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jeudi 21 juin 2018

Camille Lemonnier, « Happe-Chair » en édition numérique à la Bibliothèque malgache


Après L’hallali, Au cœur frais de la forêt et Ceux de la glèbe, Happe-Chair est le quatrième titre de Camille Lemonnier (1844-1913) publié par la Bibliothèque malgache dans sa collection « Bibliothèque belgicaine ». Il y côtoie André Baillon, Edmond Picard et Georges Eeckoud.
Dédié à Émile Zola, le roman paru en 1886 avait atteint en quelques jours sa huitième édition, écrit Le Temps le 21 mars : « Le mérite incontesté de cette œuvre de grande valeur justifie son succès. » Suite logique de ce qu’annonçait Le Figaro le 23 février, jour de sa sortie : « Ce roman tragique, d’une actualité cruelle, sera un événement littéraire. »
Pour mettre le lecteur en appétit, la Revue moderniste en avait publié quelques pages l’année précédente. C’était l’époque où les revues animaient si bien la vie littéraire que les quotidiens en rendaient compte : Le Figaro, le 18 juillet 1885, avait consacré un long article à cet extrait, avec une référence à Germinal qui sera souvent, prévoyait le journal, comparé à Happe-Chair. Il ne se trompait pas : dans l’extrait de son Camille Lemonnier (1904) que nous plaçons en présentation de notre édition, Léon Bazalgette y revient.
Voici ce texte.

Maintes fois cette large étude de la vie des laminoirs fut opposée à Germinal, non sans l’intention secrète et maligne d’écraser sous le grand nom de Zola celui de Lemonnier. On n’oublie qu’une chose en ce cas, c’est que Happe-Chair est historiquement antérieur à Germinal. La rencontre de deux romanciers en un thème presque identique fut fortuite. « Quand on a fait Happe-Chair – fut-il écrit – on peut être tranquille dans le naturalisme. » Si on franchit le cercle étroit des écoles et des programmes pour restituer au mot naturalisme sa large signification, si on en use pour qualifier cet immense mouvement vers la vérité et l’humanité qui caractérise l’ère moderne, certes, Happe-Chair est l’un des monuments du naturalisme. D’humanité surtout l’œuvre déborde. La splendeur lyrique des tableaux de l’usine en travail ne parvient pas à étouffer la puissante émotion humaine dont ces pages de douleur sont lourdes. La vie d’un laminoir n’est que le cadre d’une action où évolue, de la tendresse jeune aux plus sombres péripéties du malheur et du vice, un couple ouvrier. À travers ce ménage que désagrège l’indignité de la femelle, une humanité de durs-peinants saigne et dénombre ses plaies. Une immense pitié fait tressaillir cette farouche épopée du travail. Lemonnier se manifeste ici avec toutes ses puissances d’artisan aux larges épaules, sanguin et riche. Il est certains épisodes de Happe-Chair qui, vis-à-vis de l’œuvre entier, se maintiennent parmi les beautés définitives, tels que le châtiment du premier adultère de Clarinette, l’explosion de l’usine, ou le pourchas nocturne à travers les rues de l’épouse crapuleuse. Et le livre demeure en son ensemble, l’une des pages fortement représentatives de l’écrivain.

2,99 euros ou 9.000 ariary
ISBN 978-2-37363-073-2

samedi 2 janvier 2016

Camille Lemonnier, ses mots patois, ses termes bizarres

Un troisième ouvrage de Camille Lemonnier fait son apparition dans la collection "Bibliothèque belgicaine" de la Bibliothèque malgache. Après Au cœur frais de la forêt et L'hallali, voici donc Ceux de la glèbe. Une édition numérique disponible dans toutes les bonnes librairies, au prix modique de 1,99 €.

