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jeudi 12 décembre 2019

Jean-Luc Coatalem, Prix Jean Giono

Jean-Luc Coatalem, qu’il endosse l’habit de journaliste ou d’écrivain, nous entraîne souvent vers des pays lointains qu’il semble toujours découvrir avec la gourmandise de celui qui aime partager. Dans les endroits les plus inattendus – la Corée du Nord, par exemple, dans Nouilles froides à Pyongyang –, il exerce son regard à saisir des scènes qui en disent long sur la réalité d’un lieu. D’où lui vient ce goût des ailleurs ?
Voici la réponse, dans La part du fils, sous forme d’une enquête familiale à propos des silences qui entourent la belle figure de Paol, un de ses grands-pères : « Paradoxalement, ce manque originel de récit familial, ce trou généalogique, aura fait de moi un écrivain. A tout, si j’y réfléchis, j’allais préférer les histoires exotiques, les personnages et les décors tropicaux, comme si j’avais à multiplier les hypothèses. »
Paol, né en 1894 à Brest, a fait la Grande Guerre avant de devenir officier colonial en Indochine et d’être remobilisé en 1939. Puis d’être arrêté par la Gestapo en 1943 et de disparaître dans un camp en Allemagne. A-t-il été dénoncé ? Si oui, par qui ? Avait-il des liens avec la résistance ? Lesquels ? Qu’est-il exactement devenu après son arrestation ?
Autant de questions restées sans réponses, en partie parce que la famille préfère ne pas remuer les ombres du passé, mais qui hantent le petit-fils. Jean-Luc Coatalem sait ce qu’il doit à Paol et à son passé extrême-oriental : « sans doute que ma fascination pour le grand Est viendrait de là. Huit ou neuf fois de suite, je me rendrais dans cette ancienne Indochine, le Vietnam, le Cambodge et le Laos, m’attachant aux villes, aux stations d’altitude, à certains bâtiments de brique noircie ou moutarde »…
En tirant les fils ténus qui le relient encore aux faits du passé, l’auteur réussit à reconstituer le parcours de son grand-père. Mais en partie seulement, des éléments manquent, certains indices sont, il le reconnaît lui-même dans une postface, minces. Bien qu’écrivant « au plus près d’un homme disparu dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale », il revendique donc, bien obligé, une part de fiction.
En même temps, il bute sur les limites de l’écriture. Cette histoire de déportation, écrit-il alors qu’il fait route vers le camp de Dora (pas un prénom de femme mais l’acronyme de « Deutsche Organisation Reichs Arbeit ») où Paol survécut moins de deux mois et demi, « appartenait à une zone d’effroi inaccessible à ceux de mon époque, impossible à décrire, à transmettre réellement »
.Il n’empêche : Jean-Luc Coatalem a essayé et La part du fils est tout le contraire d’un échec. Ce qu’il transmet n’est peut-être pas exactement ce qu’il avait cherché. Mais il a rapporté de Dora bien plus qu’une pierre avec laquelle il permet symboliquement à son grand-père de rentrer chez lui. On peut voir le vrai, même quand la lumière n’est pas parfaite.

mercredi 8 novembre 2017

Philippe Jaenada, Prix Femina

Il s'est amusé, Philippe Jaenada, dans La serpe, à cirer les pompes de Virginie Despentes et à se dire, du même coup, que cela l'empêcherait d'avoir le Goncourt. Cette anecdote accompagne un déjeuner avec son éditeur qui fait semblant de ne pas râler parce que le roman précédent de son auteur est passé pas très loin d'un prix littéraire - mais manqué!
Cette fois, c'est réussi. Le Prix Femina va donc à La serpe, dommage pour quelques autres livres mais tant mieux pour celui-là, dans lequel je m'amusais depuis hier soir. J'adore cette histoire d'un écrivain parti enquêter sur les traces d'un vieux triple crime dont avait été accusé en 1941 Georges Arnaud (celui du Salaire de la peur, pas l'autre), parricide ou presque puisque acquitté après une plaidoirie trop magistrale pour être tout à fait honnête de Maurice Garçon, mais que l'imaginaire collectif continuait et continue encore de croire coupable. Ce qui ne satisfait pas Philippe Jaenada.
Il part dans le Périgord humer les vieilles traces de sang, mais il n'y est pas tout de suite. La voiture de location qu'il conduit fait des caprices, des lumières s'allument qui lui font craindre le pire, et il sait comment envisager le pire en comparant son aventure, un moment, aux plus grands exploits de la fiction éternelle ou contemporaine, littérature ou cinéma, tout lui est bon, pourvu qu'on sourie - et on sourit beaucoup, d'où mon sourire encore à l'instant, en apprenant qu'il reçoit le plus important des prix du jour.
L'affaire est grave - trois morts, un jeune homme sans autres qualités que son goût pour dépenser l'argent qu'il n'a pas, il n'est à ce moment pas encore écrivain ni défenseur des victimes d'injustice, comme il le deviendra plus tard (du coup, le personnage est plutôt sympathique malgré ses frasques, ou à cause de ses frasques aussi).
Mais Philippe Jaenada en fait un festival de légèreté, même quand son humour est volontairement lourd. Il a l'art du déplacement efficace dans la phrase et les parenthèses, qui se multiplient jusque les unes dans les autres, valent bien l'usage que font certains des notes en bas de page quand elles sont habilement inscrites dans le texte sous lequel elles se trouvent. Les digressions réjouissent, les réflexions personnelles tout autant, et on ne perd malgré tout jamais de vue que, je le disais, l'affaire est grave.

