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lundi 28 avril 2014

Lire sur smartphone (mais pas que)

Chère cousine,

Non, je ne t'oublie pas, même si je ne t'ai pas donné de nouvelles depuis un certain temps. Mais je me suis absenté trois jours (et demi), et le rythme de mes activités, déjà soutenu en temps normal, s'en est trouvé encore accéléré depuis le retour.
J'ai pour l'instant, à côté de moi, et en cours de lecture:
Deux livres au format de poche reçus par la poste, en Folio (Les désarçonnés, de Pascal Quignard) et en Rivages poche qui accueille maintenant des écrivains de langue française (So Long, Luise, de Céline Minard, un roman auquel je n'ai pas du tout accroché quand il est paru, mais que je dois relire jusqu'au bout pour savoir si je reste sur cette impression ou si, à la lumière du dernier roman de cette écrivaine, que j'ai aimé, il n'est pas nécessaire de réévaluer mon avis).
Un énorme roman d'Anne-Marie Garat, Dans la main du diable (Actes Sud), paru en 2006, emprunté à la médiathèque de l'Institut français de Madagascar pour un travail d'anthologie que je construis patiemment autour de la Grande Guerre.
Ma liseuse, dans laquelle deux livres, reçus par courriel sous forme de fichiers, sont ouverts: Ceux du Nord-Ouest, de Zadie Smith (Gallimard) et Le dernier tigre rouge, de Jérémie Guez (10/18), l'un au format ePub, l'autre en PDF.
Mon smartphone, sur lequel j'ai presque fini de lire Quand les colombes disparurent, de Sofi Oksanen, qui ressort au Livre de poche, et qui appartient à ma bibliothèque personnelle au format ePub.
Car, oui, après une longue période de résistance à la sophistication d'appareils téléphoniques dont je ne voyais pas à quoi ils pouvaient servir - sinon à téléphoner, justement, ce qui me préservait de la tentation d'achats coûteux -, j'ai craqué. Moi qui disais: je n'achèterai de smartphone que le jour où il fera mon café, je suis depuis quelques mois propriétaire d'un de ces engins.
En revanche, je lis sur ce smartphone. Après une expérience non concluante avec une tablette - un mauvais achat très bas de gamme, écran en plastique très rapidement rayé malgré un usage prudent, mémoire insuffisante, et je passe d'autres détails -, je suis convaincu par la lecture sur smartphone.
Bien sûr, elle ne se conçoit qu'au format ePub, tant à l'évidence le PDF n'est pas adapté à ce petit écran. Bien sûr, les pages sont petites. mais les caractères sont adaptés à diverses situations, l'écran rétroéclairé permet un confort satisfaisant même quand la lumière est faible. A condition de choisir le logiciel idéal. Aldiko n'est pas désagréable mais j'ai vraiment trouvé mon bonheur le jour où j'ai installé Moon+ Reader. La quantité et la finesse des réglages sont telles que l'affichage me convient parfaitement. Quand je suis en ville pour quelques heures, ma lecture tient dans la poche - quand je suis absent plusieurs jours, en revanche, la liseuse m'accompagne aussi.
Ceci dit, mon smartphone ne fait toujours pas le café.
Et, comme je te le disais plus haut, je n'ai pas abandonné le papier.
Et toi, chère cousine, sur quel(s) support(s) lis-tu?
Je t'embrasse,
ton cousin


vendredi 14 mars 2014

A qui appartient la Pléiade ?

Chère cousine,

As-tu, comme moi et beaucoup d'autres, rêvé un jour de te constituer un mur de Pléiades? Avec leurs couleurs signalant les époques, leur papier bible que j'ai vu un jour dans les machines d'une imprimerie de Bruges, leurs dorures à l'or fin, leur appareil critique de plus en plus volumineux (c'est en partie une légende, car j'ai vu des volumes récents, les Jules Verne parus il y a environ deux ans, où les notes étaient réduites à leur plus simple expression), leur aspect cossu - et l'absence d'envie de les ouvrir puisqu'il suffirait de posséder la collection complète pour s'offrir la possibilité, la possibilité seulement, d'avoir sous la main le meilleur de la littérature de tous les temps? C'est beau, reposant, leur présence dans un intérieur en dit plus long sur leur propriétaire qu'une Rolex au poignet - mais n'apprend rien sur la manière dont il fréquente, ou non, les textes protégés par leur reliure.
Ce désir m'a quitté depuis longtemps (celui des Pléiades, puisque celui d'une Rolex ne m'a jamais contaminé). Pas l'admiration pour une collection dont je ne possède qu'un volume - le Journal de Jules Renard, dans une édition de 1960 achetée il y a quelques années, 30 euros, chez un bouquiniste parisien des quais de Seine. Je m'en suis servi, il y a quelques jours, pour y puiser quelques citations sur l'âge et la vieillesse (tu n'as pas à connaître les raisons de cette recherche). Mais l'honnêteté m'oblige à ajouter que, si j'ai en effet feuilleté l'exemplaire de la Pléiade, j'ai utilisé davantage une version numérique du même Journal. Le texte, après tout, compte davantage que son habit, même en cuir d'excellente qualité.
Reste donc cette admiration détachée de son objet, et je vois avec plaisir se compléter le mur virtuel des livres que je ne possède pas. Le mois dernier, les Œuvres de Philippe Jaccottet, hier le troisième tome des Œuvres romanesques complètes de Stendhal, le mois prochain les Œuvres complètes de Madame de Lafayette, puis en mai les tomes trois et quatre des Œuvres complètes de Marguerite Duras...
Tout cela a de l'allure, c'est le moins qu'on puisse en dire. Aussi l'information circulant depuis quelque temps déjà de la prochaine entrée de Jean d'Ormesson dans la prestigieuse Bibliothèque a-t-elle surpris. Que diable cet homme charmant, mais qui doit savoir, car il n'est pas idiot, combien la valeur de son oeuvre est relative, viendra-t-il faire dans un catalogue qui semble taillé à d'autres mesures que son habit d'académicien?
J'ai lu sur le sujet des commentaires réjouis et des réflexions acides. Les premiers et les secondes tout aussi justifiés. Mais tous se trompaient de sujet. La Bibliothèque de la Pléiade n'est pas, contrairement à ce qu'elle représente dans l'imaginaire collectif, un patrimoine immatériel de l'humanité. C'est une collection qu'il faut faire vivre et dont les responsables, Antoine Gallimard au premier chef, font ce qu'ils veulent, comme ils l'entendent et selon les orientations qui leur semblent les meilleures au moment particulier des prises de décision.
Donc, Jean d'Ormesson en Pléiade, pourquoi pas, après tout? Ceci dit, je serais peut-être moins serein si Katherine Pancol ou David Foenkinos étaient les suivants à y entrer.
Car, tu le sais comme moi, nos avis sur la vie littéraire sont aussi soumis au sens du vent que les choix des responsables de la Pléiade.
Je t'embrasse, chère cousine,
ton cousin.


mercredi 12 février 2014

Blanche-Neige, reviens, ils sont devenus fous...

