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mardi 14 mai 2019

David Foenkinos, c’est presque ça

La fréquentation de Charlotte Salomon, personnage de Charlotte (2014), a fait de toute évidence grandir David Foenkinos, lui a donné une gravité qui manquait à la plupart de ses livres précédents, miracles plus ou moins réussis de funambulisme où les effets de manche masquaient l’essentiel du propos. C’était peut-être le but, d’ailleurs : disparaître derrière les phrases comme Antoine Duris, dans Vers la beauté, progresse « dans l’art de l’invisibilité ». Il était un maître de conférences apprécié, voire adulé par les étudiants, le voici gardien de salle au musée d’Orsay. Evidemment surqualifié pour ce travail, ce qui ennuie un peu la DRH, Mathilde Mattel. Plus exactement, elle ne comprend pas pourquoi, sur le chemin d’une brillante carrière, auteur d’articles remarqués, il se place ainsi en retrait.
Antoine lui-même ne semble d’ailleurs pas savoir ce qui l’a conduit à cette décision qu’il a dissimulée derrière une fausse piste : il a dit à tout le monde qu’il prenait un congé sabbatique d’un an dans un endroit isolé, sans contacts avec son réseau de relations, pour écrire un roman. Seule sa sœur ne l’a pas cru. « Eléonore était trop proche de lui pour admettre qu’il ait pu partir ainsi, sans même dîner avec elle une dernière fois. Sans même passer embrasser sa nièce avec qui il adorait jouer. »
Eléonore n’a pas tort. De là à percer un mystère sur lequel Antoine a jeté un voile, il y a du chemin à faire et David Foenkinos y passera la presque totalité de Vers la beauté. Fournissant au passage, à plusieurs reprises et avec variations, une justification de son titre. Ce n’est pas le plus ardu : Antoine est historien de l’art, il travaille désormais au musée d’Orsay, il se perd dans un dialogue muet avec une toile de Modigliani : « Face à un tableau, nous ne sommes pas jugé, l’échange est pur, l’œuvre semble comprendre notre douleur et nous console par le silence, elle demeure dans une éternité fixe et rassurante, son seul but est de vous combler par les ondes du beau. »
Et il y a Camille, surtout Camille. Dont on ne dira rien, presque rien, bien qu’elle soit centrale dans un roman où la première apparition de son nom, au quart de l’ouvrage, se fait sur une pierre tombale. Elle est la force autant que la faille de Vers la beauté. D’une part, elle incarne une sorte de pureté idéale dont on sait qu’elle est aussi le lieu idéal de la souillure pour certains, voilà pour la force. Mais elle est, en raison d’événements trop prévisibles, la faille qui traverse le récit avant sa fin et en rend la dernière partie moins solidaire de l’ensemble, comme une pièce rapportée en dernier recours, faute d’avoir trouvé mieux.
On s’est donc plutôt emballé pour l'avant-dernier roman de David Foenkinos, jusqu’au moment où il est retombé dans le travers de la facilité. Après avoir, il faut quand même le souligner, avoir tenu presque toute la distance, de quoi susciter des applaudissements modérés.

