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jeudi 3 novembre 2016

Et le Renaudot pour Yasmina Reza

Deuxième femme du jour, Yasmina Reza (mon pronostic de ce matin également), reçoit donc le Renaudot pour Babylone.
C’est un roman construit sur des images. Elles sont puisées, l’une d’entre elles en particulier, dans un album de photographies de Robert Frank, The Americans, « le livre le plus triste de la terre » pour la narratrice, soixante-deux ans et une histoire peut-être encore plus triste à raconter dans Babylone, le nouveau livre de Yasmina Reza. Il tient un peu du Dieu du carnage, une de ses pièces de théâtre, adaptée au cinéma par Roman Polanski sous le titre Carnage : des personnes plutôt normales, réputées saines d’esprit, se trouvent emportées par des forces qui les dépassent et ça dégénère.
Dans Babylone, on va jusqu’au crime, alors que rien ne semblait l’annoncer. Pas même cette photo de Robert Frank qui obsède l’héroïne, à laquelle elle reviendra plusieurs fois et dont la description constitue l’ouverture du roman : un homme en costume cravate, debout contre un mur dans une rue de Los Angeles en 1955, distribuant des bulletins religieux dont probablement – ici commence l’interprétation de la photographie – presque personne ne veut. L’image, venue du passé, rappelle des souvenirs plus personnels, quand la narratrice avait dix-sept ans. Les souvenirs ne sont pas tristes. Ce qui est triste, c’est de penser qu’à l’époque, « on ne savait pas que c’était irréversible. »
On voudrait continuer avec les images, parce que si on se met à raconter ce qui se passe dans Babylone, vous allez comprendre trop vite à quel point ce livre, plus triste que drôle en effet, malgré des moments assez piquants, est surtout un condensé de notre humanité paradoxale. Une autre image, donc, plus tard dans la nuit et dans le roman : cette femme de 62 ans est assise sur l’escalier dans le hall de l’immeuble, à côté d’un voisin, Jean-Lino, qu’elle aime bien et à qui elle a emprunté des chaises dans le cours de la journée, histoire de donner une place à chaque invité de sa fête de printemps. Accessoirement, ils semblent monter la garde près d’une grande valise rouge. Dans la valise, il y a le corps de Lydie, l’épouse de Jean-Lino que celui-ci a étranglée quand ils sont rentrés chez eux après la soirée où tout le monde s’amusait, en apparence. On a l’impression d’y être avec eux. Sans savoir, pas plus qu’eux, ce qu’il faut faire. Appeler la police, oui, comme l’avait dit Pierre, le mari de la narratrice. Mais, depuis, Pierre est allé se recoucher, il dort…
Même romancière, Yasmina Reza reste une formidable dramaturge, capable de jeter les uns contre les autres des personnages qui n’ont rien à se reprocher, enfin, pas grand-chose, mais qui sont néanmoins capables de se retrouver pleurant « aux rives des fleuves Babylone », et quand même par leur faute.

Goncourt, Renaudot, a voté

On ne m'a rien demandé, ce n'est pas une raison pour ne pas donner mon avis. Donc, cette nuit et ce matin, j'ai terminé la lecture des derniers romans sélectionnés pour le Goncourt et le Renaudot que je n'avais pas encore ouverts, et je peux donc maintenant, à quelques heures des résultats officiels, fournir des arguments pour choisir. Voici donc, en procédant par élimination.

