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jeudi 12 décembre 2019

Jean-Luc Coatalem, Prix Jean Giono

Jean-Luc Coatalem, qu’il endosse l’habit de journaliste ou d’écrivain, nous entraîne souvent vers des pays lointains qu’il semble toujours découvrir avec la gourmandise de celui qui aime partager. Dans les endroits les plus inattendus – la Corée du Nord, par exemple, dans Nouilles froides à Pyongyang –, il exerce son regard à saisir des scènes qui en disent long sur la réalité d’un lieu. D’où lui vient ce goût des ailleurs ?
Voici la réponse, dans La part du fils, sous forme d’une enquête familiale à propos des silences qui entourent la belle figure de Paol, un de ses grands-pères : « Paradoxalement, ce manque originel de récit familial, ce trou généalogique, aura fait de moi un écrivain. A tout, si j’y réfléchis, j’allais préférer les histoires exotiques, les personnages et les décors tropicaux, comme si j’avais à multiplier les hypothèses. »
Paol, né en 1894 à Brest, a fait la Grande Guerre avant de devenir officier colonial en Indochine et d’être remobilisé en 1939. Puis d’être arrêté par la Gestapo en 1943 et de disparaître dans un camp en Allemagne. A-t-il été dénoncé ? Si oui, par qui ? Avait-il des liens avec la résistance ? Lesquels ? Qu’est-il exactement devenu après son arrestation ?
Autant de questions restées sans réponses, en partie parce que la famille préfère ne pas remuer les ombres du passé, mais qui hantent le petit-fils. Jean-Luc Coatalem sait ce qu’il doit à Paol et à son passé extrême-oriental : « sans doute que ma fascination pour le grand Est viendrait de là. Huit ou neuf fois de suite, je me rendrais dans cette ancienne Indochine, le Vietnam, le Cambodge et le Laos, m’attachant aux villes, aux stations d’altitude, à certains bâtiments de brique noircie ou moutarde »…
En tirant les fils ténus qui le relient encore aux faits du passé, l’auteur réussit à reconstituer le parcours de son grand-père. Mais en partie seulement, des éléments manquent, certains indices sont, il le reconnaît lui-même dans une postface, minces. Bien qu’écrivant « au plus près d’un homme disparu dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale », il revendique donc, bien obligé, une part de fiction.
En même temps, il bute sur les limites de l’écriture. Cette histoire de déportation, écrit-il alors qu’il fait route vers le camp de Dora (pas un prénom de femme mais l’acronyme de « Deutsche Organisation Reichs Arbeit ») où Paol survécut moins de deux mois et demi, « appartenait à une zone d’effroi inaccessible à ceux de mon époque, impossible à décrire, à transmettre réellement »
.Il n’empêche : Jean-Luc Coatalem a essayé et La part du fils est tout le contraire d’un échec. Ce qu’il transmet n’est peut-être pas exactement ce qu’il avait cherché. Mais il a rapporté de Dora bien plus qu’une pierre avec laquelle il permet symboliquement à son grand-père de rentrer chez lui. On peut voir le vrai, même quand la lumière n’est pas parfaite.

mercredi 4 décembre 2019

Vinciane Moeschler, lauréate du Prix Rossel


Je n'ai pas pu vous l'annoncer hier, la faute à des remplacements de poteaux dans le quartier, vous savez, ces poteaux qui supportent les fils grâce auxquels l'électricité est acheminée jusqu'à chez moi - et mes voisins. Mais celles et ceux qui suivent la vie littéraire en Belgique savent déjà que Vinciane Moeschler est la lauréate, cette année, du Prix Rossel pour Trois incendies (Stock).
La romancière n'a pas tort de dire, dans l'entretien qu'elle a donné au Soir après avoir appris la bonne nouvelle: «C’est une belle histoire par rapport à ce livre, qui est sorti au mois de mai et qui n’a pas eu énormément de visibilité.»
En effet, je ne l'avais absolument pas vu passer, la visibilité n'avait pas été assurée. On se contentera donc, pour le roman de cette autrice franco-suisse (le cas est rare dans le palmarès du prix) installée depuis longtemps en Belgique, de copier ce qu'en dit l'éditeur.
Beyrouth, 1982. Avec son Rolleiflex, Alexandra, reporter de guerre, immortalise la folie des hommes. Mais le massacre de Chatila est le conflit de trop. Ne comprenant plus son métier, cet étrange tango avec la mort, elle éprouve le besoin vital de revoir sa mère, Léa…
Celle-ci, née en Belgique, a connu une enfance brutale, faite de violence et de secrets. Alors que sa mémoire s’effrite, sa fuite des Ardennes sous les assauts des nazis lui revient, comme un dernier sursaut avant le grand silence.
Et puis il y a Maryam, la fille d’Alexandra, la petite-fille de Léa. Celle qui refuse la guerre, se sent prête à aimer et trouve refuge auprès des animaux…
De Beyrouth à Buenos Aires en passant par Bruxelles, Berlin et Brooklyn, Vinciane Moeschler brosse le portrait de trois femmes, trois tempéraments — trois incendies.
Pour en savoir plus, et surtout lire un extrait du roman, suivez ce lien qui sera votre guide.

mercredi 22 mai 2019

Rentrée littéraire : Luc Lang

Les informations, chez Stock, commencent à filtrer vers le grand public - c'est-à-dire sur le site de l'éditeur. Avec trois romans annoncés le 21 août, dont ceux de Jean-Luc Coatalem et de Claire Berest - il ne s'agit vraisemblablement pas encore du programme complet. Je m'arrête sur celui d'un écrivain que je lis régulièrement, pas autant que je le voudrais mais il est encore possible de se rattraper cette fois-ci, Luc Lang, dont le nouvel ouvrage s'intitule La tentation.

Présentation de l'éditeur

Le livre
C’est l’histoire d’un monde qui bascule. Le vieux monde qui s’embrase, le nouveau qui surgit. Toujours la même histoire… et pourtant. François, chirurgien, la cinquantaine, aime chasser. Il aime la traque, et même s’il ne se l’avoue pas, le pouvoir de tuer. Au moment où il va abattre un cerf magnifique, il hésite et le blesse. À l’instant où il devrait l’achever, il le hisse sur son pick-up, le répare, le sauve. Quel sentiment de toute-puissance venu du fond des âges l’envahit? Quand la porte du relais de chasse en montagne s’ouvre sur ses enfants, que peut-il leur transmettre? Une passion, des biens, mais en veulent-ils seulement  Son fils, banquier, a l’avidité du fauve. Sa fille, amoureuse éperdue, n’est plus qu’une bête traquée. Ce sont désormais des adultes à l’instinct assassin. Qui va trahir qui? Luc Lang a écrit ici son histoire familiale de la violence. Son héros croit encore à la pureté. Cet ample roman nous raconte superbement sa chute et sa rédemption.

L'auteur

Luc Lang est l’auteur de onze romans, dont Mille six cent ventres, prix Goncourt des lycéens, La Fin des paysages, Mother et Au commencement du septième jour.

mercredi 7 novembre 2018

Prix Renaudot : Charlie Hebdo et Olivia de Lamberterie

Il faut s'attendre à tout quand le jury du Renaudot n'est pas trop certain de ce qu'il veut faire. David Diop écarté du Goncourt, on aurait trouvé tout naturel de le voir récupéré par le Renaudot, mais non. Philippe Lançon couronné par le Femina, on croyait que le Renaudot allait faire silence sur son cas, mais non, non plus: un Prix spécial a été décerné au Lambeau, pourquoi pas?
La connotation Charlie Hebdo est forte cette année puisque les jurés sont allés rechercher, dans une sélection antérieure, le livre de Valérie Manteau qu'ils avaient écarté ensuite. Le sillon (Le Tripode) est donc l'inattendu lauréat 2018. Comme je ne l'ai pas lu et que je n'ai pas le livre, je ne vous en dirai rien. Sinon que la présence de Charlie Hebdo aura été forte cette année: Valérie Manteau y avait travaillé de 2009 à 2013 - avant les faits tragiques qui constituent le début du livre de Philippe Lançon, donc. Mais comment ne pas penser à ce rapprochement?
Un Renaudot poche a aussi été attribué à Salim Bachi pour Dieu, Allah, moi et les autres (Folio).
Le Renaudot essai me réjouit puisqu'il couronne le très beau livre qu'Olivia de Lamberterie a consacré à son frère Alex, mort il y a trois ans. Je vous offre donc l'article-entretien que j'avais donné au Soir.


