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mercredi 4 décembre 2019

Vinciane Moeschler, lauréate du Prix Rossel


Je n'ai pas pu vous l'annoncer hier, la faute à des remplacements de poteaux dans le quartier, vous savez, ces poteaux qui supportent les fils grâce auxquels l'électricité est acheminée jusqu'à chez moi - et mes voisins. Mais celles et ceux qui suivent la vie littéraire en Belgique savent déjà que Vinciane Moeschler est la lauréate, cette année, du Prix Rossel pour Trois incendies (Stock).
La romancière n'a pas tort de dire, dans l'entretien qu'elle a donné au Soir après avoir appris la bonne nouvelle: «C’est une belle histoire par rapport à ce livre, qui est sorti au mois de mai et qui n’a pas eu énormément de visibilité.»
En effet, je ne l'avais absolument pas vu passer, la visibilité n'avait pas été assurée. On se contentera donc, pour le roman de cette autrice franco-suisse (le cas est rare dans le palmarès du prix) installée depuis longtemps en Belgique, de copier ce qu'en dit l'éditeur.
Beyrouth, 1982. Avec son Rolleiflex, Alexandra, reporter de guerre, immortalise la folie des hommes. Mais le massacre de Chatila est le conflit de trop. Ne comprenant plus son métier, cet étrange tango avec la mort, elle éprouve le besoin vital de revoir sa mère, Léa…
Celle-ci, née en Belgique, a connu une enfance brutale, faite de violence et de secrets. Alors que sa mémoire s’effrite, sa fuite des Ardennes sous les assauts des nazis lui revient, comme un dernier sursaut avant le grand silence.
Et puis il y a Maryam, la fille d’Alexandra, la petite-fille de Léa. Celle qui refuse la guerre, se sent prête à aimer et trouve refuge auprès des animaux…
De Beyrouth à Buenos Aires en passant par Bruxelles, Berlin et Brooklyn, Vinciane Moeschler brosse le portrait de trois femmes, trois tempéraments — trois incendies.
Pour en savoir plus, et surtout lire un extrait du roman, suivez ce lien qui sera votre guide.

jeudi 6 décembre 2018

Le Prix Rossel pour Adeline Dieudonné

Si Adeline Dieudonné n'avait pas eu, cette année, le Prix Rossel - "le Goncourt belge", comme on l'appelle parfois -, on aurait eu un sentiment d'inachevé, ou au moins que le jury serait passé à côté de quelque chose. Il n'en a rien été, je m'en réjouis. Sans avoir jamais rencontré la romancière, j'avais écrit l'autre jour un portrait d'elle basé sur nos divers échanges et ce qu'on a pu lire d'elle un peu partout - car elle fut, dans cette rentrée littéraire, le chouchou des libraires, des lecteurs, des jurys, des ventes, que sais-je encore? Le voici.
Cherchez une photo d’Adeline Dieudonné sur laquelle elle ferait la tête : vous n’en trouverez (probablement) pas. Partout, au moins en public, elle semble détendue. Il faut la pousser un peu pour lui faire avouer que, oui, elle connaît le trac. Mais, à l’évidence, elle le maîtrise, peut-être grâce à l’expérience des planches. Elle est passée par l’impro, elle joue seule en scène Bonobo Moussaka, le monologue qu’elle a écrit.
Adeline Dieudonné a été invitée par François Busnel dans La grande librairie, la désignant comme la révélation de la rentrée. Il ne s’était pas trompé, ni en la posant sur le même plateau qu’Amélie Nothomb, habituée de l’émission et autre révélation belge d’une rentrée littéraire (en 1992). Chez Busnel comme chez Ruquier,  on l’a vue pareille à ce qu’elle doit être dans la vie. Nature, sans complexes, prête à toutes les questions. Il devait quand même y avoir un certain soulagement dans la phrase qu’elle a lâchée après On n’est pas couché : « Ca, c’est fait ! »
Amélie Nothomb pourrait être sa marraine en littérature. Mais c’est d’un autre écrivain belge qu’elle cite toujours le nom quand on veut savoir par qui elle a été influencée : Thomas Gunzig, pour le mélange d’émotions, l’étrangeté, le ton grinçant, la jubilation dans la noirceur. Dans la plaisante logique qui articule parfois les vraies vies dans les moments où tout réussit, Thomas Gunzig, lauréat 2017 du Prix Filigranes, présidait cette année le jury du même prix, pour couronner… Adeline Dieudonné !
Si vous voulez lui faire plaisir et rester sur le terrain de la littérature, parlez-lui aussi de Stephen King, créateur d’atmosphères romanesques pas très éloignées de celle qu’on trouve dans La vraie vie. Si le ton de l’écriture n’était parvenu à y rendre les choses plus légères, le livre ferait fuir en courant bien des lecteurs. Au fond, on n’est pas surpris que l’environnement sonore de son travail d’écrivaine soit celui d’un metal violent…
Avant le roman, elle a pratiqué la forme plus courte de la nouvelle, primée d’ailleurs par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle y a gagné, pense-t-elle, une certaine discipline : « C’est comme une pratique sportive. Avant de s’attaquer au Mont-Blanc, j’imagine qu’il vaut mieux avoir fait le signal de Botrange. »
A l’en croire, Lavraie vie n’est pas encore l’Everest non plus. Ou, au moins, ce n’est pas parce qu’elle gravi la montagne une fois que ce sera plus facile au moment de recommencer : « Je me sens toujours aussi démunie face au travail d’écriture, l’angoisse est toujours présente, j’apprends juste à la gérer. Et il me reste beaucoup à apprendre. »
Au cours de ce bel automne, elle a atteint d’autres sommets, ceux des meilleures ventes. Une semaine, Amélie Nothomb était en tête, la semaine suivante, c’était Adeline Dieudonné. Voyez comment les romancières belges font bien les choses – et plaisent à la France.
Bien sûr, on peut craindre que le succès lui monte à la tête. Mais cela ne semble pas son genre et la conversation que nous avons eue il y a deux jours ne laissait rien paraître de tel. Elle connaît en tout cas les limites de la célébrité littéraire : « Pour un auteur je crois que ça reste relativement limité. En revanche ce qui me fait immensément plaisir c’est la liberté qui va avec la reconnaissance. »
Car elle pense à la suite. Il y a quelques semaines, elle pestait déjà de ne pas trouver le temps, entre deux salons, trois librairies et quatre interviews, de travailler à son prochain roman. Patience, Adeline…

samedi 17 novembre 2018

Les cinq sélectionnés du Prix Rossel

En Belgique, l'événement littéraire de l'année est le Prix Rossel, qui sera attribué le 6 décembre. Écrivains et écrivaines belges ou installé(e)s en Belgique y sont à l'honneur, et particulièrement, pour l'instant cinq d'entre eux: trois femmes, deux hommes, présents dans la sélection publiée ce matin dans Le Soir: Et un seul de ces ouvrages publié en Belgique...
  • Adeline Dieudonné. La vraie vie (L'Iconoclaste)
  • Myriam Leroy. Ariane (Don Quichotte)
  • Sébastien Ministru. Apprendre à lire (Grasset)
  • Etienne Verhasselt. Les pas perdus (Le Tripode)
  • Sandrine Willems. Devenir oiseau (Les Impressions nouvelles)

