass les inscrit dans l’évolution de Joseph. Quand il est engagé dans une bibliothèque, Marhorie Bruss lui apprend en détail tout ce qu’on ne peut pas faire avec des livres. Ses instructions occupent une douzaine de pages, on n’en oubliera rien.
De la musique, Joseph est ainsi passé à la littérature et il travaille à un ouvrage définitif qui sera Le musée de l’inhumanité. Il y recense les pires horreurs de l’Histoire : « Ce qui était véritablement choquant dans sa collection, ce n’était pas le nombre d’êtres humains soi-disant assassinés, mais le nombre d’assassins soi-disant humains. » Il cherche à condenser sa pensée en une phrase qui connaîtra des dizaines de versions successives, pour en arriver à : « Skizzen s’attendait à voir l’humanité périr, mais finit par redouter qu’elle survive. »
Tragique et drôle, musical même en français, Le musée de l’inhumanité nous emmène très loin.

samedi 24 juin 2017

Les traducteurs meurent aussi (Régis Boyer)

Huit jours après sa mort, Régis Boyer a droit à une "brève" dans les pages livres de Libération. Voilà ce qu'on appelle une sortie discrète, à 84 ans. Régis Boyer a pourtant beaucoup écrit, essentiellement sur la littérature scandinave, et il a surtout beaucoup traduit, en particulier de la littérature islandaise. Gageons que, sans lui, la génération des auteurs de polars venus de cette petite île où il doit y avoir le plus fort pourcentage mondial d'écrivains par rapport à la population serait bien moins connue des lecteurs francophones. Et même en dehors des auteurs de polars, d'ailleurs.
Il n'y a guère plus discret qu'un traducteur - ou une traductrice. Bien qu'ils soient les indispensables passeurs sans qui nous ne lirions qu'une étroite tranche de ce qui s'écrit dans le monde. On les oublie souvent - moi-même, cela m'arrive, je dois, le rouge au front, le reconnaître. Carine Chichereau me l'avait fait remarquer l'autre jour, et elle avait raison. Claro aura, c'est exceptionnel, son nom de traducteur sur la couverture de l'épais (et très attendu) Jérusalem, d'Alan Moore, à paraître fin août chez Inculte. Il n'empêche qu'on n'en parle jamais assez. Dommage que ce soit à l'occasion de son décès, mais voici malgré tout un petit hommage à Régis Boyer, à propos de qui je retrouve quand même deux textes que j'ai signés, un paragraphe dans un entretien avec Jean-Claude Polet qui avait dirigé le volumineux Patrimoine littéraire européen, et tout un article sur l'écrivain norbégien Knut Hamsun, où j'avais fait la part belle au traducteur. Il s'appelait Régis Boyer.

Grégoire Polet répondait, en situant Régis Boyer dans la filiation de Dumézil, à une question que je lui posais sur l'importance de personnalités fortes dans les grands mouvements de traduction, notamment pour les langues relativement peu pratiquées internationalement:
Régis Boyer est un élève de Dumézil et Dumézil est le grand absent de cette anthologie - il lui a donné sa bénédiction avant de mourir -, mais c'est aussi un des grands modèles, un des grands initiateurs. Dumézil a mis un de ses élèves dans chacun des continents de la littérature européenne, il a mis Boyer ici, il a mis Guyonvarc'h du côté de la littérature irlandaise et c'est grâce à des Boyer, des Guyonvarc'h, que l'on voit arriver en masse maintenant des documents qui sont scientifiquement corrects et qui sont traduits avec aisance, de telle manière que le public puisse vraiment y avoir accès.

Quant à Knut Hamsun, voici l'intégralité du papier publié dans Le Soir en 1990 à l'occasion de la publication en français de son dernier roman, Le cercle s'est refermé.

