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vendredi 5 juin 2020

La semaine de Joseph Kessel

Journaliste, écrivain, académicien français, Joseph Kessel est mort en 1979. Son relatif purgatoire aura duré une quarantaine d’années et la manière dont il en sort est digne d’un homme que l’on dit flamboyant. Il n’y en a que pour lui, ou presque, dans la presse littéraire cette semaine. Un dossier du Figaro littéraire, un grand papier dans Le Monde des livres, l’ouverture de la séquence livres de Libération demain, plusieurs pages de Marc Lambron dans Le Point, j’en oublie probablement…


La raison de cette convergence ? Elle ne vous a pas échappés : la publication, dans la Bibliothèque de la Pléiade, le Panthéon de la littérature, de deux volumes de ses œuvres, accompagnés de l’album annuel, conçu par Gilles Heuré.
Un (petit) événement, une reconnaissance quasi définitive qui n’allait pas de soi tant les liaisons entre journalisme et littérature sont si souvent méprisées – parfois à juste raison, d’ailleurs.
Je n’ai pas eu l’occasion de me plonger dans ces deux volumes (dont une partie se trouve néanmoins éparpillée dans ma bibliothèque sous d’autres formes). Forcément, ils ne sont pas arrivés jusqu’à moi. Au contraire du récit que fait Dominique Missika d’Un amour de Kessel – les femmes lui plaisaient, il plaisait aux femmes, Germaine Sablon fut l’une de celles qu’il aima, malgré un premier contact sans flammes : « D’après la légende, Kessel aurait été trop timide pour l’aborder ! » Cela correspond peu à l’image (peut-être fausse) que l’on a de lui, et Dominique Missika nuance immédiatement : « On n’est pas obligé de le croire. »
Mais je mentirais si je disais que l’ai lu ce récit. Humé, seulement, parcouru en flânant. Le temps de croiser Jean Sablon, le frère de Germaine, ou Maurice Druon, neveu de Joseph, futur notable des lettres et auteur, avec son oncle, des paroles du Chant des partisans.
« Les mots viennent vite. Jef a les idées, Maurice en fait des vers en jouant avec deux doigts sur un piano bancal les notes de la musique d’Anna Marly. C’était comme “l’explosion d’un sentiment qui me travaillait dont je n’avais pas conscience, d’une espèce de rage, de souffrance et d’admiration pour les résistants actifs”, expliquera Kessel au micro d’une journaliste de France Culture, quarante ans plus tard. »
En revanche, j’ai lu Hollywood,ville mirage, que rééditent les Éditions du Sonneur. Ou presque lu. Je m’explique. Un extrait du livre est disponible sur le site. Il m’a plu suffisamment pour me donner envie d’aller plus loin. Mais, au lieu de demander le fichier du texte, je me suis tourné vers RetroNews. Kessel, en 1936, était un journaliste connu depuis des années et il était peu probable qu’il se soit contenté d’écrire sur la capitale américaine du cinéma sans vendre, avant la parution de l’ouvrage chez Gallimard, son texte à la presse, où j’avais donc une bonne chance de l’y retrouver. Peut-être dans une version non définitive, certes, mais avec l’élan spontané (ou de fausse spontanéité) du reportage.
La recherche était simple, le résultat limpide : le mardi 9 juin de cette année-là, L’Intransigeant commence en première page la publication d’un reportage de Josepk Kessel, Hollywood, la ville des mirages.
Les catholiques ont le Vatican.
Les Musulmans ont la Mecque.
Les communistes, Moscou.
Les femmes, Paris.
Mais pour les hommes et les femmes de toutes les nations, de toutes les croyances, de toutes les latitudes, une ville est née depuis un quart de siècle, plus fascinante et plus universelle que tous les sanctuaires. Elle s’appelle Hollywood.
Hollywood !
C’est parti pour dix jours de publication…


Le regard de Kessel sur cette « terre des hyperboles et des surnoms – movieland, filmland, starland – terre par elle-même dévorée, arrachée à tout » n’est pas tendre. Il dénonce le règne des producers pour qui le cinéma est une industrie destinée à faire de l’argent et dans laquelle l’art compte pour bien peu. Il est devant une machine infernale qui en effet dévore les siens, fait grande consommation de vedettes, y compris d’enfants, et pour laquelle les écrivains ou les compositeurs, « même s’ils sont illustres, même s’ils sont payés de 20 à 50 000 francs par semaine, doivent produire dans leurs bureaux numérotés. Leur présence est exigée depuis neuf heures du matin aussi strictement que par un pointage. »
C’est l’usine, où le producer (un dictateur, écrit Kessel) veille au rendement. Mais alors, pourquoi certains films sont-ils quand même beaux et émouvants ? « Ce sont des miracles. Des miracles dus à l’inattention du producer. »
Pour conclure sa série d’articles, Joseph Kessel reconnaît qu’il s’est « peut-être montré trop dur envers la ville des mirages. » Dans la livraison précédente, le récit d’une mésaventure peut fournir un prétexte à la mauvaise humeur du journaliste-écrivain – le projet avorté d’un film sur lequel il travaillait avec Charles Boyer. Il préfère cependant fournir une motivation plus profonde : « Ce n’était ni mépris, ni haine. Mais plutôt, en vérité, de l’amour déçu. »

samedi 24 juin 2017

Les traducteurs meurent aussi (Régis Boyer)

