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jeudi 18 octobre 2018

Pierre Guyotat, Prix de la langue française

C'est l'un des prix les plus prestigieux attribués à la Foire du livre de Brive, grand rassemblement au cours duquel se fait, début novembre (du 9 au 11, pour être précis), le bilan d'une rentrée littéraire qui aura, à ce moment, désigné ses héros et héroïnes par les voix des différents jurys qui auront délibéré dans les jours qui précèdent. (On imagine la tête des favoris évincés à la dernière minute et qui, malgré tout, ont été invités à Brive.)
Donc, Pierre Guyotat succède à Jean-Luc Coatalem au palmarès du Prix de la langue française, la décision est tombée hier. Son dernier livre, Idiotie (Grasset), paru à la fin du mois d'août, reste sélectionné pour le Femina et le Renaudot.
Radical, Pierre Guyotat n’a pas cessé de l’être dans son écriture comme dans son attitude devant l’autorité. La fin de la présence française en Algérie, vécue dans l’armée, coïncide avec, comme il le dit, son entrée dans l’âge adulte. Chaos et désir, rébellion et amitié, le sujet est du genre réfractaire. Et toujours prêt à chercher en l’homme (ou la femme) ce qui lui donne ses caractéristiques de vivant. Une tornade de langue et d’émotions.
L'écrivain occupant une place singulière dans la littérature contemporaine, il n'est pas inutile de revenir en arrière pour dire quelques mots de son oeuvre. Je reprends le petit article que j'avais publié, en 1989, à l'occasion d'une émission de télévision, aujourd'hui défunte, qui lui était consacrée.
Et je reviens aussi sur la publication de Coma, beaucoup plus tard.

« Océaniques » (F.R. 3, 1989)
Est-il encore possible de lire Pierre Guyotat ? Son dernier ouvrage, paru en 1984, avait beau s’intituler Le Livre, il décourageait la lecture par une opacité quasi totale de la langue. Alors, pourquoi est-ce que « Océaniques » nous présente, ce soir, un si étrange écrivain ?
Poser la question, c’est déjà y répondre. Même si c’est par d’autres questions. Cet homme au crâne lisse a à nous dire des choses si importantes qu’elles écorchent la bouche et ébranlent la langue. Pour donner un texte dont un début de sens ne peut plus apparaître qu’à la lecture, à haute voix, par Guyotat lui-même, comme il vint le faire à Bruxelles (au Plan K) à la parution du Livre, devenu alors sourde mélopée dans laquelle les sons raclent la gorge, s’enflent parfois comme un cri de colère. D’un livre antérieur, Pierre Guyotat disait un jour ceci, qui pourrait être appliqué au Livre : « C’est écrit pour la scène, pour la voix, la voix sexuelle ».
Comme pour donner un mode d’emploi à cet étrange objet, Pierre Guyotat avait publié en même temps Vivre, un ensemble de textes qui éclairent sa démarche et la situent dans le contexte global d’une œuvre marquée par le séjour de son auteur, en 1960, en Algérie, pendant son service militaire. A travers Tombeau pour cinq cent mille soldats, Éden, Éden, Éden, Prostitution, se lit alors – pour qui peut l’entendre, le comprendre – un message à l’homme : « C’est moins le massacre qui me hante que l’exploitation de l’homme par l’homme, l’esclavage. L’esclavage, c’est lié à la prostitution ». D’où les débordements sexuels d’Éden, Éden, Éden qui fut, en 1970, un mois après sa parution, interdit à l’affichage, à la publicité et aux mineurs, ce qui revenait à empêcher l’existence de ce texte.
Hanté par la folie, Pierre Guyotat est un homme qui a pris tous les risques pour dire, à la manière dont il pense devoir la dire, sa peur devant le monde. Une démarche qu’il qualifie de poétique plutôt que de romanesque et qui se situe à mille lieues de celle des écrivains généralement invités à « Apostrophes ». Pierre Guyotat est rare à la télévision. En raison des difficultés qu’il impose à ses lecteurs, on se dira que c’est, somme toute, assez normal. Mais il serait anormal, en revanche, qu’on ne l’y voie jamais. Il n’y a actuellement en France qu’« Océaniques » pour oser cela, dernier bastion de toutes les recherches…