Le Goncourt ne peut pas aller à Catherine Cusset (L'autre qu'on adorait, Gallimard). Cette femme écrivaine (dans le livre) qui s'appelle Catherine, et dont la vie et l'oeuvre ressemblent beaucoup à celles de Cusset Catherine, observe son ami déprimer et foncer dans le mur. Elle raconte ça à peu près comme si elle établissait une liste de courses à faire. Et elle dit d'elle-même: "J'ai un certain talent pour la description". Ce qui, ici, ne se remarque pas du tout.
Gaël Faye (Petit pays, Grasset) est un candidat à peine plus crédible, malgré l'immense succès de son livre. L'auteur semble sympathique, il m'est encore plus sympathique depuis que j'ai lu, il y a quelques jours, un entretien où il disait voir maintenant tous les défauts de son premier roman. Il était presque le seul, car les éloges sont venus en masse. J'avais nuancé dans un article bref: il y manque quand même une écriture.
Régis Jauffret (Cannibales, Seuil) ne serait pas un lauréat déshonorant. Mais il a déjà donné des livres bien meilleurs que celui-ci, doté certes d'une intéressante perversité dont l'évolution est conduite, dans les rapports entre la mère de Geoffrey et la compagne du même, avec talent. Mais je propose qu'on attende son prochain roman.
Leïla Slimani (Chanson douce, Gallimard) obtient donc ma voix. Un peu par défaut, certes, mais non sans plaisir. J'aime bien que tout y fonctionne à l'envers. C'est un faux thriller dont on connaît le dénouement tout de suite. Le titre est tout le contraire du contenu. La nounou est parfaite, sauf quand elle se révèle un monstre. Et allez savoir pourquoi... Il y a quelque chose de fascinant dans ce deuxième roman.

Le Renaudot ne peut pas aller à Adélaïde de Clermont-Tonnerre (Le dernier des nôtres, Grasset), puisqu'elle a déjà reçu le Grand Prix du roman de l'Académie française.
Il ne peut pas davantage être remis à Leïla Slimani, puisque je lui ai déjà donné le Goncourt (oui, à moi tout seul, et sans demander l'avis des jurés, juste retour des choses).
Je ne vois pas non plus pourquoi je pencherais vers Régis Jauffret après ce que j'ai dit ci-dessus.
Il ne me reste donc plus que deux sélctionnés dans la liste des cinq, et ce ne sera pas Simon Liberati (California Girls, Grasset). Sa reconstitution de la "Famille" de Charles Manson est certes d'une lecture plaisante, même si son souci de la description réaliste donne envie de vomir quand il s'agit des meurtres de Sharon Stone et des autres personnes qui se trouvaient dans la maison de Polanski. Il y manque quand même un minimum de recul - ce qu'on appelle une vision.
C'est donc aussi par défaut, et je m'en désole, que ma voix se dirige vers Yasmina Reza (Babylone, Flammarion). On croise le cadavre - un seul, et il suffit bien - d'une femme qui ne s'est pas retrouvée dans cet état sans l'aide de son mari. Donc un meurtre - un seul. Mais le meurtre et ses conséquences sont vus de biais, et c'est beaucoup plus intéressant, d'un point de vue littéraire, qu'une présentation frontale. L'importance des images, dans ce roman, dit d'ailleurs bien à quel point la vision en est un axe fondamental, au contraire du précédent.

Et puis, il y aura aussi le Renaudot essai (avec en prime, probablement, un Renaudot poche dont on ne sait rien, en l'absence de sélection). Mais je vote pas dans cette catégorie, bien que Poupe, de François Cérésa (Le Rocher), soit un récit d'une fine sensibilité sur la figure d'un père - celui de l'écrivain.
Je n'ai pas assez avancé dans mes lectures des deux autres ouvrages sélectionnés, Le monde libre, d'Aude Lancelin (Les Liens qui libèrent) et Sans oublier d'être heureux, de Marie-Dominique Lelièvre (Stock).
Si le choix du jury devait se jouer entre ces deux derniers titres, il serait éminemment politique. Marie-Dominique Lelièvre écrit en effet une biographie de Claude Perdriel, homme de presse et du Nouvel Observateur dont (devenu L'Obs) Aude Lancelin a été virée, et c'est le nœud de son livre. Deux faces d'un même monde sont ainsi confrontées et Libération rappelait hier une partie de la composition du jury Renaudot: Franz-Olivier Giesbert et Patrick Besson, tous deux du Point, à qui il ne déplairait peut-être pas de faire la nique à L'Obs.

