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mercredi 24 avril 2013

Comment je reconstitue ma bibliothèque de littérature belge (de langue française)

Déménager des livres... Ouf! Une galère, quand il y en a beaucoup. Je rêvais, cette nuit, d'un de ces déménagements et de la manière dont j'allais me débarrasser d'une Encyclopaedia Universalis, avec quelques suppléments annuels en prime - si, si, j'ai eu ça, dans une autre vie.Quand il faut emplir des cartons à Bruxelles, les porter à Anvers pour les mettre sur un bateau, les retrouver quelques semaines plus tard au port de Toamasina, les ramener à Antananarivo, faire construire des étagères pour un semblant de rangement... Puis changer de maison dans la même ville... Rien que l'idée me tue encore. Un jour, donc, au lieu d'accumuler - ma tendance naturelle -, j'ai décidé qu'il fallait éliminer. Moins de transports, moins d'étagères... et moins de livres. Le manque est parfois cruel, même une bonne bibliothèque ne le compense pas tout à fait.
Et puis, de temps à autre, une bibliothèque numérique surgit. Gallica m'a émerveillé - et continue de le faire, malgré ses défauts - par la richesse du fonds disponible. Internet Archive a beau se situer sur le continent nord-américain, j'y complète souvent mes recherches. Ebooks libres & gratuits m'a apporté le confort des fichiers texte - quand les autres se contentent souvent d'images sous lesquelles les caractères sont vaguement reconnus, la machine étant encore très loin, dans ce domaine, de la capacité humaine à lire, relire, corriger, éditer... Je n'en suis encore qu'au début de mon exploration de la Digital Public Library of America, ouverte depuis quelques jours.
Et, surtout - c'est l'objet de ma note aujourd'hui, j'y viens -, j'ai découvert récemment le Projet PEP's sur le site des Archives et Musée de la Littérature. J'ignore la signification de ce PEP's qui doit être, je suppose, un acronyme. Mais je vois le résultat: 224 ouvrages d'auteurs libres de droits numérisés et téléchargeables au format PDF dans ce qui semble être une excellente qualité - d'où, bien entendu, des fichiers très lourds, ce qui limite la dimension des plages horaires pendant lesquelles je peux les ranger dans mon disque dur (je dispose d'une connexion Internet à débit très capricieux). 
Mais j'ai commencé et, même si je ne suis pas près d'en avoir terminé, j'envisage le moment où, dans un avenir plus ou moins lointain, je n'aurai qu'à effectuer une recherche dans mes répertoires pour retrouver en un clin d’œil toute une bibliothèque de littérature belge de langue française. Elle ne sera évidemment pas exactement pareille à celle dont j'ai pu disposer dans une autre vie. Je ne récupérerai jamais certains ouvrages, j'en posséderai d'autres que je n'avais jamais tenu entre les mains. Elle contiendra quelques raretés, aussi. Pensez donc: mon exemplaire de Délires, d'André Baillon, est maintenant celui que l'écrivain a dédicacé à Marie de Vivier, ce qu'apprécieront les connaisseurs de la biographie de l'auteur.
Oui, les premières images de ma nouvelle bibliothèque sont toutes celles de livres d'André Baillon. J'ai transformé mon goût pour l'accumulation en esprit de système, puisqu'on ne se défait jamais complètement des plis qui vous ont construit (ou déformé, c'est selon). Je suis donc l'ordre alphabétique des auteurs.
Quand j'en serai arrivé à Max Waller et que j'aurai épuisé le fonds de PEP's, je passerai à la deuxième campagne de numérisation du même projet. J'y compléterai ma collection des œuvres d'André Baillon, et l'aventure se prolongera jusqu'où elle ira - à moins que ce soit: jusqu'où j'irai, on verra bien.
Et puis, si j'ai besoin de consulter un livre avant que l'organisation alphabétique de mon travail m'ait donné l'occasion de le charger, je sais maintenant où j'ai une chance de le trouver. Bien sûr, il faut s'intéresser de près à la littérature belge de langue française pour trouver un intérêt majeur à ce projet de numérisation. Il se trouve que c'est mon cas et que l'existence de ce fonds contribue à mon bonheur.
Bonheur, oui.

