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samedi 13 octobre 2018

Claro et Guy Jouvet, traducteurs distingués

On ne le dira jamais assez: les traducteurs sont les passeurs de toutes les littératures que nous ne lirions jamais sans eux, faute de connaître toutes les langues. Il arrive pourtant souvent qu'on les oublie quand on parle d'un livre qui ne seraient pas arrivés jusqu'à nous s'ils n'avaient pas été là. Les deux traducteurs qui viennent de recevoir les prix de la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs, avec la collaboration de l'Association des traducteurs littéraires de France, ont bénéficié de ce qu'on considère comme une faveur, et qui reste donc rare, alors que ce devrait être la norme: leurs noms se trouvent sur les couvertures des livres pour lesquels ils reçoivent, l'un (Claro) le Prix Laure-Bataillon, l'autre (Guy Jouvet) le Prix Bernard Hoepffner.

Claro a traduit l'immense (en volume et, semble-t-il, aussi en qualité mais malheureusement je n'ai pas trouvé le temps de le lire) Jérusalem, d'Alan Moore (Inculte). Je me demande toujours comment il fait pour mener de front autant de travaux considérables même s'ils ont tous en commun le (bon) goût littéraire - rien à voir avec un penchant pour la norme, comme l'a constaté Patrick Besson dans une récente chronique du Point, incapable de comprendre ce qui se passe quand les mots ne sont pas sagement alignés les uns derrière les autres, en uniformes et à la parade.
A propos de ce qui ressemble fort à une boulimie de travail, Claro m'avait fourni, il y a quelques années, cette explication - toujours valable, je crois:
Multiplier les formes d'écriture - romans plus ou moins longs, formats moyens pour le blog, forme ultra-courte pour Facebook -, répond à un besoin d'écriture à plusieurs niveaux, selon des vitesses et des intensités différentes, avec un impact allant de l'aléatoire à l'immédiat. Ecrire est une nécessité mais les formes que prend l'écriture peuvent tendre vers le divertissement, au sens où il est agréable (et utile) d'emprunter des «détours», une forme de jogging textuel qui entretient le clavier avant ou pendant de plus amples marathons.
Guy Jouvet a, de son côté, (re)traduit un des grands livres de Laurence Sterne, Un voyage sentimental (Tristram). Sterne est de ces écrivains dont on nous rappelle souvent, à juste titre, qu'ils sont nos contemporains - quelle que soit l'époque où ils ont vécu. Certes, mais les traductions anciennes sont souvent plus datées que le texte original. Et il est nécessaire de donner à la transposition de celui-ci un coup de jeune qui le rapproche de nous et permet de percevoir à quel point il touche aujourd'hui encore.

Le salon Lire en poche, de Gradignan, a pour sa part salué quelques ouvrages parus dans le format auquel il se consacre (et qui m'est cher):
  • Prix de littérature française à Négar Djavadi, pour Désorentiale (Liana Levi, coll. Piccolo)
  • Prix de littérature traduite à François Gaudry, pour la traduction de l’espagnol (Colombie) de Nécropolis 1209, de Santiago Gamboa (Ed. Métailié, coll. Suites)
  • Prix de littérature jeunesse à Marie-Aude Murail, pour L’Oncle Giorgio (Bayard Poche, coll. J’aime Lire)
  • Prix du polar à Christophe Guillaumot, pour Abattez les grands arbres (Ed. Points)

samedi 24 juin 2017

Les traducteurs meurent aussi (Régis Boyer)

