Affichage des articles dont le libellé est Cambourakis. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Cambourakis. Afficher tous les articles

mercredi 24 juillet 2019

Double Nobel de littérature, les cotes de confiance des éditeurs

Les plus attentifs s'en souviennent peut-être, il n'y a pas eu de Nobel de littérature l'an dernier, histoire d'apaiser les esprits pollués par une affaire de prédation sexuelle doublée de forts soupçons de fuites sur quelques lauréats les années précédentes - il suffisait de voir comment certaines cotes s'était mises à grimper chez les parieurs quelques heures avant la proclamation pour se douter qu'il y avait quelque chose de pourri au royaume de Suède.
Donc, en 2019, le jeudi 3 ou la semaine suivante, le 10, deux noms (au moins, car il a parfois existé des situations de partage du Nobel de littérature, même si c'est moins fréquent que dans les domaines scientifiques) seront annoncés.
Dans le monde entier, les éditeurs sont évidemment attentifs à l'événement et tentent souvent de l'anticiper. Car, s'il est presque impossible de prédire les noms des lauréats ou lauréates, il en est qui, souvent cités depuis des années, sur lesquels les projecteurs restent fixés en permanence. Et, puisque l'attribution d'un Nobel dope les ventes d'un livre qui vient de sortir (les ventes des livres précédents aussi, bien sûr, quoique dans une moindre mesure), on se presse en rangs serrés pour proposer, en septembre et début octobre, des ouvrages signés d'écrivains et écrivaines nobélisables. Les paris des éditeurs sont intéressants à observer. En voici quelques-uns.

Depuis le succès international de la série télévisée La servante écarlate, plus personne n'ignore le nom de Margaret Atwood. L'autrice canadienne est connue des lecteurs depuis un temps bien plus long - le roman était d'ailleurs paru en 1985 pour sa version originale et deux ans plus tard en français (traduit par Sylviane Rué chez Robert Laffont). Cette année, nous aurons droit à la suite de son roman le plus célèbre. Il sort le 10 septembre aux Etats-Unis (en Italie le même jour, en Espagne deux jours plus tard) et était programmé en français pour le 7 novembre chez Robert Laffont. Mais la date de mise en vente vient d'être avancée au 10 octobre, une belle marque de confiance plutôt que de la précipitation, envers une écrivaine qui ne déparerait pas le palmarès du Nobel où il n'y a d'ailleurs pas tant de femmes... On pourra donc lire dès ce moment Les Testaments. Et rattraper en même temps La servante écarlate si on ne l'avait pas lu, puisqu'il ressort en même temps avec une préface inédite dont l'éditeur a bien voulu donner un extrait:
J’ai commencé [La Servante écarlate] à Berlin Ouest, en 1984 – oui, George Orwell regardait par-dessus mon épaule –, sur une machine à écrire allemande que j’avais louée. Le Mur était tout autour de nous. De l’autre côté, il y avait Berlin Est, et aussi la Tchécoslovaquie et la Pologne, que j’ai visités tous les trois à l’époque. Je me souviens de ce que me disaient les gens, et de ce qu’ils ne me disaient pas. Je me souviens des pauses significatives. Je me souviens que j’étais moi-même obligée de faire attention à ce que je disais, de peur de mettre quelqu’un en danger par inadvertance. Tout cela s’est retrouvé dans mon livre.

Un nouveau roman de Salman Rushdie est annoncé le 3 septembre chez Random House, aux Etats-Unis. Quichotte est, ce n'est difficile à imaginer, inspiré du classique de Cervantès. Replacé, bien entendu, à notre époque, où je me demande bien quels seront les moulins à vent contre lesquels il aura à combattre avec sa triste figure. Sauf erreur, c'est le quatorzième roman d'un auteur qui a retrouvé toute sa place dans la galaxie littérature après que celle-ci avait été un peu occultée par une fatwa envahissante à la parution des Versets sataniques - et bien qu'il ne s'en soit jamais totalement débarrassé.
A ma connaissance (mais on ne me dit pas tout), il n'y a pas de traduction française annoncée pour tout de suite.