Quand il publie, en 1889, les nouvelles de Ceux de la glèbe, Camille Lemonnier n’est plus, depuis quelques années déjà, un inconnu. Philippe Gille signale, dans Le Figaro du 6 février, un livre qu’il a peut-être feuilleté distraitement – il n’y compte que six nouvelles, alors qu’il y en a sept –, comptant probablement sur la notoriété de l’auteur pour s’épargner une lecture plus fouillée. Ces nouvelles sont, se contente-t-il de dire, « écrites avec la haute couleur, la franchise, j’allais dire la brutalité des œuvres de ce romancier de grand talent. » Fermez le ban.
Le Livre y consacre, le 10 mars, un article plus consistant : « Il y a une singulière poésie dans la Genèse, la nouvelle qui ouvre le nouveau volume de Camille Lemonnier ; on y sent comme un reflet de la Bible, une Bible moderne, au langage plus rapproché de nous ; la figure de la vieille Ka, enfantant sans cesse pour peupler la terre, a une allure grandiose qui impressionne et saisit. Tout le livre est composé d’études puissantes sur les gens de la terre, ceux qui en vivent, ceux qui se la disputent jusqu’au crime, ceux qui la fouillent de l’outil et des ongles pour en tirer le pain de chaque jour ; mélange de tragique et de comique, peignant, sans adoucissement, les êtres rudes, aussi rudes qu’ils le sont, le volume va toujours, sans pitié, sans pruderie hypocrite, déroulant sa grasse et vivante peinture de l’humanité des champs. On y retrouvera les qualités de force et de sincérité qui ont fait de Camille Lemonnier le chef de l’École naturaliste belge. »
Belge ? Oui, et revendiqué par la langue que parlent plusieurs personnages. Elle est très éloignée du français châtié accessible à Albert Cim qui, dans Le Radical du 5 mars, a bien compté sept nouvelles mais pour en souligner les excès, en particulier quand il s’y sent perdu : « Il y a ici une telle profusion de mots patois, de termes bizarres, inconnus à la langue courante et à tous nos dictionnaires, qu’on finit par n’y plus rien comprendre. C’est – je veux bien le croire ! – du patois flamand qu’on a sous les yeux, mais pour sûr ce n’est pas du français. Puisque la première et indispensable qualité de tout homme qui parle ou qui écrit est de se faire comprendre, ces sortes de livres, dont je ne méconnais d’ailleurs pas les mérites et les attraits, devraient rigoureusement être terminés par un glossaire. Sans cela, autant ouvrir un volume de chinois ou de persan. »


Camille Lemonnier. Au cœur frais de la forêt
Camille Lemonnier. L’hallali
André Baillon. Chalet 1
André Baillon. Un homme si simple
André Baillon. Par fil spécial

jeudi 3 septembre 2015

«Au cœur frais de la forêt», Camille Lemonnier réédité

Après L'hallali, un deuxième roman de Camille Lemonnier fait son apparition dans la "Bibliothèque belgicaine" de la Bibliothèque malgache numérique. Au cœur frais de la forêt n'est pas le plus connu de ses livres, Adolphe Brisson s'interrogeait en 1900, au moment de sa publication, sur sa signification...