Depuis le début du siècle, Olivia de Lamberterie lit des livres et en parle, dans Elle et ailleurs. Cette année, elle publie à son tour un récit chaleureux, triste et drôle à la fois, suscité par la mort de son frère en 2015. Avec toutes mes sympathies, le titre, fait référence à Françoise Sagan qui, mauvaise en anglais mais invitée aux Etats-Unis pour y présenter Bonjour tristesse en 1955, dédicaçait son roman en y écrivant : With all my sympathy, sans savoir qu’elle adressait ainsi ses condoléances aux lecteurs. Olivia de Lamberterie a retrouvé ce faux ami linguistique quand elle est arrivée au Québec pour enterrer son frère. Un clin d’œil parmi d’autres dans un texte déchirant où le sourire jaillit à chaque page.
Alex s’est suicidé. « Le suicide est encore tabou dans notre société où plus rien ne l’est », nous dit la nouvelle écrivaine, touchée par les réactions de lecteurs – et « bouleversée » d’abord par celle de Jérôme Garcin qui, au Masque et la plume, avant la sortie de l’ouvrage, avait dit tout le bien qu’il en pensait. « Je ne m’attendais pas à cet accueil, beaucoup de lecteurs confrontés au suicide dans leur famille viennent me parler. Beaucoup de gens qui ont traversé des deuils me confient également que mes mots leur ont fait du bien. »
Il y a longtemps que vous vous occupez des livres des autres. N’aviez-vous jamais éprouvé le désir de passer de l’autre côté de la barrière ?
Non, vraiment pas. Les livres des autres me suffisaient, j’adore lire et essayer de partager mes enthousiasmes, donner l’envie de courir à la librairie. Trouver les mots justes, dans une critique pour Elle, trouver le fil, dans une chronique de Télématin, qui va donner envie aux téléspectateurs de lever le nez de leur café pour écouter ce que je dis ! Et puis, vivre me suffisait. J’avais une existence bien remplie, parfois trop remplie, c’est une joie de lire tout le temps, mais c’est aussi une activité chronophage. Et puis qu’avais-je à dire qui méritait d’être imprimé ?
Sur un sujet tragique, vous avez écrit un texte devant lequel on rit souvent. C’est la « nouvelle façon d’être tristes » que vous évoquez ? Il y en a d’autres illustrations, d’ailleurs.
D’abord, j’aime ce genre de littérature, une manière de raconter des choses graves de manière légère, et en la matière, Françoise Sagan est championne du monde. Je suis toujours étonnée de la manière dont on la traite, sa vie à toute allure, pieds nus, occulte le tragique de son œuvre. Bonjour tristesse, dont j’avais posé un exemplaire sur mon bureau, était ma boussole. Et puis, mon frère était très drôle, et même si la mélancolie a fini par le vaincre, je voulais que ce livre soit empreint de sa gaité. Enfin, même si j’étais transpercée de chagrin, je ne voulais pas devenir une personne ou une apprentie auteure sinistre. Oui, je voulais inventer une manière joyeuse d’être triste. Oui, on peut être triste et heureux à la fois.
Vous donnez l’impression de mettre les choses à distance et, en même temps, elles sont vécues avec une telle intensité qu’il n’y a aucune distance. Ce double mouvement était-il volontaire ?
J’ai très vite eu l’idée, en travaillant sur ce texte, d’une écriture en deux mouvements : raconter à la fois la mort inéluctable de mon frère et la manière dont elle allait nous clouer, et en même temps dire le retour vers la possibilité du bonheur. La douleur vous saisit, vous mord au cœur, et pourtant la vie continue, avec ses palpitations, ses élans. Je déteste le cynisme mais je pense qu’une de seules manières d’avancer consiste à saisir le comique de l’existence. Traquer la drôlerie, ne pas vivre le nez sur le guidon de l’existence me semble une manière saine d’avancer.
Vous aimez, écrivez-vous, « que les morts fassent partie de nos vies de toutes les manières possibles, drôles et folles. » Cela ne ressemble pas à la manière prudente dont on se protège des disparus (ou de leur disparition ?). Mais vous ne donnez pas l’impression d’être prudente…
Comment vivre avec les morts en bonne compagnie ? C’est une question qui mérite d’être posée et je ne comprends pas qu’on ne se la pose pas davantage. Pour moi, le monde ne se divise pas entre les vivants et les morts. Mon frère continue de faire partie de ma vie, je ne crois pas être zinzin en disant que la réalité ne s’arrête pas au monde visible. Je crois dur comme fer à cette phrase de Pascal Quignard : « Tout ce que nos yeux ne peuvent voir et que nos mains ne peuvent pas toucher n’est pas absent du monde. » Et puis, vous avez raison, j’ai peur de tout mais je ne suis pas prudente !
Il y a une expression que les imbéciles, dites-vous, répètent en boucle : « je devrais faire mon deuil ». Les gens croient vous faire du bien… mais est-ce de la bêtise ou de la maladresse ?
De la psychologie de pacotille. Faire son deuil, c’est une expression aussi laide que « faire passer un enfant ». Je ne crois pas qu’il faille faire son deuil, mais le vivre. Je voulais « me rouler » dans le chagrin, selon cette expression québécoise que j’adore. En expérimenter chaque particule, chaque recoin, pour le vivre pleinement, et finir par l’apprivoiser. Mettre à distance la souffrance, pratiquer « la résilience », ce mot tellement galvaudé, me semble dangereux, elle finit toujours par vous revenir à la figure telle un boomerang. Il m’a semblé aussi qu’il y avait des moments de sincérité absolue dans le deuil, qui valaient la peine d’être vécus. Je préfère une tristesse vraie à une joie fausse.

vendredi 10 août 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 13. Le syndrome Gala

On aurait pu arriver en toute tranquillité, la semaine prochaine, dans les librairies où commenceront à être exposés les livres de la rentrée. Et puis, non, pas du tout. Le genre d'affaire empoisonnante qui détourne l'attention de l'essentiel a éclaté cette semaine: une forte envie d'interdire un livre pour atteinte à la vie privée, genre: retenez-moi ou je fais un malheur, conclue (provisoirement? une action en justice semble toujours envisageable) par l'insertion d'un encart dans chaque exemplaire de l'ouvrage incriminé - un texte assez colère, juste assez pour mettre un coup de projecteur sur un sujet dont auraient peut-être ricané, et encore, seulement entre eux, une demi-douzaine d'initiés.
Mais voilà, plus personne n'est censé ignorer maintenant, comme on le dit de la loi, qu'Emilie Frèche vit en couple avec Jérôme Guedj, conseiller départemental de l'Essonne et figure du PS (comme il y en a de moins en moins, on les repère davantage). Lequel Jérôme Guedj a eu un fils avec Séverine (actuellement) Servat de Rugy, avant que celle-ci devienne l'épouse, d'où le nom de famille actuel, de François de Rugy, président de l'Assemblée nationale. Vous vous en moquez? Moi aussi, en fait.
Mais les compagnes et épouses d'hommes politique ne sont pas des faire-valoir, elles ont un métier autre qu'assistante parlementaire. Emilie Frèche, romancière confirmée, sort avec Vivre ensemble son dixième roman (le 22 août, chez Stock). Séverine Servat de Rugy est, de son côté, journaliste à Gala. Je l'ignorais, je me réjouis de le savoir, et je m'étonne du coup un peu moins d'une réaction qui semble (vu de l'extérieur, certes) dictée par la pénible habitude de mettre l'accent sur des événements qui n'en sont pas, sur des faits qui ne devraient intéresser personne et pourtant passionnent, allez comprendre pourquoi, sur les enveloppes souvent vides d'êtres émus jusqu'au malaise de ne pas trouver cette semaine, ou celle d'avant, leur photo dans la presse people. Je veux bien admettre que la journaliste se sente, dans la circonstance, une mère blessée - le conflit porte sur le supposé portrait peu flatteur de son fils car, oui, il y a un fils pas facile dans Vivre ensemble, mais enfin, qui dit que c'est le sien, à part elle? Sinon que, maintenant, chaque lecteur va y penser au moins de manière subliminale et chercher des clés là où n'y a peut-être même pas de serrure.
Le sommet dans cette affaire a priori haute comme une fourmilière de pays tempéré a été atteint par un article paru sur le site du Point: "François de Rugy demande l'interdiction d'un livre... Hallucinant!" Où la romancière et la journaliste s'effacent tout à coup du paysage, comme si elles étaient de banales assistantes parlementaires. Hallucinant, en effet, le mot n'est pas trop fort.
On en oublierait presque qu'il y a un livre dans tout cela, ce Vivre ensemble d'Emilie Frèche qui est donc parti sur des mauvaises bases mais dont vous pouvez lire un extrait.

lundi 21 mai 2018

Etonnants Voyageurs : les prix du week-end

A Saint-Malo, que les festivaliers vont quitter aujourd'hui avec impatience - l'impatience de revenir l'année prochaine -, on décerne aussi des prix littéraires. Le Festival Etonnants Voyageurs a communiqué hier la liste des lauréats 2018. En voici trois - ceux que j'ai lus - parmi un bel ensemble.

