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samedi 18 novembre 2017

La sélection du Prix Rossel

Cinq ouvrages, c'est la tradition, constituent la sélection, annoncée ce matin, du Prix Rossel, en Belgique. Il sera attribué le 7 décembre, ce qui laisse le temps aux libraires partenaires (la liste est longue) de présenter les livres aux lecteurs et à ceux-ci de les découvrir avant qu'il n'en reste qu'un. Comme l'écrit Jean-Claude Vantroyen dans Le Soir, il s'y trouve trois femmes et deux hommes, trois éditeurs français et deux éditeurs belges. Une belle variété qui ne s'encombre pas de calculs politico-littéraires et dont voici le détail.


Victoire de Changy, Une passion singulière (Autrement)
Je n'avais pas lu ce premier roman à sa sortie le 30 août, j'avoue que j'étais un peu méfiant malgré l'enthousiasme manifesté par l'éditeur. J'avais tort. Cette simple histoire d'amour aborde toute la complexité d'une relation fondée sur une passion forte, dans laquelle il ne peut y avoir d'habitudes sous peine d'épuisement des partenaires. Or, il n'y a que cela, des habitudes. L'homme à la voix de cendres et la femme plus jeune que lui tentent bien de mettre sans cesse leurs liens à l'épreuve des surprises. Mais les plus grandes surprises n'arrivent qu'à la fin, elles révèlent ce que nous n'attendions pas du tout devant le tableau piquant d'un couple d'amants.

Laurent Demoulin, Robinson (Gallimard)
Celui-là, premier roman aussi, ne m'avait pas échappé à sa parution, il y a un peu plus d'un an. Un père y raconte sa vie quotidienne avec un enfant, le Robinson du titre, autiste. Le roman déborde d'un amour sans cesse en butte à la réalité d'un quotidien rendu parfois pénible par les rapports entre Robinson et le monde extérieur. Et, pendant ce temps, il faut bien travailler à une communication sur Roland Barthes promise dans un colloque, car l'université ne se préoccupe pas de savoir quelles difficultés s'opposent à la rédaction d'un texte.

Zoé Derleyn, Le gout de la limace (Quadrature)
Non, il n'y a pas de faute dans le titre de ce (premier, encore) recueil de nouvelles paru le mois dernier (et dont je n'ai lu que le début): Les éditions Quadrature appliquent les recommandations orthographiques de l'Académie française, est-il précisé - et c'est parfois curieux, comme un gout qui manquerait de goût par manque d'assaisonnement circonflexe. Du moins cela n'enlève-t-il rien au charmé prégnant dont font preuve les deux premières nouvelles, "Le camion" et celle qui donne son titre à l'ouvrage.

Marcel Sel, Rosa (Onlit)
Décidément, les premières fictions sont à l'honneur dans la sélection. Les habitués de ce blog ont déjà entendu parler de Rosa - c'était ici, à l'occasion du Prix Saga Café, qu'allait suivre, j'ai omis de vous le dire (mais je vais le faire tout de suite), le Prix des bibliothèques de la Ville de Bruxelles. Beau palmarès, déjà, et peut-être à suivre, pour un chroniqueur bien connu de toutes les personnes intéressées par la vie politique belge, mais pas seulement (voir Un blog de Sel et, en Belgique, l'hebdo satirique Pan, héritier d'une longue tradition ancrée sur un terrain voisin de celui qu'arpente Le Canard enchaîné).

Nathalie Skowronek, Un monde sur mesure (Grasset)
Etes-vous pour la confection sur mesure ou, comme presque tout le monde, pratiquez-vous le prêt-à-porter? C'est l'une des questions qu'on a envie de poser en découvrant le début (je n'avais pas le livre, paru en mars, et je me suis donc contenté des premières pages) du troisième roman de Nathalie Skowronek, qui a aussi publié un essai et est donc la plus chevronnée de la sélection. Avec elle, on plonge dans le monde des étoffes juives - ou des loques assemblées pour ressembler, méthode Carbone, à des vêtements existant par ailleurs. Mais il faudrait en lire plus pour en dire davantage...

lundi 30 octobre 2017

Luc Delfosse n'indaguera plus

C'était un de ses mots préférés quand, à la rédaction du Soir, on se penchait sur un dossier: on va indaguer. C'était aussi une de ses singularités, plus rare qu'on ne l'attend chez les journalistes, d'aimer vraiment les mots. Comme de rire fort ou de gueuler presque aussi fort, parfois les deux presque en même temps. J'appréciais Luc Delfosse, dont j'apprends la mort à l'instant, il avait 66 ans et, ces dernières années, j'avais lu le recueil de nouvelles et le roman qu'il avait publiés.

