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mardi 3 décembre 2013

Le Prix Rossel à Alain Berenboom

Le Prix Rossel, principal prix littéraire belge, organisé par l'excellent journal Le Soir (j'y travaille, je ne vais pas dire le contraire!), a été attribué aujourd'hui à Alain Berenboom pour Monsieur Optimiste, que je vous ai présenté il y a moins d'un mois en compagnie des quatre autres ouvrages finalistes. Une récompense méritée, même si les concurrents possédaient aussi des qualités évidentes. (Et je repense avec émotion à l'époque où, vivant à Bruxelles - et campant presque au journal -, j'étais chargé, pendant que le secrétaire du jury appelait le lauréat, de prévenir celles et ceux qui ne l'étaient pas, et de les inviter quand même à la réception de remise du prix.)
Mon souvenir le plus récent d'Alain Berenboom date de l'année dernière, quand je me suis présenté, avec ma femme, à la porte d'enceinte de la Mairie de Saint-Malo pour l'ouverture du Festival Étonnants Voyageurs. Curieusement, le dossier qui nous avait été remis comportait tous les documents nécessaires à une accréditation complète... sauf l'invitation à cette réception inaugurale. Par chance, nous faisions la queue à côté d'Alain Berenboom qui s'est souvenu être aussi avocat. Et sa plaidoirie a ébranlé la sévérité de la dame qui nous barrait le passage...
Pour le connaître un peu mieux, je vous propose un portrait que j'avais écrit en 1997. Il venait de publier son quatrième roman. Et, s'il en est à une douzaine aujourd'hui, il me semble que ces lignes le montrent assez ressemblant à ce qu'il est en 2013.