Prix Gens de mer
David Fauquemberg, Bluff
Un homme entre à l’Anchorage Café, à Bluff Harbour, au sud de la Nouvelle-Zélande. C’est l’hiver, le vent souffle, la mer est démontée : « Au large, c’était l’enfer. » A l’intérieur, où se côtoient dockers et pêcheurs privés de travail par la violence des rafales, un possible refuge pour l’étranger venu de France et qui a marché longtemps avant d’échouer là. Peut-être fuit-il quelque chose, on n’en saura rien. Car Bluff, quatrième ouvrage de David Fauquemberg, garde le silence sur ce qu’on n’a pas besoin de savoir. « Silence » est d’ailleurs le premier mot du roman : tout le monde se tait à l’Anchorage Café au moment où y entre l’inconnu. Et personne ne parlera plus que nécessaire : « Mieux vaut se taire qu’offenser », se dira Rongo Walker, le vieux pêcheur maori réputé connaître la mer mieux que personne. Il s’est pris entre-temps d’une affection distante pour le Français qu’il a engagé sur son bateau.
Peu de mots, peu de gestes aussi : par gros temps, il n’y a pas d’énergie pour des déplacements inutiles. La pêche est le rituel très codé d’un corps-machine dont Tamatoa, le second de Rongo Walker, est un modèle. Il a porté à la perfection l’économie des mouvements, concentré ses forces sur l’efficacité. Le Français admire à quel point tout paraît simple dans le travail de Tamatoa, alors que lui-même, sur le Toroa, ne tarde pas à souffrir de chaque muscle, de chaque articulation.
Dans son premier livre, Nullarbor, David Fauquemberg partait déjà en campagne de pêche – en Australie. Ce n’était pas non plus de tout repos. Mais la fatigue a du bon quand elle est justifiée par la nécessité et, surtout, elle empêche de penser. Le Français, personnage romanesque, ressemble au narrateur, l’auteur lui-même, de ce récit initial quand il constate : « La vie au large était rude, surtout dans ces parages, mais ses obligations avaient l’avantage d’être simples – pas moyen de leur échapper. Cela vous procurait un curieux sentiment de sécurité, l’apaisement de savoir à chaque instant ce qu’il fallait faire, et pourquoi. »
Les romans de mer fascinent quand ils sont réussis. Ils emportent sur des eaux où la plupart d’entre nous n’oserions pas nous aventurer dans ces conditions. Le faire par procuration et éprouver les sentiments de la fraternité simple qui règne sur un bateau où la vie de chacun dépend des autres est davantage qu’un plaisir : une exaltation. Bluff offre cela, et même davantage quand le récit s’interrompt. Se glissent alors des chapitres où se racontent des histoires mythiques. Celle de Papa Marii, qui a pêché un jour le plus grand poisson de l’océan. Celle de Tupaia, qui connaissait les secrets de la navigation aux étoiles et supplantait le savoir des navigateurs anglais. Celle de Mau, qui a transmis ces secrets afin qu’ils ne se perdent pas : « Ils savent pas que ma pirogue est immobile quand je voyage, ancrée comme une terre !… »
De cette manière, Bluff n’est pas seulement un roman au présent qui convoque dans l’urgence les hommes face au danger. Il est aussi la réécriture, sur la surface à la fois mouvante et inchangée des océans, de faits anciens sur lesquels se reposent les marins d’aujourd’hui pour ne pas s’égarer. Le lecteur ne s’égare pas non plus, conduit d’une main sûre par un écrivain qui trace le chemin à la perfection vers une existence apaisée en harmonie avec la nature – mais seulement après avoir traversé les tempêtes qui sont les épreuves initiatiques vers ce but.

Prix Joseph Kessel de la SCAM
Sur le territoire des Etats-Unis, Marc Dugain avait déjà exploré en détail le destin d’Edgar Hoover, patron du FBI (La malédiction d’Edgar), et celui du tueur en série Edmund Kemper (Avenue des géants). Avec Ils vont tuer Robert Kennedy, il met la barre un peu plus haut puisque la famille brisée par les assassinats reste un mythe, certes écorné par de multiples révélations. Mais un mythe quand même, qu’on approche avec une certaine prudence.
Trop habile raconteur d’histoires pour servir des plats réchauffés, le romancier envisage de biais la mort de Robert Kennedy. Le personnage principal est un professeur d’histoire contemporaine dont les parents sont morts en 1967 et 1968. Il croit que leurs disparitions ont un lien avec le meurtre du candidat à l’élection présidentielle de 1968. La part d’ombre qui entoure la vie de son père, spécialiste de l’hypnose souvent requis avec discrétion par les autorités et les célébrités, l’autorise à imaginer un audacieux réseau qui lie les différents protagonistes de son roman personnel.
Cette quête paraît, par certains aspects, insensée. La grille par laquelle le narrateur fait passer son analyse est trop serrée pour autoriser une autre vision. Mais elle est aussi la colonne vertébrale du récit et ce n’est pas la première fois qu’on doute d’un personnage occupé à imposer son point de vue.
Le plus intéressant, cependant, est le portrait psychologique de Robert Kennedy. Encore marqué par la mort de son frère, il a été contraint de reprendre le flambeau familial alors qu’il ne se sent pas à la hauteur : John, bien que physiquement diminué et compensant la douleur par un comportement de séducteur effréné, a toujours été considéré comme le plus brillant. Robert ne pouvait être que son double en mineur. Et cependant, marchant dans les pas de son frère, il sait que la mort lui est promise aussi. C’est écrit, ou presque, et il affronte la fin annoncée avec autant de courage que de fatalisme. Le portrait est saisissant et très crédible.
Dans le va-et-vient constant entre la vision du narrateur et celle des Kennedy surgissent quelques informations dont on ne sait ni ne veut savoir si elles sont dues à l’imagination de l’écrivain ou à des sources fiables. Elles pimentent, en tout cas, un livre fait pour plaire et qui y réussit très bien.

Prix Ouest-France Etonnants Voyageurs
Ananda Devi, Manger l'autre
La narratrice, 16 ans maintenant, est née obèse, d’une mère obsédée par la minceur et d’un père qui a construit une fiction pour expliquer le poids anormal de l’enfant : elle a dévoré sa sœur jumelle dans le ventre maternel et est donc double. Mais elle pèse comme quatre, au moins, objet de moqueries sur les réseaux sociaux qui la traitent de baleine. La norme et le regard des autres sont au centre du récit, conduit par une écriture audacieuse.

