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vendredi 3 mai 2019

Dans la famille Kennedy, je demande Robert

Sur le territoire des Etats-Unis, Marc Dugain avait déjà exploré en détail le destin d’Edgar Hoover, patron du FBI (La malédiction d’Edgar), et celui du tueur en série Edmund Kemper (Avenue des géants). Avec Ils vont tuer Robert Kennedy, il met la barre un peu plus haut puisque la famille brisée par les assassinats reste un mythe, certes écorné par de multiples révélations. Mais un mythe quand même, qu’on approche avec une certaine prudence.
Trop habile raconteur d’histoires pour servir des plats réchauffés, le romancier envisage de biais la mort de Robert Kennedy. Le personnage principal est un professeur d’histoire contemporaine dont les parents sont morts en 1967 et 1968. Il croit que leurs disparitions ont un lien avec le meurtre du candidat à l’élection présidentielle de 1968. La part d’ombre qui entoure la vie de son père, spécialiste de l’hypnose souvent requis avec discrétion par les autorités et les célébrités, l’autorise à imaginer un audacieux réseau qui lie les différents protagonistes de son roman personnel.
Cette quête paraît, par certains aspects, insensée. La grille par laquelle le narrateur fait passer son analyse est trop serrée pour autoriser une autre vision. Mais elle est aussi la colonne vertébrale du récit et ce n’est pas la première fois qu’on doute d’un personnage occupé à imposer son point de vue.
Le plus intéressant, cependant, est le portrait psychologique de Robert Kennedy. Encore marqué par la mort de son frère, il a été contraint de reprendre le flambeau familial alors qu’il ne se sent pas à la hauteur : John, bien que physiquement diminué et compensant la douleur par un comportement de séducteur effréné, a toujours été considéré comme le plus brillant. Robert ne pouvait être que son double en mineur. Et cependant, marchant dans les pas de son frère, il sait que la mort lui est promise aussi. C’est écrit, ou presque, et il affronte la fin annoncée avec autant de courage que de fatalisme. Le portrait est saisissant et très crédible.
Dans le va-et-vient constant entre la vision du narrateur et celle des Kennedy surgissent quelques informations dont on ne sait ni ne veut savoir si elles sont dues à l’imagination de l’écrivain ou à des sources fiables. Elles pimentent, en tout cas, un livre fait pour plaire et qui y réussit très bien.

lundi 21 mai 2018

Etonnants Voyageurs : les prix du week-end

A Saint-Malo, que les festivaliers vont quitter aujourd'hui avec impatience - l'impatience de revenir l'année prochaine -, on décerne aussi des prix littéraires. Le Festival Etonnants Voyageurs a communiqué hier la liste des lauréats 2018. En voici trois - ceux que j'ai lus - parmi un bel ensemble.

