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dimanche 6 octobre 2019

Haruki Murakami, bientôt le Nobel?

Bien malin qui pourrait le dire. On saura jeudi. Un site de paris le place en quatrième position sur la liste des prétendants - mais c'est loin d'être la première fois. En attendant, une nouveauté vient de paraître - Profession romancier - en même temps qu'un roman en deux volumes et une conversation avec un grand chef d'orchestre arrivent au format de poche, chez 10/18. Retour sur ces presque 1.500 pages traduites, pour le roman, du japonais par Hélène Morita avec la collaboration de Tomoko Ooono et, pour les considérations musicales, de l'anglais par Renaud Temperini.

Moins un tableau affiche l’évidence, plus il intrigue et approche d’une vérité cachée. C’est l’un des axes sur lequel court, en deux volumes, le roman de Haruki Murakami, Le Meurtre du Commandeur. Le narrateur est un peintre spécialisé dans le portrait et vit confortablement des commandes passées par des personnes aisées. Mais sa vie change quand son épouse, dont il n’avait pas mesuré la volonté de changement, envisage une séparation. Après quelque temps d’errance au volant de sa voiture, il se pose dans la maison d’un vieux peintre célèbre, Tomohiko Amada, installé dans une résidence médicalisée où, très affaibli, il termine sa vie. Le fils de celui-ci, Masahiko Amada, un ami du personnage principal, la lui prête contre un loyer dérisoire, surtout pour qu’elle ne reste pas inoccupée.
C’est là, au sommet d’une montagne, dans une demeure dédiée depuis longtemps à la création artistique solitaire et avec le soutien de cours qu’il donne à des enfants comme à des adultes de la ville la plus proche, que le portraitiste recommence à travailler. Il ne voulait plus prendre de commandes, il revient cependant sur sa décision pour répondre au désir d’un voisin agréable et prévenant, Wataru Menshiki, riche au point de proposer, pour le travail, une somme à laquelle il est difficile de résister. L’occasion est offerte, par la liberté que Menshiki l’autorise à prendre par rapport à son style habituel, d’expérimenter une forme inédite et d’explorer une voie nouvelle.
A travers ce portrait atypique, augmenté de celui d’une jeune adolescente à laquelle Menshiki croit être lié ainsi que d’un troisième, représentant un homme mystérieux croisé pendant son errance, le peintre cherche et croit trouver le moyen d’exprimer le plus intime d’une personnalité. Une quatrième toile, très différente, reproduit un lieu proche de la maison du peintre, une fosse qu’il a découverte en compagnie de son voisin grâce au son d’une clochette qui semblait en provenir. Etrange endroit après l'ouverture duquel « d’inexplicables événements s’étaient mis à se produire, l’un après l’autre. Ou bien, tout avait peut-être commencé lorsque j’avais découvert, dans le grenier, Le Meurtre du Commandeur et que je l’avais sorti de son emballage. »
Une autre toile encore, peinte à l’évidence par Tomohiko Amada, peut-être inspirée par un épisode de sa vie à Vienne avant la Seconde Guerre mondiale. Elle montre l’assassinat de celui qui, sous la forme d’un petit homme habillé comme le Commandeur et pas plus haut que soixante centimètres, apparaît dès lors devant le narrateur. Le Commandeur pratique une langue curieuse, pas toujours intelligible immédiatement et pleine d’énigmes destinées à se résoudre d’elles-mêmes à condition d’accepter quelques règles.
Une dimension fantastique double le réel comme pour lui ajouter une couche de sens, mais aussi pour en rendre la perception plus floue : « dans notre vie, il est fréquent de ne pas pouvoir discerner la frontière entre le réel et l’irréel. Et il me semble que cette frontière est toujours mouvante. Comme une frontière entre deux pays qui se déplacerait à son gré selon l’humeur du jour. Il faut faire très attention à ces mouvements. Sinon, on finit par ne plus savoir de quel côté on se trouve. »
De quel côté nous sommes, on ne le sait pas toujours dans Le Meurtre du Commandeur. Bien souvent, des deux côtés à la fois, superposés, confondus avec l’Idée du premier volume et la Métaphore du second. Chaque sous-titre introduit, majuscule comprise, une de ces notions : « Une Idée apparaît » et « La Métaphore se déplace ». L’Idée s’est d’abord concrétisée dans le Commandeur – elle prendra un autre sens à la fin du roman, rejoignant la Métaphore qui, avec minuscule cette fois, trouve sa place dans le glissement d’une signification vers une autre : « dans tout phénomène et dans toute chose, une bonne métaphore est à même de faire surgir une voie de possibilités cachées, de nous la montrer. De la même façon qu’un bon poète, avec sa propre vision, est à même de nous révéler une autre scène, nouvelle et différente. Et il va sans dire que la plus belle des métaphores fera le plus beau des poèmes. »
La coexistence de plusieurs mondes dont l’un n’est pas moins authentique que l’autre est un thème récurrent chez Haruki Murakami. On se souvient de la deuxième Lune de 1Q84, manifestation visuelle puissante de la dualité dans laquelle nous vivons tous, souvent sans le savoir. Le romancier japonais nous ouvre les yeux sur la part inconnue d’un environnement plus complexe qu’il le semblait. Il n’en épuise pas le mystère mais en approche le cœur jusqu’à faire douter de la raison sur laquelle nous fondions notre existence. A ébranler ainsi quelques certitudes, il offre l’exaltante possibilité d’envisager l’existence autrement, d’y tracer des chemins fascinants en compagnie de personnages qui deviennent des guides partageant l’inquiétude d’un lecteur plongé dans leur aventure.