samedi 19 mai 2018

Le puzzle littéraire de Claire Fuller


Ne nous fions pas aux apparences : sur la couverture, la femme vue de dos, occupée à nouer (ou dénouer ?) ses cheveux face à la mer, laisse volontiers croire qu’Un mariage anglais, de Claire Fuller (traduit de l’anglais par Mathilde Bach), est un roman de plage comme on en voit tant à cette période de l’année sur les tables des libraires. Encore un livre interchangeable avec beaucoup d’autres… Un regard plus attentif révèle cependant le nom d’une collection dont la réputation, à laquelle elle tente de rester fidèle, s’est bâtie sur une véritable exigence. « La Cosmopolite », chez Stock, héritière de l’ancien « Cabinet cosmopolite » lui-même venu de la « Bibliothèque cosmopolite » d’Albert Savine, a parfois modifié son nom mais le catalogue parle pour elle. Y aurait-il, cette fois une erreur ? Peut-être sur la couverture, pas sur le texte.
Car le jeu littéraire auquel se livre Ingrid, la femme déçue de Gil Coleman qui fut son professeur avant de l’épouser, est une partie d’un puzzle séduisant. Avant de disparaître en 1992, peut-être noyée, peut-être pas, elle a écrit à son mari une longue série de lettres éparpillées dans l’immense bibliothèque d’un homme collectionnant les volumes dont les lecteurs avaient griffonné dans les marges. Dans ces lettres, Ingrid raconte leur histoire de son point de vue, de quoi surprendre Gil qui, cela ne nous étonne pas, n’avait pas vu les choses de la même manière.
Onze ans et dix mois plus tard, Gil n’a pas tout à fait fini de rassembler la grosse matière épistolaire qui, pour nous, est disséminée au sein du roman, et replacée dans l’ordre chronologique de leur écriture. Il vient de trouver, dans une librairie d’occasion, ce qui est sans doute le dernier signe d’Ingrid quand il croit l’apercevoir dans la rue. En essayant de la rattraper, il fait une chute qui ne révèle pas seulement combien la vision l’a ébranlé mais aussi qu’il est miné par une maladie fatale. Le choc sans gravité excessive pour lequel il est brièvement hospitalisé est l’occasion de découvrir qu’il lui reste peu de temps à vivre.
Roman testamentaire raconté du point de vue de ceux qui entourent Gil, Un mariage anglais, outre qu’il fait intervenir Gil et Ingrid, fournit aussi les regards de leurs deux enfants et de l’ami de leur fille. De ce puzzle, les pièces se mettent en place d’elles-mêmes, au fur et à mesure que grandit la fascination pour une construction romanesque intelligente et fine.

vendredi 18 mai 2018

Caroline Boudet, fugue et conséquences


Sophie aimerait, parfois, profiter de moments de solitude. Entre les enfants, le mari, le boulot, elle a l’impression d’être enchaînée à une vie qui l’entraîne et la traîne à sa suite comme si elle était (mal) accrochée à un train en marche, qui ne s’arrête jamais. Le pire, c’est que Loïc, le mari, gentil mais chiant malgré lui, ne comprend pas vraiment de quoi elle a besoin : une fuite vers Punta Cana (ou ailleurs mais, allez savoir pourquoi, c’est Punta Cana qui lui vient à l’esprit). Loïc, c’est la réalité des besoins immédiats, l’élastique qui ramène sans cesse Sophie vers la vraie vie, avec son insupportable routine quotidienne, sans grandes variations ni surprises.
Quand est-ce qu’il casse, l’élastique ?
Tout de suite, si elle veut : il suffit de le décider, au fond. Une petite fugue n’a jamais de mal à personne, ni à celle qui part s’oxygéner le cerveau, ni à ceux qui restent et qui prendront, avec un peu de chance, conscience de son rôle indispensable, de leurs exigences devenues si habituelles qu’elles semblent normales. L’engrenage qui broie les uns et les autres pour les faire entrer dans le moule des clichés…
Sophie, plutôt que d’attendre un hypothétique vol vers la République dominicaine, choisit le train et une destination pas trop lointaine : Saint-Malo (comme tout le monde en ce week-end de Pentecôte, enfin, tout le monde, au moins les acteurs et les visiteurs d’Etonnants Voyageurs, ce qui fait déjà foule).
A la maison, où elle a laissé les siens, c’est un peu, beaucoup, la panique. Loïc, persuadé de tout savoir de Sophie – les hommes ont toujours raison –, prétend que ce n’est pas son genre d’agir ainsi. Il le sait mieux que personne, mieux que Sophie elle-même. Ils sont parfois énervants, les mecs, quand même ! Ceci dit, les autres témoins de la vie de Sophie ne sont pas, à de rares exceptions près, beaucoup plus perspicaces.
Alors, voilà : Sophie respire enfin. Si bien qu’elle se demande si elle ne pas prolonger son escapade prévue pour quelques heures seulement. Avec quelles conséquences pour son couple, sa famille, son boulot ? C’est la question à choix multiples. Mais, pour avoir la réponse, il faudra suivre la logique d’une évolution rapide qui sera peut-être une révolution.
On n’oubliera pas, malgré tout, qu’une révolution complète est un tour sur soi-même, avec retour au point de départ.
Ou presque.
C'est Juste un peu de temps, de Caroline Boudet.

jeudi 9 novembre 2017

Yannick Haenel, Prix Médicis

Encore un bon prix pour un excellent roman français - l'année est presque exceptionnelle.
Yannick Haenel est le lauréat du Prix Médicis. Une information comme je les aime...
Parfois, c’est assez rare, un roman sort du rang, nous fait un signe qu’on ne comprend pas tout de suite, forcément : il s’agit de se signaler comme différent, hors normes. De se hisser au-dessus de l’art et de la compréhension de la vie. L’ambition ne suffit pas à la réussite, encore faut-il avoir les moyens de mener en solitaire une expérience des limites. Yannick Haenel, avec Tiens ferme ta couronne, manifeste son ambition avec une exigence qui conduit son livre au niveau des monstres convoqués ici : Herman Melville et Michael Cimino, rien de moins. C’est dire qu’on se situe, entre Moby Dick et La porte du paradis, au-delà des recettes du succès, dans la prise de risques maximale. C’est fascinant.
Le scénario auquel travaille le narrateur porte sur un sujet non seulement inhabituel mais aussi peu adéquat pour l’exercice du pitch avec lequel convaincre un producteur : « l’intérieur mystiquement alvéolé de la tête de Melville ». Il le sait, son travail est irrecevable dans l’état actuel du cinéma. Il s’en fout, il poursuit son idée avec l’irrémédiable sentiment d’un échec qui, d’une certaine manière, fait déjà sa fierté.
L’obsession du créateur tourne à la déconfiture. Mais il est grandiose jusque dans ses impasses et pratique la transmutation du vil plomb en or noble avec un art consommé de la pirouette. Son scénario improbable se retrouve malgré tout, par l’intermédiaire d’un producteur français, entre les mains de Cimino lui-même. Leur rencontre à New York, rendez-vous bien sûr manqué devant un tableau de Rembrandt, Le Cavalier polonais, à la Frick Collection de New York, puis sauvé par des retrouvailles devant le musée, est une merveille de littérature épique. Un parcours dans la ville, un restaurant, la statue de la Liberté, tout est mis en relief sous les lumières d’un éclairagiste génial.
Le récit que fera le narrateur de ce moment inoubliable est mis en forme comme un thriller auquel participera, comme elle jouait dans La porte du paradis, Isabelle Huppert, arrivée par hasard dans le restaurant où se sont réunis le scénariste et le producteur français. Elle est une apparition, de la même manière que Lena à d’autres moments, maîtresse du personnage principal, qui conduit celui-ci dans le décor saugrenu du musée de la Chasse et de la Nature. La chasse occupe une place essentielle dans le roman, bien que souvent hors champ : l’image du daim poursuivi par Robert De Niro dans Voyage au bout de l’enfer, un autre film de Cimino, renvoie à « une phrase de Melville qui disait qu’en ce monde de mensonges, la vérité était forcée de fuir dans les bois comme un daim blanc effarouché ».
Les différentes pièces introduites dans le puzzle se mettent en place avec une redoutable efficacité. Il faut dire un mot du chien Sabbat, dont le narrateur a la garde chaque fois que son voisin s’absente, c’est-à-dire souvent, et qui est lui-même un rouage du récit. Tot, le propriétaire du chien, est un chasseur et possède, entre autres armes, une carabine Haenel, dont on rappelle que l’écrivain porte le nom, susceptible d’abattre peut-être un jour un homme qui aurait perdu Sabbat.
Des mystères multiples entourent les personnages, un danger mal défini semble naître des situations les plus incongrues, l’intérieur mystiquement alvéolé d’une tête, celle de Melville ou celle du scénariste, ne se visite pas selon une logique simple. Au contraire, la complexité est à la base de Tiens ferme ta couronne, mais une complexité qui trouve en nous des échos renvoyant à quelque chose de grand, d’impossible même à mesurer vraiment. C’est pourquoi on aime la folie de ce livre.

