Affichage des articles dont le libellé est Denoël. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Denoël. Afficher tous les articles

mercredi 17 octobre 2018

La dernière fantaisie d'Arto Paasilinna

76 ans, ça suffit, a dû penser Arto Paasilinna en ne se réveillant pas. Lui qui a mis en scène un certain nombre de Finlandais foutraques est sorti de scène après avoir publié une bonne trentaine d'ouvrages de fiction - surtout des romans, quelques recueils de nouvelles aussi. Promenons-nous, en compagnie de l'ex-bûcheron devenu écrivain à succès, dans les bois et en d'autres lieux de Finlande, grâce à un certain nombre de livres lus au fur et à mesure de leur parution (toutes les traductions originales, le plus souvent par Anne Colin du Terrail, chez Denoël, toutes les rééditions en poche en Folio).


Le lièvre de Vatanen (1989)
Ce roman finlandais d’un auteur qui n’avait, à notre connaissance, jamais été traduit en français, est un souffle d’air frais venu de paysages nordiques où l’on peut encore imaginer qu’un journaliste, sur une impulsion, abandonne tout ce qui faisait sa vie professionnelle, familiale et citadine, pour une existence de vagabond en compagnie d’un lièvre blessé par une voiture. Bien entendu, le lièvre est un prétexte pour Vatanen. Mais peut-être ne serait-il jamais parti s’il ne l’avait pas rencontré. Et ce lièvre devient, dans sa fugue sans retour, un compagnon fidèle.
Il y a quelque chose d’absurde dans la vie de Vatanen. Avant comme après. Mais du moins se laisse-t-il, après, vivre au gré des circonstances, sans trop se poser de questions, alors qu’il était auparavant payé pour cela.
Le retour à la nature du « héros » prend en outre souvent une dimension comique, dans des scènes irréelles et dont on dirait qu’elles ne peuvent être racontées si ce n’était Paasilinna, l’auteur, qui nous en avait fait connaître tout le sel. Le tragique se dégonfle au même rythme que le sérieux, et Vatanen balaie tout sur son passage sans même s’en rendre compte. Il est devenu un joyeux anarchiste dont chaque acte semble autant destiné à son bonheur qu’à déstabiliser la société – mais il ne s’agit généralement que des quelques personnes qui l’entourent, ce qui limite fortement les effets…
Arto Paasilinna ne devrait pas rester inconnu…