jeudi 6 septembre 2012

Classiques belges numériques : quelques précisions

Hier, j'ai présenté les cinq premiers titres des Classiques de la littérature belge parus chez Onlit Books. Il restait à compléter cette information en posant quelques questions à l'équipe qui les réalise. Pierre de Mûelenaere, fondateur, directeur et éditeur de cette structure en compagnie de Benoit Dupont, a accepté d'y répondre, et Laureline Levaux s'est jointe à lui pour compléter ses réactions. Quelques extraits de cet entretien réalisé par courriel sont parus ce matin dans Le Soir. Mais toute sa richesse ne pouvait trouver place dans l'édition papier d'un journal où la surface est mesurée. Donnons-lui donc toute son ampleur aujourd'hui.

On parle depuis quelques années d’un passage au numérique de la collection Espace Nord. Et voilà que vous débarquez. Y a-t-il une relation entre les deux entreprises ?
Pierre de Mûelenaere : A priori, je dirais qu’il n’y a pas de lien immédiat entre l’éventuelle numérisation de la collection Espace Nord et le lancement de notre collection « Classiques » de la littérature belge.
La démarche n’est pas différente de celle que nous adoptons avec les auteurs contemporains (à laquelle notre rentrée du mois d’octobre sera consacrée : Nicolas Ancion, Patrick Delperdange, Serge Coosemans, et un excellent recueil de nouvelles intitulé Crescendo issu du Grand Concours de la nouvelle de la FWB 2011-2012).
Le moteur de ONLIT, c’est depuis six ans de créer, avec les moyens et l’expertise web qui sont les nôtres, une place au sein de l’espace numérique pour les auteurs, belges notamment. Nous pensons qu’il est indispensable que ceux-ci puissent exister dans le numérique, qu’ils puissent être rendus disponibles auprès des personnes qui de plus en plus s’intéressent et se tournent vers ces nouveaux supports de lecture.
A un moment, on a pensé qu’il fallait arrêter de toujours gamberger, de discuter. C’est peut-être une question de génération, on sent davantage l’urgence. Une question de structure aussi, on est plus « petits » et ça nous permet d’être plus dynamiques, plus réactifs.
Nous lancer dans l’action donc, le « launch and learn ». On pense nativement numérique, on apprend tous les jours, on peut faire des erreurs – et on en fait – on n’a pas cinquante ans d’expérience en édition, on n’a pas beaucoup de moyens non plus, entretemps on compense nos faiblesses par nos forces : un dynamisme à toutes épreuve et beaucoup de réactivité !
Beaucoup de textes du domaine public sont disponibles gratuitement sur Internet. Vos livres sont certes à petit prix, mais ils sont payants. Pourquoi ?
Lorsque j’ai reçu ma première tablette, il m’a semblé merveilleux de pouvoir télécharger gratuitement certains textes du domaine public. C’est gratuit et ça prend quelques secondes ! Je me retrouve à lire du Jules Verne.
Il faut cependant déchanter : la plupart de ces textes sont souvent de simples « scans »  bourrés d’imperfections. Le résultat, c’est tout de même une grande insécurité pour le lecteur. Tous les textes gratuits ne sont pas dans des états aussi catastrophiques, c’est évident, cependant on comprend le rôle de l’éditeur à leur lecture. L’éditeur apporte un gros travail sur le texte lui-même mais aussi plus symboliquement une caution, un label de qualité.
Donc oui, plusieurs des livres que nous publions ici sont déjà disponibles, gratuitement ou non. Pourquoi les republier chez ONLIT ? D’une part donc nous essayons d’apporter le plus de soin à leur réalisation (texte, couverture, etc.) D’autre part nous pensons qu’il est intéressant de les rassembler dans une collection, possédant une identité. D’en faire la promotion aussi, comme tout éditeur qui se respecte.
Les questions qui se posent lors de l’édition de textes classiques sont nombreuses, complexes, et pour nous toutes neuves ! Il est permis de faire des choix, en réalité il est même indispensable d’en faire, ce qui importe en fin de compte c’est que ces choix soient faits par quelqu’un, qu’ils soient pesés. Nous avons proposé à Laureline Levaux, jeune diplômée en Lettres et aujourd’hui bibliothécaire, de diriger, en étroite collaboration avec nous, cette nouvelle collection. C’est elle qui est chargée du choix et de l’édition des textes. C’est une expérience très intéressante, pour elle comme pour nous. Une expérience où l’on apprend beaucoup, chaque jour.
Quelle est l’ampleur du projet des « Classiques belges » ? Que prévoit le programme de publications dans un proche avenir et à plus long terme ?