Huit jours après sa mort, Régis Boyer a droit à une "brève" dans les pages livres de Libération. Voilà ce qu'on appelle une sortie discrète, à 84 ans. Régis Boyer a pourtant beaucoup écrit, essentiellement sur la littérature scandinave, et il a surtout beaucoup traduit, en particulier de la littérature islandaise. Gageons que, sans lui, la génération des auteurs de polars venus de cette petite île où il doit y avoir le plus fort pourcentage mondial d'écrivains par rapport à la population serait bien moins connue des lecteurs francophones. Et même en dehors des auteurs de polars, d'ailleurs.
Il n'y a guère plus discret qu'un traducteur - ou une traductrice. Bien qu'ils soient les indispensables passeurs sans qui nous ne lirions qu'une étroite tranche de ce qui s'écrit dans le monde. On les oublie souvent - moi-même, cela m'arrive, je dois, le rouge au front, le reconnaître. Carine Chichereau me l'avait fait remarquer l'autre jour, et elle avait raison. Claro aura, c'est exceptionnel, son nom de traducteur sur la couverture de l'épais (et très attendu) Jérusalem, d'Alan Moore, à paraître fin août chez Inculte. Il n'empêche qu'on n'en parle jamais assez. Dommage que ce soit à l'occasion de son décès, mais voici malgré tout un petit hommage à Régis Boyer, à propos de qui je retrouve quand même deux textes que j'ai signés, un paragraphe dans un entretien avec Jean-Claude Polet qui avait dirigé le volumineux Patrimoine littéraire européen, et tout un article sur l'écrivain norbégien Knut Hamsun, où j'avais fait la part belle au traducteur. Il s'appelait Régis Boyer.

Grégoire Polet répondait, en situant Régis Boyer dans la filiation de Dumézil, à une question que je lui posais sur l'importance de personnalités fortes dans les grands mouvements de traduction, notamment pour les langues relativement peu pratiquées internationalement:
Régis Boyer est un élève de Dumézil et Dumézil est le grand absent de cette anthologie - il lui a donné sa bénédiction avant de mourir -, mais c'est aussi un des grands modèles, un des grands initiateurs. Dumézil a mis un de ses élèves dans chacun des continents de la littérature européenne, il a mis Boyer ici, il a mis Guyonvarc'h du côté de la littérature irlandaise et c'est grâce à des Boyer, des Guyonvarc'h, que l'on voit arriver en masse maintenant des documents qui sont scientifiquement corrects et qui sont traduits avec aisance, de telle manière que le public puisse vraiment y avoir accès.

Quant à Knut Hamsun, voici l'intégralité du papier publié dans Le Soir en 1990 à l'occasion de la publication en français de son dernier roman, Le cercle s'est refermé.