lundi 26 septembre 2016

David Foenkinos et le rire du perdant

David Foenkinos a le goût des personnages posés à côté d’eux-mêmes, passant leur temps à s’observer tout en guettant les réactions de leur entourage. Parfois, il donne l’impression de tourner à vide, dans une tentative un peu vaine de construire un roman qui s’effiloche au fur et à mesure de la lecture. Mais il arrive au contraire que les ingrédients se lient pour faire une sauce très correcte. C’est le cas dans La tête de l’emploi où Bernard a des arguments, et surtout des contre-arguments, pour nous retenir.
Car Bernard est un champion de l’échec et l’échec est drôle quand il est porté à la perfection. La fée qui s’est penchée sur le berceau du héros, un demi-siècle plus tôt, devait être une sorcière pour glisser ce prénom à l’oreille des parents : « je ne trouve pas que ce soit un prénom gagnant. Dans cette identité qui est la mienne, j’ai toujours ressenti le compte à rebours de l’échec. »
Depuis, les années ont passé, souvent en silence car on se déplace en patins chez les parents de Bernard. La parole semble réservée à Nathalie, l’épouse de Bernard, psychologue et toujours prête à utiliser son conjoint comme cobaye. Comme il a tendance à voir tout en noir, l’exercice est excellent. Pour elle. A propos de mauvais pressentiment, voire d’angoisse, Alice, leur fille, joue son rôle. Elle a vingt ans et vient de quitter la maison familiale pour le Brésil, où Bernard l’imagine déjà s’amourachant d’un joueur de bossa nova…
Evidemment, au travail, ça ne va pas beaucoup mieux. La banque où Bernard est conseiller financier subit le contrecoup de la crise économique mondiale, il faut se séparer de quelques collaborateurs. Pas Bernard, non : il a la tête de l’emploi, quelque chose de rassurant qui pousse le directeur à le placer de plus en plus à la caisse, au contact direct de la clientèle. Celle-ci, du coup, en mesurant l’étendue de la rétrogradation qu’il a subie, perd confiance. Et Bernard, son emploi. Puis son épouse. Il va falloir rebondir. Personne ne l’aide, bien sûr. Sauf ses parents. Mais il y a encore quelque chose de tordu dans cette histoire.
Avouons-le : on a ri. Et conclu que David Foenkinos est toujours meilleur quand il écrit sans prétention.

samedi 24 janvier 2015

La reine des ventes

Tout, sauf une surprise: le livre qui s'est le plus vendu l'année dernière en France, bien qu'il soit paru dans les premiers jours du dernier quadrimestre, est celui de Valérie Trierweiler, Merci pour ce moment. 603.300 exemplaires, d'après le top 50 établi par GfK pour Livres Hebdo. Et, puisque le cinéma a décidé d'en tirer des images, il est probable que ce succès connaîtra une nouvelle flambée quand le film sortira en salles. Comme ce sera le cas, incessamment sous peu, pour Fifty shades (je ne sais pas pourquoi on est revenu au titre en V.O.), d'E.L. James, dont le premier volume au format de poche se place sur la deuxième marche de ce podium, avec 575.600 exemplaires.
Oui, on peut donc encore faire fortune avec un livre, mais il faut que celui-ci pique la curiosité et pénètre les alcôves qui nous sont habituellement, dans la vie normale, inaccessibles...
Eric Zemmour et son Suicide français n'ont pas tout à fait pris la forme du tsunami idéologique et commercial qu'espéraient ses partisans - ils avaient annoncé que le livre allait atteindre et dépasser les chiffres de vente de celui de l'ex-première compagne. On en reste assez loin, avec 338.200 exemplaires, pour la douzième place du classement et avec, il est vrai, une existence plus brève d'un mois.
Et la littérature, dans tout ça? Pour ne vexer personne, et surtout pas les lecteurs accrochés à leur best-seller comme à un doudou, on se contentera de relever les ventes et les classements des lauréats de prix littéraires.
La réédition au format de poche de La vérité sur l'affaire Harry Quebert, de Joël Dicker, est dixième (375.700 exemplaires).
Charlotte, de David Foenkinos, quatorzième (319.900 exemplaires).
Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, de Patrick Modiano, quinzième (285.400 exemplaires).
Pas pleurer, de Lydie Salvayre, vingt-cinquième (227.100 exemplaires).
Au revoir là-haut, de Pierre Lemaitre, toujours en grand format, quarante-et-unième (167.800 exemplaires).
Et... c'est tout pour les prix littéraires - encore avez-vous noté comme nous que trois de ces titres seulement ont été couronnés en 2014.

mercredi 19 novembre 2014

Prise de bec autour du Goncourt des Lycéens

David Foenkinos attise les passions, qui l'eût cru? Après le Goncourt des Lycéens qui succédait au Renaudot pour Charlotte, David Caviglioli a publié hier soir, sur le site de L'Obs, dans sa partie Bibliobs, un article, "Charlotte": le problème avec Foenkinos, que j'aurais volontiers signé si j'avais son talent. Je vous conseille vivement de le lire toutes affaires cessantes. Je lui ai en tout cas, lors d'une délibération secrète avec moi-même, décerné le Prix du Meilleur Article de la Rentrée sur David Foenkinos. D'avoir ensoleillé les premiers moments de ma journée, à une heure où le soleil se trouvait encore de l'autre côté de l'horizon, méritait bien ça.
Tout le monde n'a pas apprécié autant que moi, si j'en juge par le tweet posté en réponse par Bernard Lehut, journaliste littéraire à RTL. Jugez vous-mêmes.