vendredi 9 octobre 2015

Yasmina Reza, n° 6000 en Folio

Ce sont des nombres qui marquent et, dans une collection de poche comme Folio, les milliers ronds, si j'ose dire, ne semblent pas être attribués au hasard. Les auteurs doivent être représentatifs de quelque chose de particulier (mais de quoi?) pour y avoir droit. Cela semble bien le cas dans la petite liste qui suit:
  • n° 1000 : Raymond Queneau, Les fleurs bleues
  • n° 2000 : J.M.G. Le Clézio, Le chercheur d'or
  • n° 3000 : Daniel Pennac, Monsieur Malaussène
  • n° 4000 : Philip Roth, La tache
  • n° 5000 : Annie Ernaux, Les années
Et, donc, Yasmina Reza comme auteure emblématique de la collection avec le n° 6000 et Adam Haberberg...
Adam Haberberg ne va pas très bien. Marie-Thérèse Lyoc lui dira qu'elle l'a vu tout de suite, à la fin de la soirée qu'ils vont passer ensemble après s'être retrouvés par hasard. Ils ne se sont pas revus depuis le lycée. Et, au lycée, Haberberg avait plutôt l’œil sur Alice Canella, dont le nom lui revient tout de suite et dont il demande des nouvelles à Marie-Thérèse, pour apprendre qu'elle s'est suicidée vingt ans plus tôt. Tout semble dit. A-t-on vraiment envie d'accompagner chez elle, à Viry-Châtillon, une femme quelconque qui, dans les souvenirs, était déjà une lycéenne quelconque ? Pourtant, Haberberg accepte l'invitation. Il n'a rien de mieux à faire, n'a pas envie de se retrouver chez lui entre les enfants qui regardent des dessins animés et Irène avec qui les rapports se sont depuis longtemps dégradés. Faut-il qu'il soit au bout du rouleau pour s'entendre proposer Viry-Châtillon.
En réalité, Haberberg ne pense qu'à lui-même et au problème de l'heure : à quarante-sept ans, alors qu'il écrit sans enthousiasme des romans populaires, il vient de se découvrir un problème à l’œil gauche. Il avait masqué son œil droit avec sa main et dit à sa femme : je vois trouble. "Ça nous manquait, fut son commentaire." Le soutien moral censé venir du conjoint manque, à l'évidence. Les consultations chez l'ophtalmologue n'ont pas rassuré Haberberg. Et, ce jour-là, le jour de la rencontre avec Marie-Thérèse, il est assis sur un banc au Jardin des Plantes, à s'apitoyer sur lui-même.
Arrive donc Marie-Thérèse, surprise même pas agréable, puis la route, la soirée...
Est-ce que cela va faire un roman ? Yasmina Reza, bien entendu, est surtout connue pour son théâtre. Un atout pour les dialogues, sans aucun doute. Encore faut-il qu'à travers eux quelque chose se passe, que les personnages acquièrent l'indispensable épaisseur sans laquelle il sera impossible de croire en leur existence, serait-ce pendant moins de deux cents pages.
Au fil de la lecture, la méfiance s'estompe. La banalité de la situation est, paradoxalement, un excellent point de départ à questionner les insondables mystères de deux existences creuses dont la confrontation est une source permanente d'étonnements. Car on se demande comment ils ont fait pour tenir le coup jusque-là après l'extraordinaire monotonie qui a suivi le lycée. Il n'y a même plus Alice Canella pour justifier le moindre enthousiasme.
En réalité, ce sera le seul coup de théâtre (si l'on ose dire en parlant de Yasmina Reza), il y a encore Alice Canella. Une lettre d'elle, que Marie-Thérèse a gardée depuis trente ans et fait lire, après le repas, à Haberberg. Alice écrivait, entre les anecdotes d'une vie aventureuse comme on peut en rêver à la fin de l'adolescence : "Adam Haberberg a peut-être été amoureux de moi, comme la moitié du lycée (pas prétence la fille !!!), mais d'abord rassure-toi, il n'est pas du tout mon genre, trop lisible ! Maintenant c'est toi qui l'intéresses, j'en suis sûre."
Pourquoi faut-il qu'en amour tout le monde se trompe toujours ? Et quel piège était-ce, en définitive, que l'invitation de Marie-Thérèse ? Une occasion de revoir, floue en raison des yeux d'Adam, une vieille photo de classe ? Ou bien Marie-Thérèse attend-elle davantage, trente ans après ? Et qu'est-ce qu'il y aura ensuite, pour autant qu'il y ait quelque chose à raconter ?
Le roman s'interrompt abruptement. Il était temps : de la banalité du sujet, qui n'est pas rédhibitoire, il allait tomber dans la banalité du traitement, ce qui aurait été plus inquiétant. Yasmina Reza a réussi l'ellipse.