Knut Hamsun était un sauvage. Ce Norvégien, qui obtint le prix Nobel de littérature en 1920, fut un être asocial, haïssant ses contemporains, jusqu'au jour où il trouva, crut-il, la lumière dans le nazisme. Ses tristes errements avec cette idéologie ne colorent cependant pas son oeuvre romanesque. Celle-ci s'était achevée en effet en 1936 avec un livre au titre significatif, Le cercle s'est refermé, enfin publié en français cette année.
Il achevait d'y développer sa vision de l'homme, avec un personnage complètement détaché de la société, Abel Brodersen, lui aussi un sauvage qui, à bien des égards, ressemble à son créateur. Il a voyagé jusqu'aux États-Unis, il a connu la pire des misères, il n'a jamais concrétisé les espoirs que son père avait placés en lui. En outre, Brodersen n'est pas écrivain, et il n'a donc d'autre façon de s'en tirer qu'en niant sa misère par le mépris. Il se moque de l'argent qu'il a donné aux femmes qu'il aimait, et même si sa bourse est le plus souvent plate, même s'il doit parfois vivre de rapines, terré dans une misérable cabane, il reste extérieur à ce qui lui arrive.
Pour nous faire connaître ce roman fort, au ton inhabituel, le traducteur, Régis Boyer, s'est attelé à une espèce d'apostolat dont Knut Hamsun n'a d'ailleurs pas été le seul à bénéficier. Car en plus des douze livres de celui-ci qu'a traduits Régis Boyer, il a aussi contribué pour une large part à notre connaissance de l'ensemble des littératures nordiques. On ne rend pas assez souvent hommage aux traducteurs. Il est vrai qu'ils ne sont pas tous de la qualité de celui-ci et qu'ils sont moins nombreux encore à brasser avec tant d'énergie des domaines linguistiques encore mal balisés pour les lecteurs de langue française. Régis Boyer a traduit aussi bien le Norvégien Tarjei Vesaas que la Danoise Karen Blixen, l'Islandais contemporain Halldor Laxness que les grands classiques des Sagas islandaises, un volume de la Bibliothèque de la Pléiade. Il a publié d'innombrables ouvrages consacrés à ces littératures qu'il aime, parmi lesquels Les Sagas islandaises (Payot), paru il y a douze ans et devenu un véritable classique, et, tout récemment, La Poésie scaldique, première étude en français sur l'art poétique des Vikings. Non content d'abattre à lui seul un travail considérable, il a aussi amené quelques-uns de ses élèves à la traduction de ce groupe de langues nordiques qu'il habite comme si elles étaient siennes. Il est donc, en grande partie, à l'origine de ce mouvement relativement récent grâce auquel de nombreux écrivains à la voix originale sont maintenant présents en grand nombre dans l'édition française. Un prix Femina pour Torgny Lindgren, un prix Point de mire pour Birgitta Trotzig peuvent être considérés comme les signes avant-coureurs d'une véritable vague qui, si elle vient du froid, élève cependant la température de la littérature dans son ensemble.
Ces écrivains, Régis Boyer les aime dans leur pureté, dans leur isolement, pas trop contaminés par les courants formalistes qui ont largement influencé notamment le roman français. De ce point de vue, Knut Hamsun est parfait. Cet irréductible occupe une place unique dans la fiction européenne. Et nul mieux que son traducteur, lecteur privilégié, ne peut dire en quoi son apport est essentiel.
Il y a en lui une voix originale, et il a des choses à dire que les autres n'ont pas dites. Sa façon de s'exprimer ne coïncide avec celle d'absolument personne d'autre, où que ce soit en Occident. Il a peut-être aussi des arrière-pensées politiques, politiques au sens vraiment large du mot.
La politique, parlons-en puisque dans la vie de Knut Hamsun, elle est la part d'ombre qu'il est impossible d'ignorer, même s'il est légitime, pour qui aime cet écrivain, de rêver à ce qu'il eût été sans ce lamentable épisode, survenu alors que sa carrière littéraire était terminée, rappelons-le.
C'est une autre affaire, qui n'a plus rien à voir avec son univers de créateur romanesque. Encore que les idées qu'il va développer sous le nazisme soient déjà latentes dans des romans comme celui-ci ou dans d'autres qui ont précédé comme, par exemple, L'Éveil de la glèbe. Mais s'il avait continué à écrire, je crois qu'il se serait répété. Je ne veux pas dire méchamment qu'il n'avait plus rien à dire, mais il avait dit au mieux ce qu'il avait à dire. Il a décrit tout son cercle. On peut penser qu'il a essayé, dans son personnage d'Abel de rassembler plusieurs aspects de différents personnages de ses autres romans. Abel est un personnage synthétique, en prenant l'adjectif dans le bon sens.
Autrement dit, pour son traducteur, Knut Hamsun n'existe plus guère après 1936, malgré la publication, en 1949, de Sur les sentiers où l'herbe repousse, cette espèce de faux journal qu'il a écrit à 92 ans, comme le décrit Régis Boyer.
La boucle enfin bouclée pour le public fracophone, il est possible maintenant d'accomplir un parcours complet dans l'oeuvre de Knut Hamsun. Une oeuvre abondante, dans laquelle il faut bien choisir si l'on désire se faire rapidement une idée de l'ensemble.
Il faut commencer par lire La Faim, son premier roman. Si cela vous plaît, vous pouvez continuer avec Pan et Mystères, qui sont de la même veine. Dans une deuxième étape, vous lisez les romans de critique sociale, comme Enfants de leur temps, La Ville de Segelfoss ou Femmes à la fontaine. Ensuite, vous lisez - parce que ç'est absolument indispensable - celui qui lui a valu le prix Nobel, L'Éveil de la glèbe. Et pour conclure, pour parfaire la synthèse, vous lisez Le cercle s'est refermé.
Il est presque étonnant qu'une grande traversée comme celle que propose Régis Boyer dans l'oeuvre de Knut Hamsun puisse fasciner autant qu'elle le fait, parce que jamais l'écrivain ne s'est inquiété de son public.
Je vais lâcher un mot qui me gêne mais... c'était le type de l'être humain inspiré. Il avait quelque chose à dire, pensait-il, il l'a dit. Ça vous plaît, ça ne vous plaît pas, il s'en moquait complètement. Il avait à créer ses personnages, à constituer son univers, il avait à essayer de faire passer son message, pour jargonner «modernement». Mais, pour le reste, il se moquait absolument de ce que vous et moi pouvions penser. Ça ne l'intéressait pas du tout. C'était d'ailleurs sa force. Il y a très peu d'écrivains au 20e siècle qui aient cette stature-là, qui soient aussi peu conscients de leur public potentiel.
Outre la force des livres de Knut Hamsun, ce qui séduit chez lui, c'est qu'il soit parvenu au terme de son entreprise romanesque, chose extrêmement rare puisque la plupart des auteurs abandonnent généralement, interrompus par la mort, leur oeuvre en cours de route...
Avec Knut Hamsun, on commet sans arrêt des erreurs de chronologie. Il avait 77 ans quand il a écrit Le cercle s'est refermé. Il ignorait absolument qu'il en avait encore pour quinze ou seize ans à vivre!
Curieusement, cet homme qui aujourd'hui semble avoir tant de choses à nous dire n'émouvait pas particulièrement ses compatriotes de son vivant. C'était peut-être seulement de leur part une manière de lui renvoyer son mépris.
C'était un grand écrivain, il avait été consacré par le prix Nobel, il avait une audience internationale. Alors, le Norvégien moyen s'inclinait devant la reconnaissance internationale. Mais je crois pouvoir affirmer qu'il n'était pas suivi.
Peu lui importait, et peu nous importe. Ce qui reste quand Le Cercle s'est refermé, c'est l'absolue déréliction d'un homme, Abel Brodersen, peut-être Knut Hamsun lui-même dans une autre époque de sa vie, qui abandonne ses semblables à leurs chimères et qui part à la poursuite de son insaisissable destin.
Retiré dans sa ferme de Norholm dont il avait fait un établissement modèle, Knut Hamsun aurait pu lui aussi rester à l'abri des rumeurs du monde et résister aux sirènes du nazisme. Il n'en a pas jugé ainsi. On peut, bien entendu, le lui reprocher. Mais on n'a pas le droit de juger ses livres sous l'éclairage de ce dérapage final.
En 1926, André Gide écrivait de La Faim: «Ah! combien toute notre littérature paraît, auprès d'un tel livre, raisonnable. Quels gouffres nous environnent de toutes parts, dont nous commençons seulement à entrevoir les profondeurs!» Ces gouffres, Knut Hamsun et d'autres écrivains nordiques nous invitent à en mesurer la dimension. Nous aurions bien tort de décliner leur invitation.

P.-S. J'aurais pu, le mois dernier, vous parler de Bernard Hœpffner, un autre grand traducteur. Claro lui a rendu hommage dans son blog.

samedi 13 mai 2017

Je me souviens de Georges Perec

Je me souviens d'avoir échangé quelques mots avec Georges Perec à Bruxelles, au Théâtre-Poème.

Je ne me souviens pas de la date à laquelle eut lieu cette unique et brève rencontre, dont il n'avait pas dû garder le souvenir. En 1979, probablement.

Car je me souviens d'avoir lu, à sa parution, l'année précédente, La vie mode d'emploi, avec l'impression d'ouvrir un jeu aux possibilités multiples, voire infinies, de boîtes imbriquées les unes dans les autres.

Je me souviens aussi d'avoir relu le même roman à Kigali, en partie à l'Hôtel des Mille Collines, où je buvais de la bière sud-africaine et de l'alcool ougandais. En 1995, avec certitude.

Je me souviens du rayonnage sur lequel un bouquiniste bruxellois rassemblait les livres édités par Maurice Nadeau à différentes enseignes. Et d'avoir acheté, pour l'avoir trouvé là, Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour?