Tout le monde a le droit d'apprécier les livres de David Foenkinos et, partant, les choix du Renaudot ainsi que du Goncourt des Lycéens. On a aussi le droit d'apprécier moins, de le dire, de l'écrire.
Mais s'il y avait, plutôt qu'un problème avec Foenkinos, un problème avec le Goncourt des Lycéens?
Avant d'expliquer pourquoi je me pose la question, il faut dire quand même, non pour désamorcer les remarques aigres-douces que cette note de blog suscitera peut-être, mais parce que je le pense sincèrement, pourquoi c'est bien, le Goncourt des Lycéens.
C'est bien parce qu'une génération réputée réfractaire à la lecture se trouve confrontée à de la littérature contemporaine et que les participants aux jurys, à différents niveaux, se passionnent, si j'en crois ce que je lis ici ou là (et j'ai très envie de le croire), pour leurs lectures.
C'est bien parce que, repensant à la manière dont j'ai abordé la littérature à l'âge de ces lycéens, je me rappelle que les enseignants donnaient l'impression de la présenter comme une langue aussi morte que le latin - car j'étudiais aussi, ou plutôt j'étais censé étudier le latin. Et voici, pour ces jeunes jurés, des livres publiés de frais ainsi que des rencontres avec des auteurs en chair et en os. (Je n'avais que l'os, à mon époque et dans mon milieu.)
C'est bien parce qu'un prix littéraire de plus reste, malgré tout le mal qu'on peut penser du système, une occasion de projeter un livre, des livres, dans l'actualité. Jamais je ne m'en lasserai, quels que soient ces livres et leurs mérites ou défauts respectifs.
MAIS...
Le revers de la médaille, ce sont peut-être bien les rencontres des candidats au Goncourt des Lycéens avec celles et ceux qui vont choisir entre eux.
Car enfin, qu'y a-t-il de plus important que le texte dans un livre? Celui qui l'a écrit a-t-il pour fonction d'en être l'auteur ou de le défendre? (J'ai failli dire: de le vendre.) La chair et l'os s'animent, sont plus ou moins sympathiques, et qui va me faire croire que cela n'influence pas le jugement des lecteurs, amenés à oublier les éventuelles scories d'un ouvrage parce que son auteur en parle si bien / qu'il est si beau / qu'il est drôle / qu'il a une présence... une présence, quoi, presque une aura?
Donc, le Goncourt des Lycéens est-il attribué à un roman ou à son auteur?
Vous me direz qu'il en va peut-être de même pour les prix littéraires traditionnels, le milieu de l'édition étant, comme tous les milieux, propre à engendrer amitiés ou inimitiés qui pèsent probablement au moment des votes.
Certes. Il n'empêche que le couronnement de David Foenkinos (et les votes pour Grégoire Delacourt) s'explique mieux quand on se pose des questions de ce genre.

mardi 18 novembre 2014

Encore David Foenkinos au Goncourt des Lycéens

Il n'en avait pas assez avec le Renaudot? Il fallait vraiment donner aussi à Charlotte le Goncourt des Lycéens? Dans une saison des prix littéraires qui ne se passait pas trop mal, cela fait un peu tache. Je vous ai déjà dit, il y a deux semaines, tout ce que je pensais du nouveau roman de David Foenkinos, je ne vais donc pas recommencer.
Mais quand même, les jeunes, ce n'est plus ce que c'était...
Hein? Il y a quelqu'un qui a dit: "Vieux con!"?
Si, si, j'ai entendu...
Lisez-le donc.
Je connais de bons lecteurs qui se sont arrêtés avant la cinquantième page. J'ai fait l'effort d'aller jusqu'au bout. Allez-y, vous m'en direz des nouvelles!
Mais, je vous en prie, ayez ensuite un petit, tout petit mouvement de curiosité pour prendre le temps de lire autre chose. Tiens, chez le même éditeur, par exemple, et si vous aimez la couverture blanche, il y a un roman d'Eric Reinhardt...