Le Fils du dieu de l’Orage (1993)
On a découvert, en français, Arto Paasilinna il y a quatre ans avec un étonnant Lièvre de Vatanen qui n’avait rien à voir avec un coureur à pied, contrairement à ce qu’ont peut-être pensé les amateurs d’athlétisme pour lesquels ce nom évoquait des souvenirs précis. C’était l’histoire d’un journaliste qui, après avoir heurté un lièvre avec sa voiture, découvrait la nature et perdait tout contact avec les règles sociales habituelles, ce qui lui valait d’ailleurs bien des déboires, racontés avec humour et sensibilité, deux ingrédients rarement rassemblés.
On les retrouve dans Le Fils du dieu de l’Orage dont le point de départ est tout aussi invraisemblable. On aura compris que Paasilinna ne craint pas d’obliger son lecteur à accepter un fait quelque peu farfelu, certain qu’il est de lui faire suivre aisément ensuite le fil de son roman. Imaginez donc une grande assemblée des dieux anciens de la Finlande, ceux que l’on ne rencontre plus que dans le Kalevala, les Finnois s’étant largement laissés coloniser par les chrétiens venus de Suède, comme dans une invasion dont on sait, s’agissant de religion, qu’elle n’est pas toujours aussi pacifique que les grands principes pourraient le laisser croire.
Bref, ces dieux, seuls dans leur empire céleste, se sentent abandonnés des hommes et voudraient bien leur faire savoir qu’ils auraient tout intérêt à renouer avec les croyances de leurs ancêtres. Comme ils sont plus organisés qu’ils en ont l’air, ils envoient sur terre celui d’entre eux qui n’a rien à faire, c’est-à-dire Rutja, le fils du dieu de l’Orage. Il débarque en un éclair devant un des rares Finnois restés fidèle au culte ancien, Sampsa Ronkainen. Une fois le compréhensible temps de stupeur passé, Rutja lui explique sa mission : rendre compte en haut lieu (ou faut-il écrire : en Haut Lieu ?) de l’état de la religion en Finlande et essayer, autant que faire se peut, de mettre de l’ordre dans tout cela, c’est-à-dire de rétablir ce qui n’aurait jamais dû disparaître. Pour mener ce difficile travail à bien, Rutja, dont l’aspect est assez impressionnant, a besoin d’apparaître comme un homme normal, et entrer dans le corps de Sampsa lui paraît une bonne solution. Sampsa n’a pas l’habitude de résister à ce qu’on lui propose. N’est-il pas, à la campagne où il vit sur une grande propriété très appauvrie, l’otage de sa sœur, d’une amie de sa sœur et du « frère » (?) de cette amie ? N’est-il pas aussi, à la ville où il exerce la très peu rentable profession d’antiquaire, l’otage d’une vieille fille qui a mis le grapin sur lui il y a quelques années ? N’est-il pas encore exploité par le fermier qui loue ses champs, plutôt que le bénéficiaire de la situation ? Bref, le pauvre Sampsa, qui n’avait d’autre recours à sa misère morale que des incantations rituelles aux dieux, n’a aucune raison de refuser à Rutja le service qu’il lui demande. Et voici donc les deux hommes (le dieu et l’homme) à s’échanger leurs carcasses dans une danse sauvage. Le spectacle est hallucinant, et le résultat ne l’est pas moins.
Tout s’est bien passé, presque trop bien. Rutja, sous les traits de Sampsa, sera évidemment confondu avec lui. Mais le fils du dieu de l’Orage n’a pas pour habitude de courber l’échine devant des femmes ni même des hommes, de simples humains. Pour tout le monde, Sampsa va donc changer profondément, devenir un être dominateur alors qu’il avait toujours été dominé. De quoi, en effet, troubler, puis effrayer son entourage quand celui-ci constatera la présence d’un individu à l’allure effrayante dans la maison. Comment pourrait-on deviner qu’il s’agit du vrai Sampsa ?
La fable est grosse, presque grossière. Tant pis. Ou tant mieux : Arto Paasilinna nous y entraîne comme dans une sarabande qui laisse tout essoufflé tant elle fait parcourir de terrain. Rutja a beau, tout dieu qu’il soit, avoir appris deux ou trois choses sur les hommes. Il a beau, dans le corps de Sampsa, connaître par habitude certaines des nécessités de la condition humaine – de l’usage de la nourriture à l’obligation de déféquer, en passant par la pratique de l’argent et les agréables sensations du vin. Il est quand même sans cesse amené à des découvertes plus surprenantes les unes que les autres. Et ce qui nous paraît, à nous, tristement banal, prend souvent à ses yeux l’intérêt de la pure nouveauté.
Voilà comment un écrivain retourne une donnée de base, transformant la simplification en regard original sur le monde, tout en menant dans le même mouvement un récit rythmé sur le thème de la reconquête de la Finlande par la vraie religion. (Entendez : celle des dieux anciens.) Et en relevant au passage quelques-unes des particularités de son pays, comme le nombre élevé de fous qu’on y rencontre. Argument éminemment romanesque dont Paasilinna ne manque pas de se servir pour asseoir le pouvoir de Rutja. Ajoutons à cela la présence d’une belle inspectrice des impôts, sensible au charme trouble de ce fils de dieu plus qu’humain, ainsi qu’une galerie d’autres personnages qui escortent, tels des acolytes, l’envoyé du ciel sur son chemin semé d’embûches. On tient un roman qui mériterait bien de passer l’été !