Huit jours après sa mort, Régis Boyer a droit à une "brève" dans les pages livres de Libération. Voilà ce qu'on appelle une sortie discrète, à 84 ans. Régis Boyer a pourtant beaucoup écrit, essentiellement sur la littérature scandinave, et il a surtout beaucoup traduit, en particulier de la littérature islandaise. Gageons que, sans lui, la génération des auteurs de polars venus de cette petite île où il doit y avoir le plus fort pourcentage mondial d'écrivains par rapport à la population serait bien moins connue des lecteurs francophones. Et même en dehors des auteurs de polars, d'ailleurs.
Il n'y a guère plus discret qu'un traducteur - ou une traductrice. Bien qu'ils soient les indispensables passeurs sans qui nous ne lirions qu'une étroite tranche de ce qui s'écrit dans le monde. On les oublie souvent - moi-même, cela m'arrive, je dois, le rouge au front, le reconnaître. Carine Chichereau me l'avait fait remarquer l'autre jour, et elle avait raison. Claro aura, c'est exceptionnel, son nom de traducteur sur la couverture de l'épais (et très attendu) Jérusalem, d'Alan Moore, à paraître fin août chez Inculte. Il n'empêche qu'on n'en parle jamais assez. Dommage que ce soit à l'occasion de son décès, mais voici malgré tout un petit hommage à Régis Boyer, à propos de qui je retrouve quand même deux textes que j'ai signés, un paragraphe dans un entretien avec Jean-Claude Polet qui avait dirigé le volumineux Patrimoine littéraire européen, et tout un article sur l'écrivain norbégien Knut Hamsun, où j'avais fait la part belle au traducteur. Il s'appelait Régis Boyer.

Grégoire Polet répondait, en situant Régis Boyer dans la filiation de Dumézil, à une question que je lui posais sur l'importance de personnalités fortes dans les grands mouvements de traduction, notamment pour les langues relativement peu pratiquées internationalement:
Régis Boyer est un élève de Dumézil et Dumézil est le grand absent de cette anthologie - il lui a donné sa bénédiction avant de mourir -, mais c'est aussi un des grands modèles, un des grands initiateurs. Dumézil a mis un de ses élèves dans chacun des continents de la littérature européenne, il a mis Boyer ici, il a mis Guyonvarc'h du côté de la littérature irlandaise et c'est grâce à des Boyer, des Guyonvarc'h, que l'on voit arriver en masse maintenant des documents qui sont scientifiquement corrects et qui sont traduits avec aisance, de telle manière que le public puisse vraiment y avoir accès.

Quant à Knut Hamsun, voici l'intégralité du papier publié dans Le Soir en 1990 à l'occasion de la publication en français de son dernier roman, Le cercle s'est refermé.