mercredi 5 novembre 2014

Le Renaudot à David Foenkinos

Je ne vais pas me fâcher avec les jurés du Prix Renaudot, ils ont fait ce qu'ils ont voulu et, si David Foenkinos, lauréat cette année avec Charlotte, est ainsi consolé de n'avoir pas reçu le Goncourt, c'est très bien. Il a quand même fallu six tours pour dégager une majorité en sa faveur avec cinq voix contre trois aux Inoubliables, de Jean-Marc Parisis (qui n'avait été retenu dans aucune sélection préliminaire) et une à Kamel Daoud.
Tout le monde le dit : Charlotte serait le meilleur livre de David Foenkinos. Avec audace, osons l’affirmation non conditionnelle : Charlotte est le meilleur livre de David Foenkinos. De là à hurler au chef-d’œuvre, il reste du chemin. Du moins l’auteur de La délicatesse a-t-il mis de côté l’élégante facilité qui faisait son succès pour oser, sur un sujet grave, une forme inhabituelle. Cela ressemble à des vers libres – la poésie en moins, cependant. Double rupture, donc, avec ce qu’on croyait être sa manière. Il ne faut jamais ranger les écrivains dans des cases définitives, ils sont capables de nous étonner, ou au moins d’essayer.
La forme, explique-t-il dans l’ouvrage, s’est en quelque sorte imposée à lui par l’impossibilité de faire autrement : « Je n’arrivais pas à écrire deux phrases de suite. / Je me sentais à l’arrêt à chaque point. / Impossible d’avancer. / C’était une sensation physique, une oppression. / J’éprouvais la nécessité d’aller à la ligne pour respirer. »
La vie de son personnage, telle qu’elle s’est déroulée, telle qu’il la reconstitue, est en effet assez sombre pour briser les grandes envolées. Charlotte Salomon, jeune plasticienne qui aurait pu éclore à Berlin si elle n’avait pas été juive et si les nazis n’avaient pas été au pouvoir, traduira dans son œuvre, réalisée en grande partie dans le sud de la France après sa fuite, les déchirures intimes dont elle a souffert autant qu’elles l’ont construite. Puis mourra à Auschwitz, à 26 ans, enceinte.
David Foenkinos revendique une source principale : Vie ? ou Théâtre ?, une suite qui intègre à la peinture textes et musique. Mais comment traduire en mots, même en allant très souvent à la ligne, les vagues puissantes surgies du passé et la manière dont elles éclaboussent les tableaux ? Il reste l’émotion, moyen de transmission imparfait. Mais c’était le seul dont disposait David Foenkinos. Certes, ce n’est pas rien et l’expérience romanesque conduite avec Charlotte a le mérite de l’honnêteté, jusque dans l’aveu de ses limites. On aurait aimé quelque chose de plus.

Le Renaudot essai va à un curieux mais fascinant ouvrage de Christian Authier, De chez nous, où il se définit comme un irrégulier dans la société telle que nous la connaissons. et où, surtout, il cherche à en regrouper d'autres pour former une sorte de famille assez hétéroclite mais où les liens sont cependant profonds entre les différents membres. Convoqués "chez nous", des vignerons à l'ancienne, le général De Gaulle, des amis... Des affinités qui finissent par constituer une sorte d'évidence.


Enfin, Le garçon incassable, de Florence Seyvos, reçoit le Renaudot poche.
Certains enfants tombent et ne s’en remettent jamais. D’autres rebondissent sans mal et deviennent célèbres. Dans la première catégorie, Henri, que la narratrice a toujours considéré comme un frère presque normal. Dans la seconde, Buster Keaton, sur qui elle enquête pour écrire un livre. Les deux destins, aussi dissemblables que possible, se rejoignent dans son esprit. Elle relie les fils de leurs vies, à distance mais avec un sens aigu de l’émotion dégagée par ce qui leur survient.