Au cœur frais de la forêt est une transposition moderne du chef-d’œuvre de Longus. Daphnis et Chloé ne sont plus de jeunes Grecs, épelant la chanson d’amour parmi les orangers et les lauriers-roses. Ce sont des vagabonds, des mendiants de grand chemin. Daphnis a nom Petit Vieux et Chloé Frilette. D’où viennent-ils ? On ne sait. Où vont-ils ? Eux-mêmes l’ignorent. Ils ont faim et cherchent pâture dans la banlieue sinistre d’une ville industrielle. Une ménagère compatissante leur jette un morceau de pain ; ils s’en repaissent et vont s’étendre, pour y passer la nuit, sous les branches d’un chêne. Frilette a huit ans à peine et Petit Vieux n’est guère plus âgé ; ils sont innocents et vagues ; leur âme ne diffère pas sensiblement de l’âme des plantes et des oiseaux. Ils ne connaissent rien des hommes, sinon qu’ils sont méchants, et qu’il faut les éviter pour se soustraire à leurs traitements barbares. Toutefois, ce Petit Vieux, si primitif soit-il, s’exprime avec de délicats raffinements de langage.
[…]
Les voilà qui marchent droit devant eux ; ils pénètrent dans la forêt, forêt grandiose qui ne figure sur aucune carte et appartient au royaume des féeries. Ils y mènent l’existence des êtres libres, insoucieux des lois humaines ; ils se nourrissent d’herbes et de fruits sauvages ; ils baignent leurs pieds nus dans les ruisseaux ; ils se construisent une hutte de branchages et de feuilles ; ils dénichent des œufs de ramiers et s’en régalent. La nécessité les rend agiles et industrieux ; ils combinent des pièges où se prennent les biches et les chevreuils ; ils dépouillent ces animaux, dévorent leur chair et se font un vêtement de leurs peaux sanglantes.
Un jour, leur vagabondage les conduit dans un campement de briquetiers. Ces gens sont occupés à leurs rudes travaux ; ils vont bientôt prendre leur repas, la soupe fume sur la table ; Petit Vieux y aperçoit des pains dorés qui sollicitent sa gourmandise, il en dérobe un et s’enfuit. Ainsi l’enfant devient voleur, par suite de son premier contact avec la civilisation. On le rattrape, on lui pardonne, on l’adopte, on veut faire de lui un bon ouvrier ; et, d’abord, il se plie, ainsi que sa petite amie, à ces leçons ; mais leur soumission ne dure guère. Ils ont la nostalgie des galopades à travers bois. Ils s’échappent. Ils recommencent à chasser les merles et les papillons. Un autre jour, le hasard les amène chez des paysans, des laboureurs, des bûcherons. Ils apprennent à remuer le sol, à couper le tronc noueux des ormes. Et toujours, l’invincible amour de l’indépendance les ressaisit. Ils ne se résignent pas à demeurer captifs dans les liens d’une société organisée. Enfin, ils rencontrent un certain vieillard, qui, dans l’esprit de M. Lemonnier, réalise la sagesse ; cet ermite élève des abeilles, il répugne à verser le sang et il est végétarien ! Il offre au jeune couple du miel, des gâteaux de froment, les instruit dans sa doctrine, et leur révèle ses suprêmes volontés : « Si, en venant par la forêt, vous me trouvez couché sur le seuil, ne m’éveillez pas. Je veux dormir près de mes abeilles. Le temps se chargera du reste. Il m’est doux de penser que le soleil et la pluie auront bientôt fait de consumer mes os. Et de la vie qu’il y eut en moi naîtront des fleurs et des feuillages, où, à l’infini, continuera de bourdonner la rumeur des ruches. » Daphnis est devenu un noble adolescent, Chloé une vierge gracieuse. Ils se sont unis, sous les bénédictions de l’ermite ; cet hymen va perpétuer leur race. Ils sortent de la forêt, s’en vont au bord de la mer (car la mer est proche de la forêt), y fondent une tribu. Daphnis – ou Petit Vieux – devient un auguste personnage, un prophète, un apôtre, il accomplit des miracles, il est révéré ; puis, quand il juge que l’heure va sonner de son anéantissement terrestre, il va s’étendre sous l’ombre de ses chers arbres pour y mourir.
Si vous prenez ce récit à la lettre, il est purement inintelligible et semble avoir été conçu par un aliéné. Ce n’est donc qu’un symbole. Et quel en est le sens ? M. Lemonnier nous le découvre dans la dernière page de son livre […].
Si j’ai compris ce langage abscons, il signifie que l’homme doit, autant que possible, s’affranchir des préjugés, des hypocrisies, se souvenir de ses origines et vivre conformément aux lois naturelles. Voilà bien des mystères pour faire entendre une pensée aussi simple, je dirai aussi banale ! Elle serait la plus plate du monde, n’était la savante mise en scène que M. Lemonnier y a ajoutée. Ainsi les symbolistes masquent-ils la pauvreté de leurs inventions, sous les somptueux ornements dont ils les rehaussent. Ils sont quelquefois traités de « fumistes ». J’aime mieux dire que ce sont des hommes ingénieux et subtils.
En tout ceci, comment se dégage la véritable originalité de Camille Lemonnier ? Elle réside dans son style, qui est merveilleusement complexe, tout à la fois intellectuel et plastique. […]
Camille Lemonnier […], au lieu d’isoler l’homme des conditions de sa vie physique, l’y plonge, l’y considère, le noie dans son milieu. Et nul n’a donné jusqu’ici, avec autant d’intensité, cette sensation, que l’être humain n’est qu’une forme fugitive de la nature, se confond, dans une certaine mesure, avec elle, et lui est attachée par des liens étroits et mystérieux. […]
Ce sentiment, constamment exprimé, de l’infirmité humaine et de l’éternité de la nature, n’est pas dénué de grandeur. Et il aboutit à la monotonie. C’est le défaut de M. Lemonnier. Un ennui majestueux plane sur ses livres. Ils sont immenses et amorphes ; mille bruits y résonnent, comparables aux frissons du vent dans les feuilles, aux pépiements d’oiseaux, aux bourdonnements d’insectes. On écoute d’abord avec plaisir ces vastes murmures, puis on s’assoupit, puis on s’endort.
M. Camille Lemonnier est un puissant artiste. Mais Dieu nous garde de ses imitateurs !
Adolphe Brisson.
Les Annales politiques et littéraires, 25 février 1900.