Un homme heureux (2005)
Les méthodes de l’ingénieur Jaatinen déplaisent à Kuusmäki. Sur le chantier d’un nouveau pont, il familiarise à l’excès avec ses ouvriers. Il fréquente de trop près deux femmes du village. Il méprise les autorités locales. Un bras de fer s’engage, qui va conduire à une sorte de révolution douce. Par laquelle certains sont renversés. Anarchiste souriant, Arto Paasilinna conjugue l’esprit d’entreprise et les inimitiés personnelles. Rien ne lui résiste.

Le bestial serviteur du pasteur Huuskonen (2007)
Si nous n’avions pas un écrivain de la trempe d’Arto Paasilinna, comment connaîtrions-nous la dose d’excentricité qui fait de la Finlande un pays bien plus souriant qu’on se l’imagine ? Peuplé de personnages comme le pasteur Oskar Huuskonen, capable de sermons tempétueux et d’articles éloignés de l’orthodoxie. Capable aussi d’accepter la présence d’un ours arrivé dans sa vie par un enchaînement d’événements qui ouvre le roman sur une scène d’anthologie.
Belzeb, qui deviendra Belzébuth en grandissant, est d’abord une attachante boule de poils. Puis un objet d’études pour une biologiste elle aussi attachante. Oskar n’est en effet pas de marbre, et que peut-il arriver quand on partage avec une jeune femme la tanière d’un ours en hibernation ?
L’aventure n’est pas seulement au coin de la rue. Elle entraîne Oskar et son ours dans un périple au cours duquel Belzébuth démontre son intelligence en même temps que le pasteur fait preuve d’une belle inconstance. On ne sait pas lequel des deux, l’animal ou l’homme, est le plus croyant, tant le premier imite à s’y méprendre les gestes rituels de la religion (et bien d’autres gestes encore) tandis que le second est plongé dans d’affreux doutes…
C’est à hurler de rire. Un bonheur rare.

Les dix femmes de l’industriel Rauno Rämekorpi (2009)
A soixante ans, Rauno Rämekorpi est un joyeux cavaleur. Le jour de son anniversaire, alors qu’il vient d’apprendre sa nomination comme très officiel conseiller à l’industrie, au lieu de jeter à la décharge les nombreux bouquets de fleurs qu’on lui a offerts – sa femme y est allergique –, il décide de les offrir. Commence alors une folle tournée, de femme en femme et de lit en lit. La virée est mémorable. Aux fleurs s’ajoutent le champagne et les plats fins. Elles sont folles de Rauno – quelques-unes sont employées dans sa florissante entreprise. L’homme porte beau, il est riche et généreux, il s’adapte à toutes les classes sociales. Une soudeuse ou une travailleuse de surface, une chercheuse au Musée national ou une psychologue, la veuve d’un évêque militaire ou une professeure de dessin, une journaliste alcoolique ou sa directrice des relations publiques… La liste s’allonge, les heures passent, la collection n’en finit pas de s’étoffer, avec la complicité active d’un chauffeur de taxi qui se prend au jeu.
Rauno est un salaud. On est bien d’accord. Mais, sur le moment, aucune de « ses » femmes ne semble s’en apercevoir, et encore moins en prendre ombrage. Chacune de ces brèves liaisons est considérée comme un moment unique – et inespéré pour plusieurs partenaires, tandis que d’autres étaient déjà des maîtresses de longue date, au point que Rauno s’est découvert une fille dont il n’avait jamais entendu parler.
Rauno n’est pas un salaud. C’est plus discutable. Du moins tente-t-il sincèrement d’aider celles de ses amantes qui sont dans le besoin. Dans l’urgence, même, quand l’une d’entre elles fait une crise cardiaque au pire instant – ou au meilleur, c’est selon. Taxi, hôpital, Eveliina est sauvée…
Rauno est ce qu’il est. L’acteur principal d’une farce paillarde qui dure un peu plus de vingt-quatre heures avant son retour à la maison et les heureuses retrouvailles avec son épouse Annikki.
Fin du roman ? Non, pas tout à fait. Le chemin que Rauno vient de parcourir, il décide de le reprendre quelques mois plus tard, à l’occasion de Noël. Vêtu comme le Père du même nom, accompagné de son chauffeur de taxi qui fait office de lutin, il achète des cadeaux pour « ses » dix femmes, avec l’espoir de nouvelles libations suivies d’étreintes reconnaissantes.
Là, les choses se gâtent un peu. Et même beaucoup. Ses maîtresses ont, dans l’intervalle, échangé quelques informations. Elles sont plutôt remontées contre Rauno. Auraient même envisagé de le liquider si cela valait la grosse centaine d’années de prison qu’elles auraient à se partager. Et décident finalement de lui faire passer le goût de trousser les jupons.
Il faut dire la vérité : toutes ne résistent pas la seconde fois, certaines se laissent reprendre à ses beaux discours et à sa virilité triomphante, faculté exceptionnelle pour un homme de son âge qui n’abuse pourtant pas du Viagra. Mais, dans l’ensemble, la deuxième tournée est l’envers de la première.
On voit bien ce que Arto Paasilinna, écrivain fantaisiste (et moraliste discret) s’il en est, a voulu faire. Et qu’il a presque réussi. Une irrésistible ascension sur une face du roman, une descente chaotique de l’autre côté. La difficulté consistait à donner autant de plaisir au lecteur dans l’euphorie que dans la débandade. Ce n’est pas tout à fait le cas. Comme si l’écrivain avait lui-même été essoufflé par la première partie et s’était relâché dans la seconde. Qui reste néanmoins émaillée de passages savoureux, à goûter sans regrets.