Le Prix Femina étranger récompense une autre enquête à propos d'un crime: Ecrire pour sauver une vie, le dossier Louis Till, de l'Américain John Edgar Wideman (traduit par Catherine Richard-Mas). Mais je ne l'ai pas lu et je ne vous en dirai donc pas grand-chose.
Il me semble néanmoins qu'il n'est pas étranger aux préoccupations qui animaient déjà l'écrivain américain quand je l'avais rencontré en 1992 pour Suis-je le gardien de mon frère?, un ouvrage consacré à l'injustice qui frappe plus particulièrement, aux Etats-Unis, les Africains-Américains, ainsi qu'il se définissait alors. En voici un bref passage:
Les inspecteurs m'ont embarqué, m'ont demandé de leur fournir un alibi pour une nuit où une petite épicerie avait été cambriolée en Utah. Quatre Noirs avaient fait le coup. Trois d'entre eux avaient plus ou moins été identifiés, il en manquait un. J'étais Noir. Mon frère était suspect. Alors, peut-être que j'étais le quatrième? Peu importait que je réside à six cents kilomètres du lieu du crime. Que je sois écrivain et professeur de littérature à l'université. Je suis Noir. Robby est mon frère. Ces faits m'incrimineraient toujours.

Enfin, le Prix Femina essai va au beau récit que Jean-Luc Coatalem consacre à Victor Segalen, Mes pas vont ailleurs. Je ne vais pas m'appesantir, mais je vous en parlais avant même sa parution, dans la note de blog où je signalais la publication, à la Bibliothèque malgache, d'un ouvrage de Victor Segalen, René Leys, et d'un recueil d'articles, inédit sous cette forme, que lui avait consacrés un de ses proches, Gilbert de Voisins. Un retour en arrière vous en dira un peu plus long - ici aussi, à propos de plusieurs livres du même auteur, qui venait de se voir attribuer le Prix de la langue française qui lui sera remis à Brice ce week-end. Une excellente semaine, peut-être chargée en festivités, pour Jean-Luc Coatalem et son éditeur!

Comme le jury du Femina n'en a jamais assez, il offre aussi cette année un prix Spécial à Françoise Héritier pour l'ensemble de son oeuvre.

jeudi 19 octobre 2017

Jean-Luc Coatalem, Prix de la langue française

Donné à Brive, créé d'ailleurs par la ville en 1986, le 10 novembre prochain à l'ouverture de la Foire du Livre, le Prix de la langue française va cette année à Jean-Luc Coatalem. En pensant, probablement, à son livre le plus récent, Mes pas vont ailleurs (Stock), dont je vous parlais brièvement ici au moment où la Bibliothèque malgache sortait simultanément deux ouvrages numériques liés au sujet choisi par l'écrivain: Victor Segalen. Mais il ne s'agit pas, avec ce prix, de saluer seulement une publication. Toute une oeuvre est placée dans la lumière. Retour justifié, donc, sur quelques ouvrages précédents.

Un jour, Louis Noël, dit Bouk, orphelin parrainé par le grand-père de Lucas, est parti. Né près d’Angkor, arrivé dans la famille bien que s’en tenant toujours à l’écart, à l’abri derrière les pages économiques du Figaro, il était la touche exotique qui ancrait l’histoire commune dans un ailleurs mythique. Des intérêts commerciaux avaient forgé les premiers liens, puis  ceux-ci avaient débordé du cadre matériel.
Beaucoup plus tard, devenu journaliste – comme Jean-Luc Coatalem –, Lucas, le narrateur, part à la recherche de ce presque frère égaré dont la légende prétend qu’il est retourné sur le lieu de ses origines. Au Cambodge, le journaliste ne trouve que les ruines des temples, ce qu’il reste d’une ville dont des archéologues tentent de reconstituer le passé et des interrogations sur sa propre vie. En particulier sur l’étrange attirance suscitée par l’Asie. Ce qu’il appelle un tropisme asiatique. Traduit, dans son cas, par l’amour d’une jeune femme qui comprendra n’avoir pas été choisie pour elle-même mais comme représentation de quelque chose qui la dépasse. La quête de Bouk, dont le véritable nom, Attitya, prend progressivement le dessus, semble vouée à un échec qui précipite aussi la fin d’une liaison.
Mais, comme dans un récit initiatique, même si l’initiation est tardive, le temps passé à définir ce qu’on cherche est au moins aussi important que de le trouver. La tentative de relier le passé et le présent telle que la conduit Lucas est sa manière de remettre en place les éléments d’une vie dans laquelle les silences ont laissé des zones inexplorées.
Le dernier roi d’Angkor dessine la place d’un manque affectif creusé aussi par l’absence du père. Et dont le comblement est une vue de l’esprit conçue par un Blanc parfois renvoyé avec rudesse à des désirs trop occidentaux et non partagés. En parallèle, moins pour expliquer que pour éclairer, le romancier pose l’histoire d’Hergé et de Tchang, personnage du Lotus bleu inspiré par une amitié authentique.