Coma (2006)
L’œuvre de Pierre Guyotat forme une espèce de bloc compact qui, souvent, décourage la lecture. Il faut ajouter qu’un de ses livres (Eden, Eden, Eden) a été censuré pendant onze ans. Voilà de quoi ranger définitivement l’auteur de Tombeau pour cinq cent mille soldats du côté des écrivains cultes qu’il n’est pas besoin de fréquenter pour dire tout le bien qu’on en pense.
Dommage pour les partisans de cette attitude : leur meilleure excuse vient de tomber avec la publication de Coma, un récit qui entre au cœur même de la fabrique d’écriture où travaille Pierre Guyotat. Le lieu d’un combat acharné avec la langue, au risque d’y laisser sa peau. L’auteur, qui avait toujours pensé ne pas dépasser l’âge de quarante ans (il est né en 1940), a trouvé nécessaire de poursuivre le combat avec ses démons et de fournir, à défaut de mode d’emploi, une image de l’envers du décor.
On entre avec un malaise provoqué par le narrateur lui-même dans le dépouillement de cette simplicité qui met à nu la fragilité du moment : « Le récit qui suit, je le porte en moi depuis que, sortant, au Printemps 1982, d’une crise qui m’avait amené au bord de la mort, je me contraignais à reparler en mon nom personnel. »
Dégoûté par le « je », privé de lui-même, Guyotat commence un parcours vers d’hypothétiques retrouvailles avec la vie, donc avec l’écriture. Il s’agit de poursuivre une intercession entre lui et le monde, sans illusions sur la valeur du talent mais en acceptant la nécessité de la tâche.
Je ne sais d’où vient le don qu’on m’attribue et que j’ai toujours ressenti comme une injustice, je ne sais d’où me vient la force qui me lui fait produire de l’œuvre, je ne me suis jamais donné quelque mérite que ce soit, quelque volonté que ce soit.Comme je n’ai fait que suivre ma pente, exploiter mes penchants naturels, que je n’ai eu d’autre maître que moi-même et nos prédécesseurs, que j’ai toujours travaillé à l’intérieur de moi-même, sans conseil, tout ce qui entoure, ennoblit, construit le peu que je me ressens être – ce noyau, cette origine (le souci premier de toute pensée c’est l’origine) quasi embryonnaire, cet embryon – est de l’ordre du fantôme.
La citation est un peu longue. Mais nécessaire car elle montre l’élan qui conduit tout le livre – et le montre mieux qu’une paraphrase.
Bien sûr, Pierre Guyotat se met en danger : son corps résiste, lui fait entendre que rien n’est innocent dans sa démarche. L’homme vacille, l’écrivain va de l’avant. Et le paradoxe de la création trouve là son explication la plus absolue. D’une part elle dévore l’individu, d’autre part elle est la seule chose qui lui permet de survivre et peut-être même, un jour, de se reconstituer tout entier. A tel point que « si j’arrête, je suis mort, et damné par le Rien. »
La démarche n’est pas devenue moins radicale avec Coma. Au contraire même puisque le retour au « je », si pénible un temps, est libérateur autant pour Pierre Guyotat que pour le lecteur. Il permet de tout dire, d’intégrer les épisodes du quotidien au cœur même de la création, de les articuler dans une compréhension globale du monde. Avec sa violence traduite dans les rapports sexuels, paradoxaux eux aussi puisqu’ils génèrent parfois une vraie douceur.
Ainsi va ce livre, contradictoire jusqu’au déchirement, corde tendue à se rompre mais à laquelle on s’accroche comme à un garde-fou qui aide à la traversée en calmant le malaise du début. D’ailleurs, la fin est presque apaisée. La réconciliation avec soi est proche. Le chemin aura été bordé de quelques images qui ont hanté Pierre Guyotat enfant, ainsi que ses sœurs et frères…

jeudi 19 octobre 2017

Jean-Luc Coatalem, Prix de la langue française

Donné à Brive, créé d'ailleurs par la ville en 1986, le 10 novembre prochain à l'ouverture de la Foire du Livre, le Prix de la langue française va cette année à Jean-Luc Coatalem. En pensant, probablement, à son livre le plus récent, Mes pas vont ailleurs (Stock), dont je vous parlais brièvement ici au moment où la Bibliothèque malgache sortait simultanément deux ouvrages numériques liés au sujet choisi par l'écrivain: Victor Segalen. Mais il ne s'agit pas, avec ce prix, de saluer seulement une publication. Toute une oeuvre est placée dans la lumière. Retour justifié, donc, sur quelques ouvrages précédents.