Les accidents de l'Histoire, pour tragiques qu'ils puissent être, ont parfois, par une sorte d'effet pervers à rebours, des conséquences bénéfiques. Alain Berenboom a ainsi été le jouet de circonstances que sa famille n'avait évidemment pas choisie.
"J'appartenais à une famille très réduite. Parce que j'étais enfant unique, mais aussi parce que, avec une tante, mes parents étaient les seuls survivants de la guerre. Les autres parents, plus éloignés, s'étaient dispersés dans le monde." Enfant, bien que de nature plutôt sociable et ayant beaucoup d'amis, Alain Berenboom possédait donc peu de points de repère. "Mon père, venu de Pologne, et ma mère, de Lituanie, avaient peu de connaissances en Belgique. Mais c'est ici, à Bruxelles, qu'il est né au lendemain de la seconde Guerre mondiale, et très vite il s'est senti redevable autant à ses origines qu'au pays où il vivait. J'avais besoin de m'interroger sur la Belgique, sur la société à laquelle j'appartenais. Mon père, qui était militant sioniste de gauche, m'a donné une éducation laïque juive. Il m'apprenait comment Israël allait devenir un paradis terrestre. Je n'avais pas beaucoup de lumières, en revanche, sur l'éventuel paradis terrestre qu'allait devenir la Wallonie..."
C'est donc dans la lecture qu'il a cherché à en savoir davantage. Grâce aussi à ce qu'il appelle, avec une auto-ironie qui ne le quitte jamais, une chance: "J'ai porté des lunettes quand j'étais petit. Du coup, la première fois que j'ai joué au football - comme gardien de but parce que je ne courais pas assez vite - et que j'ai reçu un ballon sur le nez après quelques minutes de jeu, j'ai compris que ce sport m'était interdit."
Donc, la lecture s'est imposée très vite comme une porte de sortie, dans des registres qui correspondent bien à ce qu'est, aujourd'hui encore, Alain Berenboom: "Vers dix ou onze ans, j'ai commencé à lire, à la fois sérieux et pas sérieux. J'ai toujours adoré les bouquins d'aventure et de mystère, mais Kafka m'a beaucoup éclairé sur l'avenir du PS wallon..."
Plus tard, après son droit, devenu avocat, nourri par son histoire familiale d'un sentiment aigu de la justice et de l'injustice, choqué par la violence, Alain Berenboom s'est tout naturellement engagé dans les causes qu'il estimait justes. C'est ainsi qu'il a été secrétaire général de la Ligue des droits de l'homme et s'est occupé aussi de la Ligue contre la censure. "Mais ce combat au premier degré ne me convenait pas. C'est un combat purement politique, dans lequel il est interdit de prendre de la distance. Je ne parvenais pas à nuancer profondément les causes que je défendais, et je ne me retrouvais pas dans ce manque de nuances."
Il a quand même écrit quelques livres très sérieux, en particulier sur le droit d'auteur dont il est devenu un spécialiste. Et qu'il appelle une branche marginale du métier d'avocat. "Je ne fais pas de pénal. Je le ferais d'ailleurs très mal : j'enfoncerais mon client. Mon travail est plus intellectuel, plus critique. Je peux évaluer les éléments à ma disposition, et m'y rallier ou pas."
Quant aux grandes causes, il a trouvé un autre moyen de ne pas les abandonner: "Je ne peux m'exprimer sur les valeurs qui me tiennent à cœur que par le roman. Même pas un essai, parce qu'on tente d'y démontrer des choses. Je suis peut-être capable de les faire sentir, pas au-delà."
En réalité, même s'il a publié son premier roman assez tardivement - il avait 42 ans -, Alain Berenboom écrivait déjà beaucoup auparavant. Même deux ou trois romans menés jusqu'à leur terme. "Mais pas satisfaisants", commente-t-il brièvement. "Je suis un lent."
Puis est donc venu, en 1989, La position du missionnaire roux, cette improbable histoire d'un cadre suisse de Nestlé qui hait l'Afrique mais s'y retrouve coincé dans un détournement d'avion.
Avec ce manuscrit, Berenboom a eu le sentiment d'avoir franchi une étape. "J'étais satisfait d'avoir écrit un livre qui était à la fois drôle, burlesque, fantaisiste, et qui exprimait à ma façon des idées importantes, ce que je ressentais sur un certain nombre de problèmes. Il s'agit d'un roman qu'on peut lire comme un pur divertissement ou auquel on peut puiser quelques idées. Ce qui me plaît, c'est d'écrire des livres qu'on prend comme on veut."
L'écrivain avait trouvé son registre, celui qui correspond à sa nature profonde, et il n'allait pas, par la suite, changer d'orientation, malgré un écart involontaire au début de son travail sur son deuxième roman publié, La table de riz: "J'avais écrit une cinquantaine de pages très sérieuses, lugubres, tragiques, avant le massacre de Tien-An-Men. Après les événements, je l'ai repris et je l'ai écrit de manière humoristique. Je ne sais rien faire d'autre: c'est pour moi la seule façon d'aborder les choses sérieuses."
Même Auschwitz, qui lui a inspiré Le pique-nique des Hollandaises, a donné ce ton humoristique - comme une défense contre soi-même peut-être aussi, ce qu'il confirme involontairement en disant: "Je ne pourrai jamais écrire de mémoires, parce que j'ai trop de défenses personnelles pour entrer en moi."
Tous ses livres, et La Jérusalem captive le confirme, ont un autre point commun: ils sont nourris d'images et montés comme des films. Cela vient de loin: "A l'athénée de Schaerbeek, j'avais André Delvaux comme professeur de flamand. Il ne nous apprenait pas vraiment le flamand mais nous refilait des heures de cinéma chaque semaine. J'ai donc été imprégné autant par le cinéma que par la littérature. J'y ai trouvé tout de suite un plaisir, un instrument d'expression. Et, en effet, j'écris en images. L'amour du rythme et du montage m'a beaucoup servi dans l'écriture. Je raconte des histoires simples de manière compliquée, comme dans un roman picaresque, et j'ai besoin de raconter plusieurs histoires à la fois, ce qui rend la science du montage essentielle."
Plusieurs histoires à la fois... C'est sans doute ce qui correspond le mieux à la personnalité d'un homme qui aime aussi vivre plusieurs vies. L'humour et le sérieux, un métier appartenant à l'establishment mais pratiqué dans les marges, l'enfant d'une famille juive à qui son père lisait la Bible. Ce ne sont pas des contradictions, mais les éléments complémentaires d'un écrivain complexe et attachant.