Chère cousine,

Il serait temps de prendre de grandes décisions, de trancher dans le vif, de rétablir la rigueur, la morale, le sens du sacré et de la hiérarchie. Pour y parvenir, je n'imagine qu'une solution: interdire la lecture aux enfants, aux jeunes et peut-être même aux adultes. Bon, pour ce dernier point, je me tâte encore, peut-être y a-t-il, dans un cerveau d'adulte, cette once de responsabilité qui manque cruellement aux enfants et aux jeunes, tu as vu dans quel état ils sont? La tête à l'envers, tous points de repère balayés par leurs lectures douteuses.
Te souviens-tu d'avoir lu Blanche-Neige? Oui? Et as-tu conscience du traumatisme dont tu souffres assurément encore? Je suppose que tu as oublié quelques détails. Il est temps de te rafraîchir la mémoire.
Il y a cette reine qui coud et se pique le doigt avec une épingle. Trois gouttes de sang tombent, funeste présage dont il aurait fallu se méfier puisqu'elles lui font imaginer, dans une probable crise d'hystérie, la naissance de l'enfant idéal. Blanc comme la neige, rouge comme le sang, noir comme l'ébène. Une sorte de métissage, donc, qui fait fi des qualités de la race.
Je passe sur le côté obscur de la conception - un silence susceptible de nourrir les fantasmes les plus délirants - puisque, par un coup de baguette magique (voilà comment sont les écrivains pour la jeunesse, ils font croire à celle-ci que tout est possible), la petite fille est là, elle a bientôt sept ans, elle est plus belle que la reine, la nouvelle reine, puisque la précédente, la mère de Blanche-Neige, est morte à la naissance de sa fille.
Je passe encore sur la facilité avec laquelle le roi s'est remarié, je n'ose penser à quel site de rencontres il a fait appel pour trouver l'élue en second, ni quels arguments il aura mis en avant pour la séduire, à moins que ce soit elle qui ait pris l'initiative, après avoir lu dans Closer que la reine était morte, sautant sur l'occasion pour, yeux papillonnant, poitrine en avant et cuisse légère, forcer la porte d'une chambre où le deuil ne fut même pas respecté.
Les voici déjà en compétition, Blanche-Neige et sa belle-mère, modèle effrayant de famille recomposée propre à déboussoler complètement le jeune garçon ou la jeune fille qui ne sait plus rien de la normalité. Puis viennent une tentative de meurtre, des nains libidineux (non, ce n'est pas dit ainsi, mais c'est tellement sous-entendu...), une pomme empoisonnée aux OGM, un fils de roi passant par là pour assouvir ses tendances nécrophiles, un concours de beauté et de maquillage, une séance de torture comme les pires salauds n'avaient espéré en vivre...
Je comprends, chère cousine, que tu te sentes mal après être passée par là. Prenons-en conscience: tu n'est pas la seule, loin de là. Et observe l'étendue des dégâts irréversibles provoqués par cette lecture. Je n'ai pris Blanche-Neige que comme exemple, presque au hasard, j'aurais pu choisir à peu près n'importe quel classique de la littérature pour la jeunesse - ah! le mécanisme sado-masochiste de la fessée chez la Comtesse de Ségur!
Mais restons-en là. J'espère avoir emporté ta conviction. Et que tu écarteras désormais des yeux trop jeunes tous les livres qui risqueraient de passer à leur portée. J'en connais qui établissent des listes de livres pour la jeunesse à déconseiller fortement, voire à brûler dans un geste radical. Ils pensent, dans leur grande naïveté, qu'il suffit d'éloigner le pire et de garder le meilleur pour préserver l'innocence de nos enfants. Ils ont tort: tous les livres sont subversifs, sèment les graines du doute - et celles-ci ne demandent qu'à germer, le terrain est favorable.
Pour une fois, je me suis fait l'écho de la raison, chère cousine. L'entendras-tu?
Je t'embrasse,
ton cousin.


mardi 21 janvier 2014

Lire dans le train, oh ! oui !

Chère cousine,

On peut faire un tas de choses dans le train, certaines mêmes sont inavouables. Mais il est de nombreuses activités que toi, moi ou d'autres avons déjà pratiquées. Dormir inconfortablement, à moins de voyager en wagon-lit. Observer le paysage qui défile, et croiser les yeux des vaches qui nous regardent passer. Surveiller ses voisins du coin de l’œil. Prendre un bon repas au wagon-restaurant (non, ça, c'était avant l'ère du sandwich pré-emballé et presque pré-mâché). Téléphoner - encore moins, ce sont les autres qui téléphonent, et c'est exaspérant. Ecouter de la musique, sans laisser les basses s'échapper des écouteurs pour envahir tout le compartiment...
Mais lire, lire! L'activité parfaite pour un voyage en train, qu'il soit de longue durée - tu traverses l'Europe, qu'est-ce que tu emportes? - ou bref - tu n'as que vingt minutes devant toi, est-ce que c'est assez pour lire un chapitre de ce livre que tu avais commencé?
Plus de paysage, plus de voisins, plus de bruits parasites. Tu n'es plus là pour personne. Tout le monde s'en trouve bien, à commencer par soi-même.
Je repensais à mes heures de lecture dans les trains les plus divers en voyant que la SNCF avait distribué, hier, 60.000 livres sur le réseau Transilien. Du polar bref - certains diront de la littérature de gares, d'autres soupçonneront peut-être que, finalement, cette collection coéditée par Le Monde et la SNCF s'est mal vendue et que ses initiateurs ont préféré distribuer les invendus plutôt que de les mettre au pilon...
Mais quand même, en voilà, une bonne idée. Combien de voyageurs, qui n'auraient jamais pensé à emporter un livre pour leur trajet, en ont hier matin ouvert un? C'est quand même mieux que les journaux gratuits dans lesquels l'information est préparée comme les sandwichs (pré-mâchée) et dont on retrouve, quelques heures à peine après sa sortie de l'imprimerie, les feuilles échouées au pied des banquettes...
Tu connais mon optimisme: je veux croire que, de toutes les paires d'yeux qui sont tombées hier sur ces petits romans, ou ces longues nouvelles, il en est quelques-unes qui auront apprécié assez l'expérience pour la renouveler. Ce serait une belle, une grande victoire.
Et, aujourd'hui, je ne te laisse pas le choix: tu as intérêt à penser la même chose que moi. Mets de côté ton esprit de contradiction, je t'en prie, et considère le bon côté des choses...
Me voici bien directif tout à coup! Mais je suis certain que tu ne m'en voudras pas, chère cousine, et je t'embrasse,

ton cousin.


lundi 13 janvier 2014

Ni Dieudonné, ni Julie Gayet, ni François Hollande

Chère cousine,

Non, je ne te donnerai pas la recette traditionnelle de la quenelle tout aussi traditionnelle. Et tu ne connaîtras pas mes bons plans pour me faire livrer des croissants à la pointe du jour. En revanche, as-tu lu quelque part l'annonce, faite par Günter Grass, qu'il n'écrirait plus de romans? L'année dernière, c'était Philip Roth qui avait fait la même déclaration, si je me souvient bien...
D'un côté, on s'en fout un peu. Les romanciers, ça va, ça vient, chacun est unique mais il s'en découvre sans cesse de nouveaux et, d'ailleurs, comment faire pour les lire tous, même si on voulait se contenter des meilleurs? Bien sûr, Günter Grass et Philip Roth, ce n'est pas rien, même si l'un a eu le Nobel et l'autre, non. Pour le plus frais des retraités, je me souviens quand même de quelques grands chocs. Le chat et la souris, d'abord, si la chronologie des lectures a laissé des traces fiables. Probablement n'avais-je pas osé me lancer d'emblée dans Le tambour? Quand j'y ai plongé, en revanche, ce fut quelque chose comme une épreuve dont je suis sorti plus confiant dans le pouvoir de la littérature. Et la suite...
Mais je ne vais pas non plus me lancer dans un cours, que je serais d'ailleurs bien incapable de faire sans reprendre ses livres, sur Günter Grass. Ce que je voulais surtout te dire, chère cousine, c'est que ces deux écrivains, en disant qu'ils n'écriraient plus de romans, ont mis l'accent sur le travail, l'investissement que représente cette écriture au long cours, puisant à des sources multiples et impliquant le travail sur la langue (pour les meilleurs d'entre eux, mais ces deux-là peuvent difficilement être soupçonnés de facilité).
Quand tu lis un excellent roman, tu ne penses généralement pas à tout ce qu'il y a en amont comme questions, comme doutes - parfois comme certitudes aussi, pour une phrase ou deux, pour une articulation capable de séduire même celui qui l'a installée. Les lourdes machines de fiction, si longues à ébranler, et puis qui t'arrivent avec la légèreté de leur réussite...
Je pense à un reportage qui m'avait amené à passer une journée en compagnie de danseuses et de danseurs, tout un ballet qui travaillait à un spectacle dont une représentation était donnée le soir. J'ai souffert avec eux pendant des heures, à les voir répéter les mêmes gestes épuisants sans espoir d'en avoir fini avant de tomber de fatigue, sans espoir non plus d'arriver à la perfection du mouvement tant les corps semblaient, au fil du temps, de plus en plus écrasés au sol, incapables de trouver encore l'énergie aérienne qu'ils cherchaient pourtant. Le soir, je craignais le pire pour le spectacle. Et c'était magique...
J'espère bien retrouver quelque chose de cette magie dans les livres qui m'attendent. Et je te souhaite la même chose, chère cousine, en t'embrassant,

ton cousin.