Knut Hamsun était un sauvage. Ce Norvégien, qui obtint le prix Nobel de littérature en 1920, fut un être asocial, haïssant ses contemporains, jusqu'au jour où il trouva, crut-il, la lumière dans le nazisme. Ses tristes errements avec cette idéologie ne colorent cependant pas son oeuvre romanesque. Celle-ci s'était achevée en effet en 1936 avec un livre au titre significatif, Le cercle s'est refermé, enfin publié en français cette année.
Il achevait d'y développer sa vision de l'homme, avec un personnage complètement détaché de la société, Abel Brodersen, lui aussi un sauvage qui, à bien des égards, ressemble à son créateur. Il a voyagé jusqu'aux États-Unis, il a connu la pire des misères, il n'a jamais concrétisé les espoirs que son père avait placés en lui. En outre, Brodersen n'est pas écrivain, et il n'a donc d'autre façon de s'en tirer qu'en niant sa misère par le mépris. Il se moque de l'argent qu'il a donné aux femmes qu'il aimait, et même si sa bourse est le plus souvent plate, même s'il doit parfois vivre de rapines, terré dans une misérable cabane, il reste extérieur à ce qui lui arrive.
Pour nous faire connaître ce roman fort, au ton inhabituel, le traducteur, Régis Boyer, s'est attelé à une espèce d'apostolat dont Knut Hamsun n'a d'ailleurs pas été le seul à bénéficier. Car en plus des douze livres de celui-ci qu'a traduits Régis Boyer, il a aussi contribué pour une large part à notre connaissance de l'ensemble des littératures nordiques. On ne rend pas assez souvent hommage aux traducteurs. Il est vrai qu'ils ne sont pas tous de la qualité de celui-ci et qu'ils sont moins nombreux encore à brasser avec tant d'énergie des domaines linguistiques encore mal balisés pour les lecteurs de langue française. Régis Boyer a traduit aussi bien le Norvégien Tarjei Vesaas que la Danoise Karen Blixen, l'Islandais contemporain Halldor Laxness que les grands classiques des Sagas islandaises, un volume de la Bibliothèque de la Pléiade. Il a publié d'innombrables ouvrages consacrés à ces littératures qu'il aime, parmi lesquels Les Sagas islandaises (Payot), paru il y a douze ans et devenu un véritable classique, et, tout récemment, La Poésie scaldique, première étude en français sur l'art poétique des Vikings. Non content d'abattre à lui seul un travail considérable, il a aussi amené quelques-uns de ses élèves à la traduction de ce groupe de langues nordiques qu'il habite comme si elles étaient siennes. Il est donc, en grande partie, à l'origine de ce mouvement relativement récent grâce auquel de nombreux écrivains à la voix originale sont maintenant présents en grand nombre dans l'édition française. Un prix Femina pour Torgny Lindgren, un prix Point de mire pour Birgitta Trotzig peuvent être considérés comme les signes avant-coureurs d'une véritable vague qui, si elle vient du froid, élève cependant la température de la littérature dans son ensemble.
Ces écrivains, Régis Boyer les aime dans leur pureté, dans leur isolement, pas trop contaminés par les courants formalistes qui ont largement influencé notamment le roman français. De ce point de vue, Knut Hamsun est parfait. Cet irréductible occupe une place unique dans la fiction européenne. Et nul mieux que son traducteur, lecteur privilégié, ne peut dire en quoi son apport est essentiel.
Il y a en lui une voix originale, et il a des choses à dire que les autres n'ont pas dites. Sa façon de s'exprimer ne coïncide avec celle d'absolument personne d'autre, où que ce soit en Occident. Il a peut-être aussi des arrière-pensées politiques, politiques au sens vraiment large du mot.
La politique, parlons-en puisque dans la vie de Knut Hamsun, elle est la part d'ombre qu'il est impossible d'ignorer, même s'il est légitime, pour qui aime cet écrivain, de rêver à ce qu'il eût été sans ce lamentable épisode, survenu alors que sa carrière littéraire était terminée, rappelons-le.
C'est une autre affaire, qui n'a plus rien à voir avec son univers de créateur romanesque. Encore que les idées qu'il va développer sous le nazisme soient déjà latentes dans des romans comme celui-ci ou dans d'autres qui ont précédé comme, par exemple, L'Éveil de la glèbe. Mais s'il avait continué à écrire, je crois qu'il se serait répété. Je ne veux pas dire méchamment qu'il n'avait plus rien à dire, mais il avait dit au mieux ce qu'il avait à dire. Il a décrit tout son cercle. On peut penser qu'il a essayé, dans son personnage d'Abel de rassembler plusieurs aspects de différents personnages de ses autres romans. Abel est un personnage synthétique, en prenant l'adjectif dans le bon sens.
Autrement dit, pour son traducteur, Knut Hamsun n'existe plus guère après 1936, malgré la publication, en 1949, de Sur les sentiers où l'herbe repousse, cette espèce de faux journal qu'il a écrit à 92 ans, comme le décrit Régis Boyer.
La boucle enfin bouclée pour le public fracophone, il est possible maintenant d'accomplir un parcours complet dans l'oeuvre de Knut Hamsun. Une oeuvre abondante, dans laquelle il faut bien choisir si l'on désire se faire rapidement une idée de l'ensemble.
Il faut commencer par lire La Faim, son premier roman. Si cela vous plaît, vous pouvez continuer avec Pan et Mystères, qui sont de la même veine. Dans une deuxième étape, vous lisez les romans de critique sociale, comme Enfants de leur temps, La Ville de Segelfoss ou Femmes à la fontaine. Ensuite, vous lisez - parce que ç'est absolument indispensable - celui qui lui a valu le prix Nobel, L'Éveil de la glèbe. Et pour conclure, pour parfaire la synthèse, vous lisez Le cercle s'est refermé.
Il est presque étonnant qu'une grande traversée comme celle que propose Régis Boyer dans l'oeuvre de Knut Hamsun puisse fasciner autant qu'elle le fait, parce que jamais l'écrivain ne s'est inquiété de son public.
Je vais lâcher un mot qui me gêne mais... c'était le type de l'être humain inspiré. Il avait quelque chose à dire, pensait-il, il l'a dit. Ça vous plaît, ça ne vous plaît pas, il s'en moquait complètement. Il avait à créer ses personnages, à constituer son univers, il avait à essayer de faire passer son message, pour jargonner «modernement». Mais, pour le reste, il se moquait absolument de ce que vous et moi pouvions penser. Ça ne l'intéressait pas du tout. C'était d'ailleurs sa force. Il y a très peu d'écrivains au 20e siècle qui aient cette stature-là, qui soient aussi peu conscients de leur public potentiel.
Outre la force des livres de Knut Hamsun, ce qui séduit chez lui, c'est qu'il soit parvenu au terme de son entreprise romanesque, chose extrêmement rare puisque la plupart des auteurs abandonnent généralement, interrompus par la mort, leur oeuvre en cours de route...
Avec Knut Hamsun, on commet sans arrêt des erreurs de chronologie. Il avait 77 ans quand il a écrit Le cercle s'est refermé. Il ignorait absolument qu'il en avait encore pour quinze ou seize ans à vivre!
Curieusement, cet homme qui aujourd'hui semble avoir tant de choses à nous dire n'émouvait pas particulièrement ses compatriotes de son vivant. C'était peut-être seulement de leur part une manière de lui renvoyer son mépris.
C'était un grand écrivain, il avait été consacré par le prix Nobel, il avait une audience internationale. Alors, le Norvégien moyen s'inclinait devant la reconnaissance internationale. Mais je crois pouvoir affirmer qu'il n'était pas suivi.
Peu lui importait, et peu nous importe. Ce qui reste quand Le Cercle s'est refermé, c'est l'absolue déréliction d'un homme, Abel Brodersen, peut-être Knut Hamsun lui-même dans une autre époque de sa vie, qui abandonne ses semblables à leurs chimères et qui part à la poursuite de son insaisissable destin.
Retiré dans sa ferme de Norholm dont il avait fait un établissement modèle, Knut Hamsun aurait pu lui aussi rester à l'abri des rumeurs du monde et résister aux sirènes du nazisme. Il n'en a pas jugé ainsi. On peut, bien entendu, le lui reprocher. Mais on n'a pas le droit de juger ses livres sous l'éclairage de ce dérapage final.
En 1926, André Gide écrivait de La Faim: «Ah! combien toute notre littérature paraît, auprès d'un tel livre, raisonnable. Quels gouffres nous environnent de toutes parts, dont nous commençons seulement à entrevoir les profondeurs!» Ces gouffres, Knut Hamsun et d'autres écrivains nordiques nous invitent à en mesurer la dimension. Nous aurions bien tort de décliner leur invitation.

