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jeudi 27 octobre 2016

La mort de Georges Thinès

Georges Thinès, scientifique autant qu'écrivain, mais authentique écrivain, avait 93 ans. Nous avions eu l'occasion de travailler ensemble, il y a longtemps, sur l'édition d'un de ses livres et cela avait été un bonheur. Sait-on que ce Belge a traduit les Poèmes anglais de Pessoa, disponibles en poche dans la collection Points?
Un bref éclairage sur deux de ses ouvrages, ceux à propos desquels je retrouve les articles que je leur avais consacrés.

Prix Rossel en 1973 pour ce roman, Georges Thinès est un écrivain peu banal. Comme écrivain, déjà, puisqu'il touche à tous les genres littéraires, de la poésie à l'essai en passant par le roman, bien sûr - Le tramway des officiers en est un - mais aussi par le théâtre. Mais il est aussi un scientifique de haut vol, qui a reçu le prix Francqui en 1971. Et il faudrait peut-être parler aussi de ses activités musicales pour comprendre comment cet homme est à la fois multiple et cependant profondément cohérent dans tout ce qu'il fait.
Au fond, c'est un regard de philosophe qu'il jette sur le monde, même quand il le traduit dans un livre comme celui-ci, en événements concrets situés dans un contexte précis: l'occupation allemande en 1940. Les personnages ont de la consistance, et le hasard qui les réunit chaque jour dans le même tramway permet d'interpréter non seulement leurs attitudes mais aussi tout un système totalitaire et, au-delà, la manière dont fonctionne l'humanité.

Roman ambitieux par conséquent, mais aussi très accessible, Le tramway des officiers est un assez bon condensé des questions qui préoccupent en permanence Georges Thinès.

Les Cités interdites, de Georges Thinès, est un recueil de poèmes qui se déploie en quatre mouvements terminés par «La Statue du lecteur»: «Langue inconnue, la seule du monde qu'écrit le lecteur dès qu'il jette un regard sur la page.» La place de cette dernière partie ne relève évidemment pas du hasard: Georges Thinès n'écrit pas seul, il cherche à entrer en communion avec celui qui le lit, à lui communiquer son insatiable appétit du monde. Car Les Cités interdites embrasse tous les lieux et toutes les époques, mêle les mythes au temps présent, touche à l'épopée et à la méditation... Livre total, ce recueil rejoint tous les autres ouvrages de son auteur - et l'on sait qu'il a touché à tous les genres ainsi qu'à des domaines très variés - en y ajoutant le sens musical qui fait de Georges Thinès non pas un touche-à-tout, fût-ce de génie, mais un humaniste de notre époque, espèce en voie de disparition dont il perpétue la saine tradition.
Rien de moins traditionnel cependant que son approche du monde et de la vie. De petits détails s'insèrent entre deux réflexions,- et tout cela navigue de conserve, avec un bel aplomb, sur les océans de la connaissance. C'est que les racines des poèmes plongent loin dans l'histoire de l'humanité et s'élèvent jusqu'aux rives de la philosophie. Malgré ce foisonnement de thèmes qui empêche, dans un premier temps, de saisir l'unité fondamentale de ce livre - qu'il faudra reprendre, et reprendre encore, pour en extraire tout le suc -, le nouvel ouvrage de Georges Thinès est plus lumineux qu'obscur. Il s'en dégage une sorte de confiance dans l'homme qui doit être un autre point commun entre les trois poètes rassemblés ici. Même si leurs voix sont différentes, ils se rejoignent dans une même fraternité d'humains.

dimanche 28 février 2016

La mort de Liliane Wouters

Un livre de Liliane Wouters, Trois visages de l'écrit, paraît dans quelques jours. Elle en a vu un exemplaire imprimé avant de disparaître à 86 ans - je dois l'information à Tanguy Habrand, pour la collection Espace Nord où sort ce volume.
Liliane Wouters était une grande dame tout court, et donc aussi des lettres belges. Rendue célèbre par une pièce de théâtre aussi pertinente que drôle, La salle des profs, elle était avant tout poète (je crois me souvenir qu'elle m'avait dit un jour ne pas aimer le mot "poétesse") et, à ce titre, avait reçu de nombreux prix littéraires, dont le Prix Goncourt de la poésie et le Prix Apollinaire.
On gardera néanmoins à l'esprit tous ses talents d'écriture, sans oublier ses travaux d'anthologiste. Pour ne rien en oublier, voici donc deux articles parus il y a longtemps déjà, en 1991 pour le poème et le théâtre, l'année suivante pour une grande anthologie établie avec Alain Bosquet.