jeudi 7 décembre 2017

Prix Rossel 2017 : Laurent Demoulin

L'unanimité est assez rare dans un jury littéraire. C'est elle cependant qui vaut le Prix Rossel 2017 à Laurent Demoulin pour Robinson.
Robinson, fils d’un narrateur que l’on devine proche de l’auteur, est dans son île de « oui-autiste », à côté des « non-autistes ». Ceux-ci, pour la plupart, éprouvent quelque gêne à découvrir des comportements sans rapport avec leur normalité. « Robinson n’a aucun problème. Parfois, il s’ennuie, parfois il râle, parfois il a mal au ventre. Mais la plupart du temps, il est gai, harmonieux, bien dans son corps, content de ses occupations. Il n’a pas de problème. Mais il en est un. Dans le monde tel qu’il est et tel que de plus en plus il devient. »
La vie quotidienne est pleine d’attentions particulières, car Robinson, dont le prénom est aussi le titre du livre, doit être tenu à l’œil. Un instant de distraction suffit à ouvrir la possibilité d’une catastrophe. Liée, souvent, à l’usage que fait l’enfant de ses déjections – appelées par leur nom, et fâcheusement enclines à se répandre : « Ce livre qui a d’abord cru s’intituler L’Amour et la Merde aurait-il pu porter le titre La Merde et la Mort ? »
Tout le monde chie, remarque l’auteur – Marie, le Christ, Karl Marx, etc. Mais c’est plus visible chez le oui-autiste pour qui tout peut être manipulé comme un jouet sorti de lui-même. Les murs, les tapis, les draps, rien n’échappe à l’artiste prêt à utiliser toutes les surfaces à sa portée. Le plus trivial, le plus dégoûtant, n’a plus rien de trivial ni de dégoûtant, si bien qu’on peut en parler comme d’un élément parmi d’autres dans la vie amoureuse qui relie le père et le fils. Le premier souffrant cependant du dos à force de porter un enfant de plus en plus lourd.
On connaissait Laurent Demoulin poète et universitaire. Le voici d’ailleurs, ou son double, invité à prononcer une conférence sur Roland Barthes et le roman contemporain, partagé, le temps de préparer son texte : « Durant cinq jours, mon quotidien est écartelé entre Barthes, que je lis et relis, et Robinson, que je suis et resuis, du regard et à la trace, Robinson et Roland, Barthes et Binson, Rolinson et Robin Barthes, Robarthes et Barthinson. » Le poète est toujours là, l’universitaire aussi. Mais pas seulement : de la même manière que Robinson fait œuvre artistique brute (et puante) avec sa merde, l’écrivain s’empare de ses tourments et de ses joies, sans rien masquer des premiers bien que les secondes laissent, chez le lecteur, les traces plus profondes de moments de grâce.

samedi 18 novembre 2017

La sélection du Prix Rossel

Cinq ouvrages, c'est la tradition, constituent la sélection, annoncée ce matin, du Prix Rossel, en Belgique. Il sera attribué le 7 décembre, ce qui laisse le temps aux libraires partenaires (la liste est longue) de présenter les livres aux lecteurs et à ceux-ci de les découvrir avant qu'il n'en reste qu'un. Comme l'écrit Jean-Claude Vantroyen dans Le Soir, il s'y trouve trois femmes et deux hommes, trois éditeurs français et deux éditeurs belges. Une belle variété qui ne s'encombre pas de calculs politico-littéraires et dont voici le détail.


Victoire de Changy, Une passion singulière (Autrement)
Je n'avais pas lu ce premier roman à sa sortie le 30 août, j'avoue que j'étais un peu méfiant malgré l'enthousiasme manifesté par l'éditeur. J'avais tort. Cette simple histoire d'amour aborde toute la complexité d'une relation fondée sur une passion forte, dans laquelle il ne peut y avoir d'habitudes sous peine d'épuisement des partenaires. Or, il n'y a que cela, des habitudes. L'homme à la voix de cendres et la femme plus jeune que lui tentent bien de mettre sans cesse leurs liens à l'épreuve des surprises. Mais les plus grandes surprises n'arrivent qu'à la fin, elles révèlent ce que nous n'attendions pas du tout devant le tableau piquant d'un couple d'amants.

Laurent Demoulin, Robinson (Gallimard)
Celui-là, premier roman aussi, ne m'avait pas échappé à sa parution, il y a un peu plus d'un an. Un père y raconte sa vie quotidienne avec un enfant, le Robinson du titre, autiste. Le roman déborde d'un amour sans cesse en butte à la réalité d'un quotidien rendu parfois pénible par les rapports entre Robinson et le monde extérieur. Et, pendant ce temps, il faut bien travailler à une communication sur Roland Barthes promise dans un colloque, car l'université ne se préoccupe pas de savoir quelles difficultés s'opposent à la rédaction d'un texte.

Zoé Derleyn, Le gout de la limace (Quadrature)
Non, il n'y a pas de faute dans le titre de ce (premier, encore) recueil de nouvelles paru le mois dernier (et dont je n'ai lu que le début): Les éditions Quadrature appliquent les recommandations orthographiques de l'Académie française, est-il précisé - et c'est parfois curieux, comme un gout qui manquerait de goût par manque d'assaisonnement circonflexe. Du moins cela n'enlève-t-il rien au charmé prégnant dont font preuve les deux premières nouvelles, "Le camion" et celle qui donne son titre à l'ouvrage.

Marcel Sel, Rosa (Onlit)
Décidément, les premières fictions sont à l'honneur dans la sélection. Les habitués de ce blog ont déjà entendu parler de Rosa - c'était ici, à l'occasion du Prix Saga Café, qu'allait suivre, j'ai omis de vous le dire (mais je vais le faire tout de suite), le Prix des bibliothèques de la Ville de Bruxelles. Beau palmarès, déjà, et peut-être à suivre, pour un chroniqueur bien connu de toutes les personnes intéressées par la vie politique belge, mais pas seulement (voir Un blog de Sel et, en Belgique, l'hebdo satirique Pan, héritier d'une longue tradition ancrée sur un terrain voisin de celui qu'arpente Le Canard enchaîné).

Nathalie Skowronek, Un monde sur mesure (Grasset)
Etes-vous pour la confection sur mesure ou, comme presque tout le monde, pratiquez-vous le prêt-à-porter? C'est l'une des questions qu'on a envie de poser en découvrant le début (je n'avais pas le livre, paru en mars, et je me suis donc contenté des premières pages) du troisième roman de Nathalie Skowronek, qui a aussi publié un essai et est donc la plus chevronnée de la sélection. Avec elle, on plonge dans le monde des étoffes juives - ou des loques assemblées pour ressembler, méthode Carbone, à des vêtements existant par ailleurs. Mais il faudrait en lire plus pour en dire davantage...