Dans la même collection :
Camille Lemonnier. L’hallali
André Baillon. Par fil spécial

mardi 2 juin 2015

Camille Lemonnier en numérique aussi

Pourquoi, avec André Baillon, avoir choisi Camille Lemonnier pour inaugurer la "Bibliothèque belgicaine"? Parce que j'ai passé bien du temps, pour des travaux sans véritable résultat, dans une oeuvre qui a toujours réussi à me surprendre, qui est vaste et dont on lit toujours les mêmes titres, ou à peu près. Rarement L'hallali, bien qu'il en existe une version sonore, qui méritait à plusieurs titres de sortir du relatif oubli où se trouvait ce roman. Par lui-même, d'abord, en raison de l'atmosphère sombre d'une déchéance familiale nourrie de haines recuites. Et dans le souvenir de Jacques Antoine, qui fut un grand éditeur belge et qui avait réédité L'hallali, me permettant ainsi de le lire en 1980, dans une collection "Passé Présent" où le patrimoine préfigurait un certain avenir...
A sa parution, Le Figaro saluait l'ouvrage sous la plume de Ph.-Emmanuel Glaser, le dimanche 9 décembre 1906:
Marquons cette semaine d’un caillou blanc: elle nous apporte un beau livre, d’un très noble écrivain: L’Hallali, de M. Camille Lemonnier. D’autres feront sans doute de ce roman un éloge plus éloquent et plus développé – il le mérite à tous égards – du moins j’aurai eu la joie vive d’être des premiers à lui apporter mon hommage dans cette chronique dont la diligence est le seul mérite. Avec L’Hallali M. Camille Lemonnier revient à un genre qu’il avait quelque peu délaissé en ces derniers temps, et qui nous valut jadis Un Mâle, ce chef-d’oeuvre: c’est une évocation de ces âmes paysannes qu’il a si bien pénétrées et peintes, avec leurs faiblesses, leurs roueries, leurs passions, leurs grandeurs. Voici le patriarche Gaspar de Quevauquant, le vieux, le maître autoritaire, descendant d’une race guerroyeuse et terrienne, «pareil à un pan de roc ancré au creux profond de la terre», – son fils, Jean-Norbert, si différent, «essoufflé et court, les gencives mauvaises avec l’humble mine et l’âme mauvaise d’un paysan», et sa petite-fille Sybille en qui se retrouvent l’orgueil et la noblesse de l’ancêtre, – et voici les deux autres enfants, Michel et Jaja, âmes falotes et grêles; d’autres encore, anciens serviteurs enrichis peu à peu et accourus à l’hallali, impatients de dépecer la terre, objet suprême de leur convoitise et de leurs désirs… C’est un drame rustique, farouche, émouvant, complexe, dont les personnages luttent et crient, et tuent pour l’honneur, pour l’argent, pour la terre surtout qui semble s’animer et devenir une vivante héroïne; tout cela est d’une intensité, d’une vigueur extraordinaires. À travers tout le livre il passe comme un large souffle, une senteur âpre et forte de nature et de vérité, et je ne crois pas que M. Camille Lemonnier ait rien écrit de plus poignant et de plus fort…
Ouvrage disponible dans toutes les librairies proposant un rayon de livres numériques (prix de vente: 1,99€).