Journal du scribe et Le jour du narval (Les Éperonniers, 1991)

Plutôt poète ou plutôt dramaturge ? Liliane Wouters ne se pose apparemment guère la question puisqu’elle poursuit ses travaux d’écriture dans les deux registres.
Journal du scribe avait déjà fait l’objet, en 1986, d’une édition à tirage limité. Elle a, depuis, complété son texte dont la version définitive vient donc de paraître. Elle y développe une voix d’écrivain porteuse de toutes les voix d’écrivains. Le scribe représente, dans ce journal poétique, la pérennité de l’écriture :

Je viens d’avant le souffle
du commencement.
Je n’aurai pas de fin.
Je, c’est-à-dire le
principe qui m’anime
et qui poursuivra son
voyage en me quittant.

La trace du calame sur les tablettes vient de loin. Il faut, pour lui rendre sa netteté, que des poètes comme Liliane Wouters entretiennent, de l’intérieur, le feu de la découverte de soi. Ici, le discours est clair, il ne souffre aucune ambiguïté. Ce texte est de ceux qu’on porte en soi comme un viatique, parce qu’il éclaire la voie à suivre. Elle n’est pas la même pour chacun, mais les différentes clefs d’interprétation du mystère de la création sont maintenant en notre possession.
C’est d’un autre mystère que nous entretient Le jour du narval : le pouvoir. La présence floue d’un animal mythique croisant dans les eaux proches d’une capitale annonce un malheur dans la famille royale. Et pourtant, en apparence, le malheur a déjà eu lieu puisque le frère du roi est mort au combat. Mais sa disparition est plus trouble qu’il y semblait, et il reste à comprendre ce qui s’est passé, en même temps que ce qui se passera quand tout le monde aura compris. Cette pièce est une fable. Sa lecture est, elle aussi, une expérience initiatique. On verra, à partir de mardi, comment son sens s’en dégage sur scène.
Toujours est-il que la publication simultanée d’un ouvrage poétique et d’une pièce de théâtre, qui en outre est montée, permet à Liliane Wouters elle-même de mesurer les différences entre les deux genres.
— Je suis un peu déconcertée. Je me suis dit qu’après tout, il y avait quand même un lien, mais je ne l’ai pas trouvé à première vue. Il y a chez moi une profonde différence entre les deux registres.
— D’où naît une pièce et d’où naît un poème ?
— C’est toujours une nécessité, évidemment. Il y a quelque chose de commun : on peut les porter en soi pendant des années. J’ai pensé pour la première fois il y a trente ans au thème du Jour du narval et j’ai aussi porté longtemps celui du Journal du scribe. Mais je n’y ai jamais pensé, c’est une somme de réflexions qui, un jour, ont abouti sous cette forme-là. Les deux correspondent à une très lente gestation, mais le poème s’élabore plus inconsciemment. Pour le théâtre, de temps en temps on voit surgir les personnages devant soi, on entend les répliques, on se dit qu’on va s’y mettre un jour. Et quand on s’assied devant sa table de travail, on sait à peu près où on va. Dans le poème, on ne le sait jamais…