Sang chaud, nerfs d’acier (2010)
Le 8 janvier 1918, Antti Kokkoluoto naît des mains d’une accoucheuse qui est aussi voyante. Elle lui a prédit une longue et belle vie, ce qui permettra à Antti d’afficher un courage sans risques pendant la guerre. Puis de prospérer, comme prévu. Puisque l’essentiel a été annoncé, seuls les détails peuvent retenir l’attention. Mais l’écrivain finlandais semble avoir oublié l’humour qui fait l’essentiel de son charme. Et on quitte son héros sans regrets.

Les mille et une gaffes de l’ange gardien Ariel Auvinen (2014)
Ariel, professeur de théologie de son vivant, n’était déjà pas très doué pour résoudre des questions pratiques. Cela ne s’arrange pas quand il devient ange gardien, multipliant les initiatives aux conséquences déplorables. Effet comique garanti, jusqu’au moment où un démon, voyant quel talent déploie Ariel pour tout détruire sur son passage, lui propose de travailler plutôt du côté de l’Enfer. Avec de belles perspectives d’avancement.

Le dentier du maréchal, madame Volotinen et autres curiosités (2016)
Valomari Volotinen est un singulier collectionneur. Toute sa vie, il profite de son travail dans les assurances ou les chemins de fer pour glaner, en voyage, des objets rares, anciens et surtout incongrus. Un tire-bouchon lui parle autant que la chapka de Lénine, à condition qu’il ait une histoire. Et ce qui lui arrive, avec sa chère épouse plus âgée que lui, est une succession de piquantes aventures.

lundi 18 septembre 2017

Le Prix Sade, les yeux ouverts

Samedi, c'était le Prix Sade, tout dans le regard cette année au moins pour la principale récompense. Elle va en effet à l'ouvrage de Gay Talese paru il y a presque un an au Sous-sol, Le motel du voyeur. Je ne l'ai pas lu, ce n'est pas l'envie qui m'en manquait, à sa parution. Je vais bientôt avoir l'occasion de me rattraper puisqu'il est réédité au format de poche dans un mois, chez Points dont je vous confie la page de La Gazette qui y est consacrée. Cela vous donnera peut-être envie aussi...