Je me souviens pas, en revanche, de ce qu'est devenu cet exemplaire. Ni les autres livres de Georges Perec que j'ai possédés un jour.

Je me souviens de n'avoir jamais fait ses mots croisés. Ni même avoir essayé d'en faire. Les mots croisés et moi, ce fut une histoire trop brève, et pas au bon moment.

Je me souviens de ce que je ne me souvenais pas de tous ses Je me souviens.

Je me souviens d'avoir espéré une édition intégrale de Georges Perec. La Pléiade lui va bien.

Je me souviens d'avoir pensé paresseusement qu'il serait facile d'écrire quelques Je me souviens à propos de Georges Perec. Je me souviendrai de cette erreur.

vendredi 21 novembre 2014

Michel Leiris en Afrique (fantôme)

Aujourd'hui sort, dans la Bibliothèque de la Pléiade, un volume  le six centième de la collection  de textes de Michel Leiris, L'Âge d'homme, précédé de L'Afrique fantôme. Je m'attacherai ici au deuxième titre, le premier donc dans l'ouvrage.

On a coutume de considérer L’Afrique fantôme tantôt comme un classique de la littérature ethnographique, tantôt comme un classique du journal intime. Commençons donc par préciser que cet épais volume est un journal intime tenu dans le cadre d’une expédition ethnographique, ce qui lui donne, par la force des choses, une ouverture sur l’extérieur. Michel Leiris lui-même balancera entre deux points de vue sur son texte : au moment où il l’écrit, il lui arrive souvent de trouver excessive la place prise par ses sentiments ; plus tard, dans une note rédigée en 1950, le recul lui fait trouver moins considérable « le peu d’introspection qu’il contient ». Ce livre est alors, à ses yeux, « essentiellement éphémérides ou notes d’agenda ». Il en donnera la définition la plus exacte dans son préambule de 1981, ayant enfin pris le temps de savoir ce qu’il a donné là : des « carnets de route ».
Il s’agit en effet du texte à peine retouché écrit au jour le jour – à de très rares exceptions près, il se tient à cette discipline quotidienne – pendant les vingt mois qu’il passe, de mai 1931 à février 1933, avec la Mission Dakar-Djibouti, la deuxième de Marcel Griaule. Celui-ci est le véritable ethnologue de l’équipe. Michel Leiris en était le « secrétaire-archiviste » en faisant fonction dans le même temps d’enquêteur ethnographique. Les raisons personnelles qu’il a de participer à ce long voyage transparaissent par instants bien que, très vite, il se demande ce qu’il est venu y faire. Ce n’est peut-être qu’un coup de cafard bien légitime au début d’une absence dont il ne voit pas la fin. Mais c’est aussi, à coup sûr, le signe d’une forme d’indécision qui le conduit à ne pas savoir s’il a ou non bien fait de partir. Toujours est-il qu’il espérait, en s’ouvrant de nouveaux horizons, vivifier une existence que Paris, dans l’artifice de ses débats esthétiques (il participait aux conflits entre différentes branches du surréalisme), sclérosait. Sans avoir trouvé exactement ce qu’il cherchait, il ne sera malgré tout pas déçu, on le verra. Mais, à trente ans, il craint la vieillesse, comme si la vie était déjà derrière lui.
En attendant, il a devant lui tout un continent à traverser, soit de longues périodes d’avancée à un rythme souvent soutenu, interrompues par des séjours de durée variable en certains endroits privilégiés. Ces deux mouvements, le premier consistant à abattre des kilomètres, le second à creuser l’information là où s’arrête l’expédition, donnent le tempo du livre et expliquent aussi l’inégalité du traitement subi par les différentes phases : en route, le temps manque pour écrire. Les jours se succèdent alors très vite au fil des pages, ce qui rend mal compte d’un ennui parfois né lors d’interminables déplacements.
Il reste, avant de s’engager en sa compagnie sur les pistes africaines, à mesurer l’exacte part de la sincérité de ce journal. Michel Leiris la veut totale, et jusque dans le moindre détail, dont il voudrait tout noter, regrettant parfois le manque de temps nécessaire pour y arriver. Cela, du moins, pour les meilleurs jours, car il lui arrive de céder au découragement et de faire bref pour cette seule raison. Mais ces bonnes intentions ne résisteront pas jusqu’au bout. Fin 1932, dans un accès de rage contre l’inaction et la littérature, il écrit: « Malédiction à ce journal (qui quoi que j’aie fait aura bien fini par ne plus être tout à fait sincère). » Le lecteur prendra, grâce aux remords de l’auteur il est vrai, Michel Leiris en flagrant délit de mensonge par omission. Cette lecture-là est aussi passionnante que la recherche scientifique dans ce qu’elle a de meilleur quand elle est menée sur le terrain : « marcher de pièce à conviction à pièce à conviction, d’énigme à énigme, poursuivre la vérité comme à la piste… »
Reprenons au début. Après une traversée sans histoires de Bordeaux à Dakar, l’écrivain fait ses premières observations sur le terrain africain, le 31 mai. Et, dès le lendemain, aborde le problème délicat, qui l’occupera d’abondance, des rapports entre colonisés et colonisateurs – la veille, il n’avait vu, semble-t-il, que des scènes pittoresques ou des fonctionnaires blancs. Autant le dire de suite, cela ne lui plaît guère : « Comme nous le disait le fonctionnaire des affaires économiques et comme le disent tant d’autres coloniaux, dans les lieux où le noir est en contact direct avec la civilisation européenne, il n’en prend que les mauvais côtés. » Les enfants – pas encore contaminés ? – échappent à ses critiques, parce qu’ils « donnent une impression de gaîté et de vie que je n’ai rencontrée nulle part ailleurs. »