jeudi 1 décembre 2016

Le Prix Rossel à Hubert Antoine

Prix littéraire belge le plus important dans l'année, le Prix Rossel termine une longue série de célébrations littéraires. pour un premier roman, ce qui n'est pas si rare.
On laisse à Hubert Antoine le soin de prononcer correctement le nom de la ville où se déroule, en même temps qu’une révolution, la partie centrale de son premier roman, Danse de la vie brève. Oaxaca est un mot familier pour un auteur belge qui vit à Guadalajara, dans le même pays. Il y est connu pour les crêpes et les gaufres de son restaurant. Côté écriture, son premier recueil de poèmes, Le berger des nuages, a été publié en 1996 à l’Arbre à paroles, l’année de son installation au Mexique. Dix ans plus tard, il donnait un livre en prose, Introduction à tout autre chose, chez Verticales où est paru, en janvier, son huitième ouvrage. Il y franchit le pas de la fiction, après neuf ans de travail sur le texte…
Le récit est constitué par le journal d’une jeune femme, Melitza, trois carnets écrits en 2006, commentés et prolongés par son père. Un viol, des cadavres, son amour pour Evo, bien que celui-ci soit avare en manifestations physiques, la Commune d’Oaxaca et une disparition : les événements se succèdent à un rythme très soutenu.
Pour quelles raisons l’écriture de ce roman a-t-elle été si longue ?
Je m’étais lancé dans une fiction où je voulais une grande précision pour les faits historiques. Cela allait jusqu’à l’habillement des personnes de Oaxaca. Mais les faits eux-mêmes étaient difficiles à interpréter parce qu’on n’en avait que des versions contradictoires, sans objectivité. Je m’étais aventuré dans quelque chose qui était un peu compliqué à relater, et dans une ville qui se trouve à 3.000 kilomètres de chez moi.
Est-ce pour contourner ces difficultés que vous avez choisi, avec Melitza, une narration à une voix presque unique assumant sa subjectivité ?
Oui, ça me permettait de me libérer des contraintes par rapport à l’objectivité que j’avais du mal à trouver et à une vérité mythique. Melitza pouvait se tromper puisque, d’une part, elle était étrangère, venant d’une ville du nord, et que, d’autre part, elle apprenait les événements au fur et à mesure, en prenant parti pour le peuple contre le gouverneur. Le père corrige d’ailleurs quelques informations dans ses commentaires. A Oaxaca, dix ans après, les deux courants sont toujours en opposition. L’Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca a essayé de devenir un peu plus politique mais il n’y avait pas de leader et c’était une association de plein de choses, donc c’est allé de conflit en conflit…
Au point de départ, il y avait donc l’envie de raconter cette révolte ?
J’ai trouvé ça exceptionnel. Il y avait un aspect festif, c’était la démocratie au sens étymologique du mot. Mais est-ce que c’est possible ? Le peuple qui est dans la rue, qui s’entraide, qui se parle, ça fonctionne un moment. Mais ça fonctionne comme des enfants dans une maison quand les parents ne sont pas là : après une semaine, la maison est détruite. Il y a des débordements et cela devient une tragédie.
Comment s’est constituée la personnalité de Melitza ?
J’ai commencé à écrire avant les événements de Oaxaca. Dans mon petit restaurant, j’étais frappé de voir que la plupart des employées qui travaillaient avec moi, généralement des jeunes filles d’une vingtaine d’années, avaient décidé de quitter le foyer familial et de vivre seules. C’était une manière, dans une société qui était encore très machiste au début des années 2000, de dire : je veux vivre ma vie, je ne veux pas me marier à tout prix, je ne veux pas faire des études à tout prix. J’ai aimé cette démarche, plus courageuse que celle de beaucoup de garçons que je connaissais ici. Je voulais donc que mon personnage soit une jeune fille très libérée, avec des désirs bien concrets plutôt que des rêves. Quand les événements de Oaxaca sont arrivés, j’ai décidé de les utiliser. C’étaient des faits historiques importants, avec une grande histoire d’amour. Et, quand Melitza arrive à Oaxaca où cela bouillonne, elle se dit que c’est plus important que sa propre histoire, cette démocratie en marche dont on espère, au début, qu’elle va se répandre dans tout le Mexique. Sa vie personnelle s’efface un peu devant les événements d’Oaxaca.

lundi 14 novembre 2016

Prix Rossel, la preuve par cinq

Tandis que le monde littéraire parisien regarde passer la queue de la comète des prix littéraires (aujourd'hui, le Wepler-Fondation La Poste, jeudi, le Goncourt des Lycéens), Bruxelles entre en effervescence depuis que, samedi, a été publiée la sélection du Prix Rossel. Cinq titres, c'est la tradition, pour préparer la délibération finale du 1er décembre. Je n'aurais pas nécessairement choisi exactement ceux-là, mais les voici, ceux que le jury a retenus.

Hubert Antoine, Danse de la vie brève
On laisse à Hubert Antoine le soin de prononcer correctement le nom de la ville où se déroule, en même temps qu’une révolution, la partie centrale de son premier roman, Danse de la vie brève. Oaxaca est un mot familier pour un auteur belge qui vit à Guadalajara, dans le même pays. Le récit est constitué par le journal d’une jeune femme, Melitza, trois carnets écrits en 2006, commentés et prolongés par son père. Un viol, des cadavres, son amour pour Evo, bien que celui-ci soit avare en manifestations physiques, la Commune d’Oaxaca et une disparition: les événements se succèdent à un rythme très soutenu.

Claire Huynen, A ma place
Franck, l'ami de toujours, mais le temps a fait à l'amitié ce qu'il fait parfois à l'amour, a pris la place de la narratrice quand il a racheté la maison où elle avait grandi et où s'étaient accumulés tant de souvenirs devenus, comme leur relation distendue, un peu vains. Ou comment quinze ans d'amitié se dissolvent en un lieu chargé d'une émotion qui, néanmoins, peine à traverser l'écriture.

Emmanuel Régniez, Notre château
On ne se méfie jamais assez d’une fenêtre à guillotine: elle peut remplir l’office que désigne son nom. Surtout s’il s’agit de défendre le château qu’occupent, quasi reclus, un frère et une sœur fusionnant dans la lecture et l’amour. D’un jeudi à un samedi, leur quiétude est menacée. Des écarts se produisent dans leurs habitudes et se traduisent en phrases répétitives jusqu’à l’obsession. Un roman hypnotisant, dans lequel on chute.

Giuseppe Santoliquido, L'inconnu du parvis
Antoine Comino a vendu une voiture, normal, c'est son métier, à une femme qui servait d'intermédiaire. Il n'a fait qu'apercevoir l'homme qui voulait le véhicule. Et cet homme s'est suicidé. Personne ne semble savoir qui il était. Avait-il une famille, fréquentait-il un groupe d'amis? Peut-on vraiment mourir tout seul? Le garagiste mû par une curiosité sans laquelle il ne se sentirait pas appartenir à l'humanité, cherche des renseignements. Et se découvre lui-même.

Bernard Tirtiaux, Noël en décembre
Bernard Tirtiaux construit, sans précipitation, une œuvre romanesque initiée avec Le passeur de lumière en 1993. Noël en décembre, paru en octobre dernier, en est le septième volume. De 1914 à 1945, à travers une double tragédie historique, Noël et Luise, rassemblés par hasard, séparés par le destin, poursuivis par une bénédiction qui tourne parfois à la malédiction, découvrent qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Sinon que tout semble se liguer pour contrarier leur amour…

mardi 1 décembre 2015

Le Prix Rossel à Eugène Savitzkaya

Je dois dire que je l'espérais, malgré les qualités des autres ouvrages sélectionnés pour le Prix Rossel 2015: Eugène Savitzkaya, qui manquait vraiment au palmarès malgré une oeuvre capitale conduite depuis une quarantaine d'année, en est le lauréat pour Fraudeur, son roman paru au début de l'année en même temps qu'un recueil de poèmes, A la cyprine. Nous nous étions échangé, à propos de ces deux ouvrages, questions et réponses par écrit. Voici cette presque conversation.