mardi 7 octobre 2014

Sept de moins pour le Goncourt

Cela se resserre. L'académie Goncourt a retenu huit romans dans sa deuxième sélection, contre quinze la première fois. On s'attarde sur les écrivains qui ont disparu? Adrien Bosc, Grégoire Delacourt, Fouad Laroui, Gilles Martin-Chauffier, Mathias Menegoz, Joy Sorman, Eric Vuillard. Assez normal pour certains, dommage pour d'autres.
Dans la liste resserrée, je note la présence de deux romans parus bien avant la rentrée littéraire: celui de Kamel Daoud, dont je vous parlais à l'occasion du Prix des Cinq Continents de la Francophonie (et dont Bernard Pivot disait le plus grand bien dans sa chronique du JDD), et celui d'Emmanuel Ruben, que je ferais bien de lire avant qu'il disparaisse des écrans radars.
Car Eric Reinhardt semble toujours être le grand favori de cette année - je dis cela parce que j'espère qu'il n'en va pas de même de David Foenkinos, dont le maintien commence à m'inquiéter...
Voici donc ceux qui restent:
  • Kamel Daoud. Meursault, contre-enquête (Actes Sud)
  • Pauline Dreyfus. Ce sont des choses qui arrivent (Grasset)
  • Clara Dupont-Monod. Le roi disait que j’étais diable (Grasset)
  • Benoît Duteurtre. L’ordinateur du paradis (Gallimard)
  • David Foenkinos. Charlotte (Gallimard)
  • Eric Reinhardt. L’amour et les forêts (Gallimard)
  • Emmanuel Ruben. La ligne des glaces (Rivages)
  • Lydie Salvayre. Pas pleurer (Seuil)

Si j'avais à voter, je choisirais Pas pleurer, de Lydie Salvayre, qu'on se le dise.

mercredi 20 août 2014

Le bilan de la rentrée littéraire

Je vous entends déjà. Qu'est-ce qui lui prend? Il est devenu fou, ce blogueur, ou quoi? Comment peut-il nous annoncer le bilan de la rentrée littéraire alors qu'elle commence aujourd'hui? Il a acheté une boule de cristal, il était mal éveillé ce matin et il a cru voir des choses dans le marc de café?
Et pourtant... Ce bilan, appelez-le pré-bilan si vous voulez, repose sur des données objectives, la transposition dans les faits des grandes manœuvres entreprises depuis le mois de mai au moins, voire plus tôt, dans les maisons d'édition qui pèsent sur la rentrée littéraire. Et qui pèseront, un peu plus tard, sur les débats des prix littéraires.
Il suffit de lire les messages reçus ces derniers jours en provenance d'éditeurs ou d'attaché(e)s de presse dans des maisons plus modestes pour percevoir la crainte de n'être déjà plus dans la course. Si ma modeste contribution à l'information littéraire peut jouer un rôle, je peux essayer de les rassurer: leurs livres seront lus aussi. Et pas seulement par moi, j'en suis persuadé.
Mais si je prends les quatre listes établies par les rédactions du Point, de Lire, de France Culture ainsi que par les libraires et les adhérents de la Fnac, il me semble disposer d'un indicateur assez fiable à propos des titres dont on va beaucoup parler dans les semaines qui viennent - dont on a déjà commencé à parler. En tenant compte de ce que toutes ces listes ne sont pas closes et qu'il faudrait leur ajouter, le moment venu, les choix effectués par les libraires, en première ligne pour défendre leurs romans préférés (ou ceux dont les éditeurs leur ont fait croire qu'ils devraient être leurs préférés). Livre Hebdo devrait publier cet autre palmarès d'ici peu. Le tableau composé à partir de ces différentes listes, que vous pouvez consulter ici, est donc encore évolutif.