Par ailleurs, je crois que c'est inédit (ceci dit sans véritable certitude), un Prix Sade du premier roman est allé à Raphaël Aimery pour Pornarina (Denoël).
Tout ceci, et davantage, dans la page des prix littéraires 2017.

mardi 22 octobre 2013

On ne nous dit pas tout, mais de plus en plus tôt

Chère cousine,

Déjà qu'on parle de chaque rentrée littéraire une fois le mois de mai venu, voici maintenant que les choses s'aggravent - ou s'améliorent, diront certains. On a donc appris qu'il y aurait un nouveau Tintin, mais ne me demande pas sous quelle forme, en 2052, pour une sombre (ou limpide, ou liquide, c'est selon) histoire de prolongation de droits d'auteurs qui représentent, il est vrai, une manne bienvenue pour les descendants d'Hergé. Mais ce sera quel jour, en 2052? le 1er avril? C'est un lundi, pas le meilleur moment de la semaine pour les offices en librairie - s'il y a encore des librairies le moment venu. Et Casterman sera-t-il toujours dans le groupe Madrigall (l'anagramme de Gallimard), ou bien celui-ci aura-t-il explosé entre-temps? Ou racheté par un fonds de pension?
Tu me diras, comme je me préparais à te le dire, qu'on s'en fout un peu. En 2052, nous aurons, toi et moi, largement dépassé l'âge des lecteurs auxquels s'adressait, à sa glorieuse époque, Le Journal de Tintin - de 7 à 77 ans. Et, là où nous seront à ce moment, nous aurons bien gagné le droit de ne plus nous occuper des livres nouveaux, passés, présents ou à venir.
L'avenir, d'ailleurs, est une matière si fragile que tous les futurologues se sont cassé la gueule dessus, à moins d'avoir proposé des prédictions assez obscures pour qu'on puisse, après coup, les superposer à ce qui est vraiment arrivé (et encore, si on ne nous a pas menti sur certains pans de l'Histoire). Nostradamus est un joli cas, dans le genre. Et je ne suis pas Nostradamus, malgré quelques pans discrets de mon existence grâce auxquels j'ai pu, plusieurs années durant, me faire passer pour un Nostradamus au petit pied. (Je ne te parle pas de la pointure de mes chaussures, là.)
De toute manière, ma myopie m'empêche de voir clairement de loin, je t'en donne la preuve. En 1988, j'étais allé en Champagne faire un tour sur le tournage d'un téléfilm qui s'intitulait, on ne s'était pas trop cassé la tête pour trouver quelque chose d'original, Champagne Charlie. J'y repensais ces jours-ci en apprenant la mort de Georges Descrières, car je me souvenais de l'avoir rencontré là-bas, et qu'il m'avait parlé bien davantage d'une pièce de Molière qu'il voulait monter avec des prisonniers que du travail qu'il était en train d'accomplir. Dans la distribution, un acteur jeune encore qui traînait là avec l'air de se demander ce qu'il y faisait. Certes, il avait reçu à Venise, l'année précédente, le prix du meilleur acteur au Festival international de Venise pour son rôle dans Maurice, de James Ivory. Mais pas un instant, en le voyant si absent, je n'ai pensé qu'il allait faire la carrière qui serait la sienne - et pas seulement au cinéma, aussi dans la presse à scandales, mais passons. Il s'appelait, il s'appelle toujours, Hugh Grant.
Donc, ne compte pas trop sur moi pour t'expliquer ce que sera devenu le personnage de Tintin en 2052.En revanche, je pourrais te dire un mot, ou même plusieurs, d'un livre qui sort, ou plus exactement ressort, chez Denoël le 9 janvier 2015, Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour?, de Georges Perec. Son deuxième roman, d'allure très libre, publié une première fois il y aura presque 50 ans, et qui commence ainsi:
C’était un mec, il s’appelait Karamanlis, ou quelque chose comme ça: Karawo? Karawasch? Karacouvé? Enfin bref, Karatruc. En tout cas, un nom peu banal, un nom qui vous disait quelque chose, qu’on n’oubliait pas facilement.