Knut Hamsun était un sauvage. Ce Norvégien, qui obtint le prix Nobel de littérature en 1920, fut un être asocial, haïssant ses contemporains, jusqu'au jour où il trouva, crut-il, la lumière dans le nazisme. Ses tristes errements avec cette idéologie ne colorent cependant pas son oeuvre romanesque. Celle-ci s'était achevée en effet en 1936 avec un livre au titre significatif, Le cercle s'est refermé, enfin publié en français cette année.
Il achevait d'y développer sa vision de l'homme, avec un personnage complètement détaché de la société, Abel Brodersen, lui aussi un sauvage qui, à bien des égards, ressemble à son créateur. Il a voyagé jusqu'aux États-Unis, il a connu la pire des misères, il n'a jamais concrétisé les espoirs que son père avait placés en lui. En outre, Brodersen n'est pas écrivain, et il n'a donc d'autre façon de s'en tirer qu'en niant sa misère par le mépris. Il se moque de l'argent qu'il a donné aux femmes qu'il aimait, et même si sa bourse est le plus souvent plate, même s'il doit parfois vivre de rapines, terré dans une misérable cabane, il reste extérieur à ce qui lui arrive.
Pour nous faire connaître ce roman fort, au ton inhabituel, le traducteur, Régis Boyer, s'est attelé à une espèce d'apostolat dont Knut Hamsun n'a d'ailleurs pas été le seul à bénéficier. Car en plus des douze livres de celui-ci qu'a traduits Régis Boyer, il a aussi contribué pour une large part à notre connaissance de l'ensemble des littératures nordiques. On ne rend pas assez souvent hommage aux traducteurs. Il est vrai qu'ils ne sont pas tous de la qualité de celui-ci et qu'ils sont moins nombreux encore à brasser avec tant d'énergie des domaines linguistiques encore mal balisés pour les lecteurs de langue française. Régis Boyer a traduit aussi bien le Norvégien Tarjei Vesaas que la Danoise Karen Blixen, l'Islandais contemporain Halldor Laxness que les grands classiques des Sagas islandaises, un volume de la Bibliothèque de la Pléiade. Il a publié d'innombrables ouvrages consacrés à ces littératures qu'il aime, parmi lesquels Les Sagas islandaises (Payot), paru il y a douze ans et devenu un véritable classique, et, tout récemment, La Poésie scaldique, première étude en français sur l'art poétique des Vikings. Non content d'abattre à lui seul un travail considérable, il a aussi amené quelques-uns de ses élèves à la traduction de ce groupe de langues nordiques qu'il habite comme si elles étaient siennes. Il est donc, en grande partie, à l'origine de ce mouvement relativement récent grâce auquel de nombreux écrivains à la voix originale sont maintenant présents en grand nombre dans l'édition française. Un prix Femina pour Torgny Lindgren, un prix Point de mire pour Birgitta Trotzig peuvent être considérés comme les signes avant-coureurs d'une véritable vague qui, si elle vient du froid, élève cependant la température de la littérature dans son ensemble.
Ces écrivains, Régis Boyer les aime dans leur pureté, dans leur isolement, pas trop contaminés par les courants formalistes qui ont largement influencé notamment le roman français. De ce point de vue, Knut Hamsun est parfait. Cet irréductible occupe une place unique dans la fiction européenne. Et nul mieux que son traducteur, lecteur privilégié, ne peut dire en quoi son apport est essentiel.
Il y a en lui une voix originale, et il a des choses à dire que les autres n'ont pas dites. Sa façon de s'exprimer ne coïncide avec celle d'absolument personne d'autre, où que ce soit en Occident. Il a peut-être aussi des arrière-pensées politiques, politiques au sens vraiment large du mot.
La politique, parlons-en puisque dans la vie de Knut Hamsun, elle est la part d'ombre qu'il est impossible d'ignorer, même s'il est légitime, pour qui aime cet écrivain, de rêver à ce qu'il eût été sans ce lamentable épisode, survenu alors que sa carrière littéraire était terminée, rappelons-le.