Ils ont été nommés quatre fois sur quatre, et Gallimard est bien servi:

  • David Foenkinos. Charlotte (Gallimard)
  • Eric Reinhardt. L'amour et les forêts (Gallimard)


Trois fois sur quatre:

  • Olivier Adam. Peine perdue (Flammarion)
  • Frédéric Beigbeder. Oona & Salinger (Grasset)
  • Jean-Marie Blas de Roblès. L'île du point Némo (Zulma)
  • Emmanuel Carrère. Le royaume (P.O.L.)
  • Patrick Deville. Viva (Seuil)
  • Marie-Hélène Lafon. Joseph (Buchet-Chastel)
  • Laurent Mauvignier. Autour du monde (Minuit)

Et 73 autres ouvrages sont cités une ou deux fois, ce qui ouvre quand même des perspectives assez larges.
A suivre, bien entendu, à présent que nous y sommes, dans cette rentrée...

dimanche 10 août 2014

Vers la rentrée (11) avec David Foenkinos

Il m'a souvent énervé, David Foenkinos. En guise de style, il pratique généralement un maniérisme qui m'éloigne de ses romans au lieu de m'en rapprocher. C'est moins sensible ici, malgré une disposition du texte à propos de laquelle il apporte quelques arguments (dans la citation que fait l'éditeur, ci-dessous). Mais il met en scène, dans Charlotte, un destin auquel on reste difficilement insensible. Un point pour lui.

Charlotte, selon son éditeur

«Pendant des années, j’ai pris des notes.
J’ai cité ou évoqué Charlotte dans plusieurs de mes romans.
J’ai tenté d’écrire ce livre tant de fois.
Entre chaque roman, j’ai voulu l’écrire.
Mais je ne savais pas comment faire.
Devais-je être présent?
Devais-je romancer son histoire?
Quelle forme cela devait-il prendre?
Je n’arrivais pas à écrire deux phrases de suite.
Alors, je me suis dit qu’il fallait l’écrire comme ça.»
Ce roman retrace la vie de Charlotte Salomon, artiste peintre morte à vingt-six ans alors qu'elle était enceinte. Après une enfance à Berlin marquée par une tragédie familiale, Charlotte est exclue progressivement par les nazis de toutes les sphères de la société allemande. Elle vit une passion amoureuse fondatrice, avant de devoir tout quitter pour se réfugier en France. Exilée, elle entreprend la composition d'une œuvre picturale autobiographique d'une modernité fascinante. Se sachant en danger, elle confie ses dessins à son médecin en lui disant: «C'est toute ma vie.» Portrait saisissant d'une femme exceptionnelle, évocation d'un destin tragique, Charlotte est aussi le récit d'une quête. Celle d'un écrivain hanté par une artiste, et qui part à sa recherche.

L'auteur, David Foenkinos

Charlotte est le treizième roman de David Foenkinos. Il a publié entre autres Les Souvenirs et Je vais mieux. Ses livres sont traduits en quarante langues. En 2011, son frère et lui ont adapté au cinéma La Délicatesse, avec Audrey Tautou et François Damiens.

Les premières lignes

Charlotte a appris à lire son prénom sur une tombe.

Elle n’est donc pas la première Charlotte.
Il y eut d’abord sa tante, la sœur de sa mère.
Les deux sœurs sont très unies, jusqu’à un soir de novembre 1913.
Franziska et Charlotte chantent ensemble, dansent, rient aussi.
Ce n’est jamais extravagant.
Il y a une pudeur dans leur exercice du bonheur.
C’est peut-être lié à la personnalité de leur père.
Un intellectuel rigide, amateur d’art et d’antiquités.
À ses yeux, rien n’a davantage d’intérêt qu’une poussière romaine.
Leur mère est plus douce.
Mais d’une douceur qui confine à la tristesse.
Sa vie a été une succession de drames.
Il sera bien utile de les énoncer plus tard.