Vous avez été relativement silencieux ces dernières années, publiant plus discrètement. Eprouviez-vous le besoin de prendre un peu de recul par rapport à l’écriture ?
En fait, j’ai dû m’habituer à ma fonction de professeur de littérature au sein de l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Liège, et cela m’a demandé une grande concentration qui m’a quelque peu éloigné de ma propre création.
Dans Fraudeur, le « fou » d’une quinzaine d’années fait irrésistiblement penser à vous. S’agit-il bien d’une sorte d’autobiographie ? Réinventée ? Rêvée ?
Il s’agit bien d’un travail à partir d’un territoire précis situé en Hesbaye, région dans laquelle j’ai vécu de l’âge de cinq ans à l’âge de dix-huit ans avec mes parents et mes frères. J’avais très envie d’explorer une partie de ma mémoire et de mieux cerner le personnage de ma mère avec son histoire dans les bouleversements de l’Europe.
L’accent est mis sur les sensations davantage que sur les émotions, à moins que les émotions soient l’effet de ce que perçoivent les sens. En particulier l’odorat, le goût, le toucher, dans la continuité de vos livres précédents. Est-ce votre manière d’appréhender le monde ?
J’ai voulu préciser les sensations anciennes, celles de l’enfance et de l’adolescence et mesurer ma capacité à m’émouvoir encore à l’évocation d’un monde révolu. D’autre part, je considère que mon corps est un véritable récepteur et une sorte de sismographe très sensible.
Il y a, dans Fraudeur, une grande douceur, malgré quelques images plus brutales (les viscères des lapins, par exemple). Vous sentez-vous apaisé ?
Ne m’apaise que l’amour charnel et le vin jeune.
Si le décor est pour l’essentiel celui de la campagne wallonne, de multiples échappées se font vers des territoires plus slaves. S’agit-il d’un retour vers les origines d’avant votre propre origine ?
J’ai voulu rendre compte du peu que je sais de l’histoire de mes géniteurs, des pays où ils sont nés, qu’ils ont traversés, de leur exil dans l’accueillante Wallonie.
La poésie reste-t-elle pour vous un mode d’écriture fondamental qui vous conduit à publier, en même temps que le roman, un recueil de poèmes, A la cyprine ?
Non seulement elle est une écriture fondamentale, mais elle m’est indispensable. Elle me rattache à jamais à mon cher maître Jacques Izoard, le plus grand poète français avec François Jacqmin.

samedi 31 octobre 2015

Prix Rossel 2015, les cinq sélectionnés

Dans la foulée des prix littéraires français, Le Soir organise, depuis 1938, le Prix Rossel dont le palmarès rassemble la plupart des écrivains belges qui comptent. Ces dix dernières années, comme le rappelle ce matin le quotidien: Patrick Delperdange, Chants des gorges; Guy Goffette, Une enfance lingère; Diane Meur, Les Vivants et les Ombres; Bernard Quiriny, Contes carnivores; Serge Delaive, Argentine; Caroline De Mulder, Ego Tango; Geneviève Damas, Si tu passes la rivière; Patrick Declerck, Démons me turlupinant; Alain Berenboom, Monsieur Optimiste; Hedwige Jeanmart, Blanès.
Pour l'édition 2015, le jury s'est réuni cette semaine et a choisi les cinq finalistes parmi lesquels se trouve le lauréat - il sera annoncé le 1er décembre. Les responsables de la sélection sont neuf: S'y rassemblent six lauréats du prix: Pierre Mertens, le président, Thomas Gunzig, Ariane Le Fort, Isabelle Spaak, Jean-Luc Outers et Michel Lambert; deux libraires: cette année Luca Ruffini Ronzani, de la librairie du Centre à Aywailles et Enrico Vaccari, de Tropismes à Bruxelles; et Jean-Claude Vantroyen, responsable des Livres du Soir. Daniel Couvreur, chef du service Culture, est secrétaire du jury.
Quant aux livres retenus, ce qui est l'essentiel, les voici.

Charly Delwart, Chut (Le Seuil)
Après Citoyen Park, situé en Corée du Nord, l’écrivain belge met le cap sur la Grèce en crise. Avec un titre qui intime le silence : Chut. Mais le silence comme arme, et qui n’interdit pas l’expression écrite : « Athènes comme un endroit à lire en permanence au point de devoir revenir à certains endroits parce que la fois d’avant on n’a pas eu le temps de tout lire. »
Devant un effondrement économique qui touche toutes les catégories de la population, mais d’abord les plus démunis, les murs se sont couverts de slogans qui dépassent parfois les simples revendications et rappellent la poésie libertaire de Mai 68 à Paris. Surtout quand la narratrice s’y met après avoir renoncé à parler. Elle n’est plus une enfant, pas encore tout à fait une femme, mais quelque chose en elle perce de l’adulte en devenir, et en particulier une remarquable détermination. Les changements physiques sont une chose, son refus de « faire semblant, de tout accepter » en est une autre. D’un seul mot, qu’elle ne prononcera donc pas, mais qu’elle a lu sur un mur, c’est la révolte qui se traduit par le silence, avec une explication pour justifier à ses propres yeux une démarche inhabituelle : « Il y avait une théorie qui disait que toute parole qu’on ne dit pas est une particule d’énergie qu’on garde pour soi, que cela rend plus fort, et c’est cela dont j’avais besoin, d’énergie, d’être plus concentrée. »
Ses parents, dont le couple est en voie de dissolution, l’acceptent plus facilement qu’elle le pensait. Ce sera moins facile à l’école, car la communication par le cahier qu’elle emmènera dès lors toujours avec elle n’est pas la norme. Elle acquiert en tout cas une perception plus aigüe des mécanismes de la crise et, peut-être grâce à la moindre déperdition d’énergie due au silence, se lance à sa manière dans le mouvement en occupant les surfaces murales encore disponibles pour des inscriptions.
Elle cherche à capter l’attention de différentes manières, par les mots bien sûr mais aussi par le lieu où elle les place, par leur répétition en perfectionnant sa maîtrise de pochoirs qu’elle confectionne elle-même. Au risque d’être dénoncée par ses mains tachées de peinture. Mais au bonheur de l’écriture dont la pensée désormais l’occupe en permanence. « Devenant cela au moins, quelqu’un qui écrivait, une ligne dans l’ensemble des possibles, j’avançais. La ville plus encore comme un espace vierge où potentiellement ajouter des phrases. »
Elle recrée un art poétique monumental, ne se contente pas de ses propres phrases, reprend des textes classiques, s’inspire de ceux qui, avant elle et ailleurs, surtout des artistes américains, ont inscrit leurs mots sur les murs des cités. Cités qui redeviennent ainsi des lieux de parole sans qu’il soit besoin de prononcer une seule syllabe…
La démarche est volontariste et belle, elle s’assimile à un poème dansé avec les mains au milieu d’un chaos où il reste possible de préserver une bulle de sens profond.

Gérard Mans, Poche de noir (Maelström)
Premier roman de Gérard Mans, Poche de noir porte un titre couleur polar. Ce n’est pas faux. Mais la poche est surtout celle dont les poulpes, seiches et autres calamars tirent leur meilleur moyen de défense : l’encre projetée en un nuage derrière lequel ils fuient à toutes tentacules. Raymond Vidal, gardien de musée au Palais de la mer en Charente-Maritime, était assez passionné par ces animaux pour déborder de son rôle et enchaîner les visiteurs à ses commentaires. Et assez habité par eux pour que, quand il a été retrouvé à Zagreb, écrasé entre des étagères à archives, un cadavre de pieuvre se trouve à côté du sien…
Savoir ce que Raymond Vidal faisait en Croatie, c’est le travail de Charles Bernard, détective à la petite semaine. Pour une fois, son enquête bénéficie d’un budget important et il en profite pour la conduire à travers l’Europe en se donnant, quand l’occasion se présente, du bon temps. « Comme je dis toujours, glander c’est glaner un peu. » Ce pourrait être sa devise.
L’enquêteur a beau glander, il doit quand même débrouiller un minimum la piste complexe d’un tableau du Caravage qui a disparu, peut-être pas pour tout le monde. Un spécialiste, Occhipinti, occupé à la rédaction d’un livre sur le peintre, lui en dira peut-être davantage. D’autant que Raymond Vidal, l’air d’un clochard, a passé un peu de temps chez lui. Les indices sont aussi insaisissables que le tableau lui-même. Il est passé par Berlin où Charles Bernard a d’autres raisons de se rendre – une femme. Une autre femme, qui loue son corps et sa bonne présentation, joue aussi un rôle dans cette histoire. Quand le détective se confond avec l’objet de son enquête et croit s’appeler Ray Charles, il est temps de conclure. Ou non.