mardi 23 septembre 2014

Yasmina Reza et la folie des couples

Les succès de Yasmina Reza au théâtre sont internationaux, son éditeur ne manque pas une occasion de le rappeler. Mais supposons un lecteur qui découvrirait Heureux les heureux en ignorant la carrière de l’auteure. S’il est un peu futé, il se dira : voilà quelqu’un qui devrait écrire pour le théâtre. Non parce que le roman serait fait de dialogues. Ceux-ci ne sont pas absents mais le monologue intérieur domine dans les vingt et un chapitres, ou séquences (sauf erreur de calcul), qui donnent voix à dix-huit personnages, trois d’entre eux s’exprimant deux fois. Ces monologues se renvoient des échos, fournissent des éléments disparates qui, ensemble, constituent un univers où les protagonistes se croisent. L’univers d’un roman, donc, que l’on imagine aisément transposé à la scène ou à l’écran, malgré les difficultés pratiques d’une abondante distribution dans laquelle chacun occupe une place aussi importante que les autres. Sans compter des personnages pas si secondaires que cela…
Il faut de la virtuosité pour mener ce petit monde à toute allure de la première à la dernière scène, en ne passant que par des moments forts, assez forts au moins pour révéler quelque chose de ce qui crée, en profondeur ou en surface, le mouvement. A l’origine, souvent, un nœud conflictuel qui cache des rancœurs plus anciennes, des blessures mal cicatrisées.
Une queue à la fromagerie dans une grande surface, un mari pressé d’en finir avec les courses – il a un article à terminer – et, pour une histoire de morbier acheté à la place de gruyère, le ton monte, on se dispute le sac à main où se trouvent les clés de la voiture. Il y aura, presque à la fin du roman, une autre histoire de sac, de sport celui-là, qui a contenu une urne funéraire et que la veuve veut récupérer au contraire de sa fille qui tient à le jeter. Deux anecdotes en apparence sans rapport et qui traduisent des frustrations capables de faire surgir une violence jusque-là contenue dans les limites de la bonne conduite en société…
Envisagées séparément, toutes les scènes ont la vivacité et la puissance de nouvelles – ce qu’elles ne sont pas, rappelons-le. Ensemble, elles forment une nébuleuse psychologique complexe de cas intéressants mais, à force de survoler des pics, leur hauteur s’annule et le paysage s’affadit. Les montagnes, c’est très bien quand des vallées les séparent. Elles manquent ici, Yasmina Reza ne laisse aucun répit à son lecteur qui, à la suivre, s’essouffle.
Curieux roman dont les qualités constituent aussi les défauts. On pourrait lire deux fois Heureux les heureux avec des résultats opposés. Une fois dans l’élan d’enthousiasme des premières pages, sans ralentir, et ce serait formidable. Une autre sous une lumière rasante qui dénoncerait le manque de relief, et ce serait ennuyeux. Impossible, en étant honnête, de jouer une lecture contre l’autre : elles préexistent dans la substance et la structure d’un livre où les morceaux de bravoure s’alignent comme à la parade, c’est-à-dire un peu artificiellement.
Selon qu’on se sentira proche de tel ou tel personnage, qu’on rira à telle ou telle situation, à moins d’être ébranlé, certaines pages resteront dans la mémoire. Ce n’est pas le cas de tous les romans, et il faut donc au moins considérer que celui-ci ne laisse pas indifférent. Mention spéciale attribuée, subjectivement, à Jacob, dix-neuf ans, le fils de Pascaline et Lionel Hutner (les amis des Toscano que des fromages séparaient au début) : Jacob se prend pour Céline Dion, heureux de recevoir l’hommage supposé de ses fans, accent québécois compris. Et quand on aura dit qu’il s’agit là d’un personnage secondaire, qui n’a pas sa place dans le chœur principal des voix, on aura peut-être fait comprendre à quel point le roman est touffu.

jeudi 23 mai 2013

Yasmina Reza et Kevin Powers, prix littéraires du "Monde"

C'est une première et, malheureusement, je n'ai pas lu Yellow Birds, de Kevin Powers, lauréat du prix littéraire du Monde pour le roman étranger. J'en resterai donc aujourd'hui au prix du roman français, qui va à Yasmina Reza pour Heureux les heureux.