Où situer Antipodia ? « Nulle part ou autre part », répondrait Albert Paulmier de Franville, gouverneur de l’île. Une île ? « Un rocher parmi les vagues. Un cratère effondré. » Supposons, pour les lecteurs soucieux de géographie, que nous sommes, comme l’explique le gouverneur, à l’est de l’archipel Crozet, sur une île découverte en 1772 par Marc-Joseph Marion-Dufresne et située approximativement sur la même longitude que les Kerguelen. C’est-à-dire assez loin vers le sud pour « bénéficier » d’un climat assez rude, de vents violents et d’une mer souvent grosse.
Pour plus de détails, imaginaires ou non, demandez à Jean-Luc Coatalem, grand voyageur et écrivain puisant son inspiration un peu partout dans le monde. Il en fournit d’abondance, histoire de rendre le lieu crédible.
Le gouverneur exerce son pouvoir sur un territoire ridicule. S’il est arrivé là, ce n’est bien entendu pas pour récompenser de bons et loyaux services mais plutôt pour l’éloigner du scandale provoqué par ses égarements. La population de l’île est exclusivement composée du « personnel technique » : le seul Jodic, en poste depuis presque quatre ans. Il est un peu le Vendredi du Robinson que représente le gouverneur. Aux deux hommes, il faut ajouter la faune marine, les oiseaux et les chèvres. Très importantes, les chèvres : leur troupeau, stratégique, est destiné à nourrir les éventuels rescapés d’un naufrage. On les compte et les recompte avec un grand sérieux approximatif. Car elles bougent et Jodic est devenu chasseur – à l’arc, pour rester silencieux.
La plupart du temps, les deux habitants d’Antipodia s’ennuient ferme. Jodic s’évade grâce à une herbe dont il a découvert les vertus hallucinogènes. Le gouverneur fait mine d’être celui dont tout dépend. Sa devise pourrait être cette phrase de Jean Cocteau : « Puisque ces choses nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs. » Jusqu’au moment où même l’imitation du pouvoir dépasse son énergie en voie d’extinction. La solitude, même à deux, déborde les digues qui maintenaient encore Jodic et le gouverneur dans l’apparence de la civilisation – dont ils sont, à leur pauvre manière, les représentants. Mais ils n’ont pas de témoins pour leur donner l’impression que cela sert à quelque chose.
Aussi, quand Moïse, le bien nommé puisqu’il est sauvé des eaux, débarque sur la terre d’Antipodia, il n’est pour ses résidants qu’un intrus, et non un être humain à sauver. Les personnages principaux sont bousculés, plus que par les événements, par l’absence d’événements, usés par celle-ci et devenus incapable de réagir encore selon les règles qu’ils devraient respecter et faire respecter.
Jean-Luc Coatelem a réussi une saisissante réécriture d’un Robinson Crusoé influencé par la littérature contemporaine.

Les nouilles froides sont une spécialité culinaire de la Corée du Nord. Quand on en trouve. Le jour où cela se produit enfin, Jean-Luc Coatelem reste… perplexe. Comme devant tout ce qu’il a vu, d’ailleurs. Le voyage dans ce pays très fermé (le dire n’est rien) est réduit à un programme suivi avec rigueur par un guide lui-même surveillé par un autre guide, le chauffeur étant peut-être le surveillant des deux…
Il a fallu, d’abord, se faire passer pour quelqu’un d’autre : un agent en charge d’une hypothétique clientèle touristique, explorant les « charmes » d’un pays où tout ce qu’il y aurait à voir est caché, où tout ce qui est caché pourrait être intéressant – mais on n’en saura rien, sinon à l’occasion d’une autre déception : la visite au pas de charge d’un musée qui n’était pas au programme et dont les collections se limitent à des portraits de la dynastie au pouvoir depuis 1945. Ces portraits sont partout. Partout où le Leader Maximo local, un des trois Kim, a mis le pied, le lieu est devenu objet de vénération, des albums photos rappellent la visite historique. On ne s’étonnera pas de constater qu’elle a eu lieu partout.
L’an dernier, Charly Delwart avait publié Citoyen Park, un étonnant roman décrivant un pays imaginaire mais très semblable à la Corée du Nord. Jean-Luc Coatalem le rejoint quand il se trouve face à la réalité : « la propagande avait fait plier ce peuple sorti d’une boîte grand format de Lego. Au point de plonger la RPDC dans une fiction vraie. Fiction dont les héritiers continuent, aujourd’hui, à rédiger les chapitres. »
Le voyageur, accompagné d’un ami qui n’avait à peu près jamais quitté la France et s’était d’un coup décidé à visiter un pays lointain à tous points de vue, s’étonne autant de la pauvreté du pays que de la pauvreté de ce qu’il propose aux touristes. A la longue, il se fatigue de s’étonner. Il doit faire des courbettes devant une statue ou une momie, déposer des fleurs, se contenter de portions minuscules aux repas, dormir dans des hôtels qui semblent avoir été ouverts seulement pour son compagnon et lui. Mais il refuse de plonger dans un bain de boue froide, malgré les bienfaits promis. Et n’en pense pas moins…
Le tourisme a ses limites, clairement dessinées ici. Heureusement, Jean-Luc Coatalem est aussi capable de s’inventer d’autres mondes, comme il l’avait fait dans Le gouverneur d’Antipodia.