Juan d'Oultremont, Compte à rebours (Onlit)
Il faut prendre le titre au pied de la lettre, ou au pied des chiffres: Juan d'Oultremont, ou plutôt son personnage, Judas Klaus-Thauman ( qu'il faut chercher à la lettre T dans l'annuaire, et qui revendique ses fautes d'orthographe), a bien l'intention d'aller de 365 à 1, en autant de jours et de messages envoyés à Décibell Blancherie, une trapéziste dont le deuxième mari, ou presque mari, est en prison pour terrorisme, dit-elle, et qui, en raison de cette situation, rédige chaque semaine une recette spécialement dédiée aux hommes enfermés, avec le souci souvent avorté de rendre le plat accessible derrière les murs et une intention poétique sous-jacente. Judas, au terme d'une année de correspondance, demandera Décibell en mariage. Elle est prévenue. Elle n'est pas d'accord. Elle est d'accord? Cela dépend, selon les moments. C'est la même chose pour les messages qu'il envoie: elle ne désire pas toujours les recevoir.
Ces messages, nous ne les lisons pas vraiment. Nous découvrons plutôt les commentaires que fait Judas sur ce qu'il a envoyé, sur les réactions de la destinataire, sur leurs rencontres, sur leurs parcours liés et contrariés.
Une histoire d'amour volontariste s'écrit sans tenir toutes les promesses de la rigueur manifestée au début: le compte à rebours saute des étapes, ralentit parfois, se trompe même dans la numérotation inversée. La vie, en effet, ne se mesure pas aisément à pas égaux, d'un point à un autre qui devrait, à l'arrivée, servir de conclusion.
On oscille donc entre le rythme précis et les embardées imprévisibles.

Francesco Pittau, Tête-Dure (Les Carnets du dessert de lune)
Tête-Dure, c’est le surnom que sa mère lui a donné après avoir envisagé de l’appeler Cœur-de-Pierre, a six ans en 1962. Il vit dans les jeux de son âge mais le monde des adultes est poreux et envahissant. Surtout quand la famille, immigrée d’Italie, vit à l’étroit dans un deux pièces et que la radio, en pleine crise des missiles cubains, nourrit la crainte d’une nouvelle guerre mondiale. Le père du jeune héros déteste les Américains : sans eux, l’Italie de Mussolini serait devenue un pays florissant et il n’aurait pas dû, comme tant de ses compatriotes, chercher du travail dans un pays de merde. Mais le coiffeur du quartier, un Grec, pense que les Cubains sont pires que les Turcs, c’est dire…
Une guerre serait peut-être cependant moins traumatisante pour le gamin que le sont les relations tumultueuses entre ses parents. La colère du père va croissant ce samedi-là, au rythme où la mère s’aigrit. La succession des maladresses interdit toute sérénité et Tête-Dure observe avec inquiétude son univers qui semble se déglinguer. Et qui pourtant, vingt-quatre heures plus tard, est toujours là, pareil à lui-même.

Eugène Savitzkaya, Fraudeur (Minuit)
Dix ans. C’est le temps depuis lequel Eugène Savitzkaya n’avait pas publié chez son principal éditeur, Minuit, où quatorze de ses livres étaient parus de 1977 (Mentir) à 2005 (Fou trop poli). Le silence était relatif : quelques titres avaient surgi ici ou là, et parmi eux des nouvelles rassemblées dans Propre à rien (Didier Devillez) ainsi que sa part de réponses à Hervé Guibert dans leur correspondance, Lettres à Eugène (Gallimard). Il n’empêche qu’on se jette sur Fraudeur, roman, doublé d’un recueil de poèmes, A la cyprine.
Fraudeur renoue avec la langue charnelle qu’on a plaisir à fréquenter depuis ses débuts parce qu’elle remue en profondeur dans la phrase et communique son frémissement. Un garçon de quatorze ou quinze ans, qualifié de fou, vit à la campagne et y découvre une manière personnelle d’appréhender le monde. On est tenté de voir en lui l’écrivain à cet âge.
Le texte est très ancré dans les paysages de Belgique, avec champs, foin, lapins et perdrix (entre autres), mais il arrive que le décor devienne, dans un mouvement de transformation ou de superposition, maisons en rondins de bois au bord du Dniepr, avec bortsch, vodka et pirojki, parfums slaves des origines familiales.
Pour le fraudeur fou comme pour l’écrivain, et depuis longtemps en ce qui concerne celui-ci, son œuvre en témoigne, l’univers se perçoit comme un immense terrain de jeux où dominent les sensations. Rien n’est intellectualisé, le contact est direct à travers l’odorat, le goût, le toucher, le regard… C’est la même démarche que dans le diptyque consacré aux enfants, Marin mon cœur et Exquise Louise, sinon qu’il s’agissait là de restituer une réalité observée et qu’il faut ici, dans Fraudeur, la reconstituer après bien des années.
Les enregistrements du sismographe ont parfois dessiné des traits assez nerveux, particulièrement dans les premiers livres. On en aperçoit quelques traces, de loin en loin, signalées peut-être par les lapins éviscérés après une castration ou par la menace que représentent les guêpes. Mais, dans l’ensemble, l’écriture semble apaisée, attachée à dire le doux plutôt que le rêche. Méfions-nous malgré tout : « Ne m’apaise que l’amour charnel et le vin jeune », dit Savitzkaya…

jeudi 4 décembre 2014

Prix Rossel 2014 : Hedwige Jeanmart

Les cinq ouvrages finalistes du Prix Rossel 2014 avaient tous des qualités. Le premier roman d'Hedwige Jeanmart, Blanès, un peu plus que les quatre autres selon le jury qui vient de lui attribuer une récompense dont les derniers lauréats, de 2009 à 2013, avaient été Serge Delaive, Caroline De Mulder, Geneviève Damas, Patrick Declerck et Alain Berenboom.
Autant le dire sans barguigner, je pense la même chose que le jury dans son ensemble (quant à ce que chacun, individuellement, aurait préféré, je n'en sais rien).
Trois des neuf voix s'étaient quand même, au sixième tour (signe d'une délibération à forte intensité), portées sur un autre premier roman, celui de Jean-Pierre Orban, Vera - dont je vous ai dit déjà tout le bien que je pensais aussi.
Il est impressionnant, en effet, ce roman qui raconte une disparition du point de vue de celle qui reste et qui n'a rien vu venir. La narratrice, Eva, et Samuel, son compagnon, sont partis à Blanès, en Catalogne, un dimanche matin - le 11 mars. Samuel a emporté un livre de Roberto Bolaño, Discours de Blanès, au restaurant qu'ils avaient choisi pour le repas de midi. Ils sont rentrés chez eux, à Barcelone.
Samuel me suivait, il est entré et a posé quelque chose sur le comptoir de la cuisine, le livre qu’il avait à la main, après ça il s’est retourné vers moi, il a dû ouvrir la bouche, dire quelque chose que je n’ai pas entendu ou pas compris, il a fait un pas dans ma direction et il est mort.
La puissance de ce "il est mort", qui marque la disparition de Samuel - il n'y a pas de cadavre, Blanès n'est en rien un roman policier -, est étonnante. Car Eva ne parvient pas, ne parviendra pas à envisager cette disparition autrement que comme une mort, une perte subite et définitive.
Il y a donc l'avant et l'après. le roman ne nous parle, très vite, que de l'après, pendant lequel Eva revient à Blanès, cherche, se perd, trouve - d'autres choses: les bolanistes en particulier, admirateurs de l'écrivain chilien qui a fini sa vie dans cette ville côtière, dans un jeu de piste très littéraire, que la littérature inspire et rehausse. Une vie à côté de la vie, aussi. C'est comme si l'anecdote n'avait plus guère d'importance et que le personnage central se déplaçait entre les pages d'un livre potentiellement à écrire.
Il est écrit, ce livre. Il s'intitule Blanès et il provoque de grandes et belles secousses, à travers une écriture qui chemine et s'insinue dans la vie d'une femme et dans nos têtes. Un beau roman, un beau Prix Rossel.