© Blaues Sofa

mercredi 8 janvier 2014

Bernard Pivot à la présidence de l'académie Goncourt

Chère cousine,

J'imagine que tu n'es pas une fan absolue de la correspondance d'Edmonde Charles-Roux. Sa lettre publiée hier sur le site de l'académie Goncourt mérite cependant ton attention.
Pour des raisons de santé, François Nourissier, le 5 mars 2002, m’a désignée pour prendre sa suite comme Présidente de l’académie Goncourt. Annoncer la nouvelle aux membres de l’académie n’avait pris que quelques secondes.

A mon tour de vous informer, qu’après m’être entretenue avec lui, je désigne Bernard Pivot pour prendre ma suite à la Présidence de l’académie Goncourt.
Peut-on rêver mieux? Notre nouveau Président est l’homme le plus informé, ne l’oublions pas, sur ce qui se passe en ce moment dans le domaine du livre en France et en d’autres pays encore.
Je vous propose de fêter aujourd’hui le oui sans réserves de Bernard Pivot.
Tous mes vœux Monsieur le Président et à vous tous bonne année.
Edmonde Charles-Roux
Est-ce un événement? Oui et non.
Non, d'abord, parce que l'influence de Bernard Pivot sur l'académie Goncourt y était déjà grande depuis son arrivée parmi les dix le 5 octobre 2004, il y a un peu plus de neuf ans. Et le rôle de président ne devient essentiel que dans le cas où un lauréat n'émerge pas suite à plusieurs tours de vote où l'égalité est à chaque fois enregistrée. Mais l'on sait, d'expérience, que la plupart des présidents répugnent à utiliser ce privilège. Edmonde Charles-Roux, dont la double voix aurait  pu être décisive l'an dernier, ne l'a, comme ses prédécesseurs, pas fait et a laissé le débat se poursuivre jusqu'à ce qu'un des jurés emporte la conviction d'un autre (si j'ai bien suivi).
Et puis, quand même, oui, c'est un événement, comme son entrée à l'académie Goncourt en avait été un puisqu'il était le premier non écrivain à être choisi pour siéger chez Drouant (à la notable exception des premières années, historiques, où l'épouse d'un écrivain avait été désignée pour succéder à son mari décédé).
Un homme informé, certes, comme le dit Edmonde Charles-Roux. Et son rôle de prescripteur de lectures du temps où il trônait à la télévision a d'autant moins été oublié qu'il n'a pas été remplacé. Je serais curieux de lire son roman de jeunesse, L'amour en vogue, publié en 1959. Peut-être avait-il des qualités. Mais, d'une part, il s'est longtemps interdit d'en publier d'autres et, d'autre part, il a largement prouvé qu'il n'était pas un écrivain - ou alors, un écrivain médiocre, comme tu veux.
Son "roman" Oui, mais quelle est la question?, publié en 2012, l'a montré empêtré dans un récit redondant et je me suis souvent demandé, en le lisant, où il allait me conduire. Pour conclure qu'il ne conduisait, en réalité, nulle part, se satisfaisant de pirouettes habiles au lieu de construire et d'écrire, au sens plus aigu de ces mots - pas au sens d'un simple divertissement. Quant à son dernier livre en date, Les tweets sont des chats, reconnais avec moi qu'il s'agit à peine d'un livre et que lancer de temps en temps, même plusieurs fois par jour, de plaisantes réflexions de 140 signes maximum ne suffit pas à fournir la matière d'un volume dans lequel on pourrait se plonger au lieu de le feuilleter distraitement. Car il ne mérite pas mieux, ce non-livre...
S'il fallait le démontrer, j'espère que tu es convaincue: Bernard Pivot n'est pas un écrivain, non et non. Ce qui ne l'empêchera probablement pas d'être un excellent président de l'académie Goncourt, puisque ne pas lui reconnaître certaines qualités n'enlève rien à ses autres mérites, auxquels je rendais hommage l'an dernier dans une note de ce blog.
J'espère ne pas t'avoir fait trop de peine, car je sais que tu as de l'admiration pour cet homme. Moi aussi, ne te trompe pas.
Je t'embrasse,

ton cousin.

© Georges Seguin

dimanche 22 décembre 2013

La saison des brocanteurs

Chère cousine,

Y a-t-il une saison pendant laquelle les brocanteurs sont à la fête? Ont-ils, dans le calendrier, un saint qui leur correspond? Ce serait maintenant car, depuis une dizaine de jours, je tombe sur des brocanteurs à chaque détour de livre. Je ne les ai pas cherchés, ils sont venus à moi. Et si j'avais eu à écrire un article sur le sujet, je suis à peu près certain qu'il m'aurait fallu de longues recherches avant de réunir les éléments que les coïncidences viennent de m'offrir.
Le premier brocanteur est discret et peut-être n'aurais-je même pas remarqué sa présence s'il n'y avait eu ensuite les deux autres, beaucoup plus envahissants. Je l'ai croisé dans le livre que Dany Laferrière, avant de devenir académicien, a publié en septembre: Journal d'un écrivain en pyjama. L'écrivain y parle de ses débuts et de sa première machine à écrire:
Je suis allé au coin de la rue acheter une vieille machine à écrire que je voyais depuis un moment dans la vitrine d’un brocanteur. Je ne voulais pas écrire ce roman à la main. Je vivais dans cette partie du monde qui a fait sa fortune à l’aide de la machine. Je voulais être un écrivain contemporain, et non un de ces paysans du tiers-monde encore à l’âge de la roue. C’était une vieille Remington 22 en bon état.
Quelques jours plus tard, je lisais Le fémur de Rimbaud, de Franz Bartelt. L'histoire d'un brocanteur qui est surtout un sacré baratineur. Sa capacité à fournir aux objets le passé qui conviendra aux éventuels acheteurs et leur donnera envie de les payer très cher. Parfois, je me demandais s'il croyait lui-même à ce qu'il racontait. peut-être que oui, après tout.
Cette année-là, je tenais une petite brocante. Que de l’objet de qualité. Pas des vieilleries à poussières. Non, vraiment de la brocante originale, pour amateurs éclairés. Par exemple, je proposais un mouchoir taillé dans le saint suaire de Turin. Authentifié par de pieux péninsulaires.

Parmi les merveilles exposées, le collectionneur n’avait que l’embarras du choix, une chaussette d’Arthur Rimbaud avec un trou au gros orteil (le trou était d’Arthur, la chaussette de sa mère), un os de la main de Napoléon, une éprouvette (étanche) contenant la vérole d’Alfred de Musset, un bocal (étanche) rempli de morpions anglais vieux de trois siècles, en bon état de conservation.
Une de mes fiertés était d’avoir réussi à me procurer le tube digestif de Pantagruel. J’ai dû m’en séparer pour payer l’assurance de la camionnette.
Et puis, pour faire le troisième dans cette bande, Michael Zadoorian est arrivé avec La boutique de la seconde chance, dont le titre t'évoque à coup sûr, puisqu'il arrive après les autres, une autre brocante. Et, forcément, un autre brocanteur. Il ne se prend pas pour un surhomme, contrairement au précédent. Son ambition est plus modeste et plus touchante.
La deuxième main. L'expression parle d'elle-même: d'autres mains ont manipulé l'objet. Que l'on songe à ce que nous touchons tous les jours, aux millions de minuscules rivets qui soudent l'existence: les tasses à café, les pinces à cravate, les réveils, les lunettes de soleil, les porte-clés, les cendriers sur pied. Et si chacun d'eux avait absorbé une bribe de nous-même, et si la marque de nos doigts transmettait une parcelle de notre âme?
Étonnant, non? Trois écrivains, trois mondes, trois livres sans aucun rapport entre eux. Et ces brocanteurs partout...
Je ne sais ce qu'il faudrait en penser. Rien, probablement, c'est là, comme une évidence.
Et toi, chère cousine, en as-tu d'autres, de ces coïncidences qui font, pendant quelques instants, tourner l'esprit un peu plus vite, comme si nous étions vivants? Ce que nous sommes, après tout.
Et je le prouve en t'embrassant,

ton cousin.


dimanche 1 décembre 2013

Tu m'as vu quand j'ai lu ?