P.-S. J'aurais pu, le mois dernier, vous parler de Bernard Hœpffner, un autre grand traducteur. Claro lui a rendu hommage dans son blog.

mardi 13 décembre 2016

Le livre, ça va, ça vient (5)

C’est le jour des conseils que l’on espère bons, avec un œil vers les 517 romans annoncés en janvier et février. Rien que cela. Bibliographie exhaustive parue dans Livres Hebdo, mais seulement pour les abonnés – c’est-à-dire pas pour moi, malheureusement, ma dernière tentative de réabonnement ayant échoué pour des questions d’incompréhension administrative. (Livres Hebdo, si vous me lisez, ne me fourniriez-pas un accès gratuit en souvenir du blog que j’ai tenu chez vous ? Non ? Ah ! bon…) Je compense un peu avec, en bas de ce blog, la liste des livres à paraître selon les programmes des éditeurs et quelques autres sources dispersées. Dispersées, donc non exhaustives. Mais j’avais promis les conseils du jour, les voici. Ils viennent d’écrivains pour lesquels j’ai plus que de l’estime.

Le premier est donné par Claro, via Twitter :


Je l’ai remercié pour son conseil – que je vous passe donc maintenant, il a précisé :


Sachant où il situe Thomas Pynchon, voilà un enthousiasme qui en dit long. Et qui justifie d’y aller voir de plus près que je ne l’avais fait, au début de l’année dernière, pour L’accident de téléportation, pas lu malgré ma curiosité. En attendant de lire Glow (promesse que je me fais à moi-même), je vous copie l’argumentaire de l’éditeur, Joël Losfeld, sur son site :
Londres, 2010. Les employés d’une puissante société minière sillonnent le sud de la ville à bord de fourgonnettes blanches pour kidnapper certaines cibles.
Parallèlement à ces enlèvements, une nouvelle substance hypnotique, le « glow », est introduite dans les rave partie qu’organise Raf, jeune homme de vingt-deux ans. Au cours de l’une d’elles, Raf a le coup de foudre pour Cherish, une Américaine aux origines birmanes, mais celle-ci quitte la soirée sans laisser de trace. Quelques jours plus tard, il empêche deux hommes de la faire monter de force dans une
fourgonnette blanche. Lorsque la jeune femme disparaît à nouveau, Raf se lance alors dans une enquête qui lui permet de découvrir peu à peu les liens qui unissent la société minière, les kidnappeurs, la communauté birmane de Londres et le glow.
Au passage, je signale que Claro publie lui aussi un roman le 3 janvier, Hors du charnier natal (Inculte).

Deuxième conseil, signé Zadie Smith. Dans un long entretien publié par le site slate.fr, en réponse à une question sur les jeunes auteurs ou les livres lus récemment et qui ont piqué sa curiosité, elle dit : « J’ai vraiment été épatée par Homegoing de Yaa Gyasi. J’ai tout simplement trouvé ça sensationnel. »
Bonne nouvelle : le roman paraît aussi en traduction (même le titre est, d’une certaine manière, traduit : No Home) dans la première semaine de janvier, chez Calmann-Lévy qui le présente ainsi :
Maama, esclave Ashanti, s’enfuit de la maison de ses maîtres Fantis durant un incendie, laissant derrière elle son bébé, Effia. Plus tard, elle épouse un Ashanti, et donne naissance à une autre fille, Esi. Ainsi commence l’histoire de ces deux demi-sœurs, Effia et Esi, nées dans deux villages du Ghana à l’époque du commerce triangulaire au XVIIIe siècle. Effia épouse un Anglais et mène une existence confortable dans le fort de Cape Coast, sans savoir que Esi, qu’elle n’a jamais connue, est emprisonnée dans les cachots du fort, vendue avec des centaines d’autres victimes d’un commerce d’esclaves florissant avant d’être expédiée en Amérique où ses enfants et petits-enfants seront eux aussi esclaves. Grâce à un collier transmis de génération en génération, l’histoire se tisse d’un chapitre à l’autre : un fil suit les descendants d’Effia au Ghana à travers les siècles, l’autre suit Esi et ses enfants en Amérique.
En Afrique comme en Amérique, No Home saisit et traduit, avec une étonnante immédiateté, combien la mémoire de la captivité est restée inscrite dans l’âme d’une nation. Navigant avec talent entre histoire et fiction, nuit et lumière, avec une plume qui varie d’un continent à l’autre, d’une société à une autre, d’une génération à la suivante, Yaa Gyasi écrit le destin de l’individu pris dans les mouvements destructeurs du temps, offrant une galerie de personnages aux fortes personnalités dont les vies ont été façonnées par la loi du destin.