Ç’aurait pu être un abstrait arménien de l’École de Paris, un catcheur bulgare, une grosse légume de Macédoine, enfin un type de ces coins-là, un Balkanique, un Yoghourtophage, un Slavophile, un Turc.
Mais, pour l’heure, c’était bel et bien un militaire, deuxième classe dans un régiment du Train, à Vincennes, depuis quatorze mois.
Evidemment, avant d'en arriver à ces premières lignes, il faudra se farcir une préface de Richard Bohringer, puisque Georges Perec, semble-t-il, ne suffit plus à porter un livre sur son seul nom (Maurice Nadeau, l'éditeur original du roman, n'y aurait pas pensé). Et ça, vois-tu, c'est bien un signe de l'époque - la nôtre, pas 2052. Où cela risque d'être encore bien pire, si je devine bien ce que me montre le flou du siècle à venir.
Mais assez de scrongneugneuseries pour aujourd'hui.
Je t'embrasse,

ton cousin

jeudi 11 juin 2009

Avec vue sur la rentrée littéraire (20) - Denoël

Le feuilleton continue, avec un éditeur qui a choisi une présentation sobre, mais avec des variations colorées, pour ses romans français du mois d'août. Denoël en propose quatre, parmi lesquels un premier roman.
Des extraits sont disponibles.

André Bucher, La cascade aux miroirs (20 août)

24 juin 2004. Sur la jetée des Saintes-Maries-de-la-Mer se profile la silhouette d'un homme, minuscule. Autrefois nommé Sam Démon chauffeur de car et pompier volontaire, il a toujours vécu avec sa mère Elise au bord d'une étrange cascade entourée de miroirs, surplombant le village des Eaux-Maigres, dans le Jabron. Jusqu'au gigantesque incendie qui a éclaté en 2002, aux abords de la petite ferme maternelle: sur un coup de tête, Sam a usurpé l'identité d'un jeune ornithologue qu'il venait d'échouer à sauver. Mort pour tous, il a cru embarquer pour une vie nouvelle qui se révèle bientôt fantomatique, hantée par les délires d'Elise. créature à l'amour tentaculaire...
Histoire d'un fils qui vole l'âme d'un défunt pour exorciser une mère pyromane au bord de la folie, La Cascade aux miroirs met en scène l'âpre beauté des liens du sang. D'une écriture incandescente, mêlant aux coups de théâtre d'une Nature obsédante les obscures pulsions de personnages esseulés, André Bucher nous envoûte d'une dramaturgie aux accents panthéistes...

André Bucher est né en 1946 et vit depuis plus de trente ans dans la vallée du Jabron, où il est agriculteur biologique. Il a déjà publié quatre romans: Le Pays qui vient de loin, Le Cabaret des oiseaux, Pays à vendre et Déneiger le ciel (Éd. Sabine Wespieser 2003, 2004, 2005, 2007). Le Pays qui vient de loin sera publié en Points Seuil en septembre 2009.

Lire un extrait (en bas de page).

Samuel Corto, Parquet flottant (20 août)

«C'était à n'en plus douter un accomplissement personnel fort, une sorte de transe extatique: la magistrature m'ouvrait ses bras. Des bras bruns, puissants, poilus, tentaculaires»... Ainsi commence ce voyage où, tel un naufragé échoué en milieu hostile, Etienne Lanos, nommé substitut du procureur dans un tribunal de province, organise sa survie: approche pour le moins singulière des dossiers judiciaires, comportement déroutant pendant les audiences, érotomanie active, usage... stupéfiant de substances entreposées au palais de justice.
Un roman aussi drôle qu'impertinent sur le monde très secret des procureurs de la République. Un regard inédit sur la manière dont la justice prend aujourd'hui sa place dans la société des hommes.

Samuel Corto est né en 1963. Après avoir exercé comme avocat, puis comme magistrat du parquet jusqu'en 2007, il se consacre aujourd'hui à l'écriture.

Lire un extrait (en bas de page).

Serge Mestre, La Lumière et l'Oubli (20 août)

1953, quelque part en Catalogne, deux adolescentes trompent la vigilance des gardes civils, sautent du train et s'enfuient à travers la campagne. Filles de Républicains espagnols, Esther et Julia échappent ainsi à leur destin dans une Espagne soumise au joug franquiste.
Mais c'est trente-cinq ans plus tard, en France, qu'elles retrouvent la pleine mémoire de leur aventure. Par vagues successives, le souvenir brûlant les submerge et le monde de l'Espagne qu'elles ont fuie ressuscite en une fresque irréelle et terrible: lourds secrets des familles adoptives, enfants martyrisés dans les couvents, médecins convaincus de pouvoir extirper «le gène du communisme», résistants passeurs qui risquent leur vie à la frontière...
Bien au-delà d'un classique roman historique, La Lumière et l'Oubli est une épopée du souvenir, où remontent d'étranges coïncidences familiales, révélant à chaque personnage la face cachée de son destin.