mercredi 5 septembre 2012

Les classiques belges numériques chez ONLIT

C'est nouveau et ancien à la fois: les Éditions ONLIT, 100 % numériques, sortent aujourd'hui cinq titres d'un coup, puisés dans le patrimoine littéraire de la Belgique francophone: les Classiques belges. Je viens de les regarder de près - ils me sont arrivés il y a quelques heures à peine. Les lecteurs de livres électroniques soucieux de réalisations de qualité ne devraient pas être déçus par ces ouvrages (je ne les ai cependant ouverts, au format epub, que sur un ordinateur). La table des matières est en tout cas complète, il n'y a aucun défaut apparent dans la mise en page, bref, tout va bien. D'autant que les prix de vente sont bas.
Quant aux textes, ce sont, ainsi que le rappelle le nom de la collection, vraiment des classiques, donc bien connus si l'on fréquente cette littérature. Puisque c'est mon cas, je vais m'autoriser quelques commentaires sur la plupart de ces œuvres.

Charles De Coster. La légende d'Ulenspiegel
Premier livre majeur de la littérature française de Belgique, La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d'Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandre et ailleurs, pour en reprendre le titre complet, est une magnifique épopée dont la lecture est, aujourd'hui, aussi réjouissante qu'à sa parution en 1867.
Inspiré par une légende allemande, Charles De Coster s'est approprié le personnage avec un tel talent qu'il l'a définitivement fait sien en brassant l'Histoire vue par un jeune garçon plein de ressources accompagné d'un bon pansu. La gaudriole alterne avec la tragédie et, comme tous les grands romans de cette ampleur, celui-ci intègre avec gourmandise (et générosité pour le lecteur) tout ce qui passait par là. Notre Ulenspiegel trace donc sa route avec allant, et nous le suivons dans l'enthousiasme. 
Patrick Roegiers, préfaçant une autre édition de ce texte, rappelait qu'il est tout à fait banni de la littérature française où il n'a nul droit de cité, malgré les nombreuses traductions qui en font un chef-d’œuvre de la littérature universelle. Il écrivait cependant: «Il peut néanmoins sembler abusif d'en faire le livre patriotique par excellence qui aurait permis aux lettres belges de s'émanciper du joug littéraire français.»

Émile Verhaeren. Les villes tentaculaires
Émile Verhaeren a aussi marqué son époque en faisant entrer dans sa poésie, outre le symbolisme, la conscience d’un monde en pleine mutation dont témoigne, entre autres recueils, Les villes tentaculaires (1895). Il était un des phares de la vie intellectuelle (et mondaine), en qui Stefan Zweig voyait un maître. Du moins jusqu’à la Première Guerre mondiale, moment auquel ses poèmes s’infléchirent, à la grande stupéfaction de Stefan Zweig, vers des visions patriotiques. (Mais on n'en est pas là avec ce livre.)
La ville, fin XIXe, décrite par un visionnaire. Un lieu qui croît sans cesse, avale l'espace et les hommes. Rappelons que le mot tentaculaire est un néologisme que l'on doit au poète - il l'introduit pour la première fois dans Les campagnes hallucinées. Campagnes détruites par les villes. Villes habitées par la soif de l'argent et la prostitution. Un tableau des dérives de l'époque.