Un jour, Louis Noël, dit Bouk, orphelin parrainé par le grand-père de Lucas, est parti. Né près d’Angkor, arrivé dans la famille bien que s’en tenant toujours à l’écart, à l’abri derrière les pages économiques du Figaro, il était la touche exotique qui ancrait l’histoire commune dans un ailleurs mythique. Des intérêts commerciaux avaient forgé les premiers liens, puis  ceux-ci avaient débordé du cadre matériel.
Beaucoup plus tard, devenu journaliste – comme Jean-Luc Coatalem –, Lucas, le narrateur, part à la recherche de ce presque frère égaré dont la légende prétend qu’il est retourné sur le lieu de ses origines. Au Cambodge, le journaliste ne trouve que les ruines des temples, ce qu’il reste d’une ville dont des archéologues tentent de reconstituer le passé et des interrogations sur sa propre vie. En particulier sur l’étrange attirance suscitée par l’Asie. Ce qu’il appelle un tropisme asiatique. Traduit, dans son cas, par l’amour d’une jeune femme qui comprendra n’avoir pas été choisie pour elle-même mais comme représentation de quelque chose qui la dépasse. La quête de Bouk, dont le véritable nom, Attitya, prend progressivement le dessus, semble vouée à un échec qui précipite aussi la fin d’une liaison.
Mais, comme dans un récit initiatique, même si l’initiation est tardive, le temps passé à définir ce qu’on cherche est au moins aussi important que de le trouver. La tentative de relier le passé et le présent telle que la conduit Lucas est sa manière de remettre en place les éléments d’une vie dans laquelle les silences ont laissé des zones inexplorées.
Le dernier roi d’Angkor dessine la place d’un manque affectif creusé aussi par l’absence du père. Et dont le comblement est une vue de l’esprit conçue par un Blanc parfois renvoyé avec rudesse à des désirs trop occidentaux et non partagés. En parallèle, moins pour expliquer que pour éclairer, le romancier pose l’histoire d’Hergé et de Tchang, personnage du Lotus bleu inspiré par une amitié authentique.

Où situer Antipodia ? « Nulle part ou autre part », répondrait Albert Paulmier de Franville, gouverneur de l’île. Une île ? « Un rocher parmi les vagues. Un cratère effondré. » Supposons, pour les lecteurs soucieux de géographie, que nous sommes, comme l’explique le gouverneur, à l’est de l’archipel Crozet, sur une île découverte en 1772 par Marc-Joseph Marion-Dufresne et située approximativement sur la même longitude que les Kerguelen. C’est-à-dire assez loin vers le sud pour « bénéficier » d’un climat assez rude, de vents violents et d’une mer souvent grosse.
Pour plus de détails, imaginaires ou non, demandez à Jean-Luc Coatalem, grand voyageur et écrivain puisant son inspiration un peu partout dans le monde. Il en fournit d’abondance, histoire de rendre le lieu crédible.
Le gouverneur exerce son pouvoir sur un territoire ridicule. S’il est arrivé là, ce n’est bien entendu pas pour récompenser de bons et loyaux services mais plutôt pour l’éloigner du scandale provoqué par ses égarements. La population de l’île est exclusivement composée du « personnel technique » : le seul Jodic, en poste depuis presque quatre ans. Il est un peu le Vendredi du Robinson que représente le gouverneur. Aux deux hommes, il faut ajouter la faune marine, les oiseaux et les chèvres. Très importantes, les chèvres : leur troupeau, stratégique, est destiné à nourrir les éventuels rescapés d’un naufrage. On les compte et les recompte avec un grand sérieux approximatif. Car elles bougent et Jodic est devenu chasseur – à l’arc, pour rester silencieux.
La plupart du temps, les deux habitants d’Antipodia s’ennuient ferme. Jodic s’évade grâce à une herbe dont il a découvert les vertus hallucinogènes. Le gouverneur fait mine d’être celui dont tout dépend. Sa devise pourrait être cette phrase de Jean Cocteau : « Puisque ces choses nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs. » Jusqu’au moment où même l’imitation du pouvoir dépasse son énergie en voie d’extinction. La solitude, même à deux, déborde les digues qui maintenaient encore Jodic et le gouverneur dans l’apparence de la civilisation – dont ils sont, à leur pauvre manière, les représentants. Mais ils n’ont pas de témoins pour leur donner l’impression que cela sert à quelque chose.
Aussi, quand Moïse, le bien nommé puisqu’il est sauvé des eaux, débarque sur la terre d’Antipodia, il n’est pour ses résidants qu’un intrus, et non un être humain à sauver. Les personnages principaux sont bousculés, plus que par les événements, par l’absence d’événements, usés par celle-ci et devenus incapable de réagir encore selon les règles qu’ils devraient respecter et faire respecter.
Jean-Luc Coatelem a réussi une saisissante réécriture d’un Robinson Crusoé influencé par la littérature contemporaine.