— Le poème naîtrait-il davantage de l’écriture elle-même ?
— Peut-être. Mais le théâtre s’adresse quand même à un public. Donc on essaie de faire passer une communication. On pense toujours à l’autre en écrivant du théâtre, ou à l’effet produit sur une scène, tandis que dans un poème on ne pense pas du tout à cela. On pense simplement à écrire.
— Journal du scribe est en outre un poème sur l’écriture qui traverse le temps et qui se révèle plus forte que tout. Est-ce quelque chose que vous portez profondément en vous ?
— Je crois que, de tout ce que j’ai écrit, c’est ce que je voulais le plus dire. Je l’ai ressenti comme quelque chose, non seulement de littéraire, mais aussi d’extra-littéraire. Je me rendais compte que je travaillais ça comme un poème, bien sûr, d’ailleurs cela a été très très vite, j’en ai écrit la plus grande partie en moins d’une semaine, mais pour moi cela avait une importance autre. C’était comme le résultat d’une expérience de vie ou d’un voyage initiatique.
— Est-il possible de travailler en même temps à un recueil de poème et à une pièce de théâtre ?
— J’ai déjà essayé de mener les deux de front, mais quand je travaille à une pièce ou à un scénario, puisque j’écris aussi des scénarios maintenant, je ne parviens pas à poursuivre le poème. Je dois être dedans.
— Le théâtre pose des problèmes techniques qui n’existent pas dans la poésie. Après les pièces que vous avez déjà écrites et qui ont été montées, avez-vous eu le sentiment d’apprendre mieux la manière de résoudre ces problèmes ?
— Oui. Mais je ne le ressens souvent qu’au moment où je travaille avec le metteur en scène. J’aime bien travailler la pièce, dans son dernier stade, avec le metteur en scène lui-même. On pourrait toujours remanier une pièce. Pas les répliques, mais la succession des scènes, ou la situation en fonction des contraintes théâtrales. Ici, j’ai surtout resserré mon manuscrit, davantage encore dans le livre qu’à la scène.
— L’expérience avec différents metteurs en scène vous a-t-elle montré qu’il y avait plusieurs manières d’aborder le travail sur une pièce ?
— Oui. Certains travaillent davantage sur leurs fantasmes, d’autres davantage sur la précision.
— Quel type de metteur en scène est Bernard Damien ?
Je pense qu’il a un monde fantasmatique assez important, et je l’ai laissé libre de le développer. Je laisse toujours les metteurs en scène libres, d’ailleurs, pour une raison bien simple : quand j’ai écrit la pièce, elle est sortie de moi, c’est fini, il peut y avoir dix versions différentes, je ne serai peut-être pas d’accord avec l’une ou avec l’autre, avec toutes ou avec aucune, mais j’ai l’habitude de les laisser faire…