A la sortie de 1Q84, les lecteurs étaient devenus mélomanes en se précipitant sur le Sinfonietta de Leos Janacek. L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage épousait le rythme d’une œuvre de Franz Liszt. Le narrateur du Meurtre du Commandeur défend une thèse selon laquelle il est important, pour certains disques, d’avoir à les retourner, face A, face B. Et l’on sait Murakami amateur de jazz. Dans De la musique, ses conversations avec le chef d’orchestre Seiji Ozawa sont la rencontre de deux manières différentes de s’intéresser à la même chose. Murakami en dilettante éclairé, Ozawa en professionnel averti.
Du coup, il y a de quoi satisfaire tous les publics (sauf, bien entendu, celui qui serait totalement réfractaire à cet art). L’écrivain prévient : « Au fil de nos conversations, certains de mes commentaires ont sans doute pu paraître amateurs, voire insultants ». Mais, ajoute-t-il, « Ozawa n’est pas du genre à se laisser atteindre par ces choses-là. » Le musicien dira d’ailleurs : « j’aime bien parler musique avec vous, parce que vous avez une tout autre perspective que la mienne. »
Le plus souvent, ils partent de l’écoute d’un enregistrement, puis d’un autre, pour comparer différentes interprétations et saisir leurs principales caractéristiques. Comprendre comment la musique vit, vibre et touche au cœur, c’est au fond le but ultime de leurs échanges. Et ceux-ci l’atteignent puisque, le livre refermé, on n’a rien de plus pressé que de réécouter Glenn Gould ou… Seiji Ozawa.

mercredi 24 juillet 2019

Double Nobel de littérature, les cotes de confiance des éditeurs

Les plus attentifs s'en souviennent peut-être, il n'y a pas eu de Nobel de littérature l'an dernier, histoire d'apaiser les esprits pollués par une affaire de prédation sexuelle doublée de forts soupçons de fuites sur quelques lauréats les années précédentes - il suffisait de voir comment certaines cotes s'était mises à grimper chez les parieurs quelques heures avant la proclamation pour se douter qu'il y avait quelque chose de pourri au royaume de Suède.
Donc, en 2019, le jeudi 3 ou la semaine suivante, le 10, deux noms (au moins, car il a parfois existé des situations de partage du Nobel de littérature, même si c'est moins fréquent que dans les domaines scientifiques) seront annoncés.
Dans le monde entier, les éditeurs sont évidemment attentifs à l'événement et tentent souvent de l'anticiper. Car, s'il est presque impossible de prédire les noms des lauréats ou lauréates, il en est qui, souvent cités depuis des années, sur lesquels les projecteurs restent fixés en permanence. Et, puisque l'attribution d'un Nobel dope les ventes d'un livre qui vient de sortir (les ventes des livres précédents aussi, bien sûr, quoique dans une moindre mesure), on se presse en rangs serrés pour proposer, en septembre et début octobre, des ouvrages signés d'écrivains et écrivaines nobélisables. Les paris des éditeurs sont intéressants à observer. En voici quelques-uns.

Depuis le succès international de la série télévisée La servante écarlate, plus personne n'ignore le nom de Margaret Atwood. L'autrice canadienne est connue des lecteurs depuis un temps bien plus long - le roman était d'ailleurs paru en 1985 pour sa version originale et deux ans plus tard en français (traduit par Sylviane Rué chez Robert Laffont). Cette année, nous aurons droit à la suite de son roman le plus célèbre. Il sort le 10 septembre aux Etats-Unis (en Italie le même jour, en Espagne deux jours plus tard) et était programmé en français pour le 7 novembre chez Robert Laffont. Mais la date de mise en vente vient d'être avancée au 10 octobre, une belle marque de confiance plutôt que de la précipitation, envers une écrivaine qui ne déparerait pas le palmarès du Nobel où il n'y a d'ailleurs pas tant de femmes... On pourra donc lire dès ce moment Les Testaments. Et rattraper en même temps La servante écarlate si on ne l'avait pas lu, puisqu'il ressort en même temps avec une préface inédite dont l'éditeur a bien voulu donner un extrait:
J’ai commencé [La Servante écarlate] à Berlin Ouest, en 1984 – oui, George Orwell regardait par-dessus mon épaule –, sur une machine à écrire allemande que j’avais louée. Le Mur était tout autour de nous. De l’autre côté, il y avait Berlin Est, et aussi la Tchécoslovaquie et la Pologne, que j’ai visités tous les trois à l’époque. Je me souviens de ce que me disaient les gens, et de ce qu’ils ne me disaient pas. Je me souviens des pauses significatives. Je me souviens que j’étais moi-même obligée de faire attention à ce que je disais, de peur de mettre quelqu’un en danger par inadvertance. Tout cela s’est retrouvé dans mon livre.

Un nouveau roman de Salman Rushdie est annoncé le 3 septembre chez Random House, aux Etats-Unis. Quichotte est, ce n'est difficile à imaginer, inspiré du classique de Cervantès. Replacé, bien entendu, à notre époque, où je me demande bien quels seront les moulins à vent contre lesquels il aura à combattre avec sa triste figure. Sauf erreur, c'est le quatorzième roman d'un auteur qui a retrouvé toute sa place dans la galaxie littérature après que celle-ci avait été un peu occultée par une fatwa envahissante à la parution des Versets sataniques - et bien qu'il ne s'en soit jamais totalement débarrassé.
A ma connaissance (mais on ne me dit pas tout), il n'y a pas de traduction française annoncée pour tout de suite.

Le Hongrois Laszlo Krasznahorkai n'est pas très connu du grand public, c'est dommage. Lauréat de nombreux prix littéraires, il a publié des romans impressionnants comme Seiobo est descendue sur terre, le dernier traduit en français (par Joëlle Dufeuilly, chez Cambourakis) ou Guerre & Guerre. Les nouvelles de Sous le coup de la grâce (traduites par Marc Martin chez Vagabonde) sont au même niveau d'intelligente sinuosité. En français, Cambourakis publiera le 4 septembre, dans une traduction de Joëlle Dufeuilly, une longue nouvelle, Le dernier loup, en même temps que la collection de poche d'Actes Sud, Babel, rééditera Seiobo est descendue sur terre.
Et, puisqu'il n'y a pas que la langue française, il est bon de savoir qu'en septembre paraîtra chez New Directions la traduction en anglais de Baron Wenckheim's Homecoming.

