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samedi 12 décembre 2015

Alice Munro, des nouvelles comme des romans

Un an avant son Nobel de littérature, Alice Munro avait publié ce qui est, à ce jour, son dernier recueil de nouvelles. Il nous est arrivé en français un an après sa consécration et vient d’être réédité au format de poche. Rien que la vie rassemble quatorze nouvelles dont les quatre dernières contrastent avec la tonalité générale de son œuvre. On pourrait commencer par là.
« Je crois qu’elles sont les premières et dernières choses – et aussi les plus proches – que j’aie à dire de ma propre vie », écrit Alice Munro dans quelques lignes de présentation. Elles se situent dans l’enfance et l’adolescence. La complicité avec Sadie, qui aide sa mère, et la mort de la jeune fille. Le démon de la haine qui lui donne envie de tuer sa sœur, et comment son père l’en libère. Une séance de danse avortée, parce que sa mère ne supporte pas la présence d’une ancienne prostituée. Et, dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, la sourde menace représentée par une voisine qui a habité la maison de la narratrice, découverte faite plus tard.
Surgis du lointain, ces souvenirs ne procèdent pas des constructions complexes mises en place habituellement par Alice Munro. Mais, sans atteindre la densité, qui lui est coutumière, de romans brefs, ils ouvrent des pistes de compréhension et des interrogations sur sa manière d’appréhender le monde des humains.
Cette manière, toute de finesse, fait le lien entre le « finale » de l’ouvrage et les dix premières nouvelles. Les êtres trouvent leur place dans le jeu habile de la vie en société, comparable dans certaines situations à la vie de couple. Par deux fois, dans « Jusqu’au Japon » et dans « Dolly », un homme et une femme sont si complices que toute explication entre eux est superflue. Elle leur semblerait porter atteinte à la perfection de leurs liens. Pourtant, cela n’empêche pas les dérapages, comme, précisément, dans une société où des failles discrètes menacent de s’agrandir jusqu’à devenir des gouffres.
Plusieurs nouvelles sont situées pendant la Seconde Guerre mondiale ou dans les années qui la suivent. L’époque est difficile, mais moins qu’en Grande-Bretagne où une femme a essayé de s’installer sans réussir à s’y acclimater.
C’est aussi le temps où on ne soigne la tuberculose que dans un sanatorium, et par des interventions chirurgicales périlleuses. Vivien Cash, engagée comme enseignante dans un sanatorium, ne tarde pas à être séduite par le médecin de l’endroit. Qui lui laisse entrevoir un mariage, dès qu’il aura deux jours de congé. Ils iront même jusqu’à la ville où doit se dérouler, avec discrétion, la cérémonie officielle. Elle n’aura cependant pas lieu, comme Vivien le comprend quelques instants plus tôt, lors d’une conversation, dans la voiture, perturbée par un problème de parking, symbole minuscule d’un problème plus profond.
Pour arriver au sanatorium, Vivian avait pris le train à Toronto. Le trajet, bref, l’avait fait changer d’univers. Si les trains canadiens n’ont pas, dans notre imaginaire collectif, la puissance évocatrice des grandes lignes européennes, Alice Munro en fait un espace aventureux qui déborde des parcours accomplis. A trois reprises, ce moyen de transport joue un rôle essentiel dans la vie de quelques personnages. Tout s’articule à la perfection chez Alice Munro.

jeudi 19 décembre 2013

Les meilleurs poches de l'hiver (fin)

Les meilleures choses ont une fin, mon choix de livres au format de poche aussi. Comme il a été publié ici sans hiérarchie, simplement dans l'ordre chronologique des lectures (ce qui correspond à peu près à celui des parutions), tout est bon à mes yeux dans les sept parties de la sélection. Dont voici la dernière.


La deuxième nouvelle prolonge la première et lui donne son sens dans un petit livre luxueusement illustré par Kat Menschik. Dans sa jeunesse, le narrateur a attaqué une boulangerie mais le maître des lieux a offert le pain contre l’écoute de Wagner. Plus tard, marié, racontant cette histoire à son épouse, il est entraîné par celle-ci dans une nouvelle opération destinée à terminer ce qui avait à moitié échoué. C’est drôle et poétique, digne de Murakami.