Prix Gens de mer
David Fauquemberg, Bluff
Un homme entre à l’Anchorage Café, à Bluff Harbour, au sud de la Nouvelle-Zélande. C’est l’hiver, le vent souffle, la mer est démontée : « Au large, c’était l’enfer. » A l’intérieur, où se côtoient dockers et pêcheurs privés de travail par la violence des rafales, un possible refuge pour l’étranger venu de France et qui a marché longtemps avant d’échouer là. Peut-être fuit-il quelque chose, on n’en saura rien. Car Bluff, quatrième ouvrage de David Fauquemberg, garde le silence sur ce qu’on n’a pas besoin de savoir. « Silence » est d’ailleurs le premier mot du roman : tout le monde se tait à l’Anchorage Café au moment où y entre l’inconnu. Et personne ne parlera plus que nécessaire : « Mieux vaut se taire qu’offenser », se dira Rongo Walker, le vieux pêcheur maori réputé connaître la mer mieux que personne. Il s’est pris entre-temps d’une affection distante pour le Français qu’il a engagé sur son bateau.
Peu de mots, peu de gestes aussi : par gros temps, il n’y a pas d’énergie pour des déplacements inutiles. La pêche est le rituel très codé d’un corps-machine dont Tamatoa, le second de Rongo Walker, est un modèle. Il a porté à la perfection l’économie des mouvements, concentré ses forces sur l’efficacité. Le Français admire à quel point tout paraît simple dans le travail de Tamatoa, alors que lui-même, sur le Toroa, ne tarde pas à souffrir de chaque muscle, de chaque articulation.
Dans son premier livre, Nullarbor, David Fauquemberg partait déjà en campagne de pêche – en Australie. Ce n’était pas non plus de tout repos. Mais la fatigue a du bon quand elle est justifiée par la nécessité et, surtout, elle empêche de penser. Le Français, personnage romanesque, ressemble au narrateur, l’auteur lui-même, de ce récit initial quand il constate : « La vie au large était rude, surtout dans ces parages, mais ses obligations avaient l’avantage d’être simples – pas moyen de leur échapper. Cela vous procurait un curieux sentiment de sécurité, l’apaisement de savoir à chaque instant ce qu’il fallait faire, et pourquoi. »
Les romans de mer fascinent quand ils sont réussis. Ils emportent sur des eaux où la plupart d’entre nous n’oserions pas nous aventurer dans ces conditions. Le faire par procuration et éprouver les sentiments de la fraternité simple qui règne sur un bateau où la vie de chacun dépend des autres est davantage qu’un plaisir : une exaltation. Bluff offre cela, et même davantage quand le récit s’interrompt. Se glissent alors des chapitres où se racontent des histoires mythiques. Celle de Papa Marii, qui a pêché un jour le plus grand poisson de l’océan. Celle de Tupaia, qui connaissait les secrets de la navigation aux étoiles et supplantait le savoir des navigateurs anglais. Celle de Mau, qui a transmis ces secrets afin qu’ils ne se perdent pas : « Ils savent pas que ma pirogue est immobile quand je voyage, ancrée comme une terre !… »
De cette manière, Bluff n’est pas seulement un roman au présent qui convoque dans l’urgence les hommes face au danger. Il est aussi la réécriture, sur la surface à la fois mouvante et inchangée des océans, de faits anciens sur lesquels se reposent les marins d’aujourd’hui pour ne pas s’égarer. Le lecteur ne s’égare pas non plus, conduit d’une main sûre par un écrivain qui trace le chemin à la perfection vers une existence apaisée en harmonie avec la nature – mais seulement après avoir traversé les tempêtes qui sont les épreuves initiatiques vers ce but.

Prix Joseph Kessel de la SCAM
Sur le territoire des Etats-Unis, Marc Dugain avait déjà exploré en détail le destin d’Edgar Hoover, patron du FBI (La malédiction d’Edgar), et celui du tueur en série Edmund Kemper (Avenue des géants). Avec Ils vont tuer Robert Kennedy, il met la barre un peu plus haut puisque la famille brisée par les assassinats reste un mythe, certes écorné par de multiples révélations. Mais un mythe quand même, qu’on approche avec une certaine prudence.
Trop habile raconteur d’histoires pour servir des plats réchauffés, le romancier envisage de biais la mort de Robert Kennedy. Le personnage principal est un professeur d’histoire contemporaine dont les parents sont morts en 1967 et 1968. Il croit que leurs disparitions ont un lien avec le meurtre du candidat à l’élection présidentielle de 1968. La part d’ombre qui entoure la vie de son père, spécialiste de l’hypnose souvent requis avec discrétion par les autorités et les célébrités, l’autorise à imaginer un audacieux réseau qui lie les différents protagonistes de son roman personnel.
Cette quête paraît, par certains aspects, insensée. La grille par laquelle le narrateur fait passer son analyse est trop serrée pour autoriser une autre vision. Mais elle est aussi la colonne vertébrale du récit et ce n’est pas la première fois qu’on doute d’un personnage occupé à imposer son point de vue.
Le plus intéressant, cependant, est le portrait psychologique de Robert Kennedy. Encore marqué par la mort de son frère, il a été contraint de reprendre le flambeau familial alors qu’il ne se sent pas à la hauteur : John, bien que physiquement diminué et compensant la douleur par un comportement de séducteur effréné, a toujours été considéré comme le plus brillant. Robert ne pouvait être que son double en mineur. Et cependant, marchant dans les pas de son frère, il sait que la mort lui est promise aussi. C’est écrit, ou presque, et il affronte la fin annoncée avec autant de courage que de fatalisme. Le portrait est saisissant et très crédible.
Dans le va-et-vient constant entre la vision du narrateur et celle des Kennedy surgissent quelques informations dont on ne sait ni ne veut savoir si elles sont dues à l’imagination de l’écrivain ou à des sources fiables. Elles pimentent, en tout cas, un livre fait pour plaire et qui y réussit très bien.