C'est une autre affaire, qui n'a plus rien à voir avec son univers de créateur romanesque. Encore que les idées qu'il va développer sous le nazisme soient déjà latentes dans des romans comme celui-ci ou dans d'autres qui ont précédé comme, par exemple, L'Éveil de la glèbe. Mais s'il avait continué à écrire, je crois qu'il se serait répété. Je ne veux pas dire méchamment qu'il n'avait plus rien à dire, mais il avait dit au mieux ce qu'il avait à dire. Il a décrit tout son cercle. On peut penser qu'il a essayé, dans son personnage d'Abel de rassembler plusieurs aspects de différents personnages de ses autres romans. Abel est un personnage synthétique, en prenant l'adjectif dans le bon sens.
Autrement dit, pour son traducteur, Knut Hamsun n'existe plus guère après 1936, malgré la publication, en 1949, de Sur les sentiers où l'herbe repousse, cette espèce de faux journal qu'il a écrit à 92 ans, comme le décrit Régis Boyer.
La boucle enfin bouclée pour le public fracophone, il est possible maintenant d'accomplir un parcours complet dans l'oeuvre de Knut Hamsun. Une oeuvre abondante, dans laquelle il faut bien choisir si l'on désire se faire rapidement une idée de l'ensemble.
Il faut commencer par lire La Faim, son premier roman. Si cela vous plaît, vous pouvez continuer avec Pan et Mystères, qui sont de la même veine. Dans une deuxième étape, vous lisez les romans de critique sociale, comme Enfants de leur temps, La Ville de Segelfoss ou Femmes à la fontaine. Ensuite, vous lisez - parce que ç'est absolument indispensable - celui qui lui a valu le prix Nobel, L'Éveil de la glèbe. Et pour conclure, pour parfaire la synthèse, vous lisez Le cercle s'est refermé.
Il est presque étonnant qu'une grande traversée comme celle que propose Régis Boyer dans l'oeuvre de Knut Hamsun puisse fasciner autant qu'elle le fait, parce que jamais l'écrivain ne s'est inquiété de son public.
Je vais lâcher un mot qui me gêne mais... c'était le type de l'être humain inspiré. Il avait quelque chose à dire, pensait-il, il l'a dit. Ça vous plaît, ça ne vous plaît pas, il s'en moquait complètement. Il avait à créer ses personnages, à constituer son univers, il avait à essayer de faire passer son message, pour jargonner «modernement». Mais, pour le reste, il se moquait absolument de ce que vous et moi pouvions penser. Ça ne l'intéressait pas du tout. C'était d'ailleurs sa force. Il y a très peu d'écrivains au 20e siècle qui aient cette stature-là, qui soient aussi peu conscients de leur public potentiel.
Outre la force des livres de Knut Hamsun, ce qui séduit chez lui, c'est qu'il soit parvenu au terme de son entreprise romanesque, chose extrêmement rare puisque la plupart des auteurs abandonnent généralement, interrompus par la mort, leur oeuvre en cours de route...
Avec Knut Hamsun, on commet sans arrêt des erreurs de chronologie. Il avait 77 ans quand il a écrit Le cercle s'est refermé. Il ignorait absolument qu'il en avait encore pour quinze ou seize ans à vivre!
Curieusement, cet homme qui aujourd'hui semble avoir tant de choses à nous dire n'émouvait pas particulièrement ses compatriotes de son vivant. C'était peut-être seulement de leur part une manière de lui renvoyer son mépris.
C'était un grand écrivain, il avait été consacré par le prix Nobel, il avait une audience internationale. Alors, le Norvégien moyen s'inclinait devant la reconnaissance internationale. Mais je crois pouvoir affirmer qu'il n'était pas suivi.
Peu lui importait, et peu nous importe. Ce qui reste quand Le Cercle s'est refermé, c'est l'absolue déréliction d'un homme, Abel Brodersen, peut-être Knut Hamsun lui-même dans une autre époque de sa vie, qui abandonne ses semblables à leurs chimères et qui part à la poursuite de son insaisissable destin.
Retiré dans sa ferme de Norholm dont il avait fait un établissement modèle, Knut Hamsun aurait pu lui aussi rester à l'abri des rumeurs du monde et résister aux sirènes du nazisme. Il n'en a pas jugé ainsi. On peut, bien entendu, le lui reprocher. Mais on n'a pas le droit de juger ses livres sous l'éclairage de ce dérapage final.
En 1926, André Gide écrivait de La Faim: «Ah! combien toute notre littérature paraît, auprès d'un tel livre, raisonnable. Quels gouffres nous environnent de toutes parts, dont nous commençons seulement à entrevoir les profondeurs!» Ces gouffres, Knut Hamsun et d'autres écrivains nordiques nous invitent à en mesurer la dimension. Nous aurions bien tort de décliner leur invitation.