On n'oubliera pas de remarquer combien les Editions Belfond continuent de croire aux chances de Haruki Murakami, souvent cité, candidat malheureux jusqu'à présent. Le 3 octobre paraîtra Profession romancier, un ouvrage publié au Japon en 2015.
Et on ajoutera celles et ceux auxquels je n'ai pas pensés mais que l'Académie suédoise n'aura peut-être pas oubliés...

vendredi 15 juin 2018

Haruki Murakami et les mystères du couple


La dernière nouvelle donne son titre au recueil qui fait le lien, pour les lecteurs francophones, entre deux romans de Haruki Murakami : Des hommes sans femmes. Mais chacun des sept textes groupés ici (et traduits par Hélène Morita) pourrait, à quelques nuances près, être intitulé de la même manière. Les pages ultimes sont, ceci dit, les plus emblématiques.
Un homme est réveillé une nuit par le téléphone : le mari de sa maîtresse lui annonce le suicide de celle-ci. Pourquoi a-t-il éprouvé le besoin de prévenir son concurrent ? Pourquoi s’est-elle suicidée ? Pourquoi faut-il que ce soit la troisième des femmes avec qui il était lié à avoir choisi cette mort ? L’information qui vient d’arriver engendre plus de questions que de réponses, renvoie en même temps à un passé commun, éveille des échos entre le mari et l’amant qui, ensemble, connaissent la même perte définitive. Une sorte de mystère, qui ne résoudra même pas par la prière, seul moyen cependant que trouve le narrateur pour combler le creux de son existence.
Il y a donc malgré tout des femmes dans ces nouvelles. La première, Misaki, est une conductrice qui véhicule Kafuku, un acteur dont le permis a été retiré. Mais sa présence dans la voiture évoque surtout les trahisons que lui avait infligées son épouse avant de mourir. Et en particulier celle qui l’avait conduite à coucher avec un autre acteur, dont Kafuku se rapproche, dans un mouvement pas si différent de celui du mari téléphonant à l’amant. Car on ne saura pas davantage que Kafuku pourquoi il retourne à ses souvenirs en compagnie d’un homme avec qui il a partagé une femme.
Deux amis, dont l’un respecte trop la fille qu’il aime pour envisager d’aller « jusqu’au bout » avec elle, glissent en direction d’un échange qui ne satisferait évidemment personne. Un homme choisit de s’éteindre faute d’accéder au bonheur d’un véritable amour. Un autre craint sans cesse de perdre les moments de plaisir que lui offre son assistante ménagère non seulement en lui faisant l’amour mais surtout en lui racontant si bien des histoires qu’il l’appelle Schéhérazade…
Le sentiment d’étrangeté qui saisit devant les rapports ambigus entre hommes et femmes naît de décalages souvent subtils. L’insatisfaction est la règle, parfois en raison des contraintes qu’un membre du couple s’est fixées. Et, si l’on est émerveillé par chacune des nouvelles lues séparément, on est troublé par l’ensemble qu’elles constituent : un massif d’incertitudes.

vendredi 6 janvier 2017

Les débuts de Haruki Murakami

Deux romans : Haruki Murakami nous gâte. Oui, mais il s’agit de ses deux premiers textes de fiction. Ils n’avaient pas été traduits en français et proposent donc une séance de rattrapage de ses débuts, avant de devenir une star internationale de la littérature. Inquiet, peut-être, de l’accueil qui pourrait être fait à ces ouvrages de jeunesse, il leur donne une préface. Elle nous éclaire sur les circonstances de leur écriture et explique certaines limites du débutant. Un débutant doué, et il n’est pas besoin de lire dans une boule de cristal pour le prédire puisque son avenir est derrière nous.
Murakami explique une chose étonnante : en 1978, quand il a écrit Ecoute le chant du vent, il avait surtout lu des écrivains américains et russes mais ignorait tout de la littérature japonaise contemporaine. Devant les difficultés qu’il rencontrait, il est passé par la langue anglaise avant de s’adapter lui-même en japonais. « J’ai ainsi enfanté un texte particulièrement dépouillé », constate-t-il. Trouvant aussi, par ce biais, un style singulier.
On ne sait trop ce que la traduction française d'Hélène Morita en a conservé. Mais nous suivons sans difficulté la vie du narrateur et celle de son ami « le Rat ». Dans le premier roman bref, qui reçut le Prix Gunzo en 1979, les deux jeunes hommes sont dans la même localité et se retrouvent souvent dans un bar tenu par un Chinois. Dans le second, Flipper, 1973, où il n’est pas question d’un dauphin, ils sont éloignés mais nous restons en leur compagnie. Les personnages semblent posés à côté du monde réel, bien qu’ils l’habitent.
La principale caractéristique de ces deux ouvrages qui, en somme, n’en font qu’un, est leur grâce. Grâce encore fragile, certes, mais qui s’impose en particulier dans la seconde partie, au moment où le narrateur, en quête d’un modèle de flipper bien particulier, sur lequel il jouait autrefois, le trouve dans un hangar aux merveilles, bourré de machines rares, parmi lesquelles la sienne. Le moment est magique et Murakami a l’intelligence – déjà – de préserver la magie en évitant à son héros de faire les gestes attendus.

Grâce et magie : elles viennent probablement de l’instant où l’envie d’écrire a surgi, au cours d’un match de baseball : « Le bruit de la batte frappant la balle a résonné merveilleusement dans tout le stade. » Et voilà comment on devient écrivain.

dimanche 6 septembre 2015

Haruki Murakami sur une musique de Franz Liszt

Les patronymes nous parlent dans le roman, qui vient d'être réédité en poche, du romancier japonais Haruki Murakami. Dès le titre, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, puis dans la vie du personnage principal, la place des couleurs dans le nom est une clef du récit. Tsukuru, au lycée, appartient à une petite bande d’amis unis par une complicité rare, si forte que les histoires sentimentales entre les trois garçons et les deux filles du groupe sont évitées pour ne pas mettre en péril la qualité de leur relation collective. Mais il possède une particularité qui le différencie des autres : « Les deux garçons s’appelaient Akamatsu – Pin rouge –, Ômi – Mer bleue –, et les deux filles, respectivement Shirane – Racine blanche – et Kurono – Champ noir. Mais le nom “Tazaki” n’avait strictement aucun rapport avec une couleur. D’emblée, Tsukuru avait éprouvé à cet égard une curieuse sensation de mise à l’index. »
Le malaise diffus devient désir de suicide quand Tsukuru est rejeté par ses quatre amis, sans l’ombre d’un début d’explication. C’est sur ce basculement que s’ouvre le roman. Tsukuru a vingt ans, il étudie à Tokyo la construction des gares, bâtiments qui le fascinent depuis toujours. Il revient aussi souvent que possible à Nagoya où sont restés les autres membres du groupe et les revoit, jusqu’au moment où il se heurte à des portes fermées. Son incompréhension est telle qu’il renonce à chercher le sens de cette exclusion et s’enfonce dans un genre de dépression, sans aller jusqu’à la mort envisagée comme la seule issue logique à la fin de leur belle histoire commune.
Seize ans plus tard, engagé avec Sara dans une relation sentimentale à l’avenir encore incertain, Tsukuru est invité par elle à revenir sur l’origine d’une blessure qu’il croit refermée. Elle semble y voir une énigme que Tsukuru a besoin de résoudre pour se détacher de ses lointaines conséquences, et un nœud qui l’empêche d’être complètement avec elle-même. Sara, qui est organisatrice de voyages, retrouve les traces des anciens amis de Tsukaru, pour trois d’entre eux. Car Blanche est morte, apprend-elle.
Il reste à rencontrer les survivants et à les faire parler. Un pèlerinage vers le passé, et même un véritable voyage jusqu’en Finlande, où Noire est installée avec son mari. C’est là que le voile finira par se lever complètement sur le mystère, au terme d’un long dialogue émaillé d’autres révélations.
Le récit se déroule avec lenteur et fluidité, épousant en quelque sorte les Années de pèlerinage de Franz Liszt auxquelles il est fait souvent allusion dans le roman. En particulier une pièce de la première partie, « Le mal du pays », qui utilise les tempos suivants : Lento, Adagio dolente, Lento, Andantino,  Adagio dolente, Più lento. C’est aussi le rythme auquel on le lit : confortable, malgré toutes les questions que s’y pose Tsukuru sur son identité et sa place par rapport aux autres.