La poésie francophone de Belgique (1985-1992)

D’une anthologie, on peut tout dire. Parce qu’il est impossible, comme lecteur, d’être complètement du même avis que l’auteur – ici, les auteurs – de volumes qui, d’une certaine manière, réduisent un domaine à leurs propres choix quand on voudrait tant faire connaître d’autres textes, d’autres noms. Mais quand les concepteurs d’un ensemble comme celui-ci en viennent, dix ans après avoir débuté leur travail, à son terme, le moins qu’on puisse faire est d’en mesurer la portée.
Il faut le dire d’emblée, avant d’en venir au détail : c’est formidable ! Les deux volumes qui paraissent maintenant, et qui regroupent les poètes nés entre 1903 et 1962, sont de merveilleuses ouvertures vers des œuvres dont certaines, sans doute, sont très connues, mais dont d’autres gagnent à être revisitées avec le regard contemporain qui est celui de Liliane Wouters et d’Alain Bosquet. Sur la personnalité des deux auteurs de cette anthologie, il y aurait sans doute un avis à donner – certains, d’ailleurs, parmi les poètes qui s’estimaient mal traités, ne manquaient pas de le faire, en privé. Mais on ne peut leur reprocher d’avoir eu cette volonté de mener jusqu’à son terme une entreprise difficile, voire même suicidaire – Liliane Wouters nous a dit plusieurs fois, avant la publication de ces deux derniers volumes : Je prépare mon gilet pare-balles. Et si d’autres, à leur place, auraient été capables de le faire, pourquoi ne l’ont-ils pas fait ? De toute manière, comme les deux compilateurs le disent humblement dans les préfaces des troisième et quatrième tomes, ils n’ont fait qu’un choix provisoire. L’épreuve du temps n’est pas encore venue sanctionner les goûts ni les enthousiasmes, écrivent-ils à propos des poètes nés entre 1903 et 1926. Le tome quatre, nous le voulons ainsi, est par nature expérimental, ajoutent-ils pour les plus jeunes.
Tout est d’ailleurs en nuances dans ces deux volumes, et tant pis pour ceux qui mesurent l’importance relative des poètes au nombre de pages qu’on leur accorde. Il faut lire aussi les notices, brèves mais très pertinentes, et pleines de formules qui touchent juste – encore une fois, même si on ne partage pas complètement l’avis des auteurs –, pour mesurer la lucidité avec laquelle Liliane Wouters et Alain Bosquet ont lu et relu les recueils, parfois peu connus, où ils ont choisi les textes repris dans leur anthologie.
Le plus excitant, dans des ouvrages de cette nature, tient dans les découvertes et les redécouvertes. Qui pourrait parler avec pertinence d’Alexis Curvers comme poète, de Marcel La Haye, d’André Allard l’Olivier, de Franz Moreau, d’Emmanuel Harou, de Valère Coopmans, de Michel Lambiotte, de Fernand Imhauser, de Marianne Van Hirtum, de Paul De Troy ? Les voici présents parmi leurs pairs avec, de la part des anthologistes, une volonté clairement affirmée de remettre les pendules à l’heure, dussent ces pendules n’être en concordance avec la sensibilité des lecteurs que le temps d’un tour d’horloge.
Découvertes et redécouvertes (pensons à des poètes qui se sont, d’une manière ou d’une autre, absentés de l’actualité, comme Françoise Delcarte ou Jean Tordeur) vont de pair avec un certain recul devant des auteurs qui ne peuvent être ignorés mais qui irritent visiblement le couple Wouters-Bosquet. C’est un auteur qui se relit assez mal, un autre qui, parfois, consent à émerger de la gangue de ses illuminations feutrées, un troisième qui a publié un nombre excessif de textes, un autre encore chez qui des négligences, des hâtes, des répétitions atténuent des beautés réelles et, enfin, pour en finir avec des citations qu’on pourrait multiplier, celui pour qui l’exercice de protestation n’est pas toujours à l’abri de la complaisance.
De complaisance, ces quelques éclats le montrent à suffisance, on n’en trouve guère dans La Poésie francophone de Belgique. Au contraire : Liliane Wouters et Alain Bosquet manient avec un savant équilibre le bâton et l’encensoir, n’abusant ni de l’un ni de l’autre, accomplissant un travail considérable pour retenir, même chez des poètes dont une lecture rapide pourrait faire croire qu’ils ne méritent pas d’être retenus dans ce type d’ouvrage, le meilleur, ce qui peut toucher, dégageant parfois d’une gangue trop lourde la colonne vertébrale qui tient debout une voix presque étouffée sous les pages superfétatoires.
Liliane Wouters et Alain Bosquet ne se sont – cela paraît naturel mais combien d’autres auraient trouvé le choix inverse tout aussi naturel ? – pas cités dans leurs anthologies. N’oublions cependant pas qu’ils sont poètes eux aussi, et c’est sans doute d’ailleurs à l’aune de leur sensibilité qu’il faut lire et écouter ce choix, partial, partiel, mais surtout curieux de noms mal connus, méconnus, et qui méritent mieux que l’ignorance dans laquelle la paresse les retient.
Il y aurait, bien sûr, d’autres remarques à faire. Positives ou négatives. Qu’importe ! Ces livres existent, même sans la caution de l’Académie qui les publie – le « prière d’insérer » fait observer, finement, presque avec perversité, que les volumes relèvent uniquement de la responsabilité des deux auteurs, mais n’oublie pas de signaler qu’ils sont devenus entre-temps membres de cette institution. Ils sont une invitation à lire davantage, à aller plus loin, voire même à susciter la discussion. Tant mieux !