mardi 27 mai 2014

David Foenkinos dans la douleur

David Foenkinos est un écrivain fétiche. Depuis Le potentiel érotique de ma femme (2004) et surtout La délicatesse (2009), dont il avait cru être capable de tirer un film, il gagne à tous les coups – en littérature, pas au cinéma. Les souvenirs (2011) l’avaient même lancé, à la grande surprise de lecteurs plus critiques, dans la course aux prix littéraires d’automne. On se disait qu’il pourrait maintenant recopier un annuaire téléphonique et bien vendre malgré tout son livre.
Il n’est pas allé jusque-là dans Je vais mieux. Mais quand même : un chapitre sur deux est constitué de deux lignes. La première fournit, sur une échelle de 1 à 10, l’intensité de la douleur ressentie par le narrateur. La seconde, en quelques mots, parfois même un seul, décrit son état d’esprit. De « inquiet » à « vers l’avenir », en passant par « combatif » ou « au milieu de nulle part ». Des ponctuations, en somme, entre des chapitres constitués, comme tout chapitre digne de ce nom, de phrases avec des descriptions et des dialogues censés faire avancer le roman. Avec aussi, tic d’écriture auquel David Foenkinos renonce rarement, des notes en bas de page.
Un soudain mal de dos est à l’origine de tous les malheurs qui vont s’abattre sur le personnage central. Avant qu’il aille mieux, puisque l’embellie est annoncée dès le titre, il va perdre son travail et entendre sa femme demander le divorce, sans pour autant risquer le statut de SDF. Sa vie n’est pas si mal faite : une belle somme d’argent le met à l’abri du besoin et il se réfugie à l’hôtel Les Pyramides où il entreprend de réaliser sa vocation presque oubliée, devenir écrivain. Encore ne s’agissait-il peut-être que d’une pose, comme ressemble à une pose sa manière d’envisager le pire à propos de son mal de dos.
On imagine que cela voudrait être drôle.

lundi 31 décembre 2012

L'autre rentrée littéraire


Après l’avalanche de nouveautés en août et septembre, après la distribution des prix littéraires en novembre, on a à peine pris le temps de souffler que, dès la semaine prochaine, c’est reparti. Les libraires francophones vont à nouveau crouler sous les piles de livres tout frais sortis de l’imprimerie. Succès annoncés et découvertes à faire, la saison s’annonce riche.
La production est en hausse : 520 nouveautés, c’est presque 10 % de plus qu’en 2012. Le marché s’ouvre, espèrent les éditeurs français, en cette année qui suit l’élection présidentielle – événement dont la triste réputation est bien établie : à la fin de chaque quinquennat, les ventes de fiction sont « plombées » par le déplacement des centres d’intérêt vers la politique. En janvier 2013, les esprits seront nettoyés de la pollution d’une campagne électorale et prêts, espère-t-on, à aborder d’autres rivages.
La traduction a le vent en poupe. De l’anglais (et de l’américain surtout) d’abord, tendance lourde qui se reflétera dans les listes de meilleures ventes dès le début du mois de janvier. Le deuxième volume de la trilogie érotico-sado-maso-gnangnan signée E.L. James sort le 3 janvier. Il n’y a aucune raison de penser que la suite de Cinquante nuances de Grey (chez Lattès) sera meilleure que le début. Mais il y a toutes les raisons de croire qu’elle sera achetée encore et encore.
De l’autre côté de l’Atlantique (E.L. James est britannique) nous viennent des écrivains beaucoup plus prometteurs. Jeffrey Eugenides n’en est qu’à son troisième roman avec Le roman du mariage (L’Olivier) mais la puissance de Virgin suicides et de Middlesex, ses œuvres précédentes, fait de chaque rendez-vous avec l’écrivain américain un moment plein d’espoir. Sa compatriote Joan Didion s’est, bien malgré elle, plongée ces dernières années dans les thèmes de la perte et du deuil. Après la mort de son mari, dont elle parlait dans L’année de la pensée magique, elle a dû vivre celle de sa fille adoptive, nœud de son nouveau livre, Le bleu de la nuit (Grasset).
Sur la vague du succès de son gros roman en trois tomes, 1Q84, l’éditeur français du Japonais Haruki Murakami exhume en février deux documents jamais traduits en français et groupés en un seul volume, Underground (Belfond). Après l’attentat au gaz sarin qui avait frappé le métro de Tokyo en 1995, l’écrivain avait enquêté sur les bords opposés de l’événement : côté victimes, d’une part, côté auteurs, de l’autre – des membres de la secte Aum.
Chez les écrivains français, le chéri de ses lectrices, David Foenkinos, revient au roman après l’échec du film réalisé d’après La délicatesse. Il l’affirme : Je vais mieux (Gallimard). Et commence ainsi : « On sait toujours quand une histoire commence. J’ai immédiatement compris que quelque chose se passait. Bien sûr, je ne pouvais pas imaginer tous les bouleversements à venir. Au tout début, j’ai éprouvé une vague douleur ; une simple pointe nerveuse dans le bas du dos. Cela ne m’était jamais arrivé, il n’y avait pas de quoi s’inquiéter. C’était sûrement une tension liée à l’accumulation de soucis récents. »
Le magazine Lire a choisi de présenter à ses lecteurs, dès ce mois de décembre, quatre ouvrages français de 2013. Yasmina Reza publie Heureux les heureux (Flammarion), roman explosé en multiples récits qui se croisent parfois. Catherine Cusset part vers l’Inde avec Indigo (Gallimard), une semaine marquante dans ce pays pour quatre Français. Andreï Makine réalise une variation, une de plus, sur Catherine II de Russie dans Une femme aimée (Seuil), à travers le projet de film conduit par un cinéaste. Et Patrick Rambaud termine avec soulagement sa chronique du règne de Nicolas Ier (comprenez Nicolas Sarkozy) : Tombeau de Nicolas Ier et avènement de François IV (Grasset).
Neuf titres cités parmi 520 nouveautés à paraître dans les deux mois qui viennent, c’est peu. Il y en aura évidemment bien d’autres à lire, d’autant qu’il faut ajouter, aux inédits, les rééditions au format de poche sur lesquelles nous nous focaliserons dans les semaines à venir : le dernier volume de la trilogie de Stieg Larsson, Millénium (Bebel) ; l’énorme succès de Douglas Kennedy, Cet instant-là (Pocket) ; un inédit de Ken Follet, Paper Money (Livre de poche) ; etc.