mercredi 20 septembre 2017

Victor Segalen à la Une



C'est dans Le Figaro littéraire, paru par exception ce jeudi en raison d'une grève demain, et à l'occasion de la sortie du livre que Jean-Luc Coatalem a sorti il y a quelques semaines, Mes pas vont ailleurs (Stock). Inspirée par la vie vagabonde et riche de Victor Segalen, cette fiction biographique fait rêver. "Segalen est plus connu qu'on ne le pense", dit Jean-Luc Coatalem à Astrid de Larminat, qui l'interroge.
A l'appui de cette affirmation, il cite François Mitterrand, Patrick Deville, Régis Debray qui font souvent référence à Segalen, et ajoute le nom de Michel Onfray qui va lui consacrer un livre.
(Il s'agit d'un court essai, Le désir ultramarin, annoncé chez Gallimard le 2 novembre, et qui commence par cette phrase paradoxale: "Victor Segalen, médecin militaire diplômé de l'Ecole de santé navale de Bordeaux, n'aime pas la mer.")
Je parlais aussi de Jean-Luc Coatalem dans la présentation du petit livre inédit en volume publié le mois dernier à la Bibliothèque malgache: Victor Segalen, par Gilbert de Voisins, où sont rassemblés pour la première fois les quatre grands articles que le compagnon de voyage en Chine consacra à son ami.
Dans le même temps, et parce qu'un bonheur ne peut venir seul, une réédition de René Leys avait été proposée par la Bibliothèque malgache, dans sa collection littéraire. Un roman autour duquel je tournais depuis longtemps, que je n'avais jamais en réalité lu intégralement, et dont la préparation de la version numérique m'a valu de beaux moments de lecture.
Ce n'est pas fini. Car une plongée dans les écrits de Victor Segalen est une excursion en eaux profondes, lors de laquelle on croise aussi Rimbaud ou Gauguin.
Voilà pourquoi, alors que s'annonce une grande exposition Gauguin à Paris, escortée de diverses publications, la Bibliothèque malgache peut annoncer la prochaine disponibilité d'un ouvrage numérique où le peintre rencontre l'écrivain - ce qu'ils n'ont jamais fait dans la vraie vie. Les Lettres à Georges-Daniel de Monfreid, de Paul Gauguin, sont précédées, comme dans leur édition originale de 1919, par un long hommage de Victor Segalen et suivies du texte que celui-ci consacra à l'artiste après sa mort, Gauguin dans son dernier décor.
A suivre, donc...

