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samedi 18 novembre 2017

La sélection du Prix Rossel

Cinq ouvrages, c'est la tradition, constituent la sélection, annoncée ce matin, du Prix Rossel, en Belgique. Il sera attribué le 7 décembre, ce qui laisse le temps aux libraires partenaires (la liste est longue) de présenter les livres aux lecteurs et à ceux-ci de les découvrir avant qu'il n'en reste qu'un. Comme l'écrit Jean-Claude Vantroyen dans Le Soir, il s'y trouve trois femmes et deux hommes, trois éditeurs français et deux éditeurs belges. Une belle variété qui ne s'encombre pas de calculs politico-littéraires et dont voici le détail.


Victoire de Changy, Une passion singulière (Autrement)
Je n'avais pas lu ce premier roman à sa sortie le 30 août, j'avoue que j'étais un peu méfiant malgré l'enthousiasme manifesté par l'éditeur. J'avais tort. Cette simple histoire d'amour aborde toute la complexité d'une relation fondée sur une passion forte, dans laquelle il ne peut y avoir d'habitudes sous peine d'épuisement des partenaires. Or, il n'y a que cela, des habitudes. L'homme à la voix de cendres et la femme plus jeune que lui tentent bien de mettre sans cesse leurs liens à l'épreuve des surprises. Mais les plus grandes surprises n'arrivent qu'à la fin, elles révèlent ce que nous n'attendions pas du tout devant le tableau piquant d'un couple d'amants.

Laurent Demoulin, Robinson (Gallimard)
Celui-là, premier roman aussi, ne m'avait pas échappé à sa parution, il y a un peu plus d'un an. Un père y raconte sa vie quotidienne avec un enfant, le Robinson du titre, autiste. Le roman déborde d'un amour sans cesse en butte à la réalité d'un quotidien rendu parfois pénible par les rapports entre Robinson et le monde extérieur. Et, pendant ce temps, il faut bien travailler à une communication sur Roland Barthes promise dans un colloque, car l'université ne se préoccupe pas de savoir quelles difficultés s'opposent à la rédaction d'un texte.

Zoé Derleyn, Le gout de la limace (Quadrature)
Non, il n'y a pas de faute dans le titre de ce (premier, encore) recueil de nouvelles paru le mois dernier (et dont je n'ai lu que le début): Les éditions Quadrature appliquent les recommandations orthographiques de l'Académie française, est-il précisé - et c'est parfois curieux, comme un gout qui manquerait de goût par manque d'assaisonnement circonflexe. Du moins cela n'enlève-t-il rien au charmé prégnant dont font preuve les deux premières nouvelles, "Le camion" et celle qui donne son titre à l'ouvrage.

Marcel Sel, Rosa (Onlit)
Décidément, les premières fictions sont à l'honneur dans la sélection. Les habitués de ce blog ont déjà entendu parler de Rosa - c'était ici, à l'occasion du Prix Saga Café, qu'allait suivre, j'ai omis de vous le dire (mais je vais le faire tout de suite), le Prix des bibliothèques de la Ville de Bruxelles. Beau palmarès, déjà, et peut-être à suivre, pour un chroniqueur bien connu de toutes les personnes intéressées par la vie politique belge, mais pas seulement (voir Un blog de Sel et, en Belgique, l'hebdo satirique Pan, héritier d'une longue tradition ancrée sur un terrain voisin de celui qu'arpente Le Canard enchaîné).

Nathalie Skowronek, Un monde sur mesure (Grasset)
Etes-vous pour la confection sur mesure ou, comme presque tout le monde, pratiquez-vous le prêt-à-porter? C'est l'une des questions qu'on a envie de poser en découvrant le début (je n'avais pas le livre, paru en mars, et je me suis donc contenté des premières pages) du troisième roman de Nathalie Skowronek, qui a aussi publié un essai et est donc la plus chevronnée de la sélection. Avec elle, on plonge dans le monde des étoffes juives - ou des loques assemblées pour ressembler, méthode Carbone, à des vêtements existant par ailleurs. Mais il faudrait en lire plus pour en dire davantage...

vendredi 20 octobre 2017

Marcel Sel, Prix Saga Café

Le Prix Saga Café, huitième du nom, récompense un premier roman belge. Il a été remis ce matin à Marcel Sel, pour Rosa.
Voici un livre qu’on ouvre avec circonspection. Une prudence inquiète précède sa lecture, en raison de son auteur. Marcel Sel est bien connu pour ce qu’il écrit, sur un autre terrain : le chroniqueur puise surtout ses sujets dans la politique. Qu’a-t-il besoin de se lancer dans le roman ? A-t-il éprouvé le besoin d’être reconnu comme un véritable écrivain ? Alors que la circonspection, la prudence et l’inquiétude poussent déjà à imaginer qu’il aurait mieux fait d’en rester à sa manière habituelle.
Marcel Sel a dû anticiper ces réflexions, car la première ligne arrive :
« Tu vas écrire un roman, qu’il m’a dit. C’était un ordre. »
C’est, en raison de ce qui a été dit, un début qui tue.
Ou qui sauve.
Ne faisons pas durer le suspense : la deuxième option est la bonne.
Le narrateur, salarié par son père sans exigence d’un travail en échange, se voit comme un écrivain manqué. Et soudain contraint de le devenir vraiment quand Le Père, comme il l’appelle, modifie sans prévenir les règles du jeu : maintenant, il sera payé à la page. Trente euros la page, sans chicaner sur le volume de texte, comme Le Fils le constate lors de sa deuxième livraison en agrandissant les caractères.
La trouvaille n’est pas vraiment le rapport difficile entre père et fils, encore qu’elle prenne sa véritable dimension à la fin du livre. La trouvaille est le sujet du roman que le fils envoie par épisodes au père : la vérité sur sa famille, rien de moins, les errements d’un grand-père fasciste dans une Italie hésitant, pendant la guerre, sur l’attitude à adopter. Avec pour clef du roman les notes très complètes prises d’après un récit recueilli par l’écrivain en herbe quand il avait quatorze ans. L’héroïne de cette histoire vraie s’appelle Rosa, la femme sur qui personne ne connaît la vérité, sauf le fils. Décidé à en faire le feuilleton financé par son père.
Celui-ci lit-il les pages qu’il reçoit, ou se contente-t-il de les compter pour établir le montant à payer ? Se réserve-t-il le droit au mépris sans même savoir ce que son fils tente de lui envoyer au visage ?
Le récit à plusieurs étages s’enrichit de découvertes tardives, car la vérité, décidément, en des temps troublés, n’est pas du genre à se laisser saisir sans résistance. Une partie du livre se passe ainsi à corriger ce qui avait été mis en place précédemment. Les idées s’obscurcissent avant de redevenir limpides.
Et le premier roman de Marcel Sel, bien plus ambitieux que le résultat d’une envie de changement de genre, finit par résonner en nous de tout ce qui n’avait pas été dit entre ses protagonistes. On le ferme en ayant oublié les questions préliminaires, mais chargé d’autres interrogations, plus fondamentales.