lundi 11 novembre 2013

Le réel s'invite dans la sélection du prix Rossel

Le Prix Rossel sera attribué le 3 décembre. Principal prix littéraire de Belgique francophone, par sa notoriété et sa longévité - il a été créé en 1938 et seule la guerre en a interrompu le cours -, il est articulé, comme la plupart des prix français, en deux temps: une sélection, qui a été publiée samedi dans Le Soir, avant la délibération finale. Sans appartenir au jury, constitué essentiellement de lauréats du Rossel, je me sens évidemment assez proche de ce qui s'y passe et j'ai donc passé le week-end dans les trois ouvrages de la sélection que je n'avais pas encore lus. Voici donc, comme de coutume dans ce journal, un avis de lecteur - lecteur frappé par présence prégnante de la réalité dans une majorité d'ouvrages. Trois d'entre eux se présentent en effet comme des récits authentiques plutôt que comme des fictions

Alain Berenboom, Monsieur Optimiste

Le petit Alain, devenu grand, s'interroge sur ses parents, et en particulier sur son père, personnage atypique, lecteur de la Bible et opposé aux religions, au nom de famille soumis à quelques variations selon les époques - jusqu'à Janssens, pendant l'occupation allemande de la Belgique - et pharmacien doué pour l'illusionnisme, doué tout court, peut-être. Son principal trait de caractère est dans le titre: un irréductible optimiste, certain que les choses finissent par s'arranger et que l'humanité est sur la voie d'un progrès. Auquel, cependant, l'Holocauste a donné un sérieux coup d'arrêt.
Alain Berenboom s'interdit d'imaginer quoi que ce soit. Il se base sur les documents qu'il a retrouvés, la plupart trop tard pour obtenir quelques commentaires éclairants de témoins encore vivants. Tant pis s'il y a des trous. Il ne résiste cependant pas tout à fait à une imagination qui galope, et il éprouve parfois quelques difficultés à lui tenir la bride. Une bride tenue avec humour, ce qui n'étonnera pas les lecteurs de ses précédents livres.
Mais le contrat passé avec lui-même est, dans l'ensemble, rempli. Et, en ce qui concerne le lecteur, avec bonheur.


Un long moment de silence ne cède  pas à la facilité et place même la barre très haut vis-à-vis de lecteurs habitués à suivre des personnages pour lesquels ils éprouvent un minimum d’empathie. Stanislas Kervyn, patron d’une boîte informatique florissante, n’est pas le genre de bonhomme avec qui on a envie de nouer des relations amicales, serait-ce même à travers une fiction. Au boulot, c’est une vraie teigne. Au lit, c’est un baiseur compulsif pour lequel le sexe équivaut à une séance de gymnastique – et un peu à une thérapie, puisque cela soulage ses migraines. Oui, il souffre. Pas assez cependant pour éveiller notre compassion.
En revanche, il a dans la vie un autre centre d’intérêt avec lequel le romancier compte retenir l’attention : la mort de son père à l’aéroport du Caire en 1954, lors d’une tuerie restée inexpliquée. Pour comprendre ce qui s’est passé, Stanislas a mené une longue enquête de laquelle il a tiré un livre. Mais, au terme de celui-ci, l’énigme n’est pas résolue. Après un passage à la télévision, il reçoit un mystérieux coup de téléphone qui change tout, l’oblige à reconnaître qu’il s’est trompé en négligeant le rôle peut-être joué par son père en Egypte à cette époque et le relance sur des pistes auparavant négligées, du côté de la Pologne et de l’Allemagne, en compagnie d’une traductrice charmante et efficace à laquelle, hors travail, il ne pose qu’une question : on baise ?
Décidément incorrigible, ce Stanislas. Mais obstiné, aussi. Sa fortune personnelle et les capacités professionnelles de ses employés lui permettent de tirer tous les fils qui passent à sa portée, même s’ils le conduisent très loin. C’est une véritable pelote imprégnée d’Histoire et de tragédie, à l’intérieur de laquelle la justice et la vengeance agissent à parts à peu près égales. C’est le cœur d’un roman passionnant où Jean-Paul Colize confirme ses moyens de romancier capable de mener un récit sur plusieurs plans dont chacun nous apporte un fragment de réalité.