Prix Ouest-France Etonnants Voyageurs
Ananda Devi, Manger l'autre
La narratrice, 16 ans maintenant, est née obèse, d’une mère obsédée par la minceur et d’un père qui a construit une fiction pour expliquer le poids anormal de l’enfant : elle a dévoré sa sœur jumelle dans le ventre maternel et est donc double. Mais elle pèse comme quatre, au moins, objet de moqueries sur les réseaux sociaux qui la traitent de baleine. La norme et le regard des autres sont au centre du récit, conduit par une écriture audacieuse.

lundi 25 septembre 2017

Une catastrophe dans la Russie de Poutine

Lors d’une longue conversation entre un colonel et un général, celui-ci se met à bâiller. Presque au même moment que le lecteur. Comme si Marc Dugain avait compris le principal défaut de son roman, Une exécution ordinaire : beaucoup trop d’informations y sont condensées dans de longues tirades qui sentent l’artifice. Il est vrai que la matière ne manque pas puisqu’il s’agit, en gros, de traverser un demi-siècle d’histoire soviétique et russe, des derniers moments de Staline jusqu’au naufrage du Koursk, rebaptisé ici l’Oskar – mais c’est le même sous-marin nucléaire, le même accident, les mêmes théories, la même chape de plomb sur une vérité interdite ou introuvable.
Le reproche est à peu près celui qu’adressaient systématiquement ses adversaires à Emile Zola : trop de documentation mal digérée. Il n’en reste pas moins que cette manière d’embrasser une époque, une société, continue de susciter l’admiration. Et il en va de même pour l’ambition de Marc Dugain, qui compense assez largement sa faiblesse par un infaillible sens de la narration. A tel point qu’il sera difficile, voire impossible, de voir désormais Vladimir Poutine autrement que sous les traits de Plotov, son sosie dans le livre. Même silhouette, même parcours, même volonté. Mêmes phrases, comme : « Les terroristes, nous les buterons jusque dans les chiottes. » Et petit-fils du cuisinier de Staline, pour la cohérence romanesque.
Cohérence romanesque qui tient aussi au personnage du narrateur. Sa mère a été, dans un secret tel qu’il a ruiné son couple, le médecin personnel de Staline, selon des méthodes peu rationnelles que désapprouvait la doctrine officielle. Son fils a disparu dans le naufrage du sous-marin. Et lui-même, longtemps professeur d’histoire, tient celle-ci pour une fiction dans ce pays. Elle a tant de fois été réécrite…
Tant qu’à parler de cohérence, allons jusqu’au bout de la démonstration avec la lecture que fait le narrateur des Lettres de Russie de Custine, récit datant de 1839 : « De ce livre qui croyait décrire la Russie des tsars, Custine sans le savoir avait fait le texte le plus prémonitoire sur l’Union soviétique où je naquis, trois ans après la mort de Staline. »
Thèse ou hypothèse : des tsars à Plotov-Poutine, rien n’a changé. Le sous-marin aux 118 morts ne serait alors qu’un moyen de le démontrer, contexte à l’appui grâce aux confidences d’anciens du KGB devenus, pour l’un d’entre eux au moins, confident du nouveau président.
Le tableau est sinistre. Et le roman, formidable – bien qu’entaché de ce que nous avons déjà dit. En sept parties, il offre une profusion de points de vue convergents. Met en scène un faux écrivain et vrai journaliste venu enquêter avec discrétion sur la catastrophe de 2000. Fait vivre des personnages embarqués, parfois contre leur gré, dans le même bateau d’un pays en pleine (r)évolution. Bref, il dessine, parfois à l’emporte-pièce mais toujours de manière très convaincante, un pan de notre histoire contemporaine. Une sorte d’exploit, en somme.

dimanche 19 mars 2017

Marc Dugain, «le combat des voraces contre les coriaces»