C’étaient deux, et même trois conseils de lecture pour le mois prochain, qui ne saurait tarder à émerger des brumes festives.

lundi 24 août 2015

Claro revisite l'Histoire du monde

Dans la rentrée littéraire qui déferle, on trouve un étonnant Crash-test signé Claro. Mais aussi, du même auteur, au rayon des livres au format de poche, la réédition de Tous les diamants du ciel, roman paru en 2012.
Claro est reparti pour un tour du manège enchanté (et infernal) sur lequel il revisite l’Histoire du monde. Antoine était mitron à Pont-Saint-Esprit en 1951, quand les habitants de cette commune furent saisis de transes provoquées peut-être par une fournée de pain où l’ergot de seigle aurait mal tourné, à moins que la CIA s’en soit mêlée. Sur ce fait divers authentique aux interprétations multiples, un rêve d’écrivain, Claro nous fournit quelques détails plus loin.
Puisqu’il y a des diamants dans le ciel et que Claro a écrit Black Box Beatles, il faut bien qu’une Lucy intervienne dans le roman, car… Lucy in the Sky with Diamonds. Le LSD n’est d’ailleurs pas étranger à ce qui arrive à Pont-Saint-Esprit – au moins dans une interprétation des faits –, ni à ce qui va suivre. Dans la deuxième partie, alors qu’on a quitté, toujours en 1951, la France pour New York, voici donc Lucy. Si son arrivée est prévisible, la suite l’est beaucoup moins. Avant de se poser à Paris pour y ouvrir le premier sex-shop, Les Sept Délices, dont Antoine pousse la porte un samedi soir de l’automne 69, Lucy n’a pas vécu que 18 ans. Elle a surtout traversé des aventures qui ressemblent à une époque dont elle est à la fois témoin et actrice. Sa mémoire pèse, au contraire de celle d’Antoine dont d’ailleurs nous ne saurons rien entre ces deux dates avant qu’il se raconte à Lucy. Mais son récit est entaché de doutes sérieux.
On ne sait trop sur quel pied danser, entre deux personnages dont la présence aux autres est loin d’avoir le même sens. Mais on danse avec allégresse, sur les frémissements d’une écriture qui s’avance souverainement : « Ne revenons pas sur toutes ces choses, qui sont passées, passées et dépassées, à quoi bon les remuer, les réchauffer, pouah, on n’en veut plus et c’est mieux ainsi, car regardez dehors : l’automne est là ! » Et c’est ainsi tout le temps, dans une joyeuse pétarade dont le brouhaha est celui de cette trentaine d’années pendant lesquelles tout semblait possible : les errements les plus inquiétants de la guerre froide comme les rebondissements individuels sur les multiples possibilités d’une société de consommation qui ouvre sans limites de nouveaux marchés.
Sous le brouhaha, on entend cependant clairement les paroles plus discrètes de deux personnages qui avaient besoin de se rencontrer pour se croire complémentaires.
Qui se souvient de Pont-Saint-Esprit et de la curieuse épidémie de 1951 ?
En fait, il s’agit d’un drame qui a beaucoup marqué la France d’après-guerre. Le fait que l’intoxication ait été causée par le pain quotidien, autrement dit un aliment traditionnel et religieux, a contribué à accentuer le traumatisme. Bien sûr, ce « fait d’été » a fini par tomber plus ou moins dans l’oubli. Mais il y a quelques années, H.P. Alabarelli a émis l’hypothèse que l’affaire du pain maudit était due à une expérience d’une des cellules de la CIA chargée d’expérimenter le LSD sur des populations civiles. Cette transsubstantiation du pain en drogue m’a évidemment fasciné.
Vous utilisez autant les faits que les rumeurs. Sur le même plan ?
Dans cette affaire de pain maudit, de CIA, et dans un contexte paranoïaque, les frontières entre réel, possible, probable et faux sont brouillées. Il y a ce qu’on sait et ce qu’on peut inférer, deviner, extrapoler. La guerre froide a eu cette particularité de changer la simple trouille en fantasme. L’espionite, les gadgets, les opérations secrètes, le double jeu, tout ça a pour but d’empêcher le citoyen de faire la part entre la menace réelle et la menace possible. On n’a aucune preuve certaine que la CIA ait « dosé » la ville de Pont-Saint-Esprit, mais le seul fait que la chose soit techniquement possible suffit à en rendre le spectre prégnant.
Où se niche ce qu’on pourrait appeler la poésie du texte ?
C’est une question compliquée. C’est même LA question. Le problème du roman, dans la mesure où il cherche à traiter le réel sous l’angle narratif (et descriptif, dialogique…), c’est que très vite il s’oublie comme invention langagière pour n’être plus que rendu, restitution. La force de la chose racontée l’emporte sur l’approche, la vision, l’appréhension. On tient par exemple un sujet intéressant, et on confie à ce sujet la responsabilité du récit. D’où les impasses du roman, en particulier du roman bourgeois (le modèle dominant) qui réduit l’aventure du livre au déroulement de l’action (et à son commentaire abâtardi). La « poésie » – et par ce mot j’entends ici les forces subversives de la langue – joue, peut jouer dans le roman le rôle d’un contre-pouvoir. Ce qui manque souvent au roman, c’est justement la menace poétique. Je suis plus influencé par Rimbaud que par Balzac quand j’écris un roman, pour schématiser.

jeudi 12 décembre 2013

Les meilleurs poches de l'hiver (2)

Suite (et pas fin) d'une sélection qui propose de la bonne, de la très bonne lecture à bas prix. On rogne sur le format et les coûts, pas sur la qualité...