jeudi 10 août 2017

Victor Segalen avant la rentrée littéraire

Dans Mes pas vont ailleurs (Stock, août 2017), Jean-Luc Coatalem vouvoie Victor Segalen à qui il s’adresse pour en faire le portrait. Segalen se repose de la Chine ancienne, en mai 1919, au Grand Hôtel d’Angleterre, « en plein centre du Finistère », près de la forêt du Huelgoat. Il se balade. Bientôt, ce sera sa dernière promenade. Le 21 mai, il sera mort.
La rêverie romanesque de Jean-Luc Coatalem place ses pas, et ceux du lecteur, dans les traces suivies toute sa vie par Segalen, qui écrit beaucoup et publie peu. Surtout, il voyage. Médecin de la marine, il a ramené de Polynésie les images du dernier décor de Gauguin et son roman le plus connu, Les Immémoriaux (Mercure de France, 1907).
À partir de 1908, sa grande affaire est la Chine, où une première expédition l’entraîne dans les terres centrales pendant dix mois et où il s’installe en mars 1910. Il publie Stèles à Pékin en 1912. Repart en mission archéologique en 1913 et 1914. Jean Lartigue (1886-1940) se joint à lui et à l’amical compagnon de la première expédition : Auguste Gilbert de Voisins (1877-1939), qui néglige de faire imprimer son prénom sur les pages de titre de ses livres. Segalen ne l’oublie pas, ce prénom, et l’appelle le plus souvent « Augusto ».
Jean-Luc Coatalem décrit ce « gentil escogriffe » au passage : « Trente-deux ans [en 1909], un an de plus que vous. Des yeux bleu clair, un nez busqué. » Plus loin : « De Voisins écrit des romans, des essais et un peu de poésie. Il connaît tout Paris, éditeurs et revues. Il a voyagé en Afrique et en Europe, a fréquenté Buffalo Bill, et composera un livret d’opéra pour Albert Roussel. » Et un mot, sans enthousiasme, sur l’imitation de western parue en 1909, Le Bar de la Fourche : « aujourd’hui, pourtant, sa lecture reste pénible. »
Mais qu’importe. Gilbert de Voisins sera de ceux qui empêcheront le nom de Segalen de disparaître. Il lui a dédié, en 1913, la première édition d’Écrit de Chine : « À mon ami Victor Segalen, compagnon de voyage parfait, en souvenir de nos étapes chinoises. » Dans une réédition de 1924, il ajoute un chapitre, « Le souvenir de Victor Segalen », repris d’un article d’abord publié par La Revue de Paris.
Ces pages ouvrent la petite stèle composée par fragments, de l’ami à l’ami. Gilbert de Voisins avait déjà, apprenant la mort de Victor Segalen, composé un hommage paru en juin 1919 dans le Mercure de France. La mémoire de l’amitié est longue et l’admiration ne s’éteint pas. Personne mieux que Gilbert de Voisins ne pouvait accueillir les publications posthumes de René Leys ou d’Équipée par des articles publiés, le premier en 1923 par La Nouvelle Revue française, le second en 1929 par Les Nouvelles littéraires.
Les quatre articles éparpillés dans autant de publications sont ici réunis pour la première fois. (Celui de 1923 est aussi devenu la préface de notre réédition de René Leys qui paraît simultanément.)
0,99 euros ou 3.000 ariary
ISBN 978-2-37363-066-4

Dans quel village, sur quelle piste de la Chine occidentale Victor Segalen me parla-t-il, pour la première fois de René Leys, je ne le sais plus au juste, mais je me souviens bien du ton qu’il prit pour m’exposer son sujet : ironique, blagueur et cependant enthousiaste. – À vrai dire, il se vengeait déjà, il se vengeait d’une déconvenue.
Un très long séjour à Péking lui avait permis des études où la Chine ancienne lui était apparue, la Chine impériale dans toute sa gloire. Nos randonnées à travers les merveilleuses provinces du nord et de l’ouest, où tant de monuments et de tombes rappellent cette grandeur déchue, le confirmèrent dans son intention d’écrire un livre intitulé le Fils du Ciel, qui eût été la monographie d’un empereur de Chine ; mais tandis qu’il se laissait emporter par son enthousiasme, éblouir par la splendeur du sujet, Victor Segalen ne perdait rien du sens critique qui rendait si attachante sa conversation de chaque jour.
À côté des images que l’histoire, la légende et l’art alliés rendaient si belles, une autre image se formait d’une Chine telle qu’on la devinait à Péking, capitale déshonorée, envahie par les étrangers et ne gardant rien qui pût imposer. – La légende magnifique devenait un ragot de concierge, la page d’histoire une colonne de journal, la haute statue de pierre une effigie de stuc pareille à celles qu’on trouve, là-bas, aux carrefours des routes et qui s’effondrent en plâtras… et néanmoins on ne pouvait refuser au passé toute créance : quelque chose subsistait encore, mais quoi, au juste ?… Segalen souriait de façon narquoise et de ce sourire naquit un autre livre : René Leys, qui d’abord s’intitula : d’après René Leys.
Il ne devait pas achever le Fils du Ciel ; je ne connais que le récit qu’il m’en fit, le plan magnifique et savant et quelques dizaines de pages déjà poussées à ce point de perfection qu’il voulait atteindre (il prévoyait d’ailleurs une œuvre de longue haleine), mais il eut le temps de finir René Leys.
Cette histoire d’un jeune mythomane (ou peut-être d’un jeune héros empêtré dans ses aventures) dont les récits étranges exaltent et déçoivent tour à tour, qui promet de livrer son secret et qui se reprend aussitôt, non sans laisser dans l’esprit de quoi l’inquiéter, cette histoire sardonique et douloureuse, coupée de sursauts plaisants, est un des plus singuliers documents que nous ayons sur la Chine d’hier, parée de ses soies brodées d’or et des prestiges de son passé. – Elle est aussi, elle est surtout la description, minutieuse en sa cruauté, du rêve auquel on demande trop, qui se ternit quand on l’éclaire, qui se brouille quand on tâche d’en tirer la vérité qu’il sous-entend, suppose mais n’expose pas ; livre amer et poignant, vivant et contrasté, où, du personnage principal, le lecteur se défie autant que s’en défiait l’auteur lui-même, et qui se termine, en quelque sorte, par un point d’interrogation.
Gilbert de Voisins
La Nouvelle Revue Française, 10e année, n° 114, 1er mars 1923, pages 571-572.
2,99 euros ou 9.000 ariary
ISBN 978-2-37363-065-7