Stéphane Lambert, Mon corps mis à nu

Récit d'une initiation, Mon corps mis à nu se penche sur les moments où, à la frontière entre l'enfance et l'adolescence, le narrateur (c'est-à-dire l'auteur) découvre les caractéristiques de son corps sexué, l'usage qu'il peut en faire et comment d'autres peuvent l'utiliser. La scène inaugurale, la vision de la nudité de son père, est celle à partir de laquelle se nouent les fils d'un apprentissage sauvage, hors des règles fixées surtout par sa mère.
«Je me suis toujours méfié des confessions intimes, cherchant plutôt dans l’art des témoignages moins indécents», écrit-il, d'une manière en apparence paradoxale, à la fin de ce texte où pourtant il se met à nu - pas seulement le corps, l'esprit aussi, l'esprit surtout dans l'échauffement des sens, la naissance du désir et ses prolongements inattendus.
Plus tard, c'est-à-dire maintenant, Stéphane Lambert rassemble les morceaux éparpillés de cette connaissance de soi et en fait un livre dense, chargé du poids de son vécu jusqu'à l'acceptation d'un corps longtemps rejeté dans les marges.

Nathalie Skowronek, Max, en apparence

Un peu comme Alain Berenboom part à la recherche de son père, Nathalie Skowronek enquête sur son grand-père, avec quelques points communs qui font vivre les deux livres côte à côte dans l'esprit de celui qui les lit successivement. Les deux écrivains s'impliquent dans le récit lui-même et il s'agit de reconstituer des parcours secoués (et le dire n'est rien) par la solution finale qui conduit des millions de Juifs dans des camps d'où ceux qui reviendront garderont, tatoué sur le poignet, un numéro - l'écrivaine, longtemps, cherche à retrouver celui de Max, avant de constater qu'elle l'avait noté... pour ne pas l'oublier.
Le personnage est plein de mystères. Le moindre de ceux-ci n'est pas la raison pour laquelle ses affaires l'entraînent si souvent en Allemagne après la guerre, dans un commerce pas toujours très clair qui franchit allègrement le Mur de Berlin après son érection.
La famille est éparpillée, il en manque des pans entiers, et le livre nous entraîne en Espagne ou en Israël, en passant par Bruxelles ou Berlin. Le temps des questions ne sera pas vraiment remplacé par le temps des réponses. Mais accepter de ne pas connaître totalement celles-ci est un pas vers la sérénité.

Isabelle Wéry, Marilyn désossée

Attention, tempérament explosif ! La Marilyn d’Isabelle Wéry est une bombe à fragmentation où la typographie détone autant qu’elle détonne. Les capitales sont comme chez elles, l’orthographe bascule cul par-dessus tête, et n’insistons pas sur les répétitions ou les mots collés dans des chaînes parfois longues. Tout cela aussi naturellement que possible, à partir du moment où nous avons rencontré Marilyn Turkey (il y en a une autre, Marilyn Fockey) au stade de son « premier os ». Elle a 6-8 ans, dit-elle, et la grande affaire de sa vie sera l’amour. Cela la démange, la ronge, entre prurit entre les jambes et envolées lyriques. Entre les jambes, il se passera de drôles de choses, au temps du « deuxième os », à 25 ans. Le sous-titre entre parenthèses, Féérie initiatique, était nécessaire.