samedi 17 mars 2012

David Foenkinos allonge John Lennon sur le divan

John Lennon n’écrira pas ses mémoires. David Foenkinos les a rédigées pour lui, imaginant l’artiste sur un divan pendant cinq ans, de la naissance de son fils Sean en 1975 à la veille de sa mort, en 1980. L’écrivain est né après la séparation des Beatles. Son premier souvenir marquant, dit-il, est l’assassinat de Lennon. Et voilà comment un groupe britannique qui a conquis le monde dans les années soixante se retrouve aujourd’hui, comme d’autres acteurs de l’époque (Keith Richards ou Patti Smith), dans un livre. Les disques sont nécessaires mais pas suffisants…
Dans la peau de John Lennon, le romancier respecte les faits connus et moins connus – selon le degré d’addiction à l’histoire des Beatles. Lennon n’est pas, au sens strict, un document, mais il en a les qualités. S’y ajoute, puisqu’il s’agit d’un monologue, le point de vue de celui qui a longtemps considéré les Beatles comme «son» groupe, jusqu’au moment où il lâche un peu l’affaire (car c’en est devenue une et, d’ailleurs, cela ennuie John) et se fait déborder par Paul McCartney.
Il n’y a ici d’autre vérité que celle du personnage Lennon, très ressemblant au Lennon réel mais tel que l’envisage Foenkinos. Double filtre qui permet à l’auteur de ne pas se soucier d’objectivité. Et, tout en collant au plus près de l’histoire officielle des Beatles, de fournir sur celle-ci l’éclairage précis d’un homme qui y ajoute ses sentiments.
John vit avec des remords. Il ne s’est pas occupé de son premier fils, Julian. Il a, avec ses deux compères, viré leur premier batteur comme un malpropre. Il a peut-être tué un homme. Il s’en veut de n’avoir pas gardé le contact avec Brian Epstein…
Il vit aussi avec quelques certitudes. Non, Yoko n’est pas responsable de la séparation des Beatles. Oui, la naissance de Sean a fait de John un autre homme, ou plutôt un homme pour la première fois, lui qui n’avait jamais eu à se soucier auparavant de tâches quotidiennes, et qui maintenant a appris à faire du pain…
Lennon est un livre à la fois familier et déconcertant. A lire, bien entendu, comme David Foenkinos l’a écrit: «Pendant l’écriture de ce livre, je n’ai cessé d’écouter de la musique de John Lennon et des Beatles.»