Plus à l’intérieur des terres, il est frappé par la panique qui saisit les habitants dans la plupart des villages traversés : « Il est évident que les gens de ces régions n’attendent rien de bon de la part des blancs… » Il est vrai que ceux-ci appliquent, pour imposer leur civilisation, des méthodes qui lui dégoûtent. Dégoûté, il l’était déjà par un endroit où on avait fusillé un homme. Il l’est encore à la vue de prisonniers : « Que dire, devant ces prisonniers, que nous voulons faire entrer de force dans le carcan de notre morale et que nous commençons et finissons par enchaîner… » La colère monte en lui au fil des jours et il finit par souhaiter une révolte des colonisés à la tête desquels il s’imagine volontiers : « Je ne conçois pas d’activité plus grandiose que de se mettre à leur tête, si, toutefois, ils voulaient l’accepter… »
Pour bien le comprendre, il ne faut pas perdre de vue qu’il appartient à une mission ethnographique. Sous cet angle, il est toujours décevant de constater la décomposition d’un pays sous l’influence des missionnaires et des commerçants. Ce qu’il voudrait, ce que voudraient ses compagnons, c’est rencontrer des cultures préservées dans leur authenticité.
Encore s’interroge-t-on sur la valeur de cette authenticité telle qu’elle est, d’une part, saisie par les voyageurs et, d’autre part, exposée par les indigènes. Les premiers, soucieux de conserver des traces de tout ce qu’ils ont pu voir, n’hésitent pas à faire « rejouer », pour les saisir sur la pellicule, des scènes auxquelles ils ont assisté la veille. Les seconds ont bien compris l’intérêt qu’ils avaient à monnayer leurs coutumes et, petit à petit, Michel Leiris doute de plus en plus de ce qu’on lui montre, se demandant s’il s’agit d’une manifestation spontanée ou d’une mise en scène destinée aux blancs. Nous y viendrons plus en détail lors de l’étape de Gondar, en Ethiopie, qui mérite d’être examinée attentivement ne serait-ce qu’en raison de sa durée – cinq mois.
Encore s’interroge-t-on aussi, avec Michel Leiris, sur la légitimité même de la mission dans l’espèce de pillage auquel elle se livre sur son chemin. Quantité d’objets sont achetés, plus ou moins de force, aux populations, ce qui ne va pas sans provoquer un certain nombre de protestations. « L’énormité de ce que nous commettons », comme l’écrit Leiris, avec des « cœurs de forbans », ira jusqu’à remplacer, dans une église, des peintures anciennes par des copies exécutées à la hâte sous prétexte de rafraîchir les lieux et pour la vraie raison d’emporter les œuvres originales. Il n’est pas surprenant qu’au moment de rapatrier la récolte en France, l’expédition se heurte aux doutes de l’administration locale. Celle-ci se prépare à visiter les caisses où sont enfermés les trésors et les ethnologues craignent tant d’être pillés à leur tour qu’ils n’hésitent pas à brûler une planche d’autel afin qu’on ne les accuse pas de l’avoir volée. L’objet disparaît dans les flammes pour tout le monde, sinon que, « hier soir, les motifs gravés en ont été relevés, afin que tout ne soit pas perdu du document. » On se console comme on peut. On se justifie, aussi, avec de bien faibles arguments : « Aux officiels, toutefois, qui estimeraient que décidément nous en prenons trop à notre aise dans nos transactions avec les nègres, il sera aisé de répondre que tant que l’Afrique sera soumise à un régime aussi inique que celui de l’impôt, des prestations et du service militaire sans contre-partie, ce ne sera pas à eux de faire la fine bouche à propos d’objets enlevés, ou achetés à un trop juste prix. » Précisons cependant que cette dernière remarque est émise sur le territoire d’une colonie française. Il y a, en revanche, peu à opposer quand c’est l’administration d’un État souverain comme l’Éthiopie qui tente d’intervenir...
Le pire, c’est encore quand, dans un bel élan de lucidité, Michel Leiris inscrit sa propre mission dans la logique coloniale : « De moins en moins, je supporte l’idée de colonisation. Faire rentrer l’impôt, telle est la grande préoccupation. Pacification, assistance médicale n’ont qu’un but : amadouer les gens pour qu’ils se laissent faire et payent l’impôt. Étude ethnographique dans quel but : être à même de mener une politique plus habile qui sera mieux à même de faire rentrer l’impôt. »
Ses états d’âme ne lui interdisent cependant pas de poursuivre le travail : outre ce journal, il mène des entretiens, il remplit des fiches. Sans être à proprement parler un ouvrage ethnographique, L’Afrique fantôme est quand même empli d’observations qui sont bien d’un ethnographe. Ethnographe et malheureux de l’être : « Ressentiment contre l’ethnographie, qui fait prendre cette position si inhumaine d’observateur, dans des circonstances où il faudrait s’abandonner. »
C’est à Gondar, moment particulier de l’expédition, que Michel Leiris a ces mots, et bien d’autres à travers lesquels il laisse voir sa fragilité. Pour la cohérence du commentaire, nous ne suivons pas la chronologie du journal au fil duquel les pièces d’un puzzle sont déposées au fur et à mesure qu’elles lui viennent sous la plume – soit qu’elles surgissent à sa conscience, soit qu’il ose enfin avouer l’un ou l’autre pan de sa vérité.