Les nouilles froides sont une spécialité culinaire de la Corée du Nord. Quand on en trouve. Le jour où cela se produit enfin, Jean-Luc Coatelem reste… perplexe. Comme devant tout ce qu’il a vu, d’ailleurs. Le voyage dans ce pays très fermé (le dire n’est rien) est réduit à un programme suivi avec rigueur par un guide lui-même surveillé par un autre guide, le chauffeur étant peut-être le surveillant des deux…
Il a fallu, d’abord, se faire passer pour quelqu’un d’autre : un agent en charge d’une hypothétique clientèle touristique, explorant les « charmes » d’un pays où tout ce qu’il y aurait à voir est caché, où tout ce qui est caché pourrait être intéressant – mais on n’en saura rien, sinon à l’occasion d’une autre déception : la visite au pas de charge d’un musée qui n’était pas au programme et dont les collections se limitent à des portraits de la dynastie au pouvoir depuis 1945. Ces portraits sont partout. Partout où le Leader Maximo local, un des trois Kim, a mis le pied, le lieu est devenu objet de vénération, des albums photos rappellent la visite historique. On ne s’étonnera pas de constater qu’elle a eu lieu partout.
L’an dernier, Charly Delwart avait publié Citoyen Park, un étonnant roman décrivant un pays imaginaire mais très semblable à la Corée du Nord. Jean-Luc Coatalem le rejoint quand il se trouve face à la réalité : « la propagande avait fait plier ce peuple sorti d’une boîte grand format de Lego. Au point de plonger la RPDC dans une fiction vraie. Fiction dont les héritiers continuent, aujourd’hui, à rédiger les chapitres. »
Le voyageur, accompagné d’un ami qui n’avait à peu près jamais quitté la France et s’était d’un coup décidé à visiter un pays lointain à tous points de vue, s’étonne autant de la pauvreté du pays que de la pauvreté de ce qu’il propose aux touristes. A la longue, il se fatigue de s’étonner. Il doit faire des courbettes devant une statue ou une momie, déposer des fleurs, se contenter de portions minuscules aux repas, dormir dans des hôtels qui semblent avoir été ouverts seulement pour son compagnon et lui. Mais il refuse de plonger dans un bain de boue froide, malgré les bienfaits promis. Et n’en pense pas moins…
Le tourisme a ses limites, clairement dessinées ici. Heureusement, Jean-Luc Coatalem est aussi capable de s’inventer d’autres mondes, comme il l’avait fait dans Le gouverneur d’Antipodia.

mercredi 12 octobre 2016

Philippe Forest, Prix de la langue française

C'est à Brive, s'il a survécu le 4 novembre à ce qu'on appelle parfois le train du cholestérol - les festivaliers ayant la réputation d'être copieusement nourris sur le chemin de la Foire -, que Philippe Forest recevra le Prix de la langue française, qui est plutôt destiné à couronner une oeuvre qu'un livre. Philippe Forest a cependant fait paraître, à la rentrée, un superbe Crue, dont j'ai terminé la lecture il y a quelques jours et qui fera l'objet d'un article samedi dans Le Soir. (La première phrase de cet article, quand même, en guise de teasing: Il ne commence à pleuvoir vraiment, « sans discontinuer », qu’aux trois quarts du livre.)
Mais, puisqu'il y a oeuvre, je peux vous parler d'un roman plus ancien, paru il y a six ans, et par lequel j'avais été très impressionné. Voici donc Le siècle des nuages.