Chère cousine,

Ne crois-tu pas qu'on exagère? Je sais que tu es comme moi: toujours un livre à portée de regard, et le plus souvent même les yeux franchement dirigés vers ses pages, le reste du monde étant absent pendant toutes ces heures que nous passons à l'intérieur. Le cœur ne bat plus au rythme commun de l'humanité mais à celui que nous impose l'auteur des lignes que nous suivons dans un substitut de l'existence. Tu me diras: oui, mais c'est parfois tellement fort!
Bien sûr, je n'essaierai pas de te convaincre du contraire puisque je pense comme toi. Quand même: regarde-toi, regarde-moi, quand nous sortons d'une pleine journée de lecture pendant laquelle nous avons traversé plusieurs univers différents. Dans quel état! Le regard est flou, nous ne savons plus où nous sommes, ni même parfois comment nous nous appelons. L'équilibre est instable (ça, c'est surtout pour moi: je lis couché et il est parfois difficile de se relever, j'ai le dos bloqué dans la position qui m'avait permis d'oublier les douleurs), les points de repère manquent...
Je parlais de cela l'autre jour avec Charles Dantzig, lecteur boulimique qui écrit, dans Il n'y a pas d'Indochine: «Je crois qu’au-delà d’une certaine dose, la lecture est une folie.» Je lui faisais donc remarquer que nous avions une conversation entre fous. Il ne m'a pas vraiment démenti:
Je crois, oui. En tant que lecteurs, nous accomplissons un acte aberrant. Aberrant et indispensable pour nous, parce que c’est ça qui nous aide à vivre. Mais 90 % de l’humanité n’accomplissent pas cet acte et le considèrent, précisément, comme aberrant. Et surtout dans les quantités où on le fait, c’est-à-dire que, aux degrés de lecture où nous sommes, je pense qu’il y a une espèce de concurrence entre nous et la vie. On a décidé, les grands lecteurs – et ne parlons pas du fait que certains de ces lecteurs deviennent écrivains, ce qui est un degré supplémentaire –, de créer une concurrence à la vie, une vie qui est plus parfaite, plus concentrée, plus condensée, meilleure, et c’est une forme d’aberration. Au fond, on devrait nous fusiller ! [Là, il a ri.] On accomplit quelque chose de tellement séparé du mouvement normal de la vie où les gens sont chefs d’entreprise, conquérants, chefs militaires, je ne sais pas. Le simple fait est un retrait de la vie. Si les autres faisaient attention, ils verraient bien qu’on est concurrents de la vie et ils ne seraient pas très contents. Mais nous ne le répéterons pas…
Alors, folle et à fusiller, chère cousine que j'embrasse?

Ton cousin.


dimanche 17 novembre 2013

Le politique simplifie, le romancier nuance

Chère cousine,

As-tu remarqué combien les hommes politiques semblent présenter, à longueur de discours et de prises de position tranchées (ce mot va prendre, dans un instant, un tout autre sens), un monde simple, pour ne pas dire simpliste? Si tu n’écoutes que leurs voix, il manque le relief et la couleur – ils en sont au noir et blanc. Heureusement, les romanciers sont là pour apporter une interprétation plus complexe de notre univers. Plus authentique, par conséquent.
La collision de deux informations provoque parfois des résultats inattendus. Ce fut le cas lundi, 11 novembre, jour de commémoration de l’armistice de la Grande Guerre en France (et dans quelques autres pays) où François Hollande, président, effectua un parcours semé d’embûches de Paris à Oyonnax pour saluer la mémoire des Poilus et entonner un hymne à la liberté. Tout cela est bel et bien. Mais, au moment où je suis tombé sur son discours d’Oyonnax, j'avais interrompu, le temps d’un journal télévisé, la lecture d’un classique de la littérature française sur la même guerre dont il était question : Le Feu, d’Henri Barbusse, a reçu le Prix Goncourt 1916 et raconte le quotidien des tranchées (tu vois?) dans sa réalité tragique, avec les accents divers des combattants, les jurons qui émaillent leurs dialogues, les morts et les blessés partout, la bravoure et la peur…
Un paragraphe du discours de François Hollande, survenant au milieu de cette lecture, a pris une résonance singulière :
« Avec cette même question qui revient, qui revient sans cesse : pourquoi se sont-ils battus ? Les poilus de 14, les héros anonymes des tranchées, les femmes qui étaient à l’arrière et qui faisaient vivre le pays. Pourquoi se sont-ils battus, les Français libres ? Les maquisards ? Les résistants ! Pourquoi sont-ils montés au front ? Pourquoi ont-ils pris les armes au sacrifice de leur vie ? »
Et, dans ce paragraphe, tout particulièrement, la mention des femmes « qui étaient à l’arrière et qui faisaient vivre le pays. » Pourquoi ? Parce que cela serait faux ? D’un point de vue général, où les aspérités sont gommées pour faire entrer des faits contradictoires dans un seul moule, c’est très probablement vrai. Mais…
Mais, je te le rappelle, je lisais Le Feu. Roman dans lequel Poterloo, un soldat français, au prix d’une mystification qui a grande allure (il se fait passer pour un soldat allemand), réussit à rejoindre Lens, la ville où il vivait en temps de paix, avec l’espoir de croiser, précisément, sa femme. Et ce qu’il voit, dans sa maison dont la porte en deux parties est ouverte par le haut, n’est pas exactement ce qu’il avait prévu.
« J’ai passé en tendant l’cou de côté. Il y avait, rosées, éclairées, des têtes d’hommes et de femmes autour de la table ronde et de la lampe. Mes yeux se sont jetés sur elle, sur Clotilde. Je l’ai bien vue. Elle était assise entre deux types, des sous-offs, je crois, qui lui parlaient. Et quoi qu’elle faisait ? Rien ; elle souriait, en penchant gentiment sa figure entourée d’un léger petit cadre de cheveux blonds où la lampe mettait de la dorure.
« Elle souriait. Elle était contente. Elle avait l’air d’être bien, à côté de cette gradaille boche, de cette lampe et de ce feu qui me soufflait une tiédeur que je reconnaissais. J’ai passé, puis je me suis r’tourné, et j’ai repassé. Je l’ai revue, toujours avec son sourire. Pas un sourire forcé, non, un vrai sourire, qui venait d’elle, et qu’elle donnait. Et pendant l’temps d’éclair que j’ai passé dans les deux sens, j’ai pu voir aussi ma gosse qui tendait les mains vers un gros bonhomme galonné et essayait de lui monter sur les genoux ».
Henri Barbusse n’essaie pas de dire que toutes les femmes, à l’arrière du front mais du mauvais côté des lignes de combat, se sont comportées de la même manière, dans la légèreté du rapprochement avec l’ennemi tandis que leurs hommes essuyaient les tirs. Et d’ailleurs Poterloo trouve à sa femme de bonnes raisons de se trouver là à sourire, histoire de ne pas cultiver en lui une rancœur qui provoquerait, plus tard, des effets dévastateurs.
Mais Barbusse, romancier, nous dit : tout le monde n’est pas pareil. De la même manière que les combattants parlent comme ils parlaient chez eux, tous différents bien qu’unis dans la même armée, le terrain qui échappe aux combats voit aussi les réactions les plus dissemblables.
Et, cela, le politique ne le dira jamais. Ou si rarement… Tu as déjà dû te faire ce genre de réflexion au détour d'un livre qui colore l'actualité, chère cousine, que j'embrasse.

Ton cousin.


samedi 2 novembre 2013

Et toi, tu regardes la télé ?