Le Hongrois Laszlo Krasznahorkai n'est pas très connu du grand public, c'est dommage. Lauréat de nombreux prix littéraires, il a publié des romans impressionnants comme Seiobo est descendue sur terre, le dernier traduit en français (par Joëlle Dufeuilly, chez Cambourakis) ou Guerre & Guerre. Les nouvelles de Sous le coup de la grâce (traduites par Marc Martin chez Vagabonde) sont au même niveau d'intelligente sinuosité. En français, Cambourakis publiera le 4 septembre, dans une traduction de Joëlle Dufeuilly, une longue nouvelle, Le dernier loup, en même temps que la collection de poche d'Actes Sud, Babel, rééditera Seiobo est descendue sur terre.
Et, puisqu'il n'y a pas que la langue française, il est bon de savoir qu'en septembre paraîtra chez New Directions la traduction en anglais de Baron Wenckheim's Homecoming.

On n'oubliera pas de remarquer combien les Editions Belfond continuent de croire aux chances de Haruki Murakami, souvent cité, candidat malheureux jusqu'à présent. Le 3 octobre paraîtra Profession romancier, un ouvrage publié au Japon en 2015.
Et on ajoutera celles et ceux auxquels je n'ai pas pensés mais que l'Académie suédoise n'aura peut-être pas oubliés...

jeudi 17 décembre 2015

En rayon : Eudora Welty, «Le brigand bien-aimé»

Les œuvres des écrivains sont comme les amis et connaissances d'une vie. Il y a des personnes qu'on ne cesse jamais de fréquenter et d'autres dont, parfois sans raison, la présence s'efface. Il en va ainsi, en ce qui me concerne, d'Eudora Welty. Je me souviens d'avoir lu, publiées chez Flammarion, les traductions de certains de ses livres. Mais ne me demandez pas lesquels, ni même de quoi cela parlait. J'en garde une impression agréable, qui ne repose cependant sur rien de précis. En fouinant dans les rayons de ma bibliothèque, je retrouve la traduction du Brigand bien-aimé par Sophie Mayoux, dans une réédition, sortie l'an dernier chez Cambourakis. Comment cela a-t-il pu m'échapper? Consolation: en février, cet ouvrage reparaît en poche, dans la collection Points. Une nouvelle occasion d'y revenir. Commençons déjà par la première page.

Le jour touchait à sa fin lorsqu’un bateau accosta à l’Embarcadère de Rodney, sur le Mississippi. Clément Musgrove, planteur innocent, chargé d’un sac d’or et de nombreux cadeaux, en débarqua. Il avait voyagé depuis la Nouvelle-Orléans sans rencontrer aucun péril, et son tabac avait été vendu à bon prix aux hommes du Roi. À Rodney l’attendait un cheval qu’il avait mis à l’écurie en prévision de son retour, et il comptait passer la nuit là, à l’auberge, car bien des dangers le guettaient sur le chemin de sa demeure. Au moment où il posait le pied sur le rivage, un soleil couleur de sang sombrait dans le fleuve et, simultanément, le vent se leva et couvrit le ciel de nuages noirs, jaunes et verts, gros comme des baleines, qui passèrent devant la face de la lune. Le fleuve était couvert d’écume, et les bateaux arrimés à l’embarcadère, ballottés par les vagues, tiraient sur leurs amarres. Du fleuve comme de la falaise se dégageait une même lumière verte de frondaison, et du bord de l’eau on voyait trembler et vaciller les flambeaux rouges qui jalonnaient l’Embarcadère-au-pied-de-la-Colline et grimpaient le long de la falaise, jusqu’à la ville. On entendait comme des bruits d’ailes, des bruits de hâte et de cavalcade, venus des voitures qui roulaient précipitamment dans les rues enténébrées, des gorges beuglantes des bateliers, venus de toute la nature sauvage qui se gonflait et se contractait dans le vent, pressant son halètement farouche tout contre les petites galeries de Rodney, faisant basculer une cloche dans un des clochers, ébranlant le fort, abattant un arbre sur le champ de courses.
Son sac d’or serré dans sa main, Clément se dirigea vers la première auberge qu’il vit au pied de la colline. Elle était tout illuminée et résonnait de chants.
Clément entra, alla droit sur l’aubergiste et demanda : « Avez-vous un lit pour la nuit, où je ne serai pas dérangé jusqu’au matin ?
— Certes, répondit l’aubergiste en brossant sa longue moustache – c’était un Anglais.
— Mais où avez-vous donc laissé votre oreille droite ? » dit Clément en indiquant du doigt le lieu de cette absence. Comme tous les innocents, il était fier dès qu’une chose au monde lui donnait l’occasion de se montrer astucieux.
Et l’aubergiste fut contraint de reconnaître qu’il avait laissé l’oreille fixée à une croix, sur une place de marché dans le Kentucky, pour avoir volé des chevaux.