Serge Mestre est né dans le sud-ouest de la France d'un père républicain espagnol, réfugié politique. Traducteur, il réside depuis 1975 à Paris. Après Les Plages du silence (1991) et Le Livre des rives (1995), La Lumière et l'Oubli est son sixième ouvrage.

Lire un extrait (en bas de page).

Laurent Quintreau, Mandalas (20 août)

Que se passe-t-il quand on est en train de mourir? Comment parvenir à la sagesse et au bonheur? Qu'y a-t-il derrière le voile de la réalité? Ces questions sont au centre de ce roman, qui tisse les destins croisés d'une série de personnages: un lama tibétain vivant ses dernières heures sur la terre... ses quatre disciples occidentaux chargés d'une ultime mission... un publicitaire de haut rang fauché par une voiture alors qu'il vient d'emporter le budget de lancement d'un antidépresseur miracle... son épouse qui reprend goût à la vie alors qu'il s'enfonce dans le coma... un jeune performeur payé pour décrire la place Saint-Sulpice en prenant des substances hallucinogènes...
A coup d'expériences-limites, cette comédie contemporaine fait exploser l'univers bien réglé des cadres stressés et autres professionnels de la communication et du spectacle.

Laurent Quintreau, qui fut l'un des membres fondateurs de la revue Perpendiculaire, est aujourd'hui cadre salarié d'une grande entreprise de communication et syndicaliste. Il est l'auteur chez Denoël de Marge brute, paru en 2006, dont les droits de traduction ont été vendus dans plus de dix pays.

Lire un extrait (en bas de page).

Jerome Charyn, Tarantino (20 août)
Traduit de l'américain par Cécile Nelson

Tarantino a bouleversé le cinéma, il nous a entraînés loin des films structurés autour d'un début, d'un milieu et d'une fin discernables. Il a créé un bavardage, un bruit de fond incessant qui refuse de se taire.
Mêlant habilement données biographiques, analyses de films et mise en regard de la critique, Charyn bat en brèche tous les clichés sur le réalisateur californien déjanté, apôtre supposé de la violence gratuite et enfant de l'indigence culturelle contemporaine. A cette image ressassée d'un provocateur hypermédiatisé et gavé de kung-fu, l'auteur oppose celle d'un cinéphile autodidacte et hypersensible, un artiste profondément postmoderne, désormais vampirisé par sa propre notoriété.
On se délecte à la lecture des passages détaillant la conception et la réalisation de Reservoir Dogs, de Kill Bill, de Jackie Brown et surtout de Pulp Fiction, et des analyses fines et passionnées de Charyn sur le rôle de ces œuvres dans l'histoire du cinéma contemporain. On sourit avec lui des anecdotes de tournage et des premiers caprices de star de Quentin Tarantino. Et, par-dessus tout, on se laisse transporter par les talents de conteur de Jérôme Charyn avant de refermer le livre, heureux et impatient de filer dans les salles obscures voir ou revoir un Tarantino.

Jérôme Charyn est né à New York en 1937 et est l'auteur de plus de trente livres, dont la très célèbre tétralogie d'Isaac Seidel. Il partage son temps entre New York et Paris.

Lire un extrait (en bas de page).