Georges Rodenbach. Bruges-la-Morte
Cent vingt ans après sa première édition en volume (Bruges-la-Morte fut d'abord un feuilleton, dans Le Figaro, en février 1892), on réédite toujours, à raison, un texte qui n'a presque jamais cessé d'être disponible sous différentes formes .
Tournaisien, Rodenbach avait fait de Bruges le personnage principal de son roman, comme le fit remarquer très vite Émile Verhaeren. Et, bien sûr, l'atmosphère singulière de cette ville flamande habite le livre dont elle constitue bien plus qu'un décor puisqu'elle joue sur l'état d'esprit de Hugues: «L'influence de la ville sur lui recommençait: leçon de silence venue des canaux immobiles, à qui leur calme vaut la présence de nobles cygnes; exemple de résignation offert par les quais taciturnes.»
La tristesse de la ville s'accorde avec celle de Hugues, qui est veuf. Et qui croit revoir la morte dans les petites rues brugeoises. Quel songe est-ce là, où il se plonge avec un mélange d'inquiétude et de ravissement?
Aujourd'hui encore, Bruges-la-Morte exerce son effet envoûtant sur le lecteur qui se laisse envahir par le trouble né des circonstances autant que du lieu...

André Baillon. Zonzon Pépette, fille de Londres
Zonzon Pépette emmerde le monde entier. Au début du roman d’André Baillon, elle emmerde un client anglais à qui elle a volé son portefeuille mais pas sa montre; un flic croisé dans une rue de Londres; des jeunes femmes qui pourraient plaire aux hommes mais ne pensent pas à l’amour vénal; Henry-le-Gosse, quand il lui dit que son homme s’impatiente; son chéri du moment, quand il a vu la balafre à travers son ventre; son homme lui-même; etc. Son «Je t’emmerde!» répété donne le ton. Vocabulaire limité mais verbe haut, Zonzon court l’aventure et les rues, à la recherche du micheton auquel elle fera les poches après avoir épuisé son désir sexuel…
Baillon a souvent eu l’inspiration autobiographique. En envoyant Zonzon à Londres en 1923, il utilise vraisemblablement l’expérience de Marie Vandenberghe, prostituée flamande qu’il avait épousée en 1902, et qui avait fait ce voyage dans l’exercice de sa profession. Il plonge avec ardeur dans un monde parallèle où toutes les femmes sont prêtes à se vendre et tous les hommes à monter des cambriolages. Le sentiment n’est pas tout à fait absent mais repose souvent sur des rapports de pouvoir. «Mon homme», dans la bouche des filles, signifie «mon protecteur, mon souteneur».
Les haines sont féroces, surtout entre les prostituées. Zonzon et Betsy, en particulier, se détestent. On comprendra plus tard quels événements les ont montées l’une contre l’autre, au point de provoquer, dès la fin du premier chapitre, la mort de Zonzon: «Il est peut-être idiot de commencer la vie d’une femme par sa mort, mais enfin si l’on vit, c’est pour qu’on meure.»
Tout le roman n’est ensuite qu’un long flash-back, une suite d’anecdotes que Baillon enfile sans trop se soucier de les inscrire dans une construction d’ensemble. Mais en rendant vraisemblable cette déchéance urbaine.

Camille Lemonnier. Un mâle
Celui-ci, il faudrait que je le relise pour en parler vraiment. Je n'en ai pas le temps cette nuit. Mais je garde le souvenir d'une lecture puissante où, comme souvent, Lemonnier inscrit ses personnages dans les paysages autant que dans leurs passions. Je cite un extrait de la préface que J.-H. Rosny a donnée au roman dans une réédition de 1904: «Laissez-moi répéter seulement que le Mâle est un des chefs-d’œuvre de l'époque, qu'un bonheur merveilleux d'inspiration et de poésie, la sincérité, la patience et la vigueur de l'observation, le charme de la fable, des silhouettes d'êtres rustiques admirablement vivantes et mouvantes, le pathétique dans le primitif des sensations, l'amour rendu en nuances émues, tout ensemble rude et attendrissant, sont les qualités qui éclatent partout».