P.-S. J'aurais pu, le mois dernier, vous parler de Bernard Hœpffner, un autre grand traducteur. Claro lui a rendu hommage dans son blog.

mardi 13 décembre 2016

Le livre, ça va, ça vient (5)

C’est le jour des conseils que l’on espère bons, avec un œil vers les 517 romans annoncés en janvier et février. Rien que cela. Bibliographie exhaustive parue dans Livres Hebdo, mais seulement pour les abonnés – c’est-à-dire pas pour moi, malheureusement, ma dernière tentative de réabonnement ayant échoué pour des questions d’incompréhension administrative. (Livres Hebdo, si vous me lisez, ne me fourniriez-pas un accès gratuit en souvenir du blog que j’ai tenu chez vous ? Non ? Ah ! bon…) Je compense un peu avec, en bas de ce blog, la liste des livres à paraître selon les programmes des éditeurs et quelques autres sources dispersées. Dispersées, donc non exhaustives. Mais j’avais promis les conseils du jour, les voici. Ils viennent d’écrivains pour lesquels j’ai plus que de l’estime.

Le premier est donné par Claro, via Twitter :


Je l’ai remercié pour son conseil – que je vous passe donc maintenant, il a précisé :


Sachant où il situe Thomas Pynchon, voilà un enthousiasme qui en dit long. Et qui justifie d’y aller voir de plus près que je ne l’avais fait, au début de l’année dernière, pour L’accident de téléportation, pas lu malgré ma curiosité. En attendant de lire Glow (promesse que je me fais à moi-même), je vous copie l’argumentaire de l’éditeur, Joël Losfeld, sur son site :
Londres, 2010. Les employés d’une puissante société minière sillonnent le sud de la ville à bord de fourgonnettes blanches pour kidnapper certaines cibles.
Parallèlement à ces enlèvements, une nouvelle substance hypnotique, le « glow », est introduite dans les rave partie qu’organise Raf, jeune homme de vingt-deux ans. Au cours de l’une d’elles, Raf a le coup de foudre pour Cherish, une Américaine aux origines birmanes, mais celle-ci quitte la soirée sans laisser de trace. Quelques jours plus tard, il empêche deux hommes de la faire monter de force dans une
fourgonnette blanche. Lorsque la jeune femme disparaît à nouveau, Raf se lance alors dans une enquête qui lui permet de découvrir peu à peu les liens qui unissent la société minière, les kidnappeurs, la communauté birmane de Londres et le glow.
Au passage, je signale que Claro publie lui aussi un roman le 3 janvier, Hors du charnier natal (Inculte).

Deuxième conseil, signé Zadie Smith. Dans un long entretien publié par le site slate.fr, en réponse à une question sur les jeunes auteurs ou les livres lus récemment et qui ont piqué sa curiosité, elle dit : « J’ai vraiment été épatée par Homegoing de Yaa Gyasi. J’ai tout simplement trouvé ça sensationnel. »
Bonne nouvelle : le roman paraît aussi en traduction (même le titre est, d’une certaine manière, traduit : No Home) dans la première semaine de janvier, chez Calmann-Lévy qui le présente ainsi :
Maama, esclave Ashanti, s’enfuit de la maison de ses maîtres Fantis durant un incendie, laissant derrière elle son bébé, Effia. Plus tard, elle épouse un Ashanti, et donne naissance à une autre fille, Esi. Ainsi commence l’histoire de ces deux demi-sœurs, Effia et Esi, nées dans deux villages du Ghana à l’époque du commerce triangulaire au XVIIIe siècle. Effia épouse un Anglais et mène une existence confortable dans le fort de Cape Coast, sans savoir que Esi, qu’elle n’a jamais connue, est emprisonnée dans les cachots du fort, vendue avec des centaines d’autres victimes d’un commerce d’esclaves florissant avant d’être expédiée en Amérique où ses enfants et petits-enfants seront eux aussi esclaves. Grâce à un collier transmis de génération en génération, l’histoire se tisse d’un chapitre à l’autre : un fil suit les descendants d’Effia au Ghana à travers les siècles, l’autre suit Esi et ses enfants en Amérique.
En Afrique comme en Amérique, No Home saisit et traduit, avec une étonnante immédiateté, combien la mémoire de la captivité est restée inscrite dans l’âme d’une nation. Navigant avec talent entre histoire et fiction, nuit et lumière, avec une plume qui varie d’un continent à l’autre, d’une société à une autre, d’une génération à la suivante, Yaa Gyasi écrit le destin de l’individu pris dans les mouvements destructeurs du temps, offrant une galerie de personnages aux fortes personnalités dont les vies ont été façonnées par la loi du destin.

C’étaient deux, et même trois conseils de lecture pour le mois prochain, qui ne saurait tarder à émerger des brumes festives.

mardi 29 novembre 2016

Le livre, ça va, ça vient

Lewis Hamilton a annoncé qu’il allait écrire ses mémoires, et sous-entendu que cela ferait du bruit, puisqu’on saurait tout sur la manière dont il a perdu le titre de champion du monde de Formule 1 cette année. Ne lâchez pas les chevaux tout de suite pour aller dans votre librairie préférée : « dans dix ans », a-t-il précisé.