Ces deux nouveaux titres de la Bibliothèque malgache sont disponibles dès aujourd'hui dans toutes les (bonnes) librairies proposant des livres numériques.

mercredi 5 mars 2014

La Corée du Nord entre fou rire et exaspération

Les nouilles froides sont une spécialité culinaire de la Corée du Nord. Quand on en trouve. Le jour où cela se produit enfin, Jean-Luc Coatelem reste… perplexe. Comme devant tout ce qu’il a vu, d’ailleurs. Le voyage dans ce pays très fermé (le dire n’est rien) est réduit à un programme suivi avec rigueur par un guide lui-même surveillé par un autre guide, le chauffeur étant peut-être le surveillant des deux…
Pour écrire Nouilles froides à Pyongyang, il a fallu, d’abord, se faire passer pour quelqu’un d’autre : un agent en charge d’une hypothétique clientèle touristique, explorant les « charmes » d’un pays où tout ce qu’il y aurait à voir est caché, où tout ce qui est caché pourrait être intéressant – mais on n’en saura rien, sinon à l’occasion d’une autre déception : la visite au pas de charge d’un musée qui n’était pas au programme et dont les collections se limitent à des portraits de la dynastie au pouvoir depuis 1945. Ces portraits sont partout. Partout où le Leader Maximo local, un des trois Kim, a mis le pied, le lieu est devenu objet de vénération, des albums photos rappellent la visite historique. On ne s’étonnera pas de constater qu’elle a eu lieu partout.
Il y a peu, le Belge Charly Delwart avait publié Citoyen Park, un étonnant roman décrivant un pays imaginaire mais très semblable à la Corée du Nord. Jean-Luc Coatalem le rejoint quand il se trouve face à la réalité : « la propagande avait fait plier ce peuple sorti d’une boîte grand format de Lego. Au point de plonger la RPDC dans une fiction vraie. Fiction dont les héritiers continuent, aujourd’hui, à rédiger les chapitres. »
Le voyageur, accompagné d’un ami qui n’avait à peu près jamais quitté la France et s’était d’un coup décidé à visiter un pays lointain à tous points de vue, s’étonne autant de la pauvreté du pays que de la pauvreté de ce qu’il propose aux touristes. A la longue, il se fatigue de s’étonner. Il doit faire des courbettes devant une statue ou une momie, déposer des fleurs, se contenter de portions minuscules aux repas, dormir dans des hôtels qui semblent avoir été ouverts seulement pour son compagnon et lui. Mais il refuse de plonger dans un bain de boue froide, malgré les bienfaits promis. Et n’en pense pas moins…
Le tourisme a ses limites, clairement dessinées ici. Heureusement, Jean-Luc Coatalem est aussi capable de s’inventer d’autres mondes, comme il l’avait fait dans Le gouverneur d’Antipodia.

samedi 18 mai 2013

Étonnants Voyageurs : Jean-Luc Coatalem


Les nouilles froides sont une spécialité culinaire de la Corée du Nord. Quand on en trouve. Le jour où cela se produit enfin, Jean-Luc Coatelem reste… perplexe. Comme devant tout ce qu’il a vu, d’ailleurs. Le voyage dans ce pays très fermé (le dire n’est rien) est réduit à un programme suivi avec rigueur par un guide lui-même surveillé par un autre guide, le chauffeur étant peut-être le surveillant des deux…
Il a fallu, d’abord, se faire passer pour quelqu’un d’autre : un agent en charge d’une hypothétique clientèle touristique, explorant les « charmes » d’un pays où tout ce qu’il y aurait à voir est caché, où tout ce qui est caché pourrait être intéressant – mais on n’en saura rien, sinon à l’occasion d’une autre déception : la visite au pas de charge d’un musée qui n’était pas au programme et dont les collections se limitent à des portraits de la dynastie au pouvoir depuis 1945. Ces portraits sont partout. Partout où le Leader Maximo local, un des trois Kim, a mis le pied, le lieu est devenu objet de vénération, des albums photos rappellent la visite historique. On ne s’étonnera pas de constater qu’elle a eu lieu partout.
L’an dernier, le Belge Charly Delwart avait publié Citoyen Park, un étonnant roman décrivant un pays imaginaire mais très semblable à la Corée du Nord. Jean-Luc Coatalem le rejoint quand il se trouve face à la réalité : « la propagande avait fait plier ce peuple sorti d’une boîte grand format de Lego. Au point de plonger la RPDC dans une fiction vraie. Fiction dont les héritiers continuent, aujourd’hui, à rédiger les chapitres. »
Le voyageur, accompagné d’un ami qui n’avait à peu près jamais quitté la France et s’était d’un coup décidé à visiter un pays lointain à tous points de vue, s’étonne autant de la pauvreté du pays que de la pauvreté de ce qu’il propose aux touristes. A la longue, il se fatigue de s’étonner. Il doit faire des courbettes devant une statue ou une momie, déposer des fleurs, se contenter de portions minuscules aux repas, dormir dans des hôtels qui semblent avoir été ouverts seulement pour son compagnon et lui. Mais il refuse de plonger dans un bain de boue froide, malgré les bienfaits promis. Et n’en pense pas moins…
Le tourisme a ses limites, clairement dessinées dans Nouilles froides à Pyongyang. Heureusement, Jean-Luc Coatalem est aussi capable de s’inventer d’autres mondes, comme il l’avait fait dans Le gouverneur d’Antipodia, paru l’an dernier et réédité en poche.