mardi 29 septembre 2015

Reflet brouillé dans un miroir

J'ai fait, la semaine dernière, une étrange rencontre avec moi-même. Étrange, parce que je ne me suis pas reconnu. L'effet, vous en conviendrez aisément, peut être troublant. Il le fut. Et m'a décidé à me lancer dans quelques recherches afin de déterminer qui, du miroir ou de moi, avait tort ou raison.
Suis-je bien celui que je dis et pense être? Ou un autre, tel qu'on le décrit ici?
Ici, c'est l'excellente anthologie de René Godenne, Nouvelles belges à l'usage de tous. Dans laquelle même les spécialistes de cet espace littéraire trouveront, je crois, quelques textes qu'ils n'attendaient pas. C'est la grandeur d'une anthologie que de proposer des découvertes et de quitter les chemins les plus prévisibles, arpentés par tous ceux qui avaient déjà, dans le passé, rassemblé quelque florilège en partant du même vaste corpus.
Et voilà que, dans une postface éclairée et bourrée de références - René Godenne est un impénitent bibliographe, qu'on le prenne comme un compliment -, je me croise donc. Je cite.
En 1986, on doit à un journaliste belge, Pierre Maury, Les 30 meilleures nouvelles de la littérature française (Liège, Marabout): une édition augmentée et remaniée des Vingt meilleures nouvelles françaises (1956, éd. Alain Bosquet); en 1987, le même Pierre Maury et Michel Dupuis imaginent – la gageure! – une anthologie des 20 meilleures nouvelles de la littérature mondiale (sans Belge!).
A priori, il est plaisant de constater que cet ouvrage déjà ancien et celui qui, en collaboration, lui a succédé dans la foulée ne sont pas totalement oubliés.
Mais je suis interloqué par la remarque: "une édition augmentée et remaniée" d'une précédente anthologie d'Alain Bosquet.
Car, même si ces travaux sont déjà lointains, il me semble bien me souvenir des longues recherches que j'avais effectuées en dehors, précisément, de toutes les autres anthologies, avec la prétention, certes naïve, de proposer mon choix et non de reproduire celui de quelques autres.
Travaux lointains, donc, et dont j'ai oublié un certain nombre de détails, à commencer par la liste des nouvelles élues pour figurer dans cet ouvrage impérissable - 29 ans après, en tout cas, il respire encore dans les marges, même s'il est épuisé depuis longtemps et ne se rencontre plus que chez les libraires de deuxième (ou de troisième, etc.) main.
Après m'être brièvement croisé, je suis donc reparti en quête de moi-même, ou plus exactement du sommaire de ces 30 meilleures nouvelles de la littérature française. Car j'ai égaré depuis longtemps mon dernier exemplaire d'auteur. Voici donc la table des matières.
  • Estula, ou des deux frères pauvres
  • Cortebarbe.  Les trois aveugles de Compiègne
  • Garin.  Du curé qui mangea des mûres
  • Le vilain mire
  • Jean Bodel.  Brunain la vache au prêtre
  • Rutebeuf.  Le testament de l’âne
  • Monseigneur de la Roche.  La VIIIe nouvelle
  • Jean de la Fontaine.  Comment l’esprit vient aux filles
  • Charles Perrault.  Le petit chaperon rouge
  • Mme de la Fayette.  La comtesse de Tende
  • Voltaire.  Micromégas
  • Denis Diderot.  Les deux amis de Bourbonne
  • Sade.  L’heureuse feinte
  • Charles Nodier.  La nonne sanglante
  • Stendhal.  San Francesco à Ripa
  • Honoré de Balzac.  Étude de femme
  • Prosper Mérimée.  Matéo Falcone
  • Jules Barbey d’Aurevilly.  Léa
  • Gérard de Nerval.  Octavie
  • Théophile Gautier.  Omphale
  • Charles Baudelaire.  Le joujou du pauvre
  • Gustave Flaubert.  La légende de St Julien l’Hospitalier
  • Villiers de l’Isle-Adam.  Le tueur de cygnes
  • Alphonse Daudet.  La chèvre de Mr Seguin
  • Émile Zola.  La fée amoureuse
  • Joris-Karl Huysmans.  Sac au dos
  • Guy de Maupassant.  La ficelle
  • Jules Renard.  La mort de Brunette
  • Marcel Proust.  Un dîner en ville
  • Guillaume Apollinaire.  La disparition d’Honoré Subrac

Qu'aurais-je pu aller puiser chez Alain Bosquet, dans les 20 meilleures nouvelles françaises qu'il avait élues trente ans avant que j'arrive avec mes choix? Pour le savoir, il fallait retrouver les siens. Ce sont ceux-ci:
  • Marguerite de Navarre. Continence d’une jeune fille
  • Madame de la Fayette. La princesse de Montpensier
  • Voltaire. Le monde comme il va
  • Diderot. Ceci n’est pas un conte
  • Restif de la Bretonne. Louise et Thérèse
  • Marquis de Sade. Augustine de Villeblanche
  • Vigny. Laurette ou le cachet rouge
  • Balzac. El Verdugo
  • Mérimée. Mateo Falcone
  • Gérard de Nerval. Octavie
  • Xavier Forneret. Le crétin et sa harpe
  • Théophile Gautier. Le petit chien de la Marquise
  • Gustave Flaubert. Hérodias
  • Villiers d’ l’Isle-Adam. Le désir d’être un homme
  • Léon Bloy. La fève
  • J.-K. Huysmans. Sac au dos
  • Guy de Maupassant. Boule de Suif
  • Colette. Belles de jour
  • C.-F. Ramuz. Amour
  • Georges Bernanos. Madame Dargent