Le Médicis du roman français va à Paolo Cognetti, double prix Strega en version originale, avec Les huit montagnes (Stock)
Et le Médicis essai à Shulem Deen pour Celui qui va vers elle ne revient pas (Globe).

mercredi 8 novembre 2017

Philippe Jaenada, Prix Femina

Il s'est amusé, Philippe Jaenada, dans La serpe, à cirer les pompes de Virginie Despentes et à se dire, du même coup, que cela l'empêcherait d'avoir le Goncourt. Cette anecdote accompagne un déjeuner avec son éditeur qui fait semblant de ne pas râler parce que le roman précédent de son auteur est passé pas très loin d'un prix littéraire - mais manqué!
Cette fois, c'est réussi. Le Prix Femina va donc à La serpe, dommage pour quelques autres livres mais tant mieux pour celui-là, dans lequel je m'amusais depuis hier soir. J'adore cette histoire d'un écrivain parti enquêter sur les traces d'un vieux triple crime dont avait été accusé en 1941 Georges Arnaud (celui du Salaire de la peur, pas l'autre), parricide ou presque puisque acquitté après une plaidoirie trop magistrale pour être tout à fait honnête de Maurice Garçon, mais que l'imaginaire collectif continuait et continue encore de croire coupable. Ce qui ne satisfait pas Philippe Jaenada.
Il part dans le Périgord humer les vieilles traces de sang, mais il n'y est pas tout de suite. La voiture de location qu'il conduit fait des caprices, des lumières s'allument qui lui font craindre le pire, et il sait comment envisager le pire en comparant son aventure, un moment, aux plus grands exploits de la fiction éternelle ou contemporaine, littérature ou cinéma, tout lui est bon, pourvu qu'on sourie - et on sourit beaucoup, d'où mon sourire encore à l'instant, en apprenant qu'il reçoit le plus important des prix du jour.
L'affaire est grave - trois morts, un jeune homme sans autres qualités que son goût pour dépenser l'argent qu'il n'a pas, il n'est à ce moment pas encore écrivain ni défenseur des victimes d'injustice, comme il le deviendra plus tard (du coup, le personnage est plutôt sympathique malgré ses frasques, ou à cause de ses frasques aussi).
Mais Philippe Jaenada en fait un festival de légèreté, même quand son humour est volontairement lourd. Il a l'art du déplacement efficace dans la phrase et les parenthèses, qui se multiplient jusque les unes dans les autres, valent bien l'usage que font certains des notes en bas de page quand elles sont habilement inscrites dans le texte sous lequel elles se trouvent. Les digressions réjouissent, les réflexions personnelles tout autant, et on ne perd malgré tout jamais de vue que, je le disais, l'affaire est grave.

Le Prix Femina étranger récompense une autre enquête à propos d'un crime: Ecrire pour sauver une vie, le dossier Louis Till, de l'Américain John Edgar Wideman (traduit par Catherine Richard-Mas). Mais je ne l'ai pas lu et je ne vous en dirai donc pas grand-chose.
Il me semble néanmoins qu'il n'est pas étranger aux préoccupations qui animaient déjà l'écrivain américain quand je l'avais rencontré en 1992 pour Suis-je le gardien de mon frère?, un ouvrage consacré à l'injustice qui frappe plus particulièrement, aux Etats-Unis, les Africains-Américains, ainsi qu'il se définissait alors. En voici un bref passage:
Les inspecteurs m'ont embarqué, m'ont demandé de leur fournir un alibi pour une nuit où une petite épicerie avait été cambriolée en Utah. Quatre Noirs avaient fait le coup. Trois d'entre eux avaient plus ou moins été identifiés, il en manquait un. J'étais Noir. Mon frère était suspect. Alors, peut-être que j'étais le quatrième? Peu importait que je réside à six cents kilomètres du lieu du crime. Que je sois écrivain et professeur de littérature à l'université. Je suis Noir. Robby est mon frère. Ces faits m'incrimineraient toujours.

Enfin, le Prix Femina essai va au beau récit que Jean-Luc Coatalem consacre à Victor Segalen, Mes pas vont ailleurs. Je ne vais pas m'appesantir, mais je vous en parlais avant même sa parution, dans la note de blog où je signalais la publication, à la Bibliothèque malgache, d'un ouvrage de Victor Segalen, René Leys, et d'un recueil d'articles, inédit sous cette forme, que lui avait consacrés un de ses proches, Gilbert de Voisins. Un retour en arrière vous en dira un peu plus long - ici aussi, à propos de plusieurs livres du même auteur, qui venait de se voir attribuer le Prix de la langue française qui lui sera remis à Brice ce week-end. Une excellente semaine, peut-être chargée en festivités, pour Jean-Luc Coatalem et son éditeur!

Comme le jury du Femina n'en a jamais assez, il offre aussi cette année un prix Spécial à Françoise Héritier pour l'ensemble de son oeuvre.

jeudi 19 octobre 2017

Jean-Luc Coatalem, Prix de la langue française

Donné à Brive, créé d'ailleurs par la ville en 1986, le 10 novembre prochain à l'ouverture de la Foire du Livre, le Prix de la langue française va cette année à Jean-Luc Coatalem. En pensant, probablement, à son livre le plus récent, Mes pas vont ailleurs (Stock), dont je vous parlais brièvement ici au moment où la Bibliothèque malgache sortait simultanément deux ouvrages numériques liés au sujet choisi par l'écrivain: Victor Segalen. Mais il ne s'agit pas, avec ce prix, de saluer seulement une publication. Toute une oeuvre est placée dans la lumière. Retour justifié, donc, sur quelques ouvrages précédents.

Un jour, Louis Noël, dit Bouk, orphelin parrainé par le grand-père de Lucas, est parti. Né près d’Angkor, arrivé dans la famille bien que s’en tenant toujours à l’écart, à l’abri derrière les pages économiques du Figaro, il était la touche exotique qui ancrait l’histoire commune dans un ailleurs mythique. Des intérêts commerciaux avaient forgé les premiers liens, puis  ceux-ci avaient débordé du cadre matériel.
Beaucoup plus tard, devenu journaliste – comme Jean-Luc Coatalem –, Lucas, le narrateur, part à la recherche de ce presque frère égaré dont la légende prétend qu’il est retourné sur le lieu de ses origines. Au Cambodge, le journaliste ne trouve que les ruines des temples, ce qu’il reste d’une ville dont des archéologues tentent de reconstituer le passé et des interrogations sur sa propre vie. En particulier sur l’étrange attirance suscitée par l’Asie. Ce qu’il appelle un tropisme asiatique. Traduit, dans son cas, par l’amour d’une jeune femme qui comprendra n’avoir pas été choisie pour elle-même mais comme représentation de quelque chose qui la dépasse. La quête de Bouk, dont le véritable nom, Attitya, prend progressivement le dessus, semble vouée à un échec qui précipite aussi la fin d’une liaison.
Mais, comme dans un récit initiatique, même si l’initiation est tardive, le temps passé à définir ce qu’on cherche est au moins aussi important que de le trouver. La tentative de relier le passé et le présent telle que la conduit Lucas est sa manière de remettre en place les éléments d’une vie dans laquelle les silences ont laissé des zones inexplorées.
Le dernier roi d’Angkor dessine la place d’un manque affectif creusé aussi par l’absence du père. Et dont le comblement est une vue de l’esprit conçue par un Blanc parfois renvoyé avec rudesse à des désirs trop occidentaux et non partagés. En parallèle, moins pour expliquer que pour éclairer, le romancier pose l’histoire d’Hergé et de Tchang, personnage du Lotus bleu inspiré par une amitié authentique.

Où situer Antipodia ? « Nulle part ou autre part », répondrait Albert Paulmier de Franville, gouverneur de l’île. Une île ? « Un rocher parmi les vagues. Un cratère effondré. » Supposons, pour les lecteurs soucieux de géographie, que nous sommes, comme l’explique le gouverneur, à l’est de l’archipel Crozet, sur une île découverte en 1772 par Marc-Joseph Marion-Dufresne et située approximativement sur la même longitude que les Kerguelen. C’est-à-dire assez loin vers le sud pour « bénéficier » d’un climat assez rude, de vents violents et d’une mer souvent grosse.
Pour plus de détails, imaginaires ou non, demandez à Jean-Luc Coatalem, grand voyageur et écrivain puisant son inspiration un peu partout dans le monde. Il en fournit d’abondance, histoire de rendre le lieu crédible.
Le gouverneur exerce son pouvoir sur un territoire ridicule. S’il est arrivé là, ce n’est bien entendu pas pour récompenser de bons et loyaux services mais plutôt pour l’éloigner du scandale provoqué par ses égarements. La population de l’île est exclusivement composée du « personnel technique » : le seul Jodic, en poste depuis presque quatre ans. Il est un peu le Vendredi du Robinson que représente le gouverneur. Aux deux hommes, il faut ajouter la faune marine, les oiseaux et les chèvres. Très importantes, les chèvres : leur troupeau, stratégique, est destiné à nourrir les éventuels rescapés d’un naufrage. On les compte et les recompte avec un grand sérieux approximatif. Car elles bougent et Jodic est devenu chasseur – à l’arc, pour rester silencieux.
La plupart du temps, les deux habitants d’Antipodia s’ennuient ferme. Jodic s’évade grâce à une herbe dont il a découvert les vertus hallucinogènes. Le gouverneur fait mine d’être celui dont tout dépend. Sa devise pourrait être cette phrase de Jean Cocteau : « Puisque ces choses nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs. » Jusqu’au moment où même l’imitation du pouvoir dépasse son énergie en voie d’extinction. La solitude, même à deux, déborde les digues qui maintenaient encore Jodic et le gouverneur dans l’apparence de la civilisation – dont ils sont, à leur pauvre manière, les représentants. Mais ils n’ont pas de témoins pour leur donner l’impression que cela sert à quelque chose.
Aussi, quand Moïse, le bien nommé puisqu’il est sauvé des eaux, débarque sur la terre d’Antipodia, il n’est pour ses résidants qu’un intrus, et non un être humain à sauver. Les personnages principaux sont bousculés, plus que par les événements, par l’absence d’événements, usés par celle-ci et devenus incapable de réagir encore selon les règles qu’ils devraient respecter et faire respecter.
Jean-Luc Coatelem a réussi une saisissante réécriture d’un Robinson Crusoé influencé par la littérature contemporaine.