jeudi 6 février 2014

Haruki Murakami après l’attentat dans le métro de Tokyo

Il manquait un livre dans la bibliographie française d’Haruki Murakami : Underground, publié au Japon en 1997 et 1998, en deux parties, et traduit aux Etats-Unis dès 2000. Le romancier y abandonnait son genre de prédilection pour une longue enquête, d’abord auprès des victimes de l’attentat au gaz sarin qui fit douze morts et plus de 5.000 blessés dans le métro de Tokyo le 20 mars 1995, puis des membres de la secte Aum qui en était responsable. Le désastre de Fukushima étant passé par là depuis, il faut se souvenir qu’en ce début de 1995, le Japon avait été frappé par les deux plus grandes catastrophes survenues sur son territoire depuis la Seconde Guerre mondiale : le tremblement de terre de Kobe, en janvier, et cet attentat.
Le 20 mars 1995, Haruki Murakami n’aurait rien su des événements si un ami ne lui avait pas téléphoné pour lui en parler. C’est ensuite qu’il a décidé de retrouver des victimes et des membres de leurs familles pour les interroger sur la manière dont chacun avait vécu ces moments. Plus tard, il a complété ces entretiens en donnant la parole à des proches de la secte – mais pas les coupables.
Les deux pans du livre font intervenir des personnes dont la position est évidemment très différente : les victimes se trouvaient là par hasard, ou plutôt par nécessité puisque la plupart se rendaient au travail, tandis que les membres de la secte avaient choisi d’adopter une religion avec son idéologie et les conséquences qui pouvaient en découler – encore beaucoup d’entre eux, quand Murakami leur demande s’ils auraient accepté de répandre le gaz dans le métro, affirment qu’ils auraient refusé.
Les effets du gaz sarin libéré dans cinq wagons, tel que les décrivent ceux qui les ont subis, sont spectaculaires : le rétrécissement des pupilles provoque une impression d’obscurité, la respiration devient difficile, la toux est générale, le nez coule et l’affaiblissement survient rapidement, jusqu’à la mort dans les cas les plus graves. Les séquelles sont durables : presque tous les interlocuteurs de l’écrivain disent les subir encore au moment de la rencontre, c’est-à-dire plus de neuf mois après l’intoxication. Outre les atteintes physiques, les cauchemars ont aussi envahi les nuits des survivants.
Tout est cauchemar pour eux depuis ce 20 mars. Le souvenir est de ceux qu’on préfère ne pas revivre en racontant les faits, et Murakami est amené plusieurs fois à présenter ses excuses pour avoir provoqué des émotions trop fortes lors des conversations.
Underground n’est pas seulement un livre de témoignages destiné à éclairer ce qui s’est produit et la manière dont cela a été ressenti individuellement. Il est aussi, pour Murakami, un moyen d’interroger la société japonaise sur ce qu’elle est. Comment elle semble incapable d’intégrer dans l’Histoire les épisodes les plus tragiques lui semble révélateur d’un manque. Il compare la secte Aum Shinrikyo à la création par le Japon, en 1932, de la Manchourie, Etat fantoche et terre expérimentale où se sont précipités « les membres les plus éminents de la société » (les adeptes d’Aum étaient généralement loin d’être des abrutis incultes).
Par ailleurs, les lecteurs des romans de Murakami apprécieront de trouver ici quelques clés de son œuvre, dont certains thèmes recoupent le sujet de son enquête.

jeudi 19 décembre 2013

Les meilleurs poches de l'hiver (fin)

Les meilleures choses ont une fin, mon choix de livres au format de poche aussi. Comme il a été publié ici sans hiérarchie, simplement dans l'ordre chronologique des lectures (ce qui correspond à peu près à celui des parutions), tout est bon à mes yeux dans les sept parties de la sélection. Dont voici la dernière.


La deuxième nouvelle prolonge la première et lui donne son sens dans un petit livre luxueusement illustré par Kat Menschik. Dans sa jeunesse, le narrateur a attaqué une boulangerie mais le maître des lieux a offert le pain contre l’écoute de Wagner. Plus tard, marié, racontant cette histoire à son épouse, il est entraîné par celle-ci dans une nouvelle opération destinée à terminer ce qui avait à moitié échoué. C’est drôle et poétique, digne de Murakami.

Charlotte Rogan, Les accusées

Deux ans après le Titanic, un autre paquebot coule. Une quarantaine de passagers se retrouvent sur une chaloupe trop petite pour eux. Sous le commandement avisé mais dictatorial d’un officier, la vie s’organise. La mort aussi, jusqu’à la révolte des femmes et, après 21 jours de dérive, le sauvetage des rescapés. Ensuite, il faudra rendre des comptes et peser les responsabilités, devant un tribunal. Un huis clos saisissant qui brasse des thèmes multiples.