Il y a bientôt vingt ans que Marc Dugain a publié son premier (et superbe) roman, La chambre des officiers, à propos d’une « gueule cassée » de la Grande Guerre. Depuis, il s’est rapproché de notre époque dont il scrute avec talent les dérives. Dans les trois volumes de la Trilogie de l’emprise, il s’attaque à la politique française et aux influences qu’elle subit. On le rappelle : c’est un roman.
Un volume par an, ce fut le rythme de Marc Dugain pour sa Trilogie de l’emprise, ouverte en 2014, prolongée l’année suivante, bouclée l’an dernier avec un volume qui ressort au format de poche, et on n’a pas vu le temps passer de douze en douze mois. Moins, sans doute, que les principaux protagonistes de L’emprise, Quinquennat et Ultime partie : ils ont eu fort à faire pour sortir de nœuds où, souvent, ils s’étaient eux-mêmes placés. Quant au romancier, il a l’habileté de fournir au lecteur distrait, ou à la mémoire courte, voire qui n’aurait pas lu les volumes précédents (quelle erreur !), tous les éléments nécessaires à comprendre la tragédie politique et humaine qui trouve ici sa conclusion. Les piqûres de rappel sont administrées sans douleur, intégrées au cours de la narration au moment où elles sont utiles. C’est du beau travail, les artisans apprécieront le soin qui y a été apporté.
Dans un thriller politique de ce type, on a surtout envie d’être emporté par un récit conduit tambour battant en compagnie de personnages aux caractères marqués. On n’est pas déçu.
Philippe Launay a donc été élu à la présidence avec l’aide discrète mais efficace des Américains qui estiment avoir affermi sur lui leur emprise – d’où le titre, et le principal ressort romanesque de la dernière partie : comment y échapper ? Mais aussi avec la complicité de son ennemi juré, Lubiak, avec qui il a passé un accord : Launay se contentera d’un mandat puis passera la main à son principal adversaire qui, dans l’intervalle, se satisfera du ministère des Finances. Poste idéal pour faire fortune, ce qui intéresse beaucoup plus Lubiak que la politique, celle-ci n’étant qu’un moyen d’accroître ses richesses.
 « C’est le combat des voraces contre les coriaces », dira Terence, journaliste d’investigation qui possède des dossiers très complets sur toutes les affaires de rétrocommissions et de coups fourrés des dernières années, celles du roman. La Ve République est pourrie, ce n’est pas Launay qui dira le contraire. Car celui-ci, sans aucun désir de profits personnels mais goûtant le pouvoir comme une abstraction, possède une colonne vertébrale qui le pousse à trahir les promesses faites à Lubiak. Après tout, il ne sera pas celui qui aura laissé le pourrissement aller jusqu’à une prise de pouvoir par l’extrême-droite, dont le parti est le Mouvement patriote. Car nous sommes dans une fiction…
Les personnages ne peuvent en effet être confondus vraiment avec des politiciens en poste, ni avec de hauts fonctionnaires du genre de Corti, patron de la DGSI (il n’y a pas si longtemps, dans le premier volume, il était question de la DCRI, tout cela évolue parfois très vite). En revanche, les mécanismes du pouvoir et de la finance, ceux des influences diverses exercées par les pays les plus puissants ou stratégiquement importants ressemblent à s’y méprendre aux réalités que nous devinons parfois sous la surface des événements. L’actualité est un iceberg dont les médias fournissent la description de la partie émergée, tentant parfois de montrer ce qui se cache dans la partie immergée. Le romancier, libre d’imaginer, afin de mieux combiner les intentions, les sous-entendus et la réalité, peut nous faire plonger en apnée durable pour détailler ce à quoi nous n’avons pas accès.
C’est là, évidemment, que la chose devient excitante. Un peu trompeuse, aussi. Car la tentation est grande de superposer exactement le roman et le réel, puisque le roman se donne l’apparence d’un décryptage du réel. Le jeu est presque aussi trouble que celui des services secrets, et le piège fonctionne parfaitement. Preuve que le petit monde grouillant au sommet du pouvoir et dans ses environs est vraisemblable. On ne lui en demande pas davantage. On aurait tort de se montrer plus exigeant.