Les nouilles froides sont une spécialité culinaire de la Corée du Nord. Quand on en trouve. Le jour où cela se produit enfin, Jean-Luc Coatelem reste… perplexe. Comme devant tout ce qu’il a vu, d’ailleurs. Le voyage dans ce pays très fermé (le dire n’est rien) est réduit à un programme suivi avec rigueur par un guide lui-même surveillé par un autre guide, le chauffeur étant peut-être le surveillant des deux…
Il a fallu, d’abord, se faire passer pour quelqu’un d’autre : un agent en charge d’une hypothétique clientèle touristique, explorant les « charmes » d’un pays où tout ce qu’il y aurait à voir est caché, où tout ce qui est caché pourrait être intéressant – mais on n’en saura rien, sinon à l’occasion d’une autre déception : la visite au pas de charge d’un musée qui n’était pas au programme et dont les collections se limitent à des portraits de la dynastie au pouvoir depuis 1945. Ces portraits sont partout. Partout où le Leader Maximo local, un des trois Kim, a mis le pied, le lieu est devenu objet de vénération, des albums photos rappellent la visite historique. On ne s’étonnera pas de constater qu’elle a eu lieu partout.
L’an dernier, Charly Delwart avait publié Citoyen Park, un étonnant roman décrivant un pays imaginaire mais très semblable à la Corée du Nord. Jean-Luc Coatalem le rejoint quand il se trouve face à la réalité : « la propagande avait fait plier ce peuple sorti d’une boîte grand format de Lego. Au point de plonger la RPDC dans une fiction vraie. Fiction dont les héritiers continuent, aujourd’hui, à rédiger les chapitres. »
Le voyageur, accompagné d’un ami qui n’avait à peu près jamais quitté la France et s’était d’un coup décidé à visiter un pays lointain à tous points de vue, s’étonne autant de la pauvreté du pays que de la pauvreté de ce qu’il propose aux touristes. A la longue, il se fatigue de s’étonner. Il doit faire des courbettes devant une statue ou une momie, déposer des fleurs, se contenter de portions minuscules aux repas, dormir dans des hôtels qui semblent avoir été ouverts seulement pour son compagnon et lui. Mais il refuse de plonger dans un bain de boue froide, malgré les bienfaits promis. Et n’en pense pas moins…
Le tourisme a ses limites, clairement dessinées ici. Heureusement, Jean-Luc Coatalem est aussi capable de s’inventer d’autres mondes, comme il l’avait fait dans Le gouverneur d’Antipodia.

mercredi 20 septembre 2017

Victor Segalen à la Une



C'est dans Le Figaro littéraire, paru par exception ce jeudi en raison d'une grève demain, et à l'occasion de la sortie du livre que Jean-Luc Coatalem a sorti il y a quelques semaines, Mes pas vont ailleurs (Stock). Inspirée par la vie vagabonde et riche de Victor Segalen, cette fiction biographique fait rêver. "Segalen est plus connu qu'on ne le pense", dit Jean-Luc Coatalem à Astrid de Larminat, qui l'interroge.
A l'appui de cette affirmation, il cite François Mitterrand, Patrick Deville, Régis Debray qui font souvent référence à Segalen, et ajoute le nom de Michel Onfray qui va lui consacrer un livre.
(Il s'agit d'un court essai, Le désir ultramarin, annoncé chez Gallimard le 2 novembre, et qui commence par cette phrase paradoxale: "Victor Segalen, médecin militaire diplômé de l'Ecole de santé navale de Bordeaux, n'aime pas la mer.")
Je parlais aussi de Jean-Luc Coatalem dans la présentation du petit livre inédit en volume publié le mois dernier à la Bibliothèque malgache: Victor Segalen, par Gilbert de Voisins, où sont rassemblés pour la première fois les quatre grands articles que le compagnon de voyage en Chine consacra à son ami.
Dans le même temps, et parce qu'un bonheur ne peut venir seul, une réédition de René Leys avait été proposée par la Bibliothèque malgache, dans sa collection littéraire. Un roman autour duquel je tournais depuis longtemps, que je n'avais jamais en réalité lu intégralement, et dont la préparation de la version numérique m'a valu de beaux moments de lecture.
Ce n'est pas fini. Car une plongée dans les écrits de Victor Segalen est une excursion en eaux profondes, lors de laquelle on croise aussi Rimbaud ou Gauguin.
Voilà pourquoi, alors que s'annonce une grande exposition Gauguin à Paris, escortée de diverses publications, la Bibliothèque malgache peut annoncer la prochaine disponibilité d'un ouvrage numérique où le peintre rencontre l'écrivain - ce qu'ils n'ont jamais fait dans la vraie vie. Les Lettres à Georges-Daniel de Monfreid, de Paul Gauguin, sont précédées, comme dans leur édition originale de 1919, par un long hommage de Victor Segalen et suivies du texte que celui-ci consacra à l'artiste après sa mort, Gauguin dans son dernier décor.
A suivre, donc...

mardi 22 août 2017

Orsenna à l’école buissonnière de La Fontaine

Erik Orsenna a un peu honte, écrit-il, d’être académicien « donc cofabricant de dictionnaire » et de n’avoir appris que récemment le mot « gentilé », « qui désigne l’habitant d’une ville » (ou d’un village, d’un pays, d’un continent, voire même d’un quartier, cher Erik – il faut fréquenter davantage Alain Rey, ou regarder Des chiffres et des lettres). Bref, le gentilé de Château-Thierry est Castelthéodoricien. « On imagine le rire du fabuliste ainsi lourdement affublé », ajoute-t-il, puisqu’il écrit cela dans son La Fontaine, une école buissonnière, et que, comme chacun le sait, Jean de La Fontaine est né à Château-Thierry.
Du coup, se réjouissant d’avoir découvert un mot qui sonne clair, il le replace dès qu’il en a l’occasion. Voici les Castelthéodoriciens qui racontent le duel de principe entre La Fontaine et son ami André Poignant, qui est le cousin, le confident et l’amant de sa femme Marie, ce dont tout le monde semble s’accommoder fort bien. Voici « notre Castelthéodoricien » qui pratique la flatterie comme Orsenna lui-même, autrefois – « aux temps mitterrandiens où j’étais courtisan ». On n’oublie pas la famille castelthéodoricienne de La Fontaine, dont il faut de temps à autre aller voir ce qu’elle devient pendant qu’il écrit ses Contes ou ses Fables. Quatre occurrences d’un mot qu’on n’a guère, sauf peut-être, et encore, à Château-Thierry, l’occasion de placer dans la conversation. Bien joué !
Le plaisir d’un mot, le plaisir de vagabonder, mais à toute allure, dans une biographie d’écrivain, le plaisir de le citer et de faire découvrir des textes moins connus autant que de rappeler des mélodies verbales rangées dans un coin du cerveau, plaisir, plaisir, seul aux commandes d’un livre qui ne se pousse pas du col. L’anecdote y est puisée aux XVIIe et XXe siècles avec des rapprochements inattendus, car si l’on vivait autrement à l’époque de La Fontaine, le cœur des hommes (et des femmes) n’a guère changé.
Ce qui reste, en particulier, c’est le désir, que La Fontaine ne se privait, pas plus que Marie, de combler. Ce qui change, c’est la condition des écrivains, même si tous ne sont pas, aujourd’hui, aussi heureux en affaires qu’Orsenna, dont les livres se vendent bien, merci pour lui. Mais quand bien même les Fables et les Contes, qu’il fallut, ceux-ci, renier parce qu’ils étaient trop lestes pour le climat religieux, auraient été de grands succès, qu’ils n’auraient pas permis à La Fontaine d’en vivre. D’ailleurs, le succès était là, au moins pour les Fables, mais il « n’engraissa que les deux libraires » qui les ont fait paraître. Les droits d’auteur n’existaient pas, il faudra attendre Beaumarchais et le siècle suivant pour les inventer. Et La Fontaine, quand il prend parti pour son ami Fouquet contre Colbert qui veut la chute de celui-ci, et qui par ailleurs tient les cordons de nombreuses bourses dont le contenu aurait pu soulager le quotidien du poète, oublie la flatterie pour l’honnêteté. Ce qui coûte cher. Il est hébergé par une amie, qui meurt. Il est à la rue… Imagine-t-on cela d’un homme dont les vers nous sont si familiers ?
Encore dit-on souvent, sans savoir, que La Fontaine s’est contenté de piller ceux qui, avant lui, avaient écrit des fables. Le plagiaire est plutôt celui qui, répétant assez bêtement cette idée reçue, devient calomniateur : La Fontaine payait ses dettes, celles-là au moins, puisqu’il restituait la paternité de son inspiration aux écrivains chez qui il l’avait trouvée. Et puis, surtout, il écrivait, avec la force qu’on lui connaît, avec l’art de plaire et de convaincre à la fois, comme de nombreux exemples le rappellent, s’il en était besoin.