jeudi 3 janvier 2013

Antipodia et son gouverneur


Où situer Antipodia ? « Nulle part ou autre part », répondrait Albert Paulmier de Franville, gouverneur de l’île. Une île ? « Un rocher parmi les vagues. Un cratère effondré. » Supposons, pour les lecteurs soucieux de géographie, que nous sommes, comme l’explique le gouverneur, à l’est de l’archipel Crozet, sur une île découverte en 1772 par Marc-Joseph Marion-Dufresne et située approximativement sur la même longitude que les Kerguelen. C’est-à-dire assez loin vers le sud pour « bénéficier » d’un climat assez rude, de vents violents et d’une mer souvent grosse.
Pour plus de détails, imaginaires ou non, demandez à Jean-Luc Coatalem, grand voyageur et écrivain puisant son inspiration un peu partout dans le monde. Il en fournit d’abondance, histoire de rendre le lieu crédible.
Le gouverneur exerce son pouvoir sur un territoire ridicule. S’il est arrivé là, ce n’est bien entendu pas pour récompenser de bons et loyaux services mais plutôt pour l’éloigner du scandale provoqué par ses égarements. La population de l’île est exclusivement composée du « personnel technique » : le seul Jodic, en poste depuis presque quatre ans. Il est un peu le Vendredi du Robinson que représente le gouverneur. Aux deux hommes, il faut ajouter la faune marine, les oiseaux et les chèvres. Très importantes, les chèvres : leur troupeau, stratégique, est destiné à nourrir les éventuels rescapés d’un naufrage. On les compte et les recompte avec un grand sérieux approximatif. Car elles bougent et Jodic est devenu chasseur – à l’arc, pour rester silencieux.
La plupart du temps, les deux habitants d’Antipodia s’ennuient ferme. Jodic s’évade grâce à une herbe dont il a découvert les vertus hallucinogènes. Le gouverneur fait mine d’être celui dont tout dépend. Sa devise pourrait être cette phrase de Jean Cocteau : « Puisque ces choses nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs. » Jusqu’au moment où même l’imitation du pouvoir dépasse son énergie en voie d’extinction. La solitude, même à deux, déborde les digues qui maintenaient encore Jodic et le gouverneur dans l’apparence de la civilisation – dont ils sont, à leur pauvre manière, les représentants. Mais ils n’ont pas de témoins pour leur donner l’impression que cela sert à quelque chose.
Aussi, quand Moïse, le bien nommé puisqu’il est sauvé des eaux, débarque sur la terre d’Antipodia, il n’est pour ses résidants qu’un intrus, et non un être humain à sauver. Les personnages principaux sont bousculés, plus que par les événements, par l’absence d’événements, usés par celle-ci et devenus incapable de réagir encore selon les règles qu’ils devraient respecter et faire respecter.
Jean-Luc Coatelem a réussi, avec Le gouverneur d'Antipodia, une saisissante réécriture d’un Robinson Crusoé influencé par la littérature contemporaine.
Notons au passage que l’auteur publie en même temps un nouvel ouvrage, Nouilles froides à Pyonyang, voyage dans un des pays les plus fermés au monde, la Corée du Nord.