Claro, CosmoZ

On prend son souffle, on plonge dans Le Magicien d’Oz revu par Claro et transposé dans la première partie du 20e siècle. L’époque est furieuse, traversée par deux guerres mondiales. Virtuose, l’écrivain multiplie les parallèles entre la trame de départ et la réalité, et se place au niveau du mythe. Les personnages nous parlent d’une éternité ébranlée par les terribles secousses qu’ils subissent. Cette course à travers le temps et l’espace est un grand coup de frais sur le roman français.


Un Européen ensauvagé, décivilisé, revient à la civilisation après dix-sept ans passés en compagnie des Aborigènes d’Australie. Il doit tout réapprendre. Octave de Vallombrun, qui a découvert le naufragé, s’en charge, certain d’y gagner ses galons de scientifique reconnu par la Société de Géographie. Plusieurs logiques contradictoires s’affrontent pour lui compliquer une tâche qui débouche sur davantage de questions que de réponses. La principale : qu’est-ce qu’un homme ? Une belle énigme.

Michel Bussi, Nymphéas noirs

Dans Giverny, ville-musée, Monet attire toujours les touristes. Souterrainement, les habitants du lieu vivent leurs espoirs et leurs folies, jusqu’à la mort parfois. Trois personnages de femmes d’âges différents hantent un roman construit avec une troublante efficacité. Nous ne comprendrons qu’un peu avant de finir comment Michel Bussi nous a baladés et pourquoi nous l’avons suivi. Malgré tout ce qu’il ne disait pas. Ou grâce à ce qu’il ne disait pas dans sa manière de jouer avec les époques.


Treize ans plus tôt, cinq petites filles ont disparu à Ennatown. Quatre ont été retrouvées au fond de l’eau. La dernière, la police l’ignore, est toujours séquestrée par « le Noyeur ». Elle réussit à libérer sa fille qui est née pendant la détention et celle-ci se promène dans la ville en ouvrant de grands yeux sur tout ce qu’elle n’avait jamais vu. Son errance en compagnie d’un SDF noir et débile léger coïncide avec la curiosité de Vince Limonta, ex-flic, pour cette affaire. Soufflant.

Richard Powers, Gains

Presque deux siècles de l’histoire d’une fabrique de savon et de ses propriétaires. Presque deux siècles d’histoire économique, avec les crises et surtout les gains à condition de suivre la logique de l’industrialisation, de la diversification, de la mondialisation et de tous ces mots en -tion qui réjouissent les capitalistes. L’ampleur du roman de Richard Powers correspond à celle de la matière qu’il brasse avec autant de talent que de perspicacité.

jeudi 22 août 2013

Claro et sa bombe à retardement

Un bon siècle après la publication d’un best-seller absolu de la littérature de jeunesse, soit le temps qu’il fallait le laisser reposer pour lui donner une dimension nouvelle, Claro s’empare du Magicien d’Oz. Le roman de L. Frank Baum sorti en 1900 puis, en 1939, le film de Victor Fleming ont fait des aventures de Dorothy un classique, aux Etats-Unis comme dans le monde. Dorothy vit dans la grisaille du Kansas. Est emportée par une tornade. Suit un chemin de briques jaunes pour arriver au pays d’Oz, dans la cité d’Emeraude dirigée par le fameux magicien sur les pouvoirs duquel elle compte pour trouver un moyen de rentrer chez elle…
Il vaut mieux avoir à l’esprit ces éléments, et quelques autres, avant d’entrer dans CosmoZ. Claro les utilise en effet comme une trame sur laquelle il tisse un tout autre genre de tapis. Où la féerie renvoie à un monde contemporain des années écoulées entre le livre et le film, et au-delà. Où la fantaisie laisse sa marque jusque dans la typographie, quand Baum, le nom, devient Baum-Baum, le bruit, aussi explosif que les Dupont-Dupond dont le cœur et la voiture font boum dans Tintin au pays de l’or noir
On ne résumera pas CosmoZ, quand bien même on le voudrait. C’est tout bonnement impossible. Les personnages courent à travers le temps et basculent d’Oz en ChaoZ – les titres des deux parties – en même temps que le monde s’affranchit du fantastique pour entrer de plain-pied dans l’ère du réalisme. Ou peut-être est-ce le cinéma qui s’affranchit du noir et blanc pour en arriver à Blanche-Neige et les sept nains, de Walt Disney, concurrencé deux ans plus tard par ce Magicien d’Oz qui se veut plus spectaculaire et où des nains apparus dans CosmoZ jouent leurs propres rôles. A moins que la radioactivité, la meilleure amie de l’homme, change de fonction quand les ouvrières qui peignent au radium les aiguilles des montres se décorent aussi les ongles avec le même produit, et se demandent de quel mal elles souffrent. Avant de manifester sa force à Los Alamoz – oui, avec « z », tout est contaminé.
C’est tout cela à la fois, et beaucoup d’autres choses. Le tourbillon qui a emporté Dorothy correspondait à un appel d’air beaucoup plus puissant, dans lequel Claro s’engouffre comme un seul homme – alors qu’il est multiple, comme chacun sait ou devrait le savoir.
A propos de ce livre, il nous disait avoir eu « le projet d’écrire une histoire chahutée de la première moitié du vingtième siècle, suite logique à un précédent ouvrage publié en 1997, Livre XIX, qui tentait d’embrasser le dix-neuvième siècle dans ses motifs et ses styles. » Vaste programme. Mené à bien avec une énergie dévastatrice, dont quelques personnages font les frais.
Il en va ainsi du Bonhomme en fer blanc et de l’Epouvantail, tous deux présents dans Le magicien d’Oz. Nick Chopper et Oscar Crow, présents dans les tranchées de 14-18, en sont les doubles parfaits, sinon qu’ils ont à subir les effets de bombes dévastatrices. Le premier, devenu la Charpie après qu’il a été ramassé en morceaux, est réparé par un chirurgien aussi génial que fou qui fait de lui un homme-machine. Le second a désormais de la paille dans la tête et dispose d’une mémoire limitée à quelques instants. Il ne se souviendra jamais, par exemple, qu’il a ramassé la montre de Nick sur le champ de bataille.
Tous les deux sont soignés par une infirmière de qualité. Dorothy en personne, en quête d’un hypothétique retour au Kansas, par cet étonnant séjour en Europe. Où l’on rencontre aussi les nains jumeaux Avram et Eizik, auxquels la plume de l’écrivain prête des monologues, ou plutôt des duologues assez embrouillés pour que ni l’un ni l’autre ne sache plus qui parle, et nous pas davantage.
CosmoZ est un cirque digne de Barnum – ôtez le « r » et le « n », il reste Baum. Une succession de numéros vertigineux inscrits dans une vision globale pour le moins déstabilisante. Drôle et tragique. Bref, un chef-d’œuvre.