Maud Tabachnik, Désert barbare

Dans le désert de Sonora, le pire devrait être la soif, les températures et les bêtes sauvages. Les hommes sont pourtant capables d’être plus dangereux encore quand ils ont à leur tête un gourou complètement allumé, calqué sur le « modèle » de Charles Manson. Maud Tabachnik installe la terreur en grand et dans le détail. Elle trouve aussi chez quelques personnages plus positifs les moyens de lutter contre le mal absolu. Et tant pis si les moyens de cette lutte ne sont pas très orthodoxes.


Paru il y a plus d’un demi-siècle, en 1956, le premier roman de Guy Vaes a laissé dans la littérature de Belgique une trace aussi profonde et durable que l’impact d’une météorite. Laurent Carteras y subit un effacement progressif au fur et à mesure qu’il rencontre des gens qui ne le reconnaissent pas. Le récit importe moins que les impressions, posées couche après couche par une langue poétique et déliée, sans effets superflus et d’autant plus efficace. Chaque phrase « sonne » juste.

Alice Munro, Amie de ma jeunesse


Couronnée cette année par le Prix Nobel de littérature, Alice Munro ouvre ce recueil par la nouvelle qui lui donne son titre. La construction, faite de niveaux de narration emboîtés naturellement les uns dans les autres, est digne d’un gros roman. Mais la nouvelliste se contente de quelques dizaines de pages pour montrer le désarroi de ses personnages souvent féminins. Ainsi que leur manière de le surmonter, tant bien que mal, avec les moyens du bord.

mercredi 9 octobre 2013

Prix Nobel et boule de cristal

Chère cousine,

Il ne t'a pas échappé que cette semaine est celle des Prix Nobel et qu'il y en a un peu pour tout le monde. Je sais que, comme c'est le cas pour moi, la médecine, la physique et la chimie te passent loin par-dessus la tête. On pourra bien sûr discuter du Prix Nobel de la Paix après son attribution, tout le monde a le droit d'avoir un avis sur lui - et de penser que certains lauréats ont été choisis sans grand discernement. Imagine Poutine inscrivant son nom au palmarès cette année, comme le voudraient certains! Et le beau scandale qui suivrait... Ce serait aussi absurde que d'attribuer le Prix Nobel de Littérature à Paulo Coelho, tu sais, l'écrivain brésilien qui a écrit L'alchimiste et autres fumisteries fondées sur les bons sentiments revisités par une mystique tendance new age... Il a beau avoir vendu des millions (des dizaines de millions, probablement) de livres dans le monde, personne ne le prend pour un écrivain. Sauf peut-être ses lecteurs - encore un de mes avis que tu seras aimable de garder pour toi, je ne tiens pas à me faire agonir d'injures par celles et ceux qui le portent aux nues et qui en ont après tout bien le droit même si, je t'assure que j'ai fait des efforts (j'ai lu, en fait, plusieurs de ses ouvrages), je ne les comprends pas. Nous ne partageons probablement pas les mêmes valeurs...
Donc, Vladimir Poutine n'aura pas le Prix Nobel de la Paix, ni Paulo Coelho celui de Littérature. Tant mieux.
Cela ne te dit pas quel nom sera prononcé demain. Beaucoup sont appelés, un seul sera élu - quoique le partage ait déjà été pratiqué, mais c'est l'exception.
Le plus souvent, la surprise est totale et il faut voir l'air ahuri des journalistes littéraires, à l'heure de l'annonce, quand ils ne connaissent rien, ou presque, de l'Ouzbèke ou du Fidjien dont l'oeuvre, d'ailleurs, n'a pas été traduite en français, sinon quelques pages par-ci, par-là, dans des revues confidentielles tirant à cinquante exemplaires et lues par vingt personnes, dont les parents du fondateur qui se sentent moralement obligés de soutenir leur progéniture et attendent avec crainte, tous les trois mois (car ces revues sont généralement trimestrielles), le jour où leur fils, à moins que ce soit leur fille, leur apportera fièrement son dernier-né, qui est aussi parfois le dernier d'une courte lignée, la vocation de ces revues étant de disparaître après quelques numéros. On ne dira assez, je n'insisterai jamais comme je le devrais, sur l'immense travail de défrichage que font ces pionniers dans la jungle de la littérature mondiale, ou de la jeune littérature naissante, ou de la littérature écrite entre 1867 et 1869, aujourd'hui bien oubliée... Mais personne ne peut tout lire, même pas moi qui y mets pourtant du cœur, et les confidences de ces revues étant restée entre confidents, le journaliste littéraire, j'y reviens, souffle un grand coup, lâche un gros mot et écume les encyclopédies, sur papier ou sur la Toile, pour écrire les 3.000 signes commandés par son chef.
Peut-être serai-je dans cet état demain, nul ne peut prévoir l'avenir et moins encore un Prix Nobel de Littérature.
Heureusement (encore faudrait-il réfléchir à ce mot), ces dernières années, les grandes agences de paris ont intégré ce sport à ceux que pratiquaient jusque-là les habitués de leurs officines - et à présent de leurs sites -, de l'inévitable football au cyclisme en passant par le baseball, les courses de chevaux et de lévriers... On parie donc sur le lauréat du Nobel de Littérature ce qui, tu en conviendras, est du dernier ridicule mais il semble que certains y gagnent parfois un peu d'argent.
L'étude scientifique des cotes affichées par Ladbroke ou Unibet me semble aussi complexe que la compréhension du boson de Higgs - et que vient-il faire dans ce bazar? Quand même, je suis capable de comprendre que le Japonais - pardon, l'écrivain japonais - Haruki Murakami est en tête de liste dans les deux cas. Il me semble que c'était déjà la même chose l'année passée et que cela n'a pas empêché Mo Yan d'être couronné (ce dont j'avais toutes les raisons de me réjouir, non seulement parce que c'est un formidable prosateur mais surtout parce que j'avais lu plusieurs de ses livres et, tiens, voici sa photo, puisque tu as été assez patiente pour me lire jusqu'ici).
J'imagine mal Murakami recevoir le prix 2013. Non qu'il soit un écrivain médiocre, bien au contraire. Non que je ne connaisse pas son oeuvre - je l'ai même lue plus abondamment que celle de Mo Yan. Mais un Japonais après un Chinois? Je ne le sens pas...
Et les autres favoris des parieurs? Je ne sais pas... Alice Munro, Svetlana Alexievitch, Joyce Carol Oates, Peter Nadas, Assia Djebar, Ngugi wa Thiong'o? Il y en a même un dont je n'ai presque pas entendu parler, dont je n'ai rien lu - et j'ai probablement tort, mais j'en tremble déjà!
Une seule chose peut aider à voir clair: la remontée soudaine d'un outsider (oui, on parle de paris, j'utilise le langage des parieurs) peu de temps avant la proclamation, jeudi à 13 heures (heure suédoise, je ne connais pas le décalage horaire avec ce pays exotique - si, je viens de vérifier, c'est comme en France). C'est arrivé à Mo Yan l'an dernier comme à Tomas Tranströmer l'année précédente - et j'avais eu le temps de lire la moitié de son oeuvre complète (assez mince, il est vrai, surtout si on la compare à celle de Mo Yan) avant d'apprendre que l'Académie suédoise avait confirmé le choix des parieurs. Sauf si cela ne fonctionne pas exactement ainsi mais, après tout, quelle importance?
De toute manière, comment décider qu'un tel ou une telle est le meilleur écrivain du moment sur la planète? La question est absurde, pour le moins. Considère donc avec moi, si tu le veux bien, que nous aurons demain la confirmation d'un talent que nous connaissions déjà ou une belle découverte à faire.
Et que cela ne t'empêche pas de dormir.
Je t'embrasse, chère cousine.
ton cousin.