Ses sentiments sont très mélangés. Il n’est pas heureux dans sa sexualité, trop complexe, dont il attend trop, quand il voit certains de ses compagnons se poser moins de questions et, croit-il, vivre mieux pour cela. De manière plus générale, il a aspiré, à travers ce voyage, à devenir plus sauvage. Il s’est réjoui de devoir dormir sans pyjama, de mener ce qu’il appelle plusieurs fois une « vie archaïque », de tendre vers l’animal. Mais ce « désir d’être une brute » est contrarié par toute une éducation qui ne se laisse pas facilement oublier. Lors du séjour à Gondar, il est attiré par une femme, Emawayish, autour de laquelle il tourne longtemps, autant pour son travail que pour son compte propre. Il traîne trois mois, puis fait « un grand plongeon ».
Quand Leiris avoue cela, le lecteur croit que l’homme qui constatait être resté européen, n’avoir jamais couché avec une femme noire, a franchi le cap de la chasteté à laquelle il est resté attaché depuis le départ. Le lecteur se trompe. Au moment de faire le compte des gestes échangés entre ceux que, pourtant, le voisinage prend pour des amants – ce qui ne trompe guère sur l’état où devait se trouver Michel Leiris –, on trouve, comme caresse la plus douce de la part d’Emawayish, un « baiser au creux de ma paume » et, comme unique geste déplacé de la part de l’auteur (« un peu déplacé », dit-il), avoué quelques mois plus tard (les limites de la sincérité !) dans une note ajoutée : « La main sous la chamma. Et je me souviendrai toujours de l’entrecuisse humide, humide comme la terre dont sont faits les golems. » Encore plus tard, il justifiera sa retenue par le fait que, Emawayish étant excisée, il craignait de ne pas arriver à la faire jouir.
Emawayish, qu’il utilise comme informatrice à défaut d’aller jusqu’où il voudrait (ah ! cette nuit où il hésite, pour finalement y renoncer, à la rejoindre sur sa couche !), l’aura en tout cas marqué au point de lui faire comparer, plus tard, à la sienne la pâleur du visage de l’Empereur éthiopien. L’incomplétude de leur relation fait évidemment naître une certaine irritation chez Michel Leiris, qu’il reporte sur celle qui la provoque – peut-être malgré elle, mais on n’en sait rien.
Son état d’esprit influence sa perception des événements. Là où il était prêt, quelque temps plus tôt, à croire tout ce qu’on lui racontait, il en vient au contraire à se méfier. Sous la couche de « vérité » qu’on lui proposait d’examiner, il était fier d’avoir percé le masque pour atteindre la « vraie vérité », mais il ne s’agit peut-être que d’un autre masque, et la levée de ces mensonges successifs ne serait que prétexte à obtenir un peu plus d’argent, quelques cadeaux supplémentaires… Le dépit le pousse à des déclarations plus dures qu’il n’est permis : « plus de désir de femmes de couleur (autant faire l’amour avec des vaches : certaines ont un si beau pelage ! »). Il regrettera ces propos plus tard, mais il aura l’honnêteté de ne pas les enlever de son texte. Après tout, c’est ce qu’il a pensé – assez fort pour l’écrire – à ce moment !
Dans la foulée, son injustice frappe dans toutes les directions, et tant pis pour les Abyssins à qui il ne pardonnera jamais « d’être arrivés à me faire reconnaître qu’il y a quelque bien à la colonie. » Il corrigera, bien sûr : « C’est pourtant parce que l’Abyssinie n’était pas « colonie » […] que je m’y suis senti, tout compte fait, plus en contact que dans les autres pays que nous avons visités, pays dont les habitants tendaient à se présenter à moi comme des ombres plutôt que comme des partenaires consistants. Bons ou mauvais, l’on a des rapports plus sains avec des gens libres qu’avec des gens sous tutelle, le rapport du maître au serviteur ne pouvant jamais être un rapport pleinement humain. »
En fait, comme on l’a déjà remarqué à propos de l’Empereur, sa colère est retombée très vite. Le jour même du départ de Gondar, il n’en veut plus à personne et ce qu’il a déjà exprimé plusieurs fois sous différentes formes revient une fois encore : « il est si naturel qu’ils aient cherché à gagner un peu d’argent. »
Des notes au jour le jour n’ont pas pour fonction de fournir un discours construit selon la logique de la démonstration. Plus simplement, et plus fondamentalement en même temps, il s’agissait de rendre compte. Dans cette optique, tout ce qui le concerne relève moins du narcissisme que de l’évaluation la plus exacte possible de la position du narrateur par rapport à ce dont il parle. Parce que la subjectivité y est avouée, voire revendiquée, L’Afrique fantôme est sans doute un document plus vrai que beaucoup d’autres. Son auteur en était déjà conscient quand il était occupé à l’écrire, comme en témoigne cette remarque sur un projet de préface : « c’est par la subjectivité (portée à son paroxysme) qu’on touche à l’objectivité. Plus simplement : écrivant subjectivement j’augmente la valeur de mon témoignage, en montrant qu’à chaque instant je sais à quoi m’en tenir sur ma valeur comme témoin. »
Enfin, et puisque nous commencions par une tentative (presque désespérée) de définir l’ouvrage, il n’est pas inutile de finir par ce qui est peut-être un paradoxe. Tombant sur l’ouvrage d’André Gide, Voyage au Congo, Michel Leiris en fait un bref commentaire – qu’on résumerait, dans le langage d’aujourd’hui, par : tout n’est pas à jeter – qu’il conclut ainsi : « Écrire un livre de voyage n’est-il pas, il est vrai, une absurde gageure par quelque bout qu’on s’y prenne ? » Il n’empêche que, sous couvert de ne pas écrire un livre de voyage, Michel Leiris en a lui-même donné un des meilleurs qui soient !