vendredi 1 février 2013

« Golden Gate », le roman en vers de Vikram Seth


Peu banal, notamment parce qu’écrit en vers, et même en sonnets, Golden Gate, le premier roman de Vikram Seth a mis plus de vingt ans avant de trouver un traducteur capable de relever le défi formel qu’il opposait à toute tentative classique de passage en français.
Claro, homme de tous les défis, et qui en a vu d’autres, a ouvert le chantier pour un résultat époustouflant : Golden Gate, en alexandrins, épouse un rythme que le lecteur adopte sans efforts après quelques pages à peine, bercé par une vague régulière qui relance sans cesse le récit. (Juste récompense de son travail, le nom du traducteur se trouve sur la couverture de la réédition au format de poche, c'est assez rare pour être noté.)
Car il s’agit bien d’un roman, bourré de rebondissements pour les personnages et de clins d’œil de la part de l’auteur. De temps à autre, celui-ci abandonne le fil de son histoire – de ses histoires – pour des apartés plein d’ironies. Il remplace par une pirouette, sous prétexte de censure, un sonnet qui aurait dû être érotique. Ou il décrit l’enthousiasme mondain d’un éditeur apprenant qu’il écrit son premier roman, enthousiasme très vite refroidi quand l’auteur précise quelle forme aura ce livre…
Au milieu des années 80, John, yuppie de San Francisco, se découvre en mal d’affection. Les amitiés sont fragiles. Phil fut un bon compagnon à l’université, mais il milite contre les armes tandis que John travaille pour cette industrie. Janet fut une excellente camarade, mais la sculpture et la musique l’ont investie à temps plein. Les liens ne sont cependant pas tout à fait distendus, il reste possible de renouer des relations suivies. A condition d’accepter les nouveaux horizons de chacun.
Vikram Seth organise une vaste entreprise de séduction, une danse à laquelle participent ses nombreux personnages. Au fil de leurs mouvements, ils se rapprochent ou s’éloignent, frôlent la grâce et le bonheur, retombent dans la solitude et la tristesse.
Un chat possessif se révèle un obstacle à l’amour. La religion pousse Ed à renoncer à Phil. La mort rôde, elle aussi, menaçante…
Au fond, Golden Gate est l’œuvre d’un écrivain romantique qui aurait apprivoisé les sentiments. Il y a des fleurs et des baleines, les petits oiseaux chantent. Mais le monde est présent, qui rappelle sa dureté à tout instant.
Golden Gate est surtout un livre par lequel on a plaisir à se laisser prendre. Il coule aussi librement que bouge l’eau sous le pont du titre. Et, comme lui, il est fortement arrimé aux deux tours entre lesquelles il se déploie. Elles s’appelleraient, ici, l’amour et les contingences. Forces contraires réunies pour une longue et belle traversée au cours de laquelle Vikram Seth, pour la première fois, montrait un talent confirmé depuis dans Un garçon convenable, Quatuor ou Deux vies.
ENTRETIEN
Il y a une quinzaine d’années, à la parution d’Un garçon convenable, vous nous disiez que Golden Gate avait été considéré comme démodé. Est-ce pourquoi il a fallu attendre si longtemps la traduction ? Ou votre notoriété est-elle devenue suffisante ?
Golden Gate peut être considéré soit comme tout à fait démodé, soit ridiculement avant-gardiste. Mais je l’ai écrit ainsi parce que c’était la forme prise par mon inspiration. Je pense que la raison pour laquelle il a fallu tant de temps pour le traduire relève moins de questions de notoriété ou de mode que de la difficulté de l’entreprise. Il a fallu un traducteur avec le courage, l’envergure et l’excentricité de Claro pour tenter quelques strophes avant qu’un éditeur comme Grasset puisse le prendre.
« Sonnets pouchkiniens », écrivez-vous. Quelle part d’Eugène Onéguine vous a-t-elle influencé ?
Pas le sujet, non, sinon qu’il circule pas mal d’amour dans les deux livres. Pas vraiment la construction non plus : le roman de Pouchkine a la forme d’un sablier, tandis que le mien a celle de la lettre « W ». Ne me demandez pas d’expliquer ce que je veux dire par là ! Mais, en termes de tonalité (une langue plus ou moins soutenue, de la narration aux digressions de l’auteur, du rire aux larmes), je dois beaucoup à Pouchkine, comme dans la forme du sonnet.
Contemporain par le contexte, Golden Gate semble tout aussi anachronique par la forme. Ce choix correspond-il à une nécessité profonde ?
Peut-être qu’avec une présence aussi envahissante de l’amour dans le roman (l’amour de la famille, l’amour de la nature, l’amour gay, l’amour d’un vignoble, l’amour d’un chat, etc.), il était nécessaire d’éviter l’écueil consistant à passer de  la « sensibilité » à la « sensiblerie » en étant rigoureux dans la forme – ainsi qu’en utilisant l’ironie. En outre, c’était plaisant d’écrire en pieds et en rimes pour les parties les plus amusantes de l’histoire, et c’était un défi pour les parties plus tristes, où le vers pouvait renforcer le pouvoir de l’émotion, mais présentait le risque de l’amoindrir.