samedi 9 février 2013

En poche, la fin du gigantesque roman de Murakami

A la fin du livre 2 de 1Q84, Haruki Murakami avait pris le risque de décontenancer le lecteur. Tengo et Aomamé semblaient, depuis le début, destinés à se retrouver à l’âge adulte après avoir partagé une amitié dans l’enfance. Mais Aomamé, la tueuse d’hommes qui ont fait du mal, se suicidait sur le lieu qui l’avait fait passer de 1984 à l’année des deux lunes, 1Q84. Du moins commençait-elle le geste. Dès le deuxième chapitre du dernier volume, on se rassure : elle n’est pas passée à l’acte et l’espoir reste permis. Espoir assez mince, cependant : elle est cloîtrée dans un petit appartement, pourchassée par les Précurseurs, une secte dont elle a tué le leader, et il faudra beaucoup de chance pour que Tengo revienne observer les deux lunes sur le toboggan où elle est presque certaine de l’avoir aperçu un soir.
Un troisième personnage intervient, qui modifie le rythme binaire du roman : Ushikawa, le détective chargé par les Précurseurs de retrouver Aomamé. A défaut de renseignements sur l’endroit où elle se cache, il décide de suivre Tengo qui le conduira peut-être jusqu’à la meurtrière. Le chassé-croisé entre les principaux protagonistes dessine une trame géographique précise dans une époque incertaine où l’impensable devient concret.
Murakami joue de multiples registres dans un livre qui est à la fois sentimental, policier et fantastique, pour ne retenir que ceux-là. Il excelle dans chacun d’entre eux. Il excelle encore davantage à les mêler dans son vaste ensemble romanesque. Où la fin ressemble à ce qu’on attendait depuis le début. Où chaque branche d’un récit construit à partir d’un tronc très visible donne ses fruits, légèrement différents d’une branche à l’autre. Si bien que l’œuvre grandit en force autant qu’en volume. Comme Tengo, devenu écrivain en réécrivant le texte de La chrysalide de l’air, par ailleurs directement lié à la trame narrative, peut entreprendre un travail littéraire plus ample et plus personnel.
Il se passe quelque chose dans chacun des 31 chapitres. Et l’exploration des réactions les plus intimes par rapport aux événements en constitue l’essentiel. Relevons quelques-uns de ces événements prégnants. Le père de Tengo, qui fut collecteur de redevances de la NHK (radio et télévision japonaises), est dans le coma, et son fils lui fait la lecture lors de journées longues et pleines bien qu’étales. Un homme qui se dit collecteur pour la NHK vient frapper avec violence à la porte de l’appartement occupé par Aomamé qui ne manifeste pas sa présence, et crie qu’il reviendra. Le même, ou un autre, à moins qu’il soit le fantôme du père de Tengo, harcèle aussi Ushikawa. On apprendra à quel point la nuit où Aomamé a tué le leader des Précurseurs a modifié la vie de la jeune femme, d’une manière troublante pour un esprit rationnel.
De la rationalité, il vaut faire table rase avant d’ouvrir 1Q84. De manière à accepter les codes originaux d’un monde qui, pour ressembler au nôtre par bien des aspects, en est parfois très éloigné. La force de Murakami est de l’avoir rendu aussi présent que la réalité.