vendredi 21 mars 2014

Borges, l'Argentin universel

Pays invité du Salon du Livre de Paris, l'Argentine a dépêché des auteurs - vivants, cela va de soi. Les éditeurs français ont profité de l'occasion pour concentrer, depuis le début de l'année, les sorties de traductions venues de ce pays. Le Monde des Livres, hier, leur a fait une belle place et je vous renvoie vers ce supplément pour tout savoir des dernières parutions. En ce qui me concerne, je n'ai pas eu le temps de consacrer à ces nouveautés le temps qu'il aurait fallu pour les lire. Mais la littérature argentine n'est pas née avec la génération actuelle de ses écrivains. Et l'ombre de Jorge Luis Borges plane toujours sur les lettres de ce pays. Voici donc l'article que j'avais consacré à Borges, il y a une vingtaine d'années, lors de son entrée dans la Bibliothèque de la Pléiade (dont je vous parlais il y a peu).

L’apparition d’un auteur contemporain en Pléiade est toujours un événement dont il faut mesurer l’importance en fonction de plusieurs critères. D’abord, celui - inhabituel - du rôle qu’il a joué dans l’édification de cette sorte de statue définitive à laquelle plus personne ne pourra apporter de retouche avant longtemps. Jorge Luis Borges est intervenu lui-même, lors de ce que l’éditeur, Jean-Pierre Bernès, qualifie de « longues séances de travail dont nous voulions oublier qu’elles étaient comptées ». Ces séances se déroulaient peu de temps avant la mort de l’écrivain argentin. Lucide jusqu’au bout, il effectuait des choix plus souvent en direction de révélation d’inédits que d’occultation de textes déjà publiés. Il est assez fréquent, en effet, qu’un auteur ayant atteint la maturité juge non seulement inutile mais même déplaisant de redonner les textes de ses débuts.
Sans doute restera-t-il, dans le cas de Borges, quelques morceaux à récupérer plus tard, notamment dans les Inquisiciones, un recueil d’essais paru en 1925 et dont François Taillandier, auteur d’un essai sur son œuvre, rappelle qu’il a toujours refusé de le laisser rééditer. On en trouve quand même, dans le premier volume des Œuvres complètes, de nombreux extraits, parmi les plus significatifs, que leur auteur a voulu sauver par un subterfuge touchant, explique Jean-Pierre Bernès dans son introduction. Donc, ne chicanons pas: cette édition d’aujourd’hui est, pour les textes déjà publiés précédemment, largement satisfaisante. Elle répond, en outre, bien mieux encore à l’attente des lecteurs qui espéraient découvrir des inédits. Nous y reviendrons.
Avant cela, un parcours rapide dans la matière déjà connue du premier volume des Œuvres complètes constituera un rappel utile. On y trouve quelques ouvrages très connus dont quatre ont contribué pour beaucoup à la célébrité internationale de leur auteur: Histoire universelle de l’infamie, Histoire de l’éternité, Fictions et L’Aleph. Ce n’est pas tout, même si c’est là le meilleur. Après Ferveur de Buenos Aires, Evaristo Carriego manifeste en tout cas un authentique attachement à l’Argentine, même si François Taillandier écrit de ce dernier texte: « On conseillera au novice de ne pas commencer par là. » On ne lit pas ce livre pour savoir qui était Evaristo Carriego, poète argentin peu connu, mais pour comprendre quels étaient les rapports de Borges avec sa culture. Il n’est pas question que de poésie dans cet essai. Il est aussi, et largement, une description de quartiers populaires auxquels on sent Borges très attaché, au moins au moment où il écrit cela. L’écrivain intellectuel dont on connaît l’image ne vient donc pas de nulle part et ne peut s’apparenter à un pur esprit. La chronologie de l’œuvre remet cela en mémoire et il n’est même pas nécessaire de passer par des détours vraiment biographiques pour comprendre l’importance des racines argentines chez Borges. Les textes suffisent.
Puis vient le temps du style Borges, d’une manière qui n’appartient qu’à lui: « L’œuvre de Borges se donne désormais comme écrite en marge, ou comme un miroir, de la Bibliothèque - ou mieux: de la bibliographie », commente François Taillandier dans un beau raccourci qui vient au moment d’Histoire de l’infamie. Il n’y a pas que des raccourcis dans son essai, il y a aussi et surtout une tentative plutôt réussie de ne pas réduire Borges à quelques images dont on se contente trop aisément. De l’ironie du dilettante à la modestie de l’apprenti - du pèlerin - l’œuvre de Borges est une initiation à l’énigme, à l’humilité et au doute.
Paradoxalement, ce ne sont pas les valeurs qui apparaissent le plus clairement dans les nombreux textes inédits en français du premier volume des Œuvres complètes. Pour l’essentiel, il s’agit d’articles critiques, de l’actualité du livre, de brèves biographies.
Il faut prendre des exemples, parce qu’ils sont terriblement éclairants et donnent toujours envie de vérifier, pour soi-même, la pertinence des avis de Borges, notamment sur des cas précis. Il parle de Rimbaud, à l’occasion de la publication de deux études, en 1937. L’une, de Daniel-Rops, «étudie» Rimbaud d’un point de vue catholique; l’autre, de MM. Gauclère et Étiemble, l’envisage à partir du fastidieux point de vue du matérialisme dialectique. Inutile d’ajouter que Daniel-Rops accorde beaucoup plus d’importance au catholicisme qu’à la poésie de Rimbaud et que Gauclère et Étiemble s’intéressent moins à Rimbaud qu’au matérialisme dialectique.
Il suffit de quelques lignes, parfois, pour tirer un trait sur un sujet qui l’ennuie. Cela peut paraître très injuste: « L’une des coquetteries littéraires de notre temps consiste à élaborer de façon méthodique et angoissée des œuvres qui aient une apparence chaotique. Simuler le désordre, construire péniblement un chaos, utiliser son intelligence pour obtenir les effets du hasard, telle fut, à leur époque, l’œuvre de Mallarmé et celle de James Joyce. La cinquième décade des Cantos de Pound, qui vient de paraître à Londres, continue cette étrange tradition. »
Pour bien comprendre ceci, il faut savoir que Borges est loin d’être un adepte de l’art pour l’art. Ses positions sont d’une extrême cohérence, presque aussi construites que ses Fictions - tout est littérature chez lui, aussi bien l’invention que le commentaire. Il revient souvent, et avec insistance, sur une obsession dans laquelle il ne se reconnaît pas. « On a la superstition du style », écrit-il dans un de ses textes les plus éclairants sur le sujet. Il s’élève à la fois contre les habitudes qui veulent faire juger un livre à l’aune de son écriture plutôt que du traitement de son sujet, et fait remarquer qu’on s’interroge trop rarement sur la véritable valeur stylistique, selon les critères d’aujourd’hui, des grandes œuvres: « On attribue toujours un style excellent aux bons livres, et cette attribution qui va de soi pour les lecteurs inconditionnels, ne correspond presque jamais aux intentions de l’auteur. Que le Quichotte nous serve d’exemple. Devant l’excellence irrécusable de ce roman, la critique espagnole lui attribue des qualités de style qui paraîtront mystérieuses à plus d’un. » Ah! bon? Et voilà, dans le même sac, Dostoïevski, Montaigne, Samuel Butler... Borges ne diminue en rien l’importance de leurs livres, il dit seulement: on ne les porte pas toujours aux nues pour de bonnes raisons.
On puise dans ces articles avec une avidité qui ne se calme jamais, au contraire. Plus on en lit, plus on a envie d’en savoir. C’est bien là, en effet, la confrontation d’un écrivain avec son univers, la littérature, et plus que son univers: son oxygène, sa nourriture. Ce livre est fait de livres, écrit-il dans la préface de ce premier volume. De livres et de la vie du livre. Car Borges ne se prive pas de baguenauder en marge des œuvres, parlant par exemple du prix Nobel - qu’il n’a jamais obtenu, mais il est peu probable que l’article qu’il consacra en 1936 au couronnement d’Eugène O’Neill y soit pour quelque chose. Dans les règles d’attribution de ce prix, il voit un effet pervers: « Le noble but essentiel de répartir les prix de façon impartiale, sans distinction de nationalité d’auteurs, se présente en fait comme un internationalisme insensé et une rotation géographique. » Qui ne le sait en effet? Mais qui l’écrit avec cette force sereine?
Et puis, parce qu’il faut bien en finir alors qu’on voudrait évoquer bien d’autres textes, ce dernier exemple, qui montre non seulement combien Borges était attentif à la production mondiale mais n’était pas non plus indifférent aux idéologies. En 1937, il consacre une note de lecture à un «ouvrage didactique» d’Elvira Bauer: Trau keinem Jud bei seinem Eid. Cinquante et un mille exemplaires vendus, ce qui n’est pas rien, en Allemagne, où il a entendu dire que la critique est interdite aux critiques et qu’on ne leur permet que la description des œuvres. Il fera donc la description de quelques gravures, confiant au lecteur le soin de se faire sa propre interprétation: un créancier juif emmène les porcs et la vache de son débiteur; un millionnaire juif chasse deux mendiants de race nordique; un boucher juif piétine de la viande; etc., jusqu’à conclure sur cette citation du livre: « L’Allemand avance, le juif se traîne. » On notera bien qu’à aucun moment Borges n’a donné son avis. Mais qui aurait pu ne pas comprendre?
Décidément moins entier qu’il y paraissait, Borges est bien un des auteurs essentiels de notre temps. Sa présence dans la Bibliothèque de la Pléiade est une des ces évidences dont on se réjouit.