dimanche 9 juillet 2017

Les prix littéraires d'avant-saison

C'est un peu comme pour les soldes: la période des pré-soldes est aussi importante, voire davantage, que celle qui la suit. Les pré-prix participent donc eux aussi à la préparation de la rentrée littéraire qui, je le rappelle pour les distraits, débutera dans un gros mois seulement. Mais les livres sont prêts et, parmi eux, deux lauréats de prestigieuses récompenses attribuées aux versions originales de leurs romans.

De Colson Whitehead, je vous ai déjà parlé deux fois ici. La première, c'était à l'occasion du National Book Award attribué l'an dernier à Underground Railroad. La seconde, cette année, pour le Pulitzer de la fiction au même roman. Il sort en français le 23 août chez Albin Michel, dans une traduction de Serge Chauvin. En avril, je vous avais fait le service minimum, avec la première phrase en langue originale - en américain, donc. En voici un peu plus, cette fois en français, avec la première page presque intégrale.
La première fois que Caesar proposa à Cora de s’enfuir vers le Nord, elle dit non.
C’était sa grand-mère qui parlait à travers elle. La grand-mère de Cora n’avait jamais vu l’océan jusqu’à ce jour lumineux, dans le port de Ouidah, où l’eau l’avait éblouie après son séjour dans les cachots du fort. C’est là qu’ils avaient été parqués en attendant les navires. Des razzieurs dahoméens avaient d’abord kidnappé les hommes, puis étaient revenus au village à la lune suivante rafler les femmes et les enfants, qu’ils avaient fait marcher de force jusqu’à la mer, enchaînés deux par deux. En fixant le seuil noir, Ajarry crut qu’elle allait retrouver son père dans ce puits de ténèbres. Les survivants de son village lui expliquèrent que lorsque son père n’était plus parvenu à tenir le rythme, les marchands d’esclaves lui avaient défoncé la tête et avaient abandonné son corps sur le bord de la piste. Sa mère était morte bien des années plus tôt.
La suite en août, par conséquent.

En Italie, c'est aussi un doublé qui a salué Paolo Cognetti pour son roman intitulé, dans la Péninsule, Le otto montagne. Il a reçu deux fois le prix Strega cette année. D'abord celui qui est réservé à la jeunesse, ensuite celui qui s'adresse plutôt aux adultes. Un roman qu'on peut lire de 7 à 77 ans? On le vérifiera à partir du 23 août aussi, dans la traduction d'Anita Rochedy qui parait chez Stock est s'intitule Les huit montagnes.
En voici le premier paragraphe.
Mon père avait une façon bien à lui d’aller en montagne. Peu versée dans la méditation, tout en acharnement et en bravade. Il montait sans économiser ses forces, toujours dans une course contre quelqu’un ou quelque chose, et quand le sentier tirait en longueur, il coupait par la ligne la plus verticale. Avec lui, il était interdit de s’arrêter, interdit de se plaindre de la faim, de la fatigue ou du froid, mais on pouvait chanter une belle chanson, surtout sous l’orage ou en plein brouillard. Et dévaler les névés en lançant des cris d’Indiens.
Par ailleurs, le Prix Stanislas, qui sera attribué le 29 août pour être remis à son auteur le 9 septembre à Nancy à l'occasion du Livre sur la Place a annoncé une sélection de dix ouvrages, eux aussi à paraître. Son but est d'aider au lancement d'un nouvel auteur, qui sera donc un de ceux-ci:

  • Jean-Baptiste Andrea, Ma Reine, L’Iconoclaste
  • Emmanuel Brault, Les Peaux rouges, Grasset
  • Cyril Dion, Imago, Actes Sud
  • Olivier El Khoury, Surface de réparation, Noir sur Blanc
  • Thomas Flahaut, Ostwald, L’Olivier
  • Pascale Lécosse, Mademoiselle, à la folie !, La Martinière
  • David Lopez, Fief, Seuil
  • Paul-Bernard Maracchini, La Fuite, Buchet Chastel
  • Victor Pouchet, Pourquoi les oiseaux meurent, Finitude
  • Sébastien Spitzer, Ces rêves qu’on piétine, L’Observatoire