Charlotte Rogan, Les accusées

Deux ans après le Titanic, un autre paquebot coule. Une quarantaine de passagers se retrouvent sur une chaloupe trop petite pour eux. Sous le commandement avisé mais dictatorial d’un officier, la vie s’organise. La mort aussi, jusqu’à la révolte des femmes et, après 21 jours de dérive, le sauvetage des rescapés. Ensuite, il faudra rendre des comptes et peser les responsabilités, devant un tribunal. Un huis clos saisissant qui brasse des thèmes multiples.

Maud Tabachnik, Désert barbare

Dans le désert de Sonora, le pire devrait être la soif, les températures et les bêtes sauvages. Les hommes sont pourtant capables d’être plus dangereux encore quand ils ont à leur tête un gourou complètement allumé, calqué sur le « modèle » de Charles Manson. Maud Tabachnik installe la terreur en grand et dans le détail. Elle trouve aussi chez quelques personnages plus positifs les moyens de lutter contre le mal absolu. Et tant pis si les moyens de cette lutte ne sont pas très orthodoxes.


Paru il y a plus d’un demi-siècle, en 1956, le premier roman de Guy Vaes a laissé dans la littérature de Belgique une trace aussi profonde et durable que l’impact d’une météorite. Laurent Carteras y subit un effacement progressif au fur et à mesure qu’il rencontre des gens qui ne le reconnaissent pas. Le récit importe moins que les impressions, posées couche après couche par une langue poétique et déliée, sans effets superflus et d’autant plus efficace. Chaque phrase « sonne » juste.

Alice Munro, Amie de ma jeunesse


Couronnée cette année par le Prix Nobel de littérature, Alice Munro ouvre ce recueil par la nouvelle qui lui donne son titre. La construction, faite de niveaux de narration emboîtés naturellement les uns dans les autres, est digne d’un gros roman. Mais la nouvelliste se contente de quelques dizaines de pages pour montrer le désarroi de ses personnages souvent féminins. Ainsi que leur manière de le surmonter, tant bien que mal, avec les moyens du bord.

jeudi 10 octobre 2013

Alice Munro, Prix Nobel de Littérature

Jamais la nouvelle, genre pourtant universel, n’avait été couronnée en tant que telle par le Prix Nobel de Littérature. C’est chose faite cette année pour l’une des favorites des agences de paris, la Canadienne Alice Munro, née en 1931, « maître de la nouvelle », une quinzaine de livres à son actif.
Son premier recueil, La danse des ombres heureuses, est un bon exemple de son talent singulier. Elle est la miniaturiste de moments oubliés dont elle rafraîchit les couleurs pour les projeter dans le présent.
Dans Le matériau, il est question d’un écrivain, histoire de liquider la question d’un sujet rebattu et, ici, détourné avec une sourde violence. L’écrivain, Hugo (pas Victor, non), ne raconte pas sa vie. Son ex-épouse prend le récit en charge, longtemps après leur séparation, parce que son mari actuel est tombé, dans une librairie, sur un ouvrage contenant une nouvelle d’Hugo. Comme ils vivent avec Clea, la fille de celui-ci (l’histoire conjugale d’Hugo est assez tourmentée, il a par ailleurs six autres enfants), cela paraît une bonne idée d’acheter le livre à l’intention de Clea. Qui ne lira pas ces pages, peu importe. En revanche, l’ex-épouse a une bouffée de souvenirs, plutôt de mauvais souvenirs malgré de bons moments passés ensemble. Elle se rappelle où ils logeaient, comment Hugo trouvait bons tous les prétextes pour être empêché d’écrire. Au fond d’elle-même, elle pensait qu’il n’avait pas l’étoffe d’un écrivain. Un jour, c’était une pompe qui faisait du bruit dans la cave, indispensable à la préserver des inondations. Dotty, la fille de la propriétaire, qui vivait au sous-sol, fut quand même inondée quand Hugo, excédé par le bruit, arrêta la pompe un soir. Dotty était un sacré personnage, attachante malgré le surnom que lui avait donné le couple : la catin-en-résidence. Et voilà Dotty dans la nouvelle d’Hugo, extraite de la vie, mise en lumière, suspendue dans la merveilleuse gelée transparente que Hugo a appris à confectionner tout au long de son existence. C’est de la magie, on ne peut le nier.
Cette magie-là, Alice Munro la renouvelle dans chaque récit, avec des moments d’une rare limpidité qui mériteraient d’être enfilés comme les perles d’un collier miraculeux, qu’on se garderait sous la main pour les difficultés de la vie. On y lirait cette longue phrase, dans un seul souffle : « Comme les enfants dans les contes de fées qui ont vu leurs parents conclure des pactes avec des inconnus terrifiants, qui ont découvert que nos craintes ne sont fondées sur rien d’autre que la vérité, mais qui reviennent indemnes, rescapés miraculeusement, prennent leurs couteaux et leurs fourchettes avec humilité et bonnes manières, prêts à vivre heureux pour toujours, comme eux, abasourdie, forte de la puissance des secrets détenus, je n’ai pas soufflé mot. Et d’un coup on se sentirait mieux. »
Bien sûr, on y perdrait une des qualités majeures du recueil, où il faut arriver à cela dans la suite des images et des sensations, chaque fois nouvelles.
On y perdrait aussi, avec moins de regrets peut-être, la face plus sombre d’un livre où tout n’est pas éclairé de la même manière. Car seul le contraste permet de mettre en valeur les instants privilégiés. Et saurions-nous que nous sommes heureux si nous n’avions connu le malheur ?
Ainsi, la nouvelle qui donne son titre au recueil est la description d’une fête particulièrement déprimante. Miss Marsalles donne des leçons de piano depuis des temps immémoriaux, maintenant aux filles de celles qu’elle a déjà eues pour élèves autrefois. Et, en juin, le récital des élèves, dans une maison qui sent la décrépitude d’une vie, est une épreuve pour tout le monde. L’atmosphère s’alourdit encore quand, alors que la narratrice, la plus âgée des filles présentes, joue un morceau, arrivent dans son dos huit ou dix enfants handicapés, pour faire nombre en désespoir de cause dans un cours passé de mode. Bref, la journée est catastrophique, les sandwichs sont racornis, le punch éventé. Pourtant, tout cela trouve peut-être son sens grâce à la dernière pièce jouée au piano. Elle s’appelle, elle aussi, « La danse des ombres heureuses ». Et tout à coup l’air est plus respirable à tel point que la fille et sa mère, après leur départ, se demandent : « Comment se fait-il que nous soyons incapables de dire comme nous l’avions prévu : Pauvre Miss Marsalles ? »
Le bonheur se nichait, dans cette maison comme dans le recueil d’Alice Munro, aux endroits les plus improbables.