Les prochains projets seront deux œuvres critiques de Verhaeren : James Ensor (qu’il soutint en son temps en tant que critique d’art) et Rembrandt, Kermesses, un ex-voto de Georges Eekhoud (Henry Kistemaeckers, 1884), et un recueil d’Albert Giraud, Héros et Pierrots (Fischbacher, 1898). Comme chez nos contemporains, il y a là une grande richesse ainsi qu’une énorme diversité. A terme, il n’y a pas de limites !
Quelques remarques sur les textes de Verhaeren et de Rodenbach.
Dans Les villes hallucinées, votre édition donne comme premier vers du premier poème (« La plaine ») : « La plaine est morne, avec ses clos, avec ses granges », tandis qu’on trouve, aussi bien dans un volume (Bruxelles, Edmond Deman, 1895) publié l’année de l’édition originale que dans un autre (Paris, Mercure de France, 1920) publié après la mort du poète : « La plaine est morne et ses chaumes et ses granges ». Par ailleurs, ce poème est composé en italiques dans les deux éditions, au contraire de la vôtre.
Dans Bruges-la-Morte, vous ne mentionnez pas le dédicataire (« Hommage à M. Francis Magnard »). En revanche, vous insérez, avant le roman, l’avertissement (présent dans l’édition originale de Flammarion en 1892). Mais sans la note qui précise, après avoir dit qu’il importait de reproduire les décors de Bruges dans le volume : « Similigravures par Ch.-G. Petit et Cie, d’après les clichés des maisons Lévy et Neurdein. » En l’absence des illustrations et de cette note, l’avertissement perd une grande partie de son sens dans votre édition.
D’où la question : quelles sont les éditions de référence utilisées dans votre collection, et pourquoi ne pas en avoir fait mention dans les différents volumes ?
Les textes que le lecteur peut obtenir chez nous sont révisés à plusieurs stades. Ils ont  été façonnés par le travail de notre directrice de collection qui vérifie l’intégrité du texte, ils sont ensuite passés par nos mains pour être relus et harmonisés en termes de charte typographique. Ils sont enfin repris par notre « numérisateur » qui assure un troisième filtre.
Au-delà donc des questions d’édition pointues qui intéresseront les « ultras », le lecteur grand public aura la chance et la joie de pouvoir se procurer à petit prix ces grands livres de notre patrimoine.
Je conçois que les spécialistes pourront trouver çà et là quelques imperfections. Nous travaillons chaque jour à améliorer notre processus d’édition. Je pense cependant qu’en attendant d’avoir les moyens – vous l’aurez compris nous lançons ici un vibrant appel – de faire notre travail (patrimonial) dans les meilleures conditions possibles, de faire par exemple cautionner le travail de notre jeune directrice de collection par des sommités académiques, il était urgent de faire un geste pour que notre patrimoine puisse être simplement « lisible » auprès du grand public dans un livre de qualité au sein d’une collection numérique belge.
A cet égard, notre démarche est essentiellement de produire un texte fidèle à destination du grand public, dans un fichier de qualité, pas de créer une nouvelle édition critique à destination des spécialistes.
Laureline Leveaux : Les éditions de référence sont : Emile Verhaeren, Les Campagnes hallucinées, Les villes tentaculaires, édition présentée, établie et annotée par Maurice Piron, Paris, Gallimard, 1982
Cette édition diffère en de nombreux points de celles publiées en 1895 (Edmond Deman) et 1904 (Mercure de France). Elle présente des variantes que Verhaeren aurait voulu voir réunies dans une édition définitive de ses œuvres. La guerre et la mort l’en ont empêché. Maurice Piron s’est basé sur les annotations de 1912 apposées par Verhaeren lui-même sur une des épreuves, déjà remaniée, de 1904 conservée à la Bibliothèque Royale de Bruxelles. Fidèle à ce principe philologique, nous avons choisi d’adopter le texte de 1912, qui correspond au dernier état de la pensée créatrice de l’auteur, respectant les souhaits de Verhaeren. Les suppressions et modifications effectuées par Verhaeren servent positivement ses poèmes; il les raccourcit, ils deviennent ainsi plus efficaces et plus rythmés.
Georges Rodenbach, Bruges-la-Morte, préf. Gaston Compère, Bruxelles, Jacques Antoine, 1977.
Nous ne voulions pas nous séparer de l’avertissement qui met en évidence l’importance de la ville de Bruges en tant que personnage. Cependant, pour des raisons de délai de lancement, il nous était impossible d’insérer les illustrations mentionnées. Nous laissons au lecteur le loisir et la liberté de les imaginer. Nous pensons que cela fonctionne aussi bien, tant l’avertissement lui-même est très évocateur et ouvre à l’imaginaire de Bruges.
Par ailleurs, il n’est pas du tout exclu à ce stade que nous proposions ensuite une version illustrée du texte.