Chère cousine,

Regrettes-tu, toi aussi, le temps où Bernard Pivot faisait la pluie et le beau temps dans les librairies le samedi matin? Il y avait d'autres émissions sur les livres, mais on ne parlait que de lui. Tu me diras: maintenant, on ne parle plus d'aucun présentateur d'émission sur les livres. Parce qu'il n'y en a plus? Disons qu'il n'en existe plus qui soit l'institution de référence que nous avons connue. Ce n'est pas le désert pour autant, me disais-je en survolant les programmes de la semaine. L’œil tiré du côté d'Arte qui entame, mercredi (mais à 22h30 hélas!) la diffusion d'une "collection" de documentaires. Elle s'ouvre avec l’Irlande de Robert McLiam Wilson, Edna O’Brien, Robby Doyle et Colm Tóibín. L'Italie, l'Angleterre, l'Espagne et la Hongrie seront les étapes des prochains numéros. Le projet, ambitieux, ne devrait pas s'arrêter là et a la prétention (justifié, semble-t-il, de faire découvrir des pays, des cultures, à travers le regard des écrivains).
Bien, mais il ne s'agit pas d'une émission régulière, au contraire de La grande librairie avec laquelle François Busnel, qui m'horripile par l'intensité de ses fausses convictions, nous convoque devant le poste chaque jeudi soir, direction France 5. La semaine prochaine, le jeudi sera daté 7 novembre, jour du centième anniversaire de la naissance d'Albert Camus. On en parlera, c'est prévisible et en même temps cela fait toujours du bien.
Un autre rendez-vous régulier? Euh... On n'est pas couché, peut-être, ou Le grand journal?
L'ère du divertissement est bien installée dans les cerveaux et, ce soir, qui pourra dire si Nicolas Bedos est présent chez Laurent Ruquier comme chroniqueur ou pour faire la "promo" de La tête ailleurs, paru cette semaine? Le mélange des genres est tel qu'un écrivain se doit de faire le clown pour essayer de rendre son livre présent. Attention, je n'ai pas dit que Nicolas Bedos était un écrivain, non plus, faut pas exagérer...
Chez Antoine de Caunes, il y avait bien un invité "littéraire" dans la dernière émission que je trouve sur le site (non, je ne regarde pas): Frédéric Mitterrand était venu parler de La récréation. Ah! bon?
Quoi d'autre? La pastille quotidienne d'Olivier Barrot intitulée, selon les cas, Un livre, un jour ou Un livre, toujours? Quand je tombe là-dessus, je m'endors après 30 secondes.
De temps à autre, je croise un débat entre gens informés sur Public Sénat, comme l'autre jour autour de Simenon. Je vois dans les programmes quelques émissions qui devraient attirer l'attention comme, lundi prochain sur France 3, Les mots comme des pierres (à 23h45!), un portrait d'Annie Ernaux.
Et probablement, si je prenais la peine d'éplucher mieux les grilles des différentes chaînes offertes à mon (petit) appétit de téléspectateur, trouverais-je d'autres occasions de m'arrêter quelques instants sur mon canapé. Sans nécessairement m'enfuir comme je le fais devant les apparitions d'un célèbre libraire de référence au discours critique pour le moins léger...
Alors, l'offre est-elle abondante? pauvre? suffisante? indigente? Ma foi, je n'en sais rien. Mais je sais une chose: neuf fois sur dix, au lieu d'entendre un animateur, voire un journaliste, mettre un écrivain à la question (ou lui demander de marcher sur les mains), je préfère éteindre la télé et ouvrir un livre.
Et toi, chère cousine que j'embrasse?
Ton cousin.


dimanche 27 octobre 2013

Proustologie

Chère cousine,

Faut-il attendre le 14 novembre pour lire ou relire Du côté de chez Swann, publié à cette date, mais en 1913, dans une édition à compte d'auteur et bourrée de coquilles? Tant de coquilles et d'incorrections que Paul Souday, le feuilletoniste littéraire du Temps, s'en donnera à cœur joie dans l'édition du 10 décembre...
Il n'y a, en réalité, pas de pire moment qu'un anniversaire pour retourner vers les grandes œuvres. Spécialistes et amateurs éclairés se relaient pour fournir, à jet continu, études, analyses, impressions, relectures, que sais-je... Si l'on veut se tenir informé de l'actualité de la librairie, ces livres-là prennent le pas sur les textes et les auteurs dont ils parlent. Et le temps manque - qui ne se retrouvera jamais, celui-là, contrairement au basculement de l'heure d'été à l'heure d'hiver et inversement qui fait perdre et gagner, dans le sens où tu voudras, soixante minutes - pour se couper de la rumeur du monde et retrouver sereinement l'écriture proustienne.
La bibliothèque consacrée à Marcel Proust va donc s'augmenter de quelques volumes - s'en est déjà augmentée depuis la fin du mois d'août, avec le copieux Dictionnaire amoureux de Proust que père et fils Enthoven ont publié à ce moment. Parmi les autres publications, trop nombreuses pour être lues toutes, je retiens le livre de François Bon, Proust est une fiction, dans lequel je me perds avec délices ces jours-ci, trouvant souvent du plaisir aux regards décalés de l'auteur. Et je lirai aussi l'ouvrage de Claude Arnaud qui réussit à célébrer un double anniversaire dans Proust contre Cocteau.
Ce qui fait, à la louche, 1.250 pages - au lieu de 1.250 pages d'À la recherche du temps perdu, pas de quoi épuiser ce majestueux ensemble, mais quand même d'y avancer loin et de ressentir par soi-même, au lieu de le faire par le truchement des commentateurs, ce que représentent les grandes vagues et les petits frémissements de ce texte majuscule, souvent abordé par bribes - et c'est déjà formidable - alors qu'il faudrait s'y plonger totalement, couper Internet et la téléphone, ne plus rien faire d'autre... Mais, bon, tu sais comme moi à quel point ce vœu restera pieux.
Mais toi, toi qui n'es pas, comme moi, liée aux mouvements fébriles de l'édition, pourquoi ne te donnerais-tu pas une semaine ou deux, au moins, de cette liberté-là qui ne ressemble à aucune autre et te laisserait le sentiment d'avoir dirigé ta vie à ta guise pendant cette période?
Te lanceras-tu? Même de loin, je te sens peu convaincue, te disant que le moment viendra, plus tard... Et s'il ne venait jamais? Crois-moi, tu devrais.
Bien sûr, tu n'en feras qu'à ta tête, comme d'habitude. Et tu auras raison.
Je t'embrasse,
ton cousin.


mardi 22 octobre 2013

On ne nous dit pas tout, mais de plus en plus tôt

Chère cousine,

Déjà qu'on parle de chaque rentrée littéraire une fois le mois de mai venu, voici maintenant que les choses s'aggravent - ou s'améliorent, diront certains. On a donc appris qu'il y aurait un nouveau Tintin, mais ne me demande pas sous quelle forme, en 2052, pour une sombre (ou limpide, ou liquide, c'est selon) histoire de prolongation de droits d'auteurs qui représentent, il est vrai, une manne bienvenue pour les descendants d'Hergé. Mais ce sera quel jour, en 2052? le 1er avril? C'est un lundi, pas le meilleur moment de la semaine pour les offices en librairie - s'il y a encore des librairies le moment venu. Et Casterman sera-t-il toujours dans le groupe Madrigall (l'anagramme de Gallimard), ou bien celui-ci aura-t-il explosé entre-temps? Ou racheté par un fonds de pension?
Tu me diras, comme je me préparais à te le dire, qu'on s'en fout un peu. En 2052, nous aurons, toi et moi, largement dépassé l'âge des lecteurs auxquels s'adressait, à sa glorieuse époque, Le Journal de Tintin - de 7 à 77 ans. Et, là où nous seront à ce moment, nous aurons bien gagné le droit de ne plus nous occuper des livres nouveaux, passés, présents ou à venir.
L'avenir, d'ailleurs, est une matière si fragile que tous les futurologues se sont cassé la gueule dessus, à moins d'avoir proposé des prédictions assez obscures pour qu'on puisse, après coup, les superposer à ce qui est vraiment arrivé (et encore, si on ne nous a pas menti sur certains pans de l'Histoire). Nostradamus est un joli cas, dans le genre. Et je ne suis pas Nostradamus, malgré quelques pans discrets de mon existence grâce auxquels j'ai pu, plusieurs années durant, me faire passer pour un Nostradamus au petit pied. (Je ne te parle pas de la pointure de mes chaussures, là.)
De toute manière, ma myopie m'empêche de voir clairement de loin, je t'en donne la preuve. En 1988, j'étais allé en Champagne faire un tour sur le tournage d'un téléfilm qui s'intitulait, on ne s'était pas trop cassé la tête pour trouver quelque chose d'original, Champagne Charlie. J'y repensais ces jours-ci en apprenant la mort de Georges Descrières, car je me souvenais de l'avoir rencontré là-bas, et qu'il m'avait parlé bien davantage d'une pièce de Molière qu'il voulait monter avec des prisonniers que du travail qu'il était en train d'accomplir. Dans la distribution, un acteur jeune encore qui traînait là avec l'air de se demander ce qu'il y faisait. Certes, il avait reçu à Venise, l'année précédente, le prix du meilleur acteur au Festival international de Venise pour son rôle dans Maurice, de James Ivory. Mais pas un instant, en le voyant si absent, je n'ai pensé qu'il allait faire la carrière qui serait la sienne - et pas seulement au cinéma, aussi dans la presse à scandales, mais passons. Il s'appelait, il s'appelle toujours, Hugh Grant.
Donc, ne compte pas trop sur moi pour t'expliquer ce que sera devenu le personnage de Tintin en 2052.En revanche, je pourrais te dire un mot, ou même plusieurs, d'un livre qui sort, ou plus exactement ressort, chez Denoël le 9 janvier 2015, Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour?, de Georges Perec. Son deuxième roman, d'allure très libre, publié une première fois il y aura presque 50 ans, et qui commence ainsi:
C’était un mec, il s’appelait Karamanlis, ou quelque chose comme ça: Karawo? Karawasch? Karacouvé? Enfin bref, Karatruc. En tout cas, un nom peu banal, un nom qui vous disait quelque chose, qu’on n’oubliait pas facilement.