jeudi 8 juin 2017

Didier Decoin, Prix des lecteurs de L'Express/BFMTV

Postulat: les lecteurs ont du talent.
Démonstration par la qualité des prix littéraires, qu'ils soient attribués par des écrivains, des journalistes, des libraires, des bibliothécaires, ou de "simples" lecteurs - ce que tous ceux qui précédaient étaient aussi, n'en déplaise aux complotistes de toutes les espèces.
Confirmation par le dernier en date, le Prix des lecteurs de L'Express/BFMTV, qui couronne l'excellent Bureau des Jardins et des Etangs, d'un Didier Decoin en grande forme, au moment de l'écriture comme à celui de répondre à mes questions.
Qu’est-ce qui vous a attiré du côté du Japon ?
La littérature, d’abord, que je fréquente depuis longtemps. Je suis tombé « in love » avec le Japon en lisant notamment les Journaux des dames de cour ou Le Dit du Genji qui est pour moi l’invention du roman, de la vraie fiction qui date d’ailleurs de l’époque à laquelle j’ai situé mon propre roman et je n’ai jamais cessé de ma passionner pour cette littérature japonaise que je trouve d’une fluidité, d’une simplicité, d’une beauté classiques extraordinaires.
Donc, une littérature ancienne ?
Mes goûts vont jusqu’à Murakami. A mes yeux, le plus grand littérateur japonais est Yasunari Kawabata. Son portrait est dans ma bibliothèque, juste derrière moi, il regarde par-dessus mon épaule, et de temps en temps je lui demande son point de vue sur ce que j’écris, si ce n’est pas trop mauvais. Il ne me répond pas, mais son regard se fait parfois sévère. C’est vrai que la naissance du roman tel que nous le pratiquons en Occident me semble être liée aux Dames de cour ou à l’admirable Dit du Genji.
Il y a donc longtemps que vous pensiez à écrire un roman japonais ?
Oui, mais c’est toujours le même problème, il faut une histoire. Je savais qu’un jour j’écrirais sur ce monde-là, donc j’accumulais des informations, de la documentation, mais je n’avais pas l’histoire qui me permettrait de développer cet univers. Et la petite Miyuki est née, un jour. Je me rappelle avoir lu dans un magazine qu’il y avait des concours de fragrances au Japon à cette époque-là, comme il y avait des concours de poésie, et je me suis dit que c’était extraordinaire. Moi qui suis passionné par les odeurs, de penser qu’il y avait des concours de parfums, j’ai eu l’idée d’envoyer une petite paysanne sale, souillée de partout, porter son odeur étrange au milieu du raffinement extrême de la cour impériale pour voir ce qui allait se passer.
On pense au Parfum de Patrick Süskind. Vous l’aviez aussi à l’esprit ?
Oui, bien sûr. Je déteste Süskind, je le hais, je voudrais l’écrabouiller.
Vous auriez voulu écrire ce livre ?
Evidemment. Quand j’ai su qu’il y avait un livre qui s’appelait Le Parfum, je me suis précipité dessus et, dès les premières pages, j’ai été effondré, c’était horrible. C’est ça que je voulais faire, moi ! Pourquoi il l’a fait, lui ? En plus, il l’a fait bien, il a fait un livre merveilleux. Je ne peux pas le réécrire, je n’ai même pas l’excuse de dire que je peux le refaire parce qu’il l’aurait raté.
A la fin du roman, vous donnez les dates entre lesquelles vous y avez travaillé. Douze ans, c’est très long, pour vous, non ?
Oui, c’est long pour moi. Mais, dans ce temps, il y a la part de documentation, de recherches, qui a été très longue. J’ai voulu essayer de donner la description la plus authentique possible de ce que pouvait être le monde de Miyuki.
Le livre se passe au XIIe siècle ?
Oui, vers l’an 1100. C’est l’époque où, nous, on a Charlemagne, en gros, à deux cents ans près. On est dans une époque où l’Occident dégouline de partout, c’est le sang, c’est la fureur. Je n’ai pas beaucoup de respect pour les châteaux de ce temps-là. Tandis qu’au Japon, à ce moment-là, il y avait un paroxysme du raffinement. Pas de peine capitale, peu ou pas de guerres, le pays était complètement fermé sur lui-même mais avait atteint un degré de raffinement exceptionnel.
En vous lisant, on se demande parfois si vous avez voulu donner une reconstitution précise de l’époque ou si l’esprit du temps est l’essentiel.
C’est les deux. La reconstitution, c’est le plancher sur lequel je peux marcher. Si je n’ai pas ça, je ne peux pas faire avancer le livre. Quand on écrit de la fiction, il faut avoir des garde-fous, sinon on tombe à l’eau. Et on tombe à l’eau en entraînant son lecteur dans l’abîme. Quel que soit le livre que j’écris, j’ai toujours procédé de la même manière : être le plus précis, le plus solide possible dans la documentation pour me libérer complètement à côté, pour avoir des personnages complètement inventés. Ce que fait Miyuki, c’est invraisemblable, je pense qu’aucune femme ne pourrait le faire. Mais j’ai le droit de le lui faire faire parce que la toile de fond est vraie.
Est-ce qu’on peut dire que c’est une histoire d’amour ?
Ah ! oui ! C’est une histoire de passion, parce qu’elle adore son mari. C’est l’homme de sa vie qui est mort, qu’elle a enterré. Mais, dans son esprit, il n’est pas vraiment mort, il est à côté d’elle, il chemine avec elle. C’est aussi un livre pour dire non au néant. Je ne crois pas au néant, de toute façon. Peut-être que je ne veux pas. Il y a chez moi un refus viscéral du néant, qui se traduit par l’idée que Katsuro marche à côté de Miyuki, qu’elle peut continuer à l’aimer. Ils ne peuvent plus s’entendre, ils ne peuvent plus se parler, mais ils peuvent continuer à s’aimer. Ce n’est pas parce qu’on est dans le silence qu’on ne peut plus aimer.
C’est aussi un livre sur la fidélité, fidélité au travail de Katsuro, d’une certaine manière…
C’est par fidélité à Katsuro, et aussi par déférence envers le village dans lequel elle vit, pour les revenus et pour l’honneur qui est si important chez les Japonais. Si le village de Shimae ne remplit pas sa tâche, le déshonneur sera sur lui, ce qui est intolérable. Katsuro ne l’aurait pas admis non plus. Ils sont liés par ce pacte-là, qui est non écrit bien sûr. Mais les Japonais vivent l’honneur d’une manière permanente. On a perdu le sens de l’honneur.
Une grande place est donnée aussi aux dieux, aux croyances diverses, aux superstitions, aux forces de la nature. C’était important ?
C’est très important, parce que je pense, encore une fois, que c’est une façon de dire que le néant, la solitude absolue n’existent pas. Ce qui fait le plus peur dans le monde, c’est de se dire : je suis tout seul. Tout seul dans la mort, tout seul dans la souffrance, tout seul dans l’inconnu.
Dans le déroulement du roman, il y a une astuce assez habile, au moment où Miyuki couche presque avec le directeur du Bureau des jardins et des étangs, sans savoir qui il est. Vous le dites, en revanche, tout à la fin de cette scène, discrètement, comme si vous n’étiez pas sûr que le lecteur a besoin de le savoir.
Quand j’écris un livre, je pense toujours que le lecteur l’écrit avec moi. Si je suis tout seul, ça ne sert à rien d’écrire. Il y a un co-auteur qui est le lecteur. Donc je lui fais des clins d’œil, des chatouilles, des coucous… C’est moi qui signe le livre mais chaque personne qui le lit peut avoir une vision particulière des personnages. Miyuki n’est pratiquement pas décrite, à chacun de l’imaginer comme il veut.
On sait qu’elle a 27 ans.
Oui, ce n’est pas beaucoup mais, pour l’époque, ce n’était pas mal. Je crois qu’elle ressemble à l’image de la couverture du livre, mais c’est une image personnelle. Si un lecteur me disait : c’est une blonde aux yeux bleus, je ne lui en voudrais pas du tout.
Le titre du livre, « Le bureau des jardins et des étangs », semble détourner le regard de son héroïne. Pourquoi ?
J’ai choisi ce titre parce que c’est le but de Miyuki : arriver au Bureau des jardins et des étangs. Ce qui est important dans le tir à l’arc, ce n’est pas la flèche, c’est la cible. En plus, je trouvais ce titre intrigant et il me faisait rêver. Quand on prononce le mot « jardin » et le mot « étang », ce sont des mots qui me parlent.
Parce qu’il y a toute une vie dedans ?
Dedans et autour. Ce sont des endroits extraordinaires qui sont près de palais. Un étang sacré, ce n’est pas rien.
Nagusa, le directeur, ne supporte pas l’odeur de Miyuki…
Il ne sait pas s’il la supporte ou pas. Il en est extraordinairement troublé. A priori, elle ne sent pas bon. Mais, en réfléchissant bien, peut-être qu’il va changer d’avis.
Toujours est-il qu’il décide de la sauver.
Oui, il décide surtout qu’elle peut lui être extrêmement utile. A partir du moment où l’empereur a donné son schéma directeur, une demoiselle qui sort d’une nappe de brume, qui traverse un pont, qui entre dans une deuxième nappe de brume, il se demande comment rendre l’odeur de la demoiselle. Et il y a cette petite qui est là, qui dégage une odeur bizarre, on va dire que c’est son odeur à elle. Il ne s’est pas trompé.
Où situez-vous ce roman dans votre œuvre ?
C’est mon préféré, tout simplement.
Parce que c’est le dernier, ou parce qu’il a quelque chose en plus ?
Non, non. Parce que je me suis plus investi dedans. Il y a beaucoup plus de mes fantasmatiques personnelles dedans. C’est le plus sincère, c’est le plus vrai, celui qui me ressemble le plus. Il traite d’une double thématique que j’aime, la jeune femme, le parfum – l’odeur, la senteur, la fragrance, comme vous voulez. C’est le voyage, aussi, et je suis passionné par les déplacements, il y a l’exil, l’exode, l’humilité, la soumission. Je suis passionné par le Japon, je n’y suis pas allé parce que ce Japon-là n’existe plus. J’aurais aimé connaître ce monde-là. Avoir une maison en bois avec des fenêtres en papier, ça m’aurait beaucoup plu.
Enfin, comme beaucoup d’autres écrivains depuis la mort de Jean-Marc Roberts, vous lui dédiez votre livre. En quoi était-il un éditeur d’exception ?
D’abord, c’était mon meilleur ami, ce qui n’est pas rien. C’était un éditeur hors du commun, et je ne suis pas le seul à le dire. Il était capable de vous appeler à quatre heures du matin parce que tout à coup il avait une angoisse, pas par rapport à lui-même mais par rapport à votre livre : « J’espère que demain, le papier dans Le Monde va être bon, j’aime tellement ce livre. » Il était exceptionnel en cela. Je l’ai vu pleurer en parlant d’un livre, de vraies larmes, pas du chiqué.