mercredi 5 septembre 2012

Les classiques belges numériques chez ONLIT

C'est nouveau et ancien à la fois: les Éditions ONLIT, 100 % numériques, sortent aujourd'hui cinq titres d'un coup, puisés dans le patrimoine littéraire de la Belgique francophone: les Classiques belges. Je viens de les regarder de près - ils me sont arrivés il y a quelques heures à peine. Les lecteurs de livres électroniques soucieux de réalisations de qualité ne devraient pas être déçus par ces ouvrages (je ne les ai cependant ouverts, au format epub, que sur un ordinateur). La table des matières est en tout cas complète, il n'y a aucun défaut apparent dans la mise en page, bref, tout va bien. D'autant que les prix de vente sont bas.
Quant aux textes, ce sont, ainsi que le rappelle le nom de la collection, vraiment des classiques, donc bien connus si l'on fréquente cette littérature. Puisque c'est mon cas, je vais m'autoriser quelques commentaires sur la plupart de ces œuvres.

Charles De Coster. La légende d'Ulenspiegel
Premier livre majeur de la littérature française de Belgique, La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d'Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandre et ailleurs, pour en reprendre le titre complet, est une magnifique épopée dont la lecture est, aujourd'hui, aussi réjouissante qu'à sa parution en 1867.
Inspiré par une légende allemande, Charles De Coster s'est approprié le personnage avec un tel talent qu'il l'a définitivement fait sien en brassant l'Histoire vue par un jeune garçon plein de ressources accompagné d'un bon pansu. La gaudriole alterne avec la tragédie et, comme tous les grands romans de cette ampleur, celui-ci intègre avec gourmandise (et générosité pour le lecteur) tout ce qui passait par là. Notre Ulenspiegel trace donc sa route avec allant, et nous le suivons dans l'enthousiasme. 
Patrick Roegiers, préfaçant une autre édition de ce texte, rappelait qu'il est tout à fait banni de la littérature française où il n'a nul droit de cité, malgré les nombreuses traductions qui en font un chef-d’œuvre de la littérature universelle. Il écrivait cependant: «Il peut néanmoins sembler abusif d'en faire le livre patriotique par excellence qui aurait permis aux lettres belges de s'émanciper du joug littéraire français.»

Émile Verhaeren. Les villes tentaculaires
Émile Verhaeren a aussi marqué son époque en faisant entrer dans sa poésie, outre le symbolisme, la conscience d’un monde en pleine mutation dont témoigne, entre autres recueils, Les villes tentaculaires (1895). Il était un des phares de la vie intellectuelle (et mondaine), en qui Stefan Zweig voyait un maître. Du moins jusqu’à la Première Guerre mondiale, moment auquel ses poèmes s’infléchirent, à la grande stupéfaction de Stefan Zweig, vers des visions patriotiques. (Mais on n'en est pas là avec ce livre.)
La ville, fin XIXe, décrite par un visionnaire. Un lieu qui croît sans cesse, avale l'espace et les hommes. Rappelons que le mot tentaculaire est un néologisme que l'on doit au poète - il l'introduit pour la première fois dans Les campagnes hallucinées. Campagnes détruites par les villes. Villes habitées par la soif de l'argent et la prostitution. Un tableau des dérives de l'époque.