Les succès de Yasmina Reza au théâtre sont internationaux, son éditeur ne manque pas une occasion de le rappeler. Mais supposons un lecteur qui découvrirait Heureux les heureux en ignorant la carrière de l’auteure. S’il est un peu futé, il se dira : voilà quelqu’un qui devrait écrire pour le théâtre. Non parce que le roman serait fait de dialogues. Ceux-ci ne sont pas absents mais le monologue intérieur domine dans les vingt et un chapitres, ou séquences (sauf erreur de calcul), qui donnent voix à dix-huit personnages, trois d’entre eux s’exprimant deux fois. Ces monologues se renvoient des échos, fournissent des éléments disparates qui, ensemble, constituent un univers où les protagonistes se croisent. L’univers d’un roman, donc, que l’on imagine aisément transposé à la scène ou à l’écran, malgré les difficultés pratiques d’une abondante distribution dans laquelle chacun occupe une place aussi importante que les autres. Sans compter des personnages pas si secondaires que cela…
Il faut de la virtuosité pour mener ce petit monde à toute allure de la première à la dernière scène, en ne passant que par des moments forts, assez forts au moins pour révéler quelque chose de ce qui crée, en profondeur ou en surface, le mouvement. A l’origine, souvent, un nœud conflictuel qui cache des rancœurs plus anciennes, des blessures mal cicatrisées.
Une queue à la fromagerie dans une grande surface, un mari pressé d’en finir avec les courses – il a un article à terminer – et, pour une histoire de morbier acheté à la place de gruyère, le ton monte, on se dispute le sac à main où se trouvent les clés de la voiture. Il y aura, presque à la fin du roman, une autre histoire de sac, de sport celui-là, qui a contenu une urne funéraire et que la veuve veut récupérer au contraire de sa fille qui tient à le jeter. Deux anecdotes en apparence sans rapport et qui traduisent des frustrations capables de faire surgir une violence jusque-là contenue dans les limites de la bonne conduite en société…
Envisagées séparément, toutes les scènes ont la vivacité et la puissance de nouvelles – ce qu’elles ne sont pas, rappelons-le. Ensemble, elles forment une nébuleuse psychologique complexe de cas intéressants mais, à force de survoler des pics, leur hauteur s’annule et le paysage s’affadit. Les montagnes, c’est très bien quand des vallées les séparent. Elles manquent ici, Yasmina Reza ne laisse aucun répit à son lecteur qui, à la suivre, s’essouffle.
Curieux roman dont les qualités constituent aussi les défauts. On pourrait lire deux fois Heureux les heureux avec des résultats opposés. Une fois dans l’élan d’enthousiasme des premières pages, sans ralentir, et ce serait formidable. Une autre sous une lumière rasante qui dénoncerait le manque de relief, et ce serait ennuyeux. Impossible, en étant honnête, de jouer une lecture contre l’autre : elles préexistent dans la substance et la structure d’un livre où les morceaux de bravoure s’alignent comme à la parade, c’est-à-dire un peu artificiellement.
Selon qu’on se sentira proche de tel ou tel personnage, qu’on rira à telle ou telle situation, à moins d’être ébranlé, certaines pages resteront dans la mémoire. Ce n’est pas le cas de tous les romans, et il faut donc au moins considérer que celui-ci ne laisse pas indifférent. Mention spéciale attribuée, subjectivement, à Jacob, dix-neuf ans, le fils de Pascaline et Lionel Hutner (les amis des Toscano que des fromages séparaient au début) : Jacob se prend pour Céline Dion, heureux de recevoir l’hommage supposé de ses fans, accent québécois compris. Et quand on aura dit qu’il s’agit là d’un personnage secondaire, qui n’a pas sa place dans le chœur principal des voix, on aura peut-être fait comprendre à quel point le roman est touffu.