vendredi 25 mars 2016

La réalité augmentée de Marc Dugain

On nous cache tout, on ne nous dit rien… Bienvenue aux intoxiqués des théories du complot, refusant les versions officielles et de la presse complice, forcément complice. Grâce à des fouineurs moins soucieux de lisser l’information, la vérité éclate à leurs yeux rivés sur des écrans dénonçant les responsables. Au choix, et selon les cas, les Illuminati, les Francs-Maçons, les Juifs, les Américains, tel ou tel service de renseignements…
Oui, on se moque un peu. Mais un peu seulement. Car, manipulation contre manipulation, la réécriture des faits est une source intarissable pour les romanciers capables d’aller plus loin que le noir et blanc. Marc Dugain est un maître en matière de démystification. Parce qu’il nous mystifie…
Il ne fait pas l’économie du réel. Et il l’envisage sous des angles inédits. On n’en a pas fini, d’ailleurs, avec L’emprise, trilogie dont l’ouverture portait ce titre et le volume central, qui ressort au format de poche, Quinquennat. Le dernier volet vient de paraître : Ultime partie. dans la perspective globale d'un semblant de conclusion. C’est en tissant très serré que le romancier fait le nid d’une fiction censée révéler les dessous de la vie politique française.
On cherchait, dans le volet initial, le centre du pouvoir. On ne le trouvait pas, puisque de nombreux pans de la société exerçaient des pressions en sens divers pour en acquérir une partie, au mieux de leurs intérêts. La sphère économique étant, dans les faits, une des plus actives sur le terrain de l’influence. Launay, favori de l’élection présidentielle et élu pour un Quinquennat, a promis à son principal adversaire, Lubiak, de lui laisser la place après un mandat. Si les électeurs le veulent bien, évidemment. Encore les électeurs ne sont-ils ici que des acteurs secondaires.
Car les services secrets américains possèdent une force qui échappe au peuple et grâce à laquelle ils sont capables de peser sur le nouveau président. A moins que celui-ci parvienne à se débarrasser de leur « emprise », ce qui suppose de répondre à des coups tordus par d’autres encore plus tordus…
Marc Dugain utilise les théories du complot en romancier plutôt qu’en agitateur de peurs stériles.

vendredi 27 mars 2015

Marc Dugain, vie privée, vie publique

La frontière entre vie privée et vie publique est toujours difficile à définir pour les dirigeants politiques. On a beau s’armer de principes, ceux-ci sont ébranlés par les faits. Ainsi, Philippe Launay, favori d’une élection présidentielle française dans le nouveau roman de Marc Dugain, voit son statut affaibli par la haine que lui voue son épouse depuis qu’une de leurs filles s’est suicidée. Par sa faute, prétend-elle : « Philippe, je ne te laisserai pas devenir président. Tu ne le mérites pas. Encore moins que les autres. »
Sous le titre, L’emprise, se cachent d’autres nœuds contraignants pour la politique. Dans une narration éclatée entre les points de vue de nombreux personnages, Marc Dugain a écrit un thriller économico-politique où d’autres frontières sont mises à mal. En particulier celle qui sépare, ou devrait séparer, l’intérêt général de l’intérêt particulier. Si Launay n’a pas grand-chose à craindre de ce côté, son principal rival à l’intérieur de son parti appartient à une nébuleuse financière trouble. Une importante société regroupant l’électrique et le nucléaire pèse sur le climat du pays. A tel point que les services de renseignements s’intéressent de près à un syndicaliste soupçonné, ou qu’on veut soupçonner, d’espionnage en faveur de l’étranger. Pendant ce temps, un sous-marin a capté le bruit d’un choc survenu en surface, lié peut-être à un bateau transportant du combustible nucléaire, matière et sujet dont le caractère sensible suffit à faire préférer une autre hypothèse.
Où se trouve le centre du pouvoir ? A la tête de l’Etat ? Dans les bureaux des grands groupes ? Au sein des services secrets ? Le jeu est complexe, Philippe Launay arpente depuis assez longtemps l’antichambre du pouvoir pour ne pas l’ignorer. Il sait en tout cas que sa marge de manœuvre est réduite et navigue au plus près en guettant les écueils placés sur sa route.
A un poste moins prestigieux que celui promis au candidat, un autre personnage essentiel du roman (mais ils sont nombreux à jouer un rôle important) suit aussi un chemin plein d’embûches. Lorraine, agent de la DCRI, la Direction centrale du Renseignement intérieur, a une manière bien personnelle de flirter avec les risques. Elle se rapproche dangereusement d’une photographe chinoise, puis d’un sous-marinier, alors qu’elle devrait se contenter de les surveiller pour en tirer les renseignements que ses supérieurs l’ont chargée de chercher. Les libertés qu’elle prend avec ses missions sont aussi la liberté qu’elle se donne quand elle n’est pas avec son fils, plongé dans son monde et coupé du reste.
L’emprise est un roman touffu, bourré de connexions entre différents pans de la société qui agissent, parfois ensemble, souvent les uns contre les autres, dans une ombre relative. Il travaille pourtant moins à éclaircir des mystères qu’à les nourrir. C’est pourquoi il fascine autant.
Et un deuxième volume de ce qui est maintenant annoncé comme La trilogie de l'emprise, Quinquennat, vient de paraître, pour les lecteurs qui n'auront pas la patience d'en attendre la réédition au format de poche.