Georges Rodenbach. Bruges-la-Morte
Cent vingt ans après sa première édition en volume (Bruges-la-Morte fut d'abord un feuilleton, dans Le Figaro, en février 1892), on réédite toujours, à raison, un texte qui n'a presque jamais cessé d'être disponible sous différentes formes .
Tournaisien, Rodenbach avait fait de Bruges le personnage principal de son roman, comme le fit remarquer très vite Émile Verhaeren. Et, bien sûr, l'atmosphère singulière de cette ville flamande habite le livre dont elle constitue bien plus qu'un décor puisqu'elle joue sur l'état d'esprit de Hugues: «L'influence de la ville sur lui recommençait: leçon de silence venue des canaux immobiles, à qui leur calme vaut la présence de nobles cygnes; exemple de résignation offert par les quais taciturnes.»
La tristesse de la ville s'accorde avec celle de Hugues, qui est veuf. Et qui croit revoir la morte dans les petites rues brugeoises. Quel songe est-ce là, où il se plonge avec un mélange d'inquiétude et de ravissement?
Aujourd'hui encore, Bruges-la-Morte exerce son effet envoûtant sur le lecteur qui se laisse envahir par le trouble né des circonstances autant que du lieu...

André Baillon. Zonzon Pépette, fille de Londres
Zonzon Pépette emmerde le monde entier. Au début du roman d’André Baillon, elle emmerde un client anglais à qui elle a volé son portefeuille mais pas sa montre; un flic croisé dans une rue de Londres; des jeunes femmes qui pourraient plaire aux hommes mais ne pensent pas à l’amour vénal; Henry-le-Gosse, quand il lui dit que son homme s’impatiente; son chéri du moment, quand il a vu la balafre à travers son ventre; son homme lui-même; etc. Son «Je t’emmerde!» répété donne le ton. Vocabulaire limité mais verbe haut, Zonzon court l’aventure et les rues, à la recherche du micheton auquel elle fera les poches après avoir épuisé son désir sexuel…
Baillon a souvent eu l’inspiration autobiographique. En envoyant Zonzon à Londres en 1923, il utilise vraisemblablement l’expérience de Marie Vandenberghe, prostituée flamande qu’il avait épousée en 1902, et qui avait fait ce voyage dans l’exercice de sa profession. Il plonge avec ardeur dans un monde parallèle où toutes les femmes sont prêtes à se vendre et tous les hommes à monter des cambriolages. Le sentiment n’est pas tout à fait absent mais repose souvent sur des rapports de pouvoir. «Mon homme», dans la bouche des filles, signifie «mon protecteur, mon souteneur».
Les haines sont féroces, surtout entre les prostituées. Zonzon et Betsy, en particulier, se détestent. On comprendra plus tard quels événements les ont montées l’une contre l’autre, au point de provoquer, dès la fin du premier chapitre, la mort de Zonzon: «Il est peut-être idiot de commencer la vie d’une femme par sa mort, mais enfin si l’on vit, c’est pour qu’on meure.»
Tout le roman n’est ensuite qu’un long flash-back, une suite d’anecdotes que Baillon enfile sans trop se soucier de les inscrire dans une construction d’ensemble. Mais en rendant vraisemblable cette déchéance urbaine.

Camille Lemonnier. Un mâle
Celui-ci, il faudrait que je le relise pour en parler vraiment. Je n'en ai pas le temps cette nuit. Mais je garde le souvenir d'une lecture puissante où, comme souvent, Lemonnier inscrit ses personnages dans les paysages autant que dans leurs passions. Je cite un extrait de la préface que J.-H. Rosny a donnée au roman dans une réédition de 1904: «Laissez-moi répéter seulement que le Mâle est un des chefs-d’œuvre de l'époque, qu'un bonheur merveilleux d'inspiration et de poésie, la sincérité, la patience et la vigueur de l'observation, le charme de la fable, des silhouettes d'êtres rustiques admirablement vivantes et mouvantes, le pathétique dans le primitif des sensations, l'amour rendu en nuances émues, tout ensemble rude et attendrissant, sont les qualités qui éclatent partout».