vendredi 14 mars 2014

A qui appartient la Pléiade ?

Chère cousine,

As-tu, comme moi et beaucoup d'autres, rêvé un jour de te constituer un mur de Pléiades? Avec leurs couleurs signalant les époques, leur papier bible que j'ai vu un jour dans les machines d'une imprimerie de Bruges, leurs dorures à l'or fin, leur appareil critique de plus en plus volumineux (c'est en partie une légende, car j'ai vu des volumes récents, les Jules Verne parus il y a environ deux ans, où les notes étaient réduites à leur plus simple expression), leur aspect cossu - et l'absence d'envie de les ouvrir puisqu'il suffirait de posséder la collection complète pour s'offrir la possibilité, la possibilité seulement, d'avoir sous la main le meilleur de la littérature de tous les temps? C'est beau, reposant, leur présence dans un intérieur en dit plus long sur leur propriétaire qu'une Rolex au poignet - mais n'apprend rien sur la manière dont il fréquente, ou non, les textes protégés par leur reliure.
Ce désir m'a quitté depuis longtemps (celui des Pléiades, puisque celui d'une Rolex ne m'a jamais contaminé). Pas l'admiration pour une collection dont je ne possède qu'un volume - le Journal de Jules Renard, dans une édition de 1960 achetée il y a quelques années, 30 euros, chez un bouquiniste parisien des quais de Seine. Je m'en suis servi, il y a quelques jours, pour y puiser quelques citations sur l'âge et la vieillesse (tu n'as pas à connaître les raisons de cette recherche). Mais l'honnêteté m'oblige à ajouter que, si j'ai en effet feuilleté l'exemplaire de la Pléiade, j'ai utilisé davantage une version numérique du même Journal. Le texte, après tout, compte davantage que son habit, même en cuir d'excellente qualité.
Reste donc cette admiration détachée de son objet, et je vois avec plaisir se compléter le mur virtuel des livres que je ne possède pas. Le mois dernier, les Œuvres de Philippe Jaccottet, hier le troisième tome des Œuvres romanesques complètes de Stendhal, le mois prochain les Œuvres complètes de Madame de Lafayette, puis en mai les tomes trois et quatre des Œuvres complètes de Marguerite Duras...
Tout cela a de l'allure, c'est le moins qu'on puisse en dire. Aussi l'information circulant depuis quelque temps déjà de la prochaine entrée de Jean d'Ormesson dans la prestigieuse Bibliothèque a-t-elle surpris. Que diable cet homme charmant, mais qui doit savoir, car il n'est pas idiot, combien la valeur de son oeuvre est relative, viendra-t-il faire dans un catalogue qui semble taillé à d'autres mesures que son habit d'académicien?
J'ai lu sur le sujet des commentaires réjouis et des réflexions acides. Les premiers et les secondes tout aussi justifiés. Mais tous se trompaient de sujet. La Bibliothèque de la Pléiade n'est pas, contrairement à ce qu'elle représente dans l'imaginaire collectif, un patrimoine immatériel de l'humanité. C'est une collection qu'il faut faire vivre et dont les responsables, Antoine Gallimard au premier chef, font ce qu'ils veulent, comme ils l'entendent et selon les orientations qui leur semblent les meilleures au moment particulier des prises de décision.
Donc, Jean d'Ormesson en Pléiade, pourquoi pas, après tout? Ceci dit, je serais peut-être moins serein si Katherine Pancol ou David Foenkinos étaient les suivants à y entrer.
Car, tu le sais comme moi, nos avis sur la vie littéraire sont aussi soumis au sens du vent que les choix des responsables de la Pléiade.
Je t'embrasse, chère cousine,
ton cousin.