samedi 8 novembre 2014

La sélection du Prix Rossel

C'est toujours un moment attendu par les écrivains belges, du moins ceux qui n'ont jamais reçu le Prix Rossel: la sélection des finalistes, publiée ce matin par Le Soir, quelques jours après la réunion du jury - six écrivains: Pierre Mertens, président, Jean-Luc Outers, Isabelle Spaak, Michel Lambert, Thomas Gunzig et Ariane Le Fort: deux libraires: Christelle Warnauts et Françoise Rihoux; un journaliste: Jean-Claude Vantroyen, responsable des pages livres du Soir (mon chef, en somme); et le chef du service culturel du même quotidien, Daniel Couvreur (mon couvre-chef), dans le rôle de secrétaire du jury.
Une septantaine de romans et recueils de nouvelles ont été, explique Jean-Claude Vantroyen, soumis au regard critique de ce jury. Restent cinq, que je n'ai malheureusement pas eu le temps de lire tous (le manque de sommeil a fini par faire son effet), j'en ai lu trois et je ne suis qu'au tiers des deux derniers. Je ne vais donc, aujourd'hui, vous donner que les présentations des éditeurs sur ces cinq livres - et j'y reviendrai avant la décision finale, peut-être même vous dirai-je pour qui je voterais si j'étais dans ce jury...
Dans l'ordre alphabétique des auteurs, voici donc...


De Marilyn, on connaît la star hollywoodienne, la sex-symbol. On a beaucoup écrit sur sa vie privée qui peut se résumer en une succession d’échecs. On croit connaître son insatisfaction récurrente, tant dans sa vie professionnelle que dans sa relation au monde. Mais tous ces fragments de vie comme des flashes superposés (fragments écrits, filmés, photographiés…) plutôt que de révéler la personne, font écran au sensible et durcissent le mythe – jusqu’à sa mort, tragique (suicide? overdose? assassinat?) dont elle est dépossédée, et est source de nouvelles fictions…
La force de cette nouvelle fiction autour de Marilyn Monroe se trouve dans la capacité de l’auteure à inventer l’écriture qui redonne chair au sujet, et qui dote l’héroïne d’une voix neuve, sensible, intelligente. Ce portrait de l’actrice, de cette star “antistar”, est d’une telle densité qu’il nous offre par la même occasion le portrait en creux d’une époque, d’un système, et des homme qui forge “malgré elle” ce que l’actrive devient et contre quoi, dans un même temps, elle se rebelle… Un roman qui semble écrit de la fracture même de Marilyn Monroe…


Le jeune Isookanga, Pygmée ekonda, piaffe dans son village de la forêt équatoriale où un vieil oncle prétend régir son existence. Depuis qu’il a découvert l’Internet et les perspectives d’enrichissement immédiat que promettent mille variantes de la mondialisation, il n’a plus qu’un objectif: planter là les cases, les traditions, la canopée millénaire et le grincheux ancêtre pour monter à Kinshasa faire du business. Il débarque donc un matin dans la capitale, trouve l’hospitalité auprès des enfants des rues et rencontre Zhang Xia, un Chinois qui fait commerce de sachets d’eau potable et dont il devient l’associé. L’avenir est à lui!
Pendant ce temps, à Kinshasa et ailleurs, le monde continue de tourner moyennement rond : des seigneurs de guerre désœuvrés aux pasteurs vénaux, des conseils d’administration des multinationales aux allées du Grand Marché, les hommes ne cessent d’offrir des preuves de leur concupiscence, de leur violence, de leur bêtise et de leur cynisme.
Qui sauvera le Congo, spolié par l’extérieur, pourri de l’intérieur? L’innocence et les rêves, les projets et la solidarité. La littérature, bien sûr, quand elle est comme ici servie par un conteur hors pair, doté d’un humour caustique et d’une détermination sans faille.

André-Joseph Dubois, Ma mère, par exemple

«Ni biographie, ni fiction»: c’est à une traversée du XXe siècle que nous convie André-Joseph Dubois avec ce cinquième livre. En suivant sa mère, «par exemple», de la Belle Époque aux années 2000… Et c’est l’Histoire vécue par les anonymes qui défile. Deux guerres mondiales, les Trente Glorieuses, la société de consommation, la transformation de nos quotidiens et de nos villes, tant de choses qui ont jalonné le siècle. Et en filigrane, cette question : qu’est-ce donc qu’avoir été une femme «alors»?
Sous le scalpel du styliste, l’émotion affleure continuellement : c’est que, pour un fils, une mère n’est jamais une femme ordinaire. Et celle-ci n’a pas ménagé ses luttes, en dépit du «monde qu’on lui proposait», jusqu’à enfin réaliser le rêve qu’elle poursuivait depuis l’enfance.

Hedwige Jeanmart, Blanès

«Et si on allait à Blanès? C'était mon idée. Je l'avais lancée le samedi 10 mars vers onze heures du matin, après mes deux cafés, consciente de ce que je disais et aussi du fait que je le disais pou lui faire plaisir, sans soupçonner une seconde que cette phrase innocente serait celle qui me ferait chuter tout au fond du gouffre où je suis. Pourtant des phrases, j'en ai dit. J'ai trop dit je t'aime alors que je savais que cela le fatiguait, j'ai dit des choses intelligentes aussi, puis des conneries comme tout le monde. Mais je n'aurai pas survécu à cette phrase-là. Samuel a répondu pourquoi pas? Ça te dirait? J'ai dit oui ça me dirait, on n'est jamais allés à Blanès, ce n'est pas si loin, une heure en voiture depuis Barcelone, à peine plus. On s'est mis d'accord, on irait le lendemain. Le soir, on s'est couchés en chien de fusil dans des draps blancs comme un linceul, j'ai respiré son odeur du soir, un peu âcre, et senti la chaleur de sa cuisse sur laquelle j'avais posé la main. Je me suis endormie heureuse sûrement, sans doute, pourquoi pas? Je ne savais plus bien à présent, et le matin du dimanche 11 mars, en fin de matinée, nous avons pris chacun un livre et nous sommes partis pour Blanès.»

Jean-Pierre Orban, Vera

Londres, 1930: Vera vit à Little Italy avec ses parents, Ada et Augusto, immigrés italiens. Rapidement la jeune fille se laisse enrôler dans une organisation à la gloire de Mussolini. Elle croit naïvement que l’idéologie fasciste lui forgera une identité. Mais l’arrivée de la guerre chamboule ses espérances. Écartelée entre sa langue maternelle et celle du pays d’adoption, Vera se laissera emporter par d’autres dérives. Puis elle croira enfin venu le temps de construire le récit de sa vie et de l’Histoire. De trouver sa vérité, elle dont le prénom signifie «vraie», et de la transmettre…
Peuplé de personnages décrits à l’encre noire, ce roman bouleversant nous parle d’identité et de racines. Et de l’espoir, parfois déçu, de les dépasser.