lundi 31 décembre 2012

L'autre rentrée littéraire


Après l’avalanche de nouveautés en août et septembre, après la distribution des prix littéraires en novembre, on a à peine pris le temps de souffler que, dès la semaine prochaine, c’est reparti. Les libraires francophones vont à nouveau crouler sous les piles de livres tout frais sortis de l’imprimerie. Succès annoncés et découvertes à faire, la saison s’annonce riche.
La production est en hausse : 520 nouveautés, c’est presque 10 % de plus qu’en 2012. Le marché s’ouvre, espèrent les éditeurs français, en cette année qui suit l’élection présidentielle – événement dont la triste réputation est bien établie : à la fin de chaque quinquennat, les ventes de fiction sont « plombées » par le déplacement des centres d’intérêt vers la politique. En janvier 2013, les esprits seront nettoyés de la pollution d’une campagne électorale et prêts, espère-t-on, à aborder d’autres rivages.
La traduction a le vent en poupe. De l’anglais (et de l’américain surtout) d’abord, tendance lourde qui se reflétera dans les listes de meilleures ventes dès le début du mois de janvier. Le deuxième volume de la trilogie érotico-sado-maso-gnangnan signée E.L. James sort le 3 janvier. Il n’y a aucune raison de penser que la suite de Cinquante nuances de Grey (chez Lattès) sera meilleure que le début. Mais il y a toutes les raisons de croire qu’elle sera achetée encore et encore.
De l’autre côté de l’Atlantique (E.L. James est britannique) nous viennent des écrivains beaucoup plus prometteurs. Jeffrey Eugenides n’en est qu’à son troisième roman avec Le roman du mariage (L’Olivier) mais la puissance de Virgin suicides et de Middlesex, ses œuvres précédentes, fait de chaque rendez-vous avec l’écrivain américain un moment plein d’espoir. Sa compatriote Joan Didion s’est, bien malgré elle, plongée ces dernières années dans les thèmes de la perte et du deuil. Après la mort de son mari, dont elle parlait dans L’année de la pensée magique, elle a dû vivre celle de sa fille adoptive, nœud de son nouveau livre, Le bleu de la nuit (Grasset).
Sur la vague du succès de son gros roman en trois tomes, 1Q84, l’éditeur français du Japonais Haruki Murakami exhume en février deux documents jamais traduits en français et groupés en un seul volume, Underground (Belfond). Après l’attentat au gaz sarin qui avait frappé le métro de Tokyo en 1995, l’écrivain avait enquêté sur les bords opposés de l’événement : côté victimes, d’une part, côté auteurs, de l’autre – des membres de la secte Aum.
Chez les écrivains français, le chéri de ses lectrices, David Foenkinos, revient au roman après l’échec du film réalisé d’après La délicatesse. Il l’affirme : Je vais mieux (Gallimard). Et commence ainsi : « On sait toujours quand une histoire commence. J’ai immédiatement compris que quelque chose se passait. Bien sûr, je ne pouvais pas imaginer tous les bouleversements à venir. Au tout début, j’ai éprouvé une vague douleur ; une simple pointe nerveuse dans le bas du dos. Cela ne m’était jamais arrivé, il n’y avait pas de quoi s’inquiéter. C’était sûrement une tension liée à l’accumulation de soucis récents. »
Le magazine Lire a choisi de présenter à ses lecteurs, dès ce mois de décembre, quatre ouvrages français de 2013. Yasmina Reza publie Heureux les heureux (Flammarion), roman explosé en multiples récits qui se croisent parfois. Catherine Cusset part vers l’Inde avec Indigo (Gallimard), une semaine marquante dans ce pays pour quatre Français. Andreï Makine réalise une variation, une de plus, sur Catherine II de Russie dans Une femme aimée (Seuil), à travers le projet de film conduit par un cinéaste. Et Patrick Rambaud termine avec soulagement sa chronique du règne de Nicolas Ier (comprenez Nicolas Sarkozy) : Tombeau de Nicolas Ier et avènement de François IV (Grasset).
Neuf titres cités parmi 520 nouveautés à paraître dans les deux mois qui viennent, c’est peu. Il y en aura évidemment bien d’autres à lire, d’autant qu’il faut ajouter, aux inédits, les rééditions au format de poche sur lesquelles nous nous focaliserons dans les semaines à venir : le dernier volume de la trilogie de Stieg Larsson, Millénium (Bebel) ; l’énorme succès de Douglas Kennedy, Cet instant-là (Pocket) ; un inédit de Ken Follet, Paper Money (Livre de poche) ; etc.

jeudi 20 septembre 2012

Haruki Murakami : deux personnages, deux lunes, deux univers

Pendant plusieurs années, Haruki Murakami a vécu hors du Japon où il est né, en 1949, à Kyoto. A la fin des années 80, il a entrepris de voyager en Italie et en Grèce et, quelques années plus tard, il est devenu chercheur et enseignant aux Etats-Unis. Cette ouverture sur le monde est une de ses caractéristiques, comme son goût pour le jazz qui l’a amené à tenir, pendant huit ans, un bar de Tokyo où il faisait écouter cette musique. Son va-et-vient entre plusieurs cultures l’a aidé à toucher des lecteurs hors des frontières.
C’est pourtant chez lui qu’il a été reconnu en 1979 dès son premier roman, Ecoute le chant du vent (non traduit en français), prix Gunzo. Le narrateur revient sur sa jeunesse passée, grâce au déclic que la légende prête à l’écrivain : alors qu’il pensait devenir cinéaste, un match de base-ball lui fit comprendre qu’il avait les moyens d’écrire un roman. D’autres allaient suivre, très vite : Le flipper de 1973 l’année suivante, La course au mouton sauvage en 1982. En 1985, La fin des temps reçoit le prix Tanizaki et La ballade de l’impossible, en 1987, a trouvé à ce jour plus de dix millions de lecteurs. Murakami est attendu à chacun de ses livres.
Mais il choisit, à ce moment, de s’éloigner. Pour mieux revenir en 1995 après le tremblement de terre de Kobé en janvier et l’attentat au gaz sarin perpétré par la secte Aum dans le métro de Tokyo en mars. Si son recueil de nouvelles Après le tremblement de terre (1999) utilise l’événement en arrière-plan des récits, il s’attaque résolument aux problèmes soulevés par l’attentat et publie deux livres, non traduits, nourris de ses entretiens avec les personnes qui l’ont vécu de près, les unes du côté des victimes, les autres de celle des membres de la secte.
Le monde romanesque n’en a pas fini avec lui. En 2002, Kafka sur le rivage est à nouveau un succès, avant la déferlante d’1Q84, dont les deux premiers volumes au format de poche déboulent dans les librairies francophones.
Le secret avait été bien gardé lors de la parution de l’édition originale, l’éditeur japonais préférant aiguiser la curiosité des lecteurs de Murakami plutôt que de leur donner du grain à moudre : avant le 29 mai 2009, date de mise en vente des deux premiers volumes d’1Q84, rien n’avait filtré de leur contenu. Annoncé trois mois avant sa parution, le roman a été attendu avec une impatience croissante. Résultat payant. Un mois après sa sortie, le premier tome avait été tiré à plus d’un million d’exemplaires, et ledeuxième, à peine moins. Même dans un pays où plusieurs journaux ont des tirages qui se chiffrent en millions, la performance est rare. En outre, il ne s’agissait pas d’un feu de paille. Presque un an après, en avril 2010, le troisième tome a été accueilli comme la pluie dans le désert : 500.000 exemplaires vendus le jour même de son arrivée dans les librairies. La traduction française en grand format, dont les deux premiers volumes sont parus l’an dernier, s’est très bien vendue aussi : 157.000 exemplaires du premier, 89.000 du deuxième. La confirmation de l’universalité de cet écrivain…
On est d’abord impressionné, bien sûr, par la taille du roman : 1Q84, c’est plus de mille pages pour les deux premiers volumes. Mais leur lecture n’a rien d’impressionnant : le roman s’impose avec une sorte d’évidence, malgré les libertés que prend Murakami avec le réalisme. Car c’est sur ces libertés que repose un pan du récit : entre l’année 1984 (celle de George Orwell) et l’année 1Q84 (en japonais, « Q » se prononce comme « 9 »), parallèles et divergences s’installent en même temps qu’apparaît, dans le ciel, une double lune. Et que les personnages principaux, Tengo et Aomamé, s’avancent sur la route tracée depuis leur enfance et leur promesse commune.
Tengo est, lorsqu’il n’enseigne pas les mathématiques, une sorte de nègre dont le principal titre de gloire consistera à réécrire La chrysalide de l’air, roman mal foutu mais empli de trouvailles qu’une jeune fille a puisées dans sa propre vie. Aomamé, qu’il a connue brièvement à l’école, est devenue une tueuse pour la bonne cause : elle élimine des hommes qui font du mal aux femmes. Tous deux excellent dans leur domaine. Tous deux aussi, par le biais de leur travail, s’approchent d’une étrange secte qui s’est donné le nom de « Précurseurs ».
Haruki Murakami utilise les distorsions comme on le ferait dans la musique pour passer d’un univers sonore à un autre. Comme dans la musique aussi, des leitmotivs traversent de loin en loin un roman qui englobe deux aventures individuelles liées à des mouvements plus amples. Cette phrase du père de Tengo, par exemple, revient plusieurs fois et peut servir de clé au lecteur : « Si tu as besoin qu’on t’explique pour que tu comprennes, ça veut dire qu’aucune explication ne pourra jamais te faire comprendre. »
Une manière de décourager le commentaire ? Peut-être en effet la seule manière d’appréhender 1Q84 consiste-t-elle à s’immerger dans ses pages, au risque de buter, à la page 469 du deuxième volume, sur un événement troublant. Heureusement il reste non seulement une vingtaine de pages avant le mot « fin » mais aussi un troisième volume, à paraître en poche l’an prochain.