lundi 8 avril 2013

Succès annoncés, livres attendus

C'est reparti pour de nouvelles lectures annoncées. Plus ou moins attendues, selon le type de lecteur/lectrice que vous êtes, et plus ou moins bien mises en valeur par les éditeurs qui les promeuvent - dont je reprends donc ici les arguments.

Têtes de gondole

Jo Nesbø, Fantôme

Trois ans après avoir démissionné de la police norvégienne et s’être exilé à Hong Kong, Harry Hole revient à Oslo. Mais, cette fois-ci, l'affaire s’annonce plus difficile que prévue, intime et douloureuse: Oleg, le fils de Rakel, le grand amour de Harry, a été arrêté pour le meurtre d’un dealer avec lequel il s’était acoquiné. Tout semble accabler le jeune homme. Ne manque plus que le mobile. Très vite, Harry découvre que la victime et Oleg officiaient pour un mystérieux groupe de dealers, dirigé par quelqu’un dont on ne sait pour ainsi dire rien, hormis son nom : Dubaï. L’apparition de Dubaï à Oslo a coïncidé avec celle d’une nouvelle drogue dans les bas-fonds de la ville, la fioline, une substance créant une dépendance très forte mais qui n’est pas aussi destructrice que d’autres stupéfiants comme l’héroïne. 
Alors que la corruption semble gangréner les différents échelons du pouvoir politique et de la police locale, Harry met, sans le savoir, les pieds dans une fourmilière criminelle et va très vite devenir la proie des différents malfrats qui oeuvrent dans l’ombre pour le maintien d’un statu quo… 
Avec ce neuvième volet des enquêtes de Harry Hole, Nesbø est au sommet de son art et s’affirme comme le grand maître du thriller international.