Deux femmes, trois hommes. Un éditeur belge, quatre français - dont deux seulement sont parisiens (si l'on fait mine de croire encore qu'Actes Sud ne l'est pas).
Faites vos jeux.
Ou plutôt, faites comme moi: lisez...

mardi 3 décembre 2013

Le Prix Rossel à Alain Berenboom

Le Prix Rossel, principal prix littéraire belge, organisé par l'excellent journal Le Soir (j'y travaille, je ne vais pas dire le contraire!), a été attribué aujourd'hui à Alain Berenboom pour Monsieur Optimiste, que je vous ai présenté il y a moins d'un mois en compagnie des quatre autres ouvrages finalistes. Une récompense méritée, même si les concurrents possédaient aussi des qualités évidentes. (Et je repense avec émotion à l'époque où, vivant à Bruxelles - et campant presque au journal -, j'étais chargé, pendant que le secrétaire du jury appelait le lauréat, de prévenir celles et ceux qui ne l'étaient pas, et de les inviter quand même à la réception de remise du prix.)
Mon souvenir le plus récent d'Alain Berenboom date de l'année dernière, quand je me suis présenté, avec ma femme, à la porte d'enceinte de la Mairie de Saint-Malo pour l'ouverture du Festival Étonnants Voyageurs. Curieusement, le dossier qui nous avait été remis comportait tous les documents nécessaires à une accréditation complète... sauf l'invitation à cette réception inaugurale. Par chance, nous faisions la queue à côté d'Alain Berenboom qui s'est souvenu être aussi avocat. Et sa plaidoirie a ébranlé la sévérité de la dame qui nous barrait le passage...
Pour le connaître un peu mieux, je vous propose un portrait que j'avais écrit en 1997. Il venait de publier son quatrième roman. Et, s'il en est à une douzaine aujourd'hui, il me semble que ces lignes le montrent assez ressemblant à ce qu'il est en 2013.

Les accidents de l'Histoire, pour tragiques qu'ils puissent être, ont parfois, par une sorte d'effet pervers à rebours, des conséquences bénéfiques. Alain Berenboom a ainsi été le jouet de circonstances que sa famille n'avait évidemment pas choisie.
"J'appartenais à une famille très réduite. Parce que j'étais enfant unique, mais aussi parce que, avec une tante, mes parents étaient les seuls survivants de la guerre. Les autres parents, plus éloignés, s'étaient dispersés dans le monde." Enfant, bien que de nature plutôt sociable et ayant beaucoup d'amis, Alain Berenboom possédait donc peu de points de repère. "Mon père, venu de Pologne, et ma mère, de Lituanie, avaient peu de connaissances en Belgique. Mais c'est ici, à Bruxelles, qu'il est né au lendemain de la seconde Guerre mondiale, et très vite il s'est senti redevable autant à ses origines qu'au pays où il vivait. J'avais besoin de m'interroger sur la Belgique, sur la société à laquelle j'appartenais. Mon père, qui était militant sioniste de gauche, m'a donné une éducation laïque juive. Il m'apprenait comment Israël allait devenir un paradis terrestre. Je n'avais pas beaucoup de lumières, en revanche, sur l'éventuel paradis terrestre qu'allait devenir la Wallonie..."
C'est donc dans la lecture qu'il a cherché à en savoir davantage. Grâce aussi à ce qu'il appelle, avec une auto-ironie qui ne le quitte jamais, une chance: "J'ai porté des lunettes quand j'étais petit. Du coup, la première fois que j'ai joué au football - comme gardien de but parce que je ne courais pas assez vite - et que j'ai reçu un ballon sur le nez après quelques minutes de jeu, j'ai compris que ce sport m'était interdit."
Donc, la lecture s'est imposée très vite comme une porte de sortie, dans des registres qui correspondent bien à ce qu'est, aujourd'hui encore, Alain Berenboom: "Vers dix ou onze ans, j'ai commencé à lire, à la fois sérieux et pas sérieux. J'ai toujours adoré les bouquins d'aventure et de mystère, mais Kafka m'a beaucoup éclairé sur l'avenir du PS wallon..."
Plus tard, après son droit, devenu avocat, nourri par son histoire familiale d'un sentiment aigu de la justice et de l'injustice, choqué par la violence, Alain Berenboom s'est tout naturellement engagé dans les causes qu'il estimait justes. C'est ainsi qu'il a été secrétaire général de la Ligue des droits de l'homme et s'est occupé aussi de la Ligue contre la censure. "Mais ce combat au premier degré ne me convenait pas. C'est un combat purement politique, dans lequel il est interdit de prendre de la distance. Je ne parvenais pas à nuancer profondément les causes que je défendais, et je ne me retrouvais pas dans ce manque de nuances."
Il a quand même écrit quelques livres très sérieux, en particulier sur le droit d'auteur dont il est devenu un spécialiste. Et qu'il appelle une branche marginale du métier d'avocat. "Je ne fais pas de pénal. Je le ferais d'ailleurs très mal : j'enfoncerais mon client. Mon travail est plus intellectuel, plus critique. Je peux évaluer les éléments à ma disposition, et m'y rallier ou pas."
Quant aux grandes causes, il a trouvé un autre moyen de ne pas les abandonner: "Je ne peux m'exprimer sur les valeurs qui me tiennent à cœur que par le roman. Même pas un essai, parce qu'on tente d'y démontrer des choses. Je suis peut-être capable de les faire sentir, pas au-delà."
En réalité, même s'il a publié son premier roman assez tardivement - il avait 42 ans -, Alain Berenboom écrivait déjà beaucoup auparavant. Même deux ou trois romans menés jusqu'à leur terme. "Mais pas satisfaisants", commente-t-il brièvement. "Je suis un lent."
Puis est donc venu, en 1989, La position du missionnaire roux, cette improbable histoire d'un cadre suisse de Nestlé qui hait l'Afrique mais s'y retrouve coincé dans un détournement d'avion.
Avec ce manuscrit, Berenboom a eu le sentiment d'avoir franchi une étape. "J'étais satisfait d'avoir écrit un livre qui était à la fois drôle, burlesque, fantaisiste, et qui exprimait à ma façon des idées importantes, ce que je ressentais sur un certain nombre de problèmes. Il s'agit d'un roman qu'on peut lire comme un pur divertissement ou auquel on peut puiser quelques idées. Ce qui me plaît, c'est d'écrire des livres qu'on prend comme on veut."
L'écrivain avait trouvé son registre, celui qui correspond à sa nature profonde, et il n'allait pas, par la suite, changer d'orientation, malgré un écart involontaire au début de son travail sur son deuxième roman publié, La table de riz: "J'avais écrit une cinquantaine de pages très sérieuses, lugubres, tragiques, avant le massacre de Tien-An-Men. Après les événements, je l'ai repris et je l'ai écrit de manière humoristique. Je ne sais rien faire d'autre: c'est pour moi la seule façon d'aborder les choses sérieuses."
Même Auschwitz, qui lui a inspiré Le pique-nique des Hollandaises, a donné ce ton humoristique - comme une défense contre soi-même peut-être aussi, ce qu'il confirme involontairement en disant: "Je ne pourrai jamais écrire de mémoires, parce que j'ai trop de défenses personnelles pour entrer en moi."
Tous ses livres, et La Jérusalem captive le confirme, ont un autre point commun: ils sont nourris d'images et montés comme des films. Cela vient de loin: "A l'athénée de Schaerbeek, j'avais André Delvaux comme professeur de flamand. Il ne nous apprenait pas vraiment le flamand mais nous refilait des heures de cinéma chaque semaine. J'ai donc été imprégné autant par le cinéma que par la littérature. J'y ai trouvé tout de suite un plaisir, un instrument d'expression. Et, en effet, j'écris en images. L'amour du rythme et du montage m'a beaucoup servi dans l'écriture. Je raconte des histoires simples de manière compliquée, comme dans un roman picaresque, et j'ai besoin de raconter plusieurs histoires à la fois, ce qui rend la science du montage essentielle."
Plusieurs histoires à la fois... C'est sans doute ce qui correspond le mieux à la personnalité d'un homme qui aime aussi vivre plusieurs vies. L'humour et le sérieux, un métier appartenant à l'establishment mais pratiqué dans les marges, l'enfant d'une famille juive à qui son père lisait la Bible. Ce ne sont pas des contradictions, mais les éléments complémentaires d'un écrivain complexe et attachant.