lundi 17 septembre 2012

Les entretiens de la rentrée : Claro

On ne parle pas assez à mon goût du nouveau roman de Claro, Tous les diamants du ciel, traversée hallucinée d'une vingtaine d'années du siècle dernier à travers deux personnages - un homme et une femme, Antoine et Lucy - aussi différents que possible mais qui, ensemble, font des nœuds dans le réel et l'imaginaire. Voici donc, pour compenser le (relatif) silence de la presse, un entretien réalisé par messagerie électronique, et dont une partie est parue dans Le Soir.
Qui se souvient de Pont-Saint-Esprit et de la curieuse épidémie de 1951 ? Vous, bien sûr. Mais d’où vient l’idée d’utiliser ce point de départ ?
En fait, il s’agit d’un drame qui a beaucoup marqué la France d’après-guerre. Le fait que l’intoxication – les crises de folie, les hallucinations… – ait été causée par le pain, le pain quotidien, autrement dit un aliment traditionnel et religieux, a contribué à accentuer le traumatisme. Bien sûr, ce « fait d’été » a fini par tomber plus ou moins dans l’oubli. Mais il y a quelques années, le livre d’un chercheur américain a rouvert le dossier. Dans son enquête sur les pratiques de la CIA pendant la guerre froide – A Terrible Mistake –, H.P. Alabarelli a émis l’hypothèse que l’affaire du pain maudit était due à une expérience d’une des cellules de la CIA chargée d’expérimenter le LSD sur des populations civiles, à leur insu. Il existe un document déclassifié où est mentionnée une certaine « opération Pont-Saint-Esprit ». Du coup, quelques médias ont relayé l’info, et le gouvernement français a même demandé au gouvernement américain des éclaircissements sur cette possible opération – sans résultat, bien sûr. C’est ma fille qui a porté à ma connaissance cette affaire, dont j’ignorais tout. Or je venais de finir CosmoZ et cherchais un repère historique située dans les années 50 afin de poursuivre mon projet d’histoire « décalée » du vingtième siècle. Cette transsubstantiation du pain non pas en corps mais en drogue m’a évidemment fasciné.
Vous utilisez autant les faits que les rumeurs. Sur le même plan ?
Dans cette affaire de pain maudit, de CIA, et dans un contexte paranoïaque, les frontières entre réel, possible, probable et faux sont brouillées. Il y a ce qu’on sait – grâce entre autres aux recherches de Kaplan (Cf. son livre paru il y a quelques années chez Fayard, Le Pain maudit), ou à la publication de documents de la CIA déclassifiés et consacrées à la manipulation mentale – et ce qu’on peut inférer, deviner, extrapoler. La guerre froide a eu cette particularité de changer la simple trouille en fantasme. L’espionite, les gadgets, les opérations secrètes, le double jeu, tout ça a pour but d’empêcher le citoyen de faire la part entre la menace réelle et la menace possible. On n’a aucune preuve certaine que la CIA ait « dosé » la ville de Pont-Saint-Esprit, mais le seul fait que la chose soit, techniquement et intentionnellement, possible suffit à en rendre le spectre prégnant. L’histoire peut donc être vécue – et racontée – sous l’angle hallucinatoire, sans que ça lui enlève une once de plausibilité.
Vous vous rapprochez de notre époque : le 19e siècle dans Livre XIX, la première moitié du 20e dans CosmoZ, les années 1950 à 1970 maintenant. Cette remontée dans le temps correspond-elle à un projet global ?
Ce projet s’est précisé à la fin de Livre XIX. Je me suis aperçu que je ne pouvais pas vraiment aborder le présent dans l’écriture sans procéder à un lent décryptage fantasmatique des événements qui y conduisent. C’est une contrainte comme une autre, assez naïve et simpliste au demeurant. Elle n’empêche pas d’écrire des ouvrages « adventices », des livres de traverse, qui explorent d’autres champs – comme Black Box Beatles, Bunker Anatomie, etc. Mais il est vrai qu’avec CosmoZ, le projet s’est précisé, a pris une certaine ampleur. Néanmoins, c’est un cadre, et non une force motrice. Chaque livre se veut différent, tant par l’écriture que par les enjeux, les perspectives.
Le mouvement qui habite Tous les diamants du ciel est autant celui d’années agitées que celui des personnages, que celui de l’écriture. Est-ce ainsi que vous envisagez la cohérence de votre travail ?