jeudi 27 septembre 2012

Le prix Roger Nimier à Jean-Luc Coatalem

Je pensais parler de Roger Nimier demain, pour le cinquantième anniversaire de sa mort. Je m'y étais remis un peu, parce qu'il y avait longtemps que je ne m'étais plus frotté à cette écriture aiguë. Et puis, j'apprends à l'instant que le prix qui porte son nom ira, demain aussi, à un livre que j'ai beaucoup aimé quand il est paru au début de l'année, Le gouverneur d'Antipodia, de Jean-Luc Coatalem. Alors, voici, tout de suite.
Où situer Antipodia ? « Nulle part ou autre part », répondrait Albert Paulmier de Franville, gouverneur de l’île. Une île ? « Un rocher parmi les vagues. Un cratère effondré. » Supposons, pour les lecteurs soucieux de géographie, que nous sommes, comme l’explique le gouverneur, à l’est de l’archipel Crozet, sur une île découverte en 1772 par Marc-Joseph Marion-Dufresne et située approximativement sur la même longitude que les Kerguelen. C’est-à-dire assez loin vers le sud pour « bénéficier » d’un climat assez rude, de vents violents et d’une mer souvent grosse.
Pour plus de détails, imaginaires ou non, demandez à Jean-Luc Coatalem, grand voyageur et écrivain puisant son inspiration un peu partout dans le monde. Il en fournit d’abondance, histoire de rendre le lieu crédible.
Le gouverneur exerce son pouvoir sur un territoire ridicule. S’il est arrivé là, ce n’est bien entendu pas pour récompenser de bons et loyaux services mais plutôt pour l’éloigner du scandale provoqué par ses égarements. La population de l’île est exclusivement composée du « personnel technique » : le seul Jodic, en poste depuis presque quatre ans. Il est un peu le Vendredi du Robinson que représente le gouverneur. Aux deux hommes, il faut ajouter la faune marine, les oiseaux et les chèvres. Très importantes, les chèvres : leur troupeau, stratégique, est destiné à nourrir les éventuels rescapés d’un naufrage. On les compte et les recompte avec un grand sérieux approximatif. Car elles bougent et Jodic est devenu chasseur – à l’arc, pour rester silencieux.
La plupart du temps, les deux habitants d’Antipodia s’ennuient ferme. Jodic s’évade grâce à une herbe dont il a découvert les vertus hallucinogènes. Le gouverneur fait mine d’être celui dont tout dépend. Sa devise pourrait être cette phrase de Jean Cocteau : « Puisque ces choses nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs. » Jusqu’au moment où même l’imitation du pouvoir dépasse son énergie en voie d’extinction. La solitude, même à deux, déborde les digues qui maintenaient encore Jodic et le gouverneur dans l’apparence de la civilisation – dont ils sont, à leur pauvre manière, les représentants. Mais ils n’ont pas de témoins pour leur donner l’impression que cela sert à quelque chose.
Aussi, quand Moïse, le bien nommé puisqu’il est sauvé des eaux, débarque sur la terre d’Antipodia, il n’est pour ses résidants qu’un intrus, et non un être humain à sauver. Les personnages principaux sont bousculés, plus que par les événements, par l’absence d’événements, usés par celle-ci et devenus incapable de réagir encore selon les règles qu’ils devraient respecter et faire respecter.
Jean-Luc Coatelem a réussi une saisissante réécriture d’un Robinson Crusoé influencé par la littérature contemporaine.

dimanche 29 mai 2011

Jean-Luc Coatalem : la tentation de l'exotisme

Un jour, Louis Noël, dit Bouk, orphelin parrainé par le grand-père de Lucas, est parti. Né près d’Angkor, arrivé dans la famille bien que s’en tenant toujours à l’écart, à l’abri derrière les pages économiques du Figaro, il était la touche exotique qui ancrait l’histoire commune dans un ailleurs mythique. Des intérêts commerciaux avaient forgé les premiers liens, puis ceux-ci avaient débordé du cadre matériel.
Beaucoup plus tard, devenu journaliste – comme Jean-Luc Coatalem –, Lucas, le narrateur, part à la recherche de ce presque frère égaré dont la légende prétend qu’il est retourné sur le lieu de ses origines. Au Cambodge, le journaliste ne trouve que les ruines des temples, ce qu’il reste d’une ville dont des archéologues tentent de reconstituer le passé et des interrogations sur sa propre vie. En particulier sur l’étrange attirance suscitée par l’Asie. Ce qu’il appelle un tropisme asiatique. Traduit, dans son cas, par l’amour d’une jeune femme qui comprendra n’avoir pas été choisie pour elle-même mais comme représentation de quelque chose qui la dépasse. La quête de Bouk, dont le véritable nom, Attitya, prend progressivement le dessus, semble vouée à un échec qui précipite aussi la fin d’une liaison.
Mais, comme dans un récit initiatique, même si l’initiation est tardive, le temps passé à définir ce qu’on cherche est au moins aussi important que de le trouver. La tentative de relier le passé et le présent telle que la conduit Lucas est sa manière de remettre en place les éléments d’une vie dans laquelle les silences ont laissé des zones inexplorées.
Le dernier roi d’Angkor dessine la place d’un manque affectif creusé aussi par l’absence du père. Et dont le comblement est une vue de l’esprit conçue par un Blanc parfois renvoyé avec rudesse à des désirs trop occidentaux et non partagés. En parallèle, moins pour expliquer que pour éclairer, le romancier pose l’histoire d’Hergé et de Tchang, personnage du Lotus bleu inspiré par une amitié authentique.