lundi 31 décembre 2012

L'autre rentrée littéraire


Après l’avalanche de nouveautés en août et septembre, après la distribution des prix littéraires en novembre, on a à peine pris le temps de souffler que, dès la semaine prochaine, c’est reparti. Les libraires francophones vont à nouveau crouler sous les piles de livres tout frais sortis de l’imprimerie. Succès annoncés et découvertes à faire, la saison s’annonce riche.
La production est en hausse : 520 nouveautés, c’est presque 10 % de plus qu’en 2012. Le marché s’ouvre, espèrent les éditeurs français, en cette année qui suit l’élection présidentielle – événement dont la triste réputation est bien établie : à la fin de chaque quinquennat, les ventes de fiction sont « plombées » par le déplacement des centres d’intérêt vers la politique. En janvier 2013, les esprits seront nettoyés de la pollution d’une campagne électorale et prêts, espère-t-on, à aborder d’autres rivages.
La traduction a le vent en poupe. De l’anglais (et de l’américain surtout) d’abord, tendance lourde qui se reflétera dans les listes de meilleures ventes dès le début du mois de janvier. Le deuxième volume de la trilogie érotico-sado-maso-gnangnan signée E.L. James sort le 3 janvier. Il n’y a aucune raison de penser que la suite de Cinquante nuances de Grey (chez Lattès) sera meilleure que le début. Mais il y a toutes les raisons de croire qu’elle sera achetée encore et encore.
De l’autre côté de l’Atlantique (E.L. James est britannique) nous viennent des écrivains beaucoup plus prometteurs. Jeffrey Eugenides n’en est qu’à son troisième roman avec Le roman du mariage (L’Olivier) mais la puissance de Virgin suicides et de Middlesex, ses œuvres précédentes, fait de chaque rendez-vous avec l’écrivain américain un moment plein d’espoir. Sa compatriote Joan Didion s’est, bien malgré elle, plongée ces dernières années dans les thèmes de la perte et du deuil. Après la mort de son mari, dont elle parlait dans L’année de la pensée magique, elle a dû vivre celle de sa fille adoptive, nœud de son nouveau livre, Le bleu de la nuit (Grasset).
Sur la vague du succès de son gros roman en trois tomes, 1Q84, l’éditeur français du Japonais Haruki Murakami exhume en février deux documents jamais traduits en français et groupés en un seul volume, Underground (Belfond). Après l’attentat au gaz sarin qui avait frappé le métro de Tokyo en 1995, l’écrivain avait enquêté sur les bords opposés de l’événement : côté victimes, d’une part, côté auteurs, de l’autre – des membres de la secte Aum.
Chez les écrivains français, le chéri de ses lectrices, David Foenkinos, revient au roman après l’échec du film réalisé d’après La délicatesse. Il l’affirme : Je vais mieux (Gallimard). Et commence ainsi : « On sait toujours quand une histoire commence. J’ai immédiatement compris que quelque chose se passait. Bien sûr, je ne pouvais pas imaginer tous les bouleversements à venir. Au tout début, j’ai éprouvé une vague douleur ; une simple pointe nerveuse dans le bas du dos. Cela ne m’était jamais arrivé, il n’y avait pas de quoi s’inquiéter. C’était sûrement une tension liée à l’accumulation de soucis récents. »
Le magazine Lire a choisi de présenter à ses lecteurs, dès ce mois de décembre, quatre ouvrages français de 2013. Yasmina Reza publie Heureux les heureux (Flammarion), roman explosé en multiples récits qui se croisent parfois. Catherine Cusset part vers l’Inde avec Indigo (Gallimard), une semaine marquante dans ce pays pour quatre Français. Andreï Makine réalise une variation, une de plus, sur Catherine II de Russie dans Une femme aimée (Seuil), à travers le projet de film conduit par un cinéaste. Et Patrick Rambaud termine avec soulagement sa chronique du règne de Nicolas Ier (comprenez Nicolas Sarkozy) : Tombeau de Nicolas Ier et avènement de François IV (Grasset).
Neuf titres cités parmi 520 nouveautés à paraître dans les deux mois qui viennent, c’est peu. Il y en aura évidemment bien d’autres à lire, d’autant qu’il faut ajouter, aux inédits, les rééditions au format de poche sur lesquelles nous nous focaliserons dans les semaines à venir : le dernier volume de la trilogie de Stieg Larsson, Millénium (Bebel) ; l’énorme succès de Douglas Kennedy, Cet instant-là (Pocket) ; un inédit de Ken Follet, Paper Money (Livre de poche) ; etc.