Aujourd’hui, c’est mardi.
En 2005, le 29 novembre était déjà un mardi. Emmanuel Adely achetait 11,40 € deux paquets de cigarettes et un timbre, 0,53 €, tandis que le froid faisait une quatrième victime.
En 2006 (un mercredi), le ministre de l’Intérieur annonce qu’il se présente à l’élection présidentielle, deux paquets de clopes valent 10 €, un déjeuner, pareil, de l’encre pour imprimante, 29,80 €.
En 2007 (un jeudi), on ne comprend pas, les clopes sont de moins en moins chères, 9,60 € pour deux paquets, du vin au Monoprix, 4,40 €, des haricots et des pommes de terre rissolées, 2,75 €.
En 2008 (samedi, pas d’informations extérieures), Emmanuel Adely mange et boit à l’extérieur : à 13:31:23, il paie une viande grillée et un demi (10,40 €) ; puis une bière (2,40 €) ; le soir (23:34:25), un dîner (28,70 €) ; puis deux bières (6 €) dans une discothèque, il est à Cholet.
En 2009 (dimanche), il n’achète rien ce jour-là.
En 2010 (lundi, longue parenthèse de presque deux pages sur Bradley Manning, le « traître » fournisseur d’informations à WikiLeaks), les achats se font en deux temps, d’abord à Auchan (un rôti, des pommes noisettes, un pack d’eau gazeuse, de la Savora, des Gervita et du pain, total 27,50 €), puis au Super U où l’opérateur s’appelle Dien (six bouteilles de Freixenet avec 7,65 € de réduction immédiate, des chips et un numéro de Capital, total 27,52 €, voilà ce qu’on appelle un bel équilibre).
En 2011 (mardi, on a fait un tour de semaine), les exploitants agricoles de deux nouvelles localités nippones n’ont plus le droit de vendre leur riz. Césium radioactif. Dans le panier, au Carrefour City Monprofit, une bouteille de Leffe, une bouteille de sauvignon blanc et du pain aux céréales (7,03 €). Un billet de tram coûte 1,40 €.
En 2012 (jeudi), rien.
En 2013 (vendredi), rien non plus.
En 2014 (samedi), pareil.
En 2015 (dimanche), l’émotion du président est palpable. Emmanuel Adely roule : « j’achète 55,13 € d’essence à 1,284 €/l à la station Total de l’aire de Limagne à 16:22:59, je paie 14,20 € de péage aux Autoroutes du Sud de la France à Saint-Romain Popey, je paie 2,10 € de péage à Grand Lyon Métropole à la gare de Rhône Intérieur à 18:52, je paie 17,90 € à la Société des Autoroutes Rhône Alpes à Saint-Martin à 20:14:18, je paie 2 € aux Autoroutes et Tunnel du Mont-Blanc à Cluses Aval à 20:42:12 ; total : 91,33 € ».
En 2016 (aujourd’hui, mardi, je le répète pour les distraits), on ne sait pas. Mais je viens de terminer la lecture de Je paie (Inculte/Dernière marge), et aucune des 779 pages ne m’a ennuyé, malgré la tyrannie du calendrier et des chiffres. Grâce, probablement, aux discrets effets de perspective.

Le pire : « Une existence de merde. Le voilà le résumé de ces dix dernières années. La profondeur de son malaise rivalisait avec le gouffre béant prêt à l’aspirer. Elle avança d’un centimètre tout en reculant d’une décade dans l’intimité de sa mémoire. » 788 pages. Publiées, oui, oui. Qui est l’auteur ? Et le titre ? Et l’éditeur ? Je vous laisse avec ces questions lancinantes. (Et en imaginant ce que cet « écrivain » aurait pu en faire : « Son cerveau bouillonnait d’une sève amère à l’idée de ne jamais obtenir les réponses auxquelles il avait droit devant des questions qu’il n’avait pas lui-même initiées », peut-être.) Pour savoir quel roman, étiqueté thriller, vous devez absolument éviter cette semaine, vous lirez Le Soir (plusieurs fois cité par Emmanuel Adely, en particulier à propos de la famille royale de Belgique) ce samedi.