La cohérence d’un livre ne doit pas rester intentionnelle. Il appartient au livre même – dès qu’il cesse d’être mécanique pour devenir organique – d’en fixer les conditions.  Dans la mesure où je voulais traiter d’un prisme déformant – la drogue –, il fallait que tout soit sujet à déformation, que ce soit le point de vue, les faits décrits, les sensations, les interprétations, les formes, etc. L’Histoire n’est pas seulement un cauchemar dont on n’arrive pas à se réveiller, comme le disait Joyce, c’est aussi une machine à produire des lectures. Nous lisons le monde, d’abord en temps réel, puis rétrospectivement. Nous sommes les propres historiens de nos ignorances. J’ai voulu mettre en scène la distorsion qui existe entre le vécu et le programmé, le subi et la manipulation. Je n’ai pas une conception particulièrement paranoïaque de l’Histoire, mais le fait est que nous n’entendons que quelques notes de la partition que d’autres jouent pour nous. La répression de l’après Mai 68, les expériences biologiques françaises en Algérie après l’indépendance, l’utilisation du LSD par la CIA, tout ça, nous ne l’apprenons que plus tard, et de façon lacunaire. Le vécu demeure un puissant désordre et chaque molécule a sa propre conception d’un éventuel organisme en devenir.  Par l’écriture, je cherche à rendre la sismographie toujours faussé du vécu.
Antoine et Lucy, les personnages principaux, ont peu de points communs. Il a une « mémoire incendiée », elle se souvient de tout. Est-ce entre ces deux extrêmes que se développe l’espace romanesque ?
Ils sont comme l’abscisse et l’ordonnée d’une diagonale qui serait la lecture. Antoine a un rapport « troué » à la mémoire, il ne sait pas si ce dont il se souvient est réel ou pas, seulement qu’il s’agit de souvenirs correspondant à du possible. Lucy, elle, cherche à fuir cette mémoire, qui est pour elle comme une poigne l’empêchant de décoller. Mais tous deux sont, à leur échelle, des jouets du LSD. Bien sûr, le LSD n’est pas ici que la drogue synthétisée par Albert Hofman, c’est avant tout un mode d’appréhension, une façon de faire délirer l’histoire pour mieux la pénétrer, puisque l’histoire elle-même délire.
Les dernières lignes sont celle d’un désenchantement. Pour Lucy, bien sûr, dans le livre. Et pour vous aussi ?
L’auteur du livre ne se confond pas avec la personne réelle qui écrit. L’écriture fait devenir autre, et donc, à ce point final du récit, disons que celui qui écrit assume totalement le désenchantement, avant de passer à autre chose, « tout autre chose ».
Entre vos livres s’établissent parfois des axes de circulation souterraine. Tous les diamants du ciel renvoie, indirectement, à Black Box Beatles. Est-ce une volonté de votre part, ou la conséquence naturelle de ce qu’est votre univers personnel ?
On ne construit pas son œuvre comme si l’on était son propre critique ou spécialiste, fort heureusement. Je pense plutôt que l’œuvre en cours, si elle est à la fois suffisamment « tenue » et correctement « lâchée » développe ses propres logiques, ses lignes de force, ses obsessions. Elle est plus intelligente que l’auteur, plus structurée et plus libre. A condition bien sûr qu’on lui consacre plus que du temps et de l’attention. Les livres aiment se répondre, se compléter (et aussi se contredire) à l’insu de l’auteur, car un auteur ne travaille pas dans le pur champ du conscient, il fricote avec les puissances du langage, ce qui forcément rend la lutte mouvante, surprenante.
Où se niche ce qu’on pourrait appeler la poésie du texte ? Dans une manière de scruter le réel ? Dans une certaine distance par rapport à ce réel ? Dans le rythme et les mots ? Dans tout cela à la fois ?
C’est une question compliquée. C’est même LA question. Le problème du roman, dans la mesure où il cherche à traiter le réel sous l’angle narratif (et descriptif, dialogique…), c’est que très vite il tombe dans son propre écueil, il s’oublie comme invention langagière pour n’être plus que rendu, restitution. La force de la chose racontée l’emporte sur l’approche, la vision, l’appréhension. On tient par exemple un sujet intéressant, et on confie à ce sujet la responsabilité du récit. D’où les impasses du roman, en particulier du roman bourgeois (le modèle dominant) qui réduit l’aventure du livre au déroulement de l’action (et à son commentaire abâtardi).  La « poésie » – et par ce mot j’entends ici les forces subversives de la langue – joue, peut jouer dans le roman le rôle d’un contre-pouvoir. Elle permet au récit de ne pas céder bêtement à la pure tentation narrative, aux diktats du récit, elle le force à se confronter à la matière même qu’il éprouve, à savoir la texture et les plis des mots, la guerre secrète de la syntaxe, etc. Ce qui manque souvent au roman, c’est justement la menace poétique. Je suis plus influencé par Rimbaud que par Balzac quand j’écris un roman, pour schématiser. Le lecteur a droit à autre chose qu’un conte. Il doit être confronté à des énoncés inédits, des formules magiques – des illuminations, et non de simples éclaircissements.