Ç’aurait pu être un abstrait arménien de l’École de Paris, un catcheur bulgare, une grosse légume de Macédoine, enfin un type de ces coins-là, un Balkanique, un Yoghourtophage, un Slavophile, un Turc.
Mais, pour l’heure, c’était bel et bien un militaire, deuxième classe dans un régiment du Train, à Vincennes, depuis quatorze mois.
Evidemment, avant d'en arriver à ces premières lignes, il faudra se farcir une préface de Richard Bohringer, puisque Georges Perec, semble-t-il, ne suffit plus à porter un livre sur son seul nom (Maurice Nadeau, l'éditeur original du roman, n'y aurait pas pensé). Et ça, vois-tu, c'est bien un signe de l'époque - la nôtre, pas 2052. Où cela risque d'être encore bien pire, si je devine bien ce que me montre le flou du siècle à venir.
Mais assez de scrongneugneuseries pour aujourd'hui.
Je t'embrasse,

ton cousin

mercredi 9 octobre 2013

Prix Nobel et boule de cristal

Chère cousine,

Il ne t'a pas échappé que cette semaine est celle des Prix Nobel et qu'il y en a un peu pour tout le monde. Je sais que, comme c'est le cas pour moi, la médecine, la physique et la chimie te passent loin par-dessus la tête. On pourra bien sûr discuter du Prix Nobel de la Paix après son attribution, tout le monde a le droit d'avoir un avis sur lui - et de penser que certains lauréats ont été choisis sans grand discernement. Imagine Poutine inscrivant son nom au palmarès cette année, comme le voudraient certains! Et le beau scandale qui suivrait... Ce serait aussi absurde que d'attribuer le Prix Nobel de Littérature à Paulo Coelho, tu sais, l'écrivain brésilien qui a écrit L'alchimiste et autres fumisteries fondées sur les bons sentiments revisités par une mystique tendance new age... Il a beau avoir vendu des millions (des dizaines de millions, probablement) de livres dans le monde, personne ne le prend pour un écrivain. Sauf peut-être ses lecteurs - encore un de mes avis que tu seras aimable de garder pour toi, je ne tiens pas à me faire agonir d'injures par celles et ceux qui le portent aux nues et qui en ont après tout bien le droit même si, je t'assure que j'ai fait des efforts (j'ai lu, en fait, plusieurs de ses ouvrages), je ne les comprends pas. Nous ne partageons probablement pas les mêmes valeurs...
Donc, Vladimir Poutine n'aura pas le Prix Nobel de la Paix, ni Paulo Coelho celui de Littérature. Tant mieux.
Cela ne te dit pas quel nom sera prononcé demain. Beaucoup sont appelés, un seul sera élu - quoique le partage ait déjà été pratiqué, mais c'est l'exception.
Le plus souvent, la surprise est totale et il faut voir l'air ahuri des journalistes littéraires, à l'heure de l'annonce, quand ils ne connaissent rien, ou presque, de l'Ouzbèke ou du Fidjien dont l'oeuvre, d'ailleurs, n'a pas été traduite en français, sinon quelques pages par-ci, par-là, dans des revues confidentielles tirant à cinquante exemplaires et lues par vingt personnes, dont les parents du fondateur qui se sentent moralement obligés de soutenir leur progéniture et attendent avec crainte, tous les trois mois (car ces revues sont généralement trimestrielles), le jour où leur fils, à moins que ce soit leur fille, leur apportera fièrement son dernier-né, qui est aussi parfois le dernier d'une courte lignée, la vocation de ces revues étant de disparaître après quelques numéros. On ne dira assez, je n'insisterai jamais comme je le devrais, sur l'immense travail de défrichage que font ces pionniers dans la jungle de la littérature mondiale, ou de la jeune littérature naissante, ou de la littérature écrite entre 1867 et 1869, aujourd'hui bien oubliée... Mais personne ne peut tout lire, même pas moi qui y mets pourtant du cœur, et les confidences de ces revues étant restée entre confidents, le journaliste littéraire, j'y reviens, souffle un grand coup, lâche un gros mot et écume les encyclopédies, sur papier ou sur la Toile, pour écrire les 3.000 signes commandés par son chef.
Peut-être serai-je dans cet état demain, nul ne peut prévoir l'avenir et moins encore un Prix Nobel de Littérature.
Heureusement (encore faudrait-il réfléchir à ce mot), ces dernières années, les grandes agences de paris ont intégré ce sport à ceux que pratiquaient jusque-là les habitués de leurs officines - et à présent de leurs sites -, de l'inévitable football au cyclisme en passant par le baseball, les courses de chevaux et de lévriers... On parie donc sur le lauréat du Nobel de Littérature ce qui, tu en conviendras, est du dernier ridicule mais il semble que certains y gagnent parfois un peu d'argent.
L'étude scientifique des cotes affichées par Ladbroke ou Unibet me semble aussi complexe que la compréhension du boson de Higgs - et que vient-il faire dans ce bazar? Quand même, je suis capable de comprendre que le Japonais - pardon, l'écrivain japonais - Haruki Murakami est en tête de liste dans les deux cas. Il me semble que c'était déjà la même chose l'année passée et que cela n'a pas empêché Mo Yan d'être couronné (ce dont j'avais toutes les raisons de me réjouir, non seulement parce que c'est un formidable prosateur mais surtout parce que j'avais lu plusieurs de ses livres et, tiens, voici sa photo, puisque tu as été assez patiente pour me lire jusqu'ici).
J'imagine mal Murakami recevoir le prix 2013. Non qu'il soit un écrivain médiocre, bien au contraire. Non que je ne connaisse pas son oeuvre - je l'ai même lue plus abondamment que celle de Mo Yan. Mais un Japonais après un Chinois? Je ne le sens pas...
Et les autres favoris des parieurs? Je ne sais pas... Alice Munro, Svetlana Alexievitch, Joyce Carol Oates, Peter Nadas, Assia Djebar, Ngugi wa Thiong'o? Il y en a même un dont je n'ai presque pas entendu parler, dont je n'ai rien lu - et j'ai probablement tort, mais j'en tremble déjà!
Une seule chose peut aider à voir clair: la remontée soudaine d'un outsider (oui, on parle de paris, j'utilise le langage des parieurs) peu de temps avant la proclamation, jeudi à 13 heures (heure suédoise, je ne connais pas le décalage horaire avec ce pays exotique - si, je viens de vérifier, c'est comme en France). C'est arrivé à Mo Yan l'an dernier comme à Tomas Tranströmer l'année précédente - et j'avais eu le temps de lire la moitié de son oeuvre complète (assez mince, il est vrai, surtout si on la compare à celle de Mo Yan) avant d'apprendre que l'Académie suédoise avait confirmé le choix des parieurs. Sauf si cela ne fonctionne pas exactement ainsi mais, après tout, quelle importance?
De toute manière, comment décider qu'un tel ou une telle est le meilleur écrivain du moment sur la planète? La question est absurde, pour le moins. Considère donc avec moi, si tu le veux bien, que nous aurons demain la confirmation d'un talent que nous connaissions déjà ou une belle découverte à faire.
Et que cela ne t'empêche pas de dormir.
Je t'embrasse, chère cousine.
ton cousin.