mercredi 2 octobre 2013

Un gentil tueur impitoyable, vu par Marc Dugain

Un jour, Marc Dugain a vu un film sur Ed Kemper, assassin de ses grands-parents, de sa mère et d’une amie de celle-ci ainsi que de six jeunes filles. Cela lui a donné l’envie de s’« immiscer dans cet être complexe », comme il l’explique en quelques lignes pour terminer Avenue des Géants.
Al Kenner, ainsi que Marc Dugain a rebaptisé son personnage, a découvert Crime et châtiment en prison. On ne mettra pas cette lecture sur le compte du hasard.
Pas davantage qu’il n’y a de hasard, sinon romanesque, dans l’Avenue des Géants du titre, là où Al Kenner a eu un accident de moto : « j’y ai vu un signe, même si cette appellation tenait seulement aux arbres immenses qui la jalonnaient. » Comme son modèle réel, il mesure 2,20 mètres, ce qui l’empêchera d’entrer dans l’armée pour se battre au Vietnam.
Une taille encombrante ne suffit pas à faire naître une vocation de tueur. Sinon que, moins grand, Al aurait eu une vie différente. Mais ses véritables problèmes résident dans les rapports avec une mère qui lui mène la vie dure, comme d’ailleurs à son mari qui finira par jeter l’éponge en la quittant. Al tue des chats, il en décapite même un pour exprimer, dira un psychiatre, le désir de décapiter sa mère. Cela viendra, plus tard, après d’autres meurtres. Dont plusieurs ne seront révélés qu’à la fin du roman – ils ne surprennent pas, si on a jeté un œil sur la biographie d’Ed Kemper.
Si celui-ci est un sujet idéal pour une fiction, ce n’est pas tant à cause des crimes pour lesquels il a été condamné. Mais plutôt pour le versant psychologique de son histoire et pour la manière dont, devenu grand lecteur, il s’intéresse à son propre cas. Il sera ainsi capable, grâce à ses connaissances toutes neuves, de tromper le psy qui le suit, et même le jury qui décidera d’effacer son premier casier judiciaire – ses grands-parents – après avoir estimé qu’il ne représente plus un danger. On verra comment ils se trompent.
Il serait aisé d’utiliser Avenue des Géants comme socle d’un procès intenté aux psychologues et psychiatres pour leur rôle dans la justice. Là n’est pas le propos de Marc Dugain. En se mettant dans la peau d’un géant très intelligent (Al rappelle plusieurs fois que son QI est supérieur à celui d’Einstein), il explore une personnalité complexe. Beaucoup s’accordent à le trouver gentil et il occupe d’ailleurs sa captivité à enregistrer des livres à destination des aveugles. Mais il a développé par ailleurs les caractéristiques du monstre qu’il est aussi, comme le lui disait souvent sa mère. Il n’est pas quelque part entre les deux. Il est les deux à la fois. Avenue des Géants est, pour cela, un livre inquiétant et bourré de questions sans réponses.