Philippe Forest, n’y voyez nulle malice, fait penser à un cheval de labour qui va et vient, retournant lentement, avec force et obstination, une terre lourde et grasse dont les mottes brillantes reflètent les nuages du ciel et dans celui-ci, parfois, le passage d’un avion. Le spectacle est majestueux. Les phrases sont, pour beaucoup d’entre elles, d’amples périodes au rythme entêtant. Le point de vue embrasse la planète entière mais le romancier n’oublie pas de régler sa focale sur les détails.
Romancier ? Est-il bien cela, l’auteur du Siècle des nuages, ou archiviste de la mémoire de son père, pilote de ligne ? Et, au-delà, de la grande aventure de l’aviation qui a marqué le siècle dernier au moins autant que le cinéma. Au-delà encore, de l’histoire de celles et ceux qui ont vécu cette époque traversée par deux guerres mondiales comme par des failles subitement ouvertes sous l’humanité, et où s’effondre la morale.
Romancier, oui, qui fait entrer le monde dans son livre jusqu’à le rendre aussi dense que le contenu d’une valise bourrée jusqu’à la gueule, car il ne faut rien oublier. Mais romancier qui doute sans cesse du roman, bâtissant celui-ci sur « l’invérifiable hypothèse qu’une intrigue doit pourtant exister qui unit tous ces moments et les intègre à la cohérence d’un récit à peu près suivi et sensé, prêtant sa psychologie présente, pour autant qu’il est capable d’en savoir quoi que ce soit, au personnage qu’il a été autrefois et dont il ne connaît plus rien. » Finissant donc par produire « cette pauvre petite chose de papier usé qu’on nomme un roman. » (Et c’est par ces mots qu’il conclut.)
Le passage du temps devient sensible, la Terre est enserrée dans les vols qui lui donnent sa mesure – une mesure sensiblement plus étroite qu’auparavant, puisque d’une certaine manière le rêve de rapprocher les continents aura été accompli. Mais, pour y arriver, il aura fallu les pionniers, auxquels Philippe Forest rend hommage, des frères Wright ou de Clément Ader à Charles Lindberg ou Howard Hughes. Morts, ces deux derniers, dans les années soixante-dix, l’un sage, l’autre fou, au moment de la splendeur de l’aviation commerciale. Avec un point d’arrêt dans la légende quand Saint-Exupéry plonge dans la Méditerranée. Fin de l’aventure, début de l’exploitation commerciale. Ce qui arrange, au fond, le père de l’écrivain. Malgré sa volonté affichée d’intégrer une unité combattante pendant la guerre, il arrive trop tard. Et à temps pour parcourir le monde, à peu près comme un chauffeur de bus parcourt la ville. Avec quand même, pour le pilote, le ciel et les nuages en prime.
Le siècle des nuages est un livre où tout fait signe. Mais de quoi ? C’est en effet seulement avec du recul que les signes semblent prendre sens, et le plus souvent on leur donne celui qui semble convenir au cours d’événements que le temps permet de ranger dans un semblant d’organisation. De cette organisation, qui donne sa forme au roman, Philippe Forest se méfie aussi. Comme des jugements a posteriori qu’elle induit.
Les grands-parents maternels de Philippe Forest, qu’il n’a pas connus, ont été libraires à Mâcon. A la saison des prix littéraires, ils invitaient les habitués à écouter la radio dans le magasin pour connaître les noms des lauréats. Le romancier aime penser que, s’il reçoit un prix, la TSF leur portera la nouvelle au ciel. Nous aimerions que ça se passe ainsi.