Je compare. Nous avons, Alain Bosquet et moi, si je n'oublie personne, douze auteurs en commun, c'est-à-dire que dix-huit des miens ne se trouvaient pas dans son ouvrage. Et trois nouvelles sont présentes à la fois chez l'un et chez l'autre: celles de Prosper Mérimée, Gérard de Nerval et Joris-Karl Huysmans. Pour les deux derniers cités, j'ignore pourquoi j'ai intégré le même texte qu'Alain Bosquet - peut-être par simple convergence de goûts? Pour le premier, Mateo Falcone, je sais: la lecture de cette nouvelle, proposée par un enseignant, n'avait cessé de me poursuivre et il m'aurait semblé sacrilège de ne pas l'intégrer.
Conclusion: deux cas que je ne m'explique pas, mes motivations d'alors s'étant dissoutes dans les années qui ont passé depuis, cela ne me semble pas correspondre à "une édition augmentée et remaniée", mais plutôt à un travail original.
Désolé, René Godenne, cette fois, vous vous êtes trompé... Mais cela n'enlève rien à la valeur de votre anthologie.

lundi 27 octobre 2014

Un roman noir de la chute et de la rédemption

Le tueur mélancolique est une sorte de roman noir qui peut se lire comme tel, au premier degré, mais qui implique en même temps d'autres niveaux de compréhension.
Leonard Gründ est un inadapté de la société. C'est-à-dire qu'il pourrait être n'importe quoi tant cela lui importe peu, pour autant qu'on ne l'oblige pas à «arracher les portes», car il n'est pas du genre à prendre des décisions, à pousser son avantage, à forcer un adversaire. Les emplois qu'il occupe successivement sont abandonnés au fil du temps, avec un naturel déroutant : «Ces emplois duraient le temps d'une saison. L'ennui venait comme le froid en novembre, insidieusement, sans que j'y prenne garde. Et il arrivait toujours un matin où j'oubliais de me lever. Ainsi ai-je conclu jusqu'alors tout ce que j'avais commencé : par oubli ou par absence, par distraction. Ce n'est pas tout à fait moi qui dévisse, c'est l'horloge du temps qui continue, imperturbable, le jour précisément où j'avais sollicité sa pause.»
Désœuvré une fois de plus, et à court d'argent, il répond à une petite annonce pour se trouver engagé dans une agence de détectives où son travail comporte une grande part d'improbable. Il faut croire que cela lui convient à merveille, puisqu'il occupera le poste tout le temps du roman, le temps de connaître une aventure extravagante pour un homme qui n'a jamais pu se faire à la vie dès lors que celle-ci est liée à la mort.
Les missions de confiance qui lui sont attribuées requièrent bien peu de qualifications particulières, et il ne comprend pas très bien ce qu'il fait là. Il ne comprend pas non plus qu'il tombe dans un piège le jour où surgit la belle Helena, une exaltée dont la biographie épouse, selon les jours où elle la raconte, des profils changeants. Elle voit en Leonard Gründ une survivance des fastes viennois dont les valses et les miroirs l'éblouissent. Il ne devine pas tout de suite en elle l'instrument d'un destin qui doit le transformer en tueur, sous les ordres de son patron, Anatol Stukowski. La séduction opérée par Helena n'a d'autre but que de le pousser à accomplir un acte auquel il répugne : éliminer un vagabond qui erre dans la ville, accompagné d'une petite Indienne.
Encore se laisse-t-il, entraîné par la force d'inertie qui est une de ses principales caractéristiques, conduire sur le chemin devenu le sien. Mais, très vite, le personnage désigné comme sa victime, Abimaël Green, noue avec lui d'étranges liens. L'homme, pour vivre en compagnie d'autres déchus dans des lieux répugnants, n'est cependant pas ordinaire. Fasciné par la hauteur du ciel, abîmé souvent dans la contemplation silencieuse des étoiles, il paraît vivre dans un autre monde, à côté d'une mémoire jadis égarée.
Alors commence pour Leonard Gründ une tout autre mission, qu'il se donne cette fois à lui-même au mépris des consignes reçues: comprendre qui a demandé la disparition d'Abimaël et pourquoi. Cette quête le conduira sur les chemins hasardeux d'un passé dont il faut reconstituer la logique à partir de bribes éparpillées dans un labyrinthe.
L'errance sans but au gré de laquelle vivait jusqu'alors l'employé discret trouve un sens, et s'inscrit très précisément sur les traces d'une véritable rencontre avec lui-même, grâce à laquelle le personnage évanescent qu'il était prend une consistance forte.
Constellé de symboles qui sont autant de signes à travers lesquels se devine un parcours initiatique, le roman de François Emmanuel rend à l'humain une place prépondérante, devant laquelle les autres préoccupations s'effacent. C'est tout le charme de ce livre, façonné dans une langue d'une grande beauté, où les formules heureuses abondent, et qui nous réconcilie avec des sentiments parfois oubliés ou pour le moins négligés.