dimanche 22 avril 2012

Un semblant de justice pour Marc Dugain

Le bien et le mal sont à l’œuvre dans le nouveau roman de Marc Dugain. La lutte entre anges et démons reprend du service, avec l’innocence pour enjeu. Les vieux schémas ont du bon : les points de repère sont connus depuis toujours, seul le cadre géographique et temporal varie. Cette fois, nous sommes en Allemagne, au moment où le régime nazi vacille, dans une région occupée par l’armée française. Pour être précis, L’insomnie des étoiles commence un peu avant cette occupation, dans une ferme isolée encerclée de terrains spongieux. La jeune Maria, plus tout à fait une enfant, pas encore vraiment une femme, y vit seule, nourrie de pauvres provisions qu’elle fait durer : deux pommes de terre et un oignon chaque jour, crus quand elle n’arrive pas à allumer un feu. Pour ce qu’elle en sait, sa mère est morte et son père est sur le front russe. Elle craint la violence des hommes qui sont venus pour emporter les meubles et tout ce qui pouvait servir. Elle se cache, assiste à un meurtre…
On en est là quand la victoire alliée se dessine et qu’elle est trouvée puis emmenée par des soldats français. Leur regard n’est pas différent de celui des Allemands. Maria est prête à quelques concessions, pourvu qu’on lui lise les lettres de son père qu’elle est devenue incapable de déchiffrer depuis qu’elle a perdu ses lunettes.
Survient alors le capitaine Louyre, en charge du canton. Astronome de profession, moins familier des ordres que des étoiles, son commandement lui pèse. Maria et les restes humains qu’elle a cachés dans la ferme lui semblent un mystère aussi profond que celui des galaxies, et digne de son intérêt. L’enquête qu’il mènera, et qui débouchera sur de surprenantes révélations, ne pourra bien sûr intéresser que lui. C’est bien assez à ses yeux pour placer un homme face à ses crimes et redresser, si peu que ce soit, l’équilibre du monde.
Louyre ne juge pas. Il connaît trop sa propre fragilité. Mais il ne s’interdit pas le dégoût. Et sa terrible lucidité, exercée sur les autres comme sur lui-même, traverse les apparences pour creuser jusqu’aux racines du mal. Sans doute se défendrait-il de représenter le bien si quelqu’un le lui affirmait. C’est pourtant bien cette figure qu’il incarne, presque malgré lui. Marc Dugain en a fait un héros ordinaire, fidèle au fond à la ligne de faîte de son œuvre romanesque : chercher l’au-delà de l’homme, à moins que ce soit l’en deçà, puisque les deux se rejoignent souvent quand ils sont constitutifs d’un personnage.

samedi 21 avril 2012

Régine Detambel a illuminé ma semaine

L'épaisseur d'un livre n'est pas synonyme de qualité - même si elle représente, pour son auteur, un travail souvent plus long. Nous avons tous en mémoire des petits livres dont le poids est bien plus considérable que d'autres, très volumineux. Et puis, ça n'a pas de sens, le critère de la taille n'est définitivement pas pertinent - du coup, je me demande pourquoi je me fais cette réflexion inutile en me préparant à dire tout le bien que je pense d'un livre (petit mais important) lu cette semaine, avec d'autres.
Opéra sérieux, de Régine Detambel, est probablement celui qui restera le plus longtemps présent dans mon esprit. Il y est question d'une vie et de musique - de voix davantage que de musique, encore. La langue du roman se fait chair et son. Opéra sérieux habite pleinement le lecteur qui se laisse faire par l'écrivaine au meilleur d'elle-même - mais on savait depuis longtemps qu'il fallait compter avec Régine Detambel, voici une nouvelle occasion de le dire.
Marc Dugain n'a pas besoin qu'on l'applaudisse bien fort pour que son savoir-faire soit reconnu par un large public. Même si je continue à préférer, de tout ce qu'il a écrit, La chambre des officiers (tiens! un petit livre!), je dois reconnaître qu'Avenue des Géants a de l'allure. L'autoportrait d'un tueur en psychologue qui passe une bonne partie de son temps à analyser son propre cas est un roman troublant, par lequel on se laisse faire très volontiers, au risque d'être entraîné dans une suite de questions sans réponses sur le bien et le mal. (Mon article complet est ici.)
Côté littérature noire, je me suis laissé séduire par trois volumes sortis en poche, Paris Noir, Londres Noir et Los Angeles Noir, même si je n'ai lu complètement que le premier, picorant dans les autres. Je ne sais pas pourquoi, je pensais, avant de les ouvrir, qu'il s'agissait d'inédits? Alors que la collection existait déjà et qu'elle est donc reprise en partie, au moment où sort une vraie nouveauté, Delhi noir. Les auteurs me sont moins familiers - alors que je connaissais à peu près tous les autres, dans les trois poches. Il y a donc de belles découvertes à faire dans ce volume, car la collection, américaine au point de départ, se situe à un beau niveau d'exigence.
Patricia Cornwell n'a évidemment rien d'une découverte et Voile rouge n'a rien pour surprendre les fans de Kay Scarpetta. Cette fois encore, le vent du boulet passe très près de l'héroïne de cette série et touche un personnage familier. (On peut lire mon article.)
J'ai aussi repris quelques ouvrages que j'avais lus lors de leur publication originale. Comme je n'ai pas eu à revoir mon opinion, je vous épargne les très minces nuances qui ont nourri une partie de ma semaine.