Et ta mère ! (2012)
Sept nouvelles où Luc Delfosse se dévoile bien plus qu’il ne l’a jamais fait dans ses articles. Un des textes, cependant, est paru dans Le Soir en décembre 2010. L’exil est situé avec autant de précision que de flou « 141 minutes avant l’explosion de la Belgique ». L’observateur de la vie politique y enjambe le réel et bascule du côté de la fiction. La démarche méritait d’être poursuivie, en abandonnant cette fois le terrain que l’auteur avait arpenté quand il était journaliste.
Le voici donc à mettre en évidence les aspérités de la « vraie vie », avec ses moments de joie et ses détestations profondes, parfois de retour de l’une à l’autre nouvelle – si vous vous prénommez Yves, gardez-vous d’ouvrir ce livre, à moins d’avoir le cuir épais. Luc Delfosse écrit comme on lance des pierres, dans un léger déséquilibre qui fait avancer la phrase avec énergie, et tant pis si elle trébuche, un bon mot est toujours là pour redonner à l’ensemble un semblant d’organisation interne. C’est très réjouissant grâce à la mauvaise foi, parfois, et à l’intelligence contenue, toujours. Il est trop tôt pour dire qu’un véritable écrivain naît dans ce recueil. Mais la mise en jambes possède des qualités dont l’auteur devrait, au moins pour notre plaisir, faire encore usage.
Après les nouvelles remarquées d’Et ta mère !, Luc Delfosse franchit le cap du roman avec la même allégresse dans une écriture pleine d’audacieux dérapages. Le prénom de son héroïne, Marie-Arsule, est un hommage : sa mère place Regain, de Giono, au sommet de la littérature et elle y a trouvé une Arsule que sa fille méritait bien. Même si le prénom énerve tellement le père qu’il laisse l’état civil, à la très coloniale Elonda Bokakata, indiquer le 30 février comme date de naissance. L’impasse n’est pas définitive : Marie-Ursule, émancipée de ses parents par la grâce d’un accident, est une forte femme. Sa stature, qui l’avait fait surnommer la grosse jument en internat, se double de la capacité à trousser des nouvelles bourrées de clichés destinées aux lecteurs de « Notre Congo ». Mais les clichés, ici, rendent les armes sous les coups de l’écrivain.

vendredi 20 octobre 2017

Marcel Sel, Prix Saga Café

Le Prix Saga Café, huitième du nom, récompense un premier roman belge. Il a été remis ce matin à Marcel Sel, pour Rosa.
Voici un livre qu’on ouvre avec circonspection. Une prudence inquiète précède sa lecture, en raison de son auteur. Marcel Sel est bien connu pour ce qu’il écrit, sur un autre terrain : le chroniqueur puise surtout ses sujets dans la politique. Qu’a-t-il besoin de se lancer dans le roman ? A-t-il éprouvé le besoin d’être reconnu comme un véritable écrivain ? Alors que la circonspection, la prudence et l’inquiétude poussent déjà à imaginer qu’il aurait mieux fait d’en rester à sa manière habituelle.
Marcel Sel a dû anticiper ces réflexions, car la première ligne arrive :
« Tu vas écrire un roman, qu’il m’a dit. C’était un ordre. »
C’est, en raison de ce qui a été dit, un début qui tue.
Ou qui sauve.
Ne faisons pas durer le suspense : la deuxième option est la bonne.
Le narrateur, salarié par son père sans exigence d’un travail en échange, se voit comme un écrivain manqué. Et soudain contraint de le devenir vraiment quand Le Père, comme il l’appelle, modifie sans prévenir les règles du jeu : maintenant, il sera payé à la page. Trente euros la page, sans chicaner sur le volume de texte, comme Le Fils le constate lors de sa deuxième livraison en agrandissant les caractères.
La trouvaille n’est pas vraiment le rapport difficile entre père et fils, encore qu’elle prenne sa véritable dimension à la fin du livre. La trouvaille est le sujet du roman que le fils envoie par épisodes au père : la vérité sur sa famille, rien de moins, les errements d’un grand-père fasciste dans une Italie hésitant, pendant la guerre, sur l’attitude à adopter. Avec pour clef du roman les notes très complètes prises d’après un récit recueilli par l’écrivain en herbe quand il avait quatorze ans. L’héroïne de cette histoire vraie s’appelle Rosa, la femme sur qui personne ne connaît la vérité, sauf le fils. Décidé à en faire le feuilleton financé par son père.
Celui-ci lit-il les pages qu’il reçoit, ou se contente-t-il de les compter pour établir le montant à payer ? Se réserve-t-il le droit au mépris sans même savoir ce que son fils tente de lui envoyer au visage ?
Le récit à plusieurs étages s’enrichit de découvertes tardives, car la vérité, décidément, en des temps troublés, n’est pas du genre à se laisser saisir sans résistance. Une partie du livre se passe ainsi à corriger ce qui avait été mis en place précédemment. Les idées s’obscurcissent avant de redevenir limpides.
Et le premier roman de Marcel Sel, bien plus ambitieux que le résultat d’une envie de changement de genre, finit par résonner en nous de tout ce qui n’avait pas été dit entre ses protagonistes. On le ferme en ayant oublié les questions préliminaires, mais chargé d’autres interrogations, plus fondamentales.

jeudi 17 mars 2016

Paris Libé Livre des écrivains

Oui, on s'y mélange un peu, comment voulez-vous qu'il en aille autrement quand on change le nom d'une manifestation à laquelle François Mitterrand - pardon, François Hollande, mais on parle presque plus de Mitterrand ces jours-ci, à l'occasion de l'anniversaire de sa mort - ah! les anniversaires, et comme ils nous encombrent la mémoire qu'on aimerait vive plutôt que morte, il semble que c'est un devoir, mais là, peut-être ne parlons-nous pas de la même chose et faudrait-il, au présent, tenir compte de ce qui, dans le passé, peut représenter fierté de l'homme debout.
Que disais-je? François Hollande, donc, a passé deux heures à la soirée inaugurale de Paris Livre à tâter le cul des romanciers. Non, ça, c'est pour les vaches, à Paris Agriculture. Je recommence: François Hollande aurait, nous disent les envoyés spéciaux porte de Versailles, échangé quelques mots avec Mathias Enard, romancier, mais qu'est-ce qu'un roman pour quelqu'un dont on dit qu'il n'en lit pas? Heureusement, Boussole tire le regard du côté de l'Orient, ça peut faire un sujet de conversation, même entre un président et un romancier. A moins de comparer le tirage d'un Goncourt à celui du livre de Nicolas Sarkozy. Tiens! il n'était pas là, lui? Ben non, ce n'est pas le soir de l'inauguration qu'on signe des livres en retroussant ses manches et en serrant de la main gauche une main de lecteur potentiel.
Mais, du lecteur, s'agit-il de la main gauche ou de la main droite? Christine Angot ne nous le dit pas, dans son "entretien-reportage en campagne" avec Nicolas Sarkozy qui, de la main droite, tient le stylo avec lequel il dédicace à tour de bras (droit). Sarkozy-Ui, pour revenir à une histoire ancienne que rappelle Angot, car elle a le souvenir du temps long, Christine qui fait office de rédactrice en chef du Libé des écrivains traditionnellement publié le jeudi du Salon du Livre et même, car les meilleures traditions sont faites pour être préservées, quand le Salon du Livre devient Paris Livre.
Rédactrice en chef, Christine Angot écrit donc l'édito. Bon. Je vous en parle? Non, lisez, vous verrez par vous-même ce que vous en penserez. Curieusement, dans le "making of" du Libé des écrivains, à 15h50, le titre qui signale aux lecteurs que les journalistes se sont mis en congé est prévu en cyan. Ce n'est pas la couleur qui apparaît sur mon écran (oui, je lis Libé en édition numérique, c'est plus rapide que de le faire venir par avion). Mais, de toute manière, Christine (soyons familier) ne savait pas ce que c'était, "cyan". Un gros mot?
Fâchée avec les dictionnaires, Christine? Dans son dernier livre, Un humour impossible, elle a cette conversation (et l'on connaît la place des conversations dans son oeuvre) avec son éditrice:
J’ai regardé mon éditrice. Quand elle est comme ça, je suis interloquée. Ça se dit interloquée? C’est un mot que je connais pas trop bien. Je lui demande: — Interloquée je peux l’écrire? — Mais oui, c’est pas un gros mot. Ça va même un peu étonner vos lectrices-teurs qui vont croire que vous avez ouvert un dictionnaire par inadvertance mais tant pis. — Par quoi? — Inadvertance. — C’est pas un gros mot non plus? — Non, ça veut dire par mégarde ou par inattention. — Ah mais j’ouvre jamais un dictionnaire par inattention, je l’ouvre jamais par rien, j’en n’ai même pas!
Oups! Vous voyez, à force de changer de nom pour désigner les choses et les gens, voire de main pour leur serrer la pince (aux gens, pas aux choses), je m'y suis complètement perdu. Suis-je bête! Il ne s'agit pas de Christine Angot, dans l'extrait que je viens de citer, mais de Christine Anglot et, j'en suis certain, cela n'a rien à voir.

samedi 31 octobre 2015

Prix Rossel 2015, les cinq sélectionnés

Dans la foulée des prix littéraires français, Le Soir organise, depuis 1938, le Prix Rossel dont le palmarès rassemble la plupart des écrivains belges qui comptent. Ces dix dernières années, comme le rappelle ce matin le quotidien: Patrick Delperdange, Chants des gorges; Guy Goffette, Une enfance lingère; Diane Meur, Les Vivants et les Ombres; Bernard Quiriny, Contes carnivores; Serge Delaive, Argentine; Caroline De Mulder, Ego Tango; Geneviève Damas, Si tu passes la rivière; Patrick Declerck, Démons me turlupinant; Alain Berenboom, Monsieur Optimiste; Hedwige Jeanmart, Blanès.
Pour l'édition 2015, le jury s'est réuni cette semaine et a choisi les cinq finalistes parmi lesquels se trouve le lauréat - il sera annoncé le 1er décembre. Les responsables de la sélection sont neuf: S'y rassemblent six lauréats du prix: Pierre Mertens, le président, Thomas Gunzig, Ariane Le Fort, Isabelle Spaak, Jean-Luc Outers et Michel Lambert; deux libraires: cette année Luca Ruffini Ronzani, de la librairie du Centre à Aywailles et Enrico Vaccari, de Tropismes à Bruxelles; et Jean-Claude Vantroyen, responsable des Livres du Soir. Daniel Couvreur, chef du service Culture, est secrétaire du jury.
Quant aux livres retenus, ce qui est l'essentiel, les voici.

Charly Delwart, Chut (Le Seuil)
Après Citoyen Park, situé en Corée du Nord, l’écrivain belge met le cap sur la Grèce en crise. Avec un titre qui intime le silence : Chut. Mais le silence comme arme, et qui n’interdit pas l’expression écrite : « Athènes comme un endroit à lire en permanence au point de devoir revenir à certains endroits parce que la fois d’avant on n’a pas eu le temps de tout lire. »
Devant un effondrement économique qui touche toutes les catégories de la population, mais d’abord les plus démunis, les murs se sont couverts de slogans qui dépassent parfois les simples revendications et rappellent la poésie libertaire de Mai 68 à Paris. Surtout quand la narratrice s’y met après avoir renoncé à parler. Elle n’est plus une enfant, pas encore tout à fait une femme, mais quelque chose en elle perce de l’adulte en devenir, et en particulier une remarquable détermination. Les changements physiques sont une chose, son refus de « faire semblant, de tout accepter » en est une autre. D’un seul mot, qu’elle ne prononcera donc pas, mais qu’elle a lu sur un mur, c’est la révolte qui se traduit par le silence, avec une explication pour justifier à ses propres yeux une démarche inhabituelle : « Il y avait une théorie qui disait que toute parole qu’on ne dit pas est une particule d’énergie qu’on garde pour soi, que cela rend plus fort, et c’est cela dont j’avais besoin, d’énergie, d’être plus concentrée. »
Ses parents, dont le couple est en voie de dissolution, l’acceptent plus facilement qu’elle le pensait. Ce sera moins facile à l’école, car la communication par le cahier qu’elle emmènera dès lors toujours avec elle n’est pas la norme. Elle acquiert en tout cas une perception plus aigüe des mécanismes de la crise et, peut-être grâce à la moindre déperdition d’énergie due au silence, se lance à sa manière dans le mouvement en occupant les surfaces murales encore disponibles pour des inscriptions.
Elle cherche à capter l’attention de différentes manières, par les mots bien sûr mais aussi par le lieu où elle les place, par leur répétition en perfectionnant sa maîtrise de pochoirs qu’elle confectionne elle-même. Au risque d’être dénoncée par ses mains tachées de peinture. Mais au bonheur de l’écriture dont la pensée désormais l’occupe en permanence. « Devenant cela au moins, quelqu’un qui écrivait, une ligne dans l’ensemble des possibles, j’avançais. La ville plus encore comme un espace vierge où potentiellement ajouter des phrases. »
Elle recrée un art poétique monumental, ne se contente pas de ses propres phrases, reprend des textes classiques, s’inspire de ceux qui, avant elle et ailleurs, surtout des artistes américains, ont inscrit leurs mots sur les murs des cités. Cités qui redeviennent ainsi des lieux de parole sans qu’il soit besoin de prononcer une seule syllabe…
La démarche est volontariste et belle, elle s’assimile à un poème dansé avec les mains au milieu d’un chaos où il reste possible de préserver une bulle de sens profond.

Gérard Mans, Poche de noir (Maelström)
Premier roman de Gérard Mans, Poche de noir porte un titre couleur polar. Ce n’est pas faux. Mais la poche est surtout celle dont les poulpes, seiches et autres calamars tirent leur meilleur moyen de défense : l’encre projetée en un nuage derrière lequel ils fuient à toutes tentacules. Raymond Vidal, gardien de musée au Palais de la mer en Charente-Maritime, était assez passionné par ces animaux pour déborder de son rôle et enchaîner les visiteurs à ses commentaires. Et assez habité par eux pour que, quand il a été retrouvé à Zagreb, écrasé entre des étagères à archives, un cadavre de pieuvre se trouve à côté du sien…
Savoir ce que Raymond Vidal faisait en Croatie, c’est le travail de Charles Bernard, détective à la petite semaine. Pour une fois, son enquête bénéficie d’un budget important et il en profite pour la conduire à travers l’Europe en se donnant, quand l’occasion se présente, du bon temps. « Comme je dis toujours, glander c’est glaner un peu. » Ce pourrait être sa devise.
L’enquêteur a beau glander, il doit quand même débrouiller un minimum la piste complexe d’un tableau du Caravage qui a disparu, peut-être pas pour tout le monde. Un spécialiste, Occhipinti, occupé à la rédaction d’un livre sur le peintre, lui en dira peut-être davantage. D’autant que Raymond Vidal, l’air d’un clochard, a passé un peu de temps chez lui. Les indices sont aussi insaisissables que le tableau lui-même. Il est passé par Berlin où Charles Bernard a d’autres raisons de se rendre – une femme. Une autre femme, qui loue son corps et sa bonne présentation, joue aussi un rôle dans cette histoire. Quand le détective se confond avec l’objet de son enquête et croit s’appeler Ray Charles, il est temps de conclure. Ou non.

Juan d'Oultremont, Compte à rebours (Onlit)
Il faut prendre le titre au pied de la lettre, ou au pied des chiffres: Juan d'Oultremont, ou plutôt son personnage, Judas Klaus-Thauman ( qu'il faut chercher à la lettre T dans l'annuaire, et qui revendique ses fautes d'orthographe), a bien l'intention d'aller de 365 à 1, en autant de jours et de messages envoyés à Décibell Blancherie, une trapéziste dont le deuxième mari, ou presque mari, est en prison pour terrorisme, dit-elle, et qui, en raison de cette situation, rédige chaque semaine une recette spécialement dédiée aux hommes enfermés, avec le souci souvent avorté de rendre le plat accessible derrière les murs et une intention poétique sous-jacente. Judas, au terme d'une année de correspondance, demandera Décibell en mariage. Elle est prévenue. Elle n'est pas d'accord. Elle est d'accord? Cela dépend, selon les moments. C'est la même chose pour les messages qu'il envoie: elle ne désire pas toujours les recevoir.
Ces messages, nous ne les lisons pas vraiment. Nous découvrons plutôt les commentaires que fait Judas sur ce qu'il a envoyé, sur les réactions de la destinataire, sur leurs rencontres, sur leurs parcours liés et contrariés.
Une histoire d'amour volontariste s'écrit sans tenir toutes les promesses de la rigueur manifestée au début: le compte à rebours saute des étapes, ralentit parfois, se trompe même dans la numérotation inversée. La vie, en effet, ne se mesure pas aisément à pas égaux, d'un point à un autre qui devrait, à l'arrivée, servir de conclusion.
On oscille donc entre le rythme précis et les embardées imprévisibles.

Francesco Pittau, Tête-Dure (Les Carnets du dessert de lune)
Tête-Dure, c’est le surnom que sa mère lui a donné après avoir envisagé de l’appeler Cœur-de-Pierre, a six ans en 1962. Il vit dans les jeux de son âge mais le monde des adultes est poreux et envahissant. Surtout quand la famille, immigrée d’Italie, vit à l’étroit dans un deux pièces et que la radio, en pleine crise des missiles cubains, nourrit la crainte d’une nouvelle guerre mondiale. Le père du jeune héros déteste les Américains : sans eux, l’Italie de Mussolini serait devenue un pays florissant et il n’aurait pas dû, comme tant de ses compatriotes, chercher du travail dans un pays de merde. Mais le coiffeur du quartier, un Grec, pense que les Cubains sont pires que les Turcs, c’est dire…
Une guerre serait peut-être cependant moins traumatisante pour le gamin que le sont les relations tumultueuses entre ses parents. La colère du père va croissant ce samedi-là, au rythme où la mère s’aigrit. La succession des maladresses interdit toute sérénité et Tête-Dure observe avec inquiétude son univers qui semble se déglinguer. Et qui pourtant, vingt-quatre heures plus tard, est toujours là, pareil à lui-même.

Eugène Savitzkaya, Fraudeur (Minuit)
Dix ans. C’est le temps depuis lequel Eugène Savitzkaya n’avait pas publié chez son principal éditeur, Minuit, où quatorze de ses livres étaient parus de 1977 (Mentir) à 2005 (Fou trop poli). Le silence était relatif : quelques titres avaient surgi ici ou là, et parmi eux des nouvelles rassemblées dans Propre à rien (Didier Devillez) ainsi que sa part de réponses à Hervé Guibert dans leur correspondance, Lettres à Eugène (Gallimard). Il n’empêche qu’on se jette sur Fraudeur, roman, doublé d’un recueil de poèmes, A la cyprine.
Fraudeur renoue avec la langue charnelle qu’on a plaisir à fréquenter depuis ses débuts parce qu’elle remue en profondeur dans la phrase et communique son frémissement. Un garçon de quatorze ou quinze ans, qualifié de fou, vit à la campagne et y découvre une manière personnelle d’appréhender le monde. On est tenté de voir en lui l’écrivain à cet âge.
Le texte est très ancré dans les paysages de Belgique, avec champs, foin, lapins et perdrix (entre autres), mais il arrive que le décor devienne, dans un mouvement de transformation ou de superposition, maisons en rondins de bois au bord du Dniepr, avec bortsch, vodka et pirojki, parfums slaves des origines familiales.
Pour le fraudeur fou comme pour l’écrivain, et depuis longtemps en ce qui concerne celui-ci, son œuvre en témoigne, l’univers se perçoit comme un immense terrain de jeux où dominent les sensations. Rien n’est intellectualisé, le contact est direct à travers l’odorat, le goût, le toucher, le regard… C’est la même démarche que dans le diptyque consacré aux enfants, Marin mon cœur et Exquise Louise, sinon qu’il s’agissait là de restituer une réalité observée et qu’il faut ici, dans Fraudeur, la reconstituer après bien des années.
Les enregistrements du sismographe ont parfois dessiné des traits assez nerveux, particulièrement dans les premiers livres. On en aperçoit quelques traces, de loin en loin, signalées peut-être par les lapins éviscérés après une castration ou par la menace que représentent les guêpes. Mais, dans l’ensemble, l’écriture semble apaisée, attachée à dire le doux plutôt que le rêche. Méfions-nous malgré tout : « Ne m’apaise que l’amour charnel et le vin jeune », dit Savitzkaya…

lundi 23 septembre 2013

ONLIT Books : quelques craintes pour l'avenir

J'ai eu l'occasion de saluer parfois, ici et ailleurs, ONLIT Books, maison d'édition numérique belge qui a réédité Quadrichromie mais qui, heureusement pour elle, n'a pas fait, de ce petit livre écrit il y a une trentaine d'années, son seul argument.
Je vous renvoie donc - il est possible qu'il manque quelques notes où j'aurais oublié le tag - à un entretien publié le 25 décembre 2011 avec Benoit Dupont (Littérature sur toile: 3. ONLIT), à une présentation, le 5 septembre 2012, des classiques belges numériques chez ONLIT, et à son complément, le lendemain, sous forme de quelques précisions en entretien. Ainsi, évidemment, qu'au site de l'éditeur pour le catalogue (et la revue).
Pour être complet, j'ajoute que la Bibliothèque malgache, comme éditeur, avait quelques projets en commun avec ONLIT Books. C'est d'ailleurs en raison de cette proximité que j'ai appris, il y a un peu plus de deux semaines, que la publication d'un ouvrage prévu en coédition (en même temps que quatre autres, tous d'André Baillon) était, au moins, postposée alors qu'il devait être mis en vente la semaine dernière. Voire pire...
L'affaire est complexe et il faudra bien faire un jour toute la lumière sur ce qui se trame sous les problèmes actuels - montrer le motif dans le tapis, aurait dit Henry James. Pour le dire vite, l'aide apportée par la Fédération Wallonie-Bruxelles, nécessaire à une entreprise d'édition actuellement fragile - le livre numérique et sa viabilité, vous savez... - a été supprimée, ce qui remet en cause l'avenir d'ONLIT Books.
L'alerte est désormais publique, grâce à Olivier Van Vaerenbergh (ça va, toi?) qui publie aujourd'hui L'E-dition belge bafouille sur le site du Vif-L'Express. Suite à cet article, l'éditeur a lui-même fait l'état des lieux. Il n'est pas folichon: ONLIT c'est fini? Cela valait bien d'embrayer à mon tour...

jeudi 6 septembre 2012

Classiques belges numériques : quelques précisions

Hier, j'ai présenté les cinq premiers titres des Classiques de la littérature belge parus chez Onlit Books. Il restait à compléter cette information en posant quelques questions à l'équipe qui les réalise. Pierre de Mûelenaere, fondateur, directeur et éditeur de cette structure en compagnie de Benoit Dupont, a accepté d'y répondre, et Laureline Levaux s'est jointe à lui pour compléter ses réactions. Quelques extraits de cet entretien réalisé par courriel sont parus ce matin dans Le Soir. Mais toute sa richesse ne pouvait trouver place dans l'édition papier d'un journal où la surface est mesurée. Donnons-lui donc toute son ampleur aujourd'hui.

On parle depuis quelques années d’un passage au numérique de la collection Espace Nord. Et voilà que vous débarquez. Y a-t-il une relation entre les deux entreprises ?
Pierre de Mûelenaere : A priori, je dirais qu’il n’y a pas de lien immédiat entre l’éventuelle numérisation de la collection Espace Nord et le lancement de notre collection « Classiques » de la littérature belge.
La démarche n’est pas différente de celle que nous adoptons avec les auteurs contemporains (à laquelle notre rentrée du mois d’octobre sera consacrée : Nicolas Ancion, Patrick Delperdange, Serge Coosemans, et un excellent recueil de nouvelles intitulé Crescendo issu du Grand Concours de la nouvelle de la FWB 2011-2012).
Le moteur de ONLIT, c’est depuis six ans de créer, avec les moyens et l’expertise web qui sont les nôtres, une place au sein de l’espace numérique pour les auteurs, belges notamment. Nous pensons qu’il est indispensable que ceux-ci puissent exister dans le numérique, qu’ils puissent être rendus disponibles auprès des personnes qui de plus en plus s’intéressent et se tournent vers ces nouveaux supports de lecture.
A un moment, on a pensé qu’il fallait arrêter de toujours gamberger, de discuter. C’est peut-être une question de génération, on sent davantage l’urgence. Une question de structure aussi, on est plus « petits » et ça nous permet d’être plus dynamiques, plus réactifs.
Nous lancer dans l’action donc, le « launch and learn ». On pense nativement numérique, on apprend tous les jours, on peut faire des erreurs – et on en fait – on n’a pas cinquante ans d’expérience en édition, on n’a pas beaucoup de moyens non plus, entretemps on compense nos faiblesses par nos forces : un dynamisme à toutes épreuve et beaucoup de réactivité !
Beaucoup de textes du domaine public sont disponibles gratuitement sur Internet. Vos livres sont certes à petit prix, mais ils sont payants. Pourquoi ?
Lorsque j’ai reçu ma première tablette, il m’a semblé merveilleux de pouvoir télécharger gratuitement certains textes du domaine public. C’est gratuit et ça prend quelques secondes ! Je me retrouve à lire du Jules Verne.
Il faut cependant déchanter : la plupart de ces textes sont souvent de simples « scans »  bourrés d’imperfections. Le résultat, c’est tout de même une grande insécurité pour le lecteur. Tous les textes gratuits ne sont pas dans des états aussi catastrophiques, c’est évident, cependant on comprend le rôle de l’éditeur à leur lecture. L’éditeur apporte un gros travail sur le texte lui-même mais aussi plus symboliquement une caution, un label de qualité.
Donc oui, plusieurs des livres que nous publions ici sont déjà disponibles, gratuitement ou non. Pourquoi les republier chez ONLIT ? D’une part donc nous essayons d’apporter le plus de soin à leur réalisation (texte, couverture, etc.) D’autre part nous pensons qu’il est intéressant de les rassembler dans une collection, possédant une identité. D’en faire la promotion aussi, comme tout éditeur qui se respecte.
Les questions qui se posent lors de l’édition de textes classiques sont nombreuses, complexes, et pour nous toutes neuves ! Il est permis de faire des choix, en réalité il est même indispensable d’en faire, ce qui importe en fin de compte c’est que ces choix soient faits par quelqu’un, qu’ils soient pesés. Nous avons proposé à Laureline Levaux, jeune diplômée en Lettres et aujourd’hui bibliothécaire, de diriger, en étroite collaboration avec nous, cette nouvelle collection. C’est elle qui est chargée du choix et de l’édition des textes. C’est une expérience très intéressante, pour elle comme pour nous. Une expérience où l’on apprend beaucoup, chaque jour.
Quelle est l’ampleur du projet des « Classiques belges » ? Que prévoit le programme de publications dans un proche avenir et à plus long terme ?
Les prochains projets seront deux œuvres critiques de Verhaeren : James Ensor (qu’il soutint en son temps en tant que critique d’art) et Rembrandt, Kermesses, un ex-voto de Georges Eekhoud (Henry Kistemaeckers, 1884), et un recueil d’Albert Giraud, Héros et Pierrots (Fischbacher, 1898). Comme chez nos contemporains, il y a là une grande richesse ainsi qu’une énorme diversité. A terme, il n’y a pas de limites !
Quelques remarques sur les textes de Verhaeren et de Rodenbach.
Dans Les villes hallucinées, votre édition donne comme premier vers du premier poème (« La plaine ») : « La plaine est morne, avec ses clos, avec ses granges », tandis qu’on trouve, aussi bien dans un volume (Bruxelles, Edmond Deman, 1895) publié l’année de l’édition originale que dans un autre (Paris, Mercure de France, 1920) publié après la mort du poète : « La plaine est morne et ses chaumes et ses granges ». Par ailleurs, ce poème est composé en italiques dans les deux éditions, au contraire de la vôtre.
Dans Bruges-la-Morte, vous ne mentionnez pas le dédicataire (« Hommage à M. Francis Magnard »). En revanche, vous insérez, avant le roman, l’avertissement (présent dans l’édition originale de Flammarion en 1892). Mais sans la note qui précise, après avoir dit qu’il importait de reproduire les décors de Bruges dans le volume : « Similigravures par Ch.-G. Petit et Cie, d’après les clichés des maisons Lévy et Neurdein. » En l’absence des illustrations et de cette note, l’avertissement perd une grande partie de son sens dans votre édition.
D’où la question : quelles sont les éditions de référence utilisées dans votre collection, et pourquoi ne pas en avoir fait mention dans les différents volumes ?
Les textes que le lecteur peut obtenir chez nous sont révisés à plusieurs stades. Ils ont  été façonnés par le travail de notre directrice de collection qui vérifie l’intégrité du texte, ils sont ensuite passés par nos mains pour être relus et harmonisés en termes de charte typographique. Ils sont enfin repris par notre « numérisateur » qui assure un troisième filtre.
Au-delà donc des questions d’édition pointues qui intéresseront les « ultras », le lecteur grand public aura la chance et la joie de pouvoir se procurer à petit prix ces grands livres de notre patrimoine.
Je conçois que les spécialistes pourront trouver çà et là quelques imperfections. Nous travaillons chaque jour à améliorer notre processus d’édition. Je pense cependant qu’en attendant d’avoir les moyens – vous l’aurez compris nous lançons ici un vibrant appel – de faire notre travail (patrimonial) dans les meilleures conditions possibles, de faire par exemple cautionner le travail de notre jeune directrice de collection par des sommités académiques, il était urgent de faire un geste pour que notre patrimoine puisse être simplement « lisible » auprès du grand public dans un livre de qualité au sein d’une collection numérique belge.
A cet égard, notre démarche est essentiellement de produire un texte fidèle à destination du grand public, dans un fichier de qualité, pas de créer une nouvelle édition critique à destination des spécialistes.
Laureline Leveaux : Les éditions de référence sont : Emile Verhaeren, Les Campagnes hallucinées, Les villes tentaculaires, édition présentée, établie et annotée par Maurice Piron, Paris, Gallimard, 1982
Cette édition diffère en de nombreux points de celles publiées en 1895 (Edmond Deman) et 1904 (Mercure de France). Elle présente des variantes que Verhaeren aurait voulu voir réunies dans une édition définitive de ses œuvres. La guerre et la mort l’en ont empêché. Maurice Piron s’est basé sur les annotations de 1912 apposées par Verhaeren lui-même sur une des épreuves, déjà remaniée, de 1904 conservée à la Bibliothèque Royale de Bruxelles. Fidèle à ce principe philologique, nous avons choisi d’adopter le texte de 1912, qui correspond au dernier état de la pensée créatrice de l’auteur, respectant les souhaits de Verhaeren. Les suppressions et modifications effectuées par Verhaeren servent positivement ses poèmes; il les raccourcit, ils deviennent ainsi plus efficaces et plus rythmés.
Georges Rodenbach, Bruges-la-Morte, préf. Gaston Compère, Bruxelles, Jacques Antoine, 1977.
Nous ne voulions pas nous séparer de l’avertissement qui met en évidence l’importance de la ville de Bruges en tant que personnage. Cependant, pour des raisons de délai de lancement, il nous était impossible d’insérer les illustrations mentionnées. Nous laissons au lecteur le loisir et la liberté de les imaginer. Nous pensons que cela fonctionne aussi bien, tant l’avertissement lui-même est très évocateur et ouvre à l’imaginaire de Bruges.
Par ailleurs, il n’est pas du tout exclu à ce stade que nous proposions ensuite une version illustrée du texte.

dimanche 25 décembre 2011

Littérature sur toile : 3. ONLiT

ONLiT, c'est encore tout à fait autre chose. Ils sont deux à animer le site, je suis allé vers Benoit Dupont pour qu'il m'explique comment ça fonctionne - et vers quoi cela se dirige, car les projets, en voie de concrétisation, sont très précis.

- Peut-on considérer ONLiT comme un blog littéraire collectif?

- Avant d'aborder ONLiT Books, une véritable maison d'édition numérique que nous lançons en 2012, abordons d'abord notre activité de revue en ligne que nous effectuons pour ONLiT depuis 2006. A propos de cette activité qui mêle littérature et internet, bien plutôt que de "blog", nous parlons plus volontiers de "revue littéraire en ligne" dans le sens où nous y publions des textes que nous proposent des auteurs. Tous les quinze jours sur notre site www.onlit.be paraît un nouveau texte court (maximum 8.000 signes), qui est accessible librement au lecteur. Depuis la naissance de notre structure d'édition, début 2006, nous fonctionnons comme un éditeur: nous recevons des propositions par email, nous effectuons ensemble un travail de sélection, ensuite nous les relisons, corrigeons et révisons  avec les auteurs si nécessaire et puis publions ces textes, enfin nous effectuons un travail de promotion par mailing et via les réseaux sociaux.
Un "blog collectif" pourrait faire penser que tous les auteurs sont administrateurs du site et que chaque auteur y publie ce qu'il écrit, dans un espace réservé. Ce qui n'est absolument pas le cas (voir question suivante pour fonctionnement). Si le côté "collectif" peut s'appliquer d'une certaine manière à notre projet, nous en parlerions plutôt en terme d'une curiosité voire partagée autour d'un nouveau mode de diffusion du texte, un mode qui passe par le numérique, qui se caractérise par ses aspects instantanés et interactifs. Une dimension intéressante de cette proximité entre l'auteur et le lecteur est la possibilité de laisser des commentaires. Cela fonctionne très bien et nous assistons régulièrement à des échanges entre lecteurs mais aussi entre les lecteurs et l'auteur. Ce "temps Internet" crée une complicité entre les auteurs, les lecteurs et nous-mêmes qui à certains égards créent un sentiment de collectif.
- Comment se fait le choix des textes publiés?

- Le comité de lecture de ONLiT Editions est donc composé de Pierre de Mûelenaere et moi-même. Depuis cinq ans, outre les textes que nous commandons à certains auteurs que nous apprécions particulièrement, nous lisons Pierre et moi chaque proposition de texte. Nous en recevons plusieurs centaines par an. C'est un travail passionnant qui a abouti à de nombreuses découvertes: auteurs connus ou en devenir, jeunes ou moins jeunes, belges, français, québécois... Nous publions donc ce que nous aimons, ce qui nous fait rire, ce qui nous touche... Le seul critère pour la revue en ligne est de ne pas dépasser les 8.000 signes. Ce format court est adapté au monde numérique, il correspond à notre objectif initial dont nous allons parler plus bas mais rend également ses lettres de noblesse à la nouvelle publiée dans le journal au 19e. Il y a chez nous une volonté d'aller de l'avant sans renier le passé. Enfin, pour la revue, il faut faire des choix car nous ne publions que 25 textes par an, à raison de un toutes les deux semaines. Le résultat est une ligne de fiction contemporaine, francophone et volontiers décalée. Nous aimons surprendre, et nous surprendre. La ligne peut sembler floue mais je pense que ceux qui nous suivent depuis longtemps aiment notre ligne et savent pourquoi. L'originalité et la liberté de ton sont nos maîtres-mots.
Pour ONLiT Books, l'édition de livre électronique pour tablettes et liseuses, qui arrive au mois de février, il n'y a pas de raison de changer de méthode.

- Quelle est la vocation initiale du site? Faire découvrir des auteurs? Se faire plaisir? Autre chose?

- La vocation initiale de notre projet était de mettre le texte au plus près du lecteur grâce aux nouvelles technologies. Pour ce faire, le format court s'est imposé à nous. L'idée était de créer quelque chose susceptible de s'insérer dans les "temps morts" de notre quotidien. Au-delà de l'intention première, il faut bien reconnaître que les liens parfois étroits que nous avons pu lier avec certains auteurs, voire lecteurs, sont devenus une véritable source de plaisir.
Dans l'avenir, notre activité de revue littéraire en ligne continuera à exister parallèlement à notre nouvelle activité d'édition de livres numériques : ONLiT Books. Plus qu'une juxtaposition, nous y voyons un excellent moyen de faire communiquer un "laboratoire littéraire" en libre accès et une activité d'édition numérique de livres électroniques (destinés aux liseuses et tablettes moyennant paiement). A notre sens, ces deux activités se complètent parfaitement. De véritables vases communicants au sein de la structure ONLiT Editions qui "chapeautera" les deux entités.


- Le passage à l'édition est-il une suite logique de l'expérience?

- D'une certaine manière, oui. Après plus de cinq années à gérer une revue en ligne, il nous semble que le moment est propice de passer à l'édition numérique. Nous avons aujourd'hui un large réseau d'auteurs (plus de septante auteurs publiés à ce jour) et de lecteurs (plus de 25.000 visites chaque mois).  Nous sommes férus de nouvelles technologies et très enthousiastes par rapport au futur du livre numérique, ou du "lire" numérique. Certes, les liseuses stricto sensu ne sont pas encore très répandues en Belgique francophone tandis que les iPad commencent à être bien présents; certes le marché du livre électronique est encore mince en terme de chiffres. Mais, d'un autre côté, nos sorties numériques seront disponibles (sans rupture de stocks, sans réimpressions, etc.) dans toute la Francophonie. Il était important dès lors pour nous de prendre une place, développer un savoir-faire, de construire et d'installer une présence, d'offrir aux auteurs de la Fédération Wallonie-Bruxelles un espace, une fenêtre dans le numérique. Ce dernier point est certainement crucial car, au-delà des débats entre les nostalgiques de "l'odeur du papier" et les utilisateurs de Kindle, la question n'est en fin de compte pas de savoir si on va aller dans le numérique ou pas. Ni si on va aller dans le numérique ou dans le papier. Le fait est que l'on est dans le numérique. Le numérique fait partie de notre vie quotidienne.  La question est donc de savoir si on est en mesure d'y construire une place pour la littérature. Une place pour nos auteurs, pour nos lecteurs. C'est aussi à nous, éditeurs, de travailler pour mettre cela place afin que le texte puisse continuer à vivre dans le numérique. A petite échelle, c'est ce que nous avons voulu faire en créant notre revue en ligne. C'est à présent ce que nous voulons faire encore davantage en créant la collection de littérature contemporaine ONLiT Books.