lundi 30 septembre 2013

Le Prix Sade à Jean-Baptiste Del Amo

Chère cousine,

Ton œil perçant n'aura pas manqué cette information, en préface de la saison des prix littéraires: samedi, le jury du Prix Sade a choisi son nouveau lauréat, Jean-Baptiste Del Amo, pour son roman Pornographia. Un titre qui aurait presque suffi à établir le choix si l'écrivain n'avait témoigné, dans ses livres précédents, d'un authentique talent. Veux-tu que je t'en donne un début de preuve? Voici les premières lignes de son dernier roman:
Au soir des obsèques, le long du front de mer, je marche à travers les embruns, le fracas des vagues atomisées sur le béton dans le crépuscule, et je laisse mon regard errer à la surface des façades en lambeaux. Au milieu de ceux qu’il me faut désigner comme miens, dans une maison dont les recoins ternes et les odeurs de tiroir ne m’évoquent plus rien, j’ai été saisi d’un malaise. Tout me paraît hostile. Des enfants indistincts jouaient dans l’ombre grise, mais leurs jeux sonnaient faux et l’étain des plats à offrandes tintait sur l’autel lorsque leurs petits pas feutrés glissaient d’une pièce à l’autre. Mes frères fumaient, vautrés dans les fauteuils en rotin, et leurs sourires ravagés m’ont encouragé à me lever. Des écailles de ciment jonchent le sol, crissent sous mes semelles et dévalent la chaussée à chaque bourrasque. Je ne pense à rien, je suis à l’image de ces immeubles dévastés et graves, un corps désert dont les fondations sont de bois vermoulu, ma chair limée par le sel et le sable. Je déambule sans conscience, étourdi par la certitude de ma présence, la confrontation toujours fuie et âprement désirée avec la ville.
Je dois t'avouer cependant que, malgré ce paragraphe en forme de belle promesse, je n'ai pas placé Pornographia en tête de mes urgences de lecture. J'attendrai avec sérénité la réédition au format de poche pour lui redonner une certaine fraîcheur. J'ai un problème avec le Prix Sade, en tout cas avec leur choix de l'année dernière. Un livre très médiatisé, certes, mais qui m'était tombé des mains.
Il est possible, il est probable que ma position est indéfendable. Ce n'est pas parce qu'un jury s'est trompé (à mes yeux) une année qu'il est obligé de persister dans l'erreur. Du coup, j'ose une demande: lis-le, ce livre, dis-moi ce que tu en penses. Après tout, je ne suis pas le seul à avoir un avis sur tel ou tel roman que je viens de terminer. Et ne crains pas de me dire ce que tu penses vraiment, avec toutes les nuances que tu jugeras bon d'apporter - je ne risque pas de te contredire.
Je te souhaite donc malgré tout, chère cousine, une bonne lecture, et je t'embrasse,
ton cousin


lundi 23 septembre 2013

Du bon usage des bibliothèques

Chère cousine,

Tu me dis maintenant être fatiguée de l'actualité et que l'attentat de Nairobi t'en détourne absolument. Moins par l'ampleur du drame que par sa médiatisation. Tu n'as pas tort. Un massacre du même genre, dans une région plus isolée du Kenya (ou d'ailleurs) et dont aucun expatrié n'aurait souffert, ne risquait pas de faire l'ouverture de tous les journaux télévisés.
Là où je te suis moins aisément, c'est quand tu continues en affirmant que, du coup, tu ne veux plus rien savoir des nouveautés de la librairie et de ce qui se trame à travers elles. Sais-tu seulement combien de romans contemporains pourraient t'entraîner si loin de nos préoccupations immédiates pour, un temps au moins, t'en vacciner?
Une fois encore, cependant, j'accède à tes désirs en orientant ton regard vers des paysages moins tourmentés. Car, même si le village où tu résides maintenant n'offre pas les collections d'une bonne bibliothèque comme il s'en trouve dans les villes, tu disposes avec Internet de ressources gratuites presque infinies. Elles devraient répondre à tes attentes. Il te suffit, au-delà des classiques que tu prétends avoir tous lus (tu sais que je ne t'ai jamais crue vraiment, mais je n'en débattrai pas aujourd'hui), d'aller faire un tour sur Gallica et d'explorer, au rythme qui te plaira, la liste des nouveaux documents mis en ligne depuis un mois. Il y en a plus de huit mille, dont beaucoup d'images, certes, mais aussi plus de huit cents livres, sans compter la presse et les revues.
Je t'ai sélectionné un ouvrage qui, je pense, te réjouira. Paris anecdote, par Alexandre Privat d'Anglemont, est vif, charmant, bourré de naïvetés touchantes. L'édition de 1860 qui vient d'être numérisée a beau être une réimpression posthume (l'auteur était mort l'année précédente), elle est accompagnée d'une lettre autographe datée de 1854. Je te la donne ici.
Mon cher Fournier,

Il y a bien longtemps, que je n'ai eu le plaisir de mettre votre complaisance à contribution, aussi est-ce avec la plus grande confiance, que je viens vous prier de me donner deux places pour votre spectacle de ce soir. Vous comblerez de joie un homme qui est heureux de vous faire mille compliments en attendant qu'il ait le bonheur de vous serrer les mains.
Alex Privat d'Anglemont
19 avril 1854.
Quant à savoir si cette missive s'adressait à Edouard ou à Narcisse Fournier, tous deux présents dans les théâtres à cette époque, je laisse à un éventuel spécialiste le soin d'en décider.
Il me suffit, et il te suffira, d'aimer les portraits de professions oubliées ou de personnages typés (dont on retrouvera l'équivalent aujourd'hui) qui parsèment l'ouvrage. Un exemple, un seul, cette mère Marré dont tu connais à coup sûr une copie:
La mère Marré a soixante-cinq ans; c'est une femme de petite taille, replète, alerte, à l'œil fin et narquois, à la voix nasillarde, toujours grognonnant, de mauvaise humeur, au demeurant la meilleure femme du monde, un cœur d'or, un véritable diamant au milieu d'un faisceau d'épine. Il s'agit de savoir la prendre, voilà tout. Elle compatit à toutes les douleurs, car elle a tant vu de misères poignantes qu'elle a fini, la bonne nature, par sympathiser avec le malheur, comme tant d'autres ne sympathisent qu'avec la fortune et le bonheur.

La mère Marré est une femme d'une activité incroyable, à minuit on la voit assise dans son vieux fauteuil près de la porte-cochère, à trois heures du matin on la retrouve à son poste, l'œil au guet, surveillant ses nombreux locataires au moment de leur sortie. La case de la mère Marré, car ce n'est ni une chambre, ni une loge, ni un salon, ni une pièce, ni un logis, la case donc de la mère Marré est une véritable ménagerie, compliquée d'une volière, chiens, chats, serins, pinsons, tourterelles, chardonnerets, moineaux francs et friquets y vivent en parfaite intelligence, y ont signé un traité de paix. Depuis la mort de son pauvre Augustin, elle a reporté toutes ses affections sur les pauvres petites bêtes qui, du moins, ne se soûlent pas et ne font pas enrager maîtresse.
Je te laisse à penser quel genre de bonhomme devait être ce pauvre Augustin...
Et, puisque je suis loin d'être le seul à écumer les bibliothèques, il ne m'étonnerait pas qu'un romancier, plus connu pour sa force de travail que pour son talent, puise chez Alexandre Privat d'Anglemont quelques descriptions sur le vif devant lesquelles la critique est déjà prête à s'extasier.
Mais j'avais promis de ne pas m'égarer dans le présent.
Je brise donc là pour aujourd'hui, chère cousine.
Et je t'embrasse,
ton cousin.