John Grisham, Le manipulateur

«Par nature la loi crée du drame. Grisham, une fois encore, nous entraîne au coeur des faux-semblants du pouvoir et de la justice. Réjouissant.» Los Angeles Times
Raymond Fawcett, juge fédéral en Virginie, et sa secrétaire sont retrouvés assassinés dans la maison de campagne du juge. Il n'y a pas de trace de lutte, pas d'empreintes, pas un seul témoin. Rien, à l'exception d'un coffre-fort hautement performant... mais vide. Le juge n'était pas riche, alors que cachait-il dans un tel coffre? Au bout de quelques mois, l'enquête n'a pas progressé d'un pouce. Le FBI est sur les dents. Et c'est là qu'intervient Malcolm Bannister.
Âgé de 42 ans, noir, avocat de profession, Malcolm a été pris dans une affaire bâclée par le FBI et la justice. Condamné à dix ans d'emprisonnement pour un crime qu'il n'a pas commis, il doit encore passer cinq années derrière les barreaux. Mais il lui reste une carte à jouer pour changer son destin. Une carte qui requiert de l'audace, du sang-froid et deux complices aux nerfs d'acier.
En prison, Malcolm a plus d'une fois servi d'avocat pénaliste à ses codétenus. Il a ainsi appris toutes les ficelles de la justice fédérale, notamment l'existence de l'article 35. Selon cette disposition légale, un détenu qui apporte des éléments permettant l'arrestation d'un criminel peut être libéré sans condition. Or Malcolm sait qui a tué le juge Fawcett, et pourquoi.
Ce que le FBI ignore, c'est que Malcolm est un justicier, et qu'il veut se venger des incompétents qui lui ont volé cinq années de sa vie. Jouant au chat et à la souris avec les agents fédéraux, il concocte une arnaque virtuose...
Auteur de renommée internationale, John Grisham a écrit plus de vingt-cinq romans, en majorité publiés par la collection «Best-Sellers» des Éditions Robert Laffont, dont les plus récents sont Chroniques de Ford County (2010), La Confession (2011) et Les Partenaires (2012).
Son site Internet : www.jgrisham.com

Et aussi...

Alice Munro, Trop de bonheur

Une femme est appelée au chevet de son amie d’enfance: elle se souvient de l’été qui a bouleversé leur existence. Une mère en deuil décide de changer d’identité et de tout reprendre à zéro. Une étudiante accepte les propositions indécentes d’un vieillard… Dans ce recueil, les personnages courent après le bonheur et tentent de surmonter un deuil, une crise conjugale ou une humiliation douloureuse. L’histoire qui clôt le livre évoque Sofia Kovaleskaïa, mathématicienne russe qui vécut à la fin du XIXe siècle et qui fut l’une des premières femmes à enseigner dans une université européenne. Mais les faits bruts, ceux qui nourrissent les biographies, ne constituent pour Alice Munro qu’un arrière-plan: elle passe la vie exemplaire de Kovaleskaïa, et celles de tous les protagonistes de Trop de bonheur, au filtre de l’intime, de la sensibilité, pour mettre en évidence les lignes de force invisibles qui guident chaque destin.
Alice Munro est née en 1931 au Canada. Elle est l’auteur d’une douzaine de recueils de nouvelles et d’un roman, traduits dans le monde entier. Lauréate de nombreux prix, dont le Man Booker International Prize, elle est considérée comme l’un des écrivains anglo-saxons les plus marquants de notre époque.

Bernard Quiriny, Monsieur Spleen

Poète, romancier, critique, Henri de Régnier (1864-1936) fut une sommité dans la littérature de son époque. Successivement chef de file des jeunes symbolistes, romancier à succès, pilier du Mercure de France, conteur fantastique et académicien français, il fut adoubé par Mallarmé, admiré par André Gide, haï par Montesquiou qu’il combattit en duel, et fréquenta tous les artistes de son temps. Il fut aussi l’époux cocu de Marie de Heredia, la fille du poète, qui lui donna un fils signé Pierre Louÿs… C’était aussi un être spleenétique et distingué, un mondain ironique, un mélancolique incurable et un homme infiniment sensible aux signes du passé et au passage du temps.
Ce livre tient du portrait libre, de l’hommage gratuit, et même on pourrait y déceler ici une sorte d’autoportrait fictif de Bernard Quiriny (une sorte de double, dont il s’amuse).
Né en 1978, Bernard Quiriny est l’auteur de L’Angoisse de la première phrase et de Contes carnivores, deux recueils de nouvelles fantastiques couronnés par de nombreux prix, notamment le prix de la Vocation, le prix Victor-Rossel et le prix du Style; et dernièrement d’Une collection très particulière. Il a également publié un roman, Les Assoiffées.