David Leavitt, Le comptable indien (27 août)
Traduit de l'américain par Johan-Frédérik Hel Guedj

Janvier 1913. C'est dans son courrier que le célèbre mathématicien G.H. Hardy découvre un matin une enveloppe venue d'Inde, contenant une dizaine de feuillets noircis de formules mathématiques et une lettre dans laquelle l'expéditeur — un modeste comptable indien de Madras s'appelant Srinivasa Ramanujan — prétend être venu à bout d'une des énigmes mathématiques les plus ardues:  l'hypothèse de Riemann. Presque certain qu'il s'agit d'un canular, Hardy se penche néanmoins, avec son collègue Littlewood, sur les propositions du jeune homme: ils y décèlent bien vite la patte d'un génie en puissance, désordonné et fulgurant. Aidés de Neville, un jeune professeur, et de sa femme Alice, ils décident de tout mettre en œuvre pour que le prodige puisse développer ses talents dans un milieu propice...
Campé dans le Cambridge des années 1910, entre effervescence intellectuelle, amours interdites et Grande Guerre, le nouveau roman de David Leavitt retrace l'histoire bouleversante et véridique de Srinivasa Ramanujan, l'un des plus grands génies mathématiques du XXe siècle.

David Leavitt est né en 1961 aux Etats-Unis. Universitaire, il est l'auteur de plusieurs romans dont Le Langage perdu des grues (Denoël, 1988) et Le Manuscrit perdu de Jonah Boyd (Denoël, 2005). Il enseigne la littérature et l'écriture à l'université de Floride où il vit.

Lire un extrait (en bas de page).

Mircea Cartarescu, L'aile tatouée (27 août)
Traduit du roumain par Laure Hinckel

Avec ce troisième tome, L'Aile droite, Mircea Cartarescu poursuit l'exploration métaphorique du corps d'un papillon entamée avec Orbitor — L'Aile gauche il y a près de quinze ans. Quatre grandes chroniques le traversent. La première reprend la chronologie de la Révolution roumaine, interprétée comme fin du monde, et se déploie en récit à mille voix, satirique et réaliste. La seconde et la troisième explorent la toute petite enfance, le lien quasi maladif à la mère et la généalogie familiale. Quant à la quatrième, la plus importante, elle met en scène la descente aux Enfers de Victor, le jumeau — réel ou fantasmé, qu'importe -, enfant volé, élevé dans un bordel, incapable d'éprouver la moindre sensation physique, criminel, tortionnaire, qui sera finalement révélé à lui-même au cours d'un étrange voyage intérieur...
Roman postmoderne et voyage initiatique, Orbitor retravaille avec éclat les contes fondateurs du folklore roumain et fait la synthèse de tous les grands mouvements littéraires modernes: Dante, Rimbaud, Joyce. Utilisant la syntaxe la plus échevelée pour passer en revue tous les clichés de la propagande communiste, Cartarescu nous livre une réflexion métaphysique inspirée des théories de la physique quantique et de la Théorie des catastrophes de René Thom, et, bien plus qu'un livre, un monument littéraire d'une incroyable richesse.

Romancier, essayiste, poète, l'auteur est né en Roumanie en 1956. Figure incontournable de la littérature mondiale contemporaine, il partage sa vie entre Bucarest et Stuttgart, où il enseigne la littérature.

Robert Charles Wilson, Axis (3 septembre)
Traduit de l'anglais (Canada) par Gilles Goullet

Menacée par un Soleil qui se transformera bientôt en nova, la Terre vit ses dernières années.
Pour la plupart, les hommes ont franchi l'arc des Hypothétiques et se sont installés sur le Nouveau Monde, Equatoria; notamment dans sa capitale Port Magellan.
C'est à partir de cette agglomération tentaculaire, hétérogène telle l'humanité, que Lise Adams cherche son père, un scientifique qui a disparu depuis bien longtemps et avait peut-être découvert quelque chose sur l'énigme que représentent les Hypothétiques. Alors que Lise tient enfin une piste sérieuse, grâce à son ancien amant Turk Findley, d'étranges cendres se mettent à tomber sur le Nouveau Monde. Et si celui-ci, tout comme la Terre, était condamné à brève échéance?
Avec Axis, Robert Charles Wilson continue l'immense aventure cosmique et humaine de Spin... et prouve une fois de plus l'ampleur de son talent.

Né en Californie mais récemment naturalisé canadien, Robert Charles Wilson a reçu le prix Hugo 2006 et Grand Prix de l'Imaginaire 2008 pour Spin.