Paris anecdote. Les industries inconnues, la Childebert, les oiseaux de nuit, la villa des chiffonniers, voyage de découverte du Boulevard à la Courtille par le faubourg du Temple, Paris inconnu, par Alex. Privat d
Paris anecdote. Les industries inconnues, la Childebert, les oiseaux de nuit, la villa des chiffonniers, voyage de découverte du Boulevard à la Courtille par le faubourg du Temple, Paris inconnu, par Alex. Privat d'Anglemont
Source: gallica.bnf.fr

dimanche 15 septembre 2013

Écrivains en voie de naturalisation

Chère cousine,

Je t'avais demandé de garder pour toi les informations que je t'ai envoyées la semaine dernière. Tu n'en as pas été capable et je ne parviens même pas à t'en vouloir. Pour une fois qu'un sujet de conversation excitant te tombait dessus, j'imagine aisément dans quel état de fébrilité tu devais être. Malgré tout, je te demanderai une fois encore d'être prudente. Ce que je te raconte n'est destiné qu'à toi. Seule. As-tu reçu quelques échos de la manière dont la rumeur, jusqu'alors limitée à un petit cercle d'initiés, avait circulé? En subissant au passage les habituelles amplification et déformation qui ont fait dire un peu partout: le Goncourt, c'est joué pour cette année!
Pire - ou mieux: Nue était, jeudi dans Libération, en tête des meilleures ventes selon Datalib. Et encore deuxième ce week-end, dans la mise à jour. Classé jeudi derrière le livre de Jean-Philippe Toussaint, et devant aujourd'hui, le roman d'Amélie Nothomb, La nostalgie heureuse. Les deux ouvrages possèdent quelques points communs. D'évidentes qualités, bien que très différentes. Une longueur raisonnable pour qui ne veut pas passer trois jours à lire un roman. Ils se situent aussi dans ce qu'on peut appeler une œuvre, chacun des deux écrivains possédant déjà une jolie bibliographie.
Pour autant, cela ne suffit pas à les réunir dans le succès. Il fallait une autre condition, qui me rappelle le mot lancé un jour par Jean-Jacques Brochier comme une boutade: un écrivain français sur deux est... belge! Aujourd'hui, il pourrait dire: 100 % des deux meilleures ventes de livres français sont écrits par des auteurs belges.
Certes, cela ne sera probablement plus valable la semaine prochaine (encore que...). Il n'empêche que certains y voient un signe et sont tentés de franchir une frontière qu'Eric-Emmanuel Schmitt a sautée il y a quelques années. Cela ne lui a pas réussi comme il l'avait espéré: il n'a pas compris qu'il ne suffisait pas d'être belge pour casser la baraque: Les perroquets de la place d'Arezzo se classent à une vingt-cinquième place honnête, certes, mais malgré tout décevante. Car c'est un livre épais, qui s'inscrit mal dans l'ADN de l'écrivain belge type.
Voilà un raisonnement stupide, me diras-tu. Et tu auras raison, si tu t'en tiens à la logique. Pourtant, les faits sont là. J'ajoute, pour ton édification personnelle, qu'Antoine Compagnon, avec Un été avec Montaigne, est classé cinquième meilleure vente, bien que l'été soit en voie de disparition. Et qu'a-t-il de commun avec la Belgique? Il y est né, tout simplement...
Même si tu n'es pas encore convaincue, ce qui va suivre ébranlera peut-être tes certitudes. je tiens de source sûre que, dans plusieurs maisons d'édition parisiennes, des chasseurs de têtes ont été engagés pour établir le profil des romanciers les plus aptes à se couler dans le moule des auteurs belges à succès. Ta propension au bavardage me retient de te fournir toutes les précisions. Mais les choses ont bien avancé chez au moins trois éditeurs où un, parfois deux écrivains français sont prêts à changer de passeport dès l'année prochaine, afin de franchir le cap des 100.000 exemplaires.
La manœuvre est aussi grosse que risquée. Une écrivaine que je ne nommerai pas demande qu'on lui achète une villa à Néchin, dans la rue où s'est installé Gérard Depardieu. Son éditeur rechigne, par crainte qu'elle passe plus de temps à picoler avec l'acteur qu'à finir son prochain livre - son premier livre "belge".
Tout cela ne donnera peut-être aucun résultat concret. Mais l'affaire semble bien engagée, on en reparlera dans un an ou deux.
Ne prends quand même pas ceci trop au sérieux, chère cousine, que j'embrasse,
ton cousin.

dimanche 8 septembre 2013

Le prochain spectacle du Goncourt

Chère cousine,
Tu me demandes de partager avec toi les petits secrets de la vie littéraire. C'est me faire crédit d'une connaissance que je ne possède pas, en tout cas pas autant que tu l'imagines. Il arrive que je me laisse abuser par de simples rumeurs et je te conseille de ne pas prendre pour argent comptant ce que je pourrais t'écrire. C'est parfois si gros que je me demande comment certaines informations sont nées, ont grandi et pourquoi, en passant par moi, elles doivent arriver jusqu'à ta lointaine province. Je t'envie parfois de n'avoir que les livres pour compagnons, et de ne pas t'encombrer du bruit assourdissant qui gâche le plaisir de la lecture.
Mais, puisque tu le veux, je cède à ton caprice avec l'espoir que tu me diras, dans peu de temps: assez! assez!
Voici donc ce que j'entends murmurer et que je te rapporte avec une scrupuleuse précision.
Oublie la liste que tu as probablement vue dans les gazettes, puisque cela t'intéresse, et qui reprenait les quinze titres retenus pour le prix Goncourt. La présence de quatorze d'entre eux n'est là que pour respecter les formes. Le premier déjeuner de la saison - déjeuner de travail, disent-ils! - était à peine commencé que les académiciens, avec un bel ensemble, s'étaient mis d'accord sur le lauréat de cette année. Il a fallu, en revanche, de longs débats pour compléter la sélection et la rendre digne de l'événement. Où irions-nous en effet si les chroniqueurs n'avaient plus la possibilité de pronostiquer les chances des uns et des autres ou de remplir leurs tableaux statistiques pour mettre en évidence le poids des différentes maisons: deux romans publiés au Seuil, chez Gallimard, chez Albin Michel et chez Flammarion, trois chez Grasset, restent quatre à raison d'un seul pour Verdier, P.O.L., Stock et Minuit.
De la poudre aux yeux, te dis-je.
Car Jean-Philippe Toussaint est assuré de l'emporter aisément - as-tu remarqué, d'ailleurs, que la délibération finale était devenue très brève ces dernières années? et cela ne t'a-t-il pas mis la puce à l'oreille?
Je sais que tu as rencontré l'auteur de Nue dans la librairie de sa mère. Si tu as gardé quelque contact avec lui, évite de lui en parler: il ne doit rien savoir avant le 4 novembre. En revanche, tu peux dire à qui veut bien l'entendre qu'il s'agit d'un des très bons romans de la rentrée, parce que c'est la vérité. Ce garçon (pardonne-moi l'expression, mon âge vénérable l'autorise) a un talent fou pour nous faire croire à ses fariboles et je regrette de devoir abandonner Marie puisqu'il a annoncé que ce quatrième volume était le dernier qu'il lui consacrait. Elle me plaisait, l'inventive chipie et sa manière de dynamiter malgré elle les romans de Toussaint. Elle lui a offert de grandes scènes plus aisées à écrire qu'à filmer. Encore qu'il faut bien du talent pour les écrire et y faire croire.
Précisément, il est une de ses scènes dont tout le monde parle et qui a donné des idées à l'académie Goncourt. C'est, si tu veux, une condition au couronnement de Nue. Il faudra que l'auteur se présente après la proclamation du résultat, l'air réjoui - jusque-là, ça va, c'est la norme - mais en costume de miel! La pauvre Irène Lindon en est à chercher dans le roman les techniques mises au point par Marie pour la robe du défilé. Puisque Marie, par nature, est un personnage imaginaire, tu vois d'ici quelles difficultés il y a à transposer dans la réalité cette haute couture fantaisiste.
En fait, personne n'a voulu m'avouer qui avait pris cette brillante initiative au cours du déjeuner des Goncourt. Je crois que celle ou celui qui l'a lancée aurait voulu la reprendre immédiatement, mais elle était déjà adoptée à l'unanimité. C'est qu'il faut faire du prix Goncourt un événement dont on parle hors des cercles littéraires et rien de mieux qu'un spectacle sortant de l'ordinaire pour faire du bruit...
Bien entendu, garde cela pour toi, il vaudrait mieux que le projet ne s'ébruite pas.
Je t'embrasse,
ton cousin.