lundi 11 novembre 2013

Le réel s'invite dans la sélection du prix Rossel

Le Prix Rossel sera attribué le 3 décembre. Principal prix littéraire de Belgique francophone, par sa notoriété et sa longévité - il a été créé en 1938 et seule la guerre en a interrompu le cours -, il est articulé, comme la plupart des prix français, en deux temps: une sélection, qui a été publiée samedi dans Le Soir, avant la délibération finale. Sans appartenir au jury, constitué essentiellement de lauréats du Rossel, je me sens évidemment assez proche de ce qui s'y passe et j'ai donc passé le week-end dans les trois ouvrages de la sélection que je n'avais pas encore lus. Voici donc, comme de coutume dans ce journal, un avis de lecteur - lecteur frappé par présence prégnante de la réalité dans une majorité d'ouvrages. Trois d'entre eux se présentent en effet comme des récits authentiques plutôt que comme des fictions

Alain Berenboom, Monsieur Optimiste

Le petit Alain, devenu grand, s'interroge sur ses parents, et en particulier sur son père, personnage atypique, lecteur de la Bible et opposé aux religions, au nom de famille soumis à quelques variations selon les époques - jusqu'à Janssens, pendant l'occupation allemande de la Belgique - et pharmacien doué pour l'illusionnisme, doué tout court, peut-être. Son principal trait de caractère est dans le titre: un irréductible optimiste, certain que les choses finissent par s'arranger et que l'humanité est sur la voie d'un progrès. Auquel, cependant, l'Holocauste a donné un sérieux coup d'arrêt.
Alain Berenboom s'interdit d'imaginer quoi que ce soit. Il se base sur les documents qu'il a retrouvés, la plupart trop tard pour obtenir quelques commentaires éclairants de témoins encore vivants. Tant pis s'il y a des trous. Il ne résiste cependant pas tout à fait à une imagination qui galope, et il éprouve parfois quelques difficultés à lui tenir la bride. Une bride tenue avec humour, ce qui n'étonnera pas les lecteurs de ses précédents livres.
Mais le contrat passé avec lui-même est, dans l'ensemble, rempli. Et, en ce qui concerne le lecteur, avec bonheur.


Un long moment de silence ne cède  pas à la facilité et place même la barre très haut vis-à-vis de lecteurs habitués à suivre des personnages pour lesquels ils éprouvent un minimum d’empathie. Stanislas Kervyn, patron d’une boîte informatique florissante, n’est pas le genre de bonhomme avec qui on a envie de nouer des relations amicales, serait-ce même à travers une fiction. Au boulot, c’est une vraie teigne. Au lit, c’est un baiseur compulsif pour lequel le sexe équivaut à une séance de gymnastique – et un peu à une thérapie, puisque cela soulage ses migraines. Oui, il souffre. Pas assez cependant pour éveiller notre compassion.
En revanche, il a dans la vie un autre centre d’intérêt avec lequel le romancier compte retenir l’attention : la mort de son père à l’aéroport du Caire en 1954, lors d’une tuerie restée inexpliquée. Pour comprendre ce qui s’est passé, Stanislas a mené une longue enquête de laquelle il a tiré un livre. Mais, au terme de celui-ci, l’énigme n’est pas résolue. Après un passage à la télévision, il reçoit un mystérieux coup de téléphone qui change tout, l’oblige à reconnaître qu’il s’est trompé en négligeant le rôle peut-être joué par son père en Egypte à cette époque et le relance sur des pistes auparavant négligées, du côté de la Pologne et de l’Allemagne, en compagnie d’une traductrice charmante et efficace à laquelle, hors travail, il ne pose qu’une question : on baise ?
Décidément incorrigible, ce Stanislas. Mais obstiné, aussi. Sa fortune personnelle et les capacités professionnelles de ses employés lui permettent de tirer tous les fils qui passent à sa portée, même s’ils le conduisent très loin. C’est une véritable pelote imprégnée d’Histoire et de tragédie, à l’intérieur de laquelle la justice et la vengeance agissent à parts à peu près égales. C’est le cœur d’un roman passionnant où Jean-Paul Colize confirme ses moyens de romancier capable de mener un récit sur plusieurs plans dont chacun nous apporte un fragment de réalité.

Stéphane Lambert, Mon corps mis à nu

Récit d'une initiation, Mon corps mis à nu se penche sur les moments où, à la frontière entre l'enfance et l'adolescence, le narrateur (c'est-à-dire l'auteur) découvre les caractéristiques de son corps sexué, l'usage qu'il peut en faire et comment d'autres peuvent l'utiliser. La scène inaugurale, la vision de la nudité de son père, est celle à partir de laquelle se nouent les fils d'un apprentissage sauvage, hors des règles fixées surtout par sa mère.
«Je me suis toujours méfié des confessions intimes, cherchant plutôt dans l’art des témoignages moins indécents», écrit-il, d'une manière en apparence paradoxale, à la fin de ce texte où pourtant il se met à nu - pas seulement le corps, l'esprit aussi, l'esprit surtout dans l'échauffement des sens, la naissance du désir et ses prolongements inattendus.
Plus tard, c'est-à-dire maintenant, Stéphane Lambert rassemble les morceaux éparpillés de cette connaissance de soi et en fait un livre dense, chargé du poids de son vécu jusqu'à l'acceptation d'un corps longtemps rejeté dans les marges.

Nathalie Skowronek, Max, en apparence

Un peu comme Alain Berenboom part à la recherche de son père, Nathalie Skowronek enquête sur son grand-père, avec quelques points communs qui font vivre les deux livres côte à côte dans l'esprit de celui qui les lit successivement. Les deux écrivains s'impliquent dans le récit lui-même et il s'agit de reconstituer des parcours secoués (et le dire n'est rien) par la solution finale qui conduit des millions de Juifs dans des camps d'où ceux qui reviendront garderont, tatoué sur le poignet, un numéro - l'écrivaine, longtemps, cherche à retrouver celui de Max, avant de constater qu'elle l'avait noté... pour ne pas l'oublier.
Le personnage est plein de mystères. Le moindre de ceux-ci n'est pas la raison pour laquelle ses affaires l'entraînent si souvent en Allemagne après la guerre, dans un commerce pas toujours très clair qui franchit allègrement le Mur de Berlin après son érection.
La famille est éparpillée, il en manque des pans entiers, et le livre nous entraîne en Espagne ou en Israël, en passant par Bruxelles ou Berlin. Le temps des questions ne sera pas vraiment remplacé par le temps des réponses. Mais accepter de ne pas connaître totalement celles-ci est un pas vers la sérénité.

Isabelle Wéry, Marilyn désossée

Attention, tempérament explosif ! La Marilyn d’Isabelle Wéry est une bombe à fragmentation où la typographie détone autant qu’elle détonne. Les capitales sont comme chez elles, l’orthographe bascule cul par-dessus tête, et n’insistons pas sur les répétitions ou les mots collés dans des chaînes parfois longues. Tout cela aussi naturellement que possible, à partir du moment où nous avons rencontré Marilyn Turkey (il y en a une autre, Marilyn Fockey) au stade de son « premier os ». Elle a 6-8 ans, dit-elle, et la grande affaire de sa vie sera l’amour. Cela la démange, la ronge, entre prurit entre les jambes et envolées lyriques. Entre les jambes, il se passera de drôles de choses, au temps du « deuxième os », à 25 ans. Le sous-titre entre parenthèses, Féérie initiatique, était nécessaire.