mardi 28 février 2012

Les trois livres de la semaine : Murakami, Orsenna, Perec

Ils arrivent en librairie ces jours-ci, ce sont mes plus fortes envie de lecture pour les jours qui viennent (même si je serai probablement amené à lire d'autres chose). Bref coup de projecteur sur trois ouvrages attendus, tels que les éditeurs les présentent.

Après le succès phénoménal des deux premiers tomes, la suite trépidante et romantique des aventures d'Aomamé et de Tengo, en quête l'un de l'autre sous les deux lunes de 1Q84. Oscillant entre réalisme et fantastique, un nouveau volet tout aussi ambitieux, énigmatique et hypnotique, qui porte un regard fascinant sur la confusion du monde contemporain. Un chef-d’œuvre de lucidité et de sensibilité.
Ils ne le savaient pas alors, mais c'était là l'unique lieu parfait en ce monde. Un lieu totalement isolé et le seul pourtant à n'être pas aux couleurs de la solitude.
Le Livre 3 fait entendre une nouvelle voix, celle d'Ushikawa.
Et pose d'autres questions: quel est ce père qui sans cesse revient frapper à notre porte? La réalité est-elle jamais véritable? Et le temps, cette illusion, à jamais perdu?
Sous les deux lunes de 1Q84, Aomamé et Tengo ne sont plus seuls...

«Un jour, je me suis dit que je ne l’avais jamais remercié. Pourtant je lui devais mes lectures. Et que serais-je, qui serais-je sans lire et surtout sans avoir lu? Pourtant, c’est sur son dos que chaque matin, depuis près de soixante années, je tente de faire avancer pas à pas et gomme aidant mes histoires. Et que serait ma vie sans raconter? Je n’avais que trop tardé. L’heure était venue de lui rendre hommage. D’autant qu’on le disait fragile et menacé. Alors j’ai pris la route. Sa route.
De la Chine à la forêt canadienne, en passant par la Finlande, la Suède, la Russie, l’Inde, le Japon, l’Indonésie, Samarcande, le Brésil, l’Italie, le Portugal et bien sûr la France, j’ai rendu visite aux souvenirs les plus anciens du papier. Mais je me suis aussi émerveillé devant les technologies les plus modernes, celles qui, par exemple, arrivent à greffer des virus capables de tuer les bactéries, celle qui, grâce à des impressions électroniques, permettent de renseigner sur le parcours d’un colis les chocs qu’il a reçus et si les conditions d’hygiène et de froid ont tout du long bien été respectées.
Cher papier! Chère pâte magique de fibres végétales! Chère antiquité en même temps que pointe de la modernité! La planète et le papier vivent ensemble depuis si longtemps: plus de deux mille ans. Le papier est de la planète sans doute le miroir le plus fidèle et par suite le moins complaisant.»
 
E. O.

C’est à la réalisation d’un faux Condottière, le célèbre tableau du Louvre, peint par Antonello da Messina en 1475, que s’est voué depuis des mois le héros de ce livre. Gaspard Winckler est un peintre faussaire. Maître de ses techniques, il n’est pourtant qu’un simple exécutant d’un commanditaire, Anatole Madera. Comme dans un bon polar, dès la première page du livre, Winckler assassine Madera. Ce roman enquête sur les mobiles de ce meurtre dont l’une des raisons sera l’échec du faussaire à rivaliser avec le peintre de la Renaissance. La question du faux en peinture parcourt toute l’œuvre de Perec, et le personnage de fiction, nommé Gaspard Winckler, apparaît aussi dans La Vie mode d’emploi et dans W ou le souvenir d’enfance. Quant au dernier roman publié du vivant de Perec, Un cabinet d’amateur (1979, "La Librairie du XXIe siècle"), il a pour sous-titre "Histoire d’un tableau".
Du Condottière, Georges Perec a dit: il est le "premier roman abouti que je parvins à écrire". Dans sa préface, Claude Burgelin, rappelle qu’après le double refus, du Seuil et de Gallimard, de publier ce roman, Perec écrivait le 4 décembre 1960, à un ami : "Le laisse où il est, pour l’instant du moins. Le reprendrai dans dix ans, époque où ça donnera un chef-d’œuvre ou bien attendrai dans ma tombe qu’un exégète fidèle le retrouve dans une vieille malle…"
Plus d’un demi-siècle après, on va pouvoir enfin découvrir ce roman de jeunesse de Georges Perec, égaré puis retrouvé "dans une vieille malle".