jeudi 19 décembre 2013

Les meilleurs poches de l'hiver (fin)

Les meilleures choses ont une fin, mon choix de livres au format de poche aussi. Comme il a été publié ici sans hiérarchie, simplement dans l'ordre chronologique des lectures (ce qui correspond à peu près à celui des parutions), tout est bon à mes yeux dans les sept parties de la sélection. Dont voici la dernière.


La deuxième nouvelle prolonge la première et lui donne son sens dans un petit livre luxueusement illustré par Kat Menschik. Dans sa jeunesse, le narrateur a attaqué une boulangerie mais le maître des lieux a offert le pain contre l’écoute de Wagner. Plus tard, marié, racontant cette histoire à son épouse, il est entraîné par celle-ci dans une nouvelle opération destinée à terminer ce qui avait à moitié échoué. C’est drôle et poétique, digne de Murakami.

Charlotte Rogan, Les accusées

Deux ans après le Titanic, un autre paquebot coule. Une quarantaine de passagers se retrouvent sur une chaloupe trop petite pour eux. Sous le commandement avisé mais dictatorial d’un officier, la vie s’organise. La mort aussi, jusqu’à la révolte des femmes et, après 21 jours de dérive, le sauvetage des rescapés. Ensuite, il faudra rendre des comptes et peser les responsabilités, devant un tribunal. Un huis clos saisissant qui brasse des thèmes multiples.

Maud Tabachnik, Désert barbare

Dans le désert de Sonora, le pire devrait être la soif, les températures et les bêtes sauvages. Les hommes sont pourtant capables d’être plus dangereux encore quand ils ont à leur tête un gourou complètement allumé, calqué sur le « modèle » de Charles Manson. Maud Tabachnik installe la terreur en grand et dans le détail. Elle trouve aussi chez quelques personnages plus positifs les moyens de lutter contre le mal absolu. Et tant pis si les moyens de cette lutte ne sont pas très orthodoxes.


Paru il y a plus d’un demi-siècle, en 1956, le premier roman de Guy Vaes a laissé dans la littérature de Belgique une trace aussi profonde et durable que l’impact d’une météorite. Laurent Carteras y subit un effacement progressif au fur et à mesure qu’il rencontre des gens qui ne le reconnaissent pas. Le récit importe moins que les impressions, posées couche après couche par une langue poétique et déliée, sans effets superflus et d’autant plus efficace. Chaque phrase « sonne » juste.

Alice Munro, Amie de ma jeunesse


Couronnée cette année par le Prix Nobel de littérature, Alice Munro ouvre ce recueil par la nouvelle qui lui donne son titre. La construction, faite de niveaux de narration emboîtés naturellement les uns dans les autres, est digne d’un gros roman. Mais la nouvelliste se contente de quelques dizaines de pages pour montrer le désarroi de ses personnages souvent féminins. Ainsi que leur manière de le surmonter, tant bien